Christine Eschenbrenner | La forteresse

« construire une ville avec des mots », les contributions

C.E qui écrit depuis bien longtemps , après avoir clos le mieux possible le cycle de fortes aventures pédagogiques, se dit qu’il est temps non pas de revenir aux sources mais d’accepter ce qui en découle.
proposition n° 1

Difficile d’y voir clair. Comme en rêve, elle se demande si c’est bien là. Pourtant il ne peut y avoir de doute. La grande bâtisse dont plusieurs pans encadrent et cachent en même temps la cour carrée côté plateau est toujours debout. De ce côté-là, une grille fermée par un cadenas un peu rouillé l’empêche d’entrer dans l’espace où pourtant elle a vécu, rêvé, engrangé l’adolescence. Là où allaient et venaient tracteurs et moissonneuse-batteuse, c’est le silence. En s’accrochant à la grille comme une prisonnière de l’extérieur qui chercherait à capter quelque chose du dedans, elle voit que le hangar qui abritait les engins a été démoli. On distingue la deuxième cour carrée, l’autre partie de la forteresse entamée. Elle lâche les barreaux, se retourne. De l’autre côté de la route qui donnait sur le grand large des champs, a été construit un écoquartier gris foncé. Des blocs au lieu de la houle des épis. L’important, quand on encercle une forteresse, c’est de respecter les normes environnementales.

proposition n° 2

Fenêtre de la chambre ouverte, à l’étage de la vieille bâtisse craquante. Juste au-dessus, le grenier aux lettres de la guerre de quatorze. Ciel à peu près clair, rumeur des avions au lointain : signe de beau temps. En contre-bas, la cour. Côté jardin : dans une ancienne étable, l’abri de la chèvre aux yeux bleu-nuit qui bêle quand elle veut du sel ou des ronces. Puis les clapiers pour caresser les lapins avant le coup de massue et la peau retournée. L’arbre de Judée, invitation inclinée sur l’accès au jardin cultivé par le père, dahlias solaires au potager et haricots verts en surnombre. La volière, folie multicolore d’un frère. Le hangar, maison de la moissonneuse-batteuse avec table de ping-pong à côté pour les enfants, en attendant l’été. Le petit poulailler : c’est la mère qui va aux œufs tout frais. Le passage vers la deuxième entrée : bâtiments regroupant chercheurs et ouvriers agricoles. Côté cour : autres engins, pour retourner la terre, l’ensemencer, la traiter. Puis, très hautes, les deux granges aux effraies. L’atelier des réparations entre les deux. A vol d’oiseau : la ville qui grimpe, arrêtée aux portes du plateau. Rumeur diluée, béton tenu à distance à ce moment-là.

proposition n° 3

La forteresse est posée d’équerre à l’entrée du plateau, point de jonction entre la ville qui semblait avoir achevé sa croissance avec une agréable résidence encerclant un petit bois et, de l’autre côté, en suivant l’angle droit, une route autrefois bordée par des champs à perte de vue. Retournement, superpositions. A gauche, le long de l’autre ancienne petite route des Joncherettes, a surgi une zone dite pavillonnaire. Peut-être les habitants entendent-ils comme avant le bruit récurrent et soudain des essais de moteurs de fusées, propulsions thermo-mécaniques Secret Défense, dans des laboratoires protégés par écran de fumée, arbres et barreaudage. L’installation des hauts réverbères éclairant froidement le virage avait marqué le début de la grande disparition. Les champs, en face et beaucoup plus loin, ont été retournés, désintégrés, creusés. De la terre arable séculaire ont surgi de nouveaux quartiers, juste de l’autre côté de la route. Logements fonctionnels, très vite peuplés : des cubes qui se chevauchent avec petites allées sans arbres, sans oublier le rond-point pour absorber la démultiplication des routes bien goudronnées menant aux entreprises innovantes, aux grandes écoles du plateau et fluidifier la circulation. A cet endroit, un peu avant, la route sépare deux mondes. Elle est dos au mur de la haute grange classée et recouverte d’un filet, sans doute pour limiter de manière dérisoire les risques d’écroulement. Sur la droite, après la bâtisse familiale aux volets fermés, reste le mur d’enceinte de l’ancien jardin. L’allée des tilleuls a été réquisitionnée, les inutiles fleurs paternelles ont cédé la place aux grillages et au gazon méthodique autour des deux géants : château d’eau chanterelle de béton gris et ancien radar aérien avec dôme en forme de ballon de foot. Contre le mur d’enceinte, à la limite, on peut encore voir une jolie plaque de céramique blanche avec liséré bleu : y sont inscrits le nom de la ville et de son ancien département

proposition n° 4

La quitter c’est redescendre. Aller dans l’autre sens, en se disant que cette fois c’est peut-être la dernière. Sortir par l’entrée qui donne sur l’autre côté, là où les granges de l’autre cour ont brûlé. Une autre descente possible : vers le vieux noyau de la ville où vécut un peu George. Mais ce n’est pas la route qu’on empruntera. Longer le mur rescapé des flammes, avec inscription des semences Vilmorin. Passer devant le café des panachés, traverser et regarder au passage dans la résidence la fenêtre de l’appartement devenu atelier du peintre qu’il a fallu fuir, comme le reste. Passage piétons : sur la gauche, une rue menant à l’école élémentaire. Là, image d’une fin d’année scolaire compliquée à cause du déménagement fin d’enfance tenu secret jusqu’au dernier moment. Au début, la forteresse était comme une prison. Pour survivre à l’arrachement : obéir, accepter le nouveau lieu, vernir à l’école pour la fête des mères un pied de lampe en forme de perroquet, écrire, la seule manière d’échapper au manque du domaine d’avant. Rêver l’endroit de la transplantation malgré tout. Le paysage de la descente garde des traces invisibles. Il a fallu apprendre la gare d’en bas pour l’entrée en sixième dans une autre ville, mesurer l’écart, descendre et remonter, des centaines de fois. La forteresse a fini par protéger l’enfant mais c’est la jeune fille qui s’éloigne. Elle se retourne, s’arrête pour voir : enceinte encore visible, avant le virage. Elle coupe à travers le petit bois comme au temps du lycée, c’est un raccourci avec marches un peu glissantes. Talus verdoyant, escalier charmant avec sa rampe comme à Montmartre. Beaucoup de marches. Halte pour un dernier rendez-vous, paroles de rupture, foisonnement verdoyant. Descendre lentement toutes les marches vers le bas de la ville. Quelques maisons, un mur coupe-gorge à la fin avec toujours l’image d’un exhibitionniste ouvrant son manteau devant l’enfant qui remontait la pente chaque jour avec son cartable sur le dos et se taisait en retrouvant les granges tutélaires. Reste un obstacle à franchir, petit pont au-dessus de la voie ferrée. Escalier ordinaire, petits magasins aux parages de la gare. Prendre le train, fin de la descente.

proposition n° 5

Pierres qui remontent dans les champs quand la terre est labourée : rapportées par le père dans l’enceinte, trophées sauvages offerts par le plateau mille fois retourné. Silex taillés, ou parfaitement polis, outils tenus, caressés par les enfants de la forteresse. Ils ferment les yeux pour retrouver et sentir la place des mains millénaires.

Trouvée au bord d’une ancienne rigole envahie par les herbes folles, une pierre des anciens bornages. Petit menhir fleurdelysé, tout d’un bloc, lui aussi rapporté par le père à l’intérieur. Rappelant anciennes fonctions et dépendances, quand les grandes fermes relayaient bien obligées la nécessité de contribuer aux grandes eaux avant le grand soulèvement. La fleur de lys sculptée dans la pierre, pas vue tout de suite, à cause des ombres, des grisés. C’est au toucher aveugle, jeu secret des enfants, que la découverte a eu lieu.

