Vanessa Morisset | On ne voyait rien qu’un mur de brique

« construire une ville avec des mots », les contributions

Historienne de l’art, critique d’art, écrivant. Pense aussi que : « Instants sur instants, plouf plouf, comme les grains… et toute la vie on attend que ça vous fasse une vie » Aussi sur Facebook et sur Instagram
proposition n° 1

La fête des voisins dans le hall de l’immeuble, a priori la corvée qu’elle éviterait volontiers s’il y avait un escalier de secours. Alors quitte à devoir participer, autant aller se servir à boire et discuter affablement avec le ou la première venue, après tout. Un groupe de jeunes parents posté devant les bouteilles fait l’affaire. Et comme tous jeunes parents dans ces circonstances, de quoi parlent-ils, d’école évidemment. L’école maternelle, sur l’avenue, un trajet qu’elle a parcouru quotidiennement, il y a maintenant longtemps. Cela prenait entre six et quatre minutes chrono, un timing serré, avec la trouille de se retrouver devant la porte fermée et de se faire engueuler par la gardienne devant son enfant. Une porte, dans l’entrebâillement de laquelle on pouvait percevoir, aux heures d’ouverture, dix minutes chaque matin et soir, les dessins accrochés, les grandes peintures, les guirlandes pendouillantes juste avant Noël, ces productions d’enfants à des fins pédagogiques mais qui finissent toujours en décor, formes bizarres et barbouillages incongrus en masse, qu’on peut trouver neuneu d’afficher systématiquement, mais c’est là aussi le charme de ces sanctuaires, les écoles. La directrice ? Toujours là même ? Oui ? Pas sympa ? Son bureau tranchait avec le reste des lieux. Là, plus de peintures des Jackson Pollock en herbe, mais des dossiers et des dossiers. Le seul endroit où on s’asseyait sur une chaise à la taille des adultes. Elle y était allée quelque fois, toujours pour des questions compliquées. Parce que la directrice c’est le dark side de l’école. Le pays des bisounours qui devient méchant. Partout ailleurs, à chaque réunion, chorale, spectacle de fin d’année, on s’asseyait sur des chaises de lilliputiens. Ah c’est bientôt le conseil d’école, vous êtes représentants de parents… Elle se souvient de discussions enflammées où personnes n’étaient d’accord, pliée en deux sur ces minuscules chaises, devant de minuscules tables, avec des éviers et des rayons de bibliothèque bas, dans des pièces peintes en jaune, orange, rouge. Un monde à part mais qui focalise toutes les attentions, auquel on voudrait appartenir sauf qu’on n’en est pas tout à fait, seulement de passage, en invitée, quelques fois. Vous préparez la Kermesse ? C’était LA fête de l’année, dans la cour. Pas si grande finalement, pas autant que le récit des enfants, de leurs jeux, de leurs cache-cache, de leurs histoires, le laissait imaginer. Au milieu une structure colorée avec un toboggan, comme on en a vu se répandre dans les parcs, toutes les mêmes, avec leur sol mou. À moins que ça ait changé, qu’on soit passé à une autre mode d’aires de jeux, elle ne sait plus, ne les fréquente plus depuis des années. Les parents évoquent leurs préoccupations qui se résument à ce qu’il se passe dans ces lieux, pour eux des failles temporelles, la vie miniature en couleur entre le matin et le soir. Parfois l’architecture même de l’école affiche dans la rue quelque chose de son monde intérieur, des courbes, des matériaux, des allusions ludiques. Certaines ressemblent même à des soucoupes volantes. Mais parfois non. Dans cette école-ci, de la rue on ne voyait rien, qu’un mur de brique, une porte, un drapeau français et un hommage, sur une plaque, aux petits enfants déportés en 1942.

proposition n° 2

Une avenue bordée d’arbres. Leurs branches se touchent au milieu, tellement il y en a. Une voûte verte, welcome. Voûte verte qui rend supportable le sol gris. Un jour, elle a entendu quelqu’un dire à propos de l’avenue, « au centre, c’est très urbain, là, c’est moins urbain, je ne pourrais pas vivre dans un quartier trop urbain ». Ville urbaine et ville moins urbaine, drôle de remarque, drôle de pertinence. Urbain, ce doit être quand la couleur dominant est le gris, gris partout, du sol au mur, du mur au ciel, gris comme une vieille photographie. Là, c’est moins urbain, c’est-à-dire que la ville a du vert, qui cache ensemble le sol et le ciel gris. C’est la périphérie. L’imaginaire aussi, les personnages dans les romans de Zola viennent pique-niquer le dimanche à l’ombre des fortifs, ceux des films de Melville rodent en bagnole et finissent par se garer devant la haie verte d’un pavillon en brique. Car il n’y a pas que du vert, il y a aussi des briques, pour les maisons, les immeubles, les écoles, les conservatoires de musique. Tout a été construit avec le matériel restant d’Haussmann, pas les placages des façades des fausses pierres de taille, ni la peau des porches d’entrée pompeux, seulement les briques qui sont en dessous, quelques balcons filant avec le métal en trop et, parfois, parfois, une frise en céramique. Et puis il y a la couleur des lilas qui, même s’il n’y en a pas, se voit intérieurement, direction, porte, terminus. Après quoi la ville à l’urbanisme modéré a l’air de s’étendre encore.

proposition n° 3

Aux confins du parc, là où certains s’aventurent pour être tranquilles, amoureux, fumeurs de shit ou enfants qui jouent à cache-cache, surveillés de plus ou moins près par leurs parents, les uns et les autres se trouvant parfois nez-à-nez, il arrive qu’on se mette à regarder ailleurs. De là, à travers le mur végétal d’arbustes variés, comme seuls savent en dégoter les jardiniers des espaces verts des villes, en contre-bas, derrière un grillage, on aperçoit les voies du périphérique. À cet endroit, elles tracent une légère courbe progressive qui fait deviner — quand bien même on l’ignorerait — qu’elles finiront par tourner en rond. Les toutes petites voitures suivent globalement le flux général, dans un sens et dans l’autre, intérieur, extérieur, spectacle finalement presque aussi hypnotisant qu’un feu de cheminée. Pourtant la régularité de ce circuit automobile est légèrement troublée par un élément perturbateur. C’est l’échangeur de la porte de Bagnolet, un vrai et beau nœud de routes comme on en voit rarement à Paris, qui, n’étant pas loin, doit commencer à contrarier l’attention des automobilistes, tant son offre de directions est variée. Un étalage de panneaux bleus, verts, blancs, la manifeste en hauteur, vers les A 3, 86 ou 1, Lille, Charles-de-Gaulle-Roissy-Aéroport, sortie vers Paris, sortie vers Bagnolet, accès direct au parking du centre commercial au nom presque bucolique de Bel Est, sans oublier la gare routière de Gallieni. La possibilité de choix se ressent aux marges du double ruban de voitures : ça clignote, ça roule plus droit, ça se prépare à sortir, ça vient de rentrer et lambine par rapport aux autres. En face, pour ainsi dire sur l’autre berge, la mosquée de Bagnolet, avec sa petite coupole vert émeraude et ses fenêtres à arcs outrepassés, contraste avec un immeuble-bloc style années 70 à côté et les deux tours jumelles Mercuriales — c’est écrit en grand dessus — qui se dressent plus loin.

