Dominique Paillard | Vision opaque

« construire une ville avec des mots », les contributions

Comme une page d’écriture, tel un souffle délicat, ma vie se déplie. Blog : exploration accumulation
proposition n° 1

Comment revenir alors qu’elle n’avait jamais souhaité partir ?

Retour étonnant sur le lieu du souvenir. Revenir à la source. Revenir le cœur déchiré, mais libéré. Revenir jusqu’à l’épuisement de l’idée du retour. Revenir pour mieux vivre. Revenir pour exister une nouvelle fois dans ce lieu. Et cette déchirure au fond d’elle-même, toujours présente.

Tout semble pareil, mais si différent. Une vision opaque de couleurs fanées, délavées.

Et puis ce besoin profond de revenir sur les traces du passé pour l’actualiser, le réaliser, lui redonner sens. Partir à sa recherche. Retrouver la sensation même du souvenir qui devient l’incarnation du présent. Se dire que le temps s’est étiré jusqu’à déclencher cette envie d’aller à la rencontre du lieu idéalisé, du lieu empreinte, du lieu vérité.

Tout semble pareil, mais si différent. Les odeurs du souvenir fusionnent avec celles d’aujourd’hui. Son esprit devient confus, les flagrances se mélangent, se mêlent, se diluent.

Lieu du télescopage : avant, après. Entre : rien. Le vide ou quelques bribes d’images diffuses. Revenir pour combler ce rien entre deux souvenirs. Fouler le sol présent et écouter l’histoire du passé qu’il veut bien dévoiler. Fermer les yeux pour mieux entendre les sons. Etre émue par la résurgence des voix familières.

Tout semble pareil, mais si différent. Les sons, les voix, la musique d’autrefois lui font perdre de sens de l’équilibre.

S’approcher, regarder, se projeter. Retrouver l’image du passé et la lier à celle de ce jour. Trouver les différences, tisser des liens. Mais rien ne peut faire revivre les représentations du passé. Le temps s’est écoulé sans état d’âme. La blessure ne s’est toujours pas refermée.

Le lieu est matériellement là sans vraiment être présent au présent. Fait-il partie du passé pour toujours ? Non, il est bien ancré dans le réel, mais si différent à ses yeux. Est-ce bien lui ? Une étrange sensation de perte la saisit. Le lieu s’échappe de son corps, de son souvenir. Le détachement s’opère. La fracture est là. La différence a englouti son passé, effacé son désir de revenir. Devant elle, un autre lieu a surgit tapissé d’un étrange voile satiné qu’elle seule peut ressentir dans sa profonde intimité.

proposition n° 2

Une image. Une image qui s’était perdue dans le passé. Aujourd’hui elle resurgit et réveille par son souvenir insolant un florilège d’instantanés oubliés. C’est comme une photographie en noir et blanc d’une résidence prise lors d’un matin lumineux. Elle semble maintenant si réelle, si proche, ouverte aux regards jadis anodins. C’est la même bâtisse, ou presque. Les volets sont clos, excepté celui de la chambre à coucher du premier étage. Le soleil se reflète sur le vitrage opaque et caresse les doubles rideaux de sa chaleur printanière. Une gouttière descendante s’est déboîtée au fil des intempéries. La peinture bleue de la porte d’entrée, formée de deux battants, s’écaille et laisse entrevoir la couleur originelle du bois massif. La boîte aux lettres est saturée de prospectus. Depuis combien de temps ?

proposition n° 3

D’un mouvement élégant du corps, se retourner et redécouvrir d’un regard plus concerné l’impasse déjà parcourue. Au bout : la rue. Alors, prendre le temps de se replonger dans le mouvement quotidien de cette artère débordante d’activités. Se laisser emporter par des odeurs d’épices qui cheminent jusqu’à cette voie sans issue et faire abstraction des émanations des pots d’échappement. Tendre l’oreille et réaliser que cette effervescence est étroitement liée à l’heure de pointe. Les véhicules encombrent la chaussée, les piétons le trottoir. Les moteurs vrombissent sur place et les chauffeurs klaxonnent d’impatience dès que le feu de signalisation repasse au vert. La rue devient une sorte d’orchestre où chaque instrument joue une partition de sons qui lui est insolite : interpellations, disputes, cris de joie, salutations, portes qui claquent, coffres de voiture qui se ferment violemment, clefs qui tombent sur le sol, un enfant en colère qui tapent des pieds, une sonnette de vélo qui souhaite de se faire entendre, les portes du tram qui se referment d’un « dong ! », le crissement des freins d’une voiture qui pile. Le trottoir déborde de passants. Ils se frôlent, se bousculent, se jettent des regards noirs, s’insultent parfois, rouspètent de la lenteur des pas imposée par les piétons qui les précèdent. Quelle folie ! Un autre monde à travers une lucarne : la sortie du bout de l’impasse.

