Christine Zottele | Emma Bovary c’est moi qui l’ai tuée

« écrire une ville avec des mots », les contributions

Née dans une petite ville du nord de Paris où personne n’écrit, elle y vit vingt-trois ans avant de partir dans le Sud. Elle vit alors dans une ville où tout le monde se prend pour un écrivain. Elle danse alors plus qu’elle ne lit, et lit plus qu’elle n’écrit. Un jour, elle change encore une nouvelle fois de vie et de ville. Elle lit encore plus qu’elle n’écrit et écrit plus qu’elle ne danse. Blog : est-ce en ciel
proposition n° 1

Ainsi elle revenait.

Et comment revenir dans une ville qui ne s’appellerait pas nostalgie ? Et pourquoi s’infliger ce rendez-vous ? Et pourquoi avait-elle accepté ? Qu’allait-elle y chercher ? Le voyage en train, entre somnolence et lecture, ne lui avait pas laissé loisir. Aucune rêverie romanesque lors du passage éclair à Paris – gare de Lyon à gare Saint-Lazare — mais le deuxième train — moins grande vitesse et plus régional — l’acheminait vers le concret de la ville plus vite que prévu. Billet de retour en poche, elle se ménageait une porte de sortie, certes, elle reviendrait au point de départ. Elle reviendrait de ce retour sur le passé. Rien d’irrémédiable. Cette propension à tout dramatiser, ça finissait par user. Se raisonner. Ramener les choses à leur juste mesure. Décrire les choses comme une caméra. Prendre note de. C’est tout. La ville c’était d’abord le fleuve. Ses méandres, son gris liquide, ses Léopoldine. La route qui le longe. Le vert liquide d’où émergent abbayes et Chaise de Gargantua. Le bac de Duclair. Enfin Yainville.

proposition n° 2

Être dans un jardin et dans l’enfance. Au bout du jardin et de l’enfance, là où l’on cueille groseilles rouges et groseilles à maquereaux. L’enfance se pique les doigts et se gave de fruits. Elle voit un autre monde à travers le grillage. Le grillage est un mur séparant l’insouciance du souci. L’enfance est née du bon côté du grillage, côté jardin et grands-parents, chez qui l’enfance se rend le jeudi pour manger des frites et regarder Zorro. Elle ne sait pas qu’elle est du bon côté du grillage, du côté des groseilles à maquereaux. De l’autre côté ça s’appelle « Le Village ». Comme dans la série télévisée avec numéro 6 que l’enfance n’a pas encore vue. Le Village se trouve au bout de la ville de Persan. L’enfance ne se dit pas qu’appeler la nouvelle cité « Le Village » a quelque chose d’à la fois naïf et cynique. Non, l’enfance regarde à travers le grillage les nouveaux immeubles tous blancs et les cris des enfants. Elle sait que ça s’appelle Le Village.

proposition n° 3

L’enfance sent comme une menace derrière elle. Si l’enfance se retourne -– et elle se retourne – c’est la porte ouverte du sous-sol sombre et inquiétant qu’elle voit en premier. Au-dessus pourtant, sur la gauche, la fenêtre des grands-parents de l’enfance. L’enfance regarde en ce moment-même le cerisier, dans lequel bientôt on grimpera pour y cueillir les fruits rouges. Au-delà, l’enfance à la fenêtre s’attarde un moment sur la nouvelle cité appelée Le Village, barres blanches et neuves de quatre étages, on dirait des Lego. L’enfance à la fenêtre aperçoit alors l’enfance au grillage, qui la regarde en même temps. Forcément, il y a une enfance de trop. L’enfance au grillage, en se retournant, voit le dos d’une maison avec deux fenêtres et une large porte -– l’avenir, sombre et menaçant mais encore informulé – et un bref moment, les yeux de l’enfance à la fenêtre et ceux de l’enfance au grillage se croisent et se jaugent. Mais l’enfance à la fenêtre disparaît. L’enfance au grillage traverse le jardin, le Village dans le dos, et s’avance vers la maison. Elle peut prendre l’escalier raide et sombre du sous-sol ou contourner la maison. Elle entre dans quelque chose d’autre, que l’enfance ne saurait nommer.

proposition n° 4

À partir de ce moment-là, comment dire, les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent. Il y a d’abord cette marche à reculons, comme dans un film passé à l’envers ou dans un rêve à l’endroit. Quelque chose de saccadé dans la démarche dévoile une autre vérité, l’enfance marche à reculons dans un film passé à l’endroit pour être ensuite visionné à l’envers. Quoi qu’il en soit, l’enfance s’éloigne du 75 Avenue Gaston Vermeire, continuant à fixer le bout de la ville du bout de sa lorgnette qui recule avec elle. Sur la passerelle au-dessus des voies ferrées, l’enfance ressemble à une petite silhouette des dessins d’Escher – elle semble monter les marches alors qu’elle les descend – elle se retrouve près de la baraque à frites du grand Belge. La fumée des trains mêlée à l’odeur salée de la friture s’immisce délicieusement dans son trajet à reculons. Un sifflement de locomotive a failli la réveiller mais non on la retrouve –- déjà –- devant le Prénatal de sa mère, qui ne la voit pas passer. Elle continue à marcher à reculons, à traverser la rue au niveau du P’tit Quinquin. Sur le pont, pas un regard pour l’Oise mais toujours les yeux fixés sur la ville qu’elle est en train de quitter. À un moment –- au milieu du pont –- l’enfance sait qu’elle ne se trouve plus à Persan mais à Beaumont-sur-Oise. La gare de Persan-Beaumont existe mais le lieu est un mythe – on a les mythes qu’on peut. Les deux villes séparées par une rivière et réunies à la faveur d’un trait d’union ne s’opposent pour l’enfance qu’en termes très subjectifs : la ville où elle habite n’est pas la ville où travaille sa mère, la ville où elle va à l’école n’est pas la ville où elle regarde Zorro le jeudi, la ville des grands-parents est plus travailleuse et communiste que la ville où l’on dort et où l’on vit. Beaumont a la forêt de Carnelle.

proposition n° 5

2 rue Sadier. Entre la boucherie à gauche, devanture et marquise rouges, et le Balto qui n’a pas changé, au rez-de-chaussée d’un immeuble de trois étages, « Chez Sylvie » paraît d’époque – la mienne du moins. Marquise verte non déployée. Deux vitrines encadrent une porte vitrée : à gauche « Pour femmes » et le numéro de téléphone en lettres blanches, à droite « Pour hommes » et « Toutes tailles ». Des grilles de fer repliées flanquent les vitrines. Les vêtements paraissent défraîchis, ternes, d’un autre âge. Trois ou quatre mannequins sans tête ni jambes encombrent la minuscule vitrine et sur le contreplaqué du fond on a accroché des cintres sur lesquels pendent des vêtements innommables parmi lesquels on repère une blouse de travail d’un bleu délavé. Le magasin au centre annonce « Entrée libre » mais un peu plus bas en lettres rouges sur fond blanc « Attention à la marche ». Derrière la porte vitrée, on voit encore un ou deux mannequins encombrant l’entrée. Comme si l’entrée se refusait à tout éventuel client — paradoxe de cette boutique rébarbative et bienveillante à la fois. De chaque côté de la porte centrale, on lit en lettres vertes « Retoucherie rapide » au-dessus d’une paire de ciseaux rouges ouverts « Tous styles de vêtements même achetés ailleurs ». Une autre enseigne rectangulaire signale « Service Retouches rapides ». On devine qu’il s’agit de la principale activité de « Chez Sylvie ».