proposition n° 4

Vue par la baie vitrée, verre miroir, verre teinté, de la tour Le Ponant, du bureau où on doit retirer son dossier, au 30e étage, sa jumelle, la tour du Levant. Vu Bagnolet. Vues en contre-bas la dalle du centre commercial, la sortie du métro terminus de la ligne 3 au bout de la passerelle, les voies du périphérique, tout en bas, rivière de voitures dans une vallée composite, faite d’une mosquée, d’un hôtel Ibis, et puis le parc, avec ses espèces rares, ses cotonus, ses forsythias, même un séquoia dit-on. Le dossier se retire à l’antenne du rectorat au 30e étage de la tour Le Ponant. Le Ponant, Le Levant, des Twin Towers, des bureaux, des administrations, une antenne du rectorat avec vue sur les confins du 20e arrondissement. Vu le croisement des rues où se départagent le 20e arrondissement, les Lilas et Bagnolet, au bout de la rue du skatepark, de la modeste boulangerie, des cours de tennis, après l’aire de jeux d’enfants prolongée par le jardin. Vues l’avenue et les rues qui en partent, les petites rues entre les maisons en briques, les immeubles, les conservatoires de musique. Vue l’école.

proposition n° 5

En passant devant la porte, elle a vu ? La porte est peinte en rouge, elle a bien vu ? Ce drôle de rouge, tirant sur le marron, non, le orange, elle a remarqué ? Comment dit-on ? Brique ? Un rouge tirant sur le brique ? Elle a vu ? A force de passer par là, elle a remarqué tout de même qu’ils ont repeint la porte ? Avant, cette porte, elle n’était pas marron ? Bleue ? Ou mauve ? Maintenant ils l’ont repeinte avec un rouge tirant sur le brique, ils ont dû trouvé que la couleur allait bien avec celle des murs, en brique, pas vrai ? Elle a remarqué comme les couleurs vont bien ensemble ? Et la fenêtre au-dessus de la porte, ils l’ont repeinte aussi en rouge brique, elle a vu ? En voilà une belle porte d’entrée, repeinte à neuf, dans une belle couleur, qui va bien avec le style, n’est-ce pas ? Elle a vu ? Mais a-t-elle assez de bon goût, pour remarquer ? Même avec la pierre grise du fronton au-dessus de la porte et de la petite fenêtre toutes deux repeintes en rouge brique, elle a vu, même avec ce fronton, comme c’est joli ? Quant au rouge du drapeau bleu-blanc-rouge bien sûr qu’il va bien avec le rouge brique, on est d’accord ? Elle aussi est d’accord ? Et puis, à force de venir, elle a lu ? ÉCOLES DE GARÇONS, elle a lu ? Et le reste, elle a lu ? Les affiches, les petits mots ? Elle a lu ? Et la plaque noire, avec les mots gravés en doré, juste à côté de la porte rouge brique, elle l’a vue ? Eux, ils font bizarre, à côté de la porte rouge brique, elle a remarqué ? Elle a lu les mots en doré, elle s’est assez approchée pour les bien les lire, les mots en doré ? Elle était tout près pour les lire ? Une plaque comme sur une pierre tombale, elle a remarqué ? Elle a remarqué, à force de se trouver devant la porte fermée ?

proposition n° 6

— Franchement l’avenue Gambetta, fallait lui changer de nom. Gambetta, il est venu ici ?
— Je ne pense pas.
— Non ? Alors !
— Note que si Gambetta était allé partout où y a son nom, ça aurait été Superman…
— Donc c’est bien ce que je dis, Gambetta, il est pas venu. Mais qui est venu pour de vrai ici ? Qui c’est le héros qu’est venu ici, sur l’avenue, pour de vrai ? Johnny Weissmuller bien sûr !
— Ah oui, bien sûr.
— Eh oui, s’il est venu à la piscine Georges Vallerey, anciennement Le Stade nautique des Tourelles, comme la rue des Tourelles, qui donne sur l’avenue Gambetta, Johnny Weissmuller, il est forcément passé par là.
— Indéniablement.
— Quand tu penses qu’il a posé le pied sur l’avenue Gambetta Johnny Weissmuller ! En 1924, quand il est venu pour les jeux olympiques au Stade nautique des Tourelles qui donne l’avenue Gambetta ! C’est lui le héros du quartier et personne d’autre. Et surtout pas Gam-be-tta. Gambetta sur l’avenue, Gambetta sur la place, Gambetta dans le métro. Automobiles Gambetta, Fournil Gambetta, Coiffure Gambetta. Cela n’a pas de sens. Gambetta, on s’en fout. Il est même pas venu. Ce nom partout, ça vient d’un manque de fantaisie et surtout d’un manque d’intérêt pour le quartier. Imagine qu’à la place, tu remontes l’avenue Johnny Weissmuller. A quel métro tu descends pour rentrer chez toi ? Johnny Weissmuller. Quand t’as des invités, tu leur dis « arrêtez-vous à Johnny Weissmuller », ça a de la gueule. Et la piscine surtout, ils auraient dû l’appeler piscine Johnny Weissmuller. Tu vas nager où ? « A Johnny Weissmuller », la classe. Parce que le champion du 100 mètres nage libre, c’est pas Gambetta, ni Georges machin, c’est Johnny Weissmuller.
— D’accord mais Johnny Weissmuller, il a peut-être pas fait long feu dans le quartier. Dans les petites rues, rue du Surmelin, rue de la Dhuisss, il a pas dû y aller.
— Mais tu ne peux pas plus te tromper ! La Dhuisss, tu sais ce que c’est, la Dhuisss ? Au départ c’est une jolie rivière, affluent du Surmelin et de la Marne, et ils en ont fait un canal sous-terrain pour alimenter en eau l’est de Paris. Alors tu penses bien que l’eau de la piscine, c’est quelle eau ? C’est l’eau de la Dhuisss ! Ce qui signifie …
— Que Johnny Weissmuller il a nagé dans l’eau de la Dhuisss !
— Exactement ! Je le vois comme si j’y avais été, Johnny Weissmuller, crawlant dans l’eau de la Dhuisss, crawlant le 100 mètres, comme un fou, dans la Dhuisss, battant le record du monde, médaille d’or. Johnny Weissmuller remonte le cours de la Dhuisss, le cours de la Dhuisss et du Surmelin, glisse dans les eaux de la Dhuisss et du Surmelin, Johnny Weissmuller est champion, et sur les plaques des rues de la Dhuisss et du Surmelin y a même pas son nom. Tiens, même l’école, ils auraient dû l’appeler Ecole maternelle Johnny Weissmuller.

proposition n° 7

« Perdu chausson, il y a 15 ans, pointure 19 ou 20, couleur bleue, tissu imitant le jean, avec un lacet, boucle sans doute défaite, perdu rue de la Dhuisss ou adjacentes, un après-midi ensoleillé. Chausson gauche, bon état, tombé sur le trottoir, sur la chaussée pavée, au pied d’un arbre ou dans un bac à fleurs. Peut-être ramassé par quelqu’un qui l’aura posé en hauteur, sur le rebord d’une fenêtre au rez-de-chaussée d’un immeuble, sur une barrière, une grille ou un muret bordant une maison, pour qu’il ne s’abime pas en attendant. Peut-être emporté par un chien du voisinage en sortie qui en aura fait son jouet. Peut-être découvert par une petite fille, elle aussi en balade, pour le mettre à une poupée, unijambiste, si cela existe. Peut-être trouvé par une souris. Perdu et jamais revu. Perdu chausson qui ne servira plus, depuis ce temps, son propriétaire ne faisant plus de promenade en chaussons, avec ses parents, les après-midis ensoleillés,

proposition n°8

Comment l’animal était-il arrivé jusqu’ici, au beau milieu du large trottoir baigné d’eau de l’avenue, « surgi de nulle part » étant une explication, malgré le terme peu adapté à la lenteur de sa nature, telle qu’elle se manifestait à ce moment même sous les yeux de l’enfant, content. La créature était quasi mythique pour lui qui ne fréquentait pas la campagne et n’aurait pas été plus étonné de rencontrer, sur le trottoir de son itinéraire quotidien jusqu’à l’école, une licorne. Mais sous la pluie battante de ce jour-là où sa cadence était d’autant plus effrénée, encore plus que les jours où il partait en retard, sa course fut stoppée nette, par celle, au contraire, infinitésimale, au milieu du trottoir de l’avenue, sur le gris foncé du sol baigné d’eau comme cela arrive parfois, d’un escargot. Et la rencontre créa le dilemme, aller à l’école — regarder l’escargot — aller à l’école — regarder l’escargot, évoluant vers la radicalité de cet autre, foncer à l’école — sauver l’escargot — foncer à l’école — sauver l’escargot, la pluie continuant de tomber, inondant le trottoir et la chaussée pavée, jusqu’aux murs de briques des immeubles et des maisons qui en venaient à changer de couleur, de l’orange pastel sec au presque marron imbibé de la terre. Avec la pluie, la ville se transformait. Le ruissellement de l’eau arrondissait ses angles et attendrissait ses matériaux. Les herbes aux coins des murs et entre les pavés auraient pu pousser en accéléré.

