Vincent Tholomé | Terrasse

« construire une ville avec des mots », les contributions

prend généralement, ces jours-ci, son petit déjeuner tôt le matin en terrasse, à l’arrière de sa maison, voudrait bien le faire aussi tout l’hiver, doute qu’il y parviendra, tentera tout de même de le faire, sous trois couches de pulls en laine et dix-huit bonnets faits maison. sinon : on peut le lire, entendre et voir sur le web, par exemple, avec ses amis Maja Jantar et Sebastian Dicenaire, ou encore avec les grands improvisateurs de Babils, ou plus
proposition n° 1

lui, déjà prêt, retrouvant alors la terrasse en bois, dès le matin, préférant la devanture du bar hôtel, légèrement en surplomb de la route, au confort de la salle du petit déjeuner, à ses tables rondes couvertes de nappes blanches en coton rêche et propre, fuyant, en quelque sorte, bien que discrètement, le petit déjeuner, l’inévitable petit déjeuner et son flot de questions, ses conversations inévitables de petit déjeuner, gravitant, même à demi-mots, autour du drame, inévitablement autour du drame, comme s’il allait de soi, naturellement de soi, d’aborder, dès le petit déjeuner, dès le premier jour, le drame, « comme s’il fallait évoquer le drame », pense-t-il, pourrait-il penser, « était inconcevable d’être ici, de se poser ici, sans évoquer le drame, sans penser au drame, sans penser drame », pense-t-il encore, laissant derrière lui la salle du petit déjeuner et ses inévitables conversations, retrouvant, pour ainsi dire, la rue et les arbres de la rue, les hauts palmiers chahutés par le vent, les quelques voitures automobiles, s’installant, une assiette blanche, en porcelaine, dans une main, une tasse blanche, en porcelaine, dans l’autre, à une table, ronde, de la terrasse, la seconde à main gauche, adossée à la devanture, la vitrine du bar hôtel, prenant son petit déjeuner seul, ses oeufs brouillés et ses tranches de bacon, son pain, seul, loin du drame, en quelque sorte, n’arrêtant pas d’y penser pourtant, le drame lui revenant, une fois de plus, en tête, tandis qu’un serveur du bar hôtel l’interpelle, lui rappelle qu’il ne faut pas sortir ainsi sur la terrasse en bois, une assiette et une tasse blanches en main, parce qu’il n’est pas prévu que l’on sorte ainsi sur la terrasse en bois, parce qu’il y a une salle confortable à l’intérieur du bar hôtel, et qu’il est préférable que l’on prenne, le matin, le petit déjeuner, dans la salle confortable du bar hôtel, « parce que le bar hôtel ne comptabilise pas, d’emblée, dans la facture, les petits déjeuners », dit le serveur, et qu’il est plus aisé, pour les serveurs du bar hôtel, de comptabiliser les petits déjeuners si tous les clients du bar hôtel s’installent dans la salle confortable du bar hôtel, dit-il encore, tandis qu’il pose, malgré tout, son assiette blanche sur la table, tandis qu’il ne rentre pas, ne fait pas demi-tour, ne revient pas à la salle confortable du petit déjeuner du bar hôtel, préférant, dit-il, s’installer dehors, sur la terrasse en bois, légèrement en surplomb de la rue, « à deux pas des palmiers », dit-il, « du bruissement des palmiers », promettant de remplir sa fiche, correctement sa fiche, une fois qu’il aurait terminé son petit déjeuner, ses oeufs brouillés et son bacon, « mon café noir, etc. », dit-il à l’homme, au serveur l’interpelant depuis le bar, le hall d’entrée de l’hôtel servant de bar, le laissant faire, alors, le laissant prendre place, seul, sur la terrasse en

proposition n°2

... tant et si bien qu’il faudrait revenir, revoir, au moins une fois dans la vie, terrasse, légèrement en surplomb, tant terrasse en bois, légèrement en surplomb, légèrement au-dessus de la rue, surplombant de deux marches en bois la rue, occupe régulièrement la place, toute la place, tant et si bien qu’on ne voit plus rien d’autre, terrasse en bois, légèrement en surplomb, surplombant, de ses deux petites marches en bois, rue, très large à cet endroit, parfaitement macadamisée, entretenue avec soin, des camionnettes chinoises, deux, charriant le gravier chinois, charriant le bitume chinois, s’arrêtant régulièrement à hauteur de terrasse mais de l’autre côté de la rue, des camionnettes chinoises, comme stipulé sur les portières, prêtées par la Chine, offertes par la Chine, les autorités chinoises offrant les routes et les rues, offrant le macadam, entretenant avec soin les routes et le macadam, se gardant bien, pourtant, de parquer ses camionnettes de ce côté-ci de la rue, comme s’il fallait préserver terrasse et ce côté-ci de la rue, comme s’il fallait tenir à distance, théoriquement à distance, symboliquement à distance, le bitume et son odeur, comme si quelques mètres, la largeur d’une rue, même large, pouvaient, à eux seuls, faire barrage, préserver terrasse et ses tables de l’odeur, de sorte que des camionnettes, chinoises, deux, chargées de gravier chinois et de bitume chinois, s’arrêtent régulièrement de l’autre côté de la rue, l’une derrière l’autre, en face de terrasse en bois du bar hôtel, de sorte qu’elles sont visibles, bien visibles, depuis terrasse en bois du bar hôtel, de sorte que, depuis terrasse en bois du bar hôtel, on peut lire, inscrit en bleu-vert plus foncé, sur les portières bleu-vert nettement plus pâle, « offerte par la Chine », comme s’il fallait que tout cela soit visible et lisible, comme si quelqu’un, quelque part en Chine, dans un bureau de Chine, une sommité chinoise, avait, un jour, une fois, décidé que tout qui prendrait place sur terrasse, s’assoirait sur terrasse, face au lac, devait lire « offerte par la Chine », inscrit en grand sur les portières bleu-vert de camionnettes chinoises chargées de gravier et de bitume chinois, parquée devant un lac immense n’arrêtant pas de miroiter de l’autre côté de la rue, au-delà de la rangée de palmiers, géants et bruissants, puis au-delà de la pelouse, parfaitement taillée, dans les règles de l’art, si bien qu’il faut cligner des yeux, si bien que tout qui prendrait place sur terrasse, pensent les autorités chinoises, clignerait des yeux, tant soleil intense miroite intensément sur le lac, tant et si bien que n’importe qui prenant place sur terrasse en bois, fin d’après-midi, face au lac, détournerait les yeux, finirait par le faire, tant soleil aveuglerait tout qui prendrait place sur terrasse en bois face au lac, tant et si bien que yeux de n’importe qui prenant place sur terrasse en bois finiraient, un jour, par hasard, par lire, inscrite en bleu-vert plus foncé sur portières de camionnettes chinoises, bleu-vert, elles aussi, mais plus pâle, nettement plus pâle, l’inscription « offerte par la Chine », parfaitement visible depuis terrasse en bois, depuis n’importe quelle table, pour peu que l’on fasse face au lac, pour peu que l’on prenne place face au lac, à l’immensité du lac, à l’affolante immensité du lac, pour peu que l’on ne perde pas pied devant le lac, l’affolante immensité du lac, judicieusement bordé de palmiers, géants et bruissants, si bien que la vue s’en trouverait comme brisée, rendant un peu plus supportable la vue du lac, les lignes verticales des palmiers venant comme briser la vue du lac s’étendant, quant à lui parfaitement horizontal, sur des dizaines de kilomètres, à gauche comme à droite de terrasse en bois du bar hôtel, comme s’il importait aux autorités chinoises de faire savoir, à tout qui, un jour, une fois, s’assoirait face au lac, que tout cela, rue, route et camionnettes, pan !, viendrait de

