Benjamin Revol | Traverses

« construire une ville avec des mots », les contributions

proposition n° 1

Le pied ayant franchi la porte de l’avion, l’aéroport est soudainement apparu, difforme, à travers les fenêtres teintées de la porte d’embarquement. Certains passagers se dépêchaient vers leurs correspondances, d’autres allaient récupérer leurs valises avant d’aller attraper un bus ou de monter dans la voiture de leurs proches, le personnel répétait encore une fois, à la lettre, la chorégraphie présidant aux procédures de débarquement et d’embarquement, le soleil brillait et le ciel était d’un bleu sans nuage et tout le monde souriait et était détendu car la vie s’écoulait selon son cours sans interruption… mais pour lui c’était la fin.

[proposition n° 2->210#2

L’autoroute longe le large lit du cours d’eau presque à sec. Les galets se succèdent jusqu’à l’horizon. Derrière les barrières de péage, le pont enjambe la rivière disparue et permet d’aller vers la petite ville qui se tient loin vers la droite, et se répand sur la colline et la vallée. Celle-ci est recouverte d’une chape de champs. Les terrains agricoles exercent une telle pression sur la nature sauvage que celle-ci, toute comprimée, pousse en hauteur et par poches éparses comme des grappes de tumeurs, sur leurs frontières.

[proposition n° 3->210#3

L’autoroute longe la nationale, et ensemble, elles descendent la vallée jusqu’à l’horizon. Sur le bord de la nationale se trouvent quelques villages, habitations isolées et zones industrielles, cernées de terres agricoles où sont produits certains fruits et légumes. Au milieu de ce tableau surgit une masse noire, immanquable et pourtant invisible. Là, pas d’habitations, pas d’agriculture, pas de routes, pas de traces de vie si ce n’est ce tapis verdâtre fait d’arbuste et de buissons desséchés et noircis à force d’engloutir le soleil ardent.

[proposition n° 4->210#4

La toute petite ville disparait rapidement lorsque l’on continue sur la départementale qui la traverse. En quelques minutes, la place, la poste, le collège, la maternelle, le Carrefour market, la maison de retraite, la zone artisanale et industrielle, les champs, les nouveaux lotissements et les hameaux son déjà loin. Alors c’est la colline. Le route serpente au cœur d’une forêt sans que l’on puisse voir ni d’où elle vient, ni où elle se dirige. On ne voit que le feuillage des arbres, la route et le ciel. Les virages se succèdent avec assez d’intervalle pour bercer les passagers et très vite le souvenir de la toute petite ville s’est dissout dans la conscience et il n’en reste qu’un substrat.

[proposition n° 5->210#5

Il faut gratter un peu la mémoire et regarder entre les bâtiments neuf puis plisser les yeux et alors on verra des fontaines et des lavoirs, rues couvertes de fientes de pigeon où les chats et les vieux restent à l’ombre, des trottoirs défoncés, des lourdes portes en bois, des persiennes et des persiennes et des persiennes, des fils à linges où du linge qui sent le linge frais est étendu au soleil, brisant le silence de midi de la marmaille dévale la vieille rue un ballon à la main et va jouer au foot sur la place du village, puis le kioske, puis la vieille église rénovée, puis le château et la piscine et le collège et la poste et les bars qui qui se jouxtent d’un bout à l’autre de ce qui n’est pas plus un village mais encore une ville.

[proposition n° 6->210#6

Beaucoup de noms de lieux ici sont communs à la plupart des villes. D’autres, en revanche, sont obscures car ils sont si particuliers, si spécifiques, si individuel, que leur origine s’est perdue au fil de leur transmission et malheureusement même la deuxième page de recherche Google ne nous apprend rien sur eux, ainsi l’on a : le stade Giai-Miniet ; les bois des Galfard ; le Tholonet ; la ferme Véran ; la route des Padiquettes (épelé phonétiquement, je ne l’ai jamais vu écrit). Autant de lieux sur lesquels on trouve peu d’informations en dehors de l’expérience des indigènes qu’ils virent naître, grandir et mourir.

[proposition n° 7->210#7

Il est étrange comme, grandissant dans un patelin délabré, je rêvai toute mon enfance de neuf. De routes neuves, de trottoirs neufs, des rues neuves avec des façades neuves et d’une école neuve avec des tables neuves et des livres neufs (pas pour apprendre bien sûr, non, seulement pour vivre dans du neuf), mais aussi d’un parc neuf, un stade neuf avec une pelouse neuve etc... Je vivais par et pour le besoin du neuf et dans l’aversion de l’ancien. Puis je suis parti et je suis revenu. Qu’elle ne fut pas ma surprise lorsque je constatai que pendant mon absence, ils avaient tout refait. Tout. Tout était neuf et je ne reconnaissais plus rien. Ils n’avaient gardé que les noms mais les avaient changés d’endroit. Si bien que lorsque j’accompagne ma mère au marché et en profite pour lui raconter certains récits de mon enfance à mesure que nous traversons les endroits où ils s’étaient produits elle m’interrompt à chaque phrase. « Non c’est pas possible, ceci n’était pas là mais là-bas et ça ils l’ont mis derrière cet autre machin. » Mes récits ont perdu toute leur réalité. L’école est devenue une gendarmerie, la gendarmerie une bibliothèque, la bibliothèque une médiathèque, les terrains vagues des immeubles et la forêt des terrains vagues, temporairement, avant de devenir des lotissements. Le neuf tant désiré est arrivé avec vingt ans de retard. Me laissant un goût amer de dépit, non pas contre le neuf, les gens l’avaient bien mérité, mais plutôt parce que je me sens doublement spolié : je passai mon enfance à dénigrer mon village et à le rêver en ce qu’il n’était pas, et maintenant que j’assume son état et que je suis prêt à l’accepter comme part intégrante de moi-même, il a disparu.