Plus tard dans la journée, à l’école, alors que la pluie toujours intense, en coulant sur les carreaux des fenêtres, attira son attention dehors, l’enfant repensa à l’escargot et s’imagina que, profitant de l’aubaine pluvieuse, celui-ci avait persévéré dans sa remontée de l’avenue, l’avait parcourue toute entière et maintenant franchissait triomphalement l’entrée du parc où, dans le fouillis des massifs d’arbustes, il pourrait en toute quiétude se reposer.

proposition n° 9

Redescendue du 30e étage des Twin de Bagnolet, avec la sensation d’atterrir en avion, elle traversa la passerelle qui enjambe le périf en entendant son bourdonnement filtré par un état de rêverie et des pensées ailleurs. Le bruit de la circulation était en effet transformé en une rumeur, un bruit de fond, celui du furet qui ne fait que passer, presque une musique d’ambiance. Arrivée sur l’avenue, elle s’en étonna même, tant l’ensemble des sons qui lui parvenait était étouffé, pris dans un continuum léger, bande-son familière intégrée à sa perception du monde. On se représente souvent les bruits de la ville stridents et cacophoniques, peut-être est-ce le cas un à un, ou peut-être faut-il remonter à l’époque où les Harley Davidson étaient à la mode, mais à présent, il lui semblait que les voitures roulaient doucement et sans fin, sur un tapis de bitume velouté. Certes parfois le ronron connaissait des variations d’intensité, le moteur d’un bus diesel qui tourne à un arrêt et se fait un peu plus entendre, un scooter en accélération pour doubler en zigzag ou alors le battement d’aile de pigeon prenant son envol, un coup vent qui fait trembloter une palissade ou des cris et rires d’enfants venant d’une cour d’école. Des travaux dans un immeuble lui rappelèrent soudain un souvenir enfoui dans sa mémoire, le bruit de la tondeuse à gazon l’été, dans le jardin qui, de ce fait, sentait bon l’herbe coupée. A l’ombre des arbres de l’avenue, elle aurait presque senti ce doux parfum, elle se serait crue dans ce jardin, transportée dans l’espace et dans le temps. Puis, au croisement du tramway et de son tintement de cloche synthétique, elle pensa que, bientôt, avec la multiplication des véhicules électriques sans bruit, la rengaine des vies urbaines sera aux mains des designers sonores. Mais, pour l’heure elle étendait les vrais sons de la ville, étrangement calmes à vrai dire, comme avant une tempête.

proposition n° 10

La kermesse, LA fête de l’année. « Hey, Macarena ! ». Les ballons et les fanions multicolores, les panneaux de bienvenue écrits avec des pleins et des déliés aux feutres fluos, les décorations en papier crépon patiemment plié, plissé, noué par les petites mains pour en faire des guirlandes accueillent le quartier entier. Compactés dans la cour de l’école, les tout-petits et les plus grands, les mères mélancoliques, les jeunes parents, les maitresses, tous au touche-touche dansent au rythme de la sono d’un père DJ. « Hey, Macarena ! ». On serre des dizaines de mains, on se frôle, on se faufile pour accéder aux stands et surtout au bar. Tandis que les représentants de parents vendent des canettes de boissons gazeuses et bières stockées dans de grands seaux d’eau glacée, la directrice tient les manettes du barbecue, piquant merguez après merguez, avec une grande fourchette pointue. L’odeur de chair et d’épices grillées — voire carbonisées lorsque la cheffe cuistot du jour, toujours la fourchette géante à la main, bavarde et les oublie — envahit la cour de l’école qui s’en trouve métamorphosée. D’habitude parfumée par les émanations de peintures à l’eau, de colle et de craie provenant des classes, elle prend des allures de manif du 1er mai ou de bal du 14 juillet. « Hey, Macarena ! ». Sandwich-mergez-carbonisée donc et bière fraiche pour les uns, gâteaux maison et bonbecs à foison pour les autres — hum, quel régal d’engloutir une part de fondant au chocolat, des oursons en gelée acidulés et des carrés de guimauve moelleux, le tout se mélangeant, le fort, le doux, le sucré et l’acide, dans la bouche, pour une fois ! C’est la fête ! « Hey Macarena ! ». Les papiers de bonbons volent, des ballons éclatent çà et là, les confettis lâchés retombent sur les têtes, dans les cheveux, les vêtements et sur la peau. La foule est tachetée de ces pois colorés. Alors que l’ambiance est à son comble, le chargé des affaires scolaires de la mairie prend le micro pour annoncer le grand projet pédagogique pour l’an prochain « enfance et natation, on est tous Johnny Weissmuller ! », avant de procéder au tirage au sort de la tombola. « Allegria…Hey, Macarena ! ». Mais, à l’odeur de grillé des merguez que la directrice continue de faire cuire avec sa fourchette géante sur le barbecue, s’ajoute une autre, de matières plastiques, de produits chimiques, produisant un début de fumée âcre et toxique. Elle ne vient pas d’ici, de plus loin, quelque part dans le quartier. Entre deux notes et beat de la sono, on entend retentir la sirène des pompiers. A l’étage d’un immeuble à quelques rues de là, les flammes lèchent les contours d’une fenêtre, commençant à noircir le mur de brique de la façade.

proposition n° 11

Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine, parce qu’il faut bien décider d’un lieu, pas l’arrêt de bus s’il fait froid, pas dans l’eau car pourquoi attendre autant pour se retrouver, le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine. Beaucoup de monde y est passé, des adultes et des enfants, qui vont qui viennent avec des sacs à dos, des sacs de sport, des sacs d’école dans une atmosphère qui sent déjà le chlore. Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine avec son guichet où les baigneurs occasionnels posent des questions tandis que les maitres-nageurs filent droit aux vestiaires. Le distributeur de boisson fonctionne mal. Celui des bonnets et maillots apparemment mieux. Des affiches annoncent les prochaines compétitions, accompagnées de plannings incompréhensibles. Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine parce que c’est une cage de verre. Vers l’extérieur, on voit la rue par les grandes baies vitrées en même temps que vers l’intérieur les nageurs, par d’autres baies vitrées. On peut alors guetter l’arrêt de bus d’un oeil et de l’autre les lignes de nages, au cas où la personne attendue rappliquerait tout juste ou, arrivée en avance, serait malgré tout partie se baigner. Dans cette cage de verre, tout le monde est derrière une vitre. Qui voit qui derrière la vitre ? Le rendez-vous était dans le hall d’entrée parce que c’était évident. D’autres aussi attendent, en discutant, en écoutant de la musique, en faisant des devoirs, assis dans les coins, les cheveux mouillés. Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine parce qu’il était pourtant impossible de ne pas s’y retrouver.