proposition n°3

et puis, zou et zou !, lui, ramassant, alors, de la table, ses cigarettes, son paquet de cigarettes et son briquet, quittant, alors, soudainement, la terrasse en bois du bar hôtel, en surplomb de la rue, descendant les deux marches, se retrouvant ainsi en rue, résolument en rue, en contrebas de terrasse, deux marches plus bas, puis marchant d’un bon pas en rue, son paquet de cigarettes en main, en direction du parc, des cours de tennis du parc, des hommes nu tête du parc, évitant, à peine un pied posé en rue, un taxi, jaune et noir, lancé à toute allure, tournant le dos, quant à lui, résolument, au parc, se dirigeant, à toute allure, dans l’autre direction, celle du carrefour, le chauffeur ne pouvant s’empêcher de klaxonner, de signaler à quel point la situation, celle d’un homme déboulant, toute allure, de terrasse, descendant toute allure les deux marches de terrasse en bois du bar hôtel, puis tournant sur la gauche, comme un fou, sans prendre garde au trafic, sans se préoccuper des taxis ou des camionnettes, des véhicules déboulant du parc toute allure, ou presque, ou déboulant du carrefour, leurs chauffeurs et conducteurs klaxonnant comme des fous chaque fois que quelqu’un, un âne ou un enfant, ferait comme un pas de côté, ferait mine d’empiéter, fût-ce un peu, sans le vouloir, sur la bande, la trajectoire empruntée par leurs véhicules, chacun, chacune, âne ou enfant, ou conducteurs, se prenant, pan !, comme un coup au coeur chaque fois que quelqu’un déboulerait, par inadvertance, devant un véhicule, le chauffeur ne pouvant s’empêcher, alors, de klaxonner une fois arrivé à hauteur de l’âne ou de l’enfant ou du type un peu malingre descendant l’escalier, les deux marches en bois de la terrasse en bois en surplomb du bar hôtel, signalant ainsi à quel point la situation, potentiellement mortelle, l’exaspère, lui donne, à lui, chauffeur de camionnette ou de taxi, un coup de sang, tant il a horreur, lui, chauffeur de camionnette ou même de taxi, de passer en rue la peur au ventre, tant l’exaspèrent les coups de sang, les coups au coeur, tant l’exaspère le fait qu’il puisse, lui, chauffeur de camionnette ou de taxi, accrocher, par accident, un âne ou un enfant, ou même un homme descendant, sans prendre garde, les deux marches en bois du bar hôtel, de la terrasse du bar hôtel, de sorte que le chauffeur de taxi, roulant en sens inverse, déboulant toute allure du parc, ne peut s’empêcher de klaxonner, de signaler à quel point la situation a failli, mais oui, tourner mal, tant le chauffeur de taxi, avant même d’être chauffeur de taxi, avant même d’être adulte, aura vu, sur cette route, des situations tournant mal, des ânes et des poulets renversés, des enfants et des vieillards renversés, des cageots de légumes et de fruits renversés, tant les ânes et les enfants installés au bord des routes, les poulets et les vieillards installés au bord des routes, ne prennent pas garde, tant les chauffeurs de taxi ou de camionnette ne prennent pas garde, roulant comme des fous sur les routes, tant il y a à faire, tant il y a des journées à remplir, remplissant, alors, leurs journées en roulant toute allure sur des routes bordées de petits fruits en vrac posés à même le sol, sur des nattes ou dans des cageots en bois, de sorte qu’il n’est pas rare qu’un taxi ou qu’une camionnette happe une cage en bois, un lapin dans une cage en bois, ou un poulet, ou un enfant, trottant sans prendre garde, sur un bord de route, dans la poussière d’un bord de route, ou un homme, imprudent, tournant brusquement à gauche, sans temps mort, sans prendre le temps de s’arrêter, après avoir déboulé, toute allure, d’un escalier, minuscule, deux marches, comme si, parce que nous serions le matin, il ne fallait pas prendre garde, pas prendre la peine de prendre garde, d’inspecter, méticuleusement, le trafic afin de s’assurer qu’aucun véhicule, taxi ou camionnette, ne roule toute allure, déboulant du parc, tandis qu’au loin, droit devant, résolument droit devant, dans le parc, dans les palmiers du parc, on entendrait des bruissements, on verrait des battements d’ailes, on ne pourrait que voir des battements d’ailes, tant il y aurait des battements d’ailes, tant il y aurait des dizaines de volatiles, bien sûr, des oiseaux, en bande de dix ou quinze, mais surtout des chauves-souris, essentiellement des chauves-souris, regagnant le parc, petit matin, les palmiers du parc, en bande de dix ou quinze, se houspillant l’une l’autre, se cherchant noise, chacune cherchant à se poser dans le parc, dans les palmiers du parc, chacune désirant prendre place, voilà, dans les palmiers du parc, chacune pensant, petit matin, que la meilleure place, petit matin, est dans le parc, dans les palmiers du parc, chacune cherchant la meilleure branche, la meilleure place possible, pour vivre, toute une journée, la tête en bas, l’homme, une fois descendues les marches, une fois la route rejointe, se dirigeant résolument à gauche, vers le parc, la sauvagerie du parc, le monstrueux ballet du parc, les monstrueuses chauve-souris du parc, les chauve-souris géantes du parc, ne prenant résolument pas garde, avançant d’un bon pas vers le parc, sans prêter garde à la circulation, au trafic abondant des taxis et des camionnettes, déboulant toute allure du parc, de la route du parc,

proposition n°4

tout arrivant du côté du bar hôtel, à hauteur de la terrasse en bois, petit matin, dans la rue, devant le bar hôtel, dans le trafic, intense déjà, de la rue bordant le lac, et dans le parc, les palmiers du parc, le chahut du parc, le brouhaha des chauve-souris revenant de leurs expéditions nocturnes, regagnant le parc, en bande, petit matin, dix ou quinze individus par bande, tout au plus, à mesure que le jour se lève, les chauve-souris se chahutant l’une l’autre, tentant de rejoindre les palmiers, la palmeraie immense bordant le lac, sur la droite, délimitant le lac, sur la droite, la plage du lac, évitant aux camionnettes et aux taxis, aux voitures automobiles, de valdinguer, de nuit ou petit matin, dans le lac ou sur la plage du lac, lorsque les véhicules débouchent, toute allure, sur la route, tout feux éteints, les troncs des palmiers, plus sombres, se détachant, de nuit, sur le ciel sombre et étoilé, de sorte que, tout feux éteints, la palmeraie, pour peu que les chauffeurs y prennent garde, pour peu que la nuit soit claire, fût-ce un peu, sans nuage, fût-ce un peu, délimite le lac, souligne ses rives sur des kilomètres, des dizaines de kilomètres, empêchant l’embardée, le terrible accident, la chute, potentiellement mortelle, d’un véhicule, lancé à toute allure sur la route bordant le lac, tant il paraît impossible qu’un véhicule, même lancé à vive allure, de nuit, même tout feux éteints, valdingue dans le lac, tant les palmiers, la densité des palmiers, alignés côte à côte, sur des kilomètres, bordant le lac, sur des kilomètres, est immense, de sorte qu’on ne voit qu’eux, sur des kilomètres, bordant le lac, à droite de la route, pour peu qu’on déboule, en camionnette ou en taxi, depuis le grand carrefour, en direction du parc, de sorte qu’aucun véhicule ne valdingue dans le lac ou sur la plage du parc, en contrebas de la digue, pour peu que les vents et les véhicules, lancés à toute allure, ne soulèvent que peu de poussières, les véhicules et les vents soulevant, inévitablement, les poussières de la route, les poussières amassées depuis des jours, les poussières couvrant la route, vivant, depuis des jours, leur vie singulière de poussières, aveuglant parfois les passants, les ânes comme les enfants, les poulets encagés comme les chiens errants, les empêchant de voir tout ce qu’il y aurait à voir, empêchant, par exemple, un poulet, simple poulet malingre, encagé, depuis trois jours, dans une cage en bois posée sur une natte, à même le sol, faisant face au parc, tout au bout de la route, sur le marché, en plein coeur, juste après le carrefour, passant des journées entières, et des nuits, sur le marché, dans une cage en bois, à peine plus grande que lui, posée, à même le sol, sur une natte, juste dans l’axe de la route, si bien qu’il pourrait passer la tête, entre les montants de sa cage, et voir, deviner, tout ce qu’il y aurait à voir, deviner, à hauteur d’une terrasse en bois, pour peu que le poulet, du fin fond de sa cage, ait vu, deviné, quelque chose, soupçonné quelque chose, les poussières, soulevées par les vents et les véhicules, masquant sa vue, les jambes nues des enfants, passant au marché, masquant sa vue, de sorte qu’il ne verrait rien, ou pas grand chose, de sorte qu’il vivrait, amorphe, sa vie de poulet, tout au fond de sa cage, insensible à tout ce qui arriverait, aux centaines d’enfants déambulant sur le marché, passant entre les étals, se faisant houspiller par les femmes, accroupies ou assises sur des nattes, à même le sol, chassant les enfants d’un coup d’éventail, les invitant à voir ailleurs, n’en pouvant plus de les voir « tourner comme des mouches », disent-elles, dans leur langue de femmes, accroupies, ou assises, sur des nattes, à même le sol, si bien que les enfants tournent en rond, depuis trois jours, s’accroupissant devant les cages en bois, ou en grillage métallique, titillant les poulets et les poules, depuis trois jours, empêchant, depuis trois jours, les poulets et les poules de voir, de regarder au loin, de porter toute leur attention, ailleurs, sur le lac, par exemple, sur les barques revenant au port, au débarcadère, sur la plage, revenant de la pêche nocturne, ou ailleurs encore, sur la route, l’incessant ballet des voitures, des taxis et des camionnettes, tant et si bien qu’aucun poulet, qu’aucune poule ne remarquerait, en raison des poussières, en raison des enfants s’accroupissant devant, les empêchant de voir ailleurs, les forçant à ne voir qu’eux, et rien qu’eux, de sorte qu’ils prendraient toute la place, occuperaient toute la place, de sorte que toutes les poules, tous les poulets du marché, pour peu qu’ils soient en cage, posés sur une natte, à même le sol, parfaitement dans l’axe de la route, ne verraient ou ne devineraient rien, tant leur esprit serait occupé par enfants accroupis, enfants masquant la vue, réduisant, sans le vouloir, la vie, souvent intense, des poules et des poulets à enfants, de sorte que poules et poulets du marché ne penseraient qu’enfants, craignant, du fin fond de leur cage, qu’un enfant, garçon ou fille, repoussé par les femmes, à coup d’éventail, s’accroupisse devant leur cage, les titille dans leur cage, passant, entre les barreaux de bois ou le treillis métallique, un bâton ou une tige en fer, se demandant si la bête, le poulet ou la poule, amorphe depuis des jours, dans sa cage, était encore, ou pas, vivante, de sorte que le poulet clignerait des yeux, hocherait un peu de la tête, sa crête, un peu avachie, oscillant sur sa tête, de sorte qu’il n’entendrait pas, tout au fond, les coups de klaxon d’un taxi passant, vive allure, manquant renverser un homme, descendu, toute allure, des deux marches en bois de terrasse en bois du bar hôtel, de sorte que rien, ni personne, au marché n’aurait remarqué l’invective, la bordée d’injures du taximan passant, pour ainsi dire, au-dessus de la