proposition n° 6

Ainsi elle revient encore une fois sur ce premier retour. Yainville après Duclair en Seine Maritime. Yainville, Yonville. Pas loin de Flaubert, de Croisset. La première fois, ce n’est pas le pavillon de l’écrivain qu’elle avait voulu voir mais la ville d’Emma Bovary. La vraie ville de la vraie Emma. C’est-à-dire, Ry la ville de Delphine Delamare née Couturier. D’ailleurs, quand elle avait appris le lieu de sa mutation et qu’elle habiterait Yainville, elle avait cru que c’était la ville qui avait inspiré à Flaubert le Yonville du roman. Ces noms normands comme elle les avait lus, bus et reçus avec gratitude. De Yainville à Doudeville, elle avait noté tous les noms sur un carnet -– qu’elle cherche en vain depuis un moment – et elle avait créé pour des élèves de 5e un IDD (itinéraire de découverte) « dits et non dits des lieux dits », pour inventer des légendes autour des noms. Quant à Emma Bovary, elle n’avait aimé ni le roman lu en seconde, ni l’héroïne. L’anti-héroïne. Elle l’avait approchée bien plus tard après avoir appris qu’elle même souffrait de bovarysme, ce qui expliquait bien des choses.

proposition n° 7

On y va pour le souvenir de la fausse peur. On y va la nuit pour plus de frisson. La destination est une clairière dans la forêt avec un autel en pierre et des chaises à haut dossier, une espèce de lieu de société secrète. C’est un drôle de mec qui sert de guide à la bande d’ados. Un type bizarre avec lequel on a sympathisé parce qu’il est bizarre justement. Le jour de l’élection de Mitterrand – on habite rue du Bel air à l’époque –
il laissera un mot sur la porte avec une balle de revolver : « Bientôt un troisième œil, un vrai ». Jamais on ne le reverra. Toujours est-il que c’est lui qui montre le chemin la première fois. Le point de départ, c’est rue des Éclaireurs partisans –- ça on en est presque sûr. En revanche, le chemin ensuite semble s’être effacé. L’itinéraire se fait à pieds – ça on en est sûr. On pourrait tricher, avec une carte et quelques recherches mais l’enfance – qui a grandi – refuse ce compromis. On a juste besoin d’un certain nombre de mots pour le retrouver. Les verbes d’abord : se souvenir, marcher, cheminer, tourner, bifurquer, obliquer, continuer, revenir, repartir, emprunter, retrouver… Ensuite les noms : route, rue, chemin sentier, sente, lisière, embranchement, forêt, épaisseur, nuit, bruits, chuchotements, rires… Des adjectifs ? nerveux, étouffé, suspect, opaque… Des adverbes ? ne… plus, imperceptiblement, ici, là…

proposition n° 8

Il pleut. Une pluie très ordinaire dans ce pays où l’on dit qu’il pleut tout le temps. Une pluie grise, étroite et défaitiste. L’enfance sait bien que c’est injuste de parler ainsi de cette pluie qui ne paie pas de mine. C’est elle qui ne paie pas de mine. Dans les pays de soleil, où elle ira plus tard, elle dit bien haut qu’elle adore la pluie. C’est vrai d’ailleurs, bien plus vrai que ce qu’elle écrit un jour sur la pluie, insolente cavalière. Mais, ici, il ne s’agit pas d’une averse cataracte et joyeuse comme ces pluies d’été après les baignades dans les étangs du sud. La pluie ici fait revenir. Convoque les étangs, qu’on appelle lacs. Le Lac Bleu où l’on ne se baigne pas, où l’on joue à l’assassin, la nuit pour se faire peur. Et le Lac Poliet et Chausson – ancienne carrière de craie – où l’enfance et quelques initiés se baignent l’été malgré – ou par l’irrésistible attraction de – l’interdit. L’enfance se souvient du bleu turquoise de ce lac où – dit-on – plusieurs bons nageurs ont été aspirés dans les profondeurs. Un jour à la télé, elle reverra ce lac investi par les jeunes de toutes les banlieues et la pollution générée par cet afflux de fréquentation. Maintenant le lac des Ciments a été réhabilité et transformé en lieu de plongée sous-marine.

proposition n° 9

Il pleut encore. La griserie des gouttes sur l’eau du lac a laissé place à une pluie qui s’infiltre à travers les vêtements. Ne subsiste plus que la désagréable sensation du mouillé et du froid. La voiture comme un abri provisoire. Le lieu de l’attente avant le transport. D’abord, les deux bruits métalliques et reconnaissables entre tous de la cassette qu’on insère dans l’auto-radio. Ensuite le vibrato de la voix « venu-u vers moi-ah » puis de nouveau la pression du doigt sur l’une des touches et le défilement de la bande magnétique un moment. Encore la voix de Sanson, cette chanson si étrange, dont elle ne sait même pas si elle l’aime. La pluie coulait sur la fenêtre/Le ciel n’était pas clair/ Mais le jardin était vert, vert, vert… Le piano s’emballe avec la pluie dans un tumulte aussi extérieur qu’intérieur. Elle se dit que c’est une bande son parfaite. Trop facile. Et alors ?

proposition n° 10

L’odeur des frites avant le goût bien avant d’arriver à la camionnette du Belge. Inextricablement mêlée à celle des derniers trains de banlieue en traction vapeur. Une odeur délicieuse et piquante de friture et de graisse et de charbon et de rails. L’Enfance et sa petite sœur, avec leurs précieuses pièces de un franc serrées dans leurs mains, n’ont qu’une centaine de mètres à marcher depuis le Prénatal de la mère jusqu’au passage à niveau où s’est installé le vendeur de saucisses-frites. La barquette remplie à ras-bord brûle les doigts. La moutarde pique le nez. Le jeu consiste à monter sur la passerelle sans en faire tomber une seule avant de déguster la première au départ d’un train. Le bonheur se mesure au mélange parfaitement synchrone de tous ces ingrédients : le plaisir salé et piquant sur la langue, l’odeur grasse des rails et des trains à vapeur, le bruit assourdissant du sifflet et de la vapeur qui fait non seulement disparaître les rails et la gare mais aussi l’Enfance et sa sœur dans un ravissement à nul autre pareil. Ce plaisir à deux sous ne sera jamais égalé à l’avenir. Ça, elles ne le savent pas encore. L’idée de partance entre-t-elle pour une part dans ce festin des sens ? Possible mais peu probable. L’Enfance et sa sœur grandiront encore un peu encore avant de se lasser de cette joie des joies des frites dégustées sur la passerelle et de rêver de partir d’ici. Les trains à vapeur disparaîtront bientôt. La passerelle sera bientôt détruite au profit d’un passage souterrain.