proposition n° 12

Encore faut-il avoir tous les feux des passages piéton au vert pour que ça marche, on y croit, on se lance et paf, le bonhomme est rouge. Par la gauche, une, deux, trois rues à traverser, par la droite idem, mais les feux sont plus longs, les rues plus larges, par quel côté passer ? A gauche donc c’est rouge, à droite, c’est vert, non c’est rouge. Tel l’âne de Buridan qui hésite entre le foin et l’eau, on regarde la couleur des feux et on ne sait que faire. Une décision s’impose, descendre dans le métro pour ressortir en face. Les couloirs carrelés de blanc — et le fameux « ciel de faïence » — comme solution alternative pour traverser cette foutue place en étoile, sans attendre et attendre à chaque feu pour traverser, sachant que généralement quand l’un est vert l’autre est rouge. Passer par en-dessous, c’est la ruse, mais la ruse a un coût, les escaliers qu’il faut descendre et par conséquent remonter. Et puis la foule qui accède aux quais à travers laquelle se faufiler à contre-courant. Tous affluent de l’extérieur vers l’intérieur ou inversement. Mais personne pour aller de l’extérieur vers l’extérieur par les couloirs du métro. Peu doivent traverser la place entièrement, de la Mairie au Mc DO. Le personnel municipal ne mange pas des hamburgers à toute heure. Est-ce le bon choix ? Assurément si on a besoin, voire la lubie, d’aller se faire tirer le portrait au Photomaton qui affiche ses exemples de photographies de passeport, tête de face, oreilles dégagées, pas de sourire. Ou d’acheter un carnet de tickets au distributeur automatique. Ou au guichet. A chaque fois qu’il faut traverser la place, le calcul est à refaire, avec le sentiment qu’on va fatalement se tromper, plonger d’un côté en surface, gauche ou droite, en pariant, sur un enchaînement vert vert vert, ou choisir le sous-sol, l’effort sportif, le franchissement de foule et les visages sans sourires du Photomaton.

proposition n° 13

La piscine est fermée. Pour travaux. Remise aux normes en vue des Jeux olympiques. Ils lui ont collé les cinq anneaux en façade. Bleu, noir, rouge, jaune, vert. On voit le hall d’entrée à travers les vitres. Puis au fond le bassin vide. La boutique à côté elle aussi est fermée. Avec un rideau de fer. Sur le parvis, peu de monde, sauf ceux qui se dirigent vers le métro Porte des Lilas ou en viennent, du moins ceux qui préfèrent passer par cet espace large plutôt que le trottoir étroit. Un parterre de fleurs vivaces est entouré d’un grillage. C’est joli et sinistre à la fois. Le sol est recouvert de bitume et de dalles dessinant un réseau de lignes entrecroisées. Aux esprits positifs et bien disposés, le motif rappellera la place du Capitole de Michel-Ange. Un peu. Un tout petit peu. Ce qu’il y a en dessous, on ne le sait pas. En tout cas, on ne le voit pas. On se le raconte. C’est une rumeur. Une amorce de fiction. Les bureaux des espions. L’espionnage français et son QG, « la piscine ». De fait, en face, de l’autre côté de la rue des Tourelles, un mur d’enceinte est surmonté de barbelés à herses, avec des lames tranchantes. Interdiction de photographier ou de filmer. Terrain militaire protégé. Pour cause. Le bâtiment est celui de l’actuelle DGSE. L’entrée se fait sur le boulevard Mortier, au numéro 141. Pendant la guerre, c’était le camp d’internement des Tourelles, réservé aux femmes juives, avant le départ pour Drancy. C’était là. Tristement là. Epouvantablement là. Juste en face de la piscine construite pour les Jeux olympiques de 1924. Celle-là même où Johnny Weissmuller a gagné trois médailles d’or. Au moment de la guerre de Bosnie, on se disait, quelle horreur, dire que cela se passe sur les lieux des Jeux olympiques de 1984. En 1942, ceux qui étaient au courant ont dû se dire la même chose. Aujourd’hui la piscine est en travaux pour d’autres Jeux olympiques. De ce fait les alentours sont quasi déserts. Reste la circulation habituelle sur l’Avenue Gambetta. Le bus 61 passe en direction de la banlieue.

proposition n° 14

Sur le trottoir devant la porte, une foule, tous les jours à peu près la même, attend. Une jeune maman voilée, son bébé dans la poussette près d’elle, engage la conversation tour à tour avec les uns et les autres. Son visage rond et ses yeux rieurs la rendent d’emblée sympathique. Elle ne craint pas le regard des autres. Avec un papa, grand, légèrement voûté parce qu’il se penche à la hauteur des autres, signe de sa générosité, affublé d’un manteau court style redingote qui le fait ressembler à un héros de roman du XIXe siècle et accentue la longueur de ses jambes, deux tiges qui le relient à la terre, ils papotent sans fin. En revanche, avec une femme maigre, cheveux courts et visage anguleux, c’est plus difficile, même pour elle pourtant si affable. Elle parvient à lui parler, échanger deux mots, sur le temps qu’il fait, peut-être a-t-elle une fois réussi à lui arracher un sourire, mais il faut dire que l’autre à l’air profondément malheureuse. Elle est tellement fine qu’elle disparait, ne mange plus pour devenir invisible. Ne plus être perçue pour ne plus être. Alors que son fils, d’environ deux ans, très actif, court partout comme s’il voulait occuper l’espace entier simultanément. Petite boule d’énergie joufflue, il gesticule, crie au monde qu’il est vivant, lui. Mignon mais terrible. Qu’est-ce que ce sera quand il rentrera à l’école… Entre eux c’est les vases communicants. A côté, un grand-père, bronzé et musclé, look d’ancien pompier et esprit justicier, essaie de mettre un peu d’ordre, d’amadouer le gamin et de le ramener à sa mère et, surtout, de faire en sorte que tous ne se coagulent pas contre la porte qui va s’ouvrir. Un concentré de la ville, du quartier, des joies, des peines et des désirs de chacun s’est rassemblé là.

proposition n° 15


— Alors jeune dame, comme ça va ? allez, on peut se parler, on se connait presque, parce que je vous vois passer tous les jours, moi, là, à deviser au café, et vous, vous passez sur l’avenue avec vos enfants, et je me dis, faut que je lui parle, que je trouve l’occasion, faut que je l’invite à boire un coup parce qu’elle m’intrique celle-là tellement elle a l’air rêveuse, à l’Ouest comme on dit, même si on est plein Est, ah ah ! alors là que vous êtes sans les enfants, pour une fois, eh bien je me lance, je vous offre un verre, allez, ce que vous voulez, enfin pas un chocolat chaud à cette heure-ci, on boit un vrai coup, je vous invite, faites-moi plaisir, vous savez quoi, prenez un cocktail, vous avez une tête à aimer les cocktails chics, Mojitos, Margaritas, Cuba libere, toute maquillée que vous êtes, sophistiquée, bien parfumée, alors que moi je suis timide et jusqu’à présent je n’osais pas vous parler, mais aujourd’hui, votre robe, vous avez toujours de ces belles robes, l’autre jour, celle avec les petites fleurs, des jolies couleurs, vous êtes coquette quoi, cette robe rouge que vous portez aujourd’hui, et l’autre bleue, et la noire, ce qui m’empêche d’habitude, c’est que y a les mioches, et là je ne sais pas où ils sont, mais tant mieux, j’en profite pour vous aborder parce qu’on se connait presque à force de se voir, de se croiser, vous sur l’avenue et moi au café, et si je vous offre un Mojito, oui c’est ça ce que vous voulez, un Mojito, patron, deux Mojitos, si on boit un coup ensemble on se connaitra beaucoup mieux, on discutera, vous me raconterez qui vous êtes, depuis combien de temps vous vivez dans le quartier, même si je m’en doute que ça fait longtemps parce que je vous vois tous les jours avec les mioches, au début bébés et maintenant grands, vous êtes presque d’ici, presque une meuf du 20ème, presque des nôtres, alors vous savez quoi, pour fêter ça, on va danser, moi j’aime l’accordéon, les trucs populaires, d’ici, de Belleville et de Ménilmontant, enfin les trucs qui donnent envie de danser et vous, normalement vous êtes avec les bobos, vous appartenez à cette caste, les bobos, mais vous allez changer, parce que je vais vous montrer, vous apprendre à écouter et à vous laisser aller au charme de la musique populaire, on va danser, donnez-moi la main, allez, pour une fois, lâchez prise, venez.

