Annick Nay | Avenue T.

« construire une ville avec des mots », les contributions

Des bords de Loire aux bords de Seine, Annick Nay vit actuellement à Paris. A toujours aimé écrire au gré des saisons et de ses pérégrinations : des textes courts ou longs, des poésies, des textes sur des œuvres d’art contemporaines, sur des pratiques professionnelles en cours, des articles thématiques, des narrations … Explorer, dans des contextes différents, des écritures différentes. Ciseler, modeler, sculpter le vif de l’écrit. Pérenniser. Faire écrire également. Partager l’écriture… Quelques traces : Revue Sociologies pratiques n°1 et 2 (1999) ; Poésie publiée dans la Revue Filigranes n°60, Le Don du Texte (2004) ; 2 textes en ligne sur le site « Raconter la vie » (2015) ; texte court publié dans « Des maisons inconnues » (Atelier Eté 2016, Tiers Livre Editeur) et divers textes en ligne sur ce même site ou éparpillés ici ou là sur des supports variés.
proposition n° 1

Marcher… Chemins rudes de cette ile des Cyclades, un caillou surgi de la mer dit la légende. Scruter les pierres sur lesquelles nos pieds se posent. Scintillement du mica, veines vertes et blanches ; grises, ocres, mates, translucides ; lisses, rugueuses … Des pierres sans âge identifiable, que la nature a travaillé à sa façon et déposé ici, sur ses chemins difficiles à suivre. Les pieds attentifs à ne pas s’égarer, la tête ailleurs.

Toutes ces pierres témoins immobiles, loin des espaces urbains déjà traversés, qui reviennent comme mises en perspective, interrogent dans ce présent l’enchevêtrement d’une mémoire. Une enfance bercée de lieux historiques, datés. Par ici, constructions haussmanniennes, par-là, châteaux de la Loire, plus loin, maison sur les bords de l’Adour et plus loin, encore ? Constructions dispersées puis constructions de plus en plus en proximité. L’espace devient alors rare. L’urbain colonise l’espace, puise les ressources, privilégie les formes aux matériaux bien souvent, traces d’orgueils qui se voudraient mémorables. Voilà pourquoi ma mémoire faisait des boucles. Emue par la beauté de ces pierres brutes et humbles en contrepoint des constructions prétentieuses d’un quotidien habituel, un contraste abyssal.

proposition n° 2

Une avenue longue, des immeubles alignés, des trottoirs larges. L’avenue s’étale en pente douce entre la rue de Dunkerque et la rue des martyrs. Un petit air de morne respectabilité. Peu de fantaisie, l’alignement des arbres suit celui des constructions. Numéro 16 : une porte, imposante, bois massif, épais, lourd, couleur chêne, vernis, deux battants dont un seul peut s’ouvrir, poignées dorées, brillantes, en cuivre. Cette porte à elle seule signifie toute la différence entre l’extérieur, la vie de la cité et l’intérieur, la vie privée dans les appartements familiaux. Une porte qui n’est pas à portée de main d’un enfant, bien trop lourde.

D’un côté de la porte, la vie dans la ville : les passants hâtifs, les promeneurs, inconnus, ou connus, on se salue, quelques liens de voisinage, de parenté, des bouts d’histoires communes qui s’égrènent, se recomposent, s’oublient, se posent ici ou là ; un flux, du mouvement, à certaines heures plus qu’à d’autres ; quelques boutiques, une épicerie voisine familière, pommes de terre en vrac, œufs à l’unité. Plus loin, un petit square, le gris cède au vert furtivement.

Pas très loin, imposant, l’espace privé de la cité scolaire Jacques Decourt, 3 hectares et demi.

Passé la porte du n°16, avenue T., un temps de suspension, pas de mouvement, peu de lumière, pratiquement aucun bruit, un espace qui ne se dévoile pas au premier regard. Cligner des yeux. Le regard doit se faire insistant pour découvrir un couloir sombre, carrelé, puis un grand escalier central et ses larges marches en bois brillant recouvertes d’un tapis. Désuet ? A cette époque, on ne brille pas en société, on brille de propreté, un marqueur social. Peu de bruit. On aurait presque envie de parler à voix basse pour ne pas déranger, ne pas froisser l’air ambiant, lourd. Des odeurs d’encaustique malgré tout. Il est rare de croiser des voisins dans l’escalier. Si peu de mouvements, comme si toute la vie était concentrée derrière les autres portes, celles des appartements, un peu moins imposantes que l’entrée principale certes, mais n’invitent aucunement à franchir le pas.

proposition n° 3

Avenue T., souvent mal au cœur quand reviennent les émotions perlées au gré de pérégrinations apparemment sans but. Partir loin, comme une urgence, de cette avenue. Le silence s’installa dans le nouveau lieu. Et la tristesse aussi. N’avoir rien compris. Ne toujours rien comprendre. Puis revenir dans la périphérie géographique de cette déchirure, mais ne pas s’en approcher. Juste de loin, en cercles concentriques.