proposition n°5

Rien ni personne – pas même un poulet encagé et amorphe, un poulet sur une natte, au marché, ou un homme quittant une terrasse en bois de bar hôtel, légèrement en surplomb de la rue grouillante, déjà, de monde, longeant les façades ou longeant l’allée, la palmeraie côté lac, évitant, en tout cas, les voitures, le trafic automobile, intense déjà, malgré l’heure matinale – oui, rien ni personne ne remarquant un papier plié en deux, collé, on ne sait pas comment, sur un pied de la chaise de l’homme, près de l’assise, sur le pied arrière droit de la chaise blanche occupée tout à l’heure par l’homme – il y a quoi ? deux secondes treize ? –, à l’arrière du pied arrière droit de la chaise, quand il prenait son déjeuner, ses oeufs, son bacon, sur la terrasse en bois du bar hôtel. Comme si quelqu’un – un homme ou une femme – avait collé, il y a quelques jours déjà, en toute discrétion, un papier, soigneusement plié en deux. Une feuille blanche, sans ligne et sans carré, de petit carnet à spirale, collée, on ne sait pas comment, au pied de la chaise, près de l’assise. L’homme – ou la femme – profitant d’un instant d’inattention, du fait que, tout le monde fin d’après-midi, aux tables blanches et rondes de la terrasse en bois du bar hôtel, serait comme emporté par les fièvres, les conversations intenses, vibrantes et intenses, pour sortant d’une poche de son pantalon un papier. Plié en deux. Avec soin. Le collant, ensuite, avec soin, on ne sait pas pourquoi, tant que rien ni personne ne le regarderait, sur le pied arrière droit d’une chaise. Celle qu’il ou qu’elle occupe. Près de l’assise. Rien ni personne – aucun homme, aucun poulet – ne remarquant la voiture blanche, parquée dans la rue de traverse, en terre battue. Un homme la gare tout en haut de la rue, dans la pente, tout en haut de la rue. Ne désirant pas engager plus avant sa voiture dans la rue. Ne désirant pas « engager plus avant ma voiture », dit-il, « dans une rue si mauvaise ». « Parce que ma voiture est une voiture blanche de ville », dit-il, « et que tout le monde sait que les suspensions des voitures de ville, n’importe quelle voiture, blanche, mauve ou que sais-je encore, ne résistent pas à des routes dans un tel état », dit-il. Tirant le frein à main. N’oubliant pas, cette fois-ci, de le faire. Ne souhaitant pas, cette fois-ci, courir comme un fou, dans la pente. À côté de voiture. Lancée, sans chauffeur, à toute allure. L’obligeant, lui, à courir comme un fou. À ouvrir comme il peut la portière. Côté conducteur. De sorte qu’il saute, prestement, dans le véhicule. L’arrêtant net. D’un bon coup de frein à main. Ne souhaitant plus ainsi « risquer ma vie », pense-t-il, pourrait-il penser, tout cela parce qu’il aurait oublié de tirer le frein à main avant de descendre de la voiture. Avant de rejoindre la rue parsemée de cailloux, de mottes de terre énormes, de bidons en plastique et de caisses en carton en mauvais état. Imbibées d’eau. Balancées, il y a des jours déjà, à même la rue. Tout cela parce qu’ils seraient vides et déchirés. Inutilisables. Toute cela parce que les chiens et les enfants auraient joué au marché. S’amusant à chercher à ôter de la gueule des chiens, jaunes et à poil ras, des caisses en carton, pas très grandes, à peine dix centimètres de haut, vingt-cinq de long, vingt de large – ou peu s’en faut – ayant contenu de la viande. Portant encore, sur le marché, des traces de viande, de sang pas encore sec, de substance de viande, petits morceaux de viande crue, se détachant des pilons et des dos de poulets quand le boucher, un homme toujours pressé, a sorti la viande, essentiellement des pilons et des dos de poulet, des cubes de viande aussi, impossibles à identifier, totalement inidentifiables pour tout qui ne manierait pas la viande, ne sortirait pas, tous les matins, sur le marché, des pilons et des dos de poulets, des cubes de viande, afin de les étaler côte à côte sur un tréteau en bois, sous une bâche de plastique maculée de boue sèche et bruissant au vent. Rien ni personne, encore, ne remarquant les arbres épars de la colline, se détachant sur le ciel encore clair, encore blanc, du matin, comme de vagues silhouettes sortant de la brume, tant le blanc du ciel du matin serait intense. « Tant la blancheur du ciel estomperait les corps », dit l’homme, le conducteur du véhicule. En chemise blanche. À courtes manches. Fermant à clé sa voiture parquée tout en haut de la rue de traverse, curieusement en pente, en contrepente, pourrait-on dire. Ne menant curieusement pas au lac mais curieusement à l’arrière des maisons, des bars et des hôtels. Comme s’il y avait deux pentes. L’une menant au lac. L’autre à l’arrière des maisons, des bars et des hôtels. La route principale, quant à elle, celle bordant le lac, se tenant bien droite. Filant, parfaitement rectiligne, à l’exacte jonction, au parfait point de rencontre des deux pentes. Tandis que le vent rafraîchit la peau nue des bras. Qu’elle soit claire ou sombre. Leur conférant, trois secondes quinze durant, « l’exacte texture de la peau déplumée d’un poulet », pense l’autre homme, blagueur. Portant, quant à lui, une cravate noire, un costume noir, des lunettes noires. Pensant à la peau des poulets tandis que l’autre homme, le conducteur, revient sur l’affaire, sur les arbres, la silhouette des arbres, estompés par ciel. Disant « tant la blancheur du ciel flouterait les arbres, leur donnant allure humaine, dirait-on. De sorte qu’on dirait des hommes – ou des femmes –, toute une bande, émergeant du ciel, s’avançant vers nous à leur rythme d’hommes – ou de femmes – efflanqués, portant des robes, diraient-on, des vêtements on ne peut plus traditionnels, dirait-on ». « Comme si des hommes – ou des femmes – revenaient, à leur rythme du pays des morts », dirait-il, encore, puis se taisant. Tandis que conducteur et passager descendent, côte à côte, la rue en pente faisant face à la colline. Tandis qu’ils laissent derrière eux le lac, le bar hôtel, la route grouillante, déjà, de monde, malgré l’heure matinale. Rien ni personne, encore, ne remarquant un tuyau de zinc ou une petite poutre en bois, sortant, à même la rue, d’un mur en parpaing recouvert d’un ciment gris, partant, curieusement, de l’angle supérieur d’un mur d’une maison sans fenêtre extérieure. Un tuyau en zinc ou une petite poutre en bois perpendiculaire au mur. Filant droit. Horizontalement. Sur un mètre cinquante. Environ. Ne longeant dès lors pas le mur. Ne guidant pas les eaux de pluie pas exemple. Ne les menant pas du tout au pied du mur. Comme le ferait un tuyau de zinc. N’importe lequel. Comme si ce tuyau de zinc – ou cette poutre en bois – s’élançait du mur. Parfaitement horizontal. Et perpendiculaire au mur. Comme si quelque chose – ou quelqu’un – avait un jour, pan !, décidé, sans raison apparente, sur un parfait coup de tête, de porter les eaux plus avant, dans la rue. À un mètre cinquante du mur. Environ. Ou comme si, un jour, une fois, un tuyau en zinc ou une poutre en bois – impossible, impossible à dire, tant la poussière un peu rouge colle aux murs et recouvre les murs, les toits en tôle ondulée et les rues. De sorte qu’il existe parfois comme un floute et que l’on hésite, alors, à reconnaître, par exemple, dans cette solide fichée dans un mur, s’élançant, parfaitement droite et horizontale, hors d’un mur, un tuyau en zinc ou une poutre en bois – avait décidé, de lui-même ou d’elle-même, de sortir d’un mur. De prendre, en quelque sorte, son élan. De s’élancer dans le