proposition n° 16

Maintenant qu’on se connait mieux, je vais vous dire. Le quartier a bien changé, depuis les années que j’y suis né et que j’y ai vécu. Les ateliers, les artisans, un grand nombre de petites maisons, ces anciens logements d’ouvriers en briques qui dataient du temps des guinguettes et de la barrière d’octroi, beaucoup ont disparu, détruits, dits insalubres, mais on va pas pleurer sur le passé non plus, c’était mieux avant, ce n’est pas ça que je veux dire, non, non, pas le moins du monde. Le problème c’est que les travaux ici sont toujours compliqués car à chaque fois qu’on remue en dessous, il se passe quelque chose de pénible. La cause en est que le sous-sol, il est spécial, il est flotteux. Partout alentour les chantiers prennent du retard parce qu’il y a comme de l’eau qui remonte des profondeurs. Les rationnels, les ingénieurs, les chefs de chantier, les élus, ils expliquent que la Dhuisss, la petite rivière qu’on a canalisée pour alimenter en eau l’est parisien, fuite. Ils disent qu’il y a des infiltrations, que ce n’est rien et qu’il suffit de pomper, pomper. Mais les vieux du quartier pensent tout autrement. Leur idée est qu’on a contrarié la nature, qu’on a voulu emprisonner sa force, l’emmurer vivante, alors quand elle le peut, c’est-à-dire quand on creuse un peu profond et qu’on la trouve, elle se manifeste, resurgit, inonde les parkings et les caves et rapporte ce qu’elle a de plus croupi. Elle dépose une moisissure grise et visqueuse qui grimpe le long des murs des immeubles, les anciens, les récents, ceux en briques, ceux en béton, elle remonte, remonte, comme le ferait une armée d’araignées qui provoque des maladies invisibles et insidieuses. Alors ce n’est pas la grande peste bien sûr, mais des allergies, de l’asthme, de l’eczéma, tous ces trucs qu’on n’avait pas et qu’on s’est habitués à avoir. Alors moi, je n’en sais rien, mais il me semble qu’il y a quelque chose là-dessous, dans les sous-sols, qui n’est pas réglé, qui réclame de l’être et qui en attendant remonte à chaque fois qu’on détruit une maison pour en construire une nouvelle. Et ça brasse du malsain qui émerge en surface. Ce n’est pas la nouveauté qui m’inquiète c’est ce qu’elle occasionne, la réapparition de problèmes qu’on a délibérément ignorés et qu’on ne manquera pas de se prendre bientôt en pleine gueule.

proposition n° 17

Quand sur notre chemin se trouve celle que nous avons surnommée « la ptite vieille bizarre », nous changeons de trottoir. La dernière fois, elle m’a sauté dessus pour me crier à l’oreille « JE VOUS SOUHAITE UNE BELLE MORT ! », moi qui m’attendais, même fort, à un truc plus banal, suis-je bête. Depuis, changement de trottoir. Petite et voutée, avec une sorte de sac banane sous le bras, elle erre dans le quartier et hurle après les passants stupéfaits, tel un fantôme qui reviendrait hanter les lieux, réclamer un dû ou une réparation dont la génération actuelle n’a pas idée. Nous n’en avons pas idée. Alors, terrifiés par elle et par ce qu’elle pourrait encore crier si promptement, le matin, en chemin, nous changeons de trottoir.

Vais quand même pas faire une crise pour un moule un tarte, pourtant si, je crois que je vais pleurer, devant la porte, où la gardienne de l’école vient de me dire qu’elle a cassé mon moule à tarte. Elle a cassé mon moule tarte ! J’avais fait une belle tarte, à vrai dire pas très bonne, mais pas une raison suffisante pour qu’elle me le casse ! Alors elle s’excuse, dit qu’elle va me le repayer, mais je ne vais quand même pas criser et lui demander, à elle, la gardienne de l’école qui gagne trois sous, de me repayer ce moule à tarte. Il était en porcelaine, avec au milieu des cerises et la recette du clafoutis, kitsch, pas franchement joli, si en fait, très joli, un cadeau de mariage, un souvenir. Je n’aurais jamais dû la faire dans ce moule, cette tarte, pas pour la kermesse de l’école. Et maintenaient sur le pas de la porte, devant l’école, les enfants sont rentrés, il n’y a plus personne, que moi, et même la gardienne s’est sauvée, elle qui vient de me dire qu’en le lavant, elle a cassé mon moule à tarte. Ce serait trop injuste de lui en vouloir, la pauvre, avec tous les moules à tarte qu’elle a lavés après la kermesse, de tous les parents de tous les enfants qui ont préparé toutes ces tartes. Vais pas criser quand même ! Pour un moule à tarte ! c’est ridicule, c’est idiot, il y a tellement plus grave, je le sais mais pourtant je vais pleurer devant la porte de l’école fermée parce que je repars sans le moule à tarte.

Un jour, à la place de la sale trogne d’un agent immobilier dimension quatre par trois en hauteur au coin de ma rue, est apparu un immense monochrome bleu, plus exactement un vaste rectangle de papier donnant à voir un camaïeu de bleus, du turquoise au marine, bleu roi, bleu ciel, cyan et deep blu, foisonnement de petits carrés juxtaposés, qui rappelait les meilleurs tableaux abstraits des plus célèbres artistes des plus grands Musée du monde. C’était si beau que je n’ai plus pu avancer.

proposition n° 18

La couleur des lilas qui, même s’il n’y en pas, se voit intérieurement. Lilas lilas et lilas blanc. Deux petits arbres côte à côte, un lilas lilas et un lilas blanc. Je les vois intérieurement. En direction des Lilas, où il n’y en a pas. Le bus roule, Porte des Lilas, Les Lilas, Mairie des Lilas, ça défile, mais il n’y en pas. Pas de lilas. Y a-t-il eu un jour des lilas aux Lilas ? A-t-on jamais cueilli du lilas là-bas ? Du lilas couleur lilas ou du lilas blanc ? Il n’y en a pas. Je les vois intérieurement. Dans un jardin, deux petits arbres côte à côte. La couleur lilas du lilas lilas et la couleur blanche du lilas blanc. Même s’il n’y en pas. Je les vois et je les sens intérieurement. Le parfum des lilas qui, même s’il n’y en pas, se respire intérieurement. Lequel sent le plus fort déjà, le lilas lilas ou le lilas blanc ? Dans le jardin, deux petits arbres côte à côte, un lilas lilas et un lilas blanc. Alors quand j’entends « lilas », je les vois intérieurement. Arrêt Porte des « Lilas », deux petits arbres intérieurement. Arrêt Mairie des « Lilas », deux petits arbres intérieurement. Arrivée aux « Lilas », deux petits arbres intérieurement. Leurs grappes pleines et mouillées de rosée. Devant le Monoprix, en direction des Lilas, une dame vend des bouquets de lilas, du lilas lilas. On arrive presque aux Lilas. Il y a presque des lilas. Mais il n’y en a pas. Des bouquets de lilas lilas à vendre, ce ne sont pas des lilas. Je n’achète pas. Non. Je les vois intérieurement. Les deux petits arbres côte à côte. Un lilas lilas et un lilas blanc. Pas les bouquets. Les deux petits arbres dans le jardin. Aux Lilas, pas de jardin, pas de lilas. Un Hippopotamus, une Grande Récré, un cinéma, le périph qui passe dessous, mais pas de lilas, ni lilas ni blanc. Je n’en vois pas. Aucun. Jamais vu aucun lilas aux Lilas. Aucun. Il a bien dû y en avoir, mais maintenant il n’y en a pas. Deux petits arbres côte à côte, lilas lilas et lilas blanc, aux Lilas, il n’y a pas. Mais leurs couleurs continuent de se voir intérieurement.

