Sébastien Bailly | Le paysage est le fantôme

« construire une ville avec des mots », les contributions

Journaliste, auteur, a beaucoup écrit, et publié des livres. Site : sebastien-bailly.com.
proposition n° 1

Il ne se souvient pas de partout où il a été. Et même si il a jamais été. Cette injonction au souvenir, à la nostalgie, à la mémoire. Ils se rappellent tous les uns aux autres les moments passés là, ensemble. Seuls. En couple. Il sait que lui aussi a essayé d’être avec eux. Qu’il a foulé l’herbe, senti le bitume chaud sous la pluie l’été, couru aux balançoires, traversé les parkings sous-terrains pour déboucher par un autre immeuble, tapé dans un ballon en cuir. Mais c’est comme une première fois, toujours, toujours essayer d’en être et ne jamais y arriver vraiment. Alors, y revenir  ? C’est perdu d’avance  : quand se serait-il trouvé où il fallait  ? Les choses à leur place, autour, mais lui, décalé. Et revenir ne fait rien aboutir. C’est toujours une première fois. Le même vide, la même désarticulation des perspectives qui ne donnent sur rien. Et ce n’est grave que pour eux qui ne comprennent pas qu’on n’y accorde pas la moindre importance. On est toujours au monde pour la première fois.

Alors si c’était cette fenêtre, cette cage d’escalier  ? Qu’importe. Une autre aurait tout aussi bien fait l’affaire. Pour le revenant, le paysage est le fantôme.

proposition n° 2

Flou. Ce n’est pas ce qu’on photographie. Une fenêtre et derrière ce qui se présente. Un paysage auquel personne n’a pensé, né des superpositions de projets successifs. La rue qui longe l’immeuble et mène à l’immeuble d’après. Un buisson d’orties puis de ronces. Un champs. Un champs toujours en labours, mottes de terres grasses retournées. Pas à perte de vue, non. Au-delà, ce sont les lumières du supermarché. Pas encore un centre commercial, mais le lieu où toute la petite ville va faire ses courses de la semaine. On y trouve de tout. L’envie d’un inventaire ne manque pas  : lister ce qu’on pourrait y trouver, ce dont on aurait envie. Des choses, des marchandises, des denrées, du matériel, et des biens périssables. Et le grand magasin du centre doit commencer à en souffrir. La buée ou le givre sur la fenêtre et la lumière rouge de l’enseigne commerciale s’irise et se dilue. Souvent, une nappe de brume au dessus du champs. Parfois du brouillard et l’autre côté de la rue disparaît. De la neige. Ou le soleil d’été qui fait ressortir le moindre détail avec une netteté agressive. Les yeux se plissent de douleur et le flou revient avec l’odeur du fumier épandu. C’est la vue.

proposition n° 3

Il ne veut pas se retourner. Regarder en arrière  ? Ce serait quoi  ? Sa chambre d’enfant, un couloir, la chambre de sa sœur en miroir de la sienne, une fenêtre, une esplanade d’herbe qui couvre le parking enterré, un immeuble et au rez-de-chaussée, l’appartement de Sylvie qu’il scrutait parfois à la jumelle, dans l’espoir de l’apercevoir. Elle avait 10 ans, comme lui. Quel sens tout cela pourrait avoir  ? Il ne se retourne pas. Ne pas se retrouver piégé dans les souvenirs qui s’enchâssent. Il sait ce qui se trame derrière lui. Son lit, la couverture, la table où il travaille. Il ne se retourne pas, préfère fermer les yeux. Derrière lui, c’est l’appartement dans lequel il est obligé de vivre. Il ne sait plus où sont rangés les livres, ni quels dessins sont accrochés au mur. Sur la table il y a sans doute la petite machine à écrire rouge qui l’a longtemps accompagné. Il faut bien vivre quelque part. Et, déjà, il vit où il écrit. Dans l’autre chambre, il aurait passé ses soirées à regarder la fenêtre de Sylvie. De son côté, rien. Comment ont été attribuées les pièces ? Qu’est-ce qui aurait changé de l’autre côté du miroir ? Pourquoi y revenir, y penser encore  ? C’est déjà plus qu’il pensait en subir. Il sait l’absurde à chercher dans ces années-là la moindre explication à quoi que ce soit.