proposition n°6

Tandis que lui, petit matin, un pied à peine posé sur la terrasse, n’écoute déjà plus les conversations du personnel du bar hôtel. Comme si les conversations du personnel du bar hôtel concernaient quelqu’un d’autre. Un autre client du bar hôtel. Ou une cliente. Alors que toutes les conversations du personnel du bar hôtel ne graviteraient qu’autour de lui. Autour du fait que lui, un homme, un client du bar hôtel, quitte soudainement la table immense en bois brut. Laissant derrière lui les conversations, inévitables, des clients et clientes du bar hôtel. Comme si, en toute discrétion, il fuyait, oui, une assiette à la main, une assiette blanche, en porcelaine, estampillée « bar hôtel », portant le nom du bar hôtel, dans une typographie un peu chic, imitant une écriture manuscrite, toute en rondeur, parfaitement maîtrisée, les lettres, noires, et brillantes, s’enroulant avec chic sur elles-mêmes, formant le nom du bar hôtel, l’ancien nom du bar hôtel, comme si le nouveau propriétaire du bar hôtel s’était longuement gratté la tête, avait pesé, durant des jours, le pour et le contre, sortant des cartons les assiettes, creuses ou plates, les inspectant une à une, sous la lumière crue de la réserve, l’ampoule de vingt-cinq watts à peine, dénudée, qu’on allume au soquet, non à l’interrupteur, le nouveau propriétaire du bar hôtel ne souhaitant pas que l’on munisse les réserves d’assiettes et de verres, les réserves de nourriture, d’interrupteurs, prétextant du fait que tout fonctionne encore, se demandant tout de même, durant des jours, s’il vaudrait mieux, ou pas, se débarrasser des assiettes. Estampillées à l’ancien nom du bar hôtel. S’enfermant seul. À clé. Durant des jours. Dans la réserve sans fenêtre où, depuis le drame, le déclenchement du drame, quelqu’un, un homme, une femme, le personnel du bar hôtel, des militaires de passage, des anciens voisins, peu importe, peu importe, a décidé de stocker, d’entreposer « dans l’attente de jours meilleurs », aura-t-il dit, aura-t-elle dit, toutes les assiettes, tous les couverts du bar hôtel. De sorte qu’il n’est rare, de nos jours, de trouver sur l’immense table en bois brut, celle du petit déjeuner, dressée dans les règles de l’art, des assiettes, estampillées à l’ancien nom du bar hôtel, jouxtant des assiettes, parfaitement blanches, en porcelaine, sans aucun nom de bar hôtel. De sorte que l’homme, quittant la table, les quelques clients et clientes du bar hôtel ayant pris place à table, ayant déjà pris place, emporte avec lui une assiette, une soucoupe et une tasse, dûment estampillées à l’ancien nom du bar hôtel, remarque-t-il. Sans plus. Sans vraiment lire le nom ancien du bar l’hôtel. Sans même chercher à le faire. Détournant même les yeux dès que ses yeux, pan !, machinalement, tombent et reconnaissent, sans vraiment le lire, le nom ancien du bar hôtel. De sorte qu’il emporte dehors, sur la terrasse, dans la fraîcheur matinale, une assiette, une soucoupe et une tasse. Tandis que, dans son dos, on l’interpelle. Lui signifie combien il est compliqué, pour le personnel du bar hôtel, de laisser faire. Le serveur derrière le bar lui signalant qu’il n’est pas dans les règles de la maison, dans les règles du nouveau bar hôtel, de laisser les clients et clientes emporter à leur guise des assiettes, des soucoupes et des tasses. Le garçon de salle se mêlant à l’affaire. Tandis que l’homme, sans s’arrêter, franchit le seuil. Met un pied sur la terrasse en bois du bar hôtel. Celle qui surplombe la rue. Pas celle à l’arrière. Disant qu’il rapporterait le tout une fois terminés ses oeufs et son bacon. N’écoutant, en fait, déjà plus le serveur derrière le bar et le garçon de salle. Nyoundi et Nyoundo. Les faux jumeaux. Les serveur et garçon de salle du bar hôtel. Engagés le même jour. Cherchant du travail depuis des jours. Franchissant le seuil du bar hôtel, l’un derrière l’autre. Pieds nus. Les cheveux ras, maculés de poussière. Ne parlant, à l’époque, ni anglais ni français. Se présentant devant le propriétaire. Ne se connaissant pas. Ne s’étant jamais vus. Ni au marché. Ni dans les bananeraies. Déclinant leur identité à voix basse. Nyoundi disant Nyoundi. Nyoundo disant Nyoundo. De sorte que le propriétaire les engage. De sorte que tout le monde dit, le matin, au bar hôtel, dans la salle du petit déjeuner, « alors comment ça va aujourd’hui les faux jumeaux ? », parce que tout le monde sait, au bar hôtel, toute l’histoire du bar hôtel, toutes les aventures du Nyoundi et de Nyoundo, parce qu’il est dans les habitudes du bar hôtel que tout le personnel du bar hôtel se présente chaque fois qu’un client ou qu’une cliente, passe le seuil du bar hôtel, prend une chambre au bar hôtel, de sorte que toute cette affaire de noms et d’engagement, toute cette affaire de Nyoundi et de Nyoundo se sait, fait le tour de toutes les chambres, de sorte que tout le monde dit, le matin, au bar hôtel – même les clients, même les clientes – « alors comment ça va aujourd’hui les faux jumeaux ? ». L’homme, à peine sur la terrasse, portant encore l’assiette, la soucoupe et la tasse, venant à peine de choisir sa table, sa future table, la deuxième sur la gauche, en sortant du bar hôtel, pensant soudainement à Max. Au chien Max. Comme s’il n’y avait que Max. Alors qu’il y aurait des choses, bien d’autres choses, à penser. Toutes ces conversations, récurrentes, à propos de la bière Primus, par exemple, à propos des brasseries et des limonaderies. Chacun, chacune, exposant en détail sa théorie. Le fait que, par exemple, certaines bouteilles brunes de la marque Primus portent, imprimée en blanc, directement sur le verre brun, une étoile parfaite. À cinq pointes. Deux tout en bas. Une toute en haut. Les deux autres sur les côtés. L’une à gauche. L’autre à droite. De sorte qu’il s’agirait d’un signe. Une façon de se reconnaître. De faire partie du club. Très fermé. De ceux et celles qui savent. Toutes les bouteilles de marque Primus, en provenance de K, de la brasserie de K, de l’Avenue du Drapeau à K, portant, estampillée en blanc, une étoile. Chaque bouteille estampillée d’une étoile provenant de K. Uniquement de K. Aucune autre brasserie au monde, aucune autre brasserie que celle de K, ne produisant au monde des bouteilles de marque Primus estampillées d’une étoile. De sorte que, chaque fois que quelqu’un, un serveur, déposerait sur la table une bouteille de marque Primus estampillée d’une étoile, tout qui saurait l’affaire reconnaitrait, dans cette bouteille dûment estampillée, portant sur son verre brun une étoile, une bouteille en provenance de K. De la brasserie de K. De l’Avenue du Drapeau. Certains, certaines, refusant même de boire, de porter à leurs lèvres le goulot, si la bouteille ne porte pas, quelque part, à mi-hauteur, parfaitement visible, parfaitement estampillée en blanc, une étoile. Certains, certaines, disant même « Avenue du Drapeau » plutôt que « Primus » lorsqu’ils ou elles passent commande. De sorte qu’ils ont la certitude que le serveur apportera une bouteille dûment estampillée plutôt qu’une autre. « Quelconque », disent-ils. « Même