proposition n° 19

On dira que le quartier ressemble à Harlem et que toi, tu me donnes la main comme avant. On dira que l’école est comme celle en brique devant laquelle on était passé, reconvertie en centre aéré parce que c’était l’été, avec son terrain de basket et ses tags et graffitis sur certains murs, clichés urbains qu’on aime bien. On dira qu’on est en été comme cet été-là, traversant la ville pour aller à la plage en métro, traversant les parcs et les ponts suspendus sur de larges rivières. On se baignerait en bordure de métropole comme on l’a fait souvent. On dira qu’ici se parlent toutes les langues et se mangent des plats surprenants, poulet frit, cannolo, vatrouchka à la terrasse de restaurants créoles, italiens, ukrainiens. On en découvrirait tous les jours de nouveaux. On irait à la fête foraine dans un vieux Roller Coster, une grande roue ou un train fantôme. On remonterait des avenues mythiques, aux noms de personnages qui font rêver, héros défenseurs de causes justes, musiciens et musiciennes, acteurs. On passerait où ils sont passés, parfois où ils sont morts, on verrait ce qu’ils ont vu. On revivrait des scènes de films. On compterait les rues par centaines. Je porterais encore la robe orange à fleur, avec le sac en skaï rouge achetés dans une boutique associative et on se baladerait au hasard entre des immeubles reproduits dans les livres. Tu danserais comme la dernière fois, improvisant un numéro de funky man avec des funky people, musique sur le trottoir, la nuit, éclairé par les néons multicolores. Et comme toujours tu rigolerais. On discuterait dehors devant chez nous, assis sur les marches des escaliers, dans ces quartiers des villes en marge, limitrophes, mélangés et vivants.

proposition n° 20

Hier, les salles ont été vidées, les décorations retirées, les livres rangés dans les placards, jusqu’à la rentrée. Les enfants ont tout pris, repartant avec des grands rouleaux de dessins, peintures et travaux manuels réalisés tout au long de l’année, arbre d’automne avec de vraies feuilles collées ou Pères Noël rouges sous le bras, dans la rue, en ce début juillet. Hier, dernier jour avant que ceux qui fréquentaient les lieux ne les quittent pour deux mois, certains pour toujours, qu’ils déménagent ou qu’ils passent à un niveau supérieur, et les laissent étrangement déserts. Telles que les a placées la femme de ménage en partant, les chaises sont posées à l’envers sur les tables. Sur les tableaux, la date d’hier, les stigmates des activités des dernières heures, les mots gentils, bonnes vacances à tous, ont déjà été effacés. Le parquet a été récuré. Les porte-manteaux dans les couloirs sont pour la plupart inoccupés, exception faite d’un gilet ou d’un coupe-vent oubliés. Les étiquettes avec les prénoms inscrits au-dessus de chacun ont été arrachées, on a en remettra d’autres l’année prochaine, c’est-à-dire dans quelques semaines à vrai dire, l’été se devant d’être pensé à l’école comme une faille où le corps enseignant-scolaire ensemble pendant de longs mois tout d’un coup se désagrège, chacun partant aux quatre coins du pays, voire du monde. Quelques-uns cependant reviendront à l’heure du centre aéré, quand l’école aura été transformée un matin prochain en complexe de jeux et d’initiation à la capoeira aussi bien qu’à la poterie, sous l’égide de jeunes animateurs. Mais ce ne sera plus pareil, plus les mêmes têtes ni les mêmes rituels. Seule la gardienne reste avec son chat qui à présent rôde dans la cour de récré qu’il a pour lui seul, se frotte au toboggan et s’en donne à cœur joie avec les plantations expérimentales des élèves dans les bacs sur le pourtour : il donne des coups de pattes dans les herbes et les plantes qui de toute façon dépériront faute d’être arrosées durant le cours d’introduction aux sciences et vie de la terre. En effet, elles sécheront vraisemblablement sous le soleil de l’été sans classe. Mais pour l’instant, dans la fraicheur de la nuit, encore pimpantes et vertes, gonflées par le dernier arrosage du dernier jour, elles régalent le félin qui joue avec elles en même temps qu’avec leurs ombres.

proposition n° 21

Traces d’un monde-formes en couleur vanité d’ici. Microcosme et métonymie. Des cercles rouges écrasés des cercles marron écrasés un jaune aplati ont l’air d’anamorphoses. Des tubes sombres se courbent. Des piliers aussi sombres se dressent. Des barres reflet acier galvanisé scandent une perspective en accéléré. De grosses lettres violettes gonflées ventrues illisibles s’étirent et s’imposent. Des cernes clairs s’efforcent de les contenir en vain. Une figure blanche s’écroule. Des carrés gris se multiplient en damier ordre d’attaque. Quelque chose de trouble glisse sur eux. Vitreux. Un rectangle argenté chevauche un rectangle vert comme les sapins ou les émeraudes qui chevauche un ovale turquoise. D’autres rectangles plus petits blancs bleus noirs rouges verticaux horizontaux parsemés les envahissent n’importe comment. Cadre brillant se raccroche à un trapèze lui aussi brillant couvert de carrés noirs et de rectangles noirs tous noirs avec marques blanches floues. Et encore des cercles de minuscules cercles micro cercles mini cercles confettis multicolores qui pullulent quasiment imperceptibles et confus. Un cylindre ocre se tient à part.

proposition n° 22

Environ 1X1 mètre à soi recoin niché. 1X1 mètre à étudier, dessiner, écrire. Epoque besoin d’un décor lointain pour se sentir bien. Alors « Big Apple » skyline magazine en face ligne de mire. Des pavés en hauteur argentés gris noirs irréguliers sur feuille punaisée. « Amérique » déchirure papier. Rêve. Autre ciel. Ciel. Ciel vrai. Cadré bois clair façon chalet — chalet des Alpes chalet suisse — bleu ciel portion d’extérieur bleu ciel ou gris ou nuit selon. Ciel dans bois coincé. Tout autour lignes parallèles bois clair toujours façon chalet-y-en-a-marre-des-chalets lignes parallèles bois clair tout autour. Respire. Petit mur blanc. Tranchant avec table de travail rouge, pieds de table de travail rouges, parce que rouge c’est pas rose, c’est pas bête comme rose, c’est pas niais comme rose. C’est rouge. Affirmation rouge. Concentration rouge. Etre bien dans le rouge. « Ça va dans l’chalet ? ». Quelque part autocollée figure noire et blanche cernes épais comics figure sympathique figure amie avec OO ¬— deux O comme un nom sympathique d’ami comic. SO let’s SnOOp. Ami fidèle. Rêves dessinés affichés. Avec le trésor arc-en-ciel dégradé des 40 couleurs alignées dans la boîte métal cabossée couleurs n° 40 « made in Genève ». Pour écrire à côté plume bleue plume noire, époque plume bleue époque plume noire époque fin de plume. Epoque cahier d’école étiqueté avec nom prénom classe année et cahier secret cadenassé. Epoque feuille en boule. Griffonnées gâchées ratées jetées dans la fosse des essais ratés — ratés, repris, recommencés. Epoque pas de lectures de littérature walkman seulement d’histoires fantastiques d’alligators qu’on attend en dessinant en écrivant. Assise chaise plastique bien droite sur parterre 1X1 mètres moquette douce aux pieds nus. Toujours pieds nus.

