Vanessa Morisset | Bel Est

« construire une ville avec des mots », les contributions

Historienne de l’art, critique d’art, écrivant. Pense aussi que : « Instants sur instants, plouf plouf, comme les grains… et toute la vie on attend que ça vous fasse une vie » Aussi sur Facebook et sur Instagram
proposition n° 1

La fête des voisins dans le hall de l’immeuble, a priori la corvée qu’elle éviterait volontiers s’il y avait un escalier de secours. Alors quitte à devoir participer, autant aller se servir à boire et discuter affablement avec le ou la première venue, après tout. Un groupe de jeunes parents posté devant les bouteilles fait l’affaire. Et comme tous jeunes parents dans ces circonstances, de quoi parlent-ils, d’école évidemment. L’école maternelle, sur l’avenue, un trajet qu’elle a parcouru quotidiennement, il y a maintenant longtemps. Cela prenait entre six et quatre minutes chrono, un timing serré, avec la trouille de se retrouver devant la porte fermée et de se faire engueuler par la gardienne devant son enfant. Une porte, dans l’entrebâillement de laquelle on pouvait percevoir, aux heures d’ouverture, dix minutes chaque matin et soir, les dessins accrochés, les grandes peintures, les guirlandes pendouillantes juste avant Noël, ces productions d’enfants à des fins pédagogiques mais qui finissent toujours en décor, formes bizarres et barbouillages incongrus en masse, qu’on peut trouver neuneu d’afficher systématiquement, mais c’est là aussi le charme de ces sanctuaires, les écoles. La directrice ? Toujours là même ? Oui ? Pas sympa ? Son bureau tranchait avec le reste des lieux. Là, plus de peintures des Jackson Pollock en herbe, mais des dossiers et des dossiers. Le seul endroit où on s’asseyait sur une chaise à la taille des adultes. Elle y était allée quelque fois, toujours pour des questions compliquées. Parce que la directrice c’est le dark side de l’école. Le pays des bisounours qui devient méchant. Partout ailleurs, à chaque réunion, chorale, spectacle de fin d’année, on s’asseyait sur des chaises de lilliputiens. Ah c’est bientôt le conseil d’école, vous êtes représentants de parents… Elle se souvient de discussions enflammées où personnes n’étaient d’accord, pliée en deux sur ces minuscules chaises, devant de minuscules tables, avec des éviers et des rayons de bibliothèque bas, dans des pièces peintes en jaune, orange, rouge. Un monde à part mais qui focalise toutes les attentions, auquel on voudrait appartenir sauf qu’on n’en est pas tout à fait, seulement de passage, en invitée, quelques fois. Vous préparez la Kermesse ? C’était LA fête de l’année, dans la cour. Pas si grande finalement, pas autant que le récit des enfants, de leurs jeux, de leurs cache-cache, de leurs histoires, le laissait imaginer. Au milieu une structure colorée avec un toboggan, comme on en a vu se répandre dans les parcs, toutes les mêmes, avec leur sol mou. À moins que ça ait changé, qu’on soit passé à une autre mode d’aires de jeux, elle ne sait plus, ne les fréquente plus depuis des années. Les parents évoquent leurs préoccupations qui se résument à ce qu’il se passe dans ces lieux, pour eux des failles temporelles, la vie miniature en couleur entre le matin et le soir. Parfois l’architecture même de l’école affiche dans la rue quelque chose de son monde intérieur, des courbes, des matériaux, des allusions ludiques. Certaines ressemblent même à des soucoupes volantes. Mais parfois non. Dans cette école-ci, de la rue on ne voyait rien, qu’un mur de brique, une porte, un drapeau français et un hommage, sur une plaque, aux petits enfants déportés en 1942.

proposition n° 2

Une avenue bordée d’arbres. Leurs branches se touchent au milieu, tellement il y en a. Une voûte verte, welcome. Voûte verte qui rend supportable le sol gris. Un jour, elle a entendu quelqu’un dire à propos de l’avenue, « au centre, c’est très urbain, là, c’est moins urbain, je ne pourrais pas vivre dans un quartier trop urbain ». Ville urbaine et ville moins urbaine, drôle de remarque, drôle de pertinence. Urbain, ce doit être quand la couleur dominant est le gris, gris partout, du sol au mur, du mur au ciel, gris comme une vieille photographie. Là, c’est moins urbain, c’est-à-dire que la ville a du vert, qui cache ensemble le sol et le ciel gris. C’est la périphérie. L’imaginaire aussi, les personnages dans les romans de Zola viennent pique-niquer le dimanche à l’ombre des fortifs, ceux des films de Melville rodent en bagnole et finissent par se garer devant la haie verte d’un pavillon en brique. Car il n’y a pas que du vert, il y a aussi des briques, pour les maisons, les immeubles, les écoles, les conservatoires de musique. Tout a été construit avec le matériel restant d’Haussmann, pas les placages des façades des fausses pierres de taille, ni la peau des porches d’entrée pompeux, seulement les briques qui sont en dessous, quelques balcons filant avec le métal en trop et, parfois, parfois, une frise en céramique. Et puis il y a la couleur des lilas qui, même s’il n’y en a pas, se voit intérieurement, direction, porte, terminus. Après quoi la ville à l’urbanisme modéré a l’air de s’étendre encore.

proposition n° 3

Aux confins du parc, là où certains s’aventurent pour être tranquilles, amoureux, fumeurs de shit ou enfants qui jouent à cache-cache, surveillés de plus ou moins près par leurs parents, les uns et les autres se trouvant parfois nez-à-nez, il arrive qu’on se mette à regarder ailleurs. De là, à travers le mur végétal d’arbustes variés, comme seuls savent en dégoter les jardiniers des espaces verts des villes, en contre-bas, derrière un grillage, on aperçoit les voies du périphérique. À cet endroit, elles tracent une légère courbe progressive qui fait deviner — quand bien même on l’ignorerait — qu’elles finiront par tourner en rond. Les toutes petites voitures suivent globalement le flux général, dans un sens et dans l’autre, intérieur, extérieur, spectacle finalement presque aussi hypnotisant qu’un feu de cheminée. Pourtant la régularité de ce circuit automobile est légèrement troublée par un élément perturbateur. C’est l’échangeur de la porte de Bagnolet, un vrai et beau nœud de routes comme on en voit rarement à Paris, qui, n’étant pas loin, doit commencer à contrarier l’attention des automobilistes, tant son offre de directions est variée. Un étalage de panneaux bleus, verts, blancs, la manifeste en hauteur, vers les A 3, 86 ou 1, Lille, Charles-de-Gaulle-Roissy-Aéroport, sortie vers Paris, sortie vers Bagnolet, accès direct au parking du centre commercial au nom presque bucolique de Bel Est, sans oublier la gare routière de Gallieni. La possibilité de choix se ressent aux marges du double ruban de voitures : ça clignote, ça roule plus droit, ça se prépare à sortir, ça vient de rentrer et lambine par rapport aux autres. En face, pour ainsi dire sur l’autre berge, la mosquée de Bagnolet, avec sa petite coupole vert émeraude et ses fenêtres à arcs outrepassés, contraste avec un immeuble-bloc style années 70 à côté et les deux tours jumelles Mercuriales — c’est écrit en grand dessus — qui se dressent plus loin.

proposition n° 4

Vue par la baie vitrée, verre miroir, verre teinté, de la tour Le Ponant, du bureau où on doit retirer son dossier, au 30e étage, sa jumelle, la tour du Levant. Vu Bagnolet. Vues en contre-bas la dalle du centre commercial, la sortie du métro terminus de la ligne 3 au bout de la passerelle, les voies du périphérique, tout en bas, rivière de voitures dans une vallée composite, faite d’une mosquée, d’un hôtel Ibis, et puis le parc, avec ses espèces rares, ses cotonus, ses forsythias, même un séquoia dit-on. Le dossier se retire à l’antenne du rectorat au 30e étage de la tour Le Ponant. Le Ponant, Le Levant, des Twin Towers, des bureaux, des administrations, une antenne du rectorat avec vue sur les confins du 20e arrondissement. Vu le croisement des rues où se départagent le 20e arrondissement, les Lilas et Bagnolet, au bout de la rue du skatepark, de la modeste boulangerie, des cours de tennis, après l’aire de jeux d’enfants prolongée par le jardin. Vues l’avenue et les rues qui en partent, les petites rues entre les maisons en briques, les immeubles, les conservatoires de musique. Vue l’école.

proposition n° 5

En passant devant la porte, elle a vu ? La porte est peinte en rouge, elle a bien vu ? Ce drôle de rouge, tirant sur le marron, non, le orange, elle a remarqué ? Comment dit-on ? Brique ? Un rouge tirant sur le brique ? Elle a vu ? A force de passer par là, elle a remarqué tout de même qu’ils ont repeint la porte ? Avant, cette porte, elle n’était pas marron ? Bleue ? Ou mauve ? Maintenant ils l’ont repeinte avec un rouge tirant sur le brique, ils ont dû trouvé que la couleur allait bien avec celle des murs, en brique, pas vrai ? Elle a remarqué comme les couleurs vont bien ensemble ? Et la fenêtre au-dessus de la porte, ils l’ont repeinte aussi en rouge brique, elle a vu ? En voilà une belle porte d’entrée, repeinte à neuf, dans une belle couleur, qui va bien avec le style, n’est-ce pas ? Elle a vu ? Mais a-t-elle assez de bon goût, pour remarquer ? Même avec la pierre grise du fronton au-dessus de la porte et de la petite fenêtre toutes deux repeintes en rouge brique, elle a vu, même avec ce fronton, comme c’est joli ? Quant au rouge du drapeau bleu-blanc-rouge bien sûr qu’il va bien avec le rouge brique, on est d’accord ? Elle aussi est d’accord ? Et puis, à force de venir, elle a lu ? ÉCOLES DE GARÇONS, elle a lu ? Et le reste, elle a lu ? Les affiches, les petits mots ? Elle a lu ? Et la plaque noire, avec les mots gravés en doré, juste à côté de la porte rouge brique, elle l’a vue ? Eux, ils font bizarre, à côté de la porte rouge brique, elle a remarqué ? Elle a lu les mots en doré, elle s’est assez approchée pour les bien les lire, les mots en doré ? Elle était tout près pour les lire ? Une plaque comme sur une pierre tombale, elle a remarqué ? Elle a remarqué, à force de se trouver devant la porte fermée ?

proposition n° 6

— Franchement l’avenue Gambetta, fallait lui changer de nom. Gambetta, il est venu ici ?
— Je ne pense pas.
— Non ? Alors !
— Note que si Gambetta était allé partout où y a son nom, ça aurait été Superman…
— Donc c’est bien ce que je dis, Gambetta, il est pas venu. Mais qui est venu pour de vrai ici ? Qui c’est le héros qu’est venu ici, sur l’avenue, pour de vrai ? Johnny Weissmuller bien sûr !
— Ah oui, bien sûr.
— Eh oui, s’il est venu à la piscine Georges Vallerey, anciennement Le Stade nautique des Tourelles, comme la rue des Tourelles, qui donne sur l’avenue Gambetta, Johnny Weissmuller, il est forcément passé par là.
— Indéniablement.
— Quand tu penses qu’il a posé le pied sur l’avenue Gambetta Johnny Weissmuller ! En 1924, quand il est venu pour les jeux olympiques au Stade nautique des Tourelles qui donne l’avenue Gambetta ! C’est lui le héros du quartier et personne d’autre. Et surtout pas Gam-be-tta. Gambetta sur l’avenue, Gambetta sur la place, Gambetta dans le métro. Automobiles Gambetta, Fournil Gambetta, Coiffure Gambetta. Cela n’a pas de sens. Gambetta, on s’en fout. Il est même pas venu. Ce nom partout, ça vient d’un manque de fantaisie et surtout d’un manque d’intérêt pour le quartier. Imagine qu’à la place, tu remontes l’avenue Johnny Weissmuller. A quel métro tu descends pour rentrer chez toi ? Johnny Weissmuller. Quand t’as des invités, tu leur dis « arrêtez-vous à Johnny Weissmuller », ça a de la gueule. Et la piscine surtout, ils auraient dû l’appeler piscine Johnny Weissmuller. Tu vas nager où ? « A Johnny Weissmuller », la classe. Parce que le champion du 100 mètres nage libre, c’est pas Gambetta, ni Georges machin, c’est Johnny Weissmuller.
— D’accord mais Johnny Weissmuller, il a peut-être pas fait long feu dans le quartier. Dans les petites rues, rue du Surmelin, rue de la Dhuisss, il a pas dû y aller.
— Mais tu ne peux pas plus te tromper ! La Dhuisss, tu sais ce que c’est, la Dhuisss ? Au départ c’est une jolie rivière, affluent du Surmelin et de la Marne, et ils en ont fait un canal sous-terrain pour alimenter en eau l’est de Paris. Alors tu penses bien que l’eau de la piscine, c’est quelle eau ? C’est l’eau de la Dhuisss ! Ce qui signifie …
— Que Johnny Weissmuller il a nagé dans l’eau de la Dhuisss !
— Exactement ! Je le vois comme si j’y avais été, Johnny Weissmuller, crawlant dans l’eau de la Dhuisss, crawlant le 100 mètres, comme un fou, dans la Dhuisss, battant le record du monde, médaille d’or. Johnny Weissmuller remonte le cours de la Dhuisss, le cours de la Dhuisss et du Surmelin, glisse dans les eaux de la Dhuisss et du Surmelin, Johnny Weissmuller est champion, et sur les plaques des rues de la Dhuisss et du Surmelin y a même pas son nom. Tiens, même l’école, ils auraient dû l’appeler Ecole maternelle Johnny Weissmuller.