proposition n°7

« Rien ne ressemblant à rien », dirait-il, plus tard, au bar du bar hôtel. Revenant, une fois de plus sur la salle, la table dressée, toute en longueur, de la salle, la table du petit déjeuner. « Table en kit que l’on trouverait n’importe où, n’importe où dans le monde. À Taïwan. Ou Pékin. Ou même à Lahaymeix », dirait-il, où tout qui le veut, le désire, peut dresser une table semblable. En bois brut. Un peu grisé. Toute en longueur. De sorte que dix personnes, au moins, peuvent y prendre place. Sans compter les extrêmes. Les extrémités de la table. Où deux autres personnes, s’il le faut, peuvent y prendre place, côte à côte, sans aucune gêne, vraiment. Sans gêner non plus les autres convives. Ceux et celles placés de part et d’autre de la table. Pas en bout de table. Mais dans la longueur. Au bout des deux rangées de convives potentielles, disposées sur toute la longueur de la table en bois brut, un peu grisé, sans fioriture. Parfaitement design. Ne portant aucune trace de couleur locale. Comme si toutes les forces vives des couleurs locales, toutes les envies de beau, tous les souhaits avaient judicieusement été détournés. « Transposés ailleurs », dirait-il. Utilisés dans la construction. Par exemple. Ou la reconstruction. Au Rond-Point Chikidu. Par exemple. De l’autre côté de la frontière. Lui, ayant dû, aujourd’hui, passer la frontière. Se rendre, à pied, en plein midi, de l’autre côté de la frontière. Comme s’il n’avait que ça a faire. Comme s’il était venu ici pour passer une frontière. « Comme si j’étais venu ici pour passer une frontière », dirait-il. Se rendre à pied en plein midi de l’autre côté de la frontière. Comme s’il n’avait pas déjà assez à faire de ce côté-ci de la frontière. Des pavés en béton comme on en trouverait partout ailleurs s’agençant parfaitement l’un à l’autre, s’emboîtant l’un dans l’autre comme des pièces d’un puzzle parfaitement pensé, parfaitement conçu par d’ingénieuses personnes, probablement chinoises, et pourquoi pas chinoises ? Des pavés gris, en béton, et cintrés au milieu, de sorte que l’on dirait des corps humains. Sans tête. Sans membres. Des corps humains totalement anonymes. Démembrés. Étêtés et démembrés. Allongés bout à bout. Pas côte à côte. Agencés de telle façon qu’ils composeraient une rue piétonne ou piétonnière, ou quelque chose du genre, une allée, disons, à usage piétonnier, exclusivement piétonnier, ou quasi, où aucune circulation automobile, en tout cas, n’aurait « voix au chapitre », dirait-il. Aucun camion poussif et surchargé de bétail ou de bois de chauffage ne défonçant l’allée. Aucun pavé en béton gris n’ayant à supporter le poids de véhicules trop lourds. Aucun pavé en béton de cette forme-là, de cette taille-là, n’ayant été conçu pour supporter le poids de camions surchargés de bétail ou de bois de chauffage. Si bien que l’on ne croiserait, Rond-Point Chikidu, que des piétons. Ou presque. Si bien que l’on ne verrait, Bar Hôtel, dans la salle spécialement conçue pour les repas, tous les repas, que des meubles en kit. En bois brut et légèrement grisé. Des chaises solides et une table. Toute en longueur. Magnifiquement conçue. Mais oui. Magnifiquement pensée. Sans fioriture. Sans couleur locale. Ses concepteurs, probablement chinois ou suédois, sans aucun doute chinois ou suédois, ne pensant pas couleur locale. Ne pensant pas chinois ou suédois ou toute autre chose du genre. Ses concepteurs pensant forme et équilibre. De sorte que n’importe qui, homme ou femme, un habitué du bar hôtel ou une cliente occasionnelle, entrant dans la salle, toute petite pourtant, à peine vingt mètres carrés, ne penserait, une fois la table vue, qu’à forme et équilibre, tant forme et équilibre de la table seraient parfaits, alliant élancement et sensation de robustesse, tant la table serait à la fois élancée et massive. Tant les pieds de la table seraient robustes. Sans fioriture. De simples poutres dans le fond, épaisses et droites. Mais parfaitement taillées. Lisses à souhait. Les techniques actuelles de ponçage enlevant, on ne sait pas comment, toute rugosité au bois même les plus bruts. De sorte qu’à l’heure actuelle, aucune table, aucun pied de table touché par une jambe nue, par inadvertance, n’égratignerait la jambe, « tant, à l’heure actuelle, la surface des bois est douce », dirait-il. De sorte qu’aucune écharde ne se ficherait dans la jambe, épargnant aux touristes les coups de sang, les inévitables coups de sang, les terreurs folles, à l’idée qu’un miasme, une infection, ne se propage, en raison d’une surface en bois, non polie ou peu polie ou négligemment polie, touchée, par inadvertance, par une cuisse nue ou un pied, nu, sans chaussette, chaussé d’une semelle, bleu électrique, en plastique, comme une tong locale, pourvue, comme n’importe quelle tong, d’une espèce de lanière, du même bleu électrique que la semelle, fixée en trois points à la semelle, de sorte qu’elle formerait deux petites arches, l’une place large que l’autre, de sorte que n’importe qui, homme ou femme, pourrait y passer les orteils, évitant ainsi à celui ou celle qui, adulte ou enfant, les porterait de les perdre en marchant ou courant dans les rues, la simple pression naturelle des orteils, le simple fait que, naturellement, ils se collent l’un à l’autre, suffisant à « lacer la chaussure », dirait-il, ne tarissant pas d’éloge, vantant, sans relâche, le génie, « la capacité d’invention de l’humain », dirait-il. Chacun, chacune, portant ici des tongs ou clapettes ou kamanbyiliks. Peu importe le nom qu’on leur donne. Chacun, chacune, portant ici naturellement des tongs pour peu, bien sûr, qu’aucune obligation, qu’aucune exigence de travail ou de cérémonie, aucun désir non plus de parader n’obligent l’homme, ou la femme, à porter des chaussures, fermées, avec chaussettes, ou des baskets à la mode, à tiges hautes ou basses. De sorte que chacun, chacune, préfèrerait porter des tongs. Penserait tongs. Tant au travail qu’aux obligations sociales. Tout cette affaire de perte, ou d’absence de couleur locale lui sautant aux yeux, ce matin, dans la salle à manger du bar hôtel, et l’accompagnant toute la journée, l’affectant toute la journée. Non qu’il se préoccupe des couleurs locales. N’ayant rien à faire des couleurs locales. N’étant pas descendu ici, bar hôtel, en surplomb du lac et de la rue, pour « goûter la couleur locale », dirait-il, « manger la couleur locale ». Mais tout l’affectant. Tout. Comme si, dans la salle à manger du bar hôtel, quelque chose avait eu lieu, ce matin, dès qu’il était entré, faisant coulisser la porte, dès qu’il aurait vu la table et son absence de couleur locale, la présence de cette absence l’obsédant tout le jour. Affectant toutes ses pensées. De sorte qu’il n’arrêterait pas de la voir. Dans les assiettes blanches, en porcelaine, du petit déjeuner, par exemple. Ou dans la rue. Les couleurs éclatantes, un peu guimauves, des façades tranchant singulièrement. Comme si quelqu’un, un homme ou une femme, avait ripoliné les façades. Les passant au rose et au jaune. Comme si quelqu’un avait cherché, « délibérément chercher », dirait-il, à effacer la couleur locale. Agrandissant les bâtiments. Les surélevant de trois étages. De sorte que « rien ne ressemblerait plus à rien »,