proposition n° 23


— De la souterraine sortie. Métro. Horizontale pavée surgie se rapproche, horizon mobile, cran par cran, marche après marche, de ciel devient terre foulée. Seuil franchi. Sous joli portique feuillu vert et boules comme des fruits comme des yeux orange. Ville musée mais on est aujourd’hui. Des skateurs sur la place — Vitre courbée remonte l’avenue en travelling arrière. Et les arbres branches en arches. Et les immeubles façades en briques. Se succèdent au rythme stroboscopique des percées de soleil. C’est l’été, arrivée, bus 61, les Lilas — A travers les pastilles plastiques remplies de buée et gouttes d’eau des lunettes marquées côté « speedo », accoudée au rebord, corps moitié dans l’eau, respirant les émanations chlorées du liquide couleur piscine, observer voitures bus scooters vélos piétons dans la rue. Ainsi dans l’eau quasi nue et les autres dans la rue tout vêtus — Attente habituelle caisse cohue, rêvasser devant hypnotique tapis roulant couvert de marchandises et au-delà, vitres teintées en devanture, impression de toujours gris, trottoirs, bitume, immeubles. Maussade, maussade, maussade la ville depuis le supermarché — Confins du parc. Derrière les friches, grandes herbes en bataille, tas de terre et de branchages où finissent les ballons perdus. Palissade trouée. Cyclope regarde la limite théorique de la ville. Huit voies automobiles comme un circuit, panneaux en l’air.

proposition n° 24

Géographie des habitudes. Des coins mêmes proches où l’on ne va jamais et des lieux qu’on ignore. Et puis un jour changement d’itinéraire, d’activité, de vie, on y va régulièrement, quotidiennement. Et puis de nouveau plus jamais. Ainsi pour nous du parc fleuri. Planté en 1973 dit l’historique à l’entrée. Avec des séquoias et des espèces rares. Un grand magnolia. Un cèdre du Liban. Avant il y avait juste le périph. Et puis il y a eu les projets d’aménagement de bordure de périph. Et puis les graines semées, les plants repiqués, le jardin paysager paysagé. Tout a poussé et fleuri. Entre les maréchaux et le périph. Un groupe scolaire et la DGSE. Des maisons en meulière et une cité HLM. Nous n’y allions jamais et un puis un jour nous y sommes allés. Souvent, très souvent. En hiver quand les arbres sont nus et qu’on voit l’herbe pâle à travers la buée de son propre souffle. Qu’on mange des biscuits avec des gants en laine. Aux beaux jours saison des enfants à vélos trois roues, enfants petites roulettes, enfants deux roues, casques, à fond entre les séquoias, le magnolia, le cèdre et les pistolets à eau. Selon les vents on n’entend rien et on n’est rien que dans un jardin. Mais parfois la rumeur du périph remonte, s’entend fort. Incongrue au milieu de la végétation qui le cache. Sauf aux confins du parc. Derrière les friches, grandes herbes en bataille, tas de terre et branchages où finissent les ballons perdus, la palissade était trouée. Comme un œil. Cyclope regardant la limite théorique de la ville. Huit voies automobiles en forme de circuit, panneaux en l’air. Derrière les grandes herbes en bataille. Depuis ce temps la palissade a dû être réparée.

proposition n° 25

Ce qu’elle fait chez elle la voisine d’à côté lorsqu’elle n’est pas à sa fenêtre cigarette à la main visible de la rue. Le concierge quand il a fini de laver les vitres de l’entrée et de rentrer les poubelles peut-être qu’à l’intérieur il écoute la radio regarde la télé va sur internet ou aime lire. La mère qui accompagne et vient chercher son fils à l’école le matin le midi et à quatre heures et demi entre-temps elle part. Elle reste à la maison. Est-elle heureuse. L’acteur de théâtre qui habite dans le quartier et qu’on croise souvent à la sortie du métro une fois dans son intimité il porte encore les lunettes noires qu’on lui voit à tout bout de champ. Sinon en vrai à quoi ressemble-t-il sans. La jeune fille d’en face à son retour du collège elle fait ses devoirs ou elle joue à des jeux vidéo ou elle téléphone à un amoureux ou quoi d’autre encore. Le vendeur de la boulangerie il va où quand il n’est pas derrière le comptoir à rendre la petite monnaie. Il habite loin. Il doit prendre le métro le bus le RER pour rentrer chez lui. La dame qui fait la manche sur le trottoir à quelle heure elle arrive et repart. Arrive d’où et repart où. Quelle est sa vie quand elle n’est pas assise sur le trottoir devant la boulangerie. Par où le vendeur de journaux disparait à la fermeture de son kiosque. Reste-t-il parfois dedans. Dans les chambres de l’hôpital qui donnent sur l’avenue est-ce qu’il y a toujours de gens qui naissent qui guérissent et qui meurent. Des médecins des infirmiers des infirmières qui s’activent. Des archives dans des dossiers dans des fichiers dans des armoires. Derrière les portes fermées des écoles que font les enfants toute la journée. Derrière chaque mur d’immeubles y a-t-il des personnes qui rentrent le soir. Qui dorment la nuit. Qui se réveillent le matin. Y a-t-il toujours des arrière-boutiques derrière les boutiques. Des cuisines derrière les salles de service des restaurants. Des chambres froides derrières les étals des bouchers des charcutiers ou des poissonniers. Dans chaque magasin bureau agence avec pignons sur rue des réserves des remises des salles de repos. Des stocks derrières les vitrines. Quoi derrière les rideaux de fer baissés. Derrière chaque mur y a-t-il de la vie. À tout moment. La ville est-elle autre chose qu’une façade continue.

proposition n° 26

Une ville qui n’est que ville c’est-à-dire qui n’est pas jolie pas propice aux balades pas remplie de monuments notoires à chaque coin de rue. Qui n’a pas été village ou campagne avant, qui n’a pas d’autre histoire que la sienne propre et même que son histoire coïncide avec celle de l’âge où la ville est vraiment devenue ville, en somme son histoire est l’histoire de l’humanité qui a voulu la ville. Devenir de toute ville, révélation de ce à quoi tendent ont tendu et aujourd’hui peut-être encore toutes les villes, le meilleur comme le pire, elle l’a fait elle l’incarne. Et continue en s’étendant partout où elle le peut avec des routes et des pâtés de maisons des routes et des pâtés de maisons, elle transforme tout ce qui l’environne en ville, elle est contagieuse. Cette ville je l’ai vue d’abord sur la couverture d’un livre, une vue de nuit, puis quelques années plus tard en vrai, une vue de jour. Je l’avais déjà vue avant, j’y étais déjà allée, je l’avais découverte par fragments. Et puis je la connaissais car tout le monde la connait, je savais beaucoup de chose à son sujet comme beaucoup, j’avais vu des photos des peintures des vidéos des films bien sûr au cinéma lu des romans et des essais. Dont celui avec la photo d’une vue de nuit en couverture, un essai sur cette ville d’un spécialiste des villes qui écrit surtout sur cette ville. Puis un jour je l’ai vue d’où on la voit, d’où la couverture du livre, pas forcément d’où on doit la voir, une œuvre d’un artiste la donne à voir en une série de photos prises de l’arrière d’un pick up roulant sur l’un de ses grands boulevards, une autre depuis un pont d’autoroute Downtown, mais d’où on la voit d’un coup d’œil on la voit dépouillée du superflu, on la voit en tant que ville qui n’est que ville. Sans ses musées ses villas ses églises ses magasins ses restaurants. Sans ses plages, parce qu’évidemment par certains côtés elle n’est pas que ville, il peut être agréable de s’y promener, elle est parsemée de cette plante symbole de douce vie au soleil qu’est le palmier, il y fait beau 350 jours par an et elle est au bord de la mer. On peut y visiter des musées parmi les plus riches du monde et courir pieds nus dans le sable. Paradoxalement pour la voir comme je l’ai vue j’ai dû grimper sur une colline un chemin de terre bordé de fleurs jaunes comme dans une randonnée en pleine nature. Dans le détail elle a une histoire ou plutôt cent histoires qui recroisent l’histoire mondiale politique économique universitaire informatique, l’histoire de l’industrie cinématographique et l’histoire intellectuelle contemporaine. Cendrars l’a arpentée, Brecht et Adorno s’y sont réfugiés, Charlie Chaplin s’en est échappé. Mais de là où un jour je l’ai vue, de là où elle se voit d’un coup d’œil, ces particularités s’effacent et disparaissent au sein de son quadrillage systématique de grandes rues qui partent du pied des collines aux portes du désert tout droit sur quatre-vingts kilomètres jusqu’à la mer, croisant perpendiculairement celles qui la traversent du plus loin possible jusqu’au plus loin possible en largeur. Sous le soleil le quadrillage est illuminé de reflets brillants argentés miroitants, effets de la réverbération de la lumière sur les pare-brise des voitures qui circulent. De nuit, d’après la photo de la couverture du livre, ce sont des lignes jaunes et rouges, phares avant phares arrière, comme dans les derniers tableaux new-yorkais de Piet Mondrian. Mais ici c’est quadrillage puissance dix, le jour avec des reflets d’argent. Parait-il que bientôt ces axes seront dédoublés par des tubes sous terre pour se déplacer d’un point à un autre de ses mille kilomètres carrés en un éclair. Car une ville qui n’est que ville est aussi une ville de science-fiction, une ville inquiétante, une ville où tu crèves si tu n’en es pas le maître, une ville d’ordures de milliardaires qui exploitent et condamnent à mort des hommes des femmes et des enfants pauvres. C’est une ville qui est un triste concentré d’injustice, peut-être détruite un jour prochain par un tremblement de terre. Mais capable aussi de s’en relever, de trouver des alternatives philosophiques et écologiques de réinventer la démocratie de renaitre de ses artistes et de ses minorités. D’où on la voit d’un coup d’œil, cela se sent se devine et donne envie de prendre part à ce qu’elle fera pour réinventer la ville.