proposition n° 7

« Perdu chausson, il y a 15 ans, pointure 19 ou 20, couleur bleue, tissu imitant le jean, avec un lacet, boucle sans doute défaite, perdu rue de la Dhuisss ou adjacentes, un après-midi ensoleillé. Chausson gauche, bon état, tombé sur le trottoir, sur la chaussée pavée, au pied d’un arbre ou dans un bac à fleurs. Peut-être ramassé par quelqu’un qui l’aura posé en hauteur, sur le rebord d’une fenêtre au rez-de-chaussée d’un immeuble, sur une barrière, une grille ou un muret bordant une maison, pour qu’il ne s’abime pas en attendant. Peut-être emporté par un chien du voisinage en sortie qui en aura fait son jouet. Peut-être découvert par une petite fille, elle aussi en balade, pour le mettre à une poupée, unijambiste, si cela existe. Peut-être trouvé par une souris. Perdu et jamais revu. Perdu chausson qui ne servira plus, depuis ce temps, son propriétaire ne faisant plus de promenade en chaussons, avec ses parents, les après-midis ensoleillés,

proposition n°8

Comment l’animal était-il arrivé jusqu’ici, au beau milieu du large trottoir baigné d’eau de l’avenue, « surgi de nulle part » étant une explication, malgré le terme peu adapté à la lenteur de sa nature, telle qu’elle se manifestait à ce moment même sous les yeux de l’enfant, content. La créature était quasi mythique pour lui qui ne fréquentait pas la campagne et n’aurait pas été plus étonné de rencontrer, sur le trottoir de son itinéraire quotidien jusqu’à l’école, une licorne. Mais sous la pluie battante de ce jour-là où sa cadence était d’autant plus effrénée, encore plus que les jours où il partait en retard, sa course fut stoppée nette, par celle, au contraire, infinitésimale, au milieu du trottoir de l’avenue, sur le gris foncé du sol baigné d’eau comme cela arrive parfois, d’un escargot. Et la rencontre créa le dilemme, aller à l’école — regarder l’escargot — aller à l’école — regarder l’escargot, évoluant vers la radicalité de cet autre, foncer à l’école — sauver l’escargot — foncer à l’école — sauver l’escargot, la pluie continuant de tomber, inondant le trottoir et la chaussée pavée, jusqu’aux murs de briques des immeubles et des maisons qui en venaient à changer de couleur, de l’orange pastel sec au presque marron imbibé de la terre. Avec la pluie, la ville se transformait. Le ruissellement de l’eau arrondissait ses angles et attendrissait ses matériaux. Les herbes aux coins des murs et entre les pavés auraient pu pousser en accéléré.

Plus tard dans la journée, à l’école, alors que la pluie toujours intense, en coulant sur les carreaux des fenêtres, attira son attention dehors, l’enfant repensa à l’escargot et s’imagina que, profitant de l’aubaine pluvieuse, celui-ci avait persévéré dans sa remontée de l’avenue, l’avait parcourue toute entière et maintenant franchissait triomphalement l’entrée du parc où, dans le fouillis des massifs d’arbustes, il pourrait en toute quiétude se reposer.

proposition n° 9

Redescendue du 30e étage des Twin de Bagnolet, avec la sensation d’atterrir en avion, elle traversa la passerelle qui enjambe le périf en entendant son bourdonnement filtré par un état de rêverie et des pensées ailleurs. Le bruit de la circulation était en effet transformé en une rumeur, un bruit de fond, celui du furet qui ne fait que passer, presque une musique d’ambiance. Arrivée sur l’avenue, elle s’en étonna même, tant l’ensemble des sons qui lui parvenait était étouffé, pris dans un continuum léger, bande-son familière intégrée à sa perception du monde. On se représente souvent les bruits de la ville stridents et cacophoniques, peut-être est-ce le cas un à un, ou peut-être faut-il remonter à l’époque où les Harley Davidson étaient à la mode, mais à présent, il lui semblait que les voitures roulaient doucement et sans fin, sur un tapis de bitume velouté. Certes parfois le ronron connaissait des variations d’intensité, le moteur d’un bus diesel qui tourne à un arrêt et se fait un peu plus entendre, un scooter en accélération pour doubler en zigzag ou alors le battement d’aile de pigeon prenant son envol, un coup vent qui fait trembloter une palissade ou des cris et rires d’enfants venant d’une cour d’école. Des travaux dans un immeuble lui rappelèrent soudain un souvenir enfoui dans sa mémoire, le bruit de la tondeuse à gazon l’été, dans le jardin qui, de ce fait, sentait bon l’herbe coupée. A l’ombre des arbres de l’avenue, elle aurait presque senti ce doux parfum, elle se serait crue dans ce jardin, transportée dans l’espace et dans le temps. Puis, au croisement du tramway et de son tintement de cloche synthétique, elle pensa que, bientôt, avec la multiplication des véhicules électriques sans bruit, la rengaine des vies urbaines sera aux mains des designers sonores. Mais, pour l’heure elle étendait les vrais sons de la ville, étrangement calmes à vrai dire, comme avant une tempête.

proposition n° 10

La kermesse, LA fête de l’année. « Hey, Macarena ! ». Les ballons et les fanions multicolores, les panneaux de bienvenue écrits avec des pleins et des déliés aux feutres fluos, les décorations en papier crépon patiemment plié, plissé, noué par les petites mains pour en faire des guirlandes accueillent le quartier entier. Compactés dans la cour de l’école, les tout-petits et les plus grands, les mères mélancoliques, les jeunes parents, les maitresses, tous au touche-touche dansent au rythme de la sono d’un père DJ. « Hey, Macarena ! ». On serre des dizaines de mains, on se frôle, on se faufile pour accéder aux stands et surtout au bar. Tandis que les représentants de parents vendent des canettes de boissons gazeuses et bières stockées dans de grands seaux d’eau glacée, la directrice tient les manettes du barbecue, piquant merguez après merguez, avec une grande fourchette pointue. L’odeur de chair et d’épices grillées — voire carbonisées lorsque la cheffe cuistot du jour, toujours la fourchette géante à la main, bavarde et les oublie — envahit la cour de l’école qui s’en trouve métamorphosée. D’habitude parfumée par les émanations de peintures à l’eau, de colle et de craie provenant des classes, elle prend des allures de manif du 1er mai ou de bal du 14 juillet. « Hey, Macarena ! ». Sandwich-mergez-carbonisée donc et bière fraiche pour les uns, gâteaux maison et bonbecs à foison pour les autres — hum, quel régal d’engloutir une part de fondant au chocolat, des oursons en gelée acidulés et des carrés de guimauve moelleux, le tout se mélangeant, le fort, le doux, le sucré et l’acide, dans la bouche, pour une fois ! C’est la fête ! « Hey Macarena ! ». Les papiers de bonbons volent, des ballons éclatent çà et là, les confettis lâchés retombent sur les têtes, dans les cheveux, les vêtements et sur la peau. La foule est tachetée de ces pois colorés. Alors que l’ambiance est à son comble, le chargé des affaires scolaires de la mairie prend le micro pour annoncer le grand projet pédagogique pour l’an prochain « enfance et natation, on est tous Johnny Weissmuller ! », avant de procéder au tirage au sort de la tombola. « Allegria…Hey, Macarena ! ». Mais, à l’odeur de grillé des merguez que la directrice continue de faire cuire avec sa fourchette géante sur le barbecue, s’ajoute une autre, de matières plastiques, de produits chimiques, produisant un début de fumée âcre et toxique. Elle ne vient pas d’ici, de plus loin, quelque part dans le quartier. Entre deux notes et beat de la sono, on entend retentir la sirène des pompiers. A l’étage d’un immeuble à quelques rues de là, les flammes lèchent les contours d’une fenêtre, commençant à noircir le mur de brique de la façade.

proposition n° 11

Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine, parce qu’il faut bien décider d’un lieu, pas l’arrêt de bus s’il fait froid, pas dans l’eau car pourquoi attendre autant pour se retrouver, le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine. Beaucoup de monde y est passé, des adultes et des enfants, qui vont qui viennent avec des sacs à dos, des sacs de sport, des sacs d’école dans une atmosphère qui sent déjà le chlore. Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine avec son guichet où les baigneurs occasionnels posent des questions tandis que les maitres-nageurs filent droit aux vestiaires. Le distributeur de boisson fonctionne mal. Celui des bonnets et maillots apparemment mieux. Des affiches annoncent les prochaines compétitions, accompagnées de plannings incompréhensibles. Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine parce que c’est une cage de verre. Vers l’extérieur, on voit la rue par les grandes baies vitrées en même temps que vers l’intérieur les nageurs, par d’autres baies vitrées. On peut alors guetter l’arrêt de bus d’un oeil et de l’autre les lignes de nages, au cas où la personne attendue rappliquerait tout juste ou, arrivée en avance, serait malgré tout partie se baigner. Dans cette cage de verre, tout le monde est derrière une vitre. Qui voit qui derrière la vitre ? Le rendez-vous était dans le hall d’entrée parce que c’était évident. D’autres aussi attendent, en discutant, en écoutant de la musique, en faisant des devoirs, assis dans les coins, les cheveux mouillés. Le rendez-vous était dans le hall d’entrée de la piscine parce qu’il était pourtant impossible de ne pas s’y retrouver.

proposition n° 12

Encore faut-il avoir tous les feux des passages piéton au vert pour que ça marche, on y croit, on se lance et paf, le bonhomme est rouge. Par la gauche, une, deux, trois rues à traverser, par la droite idem, mais les feux sont plus longs, les rues plus larges, par quel côté passer ? A gauche donc c’est rouge, à droite, c’est vert, non c’est rouge. Tel l’âne de Buridan qui hésite entre le foin et l’eau, on regarde la couleur des feux et on ne sait que faire. Une décision s’impose, descendre dans le métro pour ressortir en face. Les couloirs carrelés de blanc — et le fameux « ciel de faïence » — comme solution alternative pour traverser cette foutue place en étoile, sans attendre et attendre à chaque feu pour traverser, sachant que généralement quand l’un est vert l’autre est rouge. Passer par en-dessous, c’est la ruse, mais la ruse a un coût, les escaliers qu’il faut descendre et par conséquent remonter. Et puis la foule qui accède aux quais à travers laquelle se faufiler à contre-courant. Tous affluent de l’extérieur vers l’intérieur ou inversement. Mais personne pour aller de l’extérieur vers l’extérieur par les couloirs du métro. Peu doivent traverser la place entièrement, de la Mairie au Mc DO. Le personnel municipal ne mange pas des hamburgers à toute heure. Est-ce le bon choix ? Assurément si on a besoin, voire la lubie, d’aller se faire tirer le portrait au Photomaton qui affiche ses exemples de photographies de passeport, tête de face, oreilles dégagées, pas de sourire. Ou d’acheter un carnet de tickets au distributeur automatique. Ou au guichet. A chaque fois qu’il faut traverser la place, le calcul est à refaire, avec le sentiment qu’on va fatalement se tromper, plonger d’un côté en surface, gauche ou droite, en pariant, sur un enchaînement vert vert vert, ou choisir le sous-sol, l’effort sportif, le franchissement de foule et les visages sans sourires du Photomaton.