proposition n°8

Mais il a plu, aujourd’hui, à midi plutôt qu’à seize heures, une bonne pluie, « de bonne facture », dirait-il, plus tard, dans la soirée, au bar du bar hôtel. N’arrêtant pas de ressasser, plus tard, dans la soirée, au bar du bar hôtel. De revenir sur la pluie. Une pluie, de bonne facture, comme il en survient à seize heures, habituellement à seize heures, statistiquement à seize heures, tombant aujourd’hui à midi pile. On ne sait pas pourquoi. Rien dans le ciel, aucun nuage, aucun voile, n’annonçant la pluie, l’arrivée soudaine, aujourd’hui, à midi, de la pluie. De sorte qu’il a plu, aujourd’hui, à midi, sur la terrasse en bois du bar hôtel, sur les collines à l’arrière du bar hôtel, dans la rue adjacente, légèrement en pente, en terre battue, dans le parc à gauche du bar hôtel, sur le marché à droite du bar hôtel, sur le lac en face du bar hôtel et dans la rue, en contrebas de la terrasse. Tout ce qui se trouvait sur la terrasse en bois du bar hôtel, à midi, sur les tables, prenant l’eau. Les verres et les assiettes, les nappes et les coussins, tout ce que Nyoundi et Nyoundo, « les compères », dirait-il, « faux jumeaux », n’auraient pas eu le temps de rentrer, « de sauver du désastre », dirait-il, prenant l’eau. Comme si une pluie, une simple pluie, de bonne facture, certes, mais une pluie, juste une pluie, survenant à midi, certes, mais pareille à toutes celles, quotidiennes, survenant à seize heures, pouvait être un désastre. « Comme s’il était désastreux qu’une pluie survienne à midi plutôt qu’à seize heures », dirait-il. Alors qu’il ne s’agirait que d’une pluie, pareille à n’importe quelle pluie. Prenant, certes, Nyoundi et Nyoundo, et tous les clients, toutes les clientes du bar hôtel, au dépourvu, Nyoundi et Nyoundo n’ayant aucun vêtement de rechange. Arrivant tous les jours, tôt le matin, au bar hôtel, prêts à l’ouvrage. Portant déjà leur costume. Leur chemise blanche et leur cravate. Leur veste noire. Leurs chaussures en cuir au pied. Ne pensant jamais à des vêtements de rechange. À venir au bar hôtel avec un petit sac plastique, contenant, sait-on jamais, une chemise de rechange ou un pantalon « ou que sais-je encore », dirait-il. Le patron du bar hôtel insistant tous les jours. N’arrêtant pas de dire, à Nyoundi comme à Nyoundo, qu’il serait bon de penser catastrophe. Parce que, tous les jours, des catastrophes surviennent. Ou des désastres. Une pluie de seize heures tombant à midi par exemple, mouillant toute la terrasse. Inondant les tables. De sorte qu’il faudrait rentrer, au plus vite, tout ce qui traînerait sur la terrasse en bois. Les tables comme les chaises. Les assiettes à moitié vides. Les verres. La rue, quant à elle, s’étant vidée. Immédiatement. Les marchands repliant, comme à seize heures, leurs étals et leurs nattes. Se réfugiant comme ils pourraient sous les arbres, sous les palmiers bordant le lac. L’incessant trafic des voitures automobiles, des taxis, des camionnettes chinoises, offertes par la Chine, estampillées Chine, s’arrêtant brusquement, dix ou quinze minutes, le temps que la pluie passe. Les clients du bar hôtel, les vieilles habituées, cherchant refuge à l’intérieur, dans le hall d’entrée, dans le bar du bar hôtel. De sorte qu’aujourd’hui, à midi, alors qu’une pluie, simple pluie, de bonne facture, certes, pareille pourtant à toutes celles tombant chaque jour à seize heures, « mouillait la terrasse et le monde », dirait-il, tout qui se trouvait dans le bar hôtel, dans la partie bar du bar hôtel, aura vu Nyoundo, de dos, le silhouette de Nyoundo, debout, à l’intérieur du bar hôtel, bras croisés, face au lac, derrière la porte vitrée de l’entrée, soigneusement close. Le patron du bar hôtel ne désirant pas que la pluie éclabousse le sol du bar hôtel. Le patron du bar hôtel rappelant tous les jours à Nyoundi, comme à Nyoundo, à quel point il est important, pour lui, patron du bar hôtel, que la porte d’entrée, simple porte vitrée, peinte en blanc, régulièrement repeinte, repassée en blanc, depuis des années repeinte, régulièrement, en blanc, soit fermée, tous les jours, sur le coup de seize heures, lorsque la pluie, quotidienne, de seize heures, de bonne facture, comme toujours de bonne facture, tombe, « mouille la terrasse et le monde », dirait-il, au point qu’il faudrait que la porte soit close. Nyoundo, une fois rentrés les clients du bar hôtel, une fois rentrés les clients surpris par la pluie, simple pluie de seize heures survenue à midi, fermant la porte. Se tenant ensuite immobile. De dos. Durant des heures. Affecté par la pluie. Ne parvenant pas à se remettre, « à reprendre pied », dirait-il, en raison d’un désastre, totalement anodin, survenu à midi plutôt qu’à seize heures, une terrasse en bois, inondée par la pluie, des assiettes, à moitié vides, des verres, à moitié vides, des tables et des chaises « prenant l’eau », dirait-il. N’en revenant pas, lui, que tout cela, toutes ces choses soient possibles. La venue d’une pluie de seize heures à midi l’affectant, personnellement, nettement moins que la couleur locale, l’absence de couleur locale, « la sinistre absence de couleur locale », dirait-il. Ne pouvant s’empêcher, quant à lui, de voir dans une pluie, de bonne facture, certes, de seize heures tombant à seize heures, ou de seize heures tombant à midi, « une superbe occasion », dirait-il, de faire le vide. De vider le monde. De le remettre à neuf. La pluie de midi, comme celles de seize heures, estompant, par exemple, le lac. Brouillant la vue. Estompant les collines, de l’autre côté du lac. De sorte que, tant que la pluie tomberait, il n’y aurait plus de collines, de l’autre côté du lac. Il n’y aurait plus de monde, de l’autre côté du lac. Plus de fumée blanche montant des berges de l’autre côté du lac. Comme si le monde, tous les jours, sur le coup de seize heures, en raison d’une pluie battante, de bonne facture, s’évaporait, dix ou quinze minutes par jour, disparaissant dans les brumes, l’épais brouillard que constituerait une pluie de bonne facture, réduisant, d’abord, le monde à rien, puis le remettant à jour. « Le monde reprenant corps et vie, tous les jours, après quinze minutes de