Pierres des murs qui longent toujours la dernière rue remontant et l’autre côté, à l’angle, vers l’explosion du plateau. Le revêtement des granges rescapées disparait par plaques. Apparaissent ici et là les pierres du bâti originel, continents ressurgis. Photographies. Mais aussi des ombres noires, assauts de l’humidité attaquant tout ce qui résiste. Les pierres, finement enchâssées, claires et orangées ne cèdent pas pour l’instant. Au-dedans, les murs tiennent, malgré les charpentes éprouvées. Les pierres encadrent la grange à gauche de la cuisine, celle des clayettes à pommes de terre empilées dans l’ombre, décor pour les fêtes aux strates familiales et initiatiques. Juste après, les pierres retiennent les lueurs du soir et soutiennent la présence du vieil escalier menant à la grange aux lettres. Marches de guingois, bois lisible dans ses fibres longues depuis des siècles, avec de la paille répandue : effervescence et ballots transportés des moissons. C’est là que Marka, vieille polonaise réfugiée, aimant la ferme, se reposait après avoir chanté l’Ave Maria et donné un coup de main. De part et d’autre, les pierres gardent l’empreinte de sa présence.

proposition n° 6

Chantier géant et perpétuel aux parages de la route qui longe la forteresse et traverse avec ses multiples ramifications nouvelles le vieux plateau devenu espace-phare, pour la recherche-développement dans la foulée des premières installations. Campus lesté d’acronymes correspondant aux dossiers en cours, implantations et creusements à venir, décisions-charnières, centres d’intérêt contemporains. Investissements vertigineux. OAP. CAPS. TSCP. PLU. APU. ZPNAL QOX R et D. SAEML. EPAPS. AAPC.QEP.
Elle tient debout, intégrée à un projet plus vaste. Impossible de savoir ce qui s’y passe vraiment : là où l’exploitation des terres cultivées et la recherche agronomique faisaient bon ménage malgré les premières alertes chimiques contribuant à l’appauvrissement des sols et aux cancers des cultivateurs, les récoltes se succédaient. Montagnes de blé ou d’orge hybrides, pommes de terre ou maïs, visites des ingénieurs équipés de bottes neuves pour aller dans les champs. AGRO. Navettes des tracteurs, sortie majestueuse de la moissonneuse-batteuse au cœur de l’été. INRA de l’autre côté. À présent, il est possible qu’elle abrite un bureau chargé de l’immobilier prêt à distiller dans les parages de nouvelles réalisations et aussi les commissions de l’atelier public d’urbanisme. PLU. La rue, du côté de la deuxième cour, porte toujours le nom d’un député de l’ancien département. Ayant œuvré pour la bonne cause. Qui s’était peut-être en son temps penché sur le devenir de la forteresse. Plaque portant son nom contre le mur où s’effacent les grandes lettres des semences Vilmorin. L’ancien directeur de l’Institut agronomique abordait souvent la question des graines en traversant la route de Saclay pour les observations in situ. Et la mauvaise herbe, celle qui pousse toujours entre les rangées d’épis bien alignés, à la croisée des chemins. Celle qui avait profité d’une fissure dans le goudron des Joncherettes pour apparaître, fleurir, se faire connaître. Tout près, les bâtiments de la résidence années 60 encerclent un petit bois de chênes. Clin d’œil à la forteresse, mise en abyme. Au milieu du petit bois : le château d’Ardenay, villa en moellons de meulière, comme les granges. Abritant bibliothèque, salle dédiée aux fêtes locales, et ayant accueilli le montage poétique né dans la forteresse.

Les noms du plateau surnagent, désormais arrimés à la transformation des lieux. Alibis de l’ancrage urbain prévu près du corridor écologique. Zonage. Croix de Villebois. Le Pileu , commune libre, la rue de la Sablière. Plus loin : Vauhallan, hors du temps, armée pacifique des champs tout autour, échappant à la menace. La Vauve : sœur forteresse. Les agriculteurs se connaissaient bien, échangeaient au moment des coups de feu machines, idées, silences.

Autour de la forteresse, l’écoquartier porte le nom d’une sculptrice : nimbe d’un nom, riche idée. La voici. Ses yeux bleu-nuit. Son nom : adopté par la ville. Elle regarde ce qui a lieu : prolifération programmée. Elle cherche à se poser calmement dans l’atelier, à prendre du champ, loin des blessures, pour trouver en elle la forme la plus fidèle. Mais tout est sens dessus dessous : pas de matière. Elle sort de la forteresse, traverse la route en courant pour se jeter comme toujours là où elle est certaine de trouver la glaise. Elle ne reconnait rien mais des habitants bienveillants l’invitent rue des Alouettes à découvrir leur cadre de vie, fleuron du développement durable.

proposition n° 7

Trop près, ou trop loin cet endroit- là. Pour elle, un secret de Polichinelle : elle sait bien ce qui se cache au fond et toujours tourne autour du pot mais pour aller là c’est quand même compliqué. L’endroit habite un mot : domaine. Il est vaste mais disparait dès qu’on l’aborde. Un cadenas à l’entrée, ou, en remontant le courant, une grande grille noire en fer forgé pour séparer le lieu protégé de la ville qui l’assiège , séparer l’avant de l’après.

Pourtant se trouvent des voies secrètes entre les deux et le lieu est identifié, accessible de l’intérieur, comme le temps. Il s’atteint, selon l’expérience menée en rêve, par un effet de rebond ou plutôt de ricochet : la pierre qui atteint la surface liquide à plusieurs reprises forme des ondes qui s’éloignent, s’élargissent puis se recoupent. La pierre, plutôt plate, après avoir créé, suite au lancer précis, le chemin de son rebond, coule à pic. Les ondes s’effacent mais les interférences ont été inscrites.

Dans l’adresse de la forteresse, il y a le mot « domaine » qu’il faut utiliser pour communiquer, renseigner une identité. Il y a aussi le mot « Granges », pour l’évidence agricole. Mais surtout : le relais, le ricochet. Le signe que le domaine d’avant, celui d’Armainvilliers, s’était incrusté dans l’histoire : normal, c’est le premier. Du pareil au même. Là où travaillait le père avant le grand déménagement. Domaine qu’il avait dû quitter et les enfants avec : trop petits pour qu’on leur explique qu’ils ne reviendraient plus jamais là où ils pouvaient transgresser les interdits en allant où il ne fallait pas, près du grand lac aux magnolias et cimetière des chiens, pagodes remontant à l’époque du vieux baron . Les terres cultivées n’étaient plus la priorité, remplacées par l’élevage des chevaux de courses. Il a fallu faire avec la souffrance des séparations incompréhensibles mais les refuges au bout d’un long moment plein de larmes ont fini par se rejoindre à l’intérieur pour affronter la prolifération extérieure. C’était précisément au lycée Lakanal, quand elle s’est retrouvée étudiante au milieu des livres et des arbres sous lesquels s’étaient rencontrés Jacques et Alain-F.

proposition n° 8

Impossible de vivre dans un lieu sans pluie. Celui-là, avec ses toits anciens qui protègent récoltes et humains avec au passage quelques infiltrations, on peut. De l’inquiétude et un peu d’eau mais jamais rien de grave. La forteresse a traversé les siècles, les orages, les fuites en avant, les guerres, la pression des constructions avoisinantes et des années dites glorieuses. Il pleut, elle brille secrètement. De l’extérieur on ne sait pas comment elle s’y prend. On sait que sa charpente immense lui a toujours permis d’affronter les intempéries, même quand les toitures ont commencé à lâcher, à force.

Depuis la fenêtre de la chambre, on peut se blottir et regarder les nuages. Un grain. Chèvres, engins, humains sont à l’abri. Mais on sort quand même, à cause de l’odeur de la terre mouillée. Il faut absolument la recueillir, l’empêcher de disparaître, comme le reste. On va dans le jardin, on s’agenouille, on respire au plus près les feuilles, les pétales même tombés, on creuse la terre pour s’approcher du parfum mouillé et quand on a bien bu ce qu’on a capté, on rentre trempés pour s’entendre demander où on était et ce qu’on a encore fabriqué avec nos idées bizarres.