proposition n° 13

La piscine est fermée. Pour travaux. Remise aux normes en vue des Jeux olympiques. Ils lui ont collé les cinq anneaux en façade. Bleu, noir, rouge, jaune, vert. On voit le hall d’entrée à travers les vitres. Puis au fond le bassin vide. La boutique à côté elle aussi est fermée. Avec un rideau de fer. Sur le parvis, peu de monde, sauf ceux qui se dirigent vers le métro Porte des Lilas ou en viennent, du moins ceux qui préfèrent passer par cet espace large plutôt que le trottoir étroit. Un parterre de fleurs vivaces est entouré d’un grillage. C’est joli et sinistre à la fois. Le sol est recouvert de bitume et de dalles dessinant un réseau de lignes entrecroisées. Aux esprits positifs et bien disposés, le motif rappellera la place du Capitole de Michel-Ange. Un peu. Un tout petit peu. Ce qu’il y a en dessous, on ne le sait pas. En tout cas, on ne le voit pas. On se le raconte. C’est une rumeur. Une amorce de fiction. Les bureaux des espions. L’espionnage français et son QG, « la piscine ». De fait, en face, de l’autre côté de la rue des Tourelles, un mur d’enceinte est surmonté de barbelés à herses, avec des lames tranchantes. Interdiction de photographier ou de filmer. Terrain militaire protégé. Pour cause. Le bâtiment est celui de l’actuelle DGSE. L’entrée se fait sur le boulevard Mortier, au numéro 141. Pendant la guerre, c’était le camp d’internement des Tourelles, réservé aux femmes juives, avant le départ pour Drancy. C’était là. Tristement là. Epouvantablement là. Juste en face de la piscine construite pour les Jeux olympiques de 1924. Celle-là même où Johnny Weissmuller a gagné trois médailles d’or. Au moment de la guerre de Bosnie, on se disait, quelle horreur, dire que cela se passe sur les lieux des Jeux olympiques de 1984. En 1942, ceux qui étaient au courant ont dû se dire la même chose. Aujourd’hui la piscine est en travaux pour d’autres Jeux olympiques. De ce fait les alentours sont quasi déserts. Reste la circulation habituelle sur l’Avenue Gambetta. Le bus 61 passe en direction de la banlieue.

proposition n° 14

Sur le trottoir devant la porte, une foule, tous les jours à peu près la même, attend. Une jeune maman voilée, son bébé dans la poussette près d’elle, engage la conversation tour à tour avec les uns et les autres. Son visage rond et ses yeux rieurs la rendent d’emblée sympathique. Elle ne craint pas le regard des autres. Avec un papa, grand, légèrement voûté parce qu’il se penche à la hauteur des autres, signe de sa générosité, affublé d’un manteau court style redingote qui le fait ressembler à un héros de roman du XIXe siècle et accentue la longueur de ses jambes, deux tiges qui le relient à la terre, ils papotent sans fin. En revanche, avec une femme maigre, cheveux courts et visage anguleux, c’est plus difficile, même pour elle pourtant si affable. Elle parvient à lui parler, échanger deux mots, sur le temps qu’il fait, peut-être a-t-elle une fois réussi à lui arracher un sourire, mais il faut dire que l’autre à l’air profondément malheureuse. Elle est tellement fine qu’elle disparait, ne mange plus pour devenir invisible. Ne plus être perçue pour ne plus être. Alors que son fils, d’environ deux ans, très actif, court partout comme s’il voulait occuper l’espace entier simultanément. Petite boule d’énergie joufflue, il gesticule, crie au monde qu’il est vivant, lui. Mignon mais terrible. Qu’est-ce que ce sera quand il rentrera à l’école… Entre eux c’est les vases communicants. A côté, un grand-père, bronzé et musclé, look d’ancien pompier et esprit justicier, essaie de mettre un peu d’ordre, d’amadouer le gamin et de le ramener à sa mère et, surtout, de faire en sorte que tous ne se coagulent pas contre la porte qui va s’ouvrir. Un concentré de la ville, du quartier, des joies, des peines et des désirs de chacun s’est rassemblé là.

proposition n° 15


— Alors jeune dame, comme ça va ? allez, on peut se parler, on se connait presque, parce que je vous vois passer tous les jours, moi, là, à deviser au café, et vous, vous passez sur l’avenue avec vos enfants, et je me dis, faut que je lui parle, que je trouve l’occasion, faut que je l’invite à boire un coup parce qu’elle m’intrique celle-là tellement elle a l’air rêveuse, à l’Ouest comme on dit, même si on est plein Est, ah ah ! alors là que vous êtes sans les enfants, pour une fois, eh bien je me lance, je vous offre un verre, allez, ce que vous voulez, enfin pas un chocolat chaud à cette heure-ci, on boit un vrai coup, je vous invite, faites-moi plaisir, vous savez quoi, prenez un cocktail, vous avez une tête à aimer les cocktails chics, Mojitos, Margaritas, Cuba libere, toute maquillée que vous êtes, sophistiquée, bien parfumée, alors que moi je suis timide et jusqu’à présent je n’osais pas vous parler, mais aujourd’hui, votre robe, vous avez toujours de ces belles robes, l’autre jour, celle avec les petites fleurs, des jolies couleurs, vous êtes coquette quoi, cette robe rouge que vous portez aujourd’hui, et l’autre bleue, et la noire, ce qui m’empêche d’habitude, c’est que y a les mioches, et là je ne sais pas où ils sont, mais tant mieux, j’en profite pour vous aborder parce qu’on se connait presque à force de se voir, de se croiser, vous sur l’avenue et moi au café, et si je vous offre un Mojito, oui c’est ça ce que vous voulez, un Mojito, patron, deux Mojitos, si on boit un coup ensemble on se connaitra beaucoup mieux, on discutera, vous me raconterez qui vous êtes, depuis combien de temps vous vivez dans le quartier, même si je m’en doute que ça fait longtemps parce que je vous vois tous les jours avec les mioches, au début bébés et maintenant grands, vous êtes presque d’ici, presque une meuf du 20ème, presque des nôtres, alors vous savez quoi, pour fêter ça, on va danser, moi j’aime l’accordéon, les trucs populaires, d’ici, de Belleville et de Ménilmontant, enfin les trucs qui donnent envie de danser et vous, normalement vous êtes avec les bobos, vous appartenez à cette caste, les bobos, mais vous allez changer, parce que je vais vous montrer, vous apprendre à écouter et à vous laisser aller au charme de la musique populaire, on va danser, donnez-moi la main, allez, pour une fois, lâchez prise, venez.

proposition n° 16

Maintenant qu’on se connait mieux, je vais vous dire. Le quartier a bien changé, depuis les années que j’y suis né et que j’y ai vécu. Les ateliers, les artisans, un grand nombre de petites maisons, ces anciens logements d’ouvriers en briques qui dataient du temps des guinguettes et de la barrière d’octroi, beaucoup ont disparu, détruits, dits insalubres, mais on va pas pleurer sur le passé non plus, c’était mieux avant, ce n’est pas ça que je veux dire, non, non, pas le moins du monde. Le problème c’est que les travaux ici sont toujours compliqués car à chaque fois qu’on remue en dessous, il se passe quelque chose de pénible. La cause en est que le sous-sol, il est spécial, il est flotteux. Partout alentour les chantiers prennent du retard parce qu’il y a comme de l’eau qui remonte des profondeurs. Les rationnels, les ingénieurs, les chefs de chantier, les élus, ils expliquent que la Dhuisss, la petite rivière qu’on a canalisée pour alimenter en eau l’est parisien, fuite. Ils disent qu’il y a des infiltrations, que ce n’est rien et qu’il suffit de pomper, pomper. Mais les vieux du quartier pensent tout autrement. Leur idée est qu’on a contrarié la nature, qu’on a voulu emprisonner sa force, l’emmurer vivante, alors quand elle le peut, c’est-à-dire quand on creuse un peu profond et qu’on la trouve, elle se manifeste, resurgit, inonde les parkings et les caves et rapporte ce qu’elle a de plus croupi. Elle dépose une moisissure grise et visqueuse qui grimpe le long des murs des immeubles, les anciens, les récents, ceux en briques, ceux en béton, elle remonte, remonte, comme le ferait une armée d’araignées qui provoque des maladies invisibles et insidieuses. Alors ce n’est pas la grande peste bien sûr, mais des allergies, de l’asthme, de l’eczéma, tous ces trucs qu’on n’avait pas et qu’on s’est habitués à avoir. Alors moi, je n’en sais rien, mais il me semble qu’il y a quelque chose là-dessous, dans les sous-sols, qui n’est pas réglé, qui réclame de l’être et qui en attendant remonte à chaque fois qu’on détruit une maison pour en construire une nouvelle. Et ça brasse du malsain qui émerge en surface. Ce n’est pas la nouveauté qui m’inquiète c’est ce qu’elle occasionne, la réapparition de problèmes qu’on a délibérément ignorés et qu’on ne manquera pas de se prendre bientôt en pleine gueule.

proposition n° 17

Quand sur notre chemin se trouve celle que nous avons surnommée « la ptite vieille bizarre », nous changeons de trottoir. La dernière fois, elle m’a sauté dessus pour me crier à l’oreille « JE VOUS SOUHAITE UNE BELLE MORT ! », moi qui m’attendais, même fort, à un truc plus banal, suis-je bête. Depuis, changement de trottoir. Petite et voutée, avec une sorte de sac banane sous le bras, elle erre dans le quartier et hurle après les passants stupéfaits, tel un fantôme qui reviendrait hanter les lieux, réclamer un dû ou une réparation dont la génération actuelle n’a pas idée. Nous n’en avons pas idée. Alors, terrifiés par elle et par ce qu’elle pourrait encore crier si promptement, le matin, en chemin, nous changeons de trottoir.

Vais quand même pas faire une crise pour un moule un tarte, pourtant si, je crois que je vais pleurer, devant la porte, où la gardienne de l’école vient de me dire qu’elle a cassé mon moule à tarte. Elle a cassé mon moule tarte ! J’avais fait une belle tarte, à vrai dire pas très bonne, mais pas une raison suffisante pour qu’elle me le casse ! Alors elle s’excuse, dit qu’elle va me le repayer, mais je ne vais quand même pas criser et lui demander, à elle, la gardienne de l’école qui gagne trois sous, de me repayer ce moule à tarte. Il était en porcelaine, avec au milieu des cerises et la recette du clafoutis, kitsch, pas franchement joli, si en fait, très joli, un cadeau de mariage, un souvenir. Je n’aurais jamais dû la faire dans ce moule, cette tarte, pas pour la kermesse de l’école. Et maintenaient sur le pas de la porte, devant l’école, les enfants sont rentrés, il n’y a plus personne, que moi, et même la gardienne s’est sauvée, elle qui vient de me dire qu’en le lavant, elle a cassé mon moule à tarte. Ce serait trop injuste de lui en vouloir, la pauvre, avec tous les moules à tarte qu’elle a lavés après la kermesse, de tous les parents de tous les enfants qui ont préparé toutes ces tartes. Vais pas criser quand même ! Pour un moule à tarte ! c’est ridicule, c’est idiot, il y a tellement plus grave, je le sais mais pourtant je vais pleurer devant la porte de l’école fermée parce que je repars sans le moule à tarte.

Un jour, à la place de la sale trogne d’un agent immobilier dimension quatre par trois en hauteur au coin de ma rue, est apparu un immense monochrome bleu, plus exactement un vaste rectangle de papier donnant à voir un camaïeu de bleus, du turquoise au marine, bleu roi, bleu ciel, cyan et deep blu, foisonnement de petits carrés juxtaposés, qui rappelait les meilleurs tableaux abstraits des plus célèbres artistes des plus grands Musée du monde. C’était si beau que je n’ai plus pu avancer.

proposition n° 18

La couleur des lilas qui, même s’il n’y en pas, se voit intérieurement. Lilas lilas et lilas blanc. Deux petits arbres côte à côte, un lilas lilas et un lilas blanc. Je les vois intérieurement. En direction des Lilas, où il n’y en a pas. Le bus roule, Porte des Lilas, Les Lilas, Mairie des Lilas, ça défile, mais il n’y en pas. Pas de lilas. Y a-t-il eu un jour des lilas aux Lilas ? A-t-on jamais cueilli du lilas là-bas ? Du lilas couleur lilas ou du lilas blanc ? Il n’y en a pas. Je les vois intérieurement. Dans un jardin, deux petits arbres côte à côte. La couleur lilas du lilas lilas et la couleur blanche du lilas blanc. Même s’il n’y en pas. Je les vois et je les sens intérieurement. Le parfum des lilas qui, même s’il n’y en pas, se respire intérieurement. Lequel sent le plus fort déjà, le lilas lilas ou le lilas blanc ? Dans le jardin, deux petits arbres côte à côte, un lilas lilas et un lilas blanc. Alors quand j’entends « lilas », je les vois intérieurement. Arrêt Porte des « Lilas », deux petits arbres intérieurement. Arrêt Mairie des « Lilas », deux petits arbres intérieurement. Arrivée aux « Lilas », deux petits arbres intérieurement. Leurs grappes pleines et mouillées de rosée. Devant le Monoprix, en direction des Lilas, une dame vend des bouquets de lilas, du lilas lilas. On arrive presque aux Lilas. Il y a presque des lilas. Mais il n’y en a pas. Des bouquets de lilas lilas à vendre, ce ne sont pas des lilas. Je n’achète pas. Non. Je les vois intérieurement. Les deux petits arbres côte à côte. Un lilas lilas et un lilas blanc. Pas les bouquets. Les deux petits arbres dans le jardin. Aux Lilas, pas de jardin, pas de lilas. Un Hippopotamus, une Grande Récré, un cinéma, le périph qui passe dessous, mais pas de lilas, ni lilas ni blanc. Je n’en vois pas. Aucun. Jamais vu aucun lilas aux Lilas. Aucun. Il a bien dû y en avoir, mais maintenant il n’y en a pas. Deux petits arbres côte à côte, lilas lilas et lilas blanc, aux Lilas, il n’y a pas. Mais leurs couleurs continuent de se voir intérieurement.