[proposition n° 8->210#8

Il pleut et c’est de sa faute. Ça fait un moment qu’il pleut, lui dit-on. On a jamais vu ça, quel printemps de merde, on ajoute. Là où il était, avant de revenir, c’était le contraire. Une chaleur peu commune avait étonné tout le monde, tout le monde sauf lui. Il ne connaissait pas particulièrement la météo locale et s’en foutait complètement, mais lui avait attendu, désiré, rêvé, anticipé cette chaleur si fort qu’elle s’était déplacée d’un continent à l’autre. S’il avait su que son impatience dérèglerait tout... Cependant, il était soulagé de constater que personne n’avait remarqué que c’était de sa faute. Les gens se contentaient, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique de remarquer à quel point cela n’était pas normal. Ils levaient les yeux, secouaient la tête et reprenaient le train-train. Mais lui savait. Après tout, le beau temps était l’unique raison qui lui rendrait le retour supportable. Il s’était imaginé la belle saison dans ses moindres détails, c’était la saison où la peau se découvre, où l’on est constamment grisé, les sens sollicités de toutes parts, où le sang coule paresseusement le long des veines comme de la sève épaisse de pin. Mais voilà, il avait anticipé son retour tellement fort que la belle saison était venue directement à lui, juste avant qu’il s’en aille, et maintenant, tout le monde lui compris, était privé de soleil.

[proposition n° 9->210#9

Depuis la chambre obscure, confinée, douce et fraîche, on peut, la tête dans les oreillers, le corps entortillé dans les couvertures, se laisser bercer par les bruits de la nuit. Le silence se fait entendre, puis sa propre respiration et ses propres mouvement, puis un moustique qui rôde et s’en va on sait-où mais on s’en fout pourvu qu’il ne revienne pas et alors le silence revient, longtemps, longtemps, une voiture passe dans le chemin du quartier, le vent agite les arbres qui grattent aux volets, et le silence resurgit, ensuite, deux chats ont choisi l’endroit sous la fenêtre pour se battre, ça miaule et ça miaule et ça se chamaille puis le silence revient pour de bon cette fois. Vient ensuite le soleil qui se lève, il y a les oiseaux, quelques voitures qui descendent le chemin, un bruit sourd de talon contre le carrelage indique que la mère se lèvent, puis le bruit des toilettes et du lavabo avant celui de la cafetière, les oiseaux piaillent accompagnés, de ci de là, par quelques chiens plus ou moins loin, et le silence ne reviendra pas avant une dizaine d’heures, mais cela ne fait rien, on peut toujours se retourner, enfoncer la tête un peu plus dans les coussins et se rendormir. On a le droit, car on souffre terriblement du décalage horaire.

[proposition n° 10->210#10

Le disque de la meuleuse touche la rembarde et fait exploser la calamine, réduit en poudre la rouille et les deux se mélangent à l’air et se répand, alors, cette odeur unique. Du point de contact s’échappent un bouquet d’étincelles qui se meut comme un feu follet et ajoute au nuage de rouille une odeur lourde de fer brulé qui bouche les poumons.

Mon père me dit de rester calme et de maintenir le garde-corps droit. Certes, mais le fer déjà chauffé à blanc par les rayons du soleil de midi, devient alors, à la suite de la soudure et du polissage, presque en fusion. Aussi, je tiens une partie particulièrement rouillée et le contact entre la peau de mes mains et la rouille correspond exactement à celle entre la muqueuse de mon nez et le nuage de rouille. Je regrette de n’avoir pas mis la paire de gant que j’ai dans la poche arrière de mon bleu mais mon père, lui, n’a pas de gants.

J’ai la bouche complètement sèche. À tel point que j’accueille volontiers les gouttes de transpiration qui me coulent le long du visage et me finissent dans la bouche dont les différentes parties se sont transformées en une pâte ferrugineuse. Ma langue s’est solidifiée, mes dents ont fondu, mes gencives sont gercées et j’ai beau essayer de saliver et de cracher tout ce que je peux mais j’ai toujours ce goût de rouille dans la bouche. « Eh pourquoi t’as pas fermé la bouche, idiot-bête, me demande mon père ? Eh comment je fais pour respirer moi ? J’ai le nez complètement bouché à cause de la meuleuse ! » Ce à quoi il répond par un éclat de rire.

[proposition n° 11->210#11

Sur le parking il y a souvent quatre ou cinq voitures, une combinaison de familiale, SUV, sportive, utilitaire, 4x4, de tous âge et toutes marques. Il n’y a personne à l’entrée car l’accès est automatisé. Il faut utiliser un badge. On peut y venir n’importe quand, mais la plupart des usagers y viennent tous à la même heure. C’est une petite salle de sport dans une toute petite ville. La clim contient l’odeur de transpiration et la musique les grognements, le bruit des disques et des barres, les bribes de conversations entre deux sets et le bruit des tapis de course. On y vient, on fait le tour et dit bonjour à tout le monde, on reprend une conversation de la veille ou on entame celle du lendemain puis on commence l’entraînement. Cependant, ce n’est pas parce que le patron n’est pas là qu’il n’est pas présent. Deux caméras surveillent la salle. Et gare à celui qui part en dernier et oublie d’éteindre la clim, la musique et les lumières.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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