Cette fois-là, c’est le contraire : il ne faut pas qu’il pleuve. L’adolescente se prépare. Le lendemain, à l’aube, elle doit rejoindre les autres pour un guet aux oiseaux. Être là juste avant le lever du soleil près de l’étang et reconnaître les chants au réveil. Elle a révisé les onomatopées, les a associées aux plumages décrits dans les livres spécialisés. Elle sait reconnaître le pinson, l’alouette, la caille, la mésange nonnette, le merle bien sûr et quelques autres. Dans le sac, un cahier ordinaire de la même famille que ses herbiers pleins de notes. Elle a mis le réveil pour ne déranger personne.
Petite nuit, écourtée par le clapotis des gouttes contre les volets fermés. Déception, il va falloir annuler le guet. Ou peut-être pas, les nuages ne font que passer. Il faut voir. Elle se lève, ouvre les volets. Des granges du fond, dans l’autre cour, sortent des flammes géantes et leur crépitement lui a fait croire qu’il pleuvait. Elle se précipite comme une folle dans la chambre des parents encore endormis, les secoue. Le feu ! Les pompiers viennent d’arriver de l’autre côté, c’est déjà trop tard. Le chevrier a laissé contre le mur de paille protégeant ses bêtes une veilleuse et s’est absenté. Le feu a pris, couvé en sourdine dans les fétus. Tout a brûlé. Les habitants de l’autre cour sont venus tout tremblants attendre la fin de l’intervention, on leur a fait du café. Plus tard, on a tous marché au ralenti dans la fumée des restes calcinés, bois, toits et bêtes. Dans le courant de la matinée et même après, les habitants de la ville sont montés voir ; il y avait du monde partout, des questions insupportables. L’adolescente s’est cachée toute la journée.

Dans un cahier de la malle, peut-être au fond, dort une phrase : la pluie a un goût de cendre. Sur place : plus aucune trace.

proposition n° 9

Tôt le matin, bruit de la porte qu’il referme sur lui en quittant la cuisine pour aborder la cour, caisse de résonance du travail : les murs très hauts renvoient les sons. Elle peut même savoir où il se dirige –vers l’atelier, ou vers le hangar. Nocturne. Très vite, c’est le moteur des tracteurs, invasion sonore. Puis départ vers les champs, le grondement s’éloigne.

Ronflement du feu circonscrit dans le poêle à mazout du séjour. Elle descend les vingt marches du vieil escalier intérieur : chacune sa note. Quand on apprend la musique de l’escalier, et qu’on décide de sortir tard, on peut même contourner les craquements. Souvent le soir, au moment de l’extinction des feux, ses frères font des glissades soyeuses sur les petits tapis de leur chambre et le père, en piétinant sur place au bas de l’escalier fait croire qu’il va monter vérifier que tout est en ordre. Son particulier du surplace. Les enfants jouent le jeu, interrompent provisoirement glissades ou apprentissages secrets. Faux silence. En bas, dans la cuisine, le poste de radio accompagne le départ des écoliers ou des lycéens. C’était au temps où Bruxelles chantait, c’était au temps où Bruxelles brussolait : révélation. Une aide pour aborder la descente. Soupirs du chien encore endormi qui accepte entre ses pattes la présence du chat quand les nuits sont froides avant le vrombissement de la cuisinière aux lourds cercles de métal, enlevés un à un pour nourrir avec du mazout le feu contenu, puis remis à leur place : transformer la menace en chaleur.

En remontant, quand à la fin de la journée on revient de tout, on se réfugie dans les chambres. Bruit de la porte qu’elle referme sur elle. Enfin seule. Elle prend la guitare qu’ils ont accepté de lui offrir, peut-être à contrecœur mais c’est cadeau. Guitare classique, dite sèche, ils auraient préféré le piano. Celui qui est à l’écart des pièces habituelles dans le bureau envahi par les dossiers de la comptabilité. Elle n’a jamais compris pourquoi. Pièce jamais chauffée. Le père y va pour jouer quand il a le temps, la mère, plus rarement–pourtant, jeune fille bien élevée, jouait bien. Jouer encore.
Elle, c’est clandestinement, à l’oreille, même quand il fait froid. Mais la guitare est désormais entrée dans la place. Refuge dans le refuge. Corps contre elle pour apprendre les premiers accords, ceux d’avant le conservatoire municipal, ceux des lendemains. Déchiffrer. Découvrir les harmoniques, changer les cordes, comprendre ce qui a lieu. Et transistor, posé sur le lit. Tourne-disque aussi. C’est une poupée qui dit non non non non. House of the Rising Sun. Vite, quitter les salles de classe pour retrouver les cahiers là-haut : lieu silence et instrument qui accompagne. Lorsque j’étais enfant, tout en écoutant le vent, je partais en rêvant tout au bout de la terre. It’s been a hard day’s night, and I’d been working like a dog. Chante, dès qu’elle peut.
Grandit : ses dix-huit ans avec musique ancienne partagée dans la grange aux clayettes pleines de fleurs. Musique des épis avant maturité quand le vent crée le froissement, et l’ouverture du champ. Musique des grains coulant dans le tarare, chuintement des effraies. Appels dans la nuit, on marche au-dessus de sa tête dans le grenier aux lettres. Oiseau du jour, le pinson : je gagnerais bien ma petite vie. Clé de sol. Clé départ.

proposition n° 10

Mélange des strates. Conjugaisons.

Parfums, respirés à même la terre.

Fioul des moteurs, surtout celui de la moissonneuse-batteuse, collant aux fibres des récoltes, point d’ancrage absolu.

Parfum délicat des pois de senteur, au départ de la route de Saclay : elle ne sait pas à quelle subtile tentative des ingénieurs agronomes correspond la fragrance déployée parmi les essais scientifiques, sitôt respirée sitôt emportée le plus loin possible sur le plateau. Toujours bonne à prendre.

Parfum du blé séparé de la balle, entassé dans l’ombre avec la poussière qui lui reste. Incrustée dans les murs.
Parfum des dahlias solaires, entrée du jardin. Il soigne ces fleurs-là.

Odeur des grands sacs emplis de granules bleu turquoise, bleu des mers du Sud, bleu inconnu au bataillon, bleu joli qu’on a envie de toucher. Sauf qu’insupportable. Odeur qu’on ne comprend pas, qui prend à la gorge. Ne correspond pas à la couleur.
Tracteurs se préparent, avec pulvérisateurs. Conduite. Les agriculteurs suivent le mouvement sans savoir. Pesticides. Bleu lagon, puis désintégration du domaine autour de la lettre X, cancer et disparition du père qui jamais n’a porté de masque.

Toucher la terre, en fermant les yeux. Se dire que ceux qui ne mettent pas les mains dans la terre sont en danger. Quatre enfants, quatre jardins. Elle mélange tout dans son petit périmètre : fleurs, légumes , mauvaises herbes, ça te dérange. C’est fouillis on lui dit. Et alors. Butter, mélanger, séparer, réunir, greffer, arroser. On touche à tout, on apprend.

On rejoint à la fois charpente et bois de l’instrument. Aussi le vieux rideau aux motifs flamboyants dans lequel on a taillé la robe longue des dix-huit ans pour la fête médiévale qui tentait de contrebalancer sans le savoir les prémisses du grand projet. Au moins ça. Un tissu épais.

Pelage de la chèvre. Rude. Elle s’appelle Résélidore, nom inventé, (n’importe quoi , ils disent. Compliqué comme elle. ) On la sait avide de caresses, et réciproquement. Caresses donc et sa langue, râpeuse. Pages des livres tournées, expansions. Pelage et langue rassurent.

Elle fait sa crise, ils disent. Ne veut plus manger de chair animale. Dite fraîche. Atteintes qui correspondent aux premières lésions sur le plateau. Résélidore, après naissance de sa cabrette Cajou , donne du lait qu’on apprend à transformer en fromage. Acheteurs de la ville. Elle est fière de pouvoir faire goûter les nouveautés mais vite dégoûtée : ne sait pas du tout comment alerter. Elle mange de la bouillie .