proposition n°9

« Personne ne pipant mot. De sorte que la pluie, de bonne facture, prendrait la place, toute la place, depuis, disons, dix minutes, objectivement deux minutes, subjectivement dix minutes, tombant à verse, en ligne basse continue, sur les coupoles rectangulaires, deux, en plexiglass, les puits de lumière, deux, l’eau, déversée à seaux compacts, anesthésiant, pour ainsi dire, l’attention de tout qui, homme ou femme, prêterait l’oreille, l’écouterait, distraitement, se déverser en masse, à seaux compacts, la trouvant monotone et rien que, à mesure qu’elle percuterait, violemment, les coupoles, alors qu’il y aurait d’infinies variations, totalement accidentelles, passionnantes même mais accidentelles, passionnantes parce qu’accidentelles, la pluie frappant de façon totalement imprévisible les coupoles de plexiglass, percutant l’une et l’autre avec force, plus ou moins de force, selon le vent, l’épaisseur des nuages, la densité d’eau déversée au mètre carré, ou la volonté de petit bon dieu, que sais-je encore, l’humeur de petit bon dieu ou de grand migou, les forces aveugles de la nature ou les forces aveugles, aveugles et sourdes, de vie et de mort, que sais-je encore, des forces interférant, au hasard, dans le monde, lâchant, au hasard, les eaux, de sorte que la pluie tomberait des fois avec force, des fois moins de force, toujours violemment mais avec moins de force, percutant les coupoles avec moins de force, de sorte que la basse continue de la pluie ne serait en rien monotone, serait comme une voix variant les tons, les intensités et les rythmiques, non qu’elle aurait des choses à nous dire, non qu’il suffirait de savoir l’entendre pour l’entendre, la pluie n’étant que cela, variétés de tons, d’intensités et de rythmiques, rien d’autre. Tout cela durant objectivement deux minutes. Subjectivement dix minutes. Un halètement discret, sur la droite, pas totalement à droite, se faisant entendre. Comme si quelqu’un cherchait à reprendre sa respiration, un homme ou une femme, impossible à dire, a priori, s’il s’agirait d’un homme ou d’une femme, personne, je pense, ne pouvant distinguer, a priori, de loin, ou même de près je pense, un halètement, très lent et profond, de femme d’un halètement d’homme, ou d’enfant, fille ou garçon, tant rien ne ressemblerait, de loin comme de près, à un halètement de femme ou d’homme qu’un autre halètement de femme ou d’homme, de sorte que quelqu’un halèterait, discrètement, sur la droite, un homme ou une femme cherchant à reprendre son souffle, tandis que, plus discrètement encore, plus basse encore que la respiration, il y aurait, à droite, toujours à droite, émanant encore du même point, même lieu de l’espace, un raclement, un raclement de main raclant un corps, raclant régulièrement un corps, revenant régulièrement sur un corps, la peau humide d’un corps comme gorgée d’eau, comme si quelqu’un, un homme ou une femme, ou même un enfant, se raclait de la main une jambe ou un bras, le battement régulier commençant par un coup, très bref, sur lequel s’enchaîne une longue glissade se terminant, très brièvement, sur une note aigüe, une légère envolée, le raclement reprenant aussitôt, un raclement s’enchaînant à un autre, chaque raclement durant une seconde à peine, s’arrêtant, un temps, sur une note, ultra aigüe, puis un autre raclement prenant, pour ainsi dire, la relève, trois ou quatre raclements enchaînant l’un sur l’autre. Rien d’autre que la pluie et le halètement profond ne se faisant entendre durant l’intervalle, ultra bref, le temps, ultra court, durant lequel un raclement s’estompe, prend fin même. Une voix d’homme, celle de Nyoundi, du barman Nyoundi, incontestablement la sienne, si typique, reconnaissable entre mille, une voix voilée, totalement détimbrée, portant comme un voile, un tissu léger, perpétuellement déployé en travers de la gorge, comme si Nyoundi n’avait jamais su timbrer sa voix, la rendre profonde, allez savoir pourquoi, Nyoundi n’usant d’aucune, ou presque, des cavités buccales ou nasales que petit bon dieu ou grand migou ou que sais-je encore aura mis, dès sa naissance, à sa disposition, comme s’il était dans la nature de Nyoundi de passer inaperçu, de rester, discrètement, à l’arrière, entamant une conversation à droite, avec la femme haletante, cherchant à reprendre son souffle et se raclant les bras ou les jambes. Parce que maintenant nous saurions. Pourrions dire si le souffle haletant serait celui d’un homme ou d’une femme ou d’un enfant. Parce que la personne entamerait, à voix basse, ultra basse, une conversation avec Nyoundi et qu’il est maintenant incontestable que la personne haletante est une femme parce que ce que dit la personne haletante est dit avec une voix de femme, très discrète, jusqu’à un certain point voilée, également détimbrée, sans puissance, moins voilée, cependant, que l’autre voix, celle, incontestable, de Nyoundi, le barman à la voix détimbrée. Et tandis qu’ils conversent à droite, tandis que la pluie se déverse à grands seaux, modulant d’infinies variétés sur les coupoles rectangulaires, en plexiglass, sur les puits de lumière, en plexiglass, pan !, droit devant, une porte, probablement celle de l’entrée, grincerait sur ses gonds, lancerait dans les airs ce petit grincement aigu, surpuissant, réveillant, la nuit, des clients du bar hôtel, des clientes du bar hôtel, tous ceux, toutes celles dont la chambre donnerait sur l’avant, côté rue, en fait, tous ceux, toutes celles dont la chambre surplomberait l’entrée, des clients américains, portant plainte, le lendemain, dès potron-minet, à la réception du bar hôtel, réclamant une autre chambre ou le remboursement de la nuit, tant il est inconcevable qu’un bar hôtel du standing du bar hôtel tolère qu’on laisse grincer sur ses gonds, de façon aigüe et surpuissante, une porte d’entrée, alors qu’il suffirait d’un peu d’huile, même de palme ou de coco, pour régler l’affaire, momentanément l’affaire, Nyoundi, le barman du bar hôtel, tâchant de répondre, ne trouvant rien à dire, laissant la place, toute la place, aux Américains, l’homme, alternativement, puis la femme, n’arrêtant pas de dire, de revenir sur « l’affaire des gonds », disent-ils, tandis que, dans la salle à manger du bar hôtel, il y aurait un couteau raclant une tranche pain, étalant du beurre sur une tranche de pain grillée, ou quelque chose du genre. Parce qu’il n’y aurait rien d’autre à faire, dans la salle à manger du bar hôtel, à l’heure qu’il est, à l’heure qu’il doit être, que d’étendre du beurre ou de la confiture sur une tranche