proposition n° 11

Un ticket contre un panier-porte-manteau en plastique orange. Un jeune aligne les paniers-porte-manteaux sur la banque, un autre les range – le numéro de chaque rangée correspond au premier chiffre du bracelet en plastique rouge que l’on s’empresse de mettre dans le sac à dos plutôt qu’au poignet comme les enfants. Ensuite, on entre dans la cabine pour se déshabiller, enfiler son maillot et ranger ses effets – qui dit encore ses effets pour ses vêtements ? – dans le panier-porte-manteau. Si on a de la chance, le loquet ferme bien et le sol n’est pas trop trempé. Le panier contient tout juste la paire de chaussures et le porte-manteau porte à peine un manteau ou une veste. On noue la serviette de bain autour de la taille et on met le reste de ses effets dans le sac. On se dirige vers les douches où l’odeur du chlore mêlée aux effluves des différents arômes Tahiti Douche ou autre vous saute à la gorge. On essaie deux ou trois douches avant de trouver la bonne température et le bon débit d’eau. On observe les autres corps vivants. Les corpulences, les peaux laiteuses ou solaires, ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas, ceux qui ne font que passer et ceux qui se lavent vraiment. On voit tout de suite ceux qui arrivent et ceux qui en reviennent. Vient le moment délicat du pédiluve. Chacun sa méthode : du bout des orteils, précautionneusement, ou à fond, le plus rapidement possible. Ce n’est pas forcément la même méthode pour se jeter à l’eau. En fonction de son aisance – niveau de natation -– on choisit une ligne de nage où l’on ne sera pas ridicule/heurté.e/fusillé.e du regard/houspillé.e/ frappé.e du tranchant de la main/écarté.e sans ménagement pour trouble à la nage publique –- on se souvient des actions piscine des Tumultueuses, ces militantes féministes qui ont déambulé et nagé torse nu pour dénoncer la différence de traitement entre hommes et femmes avant de distribuer des tracts et d’être expulsées manu militari. Quelques nageurs attendent le dernier moment pour mettre sur la tête le bonnet et les lunettes et ressembler à des créatures extraterrestres. Après la nage, même circuit en sens inverse avec une opération rhabillage plus compliquée -– on ne sait pas pourquoi mais la cabine est toujours plus exiguë avec le maillot mouillé. Le bruit du séchoir à cheveux noie les cris des enfants. On sort les yeux rouges et les oreilles bouchées, le corps apaisé.

proposition n° 12

On l’emprunte pour aller de l’autre côté après une volée de marches. On se prépare à affronter l’épreuve de l’odeur –- puissante et agressive –- d’urine et de détergent –- ces deux effluves ne s’annulent pas mais se combattent sans masque. Ça se sent avant d’entrer dans le tunnel. L’enfance a passé l’âge de se pincer le nez avec le pouce et l’index mais sa sœur le fait encore. La pénombre sinon le noir total. Un éclairage parcimonieux et verdâtre –- on invente, on dramatise –- et au bout la lumière sous l’arc de cercle. La traversée se fait donc en apnée, les yeux rivés vers le bout du tunnel. Les rares rencontres peuvent être dangereuses –- l’enfance lit beaucoup écoute beaucoup – la peur sent la pisse et la Javel. L’enfance raconte à la petite sœur des histoires de satyres, des imperméables qui s’ouvrent sur Hum, hum, tu sais quoi –- on invente, on dramatise -– on s’amuse à se faire encore plus peur et on presse le pas quand on croise une pauvre famille à parasol et à bouée de canard. Les derniers mètres se font en courant avec des cris de mouettes. Enfin on débouche du tunnel sur la grande lumière et la mer –- on invente La Bocca à Beaumont, on mélange tout –- on maintient cependant la lumière et la mer.

proposition n° 13

On appelle ça l’attente bougée. En vélo dans la ville mais on ne va nulle part, on tourne, on vire, on passe et on repasse par là pour tromper l’ennui. Ce n’est pas comme pédaler dans la choucroute — qui dit ça encore ?— mais ça y ressemble. On n’attend rien de précis en pédalant. Ou peut-être, pour être honnête, croiser par hasard un certains gars en mobylette -– un Peugeot 103 bleu par exemple –, mais on ne croit plus au père Noël – tiens c’est drôle que tu dises ça, on pensait à « Noëlle aux quatre vents » justement -– tu sais ce feuilleton télé qui raconte l’histoire d’une fille qui découvre que ses parents ne sont pas ses vrais parents… C’est vrai qu’à chaque fois que l’on passe à vélo dans cette rue, devant ce grand mur gris, dont dépassent de grands arbres balancés par le vent, cachant une grande maison mystérieuse, l’enfance qui a grandi imagine des histoires romanesques et improbables. Sur son mini-vélo blanc elle élargit le cercle réduit de la ville. Bien sûr il y a des points aimants où l’on retrouve les copines. L’arrêt de bus devant lequel on n’a jamais vu un bus s’arrêter. S’il y a une copine – c’est souvent la même – on pose le vélo et on va s’asseoir à ses côtés. Bizarrement, l’abri en ciment s’adosse à une maison perpendiculairement à la route -– et non face – si bien que lorsqu’on vient de la mairie ou de la poste on ne le remarque pas et encore moins les personnes assises sur le banc au fond. Devant soi, le parking offre une vue dégagée sur le carrefour. Si on tourne à gauche, c’est la route nationale qui descend vers Persan, à droite on va vers l’avenue Paul Béjot ou la salle Léo Lagrange et tout droit c’est le centre-ville. C’est le plus intéressant en général pour guetter les gars à mobylette –- l’un d’entre eux est le fils de l’un des meilleurs pâtissiers de la ville – obligés de passer par là pour aller chercher l’un des leurs. Quand ils ne passent pas ou qu’il ne se passe rien, du temps -– au moins –- a passé. Il est alors temps d’enfourcher le vélo et de repartir chez soi en coupant par le parking à droite. Quand ils passent, c’est à peu près le même scénario mais plus rapide. On coupe aussi à droite par le parking mais on tournera à gauche un peu plus loin, histoire de les croiser par hasard. Et là tout peut arriver. Ou rien.