Autre image du retour : grande remorque comme récompense. On est venus avec de quoi désaltérer les moissonneurs. Leurs visages : altérés. Ils finissent le travail, on grimpe sur le tas. Rentrer. Merveilleusement enfouis dans la tiédeur moissonnée, au sommet de la remorque, on mastique les grains de la profusion condamnée. Chewing-gum initiatique sous la langue.

proposition n° 11

Question : d’où on part, et où on est maintenant. Tellement prise par la mise en circulation de ce qui habite ou fait texte que la question, avec ses strates temporelles, ne peut que faire partie du tout. Surtout pas un paratexte, une note en dehors. Impossible de séparer les deux.

Au temps de la forteresse, on n’est pas complètement dans le quotidien. On ne fait pas les courses, on étudie, même si accompagner le père dans la camionnette pour la vente des pommes de terre qu’on ramasse juste avant la rentrée (argent de poche pour acheter des livres) fait partie des usages indiscutables. Même qu’on boit des panachés dans la camionnette. Et qu’il y aura un peu plus de sous, pour acheter des livres.
Si : aller parfois avec la mère au Famiprix, au pied de la résidence. Deux cent mètres peut-être. Tout petit commerce. A pied : quand on y pense, on se souvient de quelques étalages –- on dit aujourd’hui gondoles, et têtes de gondoles -– mais surtout les personnes au bout du compte. Caissières. La mère les connait bien : histoire, présence, lien établi au sortir de la forteresse, autres rencontres, dans la foulée. L’adolescente admire intérieurement la manière dont la mère, pour sortir de ce qu’on appelle « le quotidien », s’intéresse aux vies des autres. L’adolescente ne sait pas faire : sa vie en devenir prend toute la place. À présent, la mère dit : « Ah bon ? Il y avait tout ça ? ». On n’a pas vu venir la suite.

Aujourd’hui pour presque tous : grandes surfaces. Tout à portée de vie. Réduction des coûts et des distances. Un mal pour un bien. À quel prix, on ne sait pas. On devine.
Ce qu’est devenu le Famiprix d’en haut : sans doute remplacé par un autre nom, une surface moyenne. La mère lui dit que c’était bien, pas trop loin mais qu’il y a beaucoup plus de choix maintenant qu’elle est ailleurs, seule et âgée. Aujourd’hui, grande surface : entre autres, plats individuels, tout prêts, que peut lui rapporter l’auxiliaire de vie. Mais tous ne lui vont pas. Point d’honneur : mijoter à 91 ans les plats d’autrefois. Le soir, un yaourt ou une soupe et terminé. Phrase lapidaire bouleversante.

En quittant la forteresse, l’adolescente a suivi le mouvement. Travaillé. Grandi. Se souvient que dans les années 80, acheter un avocat dans l’autre ville où elle avait engagé le premier travail, était un acte merveilleux : fruit- légume encore un peu cher, venant de loin. En forme de poire, avec noyau dur, chair douce et savoureuse, un événement. Des vitamines, il en faut.

Depuis, elle garde et enterre les noyaux : parfois, en les arrosant, voit surgir de vigoureux avocatiers qui la dépassent ou s’éteignent.

proposition n° 12

Sur le quai souterrain, l’attente. Elle est un peu noyée, un peu vide, comme tous les humains qui guettent la prochaine rame. Pas trop près du bord : en contrebas, les rails brillent, nettoyés par la succession des wagons connectés et des passages à l’acte. Panneaux au- dessus de la mêlée indiquant heure et fréquence. Le prochain, c’est pour bientôt, on va s’échapper, retrouver les couloirs menant à la sortie. Elle montera en tête, pour gagner du temps et ne plus voir les corps allongés à l’autre bout de la station. Feux de signalisation à l’avant, un écran de contrôle aussi à l’entrée du tunnel vaguement éclairé. On lève la tête. Film étrange : en noir et blanc, une foule vaguement patiente. On ne se reconnait pas parmi les usagers, on dérive en les regardant, tous capturés par une caméra. Usagés. Bien obligés d’être dans les starting-blocks invisibles parmi les grondements collatéraux annonçant les convois parallèles qui ne desservent pas ce bord-là. Attente abîme. Rien. Elle s’éternise, le retard prend forme. On se penche pour scruter le noir. Panneaux, téléphones portables : petites notes de lumière électronique. Le tunnel se tait, on dirait qu’il a grossi. Carcasse annelée d’un animal géant sur la voie. Dégoût. Enfin l’annonce grésille : accident de personne, panne de signalisation, indisponibilité d’une certaine catégorie de personnel. Informations variables, selon. Modifier les prévisions, les plans, modifier l’attente. Plus rien n’a lieu. Et là, dans l’haleine puante du tunnel naît un son qu’on prend d’abord pour une sorte de crépitement électrique, sûrement le symptôme d’un nouveau contretemps. Mais le crépitement se raréfie, reprend en vague et se transforme en petite stridulation presqu’isolée. Ecoute, surprise. Elle descendrait bien pour voir, être sûre. Mais au-dedans, la jonction s’est déjà faite. Les tunnels communiquent. Elle est allongée dans une grande prairie du domaine, avec ses frères. Petite boîte posée à côté d’eux. Dans le labyrinthe vert, des trous noirs. Tunnels verticaux. On se penche pour voir le fond mais on ne voit rien ; on se dit qu’en-dessous, les ramifications sont immenses. On verse un peu d’eau dans les terriers : pour fuir l’inondation, les grillons agrippent le mince radeau du brin d’herbe qu’on leur tend et remontent à la surface. Avec eux, les frères organisent des courses minuscules. Elle préfère prélever délicatement les insectes avec de quoi les nourrir pour les observer avant de les relâcher. C’est là qu’elle les a vus de près créer les chants d’appel, utiliser leurs archets de chitine et leurs organes tympaniques, le long des pattes. Ceux qui ont grandi dans le tunnel viennent d’ailleurs, rien de champêtre là où ils sont mais ces cousins étrangers chantent aussi. Leur chant fait du bien. Elle les rejoint au-dedans et maudit le métro qui arrive enfin, ingurgite les vivants puis repart, envahissant le tunnel. Elle reste sur le quai. Prendra peut-être la rame suivante.

proposition n° 13

Ce que la ville assiège, protège, entoure. Bassins dans les parcs. Approcher à pas lents l’eau contenue. Rejoindre l’immobilité. Miroitements dans un cercle, dans un ovale, dans un rectangle. Vent au ras de l’eau retenue, à la jonction de tous les bassins, tous les étangs qui n’en font qu’un. Equivalent liquide de la forteresse à l’abandon. Les images remontent à la surface, à commencer par la plus récente. Ce jour-là, on ne travaille pas. A une extrémité, les structures des anciens abattoirs au-dessus du marché aux livres. De l’autre côté, fin de la musique du jazz band sous le kiosque. Sing sing sing. Chaises orange repliées pendant que la cloche dans le beffroi de la criée, temple du jardin, résonne cinq fois. On ne sait pas ce qui adviendra, la fatigue de l’homme est si profonde. Marcher lentement : sur l’eau encerclée, les colverts semblent aller de soi. Ont compris qu’il fallait repérer tous les points d’eau de la ville pour se poser sans être abattus par les chasseurs, quitte à paraître domestiqués. Sur l’herbe, les choucas noirs criaillent et se rassemblent pour attendre on ne sait quoi après avoir crevé de leurs becs acérés les sacs poubelle de la ville dans laquelle ils se multiplient. Au bord du bassin un couple vient de s’allonger : l’éclat de l’eau transforme le visage de la jeune femme. Une divinité japonaise aux plumes moirées vient d’éclore. Un peu plus loin, comme dans tous les poumons verts de la grande ville, une tribu citadine invente un pique-nique au bord de l’eau contrainte. Le vent passe, libérant quelques ondes. La grande lysimaque au parfum de tabac frais penche ses étoiles jaunes vers tout ce qui se laisse porter.

Assis au bord de l’eau, après avoir respiré le délicat parfum orangé d’une tardive fleur de magnolia, il dit qu’il fait tout ce qu’il peut mais que la caisse est proche. Une enfant minuscule poussée par son père sur un vélo sans pédales crée la diversion. On rêve d’un feu de Saint-Jean et d’une nuit folle comme en Norvège pour éloigner la mort.