proposition n° 19

On dira que le quartier ressemble à Harlem et que toi, tu me donnes la main comme avant. On dira que l’école est comme celle en brique devant laquelle on était passé, reconvertie en centre aéré parce que c’était l’été, avec son terrain de basket et ses tags et graffitis sur certains murs, clichés urbains qu’on aime bien. On dira qu’on est en été comme cet été-là, traversant la ville pour aller à la plage en métro, traversant les parcs et les ponts suspendus sur de larges rivières. On se baignerait en bordure de métropole comme on l’a fait souvent. On dira qu’ici se parlent toutes les langues et se mangent des plats surprenants, poulet frit, cannolo, vatrouchka à la terrasse de restaurants créoles, italiens, ukrainiens. On en découvrirait tous les jours de nouveaux. On irait à la fête foraine dans un vieux Roller Coster, une grande roue ou un train fantôme. On remonterait des avenues mythiques, aux noms de personnages qui font rêver, héros défenseurs de causes justes, musiciens et musiciennes, acteurs. On passerait où ils sont passés, parfois où ils sont morts, on verrait ce qu’ils ont vu. On revivrait des scènes de films. On compterait les rues par centaines. Je porterais encore la robe orange à fleur, avec le sac en skaï rouge achetés dans une boutique associative et on se baladerait au hasard entre des immeubles reproduits dans les livres. Tu danserais comme la dernière fois, improvisant un numéro de funky man avec des funky people, musique sur le trottoir, la nuit, éclairé par les néons multicolores. Et comme toujours tu rigolerais. On discuterait dehors devant chez nous, assis sur les marches des escaliers, dans ces quartiers des villes en marge, limitrophes, mélangés et vivants.

proposition n° 20

Hier, les salles ont été vidées, les décorations retirées, les livres rangés dans les placards, jusqu’à la rentrée. Les enfants ont tout pris, repartant avec des grands rouleaux de dessins, peintures et travaux manuels réalisés tout au long de l’année, arbre d’automne avec de vraies feuilles collées ou Pères Noël rouges sous le bras, dans la rue, en ce début juillet. Hier, dernier jour avant que ceux qui fréquentaient les lieux ne les quittent pour deux mois, certains pour toujours, qu’ils déménagent ou qu’ils passent à un niveau supérieur, et les laissent étrangement déserts. Telles que les a placées la femme de ménage en partant, les chaises sont posées à l’envers sur les tables. Sur les tableaux, la date d’hier, les stigmates des activités des dernières heures, les mots gentils, bonnes vacances à tous, ont déjà été effacés. Le parquet a été récuré. Les porte-manteaux dans les couloirs sont pour la plupart inoccupés, exception faite d’un gilet ou d’un coupe-vent oubliés. Les étiquettes avec les prénoms inscrits au-dessus de chacun ont été arrachées, on a en remettra d’autres l’année prochaine, c’est-à-dire dans quelques semaines à vrai dire, l’été se devant d’être pensé à l’école comme une faille où le corps enseignant-scolaire ensemble pendant de longs mois tout d’un coup se désagrège, chacun partant aux quatre coins du pays, voire du monde. Quelques-uns cependant reviendront à l’heure du centre aéré, quand l’école aura été transformée un matin prochain en complexe de jeux et d’initiation à la capoeira aussi bien qu’à la poterie, sous l’égide de jeunes animateurs. Mais ce ne sera plus pareil, plus les mêmes têtes ni les mêmes rituels. Seule la gardienne reste avec son chat qui à présent rôde dans la cour de récré qu’il a pour lui seul, se frotte au toboggan et s’en donne à cœur joie avec les plantations expérimentales des élèves dans les bacs sur le pourtour : il donne des coups de pattes dans les herbes et les plantes qui de toute façon dépériront faute d’être arrosées durant le cours d’introduction aux sciences et vie de la terre. En effet, elles sécheront vraisemblablement sous le soleil de l’été sans classe. Mais pour l’instant, dans la fraicheur de la nuit, encore pimpantes et vertes, gonflées par le dernier arrosage du dernier jour, elles régalent le félin qui joue avec elles en même temps qu’avec leurs ombres.

proposition n° 21

Traces d’un monde-formes en couleur vanité d’ici. Microcosme et métonymie. Des cercles rouges écrasés des cercles marron écrasés un jaune aplati ont l’air d’anamorphoses. Des tubes sombres se courbent. Des piliers aussi sombres se dressent. Des barres reflet acier galvanisé scandent une perspective en accéléré. De grosses lettres violettes gonflées ventrues illisibles s’étirent et s’imposent. Des cernes clairs s’efforcent de les contenir en vain. Une figure blanche s’écroule. Des carrés gris se multiplient en damier ordre d’attaque. Quelque chose de trouble glisse sur eux. Vitreux. Un rectangle argenté chevauche un rectangle vert comme les sapins ou les émeraudes qui chevauche un ovale turquoise. D’autres rectangles plus petits blancs bleus noirs rouges verticaux horizontaux parsemés les envahissent n’importe comment. Cadre brillant se raccroche à un trapèze lui aussi brillant couvert de carrés noirs et de rectangles noirs tous noirs avec marques blanches floues. Et encore des cercles de minuscules cercles micro cercles mini cercles confettis multicolores qui pullulent quasiment imperceptibles et confus. Un cylindre ocre se tient à part.

proposition n° 22

Environ 1X1 mètre à soi recoin niché. 1X1 mètre à étudier, dessiner, écrire. Epoque besoin d’un décor lointain pour se sentir bien. Alors « Big Apple » skyline magazine en face ligne de mire. Des pavés en hauteur argentés gris noirs irréguliers sur feuille punaisée. « Amérique » déchirure papier. Rêve. Autre ciel. Ciel. Ciel vrai. Cadré bois clair façon chalet — chalet des Alpes chalet suisse — bleu ciel portion d’extérieur bleu ciel ou gris ou nuit selon. Ciel dans bois coincé. Tout autour lignes parallèles bois clair toujours façon chalet-y-en-a-marre-des-chalets lignes parallèles bois clair tout autour. Respire. Petit mur blanc. Tranchant avec table de travail rouge, pieds de table de travail rouges, parce que rouge c’est pas rose, c’est pas bête comme rose, c’est pas niais comme rose. C’est rouge. Affirmation rouge. Concentration rouge. Etre bien dans le rouge. « Ça va dans l’chalet ? ». Quelque part autocollée figure noire et blanche cernes épais comics figure sympathique figure amie avec OO ¬— deux O comme un nom sympathique d’ami comic. SO let’s SnOOp. Ami fidèle. Rêves dessinés affichés. Avec le trésor arc-en-ciel dégradé des 40 couleurs alignées dans la boîte métal cabossée couleurs n° 40 « made in Genève ». Pour écrire à côté plume bleue plume noire, époque plume bleue époque plume noire époque fin de plume. Epoque cahier d’école étiqueté avec nom prénom classe année et cahier secret cadenassé. Epoque feuille en boule. Griffonnées gâchées ratées jetées dans la fosse des essais ratés — ratés, repris, recommencés. Epoque pas de lectures de littérature walkman seulement d’histoires fantastiques d’alligators qu’on attend en dessinant en écrivant. Assise chaise plastique bien droite sur parterre 1X1 mètres moquette douce aux pieds nus. Toujours pieds nus.

proposition n° 23


— De la souterraine sortie. Métro. Horizontale pavée surgie se rapproche, horizon mobile, cran par cran, marche après marche, de ciel devient terre foulée. Seuil franchi. Sous joli portique feuillu vert et boules comme des fruits comme des yeux orange. Ville musée mais on est aujourd’hui. Des skateurs sur la place — Vitre courbée remonte l’avenue en travelling arrière. Et les arbres branches en arches. Et les immeubles façades en briques. Se succèdent au rythme stroboscopique des percées de soleil. C’est l’été, arrivée, bus 61, les Lilas — A travers les pastilles plastiques remplies de buée et gouttes d’eau des lunettes marquées côté « speedo », accoudée au rebord, corps moitié dans l’eau, respirant les émanations chlorées du liquide couleur piscine, observer voitures bus scooters vélos piétons dans la rue. Ainsi dans l’eau quasi nue et les autres dans la rue tout vêtus — Attente habituelle caisse cohue, rêvasser devant hypnotique tapis roulant couvert de marchandises et au-delà, vitres teintées en devanture, impression de toujours gris, trottoirs, bitume, immeubles. Maussade, maussade, maussade la ville depuis le supermarché — Confins du parc. Derrière les friches, grandes herbes en bataille, tas de terre et de branchages où finissent les ballons perdus. Palissade trouée. Cyclope regarde la limite théorique de la ville. Huit voies automobiles comme un circuit, panneaux en l’air.

proposition n° 24

Géographie des habitudes. Des coins mêmes proches où l’on ne va jamais et des lieux qu’on ignore. Et puis un jour changement d’itinéraire, d’activité, de vie, on y va régulièrement, quotidiennement. Et puis de nouveau plus jamais. Ainsi pour nous du parc fleuri. Planté en 1973 dit l’historique à l’entrée. Avec des séquoias et des espèces rares. Un grand magnolia. Un cèdre du Liban. Avant il y avait juste le périph. Et puis il y a eu les projets d’aménagement de bordure de périph. Et puis les graines semées, les plants repiqués, le jardin paysager paysagé. Tout a poussé et fleuri. Entre les maréchaux et le périph. Un groupe scolaire et la DGSE. Des maisons en meulière et une cité HLM. Nous n’y allions jamais et un puis un jour nous y sommes allés. Souvent, très souvent. En hiver quand les arbres sont nus et qu’on voit l’herbe pâle à travers la buée de son propre souffle. Qu’on mange des biscuits avec des gants en laine. Aux beaux jours saison des enfants à vélos trois roues, enfants petites roulettes, enfants deux roues, casques, à fond entre les séquoias, le magnolia, le cèdre et les pistolets à eau. Selon les vents on n’entend rien et on n’est rien que dans un jardin. Mais parfois la rumeur du périph remonte, s’entend fort. Incongrue au milieu de la végétation qui le cache. Sauf aux confins du parc. Derrière les friches, grandes herbes en bataille, tas de terre et branchages où finissent les ballons perdus, la palissade était trouée. Comme un œil. Cyclope regardant la limite théorique de la ville. Huit voies automobiles en forme de circuit, panneaux en l’air. Derrière les grandes herbes en bataille. Depuis ce temps la palissade a dû être réparée.

proposition n° 25

Ce qu’elle fait chez elle la voisine d’à côté lorsqu’elle n’est pas à sa fenêtre cigarette à la main visible de la rue. Le concierge quand il a fini de laver les vitres de l’entrée et de rentrer les poubelles peut-être qu’à l’intérieur il écoute la radio regarde la télé va sur internet ou aime lire. La mère qui accompagne et vient chercher son fils à l’école le matin le midi et à quatre heures et demi entre-temps elle part. Elle reste à la maison. Est-elle heureuse. L’acteur de théâtre qui habite dans le quartier et qu’on croise souvent à la sortie du métro une fois dans son intimité il porte encore les lunettes noires qu’on lui voit à tout bout de champ. Sinon en vrai à quoi ressemble-t-il sans. La jeune fille d’en face à son retour du collège elle fait ses devoirs ou elle joue à des jeux vidéo ou elle téléphone à un amoureux ou quoi d’autre encore. Le vendeur de la boulangerie il va où quand il n’est pas derrière le comptoir à rendre la petite monnaie. Il habite loin. Il doit prendre le métro le bus le RER pour rentrer chez lui. La dame qui fait la manche sur le trottoir à quelle heure elle arrive et repart. Arrive d’où et repart où. Quelle est sa vie quand elle n’est pas assise sur le trottoir devant la boulangerie. Par où le vendeur de journaux disparait à la fermeture de son kiosque. Reste-t-il parfois dedans. Dans les chambres de l’hôpital qui donnent sur l’avenue est-ce qu’il y a toujours de gens qui naissent qui guérissent et qui meurent. Des médecins des infirmiers des infirmières qui s’activent. Des archives dans des dossiers dans des fichiers dans des armoires. Derrière les portes fermées des écoles que font les enfants toute la journée. Derrière chaque mur d’immeubles y a-t-il des personnes qui rentrent le soir. Qui dorment la nuit. Qui se réveillent le matin. Y a-t-il toujours des arrière-boutiques derrière les boutiques. Des cuisines derrière les salles de service des restaurants. Des chambres froides derrières les étals des bouchers des charcutiers ou des poissonniers. Dans chaque magasin bureau agence avec pignons sur rue des réserves des remises des salles de repos. Des stocks derrières les vitrines. Quoi derrière les rideaux de fer baissés. Derrière chaque mur y a-t-il de la vie. À tout moment. La ville est-elle autre chose qu’une façade continue.