proposition n°10

L’homme, appelé Nyoundo -– au marché, à peine ont-ils pris place, tous les deux, face à face, sur des bidons Castrol, des bidons d’huile, de marque Castrol, retournés et vides, posés à même le sol, à même la terre battue, dans une gargote du marché, une cabane en tôles et mauvaises planches, sans fenêtre, bidons rectangulaires, rouillés, de marque Castrol, servant de chaises, de tabourets, deux bidons par table basse, personne, d’habitude, ne prenant place dans la gargote, tout le monde préférant le marché, s’adosser à la gargote et s’asseoir par terre, sur le marché, de sorte qu’on garderait le marché à l’oeil, qu’on pourrait voir et repérer tout ce qu’il y aurait à voir et repérer sur le marché, les mouvements de foule, les emportements, les cages contenant les poules, passant de main en main, les trafics divers, « etc. », dirait-il, tout le monde préférant « boire la poussière », dirait-il, l’inévitable poussière, poissant les chemises et les baskets, les pantalons finissant tous, fin de journée, collés aux cuisses, si bien que tous, fin de journée, ne penseraient plus qu’à ôter chemises et pantalons, prenant d’abord la peine de faire un tour, de passer par le marché, par une gargote sur le marché, avant d’ôter chemises et pantalons, dans leur chambre, dans la fraîcheur, toute relative, de leur chambre. Les volets à claire-voie des fenêtres, dépourvues de fenêtres, de ce qu’on appelle fenêtres, de ce qui, généralement, porte le nom de fenêtres ( quelque chose comme un châssis en bois ou en plastique ou en aluminium et pourvu d’une espagnolette, quelque chose comme un châssis pourvu d’une vitre transparente ) manquant à toutes les fenêtres des maisons dans les collines, en pente douce, dans les maisons des bananeraies, des volets à claire-voie, métalliques, remplaçant toutes les fenêtres, tout ce qui, généralement, porte le nom de fenêtres, les volets à claire-voie des fenêtres permettant la fraîcheur, apportant la fraîcheur dans les chambres, les intérieurs des maisons basses des bananeraies, apportant plus de fraîcheur qu’une fenêtre ordinaire, si bien que, fin de journée, tous ne penseraient plus qu’à ôter chemises et pantalons, pensant que la fraîcheur, toute relative, de leurs chambres ou de leurs salons, rafraîchiraient leurs torses, leurs jambes et leurs torses, « préférant, curieusement, une fraîcheur, toute relative, de chambres et de salons à une fraîcheur, humide, certes, mais immédiate, de lac », dirait-il, tant il serait aisé de rafraîchir les torses et les cuisses dans le lac, chacun, chacune, ôtant chemise et pantalon sur les rives du lac, posant les pieds sur le sable brûlant, les petits graviers, brûlants, totalement désagréables, s’incrustant entre les orteils, chacun, chacune, avançant dans le lac, se mouillant le torse et les épaules, se mouillant les cuisses. Les volets à claire-voie, tout comme les fenêtres, simples fenêtres pourvues de vitre, n’aidant en rien, toutefois, ne pouvant rien contre poussière, inévitable poussière, poissant les corps, les cheveux et les peaux, donnant aux peaux, à chaque parcelle de peau, dénudée, un teint hâlé, tant la poussière serait rouge, donnerait aux mains et aux visages, comme aux bras nus des femmes, comme aux jambes nues des enfants, une couleur hâlée, toute naturelle, durant tout le temps que la poussière collerait aux peaux, aux mille peaux de nos corps, constituant nos corps, l’enveloppe de nos corps, le tout partant « à la lessive », dirait-il, une fois que l’on prendrait un bain ou une douche, une fois que le jet de la douche emporterait dans la bonde la poussière rouge, le savon et les mauvaises odeurs, si bien qu’il ne serait pas rare que, sous l’effet d’une douche tiède, même froide, l’enveloppe de nos corps retrouverait sa couleur, 100 % naturelle, ce teint blafard, somme toute, plus ou moins blafard, selon les individus, le patrimoine génétique des individus, l’enveloppe corporelle de certains individus étant naturellement hâlée, nettement plus hâlée que l’enveloppe naturelle d’autres individus portant plus pâle, étant naturellement portés à porter plus pâle, certains individus portés à porter pâle prenant, quotidiennement, sur le marché, sur les terrasses bordant le lac, la place, toute la place, une importance considérable dans les conversations sur le marché et les terrasses bordant le lac, certains individus se rendant même, quotidiennement, à heure fixe, sur le marché ou les terrasses bordant le lac, prenant place sur le marché ou les terrasses à l’heure fixe où, quotidiennement, les individus portant plus pâle se rendent sur le marché ou les terrasses, les individus portant plus pâle occupant, alors, toute la place, alimentant les conversations, certains individus n’hésitant pas à faire état de ce qu’ils pensent, concluent, de l’état de santé général, du mauvais état général des individus portant pâle, tout cela parce qu’ils seraient pâles, ne garderaient pas le teint hâlé qu’on leur connaitrait, fin de journée. Tout cela parce qu’ils seraient propres. Prendraient, quant à eux, deux fois par jour, une douche tiède ou froide, le jet de la douche les rendant pâles, inévitablement pâles, le jet de la douche, de ce qu’on appelle douche, rafraîchissant bien mieux l’enveloppe extérieure de leurs corps que ne le feraient les eaux d’un lac ou le déshabillage d’un corps, dans une chambre, dans un salon, dans une maison des bananeraies, sur le flanc des collines bordant le lac, menant au lac. Tout revenant au lac. La vie grouillante du marché et des terrasses. La vie intense sur le marché. Les enfants jouant sur le marché. Titillant les poulets dans leurs cages. Les échanges d’argent. Les trafics divers. Tout près du lac. Dans l’immédiate proximité du lac et des gargotes. Des cabanes en mauvaises planches. De la hauteur d’un petit homme. Sans fenêtres et sans tables, sans véritable mobilier, des bidons rectangulaires, Castrol, ayant contenu de l’huile Castrol, servant de chaises, de tabourets, des bidons à essence, sans marque, coupés en deux, au chalumeau, des bidons rouges ou bleus, rouillés aux abords, servant de table. De sorte qu’il y ferait chaud, intensément, de nuit comme de jour, de sorte que les hommes, généralement des hommes, les femmes s’écartant, se tenant loin des gargotes, se levant toutefois de leurs nattes, s’approchant des gargotes, dès qu’un enfant en bas âge s’approcherait des gargotes, ferait mine d’approcher, les femmes du marché ne tolérant pas les gargotes, les hommes préférant prendre l’air, ne prenant jamais place sur les bidons Castrol, sauf à seize heures, quand la pluie de seize heures arriverait, les hommes prenant alors place dans la gargote, s’asseyant sur les bidons Castrol, disposés par deux, autour des bidons sans marque, à essence, coupés en deux, au chalumeau, et servant de table. Les hommes, généralement, prenant place à l’extérieur de la gargote, s’adossant à la tôle et aux planches de la gargote, de part et d’autre de l’entrée, laissant la chaleur des tôles sécher le dos de leurs chemises blanches, de travail, tant il aurait fait chaud, aujourd’hui encore, les hommes préférant la chaleur des tôles et le vent venant du lac à l’intérieur de la gargote, à l’étuve de la gargote, emportant avec eux, au dehors, leur bouteille de bière, d’un demi-litre, de marque Primus, parfois estampillée d’une étoile blanche à cinq branches, imprimée sur le verre, directement, en blanc, de sorte qu’elle compose un léger relief, granuleux, tranchant fortement avec le verre, brun et lisse, de la bouteille, de sorte que, n’importe qui, même dans le noir, pourrait dire, deviner du bout des doigts, pour peu qu’il ou qu’elle en ait l’habitude, que cette bouteille de bière, de marque Primus, serait estampillée d’une étoile blanche à cinq branches, indiquant la provenance et l’excellence de la bière. Les hommes sur le marché, adossés aux gargotes, n’arrêtant pas de supputer. De revenir régulièrement sur la bière. La provenance de la bière. Rappelant, trois fois par jour, que la présence d’une étoile blanche, à cinq branches, imprimée, directement, sur le verre, indiquerait que cette bouteille-ci, cette Primus-ci, proviendrait de K, de la brasserie de K, limonaderie de K. Les hommes préférant, et de loin, boire la bière Primus en provenance de K à boire la bière en provenance d’ailleurs. Les hommes préférant, et de loin, s’adosser à l’extérieur des gargotes et boire la fine poussière rouge, la fine poussière du marché, probablement chargée de miasmes, de tous les miasmes, tous les germes du marché, venant en bandes, en colonies, coloniser les bières, se déposant, sans qu’on le sache, sans qu’on le veuille, à la surface des bières, malgré la prudence, les précautions des hommes, le fait qu’entre chaque gorgée, ils posent la main sur le goulot, retardant, voudraient-ils, l’arrivée des miasmes et des germes. N’y parvenant pas toutefois. N’y pensant pas toutefois. Les hommes posant, machinalement, la paume de leur main sur le goulot des bouteilles. Les hommes préférant boire une bière Primus colonisée, chargée de poussière et de miasmes, à boire une bière sans poussière mais au chaud dans l’étuve d’une gargote, dans le cœur d’une gargote –

L’homme Nyoundo, donc, s’emportant -– à nouveau, à peine assis, à peine ont-ils pris place sur des bidons Castrol, rectangulaires, servant de chaises, de tabourets, dans une gargote en tôles et mauvaises planches, l’homme Nyoundo, à peine assis dans la gargote, léchant abondamment ses doigts, ses quatre doigts tendus, pas le pouce, curieusement pas le pouce, la paume de sa main droite et ses quatre doigts tendus, passant abondamment une langue rose, presque aussi longue que celle d’un chien, sur ses quatre doigts tendus et sur sa paume, « parce qu’ils ont peur de ça », dirait-il, passant ses doigts mouillés, abondamment mouillés, et sa paume, sur la table, un bidon rouge, à essence, coupé en deux, au chalumeau, passablement rouillé aux abords, recouvert d’une nappe plastique, imprimée, dans des couleurs chinoises, des bleus chinois, des verts chinois, des fleurs de Chine violemment imprimées achevant le motif, la tenancière de la gargote parachevant la table, recouvrant la nappe aux couleurs et motif chinois d’un épais plastique, transparent cette fois-ci, chargé de miasmes, probablement infesté, ne pouvant qu’être infesté, tant l’épais plastique recouvrirait la nappe aux couleurs et motif chinois depuis des jours, des semaines entières, l’homme Nyoundo portant ensuite ses doigts, sa paume et ses doigts, à sa bouche, léchant abondamment ses doigts chargés de miasmes, léchant abondamment sa paume chargée de miasmes, recommençant l’affaire trois ou quatre fois de suite, léchant abondamment ses doigts et sa paume, puis les passant sur la table, puis les portant à la bouche, puis les passant sur la table, « etc. », dirait-il, de sorte que des miasmes, des infections l’infecteraient, de sorte que des miasmes, des infections ne pourraient que le faire, de



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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