Vanessa Morisset | On ne voyait rien qu’un mur de brique

« construire une ville avec des mots », les contributions

Historienne de l’art, critique d’art, écrivant. Pense aussi que : « Instants sur instants, plouf plouf, comme les grains… et toute la vie on attend que ça vous fasse une vie » Aussi sur Facebook et sur Instagram
proposition n° 1

La fête des voisins dans le hall de l’immeuble, a priori la corvée qu’elle éviterait volontiers s’il y avait un escalier de secours. Alors quitte à devoir participer, autant aller se servir à boire et discuter affablement avec le ou la première venue, après tout. Un groupe de jeunes parents posté devant les bouteilles fait l’affaire. Et comme tous jeunes parents dans ces circonstances, de quoi parlent-ils, d’école évidemment.

L’école maternelle, au bout de la rue, un trajet qu’elle a parcouru quotidiennement, il y a maintenant longtemps. Cela prenait entre 6 et 4 minutes chrono, selon la plus ou moins grande forme du moment, un timing serré, avec la trouille de se retrouver devant la porte fermée et de se faire engueuler par la gardienne devant son enfant. Une porte vitrée, à travers laquelle elle voyait dans l’entrée — quoique c’était plutôt le soir, en attendant que l’école ré-ouvre — tous les dessins accrochés, les grandes peintures, les guirlandes pendouillantes juste avant Noël, ces productions d’enfants à des fins pédagogiques mais qui finissent toujours en décor, formes bizarres et barbouillages incongrus en masse, qu’on peut trouver neuneu d’afficher systématiquement ainsi, mais c’est là aussi le charme de ces sanctuaires, les écoles. La directrice ? Toujours là même ? Oui ? Pas sympa ? Son bureau tranchait avec le reste des lieux. Là, plus de peintures des Jackson Pollock en herbe, mais des dossiers et des dossiers. Le seul endroit où on s’asseyait sur une chaise à la taille des adultes. Elle y était allée quelque fois, toujours pour des questions compliquées. Parce que la directrice c’est le dark side de l’école. Le pays des bisounours qui devient méchant. Partout ailleurs, à chaque réunion, chorale, spectacle de fin d’année, on s’asseyait sur des chaises de lilliputiens. Ah c’est bientôt le conseil d’école, vous êtes représentants de parents… Elle se souvient de discussions enflammées où personnes n’étaient d’accord, pliée en deux sur ces minuscules chaises, devant de minuscules tables, avec des éviers et des rayons de bibliothèque bas, dans des pièces peintes en jaune, orange, rouge. Un monde à part mais qui focalise toutes les attentions, auquel on voudrait appartenir sauf qu’on n’en est pas tout à fait, seulement de passage, en invitée, quelques fois. Vous préparez la Kermesse ? C’était LA fête de l’année, dans la cour. Pas si grande finalement, pas autant que le récit des enfants, de leurs jeux, de leurs cache-cache, de leurs histoires, le laissait imaginer. Au milieu une structure avec un toboggan, comme on en a vu se répandre dans les parcs, toutes les mêmes, avec leur sol mou. A moins que ça ait changé, qu’on soit passé à une autre mode d’aires de jeux, elle ne sait plus, ne les fréquente plus depuis des années. Les parents évoquent leurs préoccupations qui se résument à ce qu’il se passe dans ces lieux, pour eux des failles temporelles, la vie miniature en couleur entre le matin et le soir. Parfois l’architecture même de l’école affiche dans la rue quelque chose de son monde intérieur, des courbes, des matériaux, des allusions ludiques. Certaines ressemblent même à des soucoupes volantes. Mais parfois non. Dans cette école-ci, de la rue on ne voyait rien, qu’un mur de brique, un drapeau français et un hommage, sur une plaque, aux petits enfants déportés en 1942.