Clapotis, son très doux de l’évasion : les pièces d’eau inscrites dans l’histoire de la promeneuse volent à son secours : dans l’autre jardin public, le lac artificiel abrite un îlot. Oubliés les combats, les ossements des innocents. Tout est verdoyant et au beau milieu de tout, on voit souvent le vieux héron cendré, immobile lui aussi, tête rentrée dans les épaules. Il contemple les promeneurs qui font le tour de leur vie, lentement pour une fois. Deux cygnes noirs habitués aux contournements semblent échanger des confidences, seuls au monde sur l’allée surpeuplée. En quittant les parages du lac, sur fond de feuillage foisonnant, les statues. Ce ne sont pas les reines hiératiques veillant sur le grand bassin de l’autre jardin mais là les sculpteurs ont sorti de la pierre blanche l’accident de carrière, les naufragés. La paix armée ouvre des ailes de bronze sur sa colonne.

En remontant, la promeneuse passe par les étangs et bassins des rendez-vous entre les villes qui déjà tendaient à se rejoindre. Lieux de l’école buissonnière, pour attendre celui qui viendra lui lire un poème navrant sur ses yeux-lac. Celui qui jongle avec les mots, lui disant avant le fatal accident de la route que l’eau retenue la débordera un jour mais que ce n’est pas une raison pour construire un barrage. Celui qui vient l’attendre à la sortie du vieux lycée pour marcher le long du grand canal pendant que les cygnes blancs ouvrent en avançant une voie nouvelle dans le tapis mouvant des lentilles d’eau.

Le dernier à se présenter, elle sait bien. Il irrigue tous les autres. Et tous les autres s’y déversent. Le grand lac dans le premier domaine, avec la forêt sombre, du côté où on ne distingue pas les bords, et les pagodes qui s’écroulent non loin du château souvent fermé. Lac interdit. La petite fille a l’air d’obéir. Mais sur son vélo qu’elle transforme en cheval, elle galope, va loin. Va près de l’eau sur laquelle se penchent les plus vieux magnolias du monde et les rhododendrons géants. Marches de pierre blanche, statues de chiens. C’est là que rien ne peut l’atteindre, surtout pas la ville qu’elle déteste. Elle ment quand on lui demande ce qu’elle a fait pendant tout ce temps.

Elle vit aujourd’hui dans une ville assez proche de la capitale mais pas trop loin d’une autre forêt que commence à dévaster le commerce du bois, avec petit lac, château de la chasse aux tours biseautées, ail des ours, millepertuis, source à fleur de terre, orties, souvenirs de promeneurs illustres. Sous le frêne aux troncs jumeaux qui surplombe le petit lac, elle vient souvent retrouver le domaine dans les livres. Et faire le tour, avec les autres promeneurs.

proposition n° 14

Il porte comme les autres hommes de l’ensemble avec cuivres une veste bleu vif et s’approche du banc où sont assises deux femmes à qui ont été confiés des objets éclectiques. Il a l’air assez content de lui, son visage est hâlé ; il a dû beaucoup jouer en plein air. Il marche d’un air plutôt décontracté mais dès qu’il se trouve à portée de voix, il accélère un peu, se penche et l’on sent l’inquiétude, ou la dépendance avant d’entendre la question elle-même. Ce que donnait son clavier noyé dans le triomphe des instruments brillants. Sur son visage se voit l’ombre de la réponse. Une femme tient les bords de la palissade verte et grise qui lui arrive à la taille et la sépare de l’espace récemment replanté. Elle regarde les nouvelles plates-bandes, tourne la tête à gauche, semble chercher quelque chose à un endroit précis. Peut-être l’ancien lilas ou le vieux rosier, tous deux déracinés pour faire place nette à un nouveau projet paysager. Elle incline le buste vers l’avant pour tenter d’apercevoir quelque chose d’autre dans le chantier du jardin public. Elle fait un pas sur la droite, et s’immobilise devant l’arbre épargné. On dirait qu’elle veut le toucher ou savoir s’il existe vraiment. Soudain, elle se détache de la palissade, hausse les épaules et s’éloigne résolument. Un jeune couple s’avance sur la pelouse qui n’est plus interdite. Elle enlève ses chaussures, pas lui. Tous deux semblent incertains puis marchent dans la même direction en contournant quelques corps. Une fois arrivés au bord du bassin, elle se pose et lui se laisse tomber d’un coup comme assommé ou endormi, jambes écartées. Elle reste assise un moment, les bras autour des jambes. Puis s’allonge à côté de lui, pose la tête près de son oreille et murmure une phrase qui le fait sourire. Un homme d’un certain âge est assis au milieu d’un vieux banc surélevé au centre du parterre des roses. Avec les bras posés sur le dossier, de part et d’autre d’un buste large, il occupe ostensiblement toute la place. Il règne sur les carrés de roses qui portent des noms de vedettes. A ses pieds est posé un gros livre d’un rouge ingrat : couverture du code civil. Un adolescent vient de faire claquer bruyamment sa planche sur la partie pavée un peu à l’écart. Il refait plusieurs fois des figures compliquées avec toujours le claquement de la planche comme signe de ponctuation. D’autres adolescents spectateurs sont assis sur le petit muret, et regardent en pointillés leurs téléphones. Quand la fille en riant lui montre du doigt le réverbère, il jette la planche et commence l’escalade. Le réverbère n’est pas très solide, personne ne dit rien. Il va jusqu’en haut, touche le chapeau, se laisse glisser le long du mât pour redescendre. La fille téléphone, elle est passée à autre chose. Il reprend sa planche. Claque.

proposition n° 15

Je ne peux rien te cacher, j’ai emballé parce que bien obligée tous les cahiers entassés dans le dessus du meuble ancien que le père a bricolé pour qu’il y ait à la fois pour celle qui lit beaucoup trop - mais c’est mieux que rien : j’étudie - table de travail , espace de rangement avec quelques étagères plutôt sages et encore au-dessus une sorte de vide un peu sombre, profond comme une cachette qui appellerait une vraie résistance : c’est dans la chambre un meuble forteresse, une chambre secrète, bien protégée prouvant qu’on me comprenait avec mes différences et où il suffisait de poser là-haut les journaux intimes pour qu’ils dorment à l’abri des regards mais tout ne se passe pas comme prévu un jour je rentre du lycée et fais face à l’assaut des reproches ou allusions m’indiquant qu’elle ma mère a lu sans me le demander un cahier avant d’en parler à mon père qui n’a pas su quoi faire comme si boire un chocolat avec ceux de mon âge dans un café et noter regards et émotions sur des pages à grands carreaux faisait partie de l’inenvisageable ; tout s’effondre, se referme et depuis la fugue se poursuit , je l’achève tardivement mais revois la frénésie de l’emballement, quand il faut trouver de vieux magazines dont on arrache les pages aussi brutalement que confiance elle-même pour entourer les cahiers pleins de mots , plusieurs épaisseurs qu’on scotche fiévreusement avec des kilomètres de bandes transparentes et je vais jusqu’à prélever au hasard un cahier, déchirer volontairement l’emballage plein d’images fanées pour voir si personne n’est venu espionner puis remettre à leur place les cahiers après vérification et apprentissage du mensonge savamment organisé à la veille du grand départ quand je sais aujourd’hui qu’au fond de mon couloir certains cahiers n’ont pas encore été déballés parce que simultanément je fuis déballages, enveloppements , déchirures et compagnie tout en entassant au-dessus du linge à repasser, à donner, tout ce qu’on veut, et en apprivoisant – il faut un certain temps – la mise à nu, les retrouvailles, sans savoir ce que le meuble, bricolé en cours d’adolescence et tellement aimé est devenu.