proposition n° 4

Alors, il se recroqueville. Il se concentre. Prend du recul à la recherche du point aveugle de son esprit où rien ne l’atteint. Il s’absente. Ce qui l’entoure disparaît. Les souvenirs s’estompent. Il s’approche de ce repos sans image. C’est à l’intérieur de soi qu’on peut s’éloigner le plus. Il fait vite. Il s’enfuit. Il l’a fait mille fois, et mille fois il s’est échappé. Il sait s’extraire des lieux bruyants, des conversations imbéciles et des nappes de nostalgie. Il trouve le repos au plus profond. Toujours. Mais cette fois, cela ne marche pas. Quelque chose le retient. Comme une injonction  : revenir, se retourner, s’éloigner. Il ne maîtrise plus son regard. Et tout revient par vagues. Des lieux. Les plus proches d’abord. L’appartement le percute. Chaque pièce le transperce. L’escalier. Le chemin vers l’école, la cour, l’abbaye, l’église, le pont, la place triangulaire et les préfabriqués de la classe de sixième, une chambre d’hôtel, le cinéma, le stade, la fonderie qu’il n’a vue que de loin, les ruines du château sur le mont, la petite boutique qui vendait de la pâte d’amande à deux pas de la Moselle, celle des bonbons ou des collectionneurs de timbres... Il n’y a pas assez loin en lui où s’enfuir. Il creuse encore mais les souvenirs appellent les souvenirs. Une force contre laquelle il ne peut plus lutter. Plus loin il va, plus ils l’atteignent avec violence.

proposition n° 5

Deux bancs de bois au pied de l’immeuble. Ils forment un angle ouvert. Incompréhensible et improbable. Pas côte à côte, pas face à face. Des bancs. Planches de bois pour l’assise et le dossier, posés sur des blocs de béton blanc. Ils ont été repeints, le bois peut-être changé, traité. Deux bancs posés comme au hasard. Debout sur le dossier du premier, il se souvient avoir plongé de tout son long dans la neige qui dépassait l’assise. Un nouvel arrivant ne peut comprendre ce qu’ils font là, comme jetés au milieu des immeubles avec désinvolture. Et pourtant, il y avait une raison. Face à eux, disparues, des balançoires, armatures, chaînes de métal, était au centre des jeux d’enfants. Elles devaient grincer sous les cris lorsque les pieds approchaient du ciel. Les parents pouvaient s’asseoir et surveiller. L’angle insensé des deux bancs était alors parfait. On se parlait sans perdre les petits des yeux. On a décidé que les balançoires, sans doute, n’étaient plus aux normes. Il y en avait ici et là dans la résidence. Toutes envolées. Les écoliers s’y donnaient rendez-vous après les cartables jetés dans les couloirs, le goûter attrapé à la va-vite dans les cuisines des appartements. Mais si l’on tourne le coin de la rue, et encore, on trouvera des jeux modernes, sur sol artificiel et élastique, couleur plastique. Et les deux bancs vides contemplent à jamais l’ombre des rires d’enfants disparus.

proposition n° 6

Il a oublié les noms. Celui des rues, celui de l’école... Incapable même de savoir quelle était l’enseigne du supermarché. Elle a forcément changé. Il se souvient de la géographie. S’il faut tourner à gauche ou à droite pour aller d’un point à un autre. Enfant, il n’avait que faire des détails. C’est en revenant que les noms apparaissent. Pourtant on voudrait que toutes les choses aient un nom, et on ne deviendrait homme qu’en nommant. Mais ce n’est pas ici qu’il était devenu un homme. Le nom de la rue est affaire de notable, pas d’écolier. Ici un aviateur, là un général, un déporté, un résistant, et, tiens, pourquoi pas  ?, un écrivain antisémite. Qu’est-ce qu’on sait de ça à 10 ans, en 1978  ? C’est l’histoire de France mise à plat, foulée aux pieds. Les noms qui lui importaient  ? Ceux du présent. Nathalie, Emmanuel, Thierry, Sylvie... Leurs appartements, leurs maisons, comment on se croisait, se séparait, se retrouvait. 10 ans, c’est l’âge encore des prénoms. On ne sait pas le poids des patronymes et ce qu’ils disent de l’héritage qui pèsera sur les épaules des uns et des autres. Alors des prénoms, plein. Sans doute des Valérie, des Sébastien, des Stéphane. Plus de Maurice ni d’Adolphe, et pas encore de Léa ni de Kevin. Juste ces prénoms qui figent le moment, disent le présent, ce à quoi on appartient vraiment  : une cour d’école, le cercle autour d’une balançoire. Une Laure, peut-être. Mais, à bien y réfléchir, il ne sont que quatre ou cinq dont les prénoms lui reviennent avec ce qu’ils représentaient alors.