proposition n° 2

Une avenue bordée d’arbres. Leurs branches se touchent au milieu, tellement il y en a. Une voûte verte, welcome, quand on arrive du centre par le bus 61. Voûte verte qui rend supportable le sol gris. Un jour quelqu’un a dit, au centre, c’est très urbain, là, c’est moins urbain, je ne pourrais pas vivre dans un quartier trop urbain. Ville urbaine et ville moins urbaine, drôle de remarque, drôle de pertinence. Urbain, c’est quand c’est gris, gris partout, du sol au mur, du mur au ciel, gris comme une vieille photographie. Là, c’est moins urbain, c’est-à-dire que la ville a du vert, qui cache ensemble le sol et le ciel gris. C’est la périphérie. L’imaginaire aussi, les personnages de Zola viennent pique-niquer le dimanche à l’ombre des fortifs, ceux de Melville rodent en bagnole et finissent par se garer devant la haie verte d’un pavillon en brique. Car il n’y a pas que du vert, il y a aussi des briques, pour les maisons, les immeubles, les écoles, les conservatoires de musique. Tout a été construit avec le matériel restant d’Hausmann, pas les placages des façades des fausses pierres de taille, ni la peau des porches d’entrée pompeux, seulement les briques qui sont en dessous, quelques balcons filant avec le métal en trop et, parfois, parfois, une frise en céramique. Et puis la couleur des lilas qui, même s’il n’y en a pas, se voit un peu intérieurement, direction, porte, terminus. Après quoi la ville à l’urbanisme modéré a l’air de s’étendre encore.

proposition n° 3

Aux confins du parc, là où certains s’aventurent pour être tranquilles, amoureux, fumeurs de shit ou enfants qui jouent à cache-cache, surveillés de plus ou moins près par leurs parents, les uns et les autres se trouvant parfois nez-à-nez, il arrive qu’on se mette à regarder ailleurs. De là, à travers le mur végétal d’arbustes variés, comme seuls savent en dégoter les jardiniers des espaces verts des villes, en contre-bas, derrière un haut et solide grillage, on aperçoit les voies du périphérique. A cet endroit, elles tracent une légère courbe progressive qui fait deviner — quand bien même on l’ignorerait — qu’elles finiront par tourner en rond. Les toutes petites voitures suivent globalement le flux général, dans un sens et dans l’autre, intérieur, extérieur, spectacle finalement presque aussi hypnotisant qu’un feu de cheminée. Pourtant la régularité de ce circuit automobile est légèrement troublée par un élément perturbateur. C’est l’échangeur de la porte de Bagnolet, un vrai et beau nœud de routes comme on en voit rarement à Paris, qui, n’étant pas loin, doit commencer à contrarier l’attention des automobilistes, tant son offre de directions est variée. Un étalage de panneaux bleus, verts, blancs, la manifeste en hauteur, vers les A 3, 86 ou 1, Lille, Charles-de-Gaulle-Roissy-Aéroport, sortie vers Paris, sortie vers Bagnolet, accès direct au parking du centre commercial au nom presque bucolique de Bel Est, sans oublier la gare routière de Gallieni. La possibilité de choix se ressent aux marges du double ruban de voitures : ça clignote, ça roule plus droit, ça se prépare à sortir, ça vient de rentrer et lambine par rapport aux autres. En face, pour ainsi dire sur l’autre berge, la mosquée de Bagnolet, avec sa petite coupole vert émeraude et ses fenêtres à arcs outrepassés, contraste avec un immeuble-bloc style années 70 à côté et les rectilignes tours Mercuriales — c’est écrit en grand dessus — qui se dressent plus loin.

proposition n° 4

Vue par la baie vitrée, verre miroir, verre teinté, de la tour Le Ponant, du bureau où on doit retirer son dossier, au 30e étage, sa jumelle, la tour du Levant. Vu Bagnolet. Vues en contre-bas la dalle du centre commercial, la sortie du métro terminus de la ligne 3 au bout de la passerelle, les voies du périphérique, tout en bas, rivière de voitures dans une vallée composite, faite d’une mosquée, d’un hôtel Ibis, de petites maisons en briques, d’immeubles eux aussi en briques, et puis le parc, avec ses espèces rares, ses cotonus, ses forsythias, même un séquoia dit-on. Le dossier se retire au 30e étage de la tour Le Ponant. Le Ponant, Le Levant, des Twin Towers, des bureaux, des administrations, avec vue sur les confins du 20e arrondissement. Vu le croisement des rues où se départagent le 20e arrondissement, les Lilas et Bagnolet, au bout de la rue du skatepark, de la modeste boulangerie, des cours de tennis, après l’aire de jeux d’enfants prolongée par le jardin suspendu sur le périphérique. Vu l’échangeur de la Porte de Bagnolet, son nœud, ses boucles, ses bretelles d’accès, vers l’aéroport, vers Bagnolet, vers Paris, le boulevard et les toutes petites rues qui se perdent entre les maisons en briques, les immeubles, les conservatoires de musique, les écoles au détour de ces toutes petites rues des anciens villages de campagne, des champs où on faisait monter les bœufs et où le patron d’Au bonheur des Dames accompagna un jour ses employés pour pique-niquer. Le dossier d’inscription est disponible au sommet de la tour Le Ponant.