proposition n° 4

C’est comme si, immobile au bout de cette impasse, elle téléguidait un drone avec le désir de l’éloigner le plus haut possible de son point d’encrage, jusqu’à ce que son propre corps ne ressemble plus qu’à un noyau de cerise. Et tout au long de son ascension, le drone prend des instantanés de plus en plus flous, de plus en plus énigmatiques du lieu d’où il s’élève. Il est devenu ses yeux, ses oreilles. Un dédoublement s’opère. Elle devient sensible à la prédominance des couleurs froides. Les dégradés de bleu, de vert, de gris s’étalent sur les clichés tels des tâches impressionnistes. Et sur la bande son, des bruits amplifiés venant du sol s’échappe maintenant un léger murmure familier. Le vent, suppose-t-elle. Seules les odeurs se sont évaporées à cette distance, exceptées celles de sa mémoire. Ainsi, de cette expérience imaginaire, perdurera une multitudes de photos aux contours abstraits, une bande son New Age et un souvenir flou de senteurs emprisonnées dans le passé.

proposition n° 5

Durant de nombreuses années, le soleil a peaufiné son œuvre. Ainsi, la peinture bleue de la porte d’entrée part en lambeaux et dessine une carte imaginaire incompréhensible où la matière desséchée côtoie l’essence même du bois mis à nu. Etrange cette vision. Entre les croutes de peinture, c’est comme un assemblage de canaux déstructurés qui lèchent au passage les rebords recroquevillés des différentes couches de couleurs. Les yeux se perdent dans ce dédale de rigoles dont le secret semble bien gardé.

proposition n° 6

Arrêt, Temps Passé. La voix enregistrée sur la bande audio annonce le prochain arrêt : Temps Passé. Et ça résonne dans sa tête, ça fait écho : Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé… Combien de fois a-t-elle espéré qu’un événement extraordinaire se produise à cet arrêt de bus ? Temps Passé, rien qu’à l’évocation de ces mots, son esprit s’échappe vers un ailleurs imaginaire. Une pulsion invasive lui dicte de descendre, de s’engouffrer dans la rue du même nom et de traverser, au bout, le filtre fantastique. Rembobiner le film, voilà ce qu’elle convoite. Arrêter le temps et s’immerger dans le passé. Arrêt, Temps Passé. Se retrouver sur la route de Saint-Germain, passer sur le petit pont qui enjambe la rivière dont elle a oublié le nom, être dans l’attente d’apercevoir au bout de la route le virage à quatre-vingt dix degrés dans lequel se niche la demeure de son enfance. Saint-Germain, ce nom a toujours eu une résonance particulière à ses oreilles. Était-ce un lieu, une ville, un village, un homme, un religieux, un protecteur ? Comment savoir ? Saint-Germain était déjà inscrit en lettres majuscules sur le télégramme annonçant sa naissance, tel un sceau indélébile. Arrêt, Temps Passé. Et puis, il y avait le nom de ce chien, Yoff. Lorsqu’il était prononcé, ce nom lui évoquait quelque chose de mystérieux, comme le souvenir d’une terre lointaine dont elle n’avait pas encore conscience. Yoff ou les lointaines terres d’Afrique… Le gong de fermeture des portes du bus retentit dans l’indifférence générale. Au Temps Passé succèdera le nom du prochain arrêt, puis du suivant et encore du suivant jusqu’au terminus de la ligne.

proposition n° 7

Le souvenir était toujours présent. Le nom de la ville, le passage devant des immeubles, l’étroite départementale, le petit pont enjambant le ruisseau et le virage au loin. Des flashes lui revenaient à la mémoire par saccade comme un film monté au début du siècle dernier. Les conditions semblaient être réunies pour atteindre son but. Mais tout finissait par se brouiller. Elle tournait en rond dans la ville : revenait sur ses pas, au niveau du panneau indicateur du nom de l’agglomération faisait demi-tour, entrait à nouveau dans la ville, empruntait des rues qu’elle ne reconnaissait pas ou plus, avançait à l’instinct. Attentive à tous signes évocateurs d’un passé qui resurgissait par fragment, elle avançait sans jamais trouver la faille, celle qui dévoilerait l’accès au petit pont. Elle le cherche avec obstination ce petit pont qui la mettrait sur la voie. Elle sait qu’en le traversant, sur la droite, la route se déplierait devant elle, se révélerait comme dans le passé, comme dans son souvenir. Elle freine. Intersection. A droite ou à gauche ? Retour sur ses pas. C’est agaçant ! Elle est si proche pourtant. Nouvelle tentative. Repartir du parking des immeubles. Remonter la rue, tout droit. Rouler, rouler, rouler… trop loin. Rebrousser chemin. Il suffirait qu’elle repère enfin cette route introuvable, mais si proche. Elle la sent, la ressent, elle n’est pas loin. Elle le sait. Mais aujourd’hui, il faut l’admettre, la voie est sans issue.