Une amie s’installa rue Gérando, autant dire à 2 pas. L’avenue T. accueillait une brocante ce jour-là, un prétexte pour la promenade, prétexte à confronter des bribes éparpillées d’une mémoire joueuse. Emotions puis déceptions. Un immeuble, une entrée, une porte où plus rien ne brille. Confrontation d’images noires & blanches comme fixées par l’objectif d’un photographe et de sa réalité ordinaire contemporaine. En surimpression, des images oniriques insaisissables.

Près de ce lieu retrouvé, l’école maternelle de la rue Milton, joyeuse .Un peu plus loin, la rue des Martyrs, rue commerçante, mais aussi adresse de Marguerite et de son compagnon. Des personnages dignes de roman. Et encore un peu plus loin, notre Dame de Lorette…

Et puis encore plus loin des lieux familiers, les « grands boulevards ». Grands ? Un hôtel où courtisanes et galants faisaient la fête, pudeur du langage, démesures des fêtes. Aujourd’hui reconverti en siège social d’une grande banque. Pas très loin, les grands magasins, qui affichent le chic parisien. Mise en scène du cycle de l’argent.
Les flux de la gare Saint Lazare dans le lointain. Allers…Retours… agitations incessantes. Transit, éloignements. S’y perdre.

proposition n° 4

Voilà ! C’était exactement ça. S’éloigner, respirer, prendre de la distance. Pfuut !! Le 8h53 à la volée, et maintenant être assis tranquillement. Quitter les hauts murs gris d’une ville. Mais comment séparer les lieux d’habitations des voies bruyantes et polluantes ? Petit à petit, les petits pavillons bien rangés laissent plus d’espace aux friches, des espaces sans propriétaire apparent et sans projet. Des constructions neuves. Des constructions plus anciennes. Des petites constructions en hauteur, trois étages, étroites, alignées le long de la gare. Pas de perte de temps, une certaine vision des transhumances urbaines . A d’autres moments, de grands espaces bétonnés, planes, démesurés, lieux pour voitures, garées à la journée probablement. Dans le paysage apparaissent quelquefois des maisons plus cossues, mais à la perspective limitée, vue sur les voies, bruits des trains qui s’écoulent inlassablement. Des maisons qui ont sans doute rêvée de destins moins limités.

Puis des arbres, encore des arbres, des ronces, des champs, un univers plus agricole qu’urbain. Mais la bataille est rude. Surgi de nulle part, quelquefois, un complexe sportif, et des autobus attendant les joueurs pour le retour. Et encore quelquefois des constructions dont le voyageur peine à saisir l’utilité. Mais voilà, le béton semble plutôt solide. Les panneaux publicitaires sans charmes scandent le rythme du train.
Et puis toute cette urbanisation propre à l’éloignement des villes cèdent le pas à une nature plus présente, des prés, des forêts de loin en loin, des moutons, quelques vaches nous signifient notre éloignement de la ville. Changement de TER pour la micheline locale, rouge. On traversera le jardin potager du chef de gare. Et enfin on arrivera à destination d’une petite ville, et de son abbaye en haut de la colline. Ici les matins cèdent peu à peu à la brume pour laisser une vue magnifique sur la vallée et ses nombreux chemins. A pied les chemins.

proposition n° 5

Regarder ses pieds. Un puis l’autre. A nouveau. Lever les yeux. Soupirer. Le regard se déplace sur des taches colorées aux formes étranges, comme des taches d’eau solidifiées, un mouvement qui part d’un centre hypothétique, des vagues arrêtées dans leur essor, des volutes, ni vraiment circulaires, ni vraiment aériennes, mais posées, épousant à la fois les contours de la pierre et s’en distinguant. Formes éclatées, juxtaposées, patchwork, caléidoscope immobile, mais à peine. Si fragile, un souffle d’air pourrait peut-être réanimer ce curieux assemblage, qui sait … La palette des couleurs est étrange blancs, gris-bleutés, un peu lunaire ; des gris sombres plus vifs, plus vivants aussi ; des ocres pâlis, plus bruns parfois. Et puis cette juxtaposition soulignée d’un liseré sombre, préservant l’unité de chaque forme mais composant un ensemble indissociable. Les lichens ont recouvert toute une partie des pierres, nul ne sait depuis quand, ni pour combien de temps. Un supplément de vie entre champignons et algues, eau, air, terre… Affinités étranges. Témoins muets mais non dénués d’expressivité. Découvrir l’exubérance des lichens sur les pierres usées des petites marches intrigantes et cachées où les pieds semblent intrusifs. S’en éloigner à regret. Reprendre sa ligne d’erre, ne pas laisser de trace, ne pas imprimer une quelconque empreinte dans le sol meuble. Se faire aérien et élargir le champ des investigations et des rêveries.

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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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