proposition n° 26

Une ville qui n’est que ville c’est-à-dire qui n’est pas jolie pas propice aux balades pas remplie de monuments notoires à chaque coin de rue. Qui n’a pas été village ou campagne avant, qui n’a pas d’autre histoire que la sienne propre et même que son histoire coïncide avec celle de l’âge où la ville est vraiment devenue ville, en somme son histoire est l’histoire de l’humanité qui a voulu la ville. Devenir de toute ville, révélation de ce à quoi tendent ont tendu et aujourd’hui peut-être encore toutes les villes, le meilleur comme le pire, elle l’a fait elle l’incarne. Et continue en s’étendant partout où elle le peut avec des routes et des pâtés de maisons des routes et des pâtés de maisons, elle transforme tout ce qui l’environne en ville, elle est contagieuse. Cette ville je l’ai vue d’abord sur la couverture d’un livre, une vue de nuit, puis quelques années plus tard en vrai, une vue de jour. Je l’avais déjà vue avant, j’y étais déjà allée, je l’avais découverte par fragments. Et puis je la connaissais car tout le monde la connait, je savais beaucoup de chose à son sujet comme beaucoup, j’avais vu des photos des peintures des vidéos des films bien sûr au cinéma lu des romans et des essais. Dont celui avec la photo d’une vue de nuit en couverture, un essai sur cette ville d’un spécialiste des villes qui écrit surtout sur cette ville. Puis un jour je l’ai vue d’où on la voit, d’où la couverture du livre, pas forcément d’où on doit la voir, une œuvre d’un artiste la donne à voir en une série de photos prises de l’arrière d’un pick up roulant sur l’un de ses grands boulevards, une autre depuis un pont d’autoroute Downtown, mais d’où on la voit d’un coup d’œil on la voit dépouillée du superflu, on la voit en tant que ville qui n’est que ville. Sans ses musées ses villas ses églises ses magasins ses restaurants. Sans ses plages, parce qu’évidemment par certains côtés elle n’est pas que ville, il peut être agréable de s’y promener, elle est parsemée de cette plante symbole de douce vie au soleil qu’est le palmier, il y fait beau 350 jours par an et elle est au bord de la mer. On peut y visiter des musées parmi les plus riches du monde et courir pieds nus dans le sable. Paradoxalement pour la voir comme je l’ai vue j’ai dû grimper sur une colline un chemin de terre bordé de fleurs jaunes comme dans une randonnée en pleine nature. Dans le détail elle a une histoire ou plutôt cent histoires qui recroisent l’histoire mondiale politique économique universitaire informatique, l’histoire de l’industrie cinématographique et l’histoire intellectuelle contemporaine. Cendrars l’a arpentée, Brecht et Adorno s’y sont réfugiés, Charlie Chaplin s’en est échappé. Mais de là où un jour je l’ai vue, de là où elle se voit d’un coup d’œil, ces particularités s’effacent et disparaissent au sein de son quadrillage systématique de grandes rues qui partent du pied des collines aux portes du désert tout droit sur quatre-vingts kilomètres jusqu’à la mer, croisant perpendiculairement celles qui la traversent du plus loin possible jusqu’au plus loin possible en largeur. Sous le soleil le quadrillage est illuminé de reflets brillants argentés miroitants, effets de la réverbération de la lumière sur les pare-brise des voitures qui circulent. De nuit, d’après la photo de la couverture du livre, ce sont des lignes jaunes et rouges, phares avant phares arrière, comme dans les derniers tableaux new-yorkais de Piet Mondrian. Mais ici c’est quadrillage puissance dix, le jour avec des reflets d’argent. Parait-il que bientôt ces axes seront dédoublés par des tubes sous terre pour se déplacer d’un point à un autre de ses mille kilomètres carrés en un éclair. Car une ville qui n’est que ville est aussi une ville de science-fiction, une ville inquiétante, une ville où tu crèves si tu n’en es pas le maître, une ville d’ordures de milliardaires qui exploitent et condamnent à mort des hommes des femmes et des enfants pauvres. C’est une ville qui est un triste concentré d’injustice, peut-être détruite un jour prochain par un tremblement de terre. Mais capable aussi de s’en relever, de trouver des alternatives philosophiques et écologiques de réinventer la démocratie de renaitre de ses artistes et de ses minorités. D’où on la voit d’un coup d’œil, cela se sent se devine et donne envie de prendre part à ce qu’elle fera pour réinventer la ville.

proposition n° 27

Il est des villes dans lesquelles lorsqu’on arrive en train c’est dans une gare qui porte le nom d’où on vient. On a voulu en partir, s’en détacher, décision parfois difficile à prendre et puis on s’est décidé, on l’a fait, on en est parti et quand on arrive voilà qu’on y est renvoyé. Paris-Gare de Lyon Moscou-Gare de Leningrad de Koursk ou de Kazan, New York-Penn Station, idem, que des gares où quand tu arrives on te rappelle d’où tu viens et toi c’est bien la dernière chose que tu as envie d’entendre puisque si t’es venu c’était pas pour y rester et encore moins y retourner. J’arrive souvent à Paris en train et c’est aussi en train que j’y suis arrivée pour habiter, je suis arrivée dans cette gare qui plutôt que de porter un nom qui n’est rien pour moi, Montparnasse ou Saint-Lazare, me rappelait d’où je venais. De même que les pauvres gens qui viennent de Dunkerque ou de Metz, leur gare d’arrivée, Gare du Nord, Gare de l’Est, leur rappelle qu’ils sont du Nord, qu’ils sont de l’Est, toi t’es du Nord, toi t’es de l’Est, bref qu’ils sont pas d’ici et que ça va être compliqué pour eux d’en être, d’être parisien, de faire partie de la société parisienne, petite société parisienne avec ses codes que si t’es du Nord ou de l’Est tu ne connais pas. T’es de Lyon ou pire de la banlieue ou de la campagne autour de Lyon, ta grande ville de référence c’est Lyon, t’es du Nord t’es de l’Est, eh bien essaie donc d’être parisien. Tu y arriveras mais ça te prendra longtemps, le temps de le devenir totalement si bien qu’en revenant de temps à autre autour de Lyon dans le Nord ou dans l’Est on te dira que t’es parisien. Est-ce que c’est mieux d’être breton et d’arriver à Montparnasse, symboliquement oui. Qui plus est une gare dont le métro s’appelle Montparnasse Bienvenue, une gare accueillante en somme qui te dit que même si tu viens de Quimper ou de Brest, tu es bienvenu. Alors que la Gare de Lyon elle te dit, oui tu es là mais tu viens de Lyon. Et si par hasard tu ne viens pas de Lyon, mais de plus loin, tu n’as qu’à aller au restaurant de la Gare de Lyon où les fresques aux murs te rappellent que si tu viens de Marseille ou d’Avignon c’est pareil, t’es pas d’ici. Quand je suis arrivée Gare de Lyon pour habiter à Paris, je suis arrivée avec une malle, pas des valises qu’on parvient à glisser entre les sièges du métro ou du bus, mais une grande malle en métal pleine et pesante qui rentre à l’arrière d’une voiture de cambrousse mais en ville non, définitivement non, elle ne rentrait nulle part. Ce n’était pas la première fois que j’arrivais à Paris Gare de Lyon, j’étais déjà venue enfant, à l’époque d’avant le TGV, quand on arrivait par le train de nuit en couchette, tout ensommeillée, j’étais déjà venue. Ma mère n’avait pas voulu qu’on se déshabille, j’avais par conséquent dormi tout habillée dans la couchette, ce devait être en hiver car j’avais des gros collants de laine qui grattaient. Ainsi je suis arrivée à Paris Gare de Lyon au moins deux fois d’une manière tout à fait inadaptée à la vie parisienne qui confirmait bien que je débarquais d’ailleurs. La gare avait raison.

proposition n° 28

Le plus intéressant à regarder n’est pas la fenêtre qui donne sur un trou noir mais, au-dessus des portes, le schéma de la ligne le long de laquelle on se déplace effectivement. Une modélisation élémentaire de l’expérience que l’on est en train de vivre. On lit « République » on arrive à République, on lit « Temple » on arrive à Temple. Le futur est à lire. Mais surtout, on rêve d’à quoi peut bien ressembler à l’extérieur — qu’on s’en souvienne si on est déjà sorti à cet endroit ou qu’on se l’imagine si on n’y est jamais allé — ce point donné sur une ligne affublé d’un nom sésame magique d’une indication ou pas. Comment est Louise Michel, dehors ? Comment est Anatole France ? Même sur une ligne familière avec des Arts et métiers et des Porte de Bagnolet vus mille fois en surface restent des zones inexplorées qui durant le trajet suscitent la rêverie. Bip les portes se ferment, une minute de trou noir, prochain point « Quatre-septembre », c’est comment déjà Quatre-Septembre ? le wagon s’arrête et sur le quai on lit conjointement « Quatre-Septembre », on y est. Le temps de prendre conscience qu’on n’est pas sorti à Quatre-Septembre depuis si longtemps qu’on ne sait plus à quoi ressemble le quartier, bip en quelques secondes les portes se referment. Ah oui, Quatre-Septembre c’est comme ci c’est comme ça, un fragment retrouvé mentalement qu’on accolera au fragment suivant car on lit sur le schéma et sur le quai « Opéra », bip c’est déjà fini. Assemblage montage cut up de fragments de ville revus une fraction de seconde, fragment Quatre -Septembre collé à fragment Opéra et les rues qui relient les deux lieux sont passées à la trappe de l’imagination. Havre-Caumartin bip Saint-Lazare. Et quand on sort c’est la surprise. Un Monoprix se dresse là où était écrit « Réaumur-Sébastopol ». Les voies du train passent à « Europe ». L’effet étant décuplé dans les villes que l’on visite sous terre avant de les voir en haut. Découvrir Dupont Circle après avoir lu sur une ligne rouge « Dupont Circle », surprise d’émerger en ces points désignés par « Passeig de Gracia » ou « Rafles Place ». Après avoir fantasmé par morceaux des paysages urbains depuis leur noms souterrains.

proposition n° 29


— Les amis, vous devinerez jamais qui j’ai rencontré en sortant de chez moi, enfin du hall de l’immeuble, juste devant, sur le trottoir, alors que je déboulais en trombe la tête déjà au boulot, dans la précipitation du matin, attifé à la six quat’ deux tellement j’étais à la bourre, à peine présentable donc, et voilà sur qui je tombe, lui, en personne.
— Sans blague ? ça alors ! Il est comment, en vrai ? Mieux qu’à la télé ?
— Bien mieux ! Si vous l’aviez vu ! Plus vivant, plus authentique, surtout qu’il avait pas la cravate, le costard et tout ce fatras de maquillage qu’ils leur mettent sur la figure à la télé, il était en survet et faisait son jogging avec ses deux gardes du corps derrière, oreillettes et survet aussi.
— Lui, en survet, j’arrive pas à y croire ! Et les men d’hab in black en survet aussi, c’est invraisemblable !
— Eh ben vous me croyez pas mais si je vous dis que je l’ai vu c’est que je l’ai vu, lui, en personne et en survet, sur le trottoir où les aut’ matins je croise que des abrutis de votre espèce.
— Faut pas se fâcher, on te croit, je voulais juste dire, j’arrive pas à me le représenter, lui, si propre sur lui, si impeccable et impressionnant, enfin je veux dire quand il est à la télé. Et tu lui as parlé ?
— Oui
— Tu lui as dit quoi ?
— Bonjour.
— Il a répondu ?
— Bonjour.
— Whaou. Sympa de sa part, c’est quelqu’un de simple au fond, il vient habiter dans notre quartier, populaire, agréable mais sans prétention, et il fait son jogging, tranquilou, coolos, presque comme tout le monde, il est sympa.
— Bof. Vous direz ce que vous voudrez mais moi je trouve quand même étrange qu’un mec comme lui soit venu habiter à trois rues d’ici. Il aurait pu habiter n’importe où de son choix, dans les beaux quartiers, dans le 8e ou le 16e, plus son genre, il aurait été avec ses collègues, ses voisins ça aurait été des types comme lui, mais non, il vient habiter là et ses voisins c’est nous, qu’on a pas les mêmes idées, les mêmes intérêts, ça cache pas quelque chose, franchement ?
— Tu insinues quoi ? Qu’il a échoué là parce qu’il a plus un rond ? Ou qu’il a des embrouilles ? Avec le fisc ? La CIA pendant que tu y es ! Pas du tout, c’est juste qu’il a bon gout et qu’il aime pas le clinquant, il apprécie la charme simple du quartier. Et peut-être même qu’il apprécie les types comme nous, la preuve, il m’a parlé, il m’a dit bonjour alors qu’il aurait pu me snober. Toi et tes histoires de lutte des classes, tu peux pas oublier des fois ?
— Non.
— Calmons-nous les amis. Et si on partait ensemble faire du jogging dans le quartier au cas où on le revoit, s’il nous redit bonjour à tous, on en aura le cœur net, on saura s’il est vraiment sympa et s’il aime être ici.