proposition n° 5

En passant devant la porte, elle a vu ? La porte est peinte en rouge, elle a bien vu ? Ce drôle de rouge, tirant sur le marron, non, le orange, elle a remarqué ? Comment dit-on ? Brique ? Un rouge tirant sur le brique ? Elle a vu ? A force de passer par là, elle a remarqué tout de même qu’ils ont repeint la porte ? Avant, cette porte, elle n’était pas marron ? Bleue ? Ou mauve ? Maintenant ils l’ont repeinte avec un rouge tirant sur le brique, ils ont dû trouvé que la couleur allait bien avec celle des murs, en brique, pas vrai ? Elle a remarqué comme les couleurs vont bien ensemble ? Et la fenêtre au-dessus de la porte, ils l’ont repeinte aussi en rouge brique, elle a vu ? En voilà une belle porte d’entrée, repeinte à neuf, dans une belle couleur, qui va bien avec le style, n’est-ce pas ? Elle a vu ? Mais a-t-elle assez de bon goût, pour remarquer ? Même avec la pierre grise du fronton au-dessus de la porte et de la petite fenêtre toutes deux repeintes en rouge brique, elle a vu, même avec ce fronton, comme c’est joli ? Quant au rouge du drapeau bleu-blanc-rouge bien sûr qu’il va bien avec le rouge brique, on est tous d’accord ? Elle aussi est d’accord ? Et puis, à force de venir, elle a lu ? ECOLES DE GARÇONS, elle a lu ? Et le reste, elle a lu ? Les affiches, les petits mots ? Elle a lu ? Et la plaque noire, avec les mots gravés en doré, juste à côté de la porte rouge brique, elle l’a vue ? Eux, ils font bizarre, à côté de la porte rouge brique, elle a remarqué ? Elle a lu les mots en doré, elle s’est assez approchée pour les bien les lire, les mots en doré ? Elle était tout près pour les lire ? Une plaque comme sur une pierre tombale, elle a remarqué ? Elle a remarqué, à force de se trouver devant la porte fermée ?

proposition n° 6


— Franchement l’avenue Gambetta, fallait lui changer de nom. Gambetta, il est venu ici ?
— Je ne pense pas.
— Non ? Alors !
— Note que si Gambetta était allé partout où y a son nom, ça aurait été Superman…
— Donc c’est bien ce que je dis, Gambetta, il est pas venu. Mais qui est venu pour de vrai ici ? Qui c’est le héros qu’est venu ici, sur l’avenue, pour de vrai ? Johnny Weissmuller bien sûr !
— Ah oui, bien sûr.
— Et oui, s’il est venu à la piscine Georges Vallerey, anciennement Le Stade nautique des Tourelles, comme la rue des Tourelles, qui donne sur l’avenue Gambetta, Johnny Weissmuller, il est forcément passé par là.
— Indéniablement.
— Quand tu penses qu’il a posé le pied sur l’avenue Gambetta Johnny Weissmuller ! En 1924, quand il est venu pour les jeux olympiques au Stade nautique des Tourelles qui donne l’avenue Gambetta ! C’est lui le héros du quartier et personne d’autre. Et surtout pas Gam-be-tta. Gambetta sur l’avenue, Gambetta sur la place, Gambetta dans le métro. Automobiles Gambetta, Fournil Gambetta, Coiffure Gambetta. Cela n’a pas de sens. Gambetta, on s’en fout. Il est même pas venu. Ce nom partout, ça vient d’un manque de fantaisie et surtout d’un manque d’intérêt pour le quartier. Imagine qu’à la place, tu remontes l’avenue Johnny Weissmuller. A quel métro tu descends pour rentrer chez toi ? Johnny Weissmuller. Quand t’as des invités, tu leur dis « arrêtez-vous à Johnny Weissmuller », ça a de la gueule. Et la piscine surtout, ils auraient dû l’appeler piscine Johnny Weissmuller. Tu vas nager où ? « A Johnny Weissmuller », la classe. Parce que le champion du 100 mètres nage libre, c’est pas Georges machin, c’est Johnny Weissmuller.
— D’accord mais Johnny Weissmuller, il a peut-être pas fait long feu dans le quartier. Dans les petites rues, rue du Surmelin, rue de la Dhuis [1], il a pas dû y aller.
— Mais tu ne peux pas plus te tromper ! La Dhuis, tu sais ce que c’est, la Dhuis ? Au départ c’est une jolie rivière, affluent du Surmelin et de la Marne, et ils en ont fait un canal sous-terrain pour alimenter en eau l’est de Paris. Alors tu penses bien que l’eau de la piscine, c’est quelle eau ? C’est l’eau de la Dhuis ! Ce qui signifie …
— Que Johnny Weissmuller il a nagé dans l’eau de la Dhuis !
— Exactement ! Je le vois comme si j’y avais été, Johnny Weissmuller, crawlant dans l’eau de la Dhuis, crawlant le 100 mètres, comme un fou, dans la Dhuis, battant le record du monde, médaille d’or. Johnny Weissmuller remonte le cours de la Dhuis, le cours de la Dhuis et du Surmelin, glisse dans les eaux de la Dhuis et du Surmelin, Johnny Weissmuller est champion, et sur les plaques des rues de la Dhuis et du Surmelin y a même pas son nom. Tiens, même l’école, ils auraient dû l’appeler Ecole maternelle Johnny Weissmuller.