proposition n° 16

Quelque part dans l’enceinte, du remous. Ils ne peuvent pas ne pas avoir vu les conséquences de ce qui vient d’avoir lieu. Toutes les portes se sont refermées d’un coup et toi jeune fille, abordant la nage d’endurance, les études, pour échapper à la nostalgie du domaine tu ne dis plus rien, t’échappant dès que possible, prenant des risques pour ne pas couler sur place. Tous les prétextes sont bons : rejoindre les autres en bas dans la ville ou dans une autre ville pour faire de la musique, tomber amoureuse, commencer à faire du stop, aider les vieilles personnes à arroser des pots de fleurs logés dans les coins, accompagner en train ton ami jeune trisomique vers les activités du week-end : il regarde défiler les paysages jusqu’à la quatrième station, là où on descend ensemble et il s’émerveille de tout, même quand il y a du changement le long de la voie. Il te réchauffe le cœur et te rassure. Grâce à lui tu te réconcilies avec l’extérieur qui se transforme et te transforme après extraction maîtrisée des paroles assassines du style elle fait sa crise, ça lui passera. Lui, il regarde tout, pose sa tête contre ton épaule, prend ta main dans le train et te montre ce que tu n’as pas remarqué, alors que ce trajet, tu l’as déjà fait des centaines de fois, et ce qu’il voit te revient : une maison qui se construit avec son mur clair, des robes à fleurs sur le quai, l’éclat du petit lac comme le flash d’un appareil photo. Au retour, tu le raccompagnes dans la résidence du bas et tu remontes. Ton père t’attend. Son immense effort : ce qu’il dit. De l’autre côté du grand bureau froid en bas, il y a un escalier, donnant sur une partie complètement désertée de la maison dite d’habitation. En haut, une pièce vide. Si tu veux être tranquille, tu peux y aller.

Tu n’as jamais su qui avant l’occupait mais tu acceptes d’aller voir : elle est à l’abandon, dévastée. Exactement ce qu’il te faut même si les îles inviolées n’existent plus. Tu dis oui et demandes si tu peux avoir une plaque de verre au format de la table. Sans poser de questions, il prend les mesures, s’occupe de la découpe. Sous la plaque, tu disposes les plantes que tu as fait sécher après tes courses dans les champs. Tu nettoies, tu balaies, tu arranges. La fenêtre donne sur l’entrée pavée côté plateau, et tu as les navettes des tracteurs dans l’oreille. Tu peux voir aussi le dessus des remorques, vides ou pleines, une partie de la grande cour même si les rayons du soleil sont à l’oblique.

Tu transportes là pour les semer ailleurs quelques cahiers emballés. Trouver d’autres caches. Tu t’assieds lentement à la nouvelle table : sous le verre, les plantes, accompagnées de leurs noms, comme t’a appris ta grand-tante institutrice. Tu poses un cahier sur le verre et les phrases s’écrivent sur l’eau, avec algues en dessous. Point d’ancrage. Un répit. On respire. Juste avant la maladie qui emportera dans sa remorque ton ami déjà condamné. L’autre départ, ce sera un peu plus tard, quand les premiers panneaux indiquant la construction d’une grande école auront été dressés en plein champ. En mémoire, la photo de cette entrée-là. Vue de l’extérieur : grille encore ouverte, volets fermés de la pièce offerte sur la gauche. Des pavés luisants, dernier rayon capturé. Et une plante grasse comme il les aime : aloe vigoureux, aigu, coupant et doux. Une succulente côté plateau.

proposition n° 17
1

Après le départ en fumée d’une partie des lieux, elle arpente les restes encore chauds, même si les lances à eau des pompiers ont été efficaces. Déblayer prend du temps. Camions, bennes ont fait irruption de l’autre côté. La chèvrerie a disparu comme si elle n’avait jamais existé. C’est ça le pire : volatilisés les échanges avec le responsable, celui qui lui avait conseillé d’adopter une petite alpine, couleur châtaigne avec quatre petites bottines noires, vive et indisciplinée mais tellement proche, on n’imagine même pas. Anéantie aussi la partie donnant sur la descente : local où elle avait appris à fabriquer les fromages de chèvre avec le lait de celle qui n’acceptait qu’elle pour la traite. Elle marche parmi les dernières poutres calcinées. Odeur du bois et des animaux brûlés : ce qui reste. Dans les semaines qui suivront, ils trouveront des solutions, l’INRA a les moyens : alors, les préfabriqués. Une chance pour l’autre côté, en attendant. Presque les mêmes que dans le lycée de l’autre ville - établissement trop petit, car déjà assujetti au projet d’urbanisation qui détruira un pan de forêt pour faire place nette à la naissance d’ un nouveau quartier géant, portant un nom écho de l’acronyme : unité localisée pour l’inclusion scolaire . Au même moment, elle progresse vite à la guitare. A la radio dans la cuisine le matin ou sur le transistor dans la chambre, on entend Nuit et brouillard. Elle est loin d’avoir vraiment tout compris mais apprend tout de suite accords et chanson par cœur. C’est beaucoup plus tard, là où parait-il toutes les odeurs ont disparu, qu’elle reconnaitra, près du four crématoire, la trace infime d’une odeur déjà respirée.

2

Remonter la pente après le lycée depuis la gare, c’est remonter à la surface vers le refuge qui pèse son poids de toits, de mots cachés et de terres cultivées. C’est retrouver le lieu à part défiant de là où il est, malgré toutes les condamnations, la ville implacable qui dévore tous les espaces possibles et imaginables. C’est se dire que malgré tout on peut être hors du temps, dans l’autre domaine. A l’approche de l’enceinte, elle sent que quelque chose a changé. Là encore, le flottement d’une odeur. Rien de particulier dans la première cour, celle par laquelle il faut passer pour retrouver la maison mais elle s’arrête sidérée à l’orée de la deuxième cour : des fumerolles s’échappent d’une surface grise qu’elle ne reconnait pas, et qui a remplacé en un jour la surface un peu caillouteuse bien connue sur laquelle avec Résélidore, elle cabriole. Elle contourne lentement, en longeant les granges, la cour méconnaissable, et rentre. Une discussion orageuse vient d’avoir lieu. Aller aux nouvelles : en l’absence de son père au travail, le chef des camions pleins de bitume est entré dans la forteresse pour proposer de déverser et de tasser dans la cour - sans contrepartie- la matière en excédent, le reste venant d’être utilisé pour élargir la route menant vers le plateau. La mère était là, seule. Impossible de joindre le père dans les champs, le goudron ne peut pas attendre, décision prise à l’arrache, au pied du mur. Finalement, après colère, il sera content.

Elle sait que le revêtement qui refroidit fait partie de la grande intrusion à venir.

3

Champs merveilleux, à perte de vue. Froissement soyeux des épis. Celui du maïs : chant du papier à ciel ouvert. Comme la mer qu’on attend l’été dès qu’on peut partir, entre ciel scruté et évaluation du temps des moissons à venir. Une chance immense, la terre qui fait penser aux marées. Rythmes et délais sont fixés, les céréales s’épanouissent, les enfants aussi. Pourtant, quand les épis se forment et qu’elle voit débarquer les groupes des jeunes ingénieurs agronomes stagiaires, elle s’inquiète. Se demande pourquoi son père les accompagne, ce qu’ils peuvent se dire, ce que leur apprend la terre qu’elle connaît à sa manière, ce qu’ils vont faire. Elle n’ose pas les interpeller, se joindre au groupe, impossible à ce moment-là mais n’en pense pas moins. Ils travaillent sur les hybrides, sur la nécessité de nourrir un plus grand nombre d’êtres humains, c’est forcément bien. Avec le directeur de l’Agro, le contact se crée à un autre moment : il est très surpris qu’elle pense à noter chaque année le jour d’apparition des violettes dans le jardin ; elle fait des calculs, des comparaisons. Il lui dit que ses cahiers à spirales sont précieux : ils donnent des indications, selon les dates notées par elle -effet de vases communicants- sur les moissons à venir. Il distille les explications, lui offre une flore qu’il a signée et publiée, pour qu’elle puisse affiner sa réflexion sur les plantes. Comme elle aime le mouron des champs, le plantain et le bleuet entre autres, il lui dit que les herbes dites mauvaises, un jour auront leur mot à dire. Par homophonie, son nom est celui d’une céréale. Il l’invite, elle regarde au microscope pétales, graines en coupe, fibres des feuilles et il lui dit que si elle n’avait pas été poète, elle aurait été agronome. Mais ne lui parle pas des sacs de granulés bleu des mers du sud. Elle a d’autres soucis -il aurait sans doute répondu si elle avait posé simplement la question. Trop compliqué à ce moment-là. Elle se tait encore. Quand elle quitte la forteresse, il ne l’oublie pas. Lui fait signe, lui dit de bien regarder le pin sculpté dans la scène de Saint Martin partageant son manteau au tympan de la collégiale dressée au-dessus de sa nouvelle vie : une variété d’arbre très penché sur les personnages. Rarement représenté. Elle va voir, elle-même partagée. Mais en même temps, rien sur les granulés. Se redresse, poids des branchages. Plus tard, elle ne supporte pas le bleu turquoise, souvent utilisé dans les salles d’attente des hôpitaux, en signe d’évasion. Il faut bien faire avec.