proposition n° 14

Souvent en bande. Ceux qui inclinent le buste sur leur engin pour accroître la sensation de vitesse et cette drôle de posture que ça leur fait de profil, cheveux comme des traits tirés en arrière –- le casque sur le bras –- dos rond et jambes à demi-repliées. Presque l’inverse à l’arrêt, la mobylette sur la béquille. L’air crâne, le dos redressé mais pas trop, un pied sur le cale-pieds, l’autre au sol, la clope au bec, les cheveux dans les yeux. Le type à vélo avec la carriole derrière, il y a longtemps qu’il ne fait plus peur. Sur le dessus du crâne, quelques cheveux collés avec on ne sait quelle substance – mais un truc pas cher – et toujours un bric à brac dans sa carriole qui fait un bruit pas possible quand il passe devant les ados à mobylettes, qui ricanent sur son passage. La prof d’anglais sort du collège avec le prof de français –- elle sort avec lui ? — elle : petite, menue, très jolie avec ses cheveux bruns très courts, précise dans ses gestes et sa diction, démarche rapide et donnant l’impression de savoir où elle va, rire clair et vrai qui éclaire son visage triangulaire. Lui : assez grand mais c’est surtout sa barbe noire et ses cheveux longs qui sautent aux yeux et quand il se rapproche, ses ongles très longs, inhabituels pour un homme défient les bourgeois. Un peu homme des cavernes. Il faisait un peu peur aux ados au début et les adultes ne l’aiment pas -– il fait sale, sans doute un soixante-huitard –- la prof d’anglais semble apprécier son humour.

proposition n° 15

Ton regard sur moi, ça me fait l’effet d’un papillon épinglé sur un carton de collectionneur ; je ne sais pourquoi tu as jeté ton dévolu sur moi mais j’espère que tu ne vas pas faire de moi le cliché du personnage glauque malsain voire nocif -– un personnage tout court -– déjà la silhouette de l’ado sur sa mob c’est limite ! L’ air crâne qui dit ça encore ?– toutes les saloperies qu’on a dites sur moi plus tard« un mec pas net, laisse tomber » pour les plus soft jusqu’à me traiter de pervers sexuel -– « Machine t’a jamais raconté ce qu’ils lui avaient fait lui et ses potes, c’est pas joli-joli, demande-lui de te raconter la prochaine fois que tu la verras » -– ou de pédophile –- ce genre de choses auxquelles tu as prêté oreille parce que… parce que quoi au juste ? –- même à l’époque tes copines me trouvaient bizarre et disaient des trucs, pourquoi tu parles pas plutôt de mon frère –- l’effigie de « Clearasil » (enfin son sosie) comme tu t’es plu à le croire – ou des albums que je t’ai fait écouter au-dessus de la pâtisserie -– on peut dire que je t’ai un peu dépucelée musicalement –- tu es passée des Poppys à Pink Floyd (j’exagère à peine) et c’est grâce à mes conseils que tu as acheté ton premier 33 tours, ton premier album-concept le Sgt. Peppers des Beatles à moins que ce soit le Dark Side of the moon des Pink Floyd, tu as été captivée par la folie sauvage de Syd Barrett que ses potes ont plus ou moins exclu du groupe -– est-ce à ce moment-là que tu t’es dit que je pouvais être un peu plus intéressant que mon frangin sur lequel tu fantasmais pas mal à l’époque, celui-là même à qui je devais ma culture musicale.

proposition n° 16

L’enfance de nouveau au milieu du pont qui relie les deux rives, les deux villes rivales. Rive, rivière, rivales. Elle regarde l’Oise – oise, oiseau (drôle d’), oisive -– couler tranquillement de sa couleur d’été. Quelqu’un d’assez vieux pour être un fantôme –- même s’il en existe de très jeunes – s’approche de l’enfance sur le pont. Elle semble être la seule à le voir -– pas peur -– à l’entendre. Il désigne du doigt un endroit sur la rive gauche. Tu sais ce qu’il y avait là ? Oui, c’est là où maman n’a pas appris à nager. La plage, le Caneton-Club que ça s’appelait, une série d’exercices au sec sur la serviette puis on jette les futurs nageurs à l’eau ; la mère de l’enfance – encore dans l’enfance – voyant ça pique un sprint jusqu’aux cabines de plages pour s’enfermer – la porte ne fermant pas elle s’arcboute sur la saillie de la porte, refusant de sortir quand on le lui demande et ce n’est qu’au bout d’un long temps de silence qu’elle l’ouvre précautionneusement, puis s’enfuit à jamais des leçons de natation. Ce qu’elle ne sait pas mademoiselle Je-sais-tout, lui dit encore le fantôme, c’est qu’en face de cette plage, à l’hôtel du Cadran aujourd’hui détruit, son grand-père venait danser avec ses gants beurre frais et son carnet de bal. Alors ? Elle ne dit plus rien. Ce qu’elle ne sait pas non plus, c’est que bien avant l’époque de la plage, les hommes devaient se baigner sur la rive gauche au lieu-dit l’Ile-sous-la-cote-Saint-Roch et les femmes près du Fossé de la Caresse. L’enfance hausse les épaules. Cette nostalgie n’est pas de son âge et trouve ça même un peu dégoûtant. Elle traverse le pont en direction de Persan. Quant au fantôme, il grimpe sur le parapet, fléchit les jambes, le buste et les mains en avant, plonge dans l’Oise. Comme avant. Du temps où il y avait des concours de plongeons comiques ou de haut vol, où l’on lançait des canards dans l’eau puis les nageurs pour faire la course Pas de remous dans l’eau. Contrairement au passé, il ne remonte pas à la surface.

proposition n° 17

Il y a cette grande maison tout au bout de la ville, sur la route de l’Isle Adam. On connaît un peu la famille qui y vit, enfin l’une d’entre elles, fille unique de deux parents déjà vieux. Ce n’est pas la meilleure copine de l’enfance mais elle fait partie de leur groupe. Elle la revoit avec ses lunettes et son petit nez en trompette –- on dit que c’est une enfant arrivée sur le tard. Quand sa mère se pend –- on dit que c’est elle-même qui la découvre -– elle gagne en aura. Bien qu’on en meure d’envie, on n’ose l’interroger là-dessus, on ne saura jamais rien là-dessus ni dessous. Son père –- très grand et encore plus vieux et voûté – viendra souvent la chercher au collège. L’enfance grandit de ça aussi. Un autre pendu rattaché à la ville natale fait obstacle à la compréhension de la petite enfance. On ne le connaît pas bien car il a au moins deux ans de plus mais amoureux de la sœur de la meilleure amie, on le fréquentera un moment. Mariés, ils iront vivre à Lille et l’on apprendra presque en même temps son nouveau métier de gardien de prison et sa disparition subite. Personne ne sait s’il a quitté volontairement son boulot ou sa femme. Quelques semaines plus tard, son corps pendu à un arbre sera découvert en forêt. Aucun mot, aucune explication. Le suicide par désespoir peut se comprendre — le choix de la pendaison est déjà plus problématique — mais ce que ne comprend absolument pas l’enfance qui a grandi de ça aussi, c’est le silence complet sur le geste. L’intention de faire mal ou l’impossibilité d’envisager l’avenir jusqu’aux conséquences restent pures conjectures. Parmi les mystères de l’enfance, il y a aussi ce lieu où elle n’est allée qu’une seule fois, rue des abattoirs. Impossible de ne pas s’y pendre, ne s’est-elle pas dit –-

avec le recul elle aurait pu — car c’est un lieu aussi gris que la copine est blonde. Cette copine de l’enfance a un visage d’ange et un bandeau autour des cheveux. Elle ne fait pas partie de leur groupe. Cependant, l’enfance, curieuse, souhaite voir où elle habite et insiste pour qu’elle l’y emmène. En rentrant de l’école, elles se rendent donc dans cette rue sombre qui borde l’Oise et par laquelle elle ne passe jamais tant elle est sinistre. Rue des Abattoirs, il y a une impasse qui donne sur des logements d’urgence — elle ne sait pas que ça s’appelle comme ça — des carrés gris en quoi ? en béton ? dont sortent des enfants en hardes et en haillons — elle a lu ça dans un livre et pour la première fois peut l’employer avec le mot misère qui lui vient tout de suite à l’esprit — et ça ne colle pas du tout avec le visage blond et angélique de la copine. Ce lieu — qui n’existe plus —

fait obstacle à l’enfance qui grandit de ça aussi.