proposition n° 30

J’avance sur l’avenue déserte. A la recherche d’un magasin ouvert. Pour faire quelques courses. Je lis écrit à même la vitre de la boulangerie « Fermeture estivale ». Tous partis. J’avance sur l’avenue et aperçois encore un mot, cette fois-ci sur une feuille scotchée à un rideau de fer baissé. « Congés annuels ». Plus loin sur une autre devanture « Réouverture le 4 septembre ». Encore plus loin « La boulangerie sera fermée du 6 au 27 aout inclus ». En ce moment, tous les boulangers doivent être à la plage ; les penser dans l’eau alors que je suis au sec sur l’avenue me déprime. Ils auront chargé leur voiture et seront partis comme la plupart des habitants en vacances affichant magasins, portes, volets clos. Ils sont tous partis. J’avance sur l’avenue. Le système des vases communicants. Des villes se vident pendant que d’autres se remplissent. Je me souviens, quand j’étais enfant, dans ma toute petite ville balnéaire. C’était le contraire. Zone morte toute l’année, sauf en juillet-août. La population multipliée par dix. Les rues devenaient piétonnes, noires de monde, au point d’à peine pourvoir avancer. On disait « les juilletistes », « les aoutiens », « les estivants », surtout « les parisiens ». Peu importe d’où ils venaient, on disait « les parisiens », imaginant Paris vidée pour remplir ici. J’avance sur l’avenue, mélancolique de ne pas être où les autres sont. Ailleurs c’est la fête et je n’y suis pas. Encore un magasin fermé. « L’équipe de la poissonnerie vous souhaite un bel été ». Dans mon enfance c’était fin août que tout s’effondrait. « Les parisiens » repartaient en évoquant les merveilleuses choses qu’ils feraient toute l’année, les sorties, les vêtements géniaux à acheter, les rencontres. Ma meilleure copine « parisienne » racontait qu’elle avait un amoureux mannequin, un a-mou-reux-mann-quin ! Et moi le sentiment de vivre à l’écart du monde. C’est vrai que lorsque Paris se repeuple à la fin de l’été, quelque chose d’excitant se produit, on se retrouve revigoré prêt à foncer et entreprendre des choses nouvelles. Enfin pas toujours. A un coin de rue, « Baille à céder », eux ne rouvriront pas à la rentrée. La vitrine a été passé au blanc d’Espagne. Peinture qui s’ignore. Peinture triste. J’avance encore ne trouvant ni boulangerie ni primeurs ouverts. Partis pour l’été. Reste le traiteur chinois. Son enseigne en néon est allumée. Des rouleaux de printemps frais du jour en vitrine. Je me sens moins seule. Et puis en bas de l’avenue le cinéma. Des personnes attendent une séance devant. Bonne idée. Consolation pour ceux qui comme moi sont dans le quartier. Il y fait bon, les salles sont climatisées. Des blockbusters sortent quand même pendant les vacances. Des films primés à Cannes sont aussi à l’affiche, été ou pas ça ne changera rien à leur fréquentation. J’irai.

proposition n° 31

Il est des morts qu’on n’enterre pas, qui nous poursuivent bien après, non pas des fantômes, comme dans les histoires d’enfants, en tout cas pas dans les histoires d’enfants qui s’écrivent sur les murs de ma portion de ville. « Dans cette école-ci, de la rue on ne voyait rien, qu’un mur de brique, une porte, un drapeau français et un hommage, sur une plaque, aux petits enfants déportés en 1942 ». Dans le 20e arrondissement de Paris, mais peut-être aussi dans d’autres arrondissements, dans d’autres villes ou pays, quoiqu’il en soit parlons du 20e arrondissement puisque c’est là que nous sommes depuis le début, depuis que je raconte les attentes devant la porte de l’école, une école en particulier, bien que ce soit le cas je crois de nombreuses écoles du 20e arrondissement, il y a cette plaque noire et ces quelques mots qu’on lit en allant chercher ses enfants chéris, en voyant ceux des autres sortir en courant et en rigolant, 16h30, la sonnerie, la joie des retrouvailles à l’heure du gouter. Sous nos yeux le rappel des jours où d’autres enfants qui sortaient de l’école ont été cueillis non pas par l’amour de leurs parents mais par la gestapo ou les collabos de la police française de Vichy. Le gouffre d’une plaie à jamais refermée qui défigure l’humanité et fait qu’on voudrait ne plus en être, qui donne envie de mourir soi-même. C’est écrit à la sortie de l’école et au parc aussi. A l’heure où les enfants tout mignons jouent à la balançoire, grimpent sur des structures colorées, glissent sur des toboggans qui les fait rire, mangent leurs pains au chocolat et leur compote en berlingot, au milieu de l’herbe à côté de l’aire de jeux, ce grand panneau lui aussi si sombre, énumérant le nom des plus jeunes enfants déportés de l’arrondissement. Le panneau demande de les lire tous, de les prononcer un à un pour leur accorder le respect que leur si petites personnes n’ont pas eu. Car ce qui sidère encore plus que la liste de leur prénom et de leur nom, c’est leur âge. 6 ans 4 ans 1 an 5 ans 2 ans 6 ans 3 ans 4 ans 5 ans 1 an 4 mois 1 ans 3 ans 2 ans 10 mois 6 ans 3 ans 7 ans 3 ans 3 ans 3 ans 6 ans 3 ans 2ans 5 ans 7 ans 5 ans 4 ans 4 ans 3 ans 3 ans 6 ans 2 ans 8 mois 2 ans 5 ans 4 ans 4 ans 5 ans 4 ans 19 jours 4 ans 6 ans 4 ans 1 an 4 an 7 mois 10 mois 1 an 3 ans 2 ans 2 ans 5 ans 3 ans 1 an 2 ans 6 mois 4 ans 5 ans 3 ans 3 ans 5 ans 5 ans 3 ans 6 ans 1 an 3 ans 6 ans 6 ans 1 an 2 ans 2ans 3ans 1 ans 6 ans 4 ans 3 ans 2ans 6 ans 3 ans 7 ans 4 ans 2 ans 1 an 4 ans 2 ans 6 ans 5 ans 7 ans 5 ans 5 ans 3 ans 7 ans 2 ans 2 ans 10 mois 2 ans 4 ans 2 ans 4 ans 4 ans 7 ans 2 ans 6 ans 1 mois 5 ans 4 ans 7 ans 3 ans 2 ans 4 ans 3 ans 2 ans 4 ans 2 ans 2 ans 6 ans 4 ans 3 ans 4 ans 3 ans 5 ans 4 ans 7 ans 5 ans 5 ans 2 ans 3 ans 2 ans 2 ans 2 ans 5 ans 4 ans 4 ans. Dans le 20 arrondissement de Paris, on a déporté un enfant de 19 jours. C’est comment les enfants de ces âges-là, de 1 an, de 2 ans, de 4 ans, de 7 ans ? C’est comment les enfants ? Réponse facile, le parc en est plein. Eux ne savent pas, ils jouent et tant mieux. Plus tard, en rentrant chez soi, dans la queue pour acheter le pain, c’est une plaque une peu différente qu’on croise, elle parle d’un garçon qui s’appelait René et qui avait 17 ans, il a été abattu ici même en 1944 par la Gestapo. On imagine alors sa jeunesse, sa fougue, sa révolte et son courage qui l’avaient conduit vers la résistance. Ils ont dû lui tirer dessus et il se sera écroulé contre le mur blanc de l’immeuble art nouveau au bas duquel se trouve actuellement la boulangerie. Voilà pourquoi dans notre quartier calme et ombragé, aujourd’hui si doux à vivre, ils sont là. Il ne s’agit pas de l’Histoire ni de leçons à tirer. Ce sont les morts qui sont là parce qu’impossibles à enterrer, à côté du resto, à côté du Monoprix, à côté du marchand de glaces et de confiseries, à côté de la librairie, à côté de l’entrée de métro ou de la piscine, à côté de nos jolies allées et venues, nous les « bienheureux de la vie » comme je l’ai lu un jour, à côté de nous les morts sont là.

proposition n° 32

Y a plus de saisons, voilà ce qu’autrefois on disait quand le ciel était bleu en décembre ou trop pluvieux en juillet, mais cette fois-ci, c’est bien vrai, y a plus de saisons, le ciel sous peu sera éternellement bleu. Avant, on disait même, comme lisant sur un baromètre la prévision indiquée par la flèche au zénith, le ciel est au beau fixe ; sauf qu’à présent, le bleu s’il est fixe n’est pas beau, il est apocalyptique, le ciel toujours bleu, c’est le début de la fin. A Paris, pendant longtemps la norme était au ciel gris clair, couleur du frais et de l’humide, perçue à travers les verrières des passages et des grands magasins, construites justement à cet effet, voir le ciel perler en se promenant à l’abri de la fine pluie qui menace de tomber. Le clapotis naissant des gouttes d’eau sur le faux plafond transparent était un ravissement. Ciel gris, ciel historique d’un passé révolu, un ciel de XIXe siècle. Occasionnellement il tirait vers le blanc et s’éparpillait en quelques flocons de neige, ou se fendillait pour laisser place à un arrière fond bleu pale, comme le ciel de la gare Saint-Lazare peint par Monet. Justement, la gare Saint-Lazare, avec son ciel changeant annonçant la Normandie, enfin c’est ce qu’on voyait à l’époque, l’évanescence poétique des nuages traversant le ciel, jamais le même, variant d’une seconde à l’autre. Mais s’y mêlaient déjà la fumée et les vapeurs des trains, promesses de bonheur hier, pollution aujourd’hui, gaz, particules, émanations toxiques qui montent qui montent jusqu’à ronger une à une les couches de l’atmosphère et percer un trou par où passent les purs rayons solaires. Sources d’illumination d’un magnifique ciel bleu. Alors les verrières sous lesquelles on cuit ne furent plus à la mode, supplantées par les toits terrasses de cités radieuses, parce qu’il a fait de plus en plus beau, de plus en plus chaud, et que le ciel devenant de plus en plus bleu, les maisons de la capitale se firent méditerranéennes pour admirer l’uniforme immensité d’Azur dans des conditions de vie estivale toute l’année. 365 jours d’ensoleillement, le rêve pour la publicité de lotissements californiens à bâtir en bord de Seine, mais une catastrophe pour le climat. Joyeuse apocalypse où on crèvera tous en maillots de bain sur les Champs-Elysées gorgés de soleil. Car bientôt les seules traces blanches dans le ciel ne seront plus les nuages mais les trainées des navettes en partance pour Mars à terraformer et c’est finalement sous les facettes anti-UV d’un dôme géodésique climatisé construit sur la ville qu’on observera le ciel bleu en attendant la nuit.