proposition n° 18 Difficile d’y voir clair. L’atelier des réparations entre les deux. Trop près ou trop loin, cet endroit-là. Conjugaisons. D’où on part et où on est maintenant. Ce que la ville assiège, protège, entoure. Le dernier à se présenter, elle sait bien. Quelque part dans l’enceinte, du remous. Trouver d’autres caches. L’endroit habite un mot : domaine. Première vague de phrases retenues, on dirait un message codé. Elles forment un tout, un paysage dans le paysage. Dur d’y piocher, il ne faudrait pas abîmer tout ce qu’on laisse de côté. Ne pas abandonner le reste. Le mot sélection, plein de larmes et de peurs rassemblées à l’appel prend trop de place mais c’est un intrus, le chasser : il ne s’agit ni de choisir ni de réduire, ni de renoncer mais de reconnaitre. Laisser faire dans le texte peut-être un cri enroulé sur lui-même. Le problème c’est que toutes les phrases crient, sinon elles ne seraient pas là. Est-ce qu’elles ne pourraient pas se taire un peu, pour qu’on trouve dans les cendres du foyer une sorte de grillon silencieux ? En écrivant, tu sens bien que quelque chose t’entraîne autre part, autour du chuintement des effraies en pleine nuit. Alors parcourir à nouveau ce qui s’est condensé, en se laissant porter par la distance.

La phrase-image vient de surgir clairement. Elle est seule. Un endroit qui brille tard dans la nuit, avec son odeur de graisse, de métal, les outils accrochés. Adossé à la grange. Ton père y va souvent. La nuit est trop courte pour bavarder.

L’atelier des réparations entre les deux.

L’atelier, tous les attelés à la tâche. Tous les ateliers qui brillent dans la nuit, avec leurs nouvelles verrières éclairées, leurs écrans. L’atelier qui rassemble les pièces détachées dans la forteresse. Avec les réparations, pas de verbe. L’image vivante. Ceux qui entrent réparent, repartent, recommencent, râlent, n’ayant pas trouvé ce qu’il faut. N’oublie pas. N’oublie pas de ranger les outils. Le chaos s’installe si vite. Entre les deux. Entre-deux. Entre chien et loup, entre deux cours, entre deux rives. L’atelier jamais fermé à clé au cas où. Et l’irréparable on le jette, on en fait quoi ? Atelier pour poser des questions sur l’établi avec tous les outils, même ceux qui sont usés ; il faut les garder, on ne sait jamais. Ça peut toujours servir. À réparer quelque chose d’autre. A parer au plus pressé. Des urgences partout, la mécanique qui se grippe, tellement de travail. On risque d‘être broyé par lui et où on va si les réparations s’emballent, et perdent le nord ? Laisser l’attelage. S’éloigner. Soigner celle qui tremble de fièvre, la bouchonner, la bichonner, peut-on réparer les corps cassés ? Pas d’ordonnances dans l’atelier, ajuster, remplacer, raccorder et si on n’arrive pas à trouver le moyen, la panne, ce qui manque, la cause, pas grave. Demain il fera jour dans l’atelier. N’oublie pas d’éteindre la lumière en sortant.

proposition n° 19

Aujourd’hui loin de là : plus de forteresse, plus de ferme, plus rien du tout. Elle a choisi de vivre dans la cité : ses bâtiments, la terre rejetée à l’intérieur pour former les petites collines arborées. La bataille pour éviter que les déblaiements ne redeviennent des parkings parce que trop de voitures, manque de place : les enfants des quartiers restent plus longtemps chez les parents mais ils ont leurs voitures qu’il faut bien garer quelque part. Elle les a vus grandir. Et là où elle ne l’attendait pas mais pas du tout a eu lieu la découverte : la forteresse s’est déplacée, a pris la forme que jamais elle n’aurait pu imaginer : enceinte de la cité élevant fièrement ses bâtiments. Quand les promoteurs des temps modernes ont voulu la restructurer, abattre entre autres le cèdre bleu pour rajouter une place au parking, élargir les voies de garage, supprimer le rêve des enfants d’ailleurs en les empêchant de jouer dans le domaine des petites collines, leur domaine, elle a compris. Elle ferait là ce qu’elle n’avait pas pu faire ailleurs avant. Là avec d’autres venus d’ailleurs. On n’imagine même pas la rage. Quand les spécialistes ont encerclé la cité, elle s’est accrochée au rêve puissant, et ceux qui n’osaient pas ont compris l’importance de ce qui se jouait. Trouver au plus près les mots à opposer : une chance, quand déjà tant d’arbres sont abattus. Réunions dans une école pour faire entendre le refus, avec ceux qui ont appris à ne plus avoir peur de dire ce qu’ils pensent. Les voitures : il n’y aura jamais assez de place pour ceux de la cité, et restreindre l’espace des enfants est criminel vous comprenez. Alors à quoi bon ? A l’architecte né la même année qu’elle, avec à la clé études apparentées, elle a demandé comment il voyait la ville et le monde : tout ça pour ça ? Transformer la terre en parking géant ? Non non et non. Elle lui a parlé, accrochée aux grilles du chantier. Le zoo de la cité. Il s’est forcément demandé pourquoi elle était là, de l’autre côté. A écouté attentivement : remué, c’était fait exprès. Labourer la terre pour qu’elle et lui ne s’encroûtent pas.

Le cèdre pour l’instant est sauvé : ses ailes bleues palpitent doucement tous les soirs à la hauteur du quatrième étage, côté cuisine. Et quand elle sort de la cité pour marcher vers l’étang du héron, lui parvient tôt le matin une odeur d’étable, de champ fraîchement retourné. L’air du large transporte images et parfums de la terre menacée. Sûr que dans le quartier qui a pris le relais de la forteresse, beaucoup savent aujourd’hui ce que sait le cèdre. On respire.

proposition n° 20

Au fond, sur la gauche, dans l’ombre, après l’escalier de Marka : une longue échelle un peu bancale, deux barreaux cassés. Posée sur la paille glissante, pour passer d’un étage à l’autre dans la grange qui jouxte l’habitation. Près d’elle, un décor de ballots ficelés, entassés, échappant à l’humidité nocturne. Montagne éphémère, avec trous, effondrements, blocs de paille qui se défont. A ce niveau, de grandes ouvertures béantes donnent sur la nuit. Chiens-assis géants, tournés vers la première cour, et vers l’autre grange monumentale, en vis-à-vis, derrière l’atelier. La lune des fugues dans le décor. Pas loin de l’échelle, dans l’autre partie, de vieux harnais poussiéreux accrochés, les chevaux ont disparu il y a longtemps. Un lit-cage rouillé avec dedans des sacs en toile de jute semblables à des corps recroquevillés dans la pénombre. Le mur blanc contre lequel est appuyée l’échelle renvoie la lueur réverbérée de la lune. La nuit calligraphie nettement échelons et montants. Au dernier barreau en haut correspond l’ouverture du grenier, rectangle noir en hauteur. Altitude au-dedans. Bruits : cavalcade des souris, claquements d’ailes des pigeons au bord des toits. Silence traversé par le chuintement des effraies claires qui chassent dans l’enceinte avant de revenir dans le noir avec leur étrange respiration de rôdeur endormi. Dans le grenier, un océan de lettres, de cartes postales et de périodiques en piles écroulées. Craquements des combles. Pas légers : présence des oiseaux de nuits, bruissement du vieux papier soulevé par des bouffées d’air venu d’ailleurs, un peu de fraîcheur. A l’extrémité, une lucarne. Partie du grenier au-dessus des chambres. La nuit, les enfants ne trouvent pas toujours le sommeil, on marche au-dessus de leurs têtes. Sous la lucarne, des numéros de l’Illustration ont été feuilletés. L’autre guerre, avec ses épisodes, ses drapeaux fanés, la mode des tailles de guêpe, les élixirs. Dans le fouillis, une carte postale surnage. Les nuages s’écartent, le dernier quartier de lune est une poursuite.