proposition n° 18

Des imperméables qui s’ouvrent sur Hum, hum tu sais quoi, des impairs comme on en commet tous ouvrant sur appelons un chat un chat — mais un pénis n’est pas un chat —, des impair et passe à la roulette — à quelle heure les casinos ouvrent-ils — des impers qui s’ouvrent aux heures d’ouverture et ferment à la fermeture, des impers à fermeture éclair qui s’ouvrent en un zip sur des Prosper yop la boum, des uns perméables au jugement d’autrui et d’autres imperméables fermés comme des huîtres à tout ce qui ne vient pas d’eux-mêmes, une huître en imperméable qui s’ouvre sur une perle, des perles de pluie pour imperméables à exhibitionnistes — connait-on le type d’imperméables utilisés par les exhibitionnistes — qui s’ouvrent sur Hum, hum — Tonton pourquoi tu tousses — tu sais quoi, je suis imperméable à ce qu’il y a sous ton imperméable, des imperméables ouverts à toute proposition — prêts à vous rencontrer pour de plus amples renseignements — tu sais quoi sur rien et les impers qu’on ouvre sur un hum, hum comme un pénis dans la gorge ou chat qui ne s’appelle pas parce qu’il n’a pas de nom alors on l’appelle Le chat, des imperméables qui s’ouvrent sur des chats qui n’ont pas de nom, des imperméables qui s’ouvrent sur des Hum, hum sujet verbe complément, imperméables à la grammaire — fermés comme des huîtres à perles de pluie — la grammaire qui ouvre pourtant des portes à Hum hum tu sais quoi, qui ouvrent à l’écriture, imperméables « qui ne se laissent pas traverser par un fluide notamment par l’eau », qui ne se laissent pas traverser aux passages piétons mais s’ouvrent sur une double « interjection qui exprime généralement le doute, la réticence » tu sais « relatif désignant une chose ».

proposition n° 19

L’enfance habite dans une ville où il y a deux gares. Cependant, une seule porte son nom couplé à la ville rivale, la ville de l’autre rive, de l’autre côté du pont —d’ailleurs la gare est située dans l’autre ville, celle où habitent les grands-parents de l’enfance, là où est située la boutique de sa mère. On y prend parfois le train pour aller à la capitale —surtout si on est pressé car certains express font le trajet sans s’arrêter jusqu’à la capitale — mais le plus souvent on se rend à l’autre gare, celle qui porte un autre nom que la ville où l’on habite, un joli nom évoquant le sentiment amoureux, où l’on cueille du lilas au mois de mai. C’est le deuxième arrêt après la gare aux deux noms et c’est forcément un omnibus qui met presque une heure pour arriver à la capitale. L’enfance habite plus près de cette deuxième gare et la préfère à celle aux deux noms. Deux itinéraires possibles mais le plus souvent elle prend par la petite sente avant le stade. Elle arrive ensuite sur cette interminable route bordée de platanes qui semble ne jamais arriver quelque part. Au bout d’un quart d’heure de marche, les maisons s’espacent jusqu’à disparaître complètement. La ville n’est plus la ville — la preuve, c’est que son nom est barré sur le panneau qu’on vient de dépasser. On continue à marcher le long de champs dorés l’été et dans la brume l’hiver — pas de paysage intermédiaire — et puis à moment on devine sur la droite, le lac des cimenteries à l’odeur de vase et de décomposition des noyés — car on s’y noie souvent dans ce lac — mais ça sent aussi un peu comme dans les églises — une odeur de renfermé et mystique à la fois. L’enfance presse le pas car elle à l’impression qu’on la suit. En se retournant, elle ne voit qu’un chien aux yeux tristes. Aux abords du passage à niveau de la petite gare, sur la gauche, une maison en briques rouges dont on ne devinerait jamais sa vocation de café sans les enseignes de marques de bières et la carotte du bureau de tabac. L’enfance n’y entre jamais mais sait que les garçons plus grands y vont pour jouer au baby-foot et que la patronne n’est pas trop regardante sur leur âge quand ils consomment autre chose que des sodas. On tourne à droite et on arrive à la petite gare qui n’a que deux voies. Elle n’a pas besoin de traverser pour prendre le train vers la capitale.

proposition n° 20

La petite gare de Mours. Plus de chef de gare depuis longtemps pour habiter l’appartement au-dessus. Plus de guichetier ou de guichetière. Les voyageurs n’entrent même plus dans la salle d’attente par mauvais temps. On passe directement par le petit portillon à droite et on s’abrite sous l’auvent sur le quai. Alors la nuit, pensez bien. Les murs s’étirent de tout le leur long et poussent un soupir d’aise. Leurs jours sont comptés — la gare bientôt supplantée par un lotissement de petites villas — et c’est le jour que les promoteurs viennent visiter et voir s’il y a des choses à préserver. Les murs le jour se tiennent donc à carreau — et l’expression n’a rien à voir avec le projectile d’arbalète comme on pourrait le croire (s’il y avait quelqu’un pour le croire) mais aux carreaux carrelés du carrelage de la salle d’attente de la gare de Mours — et les carreaux se décarrellent la nuit et les bancs en bois se descellent du sol carrelé et tout ce qui fait l’espace de la salle d’attente de la petite gare de Mours profite de l’espace. Du vide humain et du vide narratologique. Ce n’est pas du tout de l’anthropomorphisme — et pourquoi pas ? parce qu’il n’y a personne, on vous dit, pas même un lecteur— mais une sorte de présence augmentée des choses à elles-mêmes sans l’humain pour les étiqueter, épingler, répertorier. Oui, cette petite salle d’attente de la gare de Mours vit vraiment la nuit, s’augmente et s’agrandit et c’est terrible que personne ne puisse rendre compte de ça car c’est assez incroyable ! Pour donner une idée, c’est un peu « La Cafetière » de Gautier mais sans cafetière et sans tableaux qui s’animent, c’est autre chose… et fantastique aussi, d’une autre manière !