proposition n° 8

Aujourd’hui, il pleut. Hier, le soleil se reflétait encore sur le vitrage opaque de la chambre à coucher. Aujourd’hui, il pleut. Les gouttes d’eau se jettent sur la façade de la résidence comme si une rage sournoise les habitait. Les murs ruissellent. La gouttière déboîtée à mi descente laisse s’écouler un flux continu d’eau dévalant du toit. Inondation. La peinture bleue de la porte d’entrée s’effeuille par petits lambeaux qui, tel un tas d’épluchures de matière colorée, s’entassent dans l’encoignure. La pluie ravage, la pluie mémoire, la pluie coupure. Il pleut et pourtant elle ne la voit pas, elle ne la sent pas, elle ne l’entend pas. Son regard est intérieur, tourné vers le passé, vers une image insolite où la vie semble ailleurs. Un ailleurs où les gouttes de pluie caressent son visage, inondent ses cheveux de fraîcheur, imprègnent ses vêtements d’une douce senteur. Il pleut. Elle ne la voit pas, elle ne la sent pas, elle ne l’entend pas. Elle est ailleurs.

proposition n° 9

Ça commence par des voix, des voix familières qui la berçaient quand, le soir venu, elle s’endormait en boule sur le canapé. Ils étaient tous autour de la table, prolongeant un repas interminable, à s’interpeler, à s’apostropher, à se titiller, à s’opposer, à s’engueuler, à faire vibrer les murs. Les verres tintaient, les couverts s’entrechoquaient. Parfois, des zones de silence s’installaient. Alors, dans un demi sommeil, elle tendait l’oreille et se concentrait sur les respirations. Elle devinait les hochements de tête, les regards foudroyants ou langoureux. En apnée, elle attendait que la parole revienne, redonne vie à ce repas familial. La fenêtre était ouverte sur la rue. La nuit accentuait certains bruits, d’autres semblaient étrangement atténués. Des passants se croisaient en silence et l’écho de leurs pas glissait sur le trottoir et se diluait dans la nuit profonde. Elle percevait des sons étouffés comme des chuchotements qui s’échappaient du bar au coin de la rue. La chaîne d’un vélo grinçait. Une voiture se garait en faisant vrombir son moteur en surchauffe. Dans la salle à manger, les conversations avaient repris, à la fois monotones et feutrées comme si, à cette heure avancée de la nuit, les secrets de familles circulaient en catimini pour aller finalement se perdre au-delà de la fenêtre ouverte dans l’obscurité.

proposition n° 10

Elle se levait, Malabar. Elle rêvait, Malabar. Elle mangeait, Malabar
Toute sa journée convergeait vers un objectif quotidien incontournable : le bureau de tabac et le moment où elle déposerait sa pièce de 50 centimes sur le comptoir : « Madame, s’il vous plaît, un Malabarrrrrr… ». L’objet tant convoité serait ainsi déposé devant elle. En devinant le parfum sucrée de la friandise tapisser sa muqueuse nasale, elle jubilerait. Impatiente, elle irait s’asseoir sur un banc. Puis, après avoir débarrassé le petit pavé rose de son papier d’emballage jaune, elle le tâterait, le malaxerait, réchaufferait la texture gourmande avant de séparer délicatement le double boudin rose en deux. La dernière étape serait la plus réjouissante : après avoir longuement mâché la volumineuse pâte et apprécié son goût inégalable, elle déglutirait d’un coup ce fabuleux jus au goût de fraise. Inimitable ! Puis viendrait le détail qui ferait vraiment la différence : la succession des plus belles et des plus grosses bulles ! Sentir la texture caoutchouteuse se répandre en éclatant autour de sa bouche et sur son nez, prendre le temps de tout récupérer avant de recommencer, puis terminer par décoller la décalcomanie du papier d’emballage et décorer sa peau de ce tatouage temporaire. De quoi prolonger le plaisir encore quelques heures avant de se coucher, Malabar !



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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