proposition n° 7

Perdu chausson, il y a 15 ans, pointure 19 ou 20, couleur bleue, tissu imitant le jean, avec un lacet, boucle sans doute défaite, perdu rue de la Dhuisss ou adjacentes, un après-midi ensoleillé. Chausson gauche, bon état, tombé sur le trottoir, sur la chaussée pavée, au pied d’un arbre ou dans un bac à fleurs. Peut-être ramassé par quelqu’un qui l’aura posé en hauteur, sur le rebord d’une fenêtre au rez-de-chaussée d’un immeuble, sur une barrière, une grille ou un muret bordant une maison, pour qu’il ne s’abime pas en attendant. Peut-être emporté par un chien du voisinage en sortie qui en aura fait son jouet. Peut-être découvert par une petite fille, elle aussi en balade, pour le mettre à une poupée, unijambiste, si cela existe. Peut-être trouvé par une souris. Perdu et jamais revu. Perdu chausson qui ne servira plus, depuis ce temps, les enfants ne faisant plus de promenade en chaussons, avec leur parents, les après-midis ensoleillés, dans les rues de leur quartier.

proposition n° 8

Comment l’animal était-il arrivé jusqu’ici, au beau milieu du large trottoir baigné d’eau de l’avenue, « surgi de nulle part » étant une explication, malgré le terme peu adapté à la lenteur de sa nature, telle qu’elle se manifestait à ce moment même sous les yeux de l’enfant, content. La créature était quasi mythique pour lui qui ne fréquentait pas la campagne et n’aurait pas été plus étonné de rencontrer, sur le trottoir de son itinéraire quotidien jusqu’à l’école, une licorne. Mais sous la pluie battante de ce jour-là où sa cadence était d’autant plus effrénée, encore plus que les jours où il partait en retard, sa course fut stoppée nette, par celle, au contraire, infinitésimale, au milieu du trottoir de l’avenue, sur le gris foncé du sol baigné d’eau comme cela arrive parfois, d’un escargot. Et la rencontre créa le dilemme, aller à l’école — regarder l’escargot — aller à l’école — regarder l’escargot, évoluant vers la radicalité de cet autre, foncer à l’école — sauver l’escargot — foncer à l’école — sauver l’escargot, la pluie continuant de tomber, inondant le trottoir et la chaussée pavée, jusqu’aux murs de briques des immeubles et des maisons qui en venaient à changer de couleur, de l’orange pastel sec au presque marron imbibé de la terre. Avec la pluie, la ville se transformait. Le ruissellement de l’eau arrondissait ses angles et attendrissait ses matériaux. Les herbes aux coins des murs et entre les pavés auraient pu pousser en accéléré.

Plus tard dans la journée, à l’école, alors que la pluie toujours intense, en coulant sur les carreaux des fenêtres, attira son attention dehors, l’enfant repensa à l’escargot et s’imagina que, profitant de l’aubaine pluvieuse, celui-ci avait persévéré dans sa remontée de l’avenue, l’avait parcourue toute entière et maintenant franchissait triomphalement l’entrée du parc où, dans le fouillis des massifs d’arbustes, il pourrait en toute quiétude se reposer.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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[1Prononcer le S final.