proposition n° 33

Les légumes et denrées choisis avec attention sur les étals, aussitôt cuisinés aussitôt digérés, les épluchures et restes jetés ; les cartons, les barquettes, les papiers d’alu qui ont emballé, protégé, transporté sont vidés, écrasés, déchiquetés ; les tickets de caisse dans le porte-monnaie et de métro usagés retrouvés dans toutes les poches ; les journaux attrapés sur les présentoirs du kiosque en chemin, dépliés et repliés lus ou pas, oubliés et trimballés des journées au fond du sac ; les chaussettes, provenance paquet de trois paires dans les rayons de Monoprix, trouées à force de contact entre les orteils et les bouts de chaussures ; les pantalons donnés par les voisins parce qu’ils étaient devenus trop petits pour leur enfants et qui sont maintenant aussi trop petits, et puis trop vieux, et puis trop usés ; mêmes les habits qu’on a aimés, rapportés de voyage, reçus en cadeau ou avec lesquels on a tout simplement vécu de bons moments, on se sentait beau avec ; les jouets cassés réparés à l’aide de colle et de ficelle et de nouveau cassés qu’on n’arrivera plus à réparer encore une fois ; les cahiers remplis de leçons recopiées apprises récitées si bien que ça ne sert plus à rien de les garder ; les brouillons imprimés sur feuilles A4 raturés mis en boules, les lettres, les post-it, les mots sur les pages de carnet arrachées, laissés pour se souhaiter Bonne journée, Bon repas, Bon gouter, pour se dire qu’on s’aime, qu’on s’embrasse, ou juste Bisous ; les publicités reçues dans la boite aux lettres et qu’on a emportées chez soi sans raison puisqu’on ne les a même pas regardées et qu’elles vont droit dans la corbeille à papier ; c’est-à-dire en vrac, la bouffe, la mode, la culture, les souvenirs, les traces d’amour passent dans le déversoir se mélangent et se broient, on pourrait lire dedans le passé comme on lit le futur dans le marc de café, partis dans les bacs verts, les bacs jaunes ou les bacs gris, aux encombrants, au relais-vêtements, dans les rues, à recycler, à détruire, aux oubliettes. Au fond tout au fond la vérité de la ville est au fond des camions-poubelles.

proposition n° 33

Dans un rêve, j’allais à la médiathèque de mon quartier, rue de Bagnolet, la Médiathèque Marguerite Duras— il me plait toujours d’aller emprunter des livres à Marguerite Duras, d’aller rendre des livres à Marguerite Duras — et ce jour-là, dans mon rêve, comme j’allais donc prendre des livres à Marguerite Duras, avant de pénétrer dans les rayons alphabétiques, je jetai un œil à la table des nouveautés. Accompagnés de quelques lignes de présentation, onze livres étaient sélectionnés, qui ne m’étaient non pas familiers mais pas tout à fait inconnus. Je m’adressai alors à la bibliothécaire cachée derrière l’écran de son ordinateur pour lui demander quels en étaient les auteurs car l’information n’était étrangement pas fournie, ni sur les couvertures des ouvrages ni sur les cartels de présentation. Sortant promptement sa tête de derrière l’écran d’ordinateur, Marguerite Duras en personne me répondit : « Vous ne croyez tout de même pas que c’est moi ? Regardez bien, ce ne peut être que vous ». Puis elle disparut de nouveau derrière l’écran, tandis que je restais interloquée devant la table des nouveautés :

Le Triangle d’or

Thriller d’espionnage dont l’action se déroule sur un territoire de l’Est parisien compris entre la Mairie du 20e arrondissement, la Porte des Lilas et la Porte de Bagnolet. Le héros, un agent habituellement très discret de la DGSE, trouble la vie tranquille du voisinage.

Bel Est

Libre réécriture d’Au Bonheur des dames, au XXIe siècle et avec pour toile de fond la vie, la circulation, les échanges autour du Centre commercial de Bagnolet.

Lilas

Roman d’anticipation où la raréfaction des végétaux due au réchauffement climatique, dans un tissu urbain de plus en plus étendu, donne lieu à un trafic obscur et sans merci. Quand les fleurs sont plus précieuses que les diamants.

XXe

Inventaire poétique des traces des événements politiques du siècle dernier à travers des détails inscrits dans des quartiers de Paris construits suite à l’annexe des communes limitrophes en 1860.

Psychogéographie des habitudes

Déambulation inspirée des dérives situationnistes sur les lieux que le narrateur avait pour habitude, dans des périodes de sa vie circonscrites, de fréquenter et qui, avec le temps, lui sont devenus étrangers.

Les Enfants sont partis

Fiction d’une ville où du jour au lendemain tous les enfants ont disparu, laissant partout en plan, leurs jeux, leurs chambres, leurs salles de classe, avec cette question lancinante : un avenir est-il possible dans ces conditions ?

BUS 61

Récits de trajets quotidiens pendant un an sur la portion de la ligne de bus 61 qui traverse le 20e arrondissement de Paris, avec ses rituels et ses micro-événements.

La Coolitude

Fresque des relations d’un groupe de dix amis trentenaires, dans un quartier « cool » de Paris, qui, au fil du temps, des réussites et des échecs des uns et des autres, des fiertés, des envies et des rancœurs, finissent par se haïr.

That’s me in the Corner

Autofiction qui raconte la rencontre d’un narrateur avec son voisin d’en face, son alter ego.

Ô Chant travelling

Monologue intérieur d’une femme qui, le temps de ses achats en suivant sa liste de course au supermarché, dresse le bilan de sa vie. Mais, lorsque face aux surgelés, entre deux slogans promotionnels, elle entend sa chanson préférée, un éclair de lucidité bouleverse le cours de ses pensées.

Le Groupe Manouchian

Texte académique rédigé par une universitaire en vue d’un colloque sur « Le Groupe Manouchian et le communisme ». Au fur et à mesure que ce texte s’écrit, le style sec et normé qui prévaut au début se délite pour faire place à un élan subjectif et passionné.

proposition n° 39

Impossible de retrouver le plan de l’ancien cinéma dans la configuration actuelle du supermarché. En observant le carrelage beige du sol, facile à serpiller, les faux-plafonds garnis de néons à la lumière crue et les rayons qui se suivent et se ressemblent, on a beaucoup de mal à se représenter une moquette, des rangées de fauteuils, un écran, l’obscurité et l’immersion qu’elle permet dans l’imaginaire filmique. La configuration de l’espace ne ressemble en rien à une constellation de salles. Y en avait-il une petite dans le recoin du rayon vêtements-enfants, ou une grande tout au fond, vers les produits ménagers, un écran sur le mur rempli de lessives et liquides lave-vaisselle ? L’entrée était sans doute au même endroit, mais agencée différemment, évidement, sans la rangée de caisses pour payer. Ça a dû être un sacré tollé le jour où l’opération a été annoncée : on ferme le cinéma pour ouvrir un Prisunic ! Y a-t-il eu des pétitions dans le quartier, telles qu’on en voit distribuées dans la rue de temps à autres, par exemple en ce moment pour empêcher l’ouverture d’un autre supermarché à deux pas de là ? Et le jour où ils ont commencé le chantier, donnant à voir les salles décorées de courbes et de moulures éventrées, livrées aux courants d’air de la ville, des trous à la place des écrans, les balcons suspendus dans le vide pour rien, plus pour longtemps. Un monde qui a disparu en gravats de béton et poussières de plâtre. Se dire qu’au lieu de la Foire au vin ou de la Semaine Italie-grande-promo-sur-la-mozzarella, les habitants du quartier à l’époque ont contemplé le visage d’Antoine Doinel, celui de Pierrot le fou, de la maman et de la putain… les habitants d’ici ou d’ailleurs, partout où un Stella, un Prado, un Excelsior, un Zénith, un Florida, un Palace, un Rialto, un Lux, un Miami, un Féérique a disparu au profit d’un Franprix ou autre supermarché Champion.

proposition n° 40

C’était une cabane au milieu d’une zone en friche, au fond du parc de ma ville, non loin des immeubles en briques, du centre commercial, de la piscine, une fantaisie dans le tissu urbain. Elle avait été construite à quelques mètres de la barricade qui sépare le parc du périphérique, en quelque sorte blottie contre cette limite symbolique, historique entre ma ville et sa banlieue, limite qu’on ressentait ici surtout comme physique et sonore. Venant de derrière la barricade et de quelques fourrés, la rumeur de la route était plus ou moins perceptible selon les jours, selon les vents, donnant la possibilité de prédire le temps du lendemain : « si on l’entend, il va pleuvoir », de la même manière que dans les villages si on entend les cloches de l’église c’est signe de beau ou de mauvais temps. D’accord, les jours où on l’entendait, ça gâchait un peu de l’ambiance bucolique, mais les jours où on ne l’entendait pas, on pouvait s’allonger dans les herbes folles de ce recoin du parc, en se sentant en ville comme à la campagne. Fabriquée de bric et de broc à partir d’un container en tôle, avec des planches, des bâches et des couleurs, ce n’était pas de la grande architecture, disons de l’architecture spontanée, fragile par rapport à la ville. Suffisamment grande pour tenir à une dizaine à l’intérieur, elle servait de point de rencontre pour des associations, des projets, des ateliers. C’était un refuge, une robinsonnade, un retour à l’enfance, aux jeux et aux histoires qu’on se raconte. Un film y a même été tourné. Les personnes qu’on y croisait, du quartier, des alentours, ou venues de plus loin spécialement pour un rendez-vous apportaient avec eux leurs cultures très diverses qui caractérisent les métropoles. Car voilà, la différence entre les grandes et petites villes, ne tient pas tant à leur taille qu’à la diversité de ceux qu’elles accueillent. La cabane, c’était la ville dans ce qu’elle a de mieux, ville peuplée de gens qui nous ressemblent parce qu’ils ne nous ressemblent pas du tout, parce qu’il arrive d’être plus en affinité avec des personnes originaires d’Asie ou d’Amérique qu’avec ses propres parents, la ville comme je l’aime. La cabane, c’était une utopie.

proposition n° 41

La fête des voisins dans le hall de l’immeuble [1], a priori la corvée qu’elle [2] éviterait volontiers s’il y avait un escalier de secours [3]. Alors quitte à devoir participer, autant aller se servir à boire et discuter affablement avec le ou la première venue, après tout. Un groupe de jeunes parents posté devant les bouteilles fait l’affaire. Et comme tous jeunes parents dans ces circonstances, de quoi parlent-ils, d’école évidemment. L’école maternelle, sur l’avenue, un trajet qu’elle a parcouru quotidiennement, il y a maintenant longtemps. Cela prenait [4] entre six et quatre minutes chrono, un timing serré, avec la trouille de se retrouver devant la porte fermée et de se faire engueuler par la gardienne devant son enfant [5]. Une porte, dans l’entrebâillement [6] de laquelle on pouvait percevoir, aux heures d’ouverture, dix minutes chaque matin et soir, les dessins accrochés, les grandes peintures, les guirlandes pendouillantes juste avant Noël, ces productions d’enfants à des fins pédagogiques mais qui finissent toujours en décor, formes bizarres et barbouillages incongrus en masse, qu’on peut trouver neuneu d’afficher systématiquement, mais c’est là aussi le charme de ces sanctuaires, les écoles. La directrice ? Toujours là même ? Oui ? Pas sympa ? Son bureau tranchait avec le reste des lieux. Là, plus de peintures des Jackson Pollock en herbe [7], mais des dossiers et des dossiers. Le seul endroit où on s’asseyait sur une chaise à la taille des adultes [8]. Elle y était allée quelque fois, toujours pour des questions compliquées. Parce que la directrice c’est le dark side [9] de l’école. Le pays des bisounours qui devient méchant. Partout ailleurs, à chaque réunion, chorale, spectacle de fin d’année, on s’asseyait sur des chaises de lilliputiens [10]. Ah c’est bientôt le conseil d’école, vous êtes représentants de parents [11] … Elle se souvient de discussions enflammées où personnes n’étaient d’accord, pliée en deux sur ces minuscules chaises, devant de minuscules tables, avec des éviers et des rayons de bibliothèque bas, dans des pièces peintes en jaune, orange, rouge. Un monde à part mais qui focalise toutes les attentions, auquel on voudrait appartenir sauf qu’on n’en est pas tout à fait, seulement de passage, en invitée, quelques fois. Vous préparez la Kermesse ? C’était LA [12] fête de l’année, dans la cour. Pas si grande finalement, pas autant que le récit des enfants, de leurs jeux, de leurs cache-cache, de leurs histoires, le laissait imaginer. Au milieu une structure colorée avec un toboggan, comme on en a vu se répandre dans les parcs, toutes les mêmes, avec leur sol mou. À moins que ça ait changé, qu’on soit passé à une autre mode d’aires de jeux, elle ne sait plus, ne les fréquente plus depuis des années. Les parents évoquent leurs préoccupations qui se résument à ce qu’il se passe dans ces lieux, pour eux des failles temporelles, la vie miniature en couleur entre le matin et le soir. Parfois l’architecture même de l’école affiche dans la rue quelque chose de son monde intérieur, des courbes, des matériaux, des allusions ludiques [13]. Certaines ressemblent même à des soucoupes volantes. Mais parfois non [14]. Dans cette école-ci, de la rue on ne voyait rien, qu’un mur de brique, une porte, un drapeau français et un hommage, sur une plaque, aux petits enfants déportés en 1942 [15].

proposition n° 42

entre la 11 et la 12

… parce qu’il était pourtant impossible de ne pas s’y retrouver.