proposition n° 21

Dans le trou du rouleau de scotch, dans le sens des aiguilles d’une montre : trois ou quatre tiges plongeantes de bignone, grappes de sept à huit fleurs rouge chacune — celles au bord de la pergola éclairées par le soleil se déclinent en plusieurs nuances de rouge orangé ; les larges feuilles vert foncé du sycomore, un bout de la première branche et le tronc écorcé vif et moussu par endroits se grise et se dore au soleil ; de fines branches à feuilles vert tendre dépassent de l’échelle ; le dossier d’une chaise en bois, un bout de table sur lequel reposent des livres épars dont un « Librio » dont on aperçoit le titre Fées, sorcières ou diablesses et une édition scolaire des Essais de Montaigne, un vase en verre retourné sur le quel est posé un galet gris et blanc de la Durance — des rameaux feuillus en relief sur le vase se dressent à l’inverse des branches de bignone ; le montant vertical de la pergola entièrement vert de feuilles et au fond le lierre sur le mur et la tondeuse au couvercle noir et bleu vert et deux pinces rouges maintenant le fil d’alimentation de l’essence aux tubes rectangulaires servant de poussoir. La table en bois foncé avec des taches de lumière filtrée par le jasmin au-dessus de la pergola, trois chemises très colorées — sur le dessus un collage maison avec des fleurs et fruits jaunes et violets et dans l’extrémité inférieure, les baigneuses de Aha oe feii ? de Gauguin découpées — recouvertes par une boite de 12 feutres et un téléphone portable dans son étui noir ; une boite de camembert Président, peinte en bleu et vert — peinture délavée par la pluie — avec des collages indescriptibles où l’on croit reconnaître un motif de Miro et cette mention collée sous le rectanle rouge de Camembert : « un soupir qui dure ».

proposition n° 22

Le bord coupant du plateau de verre sur lequel est posé un cahier de petit format sur lequel on tente d’écrire ; devant soi, quelques étagères avec des flacons miniature d’échantillons de parfum mais aussi des livres de poche sur lesquels les yeux glissent mais ne s’attardent pas ; la chambre mansardée, recouverte de toile de jute bleue – un bleu bleu – et l’immense vasistas donnant sur le ciel ; le lit une place, la penderie secrète qui renferme des vêtements suspendus mais également une autre porte s’ouvrant sur le reste du grenier, non aménagé ; il y a un interstice en bois dans lequel on peut glisser un ou deux cahiers, sur lesquels l’adolescence en question en révolte se déverse, cahiers qu’on oubliera plus ou moins volontairement au déménagement ce que l’on regrettera bien plus tard, bien plus tard.

proposition n° 23

Un premier, encore une fois sur le pont, du côté de la piscine — celle construite dans les années 70 qui ne s’appelle pas encore « Centre aquatique » et dans laquelle elle s’entraîne pour l’épreuve de natation du bac avec l’une des sœurs L. et pour laquelle il faut faire deux longueurs en deux nages différentes en une minute pour avoir une bonne note — rectangle gris clair sur pelouse vert printemps longeant l’Oise gris brun doré. En bas de la rue Basse de la Vallée, l’épicerie des parents de la meilleure copine de 4e et 3e dans laquelle on va rarement, jouxtant le bar-tabac, le Lutétia, où l’on ira rarement également. Un deuxième, du bas de la rue Nationale, maintenant, on soupire à l’idée de grimper, même avec ses bonnes jambes de marcheuse trotteuse. Seule, la boulangerie à côté de la Banque de France présente un petit intérêt pour l’enfance sucrée de sucreries en tous genres. Un troisième, en haut de la rue Nationale, le photographe Latarse, un Familistère — elle y vole un carambar consommé tordu coupable que va-t-il se passer ? les jours passant et aucun châtiment divin ne survenant le doute commence à se distiller — une autre boulangerie dont on ne se souvient plus du nom de famille — on dit qu’on va prendre le pain chez Drevet ou chez Anquetil. Un quatrième, du CES — à l’époque on met des points entre les lettres du sigle Collège d’Enseignement Secondaire — si on a un vélo on sort par le grand portail, sinon par la petite porte. Ensuite, on prend à droite — si on va vers Persan — par le petit escalier qui débouche au milieu de la rue Nationale, mais le plus souvent on prend à gauche et on longe le collège puis la maternelle et la poste, en face des maisons assez rouges en brique meulière des portails en fer forgé peints en blanc ou en vert. Un cinquième point de focalisation serait le 1 rue Louis de Mazade, en face des vitres de la menuiserie de l’associé du père à l’intérieur de laquelle ça sent bon la sciure de bois dans un bruit de dentisterie désagréable, et à gauche les bureaux de la future entreprise du père. Les bâtiments détruits, le père construira la nouvelle maison des grands-parents. Loin, loin en arrière.

proposition n° 24
printemps 1963

L’enfance joue avec sa chienne. La chienne de l’enfance est plus coopérative et plus drôle que ce poupon dormeur qu’on appelle Ta petite sœur et qu’il ne faut pas réveiller et prendre dans ses bras avec précaution. Dans l’herbe, derrière les rosiers il y a ce grand bâtiment vitré à mi-hauteur, le domaine du père. La pompe à essence pour les camions. Les camions. Le son vrombissant tournoyant rappelle celui des insectes mais des insectes qui peuvent trancher net un doigt voire un bras. C’est déjà arrivé.

novembre 1970

On lui bande les yeux avant de sortir de la maison. Elle devine en face la menuiserie, la pompe à essence et les bureaux à l’abandon. On la tient par la main de chaque côté et on la fait bifurquer à droite. On se dirige vers le chantier de la nouvelle maison, presque terminée. Une fois la butte escaladée, on la guide à l’étage — les murs vides résonnent comme une caverne — on la fait asseoir, lui pose les mains sur quelque chose de lisse, lui enlève le bandeau des yeux : un piano noir.

hiver 1975

Une nouvelle maison — toute blanche et toute jolie — pour les grands-parents à la place des anciens bureaux de la menuiserie (qui n’existe plus depuis longtemps). Persan, c’est fini —l’autre grand-mère y habite encore mais on n’y va pas souvent. On a juste à passer par le garage et une trentaine d’enjambées on y est. La maison bourgeoise de la rue Louis de Mazade a été vendue, on ne la voit plus que de l’extérieur. Les nouveaux propriétaires ont gardé le portique et la balançoire mais les rosiers sont chétifs.

1983

Dans l’ancienne maison des grands-parents, c’est la sœur de l’enfance qui y habite provisoirement avec son compagnon puis leur fille — le grand-père est mort et la grand-mère vit désormais dans le sud, comme les parents — les rires et la musique de la jeunesse qui s’amuse. En face, la maison de la petite enfance n’a pas changé. Une nouvelle famille y habite — lui est flic mais elle on ne sait pas — et les rosiers jouxtent l’allée latérale. La maison sur la butte a été vendue et fermée. On a laissé les cahiers et journaux intimes dans la cachette du grenier.

(Plan Local d’Urbanisme – UPS14315 – Rapport de présentation du 10/03/17 – Extrait de la page 86 « Le patrimoine vernaculaire de la commune » : « Au-delà d’éléments bâtis remarquables, c’est également certains ensembles de maisons liées à un parc qui font l’identité remarquable de certaines rues de Beaumont sur Oise, notamment la rue Paul Béjot »).