proposition n° 7

Il se prend à espérer un souvenir précis, indubitable. Un élément qui ne lui laisse aucun doute et lui offre une expérience exactement semblable à ce qu’il aurait pu ressentir ici. Une couleur, une odeur, le grain d’une rampe sous sa main. N’importe quoi qui le convainque et le transporte  : oui, il avait vécu dans ces lieux. Il aurait aimé avoir gravé quelque part ses initiales avec son canif. Il rêve baisser les yeux et découvrir au sol la médaille de Nathalie, celle qu’elle avait embrassée avant de lui demander de faire de même, pour que leurs lèvres se joignent par procuration. Un baiser qu’il n’avait pas donné, finalement. Mais saurait-il la reconnaître, cette médaille  ? Il y avait en face de l’école une boutique dans laquelle s’achetaient des bonbons, des autocollants représentant des joueurs de football, des illustrés... Aucune trace d’un tel endroit. Transformé en habitation peut-être. Ou il a tout inventé. Il ne sait pas. Il aurait voulu une certitude et tout lui échappait. Même les deux bancs dont il s’imaginait qu’il permettaient la discussion lui semblaient maintenant trop loin l’un de l’autre. Et si ils avaient été installés récemment  ? Et si la balançoire n’avait jamais été là que dans son souvenir, reconstruisant inlassablement sur ses ruines une réalité qui avait fini depuis longtemps d’exister. Il n’était sûr que d’une chose  : il ne trouvera pas ici ce que chacun vient chercher en retournant sur ses pas.

proposition n° 8

Il pleut. D’un coup. Une bruine, rien de plus. Une pluie fine. Persistante. Une pluie qui ajoute du flou à ce qu’il regarde. Une pluie qui ruisselle. Il pleut et la ville est un peu plus grise, un peu plus sourde, ouatée. La pluie ne nettoie rien, elle déplace la crasse d’un point à un autre. Elle amène ici les poussières d’ailleurs. Il pleut. Et rien n’aura changé après la pluie. Il est là, devant l’immeuble où il a habité. On est dimanche. Le volet de sa chambre est fermé. Il ne songe pas à se couvrir. Il pleut et cela glisse jusque dans son dos, imprègne ses vêtements. Il pleut et il s’aperçoit qu’il est là depuis longtemps maintenant. Il pleut et sa présence devient totalement incongrue. Qui reste debout sous la pluie les yeux rivés sur une façade, immobile  ? Il pleut et il ne se souvient pas qu’il ait jamais plu ici avant. Le soleil de l’été, la neige de l’hiver. Mais la pluie  ? Il pleut, et il finit par se dire qu’à l’abri dans la voiture il serait mieux. Du siège conducteur, il verra toujours la façade. Il pleut. Il ne met pas les essuie-glaces. Ne lance pas le moteur.

proposition n° 9

Viens, viens, c’est une prière. La voix écorchée de Marie Laforêt emplit l’habitacle lorsqu’il branche l’autoradio. Il ne voit plus dehors, et il n’y a pas de hasard. Cette chanson-là, c’était dans la chambre de sa sœur. Elle avait un tourne-disque, elle. Un mange-disque peut-être. Et l’album de Marie Laforêt. Cette chanson, une supplication. Un crescendo qui le prenait, le prend encore aux tripes. Marie Laforêt qui suffoque  : il faut que le père revienne, que le couple de parents se forme nouveau, que la famille résiste. Alors elle chante, elle crie. Pourquoi les hommes pleurent, demande-t-elle dans un autre morceau. A dix ans, il pleurait, il savait du coup que cela continuerait. Et c’était l’autre disque qu’ils écoutaient L’aventura... c’est la vie que je mène avec toi, l’aventura, c’est dormir chaque nuit dans tes bras, tes mains qui se posent sur moi... Alors quoi, une histoire d’amour, c’était possible. Les heurts, les cris, les séparations, pas une fatalité. Deux disques, trois chansons, et il avait de quoi décoder le monde, espérer, se fixer des objectifs. A 10 ans, on fait avec ce qu’on a. Plus tard, il verrait bien. Il avait vu.

proposition n° 10

La pluie cesse. Entrouvrir la vitre. L’odeur de l’herbe mouillée, du bitume chaud. On est au printemps, mais ce sont ces senteurs d’été qui le submerge. Celles d’après les fleurs de troène. Ce mois d’avril sent le début juillet. Alors il pleure. Le goût des larmes, il avait bien connu. L’enfance, punaise, l’enfance. Ça lui revenait. Rester là, assis sur une chaise dans la cuisine sous les coups de torchon. Il fallait qu’il s’excuse. Il ne sait pas pourquoi. Il refusait. Combien de temps, une heure  ? Deux  ? Les contraintes, il n’aimait déjà pas trop ça. Alors, le torchon roulé qui s’abattait sur lui, qu’importe  : il avait le cuir dur. Il ne céderait pas. Elle pouvait toujours y aller. Il suffisait de penser à autre chose, d’être ailleurs que dans sa hargne. Il n’aurait pas de bleus. Il ne resterait pas de trace des chocs. Il était ailleurs. Rien qu’y repenser s’est faire trop d’honneur à celle qui imaginait briser sa résistance à coups de torchons lorsqu’il avait 10 ans. Il apprendrait en quelques années l’indifférence. Et il deviendrait difficile de lui imposer quoi que ce soit.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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