Lecteur, ne soit pas triste. Ce jour-là le rendez-vous a été manqué, mais d’autres fois, la promeneuse solitaire de l’histoire a connu des moments heureux, très heu-reux. Et puis d’autres fois encore des moments d’ennuis, des moments de surprise ou des moments désespérés bien plus tristes que celui du rendez-vous raté à la piscine. C’est que lorsqu’elle change de lieu, elle change d’humeur, et lorsqu’elle change d’humeur, elle change de ton ce qui forcément déteint sur toi qui lis. Ses promenades, parce qu’elles ont lieu dans un quartier qu’elle connait par cœur, sont doublées d’un autre cheminement, intérieur, balisé de souvenirs, pensées et sentiments. Ce qui fait que plus elle avance dans la rue, plus elle rentre dans sa tête. Et t’y plonge avec.

Encore faut-il avoir tous les feux des passages piétons au vert…

entre la 16 et la 17

… et qu’on ne manquera pas de se prendre bientôt en pleine gueule.

Tu l’as remarqué, une multiplicité de voix se fait entendre dans cette ville. Il y a des « elle », des « il », des « on », des « nous » et puis des « je », plusieurs « je », des « je » qui racontent, qui parlent avec d’autres ou tout seul. Parmi ces « je », il y en a un par exemple qui revient de temps à autres comme une ritournelle et qui est la voix du quartier, celle de quelqu’un installé depuis longtemps, dont l’activité con-siste à observer les changements, à la terrasse d’un café d’où il discute, devise, in-terpelle les passants, surtout les passantes. C’est un philosophe de comptoir, une grande gueule, un mariole de la bande, mais dans le fond gentil et attachant. Il s’adresse parfois à un « vous » qui est un « elle » devenant occasionnellement un « je », et même un « nous ». Le sens-tu lecteur ? Ce « nous » est le « nous » de l’amour fou.

Quand sur notre chemin se trouve celle que nous avons surnommé…

entre la 28 et la 29

… fantasmé par morceaux des paysages urbains depuis leurs noms souterrains.

Quand on traverse une ville il arrive que subitement on pense à une autre, cela doit t’arriver à toi aussi, n’est-ce pas ? Tu es à Paris et un détail, telle la formule se-crète d’un hypnotiseur, t’appelle ailleurs, à New York, Los Angeles, Singa-pour…alors tu pars loin dans tes pensées. Le proche devient lointain. Puis inverse-ment, un détail, vu, senti, entendu, te réveille et te ramène en plein dans le réel.

— Les amis, vous devinerez jamais qui j’ai rencontré…

proposition n° 43

Il s’agissait d’écrire sur rien, à partir de rien, d’un rien, seulement de la vie. Pour une fois ne pas écrire sur un sujet, chercher un bon sujet, un sujet qui vaut le coup — tu vas écrire sur quoi ? c’est bien ça comme sujet ? c’est le bon moment ? ah oui, super ton sujet, là tu tiens un bon sujet, ça vaut le coup d’écrire là-dessus— parce qu’écrire sur un sujet, c’est écrire accessoirement, si c’est « bien écrit » c’est accessoire, secondaire, c’est mieux mais pas nécessaire, surtout si tu as un bon sujet. Le sujet est tyrannique. Alors écrire sur rien c’est écrire librement et écrire en premier lieu puisque s’il n’y a pas de sujet, le sujet c’est l’écrit. Mais l’écrit en devenant le sujet a convoqué ce qui lui venait et attiré à lui des choses qui finalement ne sont pas si rien.

proposition n° 44

Quand ai-je entendu parler pour la première fois d’autofiction ? Etait-ce à propos de littérature ? Je ne crois pas, cela devait être à propos de vidéo, raison pour laquelle je rattache plus ou moins consciemment le mot d’autofiction à la texture d’image si particulière de la vidéo des années 1990 et que je projette ses caractéristiques visuelles sur ce que je lis. Le livre auquel je pense n’y coupait pas, les mouvements, les trajets, les paysages urbains décrits obéissaient dans mon imagination à ceux qu’aurait enregistré une caméra légère, pas une steadycam de cinéma sur pied, non, des images de caméra à l’épaule comme des esquisses bougées de silhouette. Les couleurs évoquées dans le texte passaient aussi dans mon esprit par le filtre des couches RVB de la vidéo, un peu artificielles par rapport aux effets chromatiques sans doute recherchés par l’auteur, mais après tout comment sont les couleurs dans l’imagination ? Ainsi tandis que mes yeux suivaient les lignes de lettres noires sur blanc du livre, c’est avec ma petite caméra vidéo des années 1990 que je visualisais intérieurement les faits et gestes du narrateur et que je me représentais la ville traversée par lui.

En quelques mots un décor est mis en pagaille, le reste du monde par la fenêtre, j’étais captivée par ce texte. Un héros, une héroïne, leur rencontre a quelque chose d’une histoire d’ados, ou d’un polar, ou d’une dérive fraiche même s’ils ne le sont pas toujours, très frais, ne sont pas propres sur eux, lui surtout, il boit beaucoup, ensemble ils ont quelque chose de Fitzgerald, de Francis et de Zelda, à moins que ce ne soit moi qui vois du Fitzgerald, du Francis et du Zelda, partout, j’ai toujours aimé les personnages paumés et losers. Ceux de ce livre trainent, peut-être qu’ils ont des buts mais à quoi bon s’y consacrer semblent-ils penser, ils déambulent, se rencontrent par hasard. Et font des sauts ou plutôt glissent, oui leurs mouvements sont des glissements, de villes en villes, non pas entre des villes qui dans la réalité se touchent, des villes éloignées en vrai, pourtant dans le lieu de l’histoire elles se touchent, on glisse avec eux de Bruxelles à Berlin, à Buenos Aires, à je ne sais plus où en une seconde. De la pure, pure fiction, les descriptions, les analyses, les retournements sont transformés en fiction, le texte me dit que le monde est une fiction, le monde est un théâtre, et c’est bon d’y croire, de glisser avec. D’être dans sa vie avec tant de tâches urgentes à faire et pourtant se laisser balader par les aventures de personnages qui s’échappent.

La ville zone, ville ruine abandonnée, après la fin, quand il n’y a plus d’idées pour sauver le monde, plus d’idéologie devrais-je dire, les friches, les baraques, je ne peux pas ne pas aimer ça. Le plaisir du promeneur romantique qui tout seul se met face au néant, au plus rien, au c’est fini, c’est mort, il adore se faire mal avec le désespoir, je connais, je sais bien, mais je ne peux pas ne pas aimer. C’est irrésistiblement attirant. Le ciel est gris et triste, l’air est froid. Dans ce lieu post-industriel, plus de vie mais restent le béton, les tags, les mauvaises herbes dans les terrains vagues. No Futur, c’est sublime, trop. Alors je me dis, assez, arrête, pose le livre, faut arrêter de faire semblant de contempler un paysage de veille d’apocalypse tout en sachant que cela ne se passera pas comme ça, que la fin ne sera pas si esthétique, fut-elle une esthétique en ruine. Mais je ne peux pas ne pas aimer, ça fait partie de la littérature, de rêver même à la décomposition et à la fin pendant qu’autour de moi les choses apparemment suivent leur cours.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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[1ce n’est pas tant la fête des voisins qui importe que de démarrer l’histoire dans le hall de l’immeuble. Il faudrait donc que j’inverse et écrive « Dans le hall de l’immeuble, la fête des voisins… »

[2le choix d’une narratrice et de ce « elle » n’est pas sans me poser problème pour prendre de la distance ; avec un narrateur masculin, cela aurait été plus facile, mais pour une fois j’avais envie de tenter, en ayant conscience qu’à chaque fois que je dirai « elle » il faudrait être vigilante

[3précision architecturale à développer car d’une part cela fait comprendre d’emblée dans quel type de ville on se situe : ce n’est pas une ville avec des immeubles grands bourgeois munis d’un escalier d’apparat pour les maîtres et un escalier de service pour les domestiques — et « elle » prendrait sans problème un escalier de domestique, ces détails sont importants pour la mise en place du milieu sociologique qui est l’une de mes préoccupations lancinantes ; et d’autre part, à la relecture je me rends compte que l’architecture est très présente dans l’ensemble des textes comme cadre, cadrage, créateur de point de vue. Je mettrai : « l’immeuble avec jardin sur dalle et au mur rideau des années 1970 n’en comportait bien évidemment pas, dans ce quartier populaire, loin des rues historiques où domine le cossu. Ici le hall ressemblait plus à un aquarium qu’au cortile d’un palais italien, tout en restant accueillant et suffisamment vaste pour y organiser de petites fêtes telle que celle-ci ». Mais l’aquarium, ce sera aussi l’architecture de la piscine. Il me faut décidément mettre de l’ordre dans les architectures de ma ville

[4faut-il vraiment utiliser l’imparfait ? pour créer un effet de flashback, un flashback intérieur, en monologue. Je voudrai que la narratrice tout d’un coup ne soit plus vraiment dans la conversation, seulement de temps en temps en attrapant des bribes qui la replongent dans sa mémoire. Mais ici l’imparfait apporte d’emblée de la mélancolie, voire de la nostalgie qui n’est pas forcément ce que je souhaite. Je me rends compte que ne serait-ce que techniquement j’ai besoin de travailler sur les temps. Comment naviguer entre les temps différents ? De Saint-Augustin à Proust et Pérec et quels autres encore à revisiter pour se faire une meilleure idée, le problème est énorme et il va falloir que je m’y colle

[5Il ne s’agit pas d’un souvenir autobiographique, ou alors indirect, d’après des témoignages d’autres parents qui ont réveillé un fort ressenti, et peut-être qu’il faudrait rendre ce détail plus évident en racontant la source de ce ressenti, une scène de film précise : dans Ladri di Biciclette, le moment où le père se fait prendre en flagrant délit de vol de vélo devant son enfant qui le regarde, dans les yeux un mélange de tristesse, de pitié et d’amour infini. Je ne pleure jamais devant les films, sauf celui-ci. Donc à compléter avec « tant de parents avait raconté ce sentiment d’humiliation, toutes mesures gardées, comme dans la scène de Ladri… »

[6j’aimais bien l’idée d’une source de lumière dans un paysage sombre, comme la sortie d’un tunnel ou mieux, la grotte d’Ali Baba pleine d’or, ce qui dit en même temps : attention, danger, terrain interdit

[7ici en revanche la référence est très personnelle, non pas érudite mais sentimentale. Mon fils ainé, un jour en rentrant de l’école maternelle à ma question « qu’as-t fait à l’école aujourd’hui ? » a répondu « j’ai fait le Pollock ». Il m’a parlé dans un langage en quelque sorte privé. Cela me rappelle Natalia Ginzburg, Il Lessico familiare, qui est une référence, je m’en rends compte à la relecture, très profonde en moi, il faut que j’y réfléchisse et que je travaille dans ce sens

[8l’effet d’échelle d’une grande chaise dans un monde minuscule comme dans Alice au Pays des Merveillles m’intéressait, il faudrait peut-être que j’insiste plus…

[9Natalia Ginzburg

[10effet d’échelle mais aussi anecdote personnelle : l’un de mes fils, encore, un jour que sa maitresse était absente avait dû aller dans une autre classe, de plus petits, et m’a dit « j’ai passé la journée chez les lilliputiens ». C’est fou comme des mots peuvent sembler anodins, courants et en réalité cristalliser quelque chose de très personnel. On croit accorder le même sens au mot, mais… Natalia Ginzburg

[11entre guillemets ou pas ? j’aime assez la confusion entre les paroles dites aux autres et les paroles dites intérieurement à soi-même, cela introduit un soupçon de folie, on ne sait plus vraiment ce qui est dit à haute voix et en monologue intérieur, donc ce qui est réel ou imaginaire

[12quand je relis LA, c’est idiot, je lis L.A., Los Angeles, qui arrivera beaucoup plus tard dans les textes, mais arrivera, comme une obsession

[13d’où la nécessité de préciser au début l’architecture aquarium du hall, pour contrebalancer celle de l’école que je devrais mieux définir comme « bunker »

[14Je lis le « mais parfois non » du poème de Perec « De la difficulté qu’il y a à imaginer une Cité idéale », ce doit être une citation inconsciente. La rue Vilin n’est pas loin. D’ailleurs j’y suis allée très récemment

[15Le contraste entre les enfants d’aujourd’hui, vivants, joyeux et ces plaques posées sur toutes les écoles du 20e est quelque chose que je porte en moi depuis des années et des années et est la raison pour laquelle j’ai choisi comme lieu de retour l’école où j’allais chercher mes enfants. Mais dans le premier texte je n’étais pas prête à en parler plus. Juste l’évoquer, à la fin, pour le laisser en suspend pour plus tard