La photo de la maison rue Louis de Mazade prise en contre-plongée accentue l’aspect imposant des pignons sur rue — la façade est invisible de la rue — les volets des cinq fenêtres sont fermés. On ne voit pas les piliers de béton armé imitation granit — érigés dans les années 1960 — pour encadrer le portail en fer forgé noir. Pour les voir ainsi que la petite maison des grands-parents — avant d’abriter la sœur de l’enfance —, on a recours à Google Street View — on continue jusqu’à la rue Michelet mais la maison au piano est floutée, on ne voit que la haie de thuyas. On reste un long moment à se balader virtuellement dans la ville de l’enfance. D’un coup sec, on referme le couvercle sur le clavier.

proposition n° 25

Peut-on vraiment parler de façade quand aucune entrée ni porte principale ne donne sur la rue. Est-ce que consulter Wikipédia précisera les choses une fois pour toutes —pourquoi une fois pour toutes, pourquoi pas une fois — c’est-à-dire cette question de vocabulaire. Cette façade latérale — le pignon non sur rue par opposition au frontispice avec sa porte principale — donnant sur la rue Louis de Mazade serait donc une sorte de trompe-l’œil. Car après tout qui pourrait s’imaginer une absence de porte derrière la haute haie de thuyas. Pourquoi ne dit-on plus vue, par analogie au visage et au corps humain comme dans l’expression vis-à-vis. Pourquoi ce visage sévère, élégant, intimidant, hautain et fermé comme les pierres qui le composent, souligné de deux liserés rouge brique. Est-ce qu’elle s’est jamais fait refaire la façade — fait refaire c’est pas un peu lourd —, la maison de la rue Louis de Mazade. Est-ce que l’enfance s’est posé ces questions extérieures à son monde intérieur. Par exemple, a-t-elle pris du recul sur le trottoir, au niveau du garage de l’autre fausse façade de la maison en vis-à-vis pour voir la maison sous un autre angle, comme celle d’une maison biscornue à souhait, une maison de cinéma, une belle maison somme toute. Pourquoi ne sait-elle rien de cette maison et de ceux qui l’ont habitée avant après elle. N’a-t-elle pas appris que le Comment est souvent plus intéressant que le Pourquoi même pour les maisons et leur architecture et leur place dans la ville et que n’y connaître rien n’est ni une excuse ni un tremplin mais un point de départ — ou de retour — diablement intéressant — nota bene : se poser plus tard la question de l’intérêt du diable. Non, vraiment, est-ce qu’elle ne voudrait pas faire un petit effort pour aller jusqu’au bout du questionnement les vingt minutes passées à regarder cette vue du passé.

proposition n° 26

Le piétinement de la ville. De concept – elle n’en connaît pas le mot – d’abord appréhender celui de la foule, de la sensation d’étouffement par le haut de tous ces adultes qui ne vous voient pas, qui furètent à l’affût de la bonne affaire de la bonne taille la bonne couleur, car ici – chez Tati – le prix n’est pas un problème, les enfants qui traînent dans les pieds non plus mais pour l’enfance, c’est un désagrément si intense – et la main tenaille de la mère qui l’entraîne vers le bac à T-Shirts – qu’elle retire sa main, s’assied à même le sol et se met à hurler qu’elle veut partir d’ici et ça fait comme un grand silence autour d’elle et après la mère la prend par la main et on sort. Mais Tati n’est pas la ville. Même pas Paris à l’époque, réduit à la Gare du Nord, le Tati de Barbès et le dentiste dans une rue du même quartier – que des choses qu’on aimerait fuir – si c’est ça la ville, non. New York juillet 1983 en revanche c’est peut-être là qu’il faut rechercher l’idée de la ville. La verticalité bien sûr (on n’a pas encore lu Céline ni Senghor), la danse et le spectacle (Broadway – les studios et les cours de danse car on est d’abord là pour ça pour progresser) et la marche (Greenwich village) et les trottoirs qui fument (sud de Manhattan) et ce cou si souple et si mobile se pliant en arrière oscillant sur les côtés et se mettant au service des yeux et du regard invité partout, le concept de ville passe par les tennis à la semelle trop fine et qu’on use en à peine une semaine passée dans la ville qu’il faut en acheter une autre paire, cette effervescence et ce mouvement et ce flux perpétuels et la sensation d’en faire partie de faire corps avec les autres corps, oui il y aurait quelque chose comme ça. La ville ne se conçoit pas sans un corps vivant. En résumé, la ville est un corps immense avec plein de corps dedans qui circulent comme du sang bien rouge.

proposition n° 27

Arriver n’est pas revenir sur ses pas. On peut revenir de tout sans jamais arriver —on a failli écrire y arriver et la question du y est capitale — et il est nécessaire d’arriver quelque part surtout pour l’enfance qui n’en peut plus. Elle arrive donc dans une gare — trois gares successives pour être plus précise comme autant de sas de pression/décompression successives retardant l’échéance ; d’abord, une grande gare, par exemple la Gare de Lyon avec de plus en plus de halls — et quand quelqu’un vous attend il faut bien en préciser le numéro, la voie ne suffisant plus — la verrière aux volatiles, le piano sur lequel quelqu’un joue une mélodie qui ne mange pas de pain — et ne fait pas de miette pour les pigeons bien gras nourris aux sandwiches bien gras des différents lieux de ravitaillement dûment monnayé —, aucun siège libre — de toute façon on ne s’y attarde pas, on doit rallier une autre gare, par exemple la gare du Nord. Cette deuxième gare — fréquentée pendant une vingtaine d’années, grise, humide et un rien malsaine avec un léger dépôt de salpêtre sur les murs de la mémoire — retrouvée déjà plus claire et rénovée il y a une quinzaine d’années lors d’un voyage à Amsterdam — est traversée encore plus vite que la première, l’enfance frôlant des ombres claires au visage renfrogné. On arrive à la gare d’arrivée — juste avant le terminus de Persan-Beaumont. On espère sans trop d’illusion le lilas à profusion au bord du quai — avec le changement climatique qui sait, mais non en février — on s’achemine vers le passage à niveau avant de se raviser — on traverse les deux voies comme avant — c’est encore plus interdit qu’avant mais tant pis on est seule. On prend le petit portillon comme une nostalgie qui grince un peu. Le parking — a bien grandi — vous ramène à la froideur et l’objectivité requises. Vous êtes arrivée.

