Jean-Baptiste Milesi | De ces huit années vécues ici

« construire une ville avec des mots », les contributions

Jean-Baptiste Milesi partage son temps entre l’agriculture biologique au Québec en saison, et l’écriture à Besançon l’hiver.
proposition n° 1

L’excitation qu’elle avait générée cette possibilité soudain offerte de ce retour. Ce retour il en avait détaillé chaque minute de chaque jour de cette semaine qui s’ouvrirait bientôt, telle rue tel bar tel quai, la cathédrale sa noirceur, la fac l’insouciance de l’étude, la forêt en lisière y lire l’été dans la moiteur, l’avoir envisagé ce retour les photos sur Google les rues via Street View.

Revivre un peu des huit années vécues ici, voler un peu de ces huit années le temps d’une semaine, une semaine c’est peu faudra pas perdre de temps qu’il se disait.
Le serveur lui il est toujours là, pour la clientèle c’est davantage latte que bière, les murs les tables les chaises ça veut se donner un look crado-cool c’est poli lisse propret. L’impression d’avoir passé son tour de n’être plus à sa place. Ces lieux que l’on ne retrouve pas alors même que l’on y est. Ces rues qui sont désormais pavées, les enseignes flashy qui vont avec.

Une ville étrangère, une semaine pesante.

proposition n° 2

L’image elle est facile c’est le lavoir, du gravier avec des tâches de mousses de lichen dessus, et aussi un grillage, et derrière les champs des pâturages, une haie d’arbres et un jardin mais ça on le voit pas on le sait. Lavoir en moellons creusés par quoi les joints effrités avec des pierres de taille dans les angles de l’édifice et aussi autour des deux ouvertures faites pour les portes, mais il n’y a plus que les gonds, avec une auge en fonte devant, non, c’est quand même un beau lavoir même si abandonné. Deux pierres en plein milieu de la façade, superposées et séparées par une mince corniche en pierre de taille elle aussi : une date et LAVOIR écrit en majuscules, illisibles, traînées noires qui descendent du toit. Dans l’auge des herbes folles, des pissenlits surtout. À travers l’ouverture des portes on voit que les dalles sont branlantes, qu’il y a des herbes entre, et que les dalles se chevauchent par endroit. On devine qu’il y a le bac en fonte quelque part à l’intérieur de l’édifice, qu’il doit être vide ou alors qu’une flaque croupit dedans, qu’il y a surement des emballages et des canettes, et que les samedis soirs les jeunes viennent fumer et picoler ici.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2018.
Cette page a reçu 92 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).