proposition n° 27

Il est des villes dans lesquelles lorsqu’on arrive en train c’est dans une gare qui porte le nom d’où on vient. On a voulu en partir, s’en détacher, décision parfois difficile à prendre et puis on s’est décidé, on l’a fait, on en est parti et quand on arrive voilà qu’on y est renvoyé. Paris-Gare de Lyon Moscou-Gare de Leningrad de Koursk ou de Kazan, New York-Penn Station, idem, que des gares où quand tu arrives on te rappelle d’où tu viens et toi c’est bien la dernière chose que tu as envie d’entendre puisque si t’es venu c’était pas pour y rester et encore moins y retourner. J’arrive souvent à Paris en train et c’est aussi en train que j’y suis arrivée pour habiter, je suis arrivée dans cette gare qui plutôt que de porter un nom qui n’est rien pour moi, Montparnasse ou Saint-Lazare, me rappelait d’où je venais. De même que les pauvres gens qui viennent de Dunkerque ou de Metz, leur gare d’arrivée, Gare du Nord, Gare de l’Est, leur rappelle qu’ils sont du Nord, qu’ils sont de l’Est, toi t’es du Nord, toi t’es de l’Est, bref qu’ils sont pas d’ici et que ça va être compliqué pour eux d’en être, d’être parisien, de faire partie de la société parisienne, petite société parisienne avec ses codes que si t’es du Nord ou de l’Est tu ne connais pas. T’es de Lyon ou pire de la banlieue ou de la campagne autour de Lyon, ta grande ville de référence c’est Lyon, t’es du Nord t’es de l’Est, eh bien essaie donc d’être parisien. Tu y arriveras mais ça te prendra longtemps, le temps de le devenir totalement si bien qu’en revenant de temps à autre autour de Lyon dans le Nord ou dans l’Est on te dira que t’es parisien. Est-ce que c’est mieux d’être breton et d’arriver à Montparnasse, symboliquement oui. Qui plus est une gare dont le métro s’appelle Montparnasse Bienvenue, une gare accueillante en somme qui te dit que même si tu viens de Quimper ou de Brest, tu es bienvenu. Alors que la Gare de Lyon elle te dit, oui tu es là mais tu viens de Lyon. Et si par hasard tu ne viens pas de Lyon, mais de plus loin, tu n’as qu’à aller au restaurant de la Gare de Lyon où les fresques aux murs te rappellent que si tu viens de Marseille ou d’Avignon c’est pareil, t’es pas d’ici. Quand je suis arrivée Gare de Lyon pour habiter à Paris, je suis arrivée avec une malle, pas des valises qu’on parvient à glisser entre les sièges du métro ou du bus, mais une grande malle en métal pleine et pesante qui rentre à l’arrière d’une voiture de cambrousse mais en ville non, définitivement non, elle ne rentrait nulle part. Ce n’était pas la première fois que j’arrivais à Paris Gare de Lyon, j’étais déjà venue enfant, à l’époque d’avant le TGV, quand on arrivait par le train de nuit en couchette, tout ensommeillée, j’étais déjà venue. Ma mère n’avait pas voulu qu’on se déshabille, j’avais par conséquent dormi tout habillée dans la couchette, ce devait être en hiver car j’avais des gros collants de laine qui grattaient. Ainsi je suis arrivée à Paris Gare de Lyon au moins deux fois d’une manière tout à fait inadaptée à la vie parisienne qui confirmait bien que je débarquais d’ailleurs. La gare avait raison.

proposition n° 28

Le plus intéressant à regarder n’est pas la fenêtre qui donne sur un trou noir mais, au-dessus des portes, le schéma de la ligne le long de laquelle on se déplace effectivement. Une modélisation élémentaire de l’expérience que l’on est en train de vivre. On lit « République » on arrive à République, on lit « Temple » on arrive à Temple. Le futur est à lire. Mais surtout, on rêve d’à quoi peut bien ressembler à l’extérieur — qu’on s’en souvienne si on est déjà sorti à cet endroit ou qu’on se l’imagine si on n’y est jamais allé — ce point donné sur une ligne affublé d’un nom sésame magique d’une indication ou pas. Comment est Louise Michel, dehors ? Comment est Anatole France ? Même sur une ligne familière avec des Arts et métiers et des Porte de Bagnolet vus mille fois en surface restent des zones inexplorées qui durant le trajet suscitent la rêverie. Bip les portes se ferment, une minute de trou noir, prochain point « Quatre-septembre », c’est comment déjà Quatre-Septembre ? le wagon s’arrête et sur le quai on lit conjointement « Quatre-Septembre », on y est. Le temps de prendre conscience qu’on n’est pas sorti à Quatre-Septembre depuis si longtemps qu’on ne sait plus à quoi ressemble le quartier, bip en quelques secondes les portes se referment. Ah oui, Quatre-Septembre c’est comme ci c’est comme ça, un fragment retrouvé mentalement qu’on accolera au fragment suivant car on lit sur le schéma et sur le quai « Opéra », bip c’est déjà fini. Assemblage montage cut up de fragments de ville revus une fraction de seconde, fragment Quatre -Septembre collé à fragment Opéra et les rues qui relient les deux lieux sont passées à la trappe de l’imagination. Havre-Caumartin bip Saint-Lazare. Et quand on sort c’est la surprise. Un Monoprix se dresse là où était écrit « Réaumur-Sébastopol ». Les voies du train passent à « Europe ». L’effet étant décuplé dans les villes que l’on visite sous terre avant de les voir en haut. Découvrir Dupont Circle après avoir lu sur une ligne rouge « Dupont Circle », surprise d’émerger en ces points désignés par « Passeig de Gracia » ou « Rafles Place ». Après avoir fantasmé par morceaux des paysages urbains depuis leur noms souterrains.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 5 août 2018.
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