proposition n° 28

Un déplacement à pieds chaussés, donc. Ni voiture, ni tapis volant – déplacement bien trop rapide du corps immobile pour le merveilleux de la narration – et les pieds sont bien chaussés – pas d’escarpins qui font les jambes jolies mais pas reconnaissantes – commencent leur chassé-croisé de 55 à 60 centimètres sur le mal-nommé trottoir. Les yeux caméra travelling latéral sautillant ou tournés vers le sol et l’intérieur du soi ou encore yeux un peu vitreux du présent vers le passé. On ne sait pas si choix il y a, toujours est-il que pour ce déplacement-là, les traits des yeux sont perpendiculaires à ceux des pieds. Ils guettent le point de jonction entre non-ville et ville. D’abord des maisons de pierre et de brique à portail et chien aboyeur, des lotissements de pavillons moyens et désolants, quelques nouveaux immeubles de peu d’étages de peu d’intérêt, et des places de parking en épi au blanc bien blanc. Les yeux capitulent, les pieds continuent, trouvent leur rythme. L’enfance les force à ralentir – talon droit au sol coussinets orteils droits précaire équilibre d’échassier débutant pied gauche prenant le relais sans hâte sans à-coups le tout une neuvaine de fois – avant de se lasser et de faire exactement l’inverse, dans une accélération progressive et maîtrisée jusqu’à s’essayer à courir un temps… Du haut des fils électriques, des oiseaux circonspects l’observent. Elle leur demande s’ils veulent sa photo et redevient grande un moment. C’est une vieillarde maintenant qui ne se pose plus la question de la limite de la ville, du déplacement de ce qui n’est pas encore la ville dans la ville, de son déplacement sur le mal-nommé trottoir. La ville lui entre dans les pieds avant les yeux. Elle se sait en ville puisqu’elle y vit sans à-coups. Elle en sortira les deux pieds devant, a-t-elle coutume de dire. Plus de place dans les cimetières de la ville.

proposition n° 29

Il a un collant et un justaucorps rouges, des cornes sur la tête et un enfant sur les épaules. Il se déplace très lentement, les yeux baissés à l’endroit où il va poser le pied. L’enfant aussi a des cornes sur la tête. L’enfance a peur – a posteriori puisqu’elle n’est pas encore née — elle n’est pas la seule, Ha ! c’est la syllabe aspirée en même temps que le souffle retenu des badauds assemblés sur la rive gauche de l’Oise qui frémissent devant le spectacle du diable et du diablotin vacillant sur le fil de 120 mètres tendu entre les deux rives, 14 mètres au-dessus de la rivière. Le funambule rétablit l’équilibre à l’aide de la perche qu’il tient entre ses mains, l’enfant semble confiant. Le plan suivant montre Jean Gabin au milieu de la foule, tête inclinée en arrière, yeux plissés et levés vers le fil, la main en visière pour ne pas être ébloui par le soleil. On ne sait pas que le funambule s’appelle Fabien Traber, que l’enfant est son frère. On saura bien des années plus tard que la scène finale de « Chiens perdus sans collier » de Delannoy aura nécessité quatre jours de tournage. On apprendra plus tard que Jean Gabin – qui a vécu non loin d’ici – plaisantant avec les figurants a vu le pont détruit pendant la guerre. La mère de l’enfance et sa copine Jacqueline, passant à vélo sur le pont dont on aperçoit deux des piliers, s’arrêtent un moment pour tenter d’apercevoir Dora Doll. Le grand-père cheminot – mécanicien sur une Pacific 231 – aura l’occasion d’approcher Jean Gabin lors du tournage de « La Bête humaine » – il le trouvera antipathique. En voyant le film plus tard plus d’un demi-siècle plus tard, l’enfance s’étonnera de ces enfants déjà adultes et surtout de cette scène où la mère du diablotin est jouée aux cartes par deux hommes qui ne lui sont pas indifférents. Dora Doll/Mme Lecarnoy semble aussi indifférente que joyeuse : quel que soit l’homme qui la gagnera, qu’on lui retire son fils ou qu’on lui rende semble glisser sur elle comme l’eau de la rivière sur le lit de l’enfance.

proposition n° 30

Revenir. Rentrer. Sourire. Se forcer à ne pas partir trop tôt. Forcément partir trop tôt quand même comme chaque année. Se forcer à avoir un sourire sur la face qui le fasse pas trop. Avancer dans la salle des profs. Serrer des mains, les dents aussi. Ouvrir la bouche pour les banalités habituelles. Convenir cependant qu’on est heureux de retrouver quelques têtes. Faire la bise et des compliments sincères sur certains hâles et jolies robes. Se taire parfois mais avec le sourire. Se diriger vers le café et les croissants. Y renoncer. Sortir pour une bouffée de silence et solitude. Rentrer de nouveau dans la grande salle de réunion pour la grand-messe. Écouter le discours du nouveau principal. Applaudir les nouveaux arrivés présentés. Noter quelques mots sur le petit carnet et des chiffres – statistiques excellentes au brevet cette année – poursuivre les efforts. Entendre qu’il n’a pas été facile de respecter les vœux de chacun et chacune, chacun et chacune souhaitant avoir soit son mercredi matin soit son vendredi après-midi. Recevoir la pochette de rentrée et le nouvel emploi du temps en contenant un léger tremblement de la main. S’apercevoir que les vœux n’ont été que partiellement respectés – on se demande si on aura une année le vendredi après-midi complet. Se plaindre avec la prof de musique du bruit dans la salle et se dire que c’est ça le pire, à chaque rentrée, supporter le bruit – bavardages profs aussi éprouvants que ceux des élèves – et ça va de mal en pis et l’enfance qu’on perd avec tout ça, l’enfance.

proposition n° 31

Les morts raffolent des herbes folles. Laissez-les prendre le dessus sur les allées et entre les sépultures pour ceux et celles qui n’habitent plus, pour les en allés. L’enfance lit l’épitaphe sur le livre de granit. Elle avance au milieu des herbes et des fleurs de pissenlit. La voici maintenant chez l’épitaphiste – qui fait office aussi de gardien de cimetière en attendant le nouveau. C’est un géant roux, dont l’œil bleu pétille de malice et de joie en voyant l’enfance à sa porte. Elle vient faire sa commande pour quand elle ne sera plus et lui demande s’il faut verser des arrhes. Ça dépend, dit le géant, ça dépend de ce que tu veux. Elle veut des lettres blanches sur un livre noir qui brille autant que celui de la tombe là-bas. L’épitaphiste précise qu’il ne s’occupe pas du support des phrases mais seulement des phrases elles-mêmes et que pour la pierre il faut aller voir le marbrier. Mais peut-être est-elle un peu trop jeune pour s’occuper de ces choses-là. Non, lui répond-elle, elle sent l’enfance mourir à toute vitesse et elle a tout bien pensé, tout bien réfléchi. Elle veut que l’on inscrive sur le livre de pierre noire : « Elle joue à cache-cache, comptez jusqu’à 277 et commencez à la chercher ». Ainsi, ceux qui viendront se recueillir sur la tombe de l’enfance, n’auront pas le temps d’être tristes. Pas d’ange au moins, se dit l’épitaphiste, pas de Notre cher petit ange parti vers le ciel. « Retenez-vous de pleurer car où vont les pleurs se nicher à votre avis ? Et oui, chez nous ! » propose-t-elle encore. Il la complimente et loue son originalité. Pas d’arrhes pour l’enfance, lui dit-il, surtout quand elle fait tout son travail. Je note ton épitaphe sur mon registre. Reviens me voir si tu changes d’avis. Satisfaite, l’enfance serre la main du géant puis traverse la ville des morts, sérieuse comme une papesse.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 11 septembre 2018.
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