Verso : CARTE POSTALE. La correspondance au recto n’est pas acceptée par tous les pays étrangers (se renseigner à la poste) Deux parties : Correspondance à gauche, adresse à droite. Les deux parties sont vierges.

Recto : deux petits sacs écrasés et collés sur le carton –- un rose saumon et un rouge, attachés par des liens miniature (un rouge à gauche, un jaune à droite), tous deux reliés par un fil vert formant une boucle au milieu, en forme de L. En haut à gauche, écrit à l’encre violette très pâlie :

Sacs de terre protecteurs.
Entre les deux sacs, à peu près au milieu, même écriture, même encre. Un quatrain :
Petits sacs de terre et de fin sable
Que l’on entasse en avant des abris
Les changeant en lieux inexpugnables
Dont l’ombre est chère aux cœurs épris.

La vitre de la lucarne est cassée ; juste au-dessous, les magazines qui semblent avoir été feuilletés sont abîmés, délavés, déchirés. A l’extérieur, au-delà, en contre-bas la ville jamais éteinte donne l’assaut en pleine nuit. Deux petits sacs en rêve font barrage.

proposition n° 21 À gauche de la table en loupe d’orme au fond de la chambre : pierre lourde révélant en son centre un fossile étoilé ; posée sur un tas de factures acquittées. Fractures acquittées. Lampe de bureau blanche avec lumière vive qui contrebalance l’éclat de l’écran. À côté sur le tas smartphone du on ne sait jamais avec sa protection fissurée et son étui en forme de livre ouvert. Ordinateur : une lueur dans la nuit. Cadre noir d’un tableau qui s’écrit. Derrière lui, pointe d’une petite pyramide de verre ouverte d’un côté, vase triangulaire contenant une minuscule étoile de mer. Mur mordoré contre lequel s’appuie une algue sèche, arbuste figé sur son pied. Dessin au crayon : à gauche, corps deviné dans le tracé de l’enlacement, bras qui peut-être entoure l’autre corps en voie de disparition. Avant-bras d’un côté, jambe longue de l’autre, qui est qui encore dans le noir au bord et sur les côtés, comme les côtes de la respiration, un reflet. A côté cadre ovale sombre avec sous le verre une broderie sur toile de lin en forme de livre au point de tige. Titre : les filles de Plougoulm. Sur la tranche, le nom de l’auteur, même point. Puis une encre noire dans un cadre blanc : tourbillon encerclant une île, lavis, vagues, écriture amoncelée, précipité concentrique. Sur l’étagère juste au-dessus du plan de travail, une fiole légère, bulle de Venise soufflée. Rescapée. Photo du couple, sous-verre tenu par quatre griffes : elle tient un bouquet de reines des prés, millepertuis et aigremoine. Blanc, jaune, vert. Vêtu de noir, en plein soleil, il sourit encore. Poursuite. L’écran laisse dans l’ombre une boîte de clés USB, la trousse des crayons triés. Il éclaire les feuilles semées à droite de la gauchère contrariée. Des notes, noir sur blanc. Le montant des étagères secrètes, veines visibles, supportant collier de coquillages blancs disparates et marionnette à fils à l’envers avec en haut chaussures noires, pantalon à rayures, veste à carreaux noirs et blancs. Tête en bas : le clown.
proposition n° 22

Coffrage. Superposition des blocs disparates. Chêne lourd, foncé. A droite vieux radiateur électrique lourd et gris chambre difficile à chauffer. Bougie : lumière clandestine du soir. Sur la table, sous-main vert bouteille pour atténuer irrégularités du vieux bois. Manuels scolaires sur le côté. De l’autre côté livres rouges prélevés en bas dans la bibliothèque des prix à tranches dorées. Posés près des cahiers à grands carreaux et carnets à spirales où sont recopiés extraits préférés. Mémoires d’outre –tombe. Plumier en bois avec sur le couvercle trois cygnes peints de profil, de gauche à droite deux blancs et un noir, légèrement en relief, quelques feuilles de nénuphar, une branche de saule à gauche. Bois du couvercle fendu. Intérieur du couvercle : bordure rouge estompée et Chris au crayon jaune, fin du prénom recouvert par tâche d’encre noire 6° A5 bois fendu nom de famille toujours en jaune claquement du plumier refermé, pas de serrure. Premier stylo-plume. Bouteille d’encre bleue, la même que celle utilisée par grand-père gaucher et musicien quand il n’utilise pas la machine à écrire. Porte-plumes et bouquet de plumes d’oiseaux. Le petit transistor transportable. Dans un grand pot, roseaux quenouille de Milonfosse dans le Nord : les graines s’échappent, avec leurs parachutes blancs. Petites pierres trouvées dans les champs et bribes de coquilles tombées des nids : vert pâle ou mouchetées de brun. Feuilles de papier journal France-Soir découpées pour faire sécher les plantes entre les mots des articles. Cahiers couverts de couleurs différentes selon les matières. Bien rangés : c’est l’Ecole. Le Gaffiot marron, un peu abîmé. Tout au-dessus, les premiers cahiers sauvages, écriture secrète. Ils ressemblent aux autres. Et l’herbier, commencé avec grand-tante Didi institutrice retraitée, au temps des devoirs de vacances à Châteauneuf-en-Thymerais (Eure-et-Loir). Bien conservé, le jaune de la linaire commune : sous-verre.

proposition n° 23

Lueur au loin. Ciel terrassé et un point qui clignote en se déplaçant dedans. Fenêtre de la chambre poste d’observation à l’étage dans la ferme perchée. Le rosier grimpe contre la meulière. La ville aussi, pierres angulaires, blocs, matériaux lisses et structures encastrées. A vol d’oiseau, épaisseurs trouées en hauteur au lieu des trouées verdoyantes. Occupation continue. A l’horizon, chapelets de lumières régulières balisant les grandes voies éclairées jour et nuit, signalisation pour les voitures, les avions. La grange empêchait de voir au-delà : ancien barrage détruit par le feu. Œil nu. Chantier du nouveau quartier après la vieille rigole. Lycée, piscine, équipements. Mobilier urbain. D’autres grands réverbères vert bouteille pour sécuriser les virages et tuer la nuit. Repeints en verre bouteille aussi ceux qu’on avait transformés en troncs plein de couleurs, bien avant le street art. Coup d’arrêt.

Cité, quatrième étage soir. Fenêtre écho. Fraîcheur nocturne dans la canicule. Grand stade en face du bâtiment. En bas, devant le local-poubelles petit temple avec ses cinq ouvertures –rectangles en hauteur, deux jaunes, deux gris, un vert- et sa porte grise, , deux arbres : cerisier du Japon et magnolia se rejoignent en berceau au-dessus de la petite allée donnant sur la porte d’entrée. Dans leur immobilité accueillante, rejoignent les danses de la vieille terre. On passe sous les bras en ogive des autres danseurs pour entrer ou sortir. A gauche, les ramures du cèdre bleu bougent doucement. Au lointain, des pans de forêt pas entièrement transpercée envoient messages odorants. En face, le long du stade, la tribune est vide, sous le feu des projecteurs qu’on a oublié d’éteindre après le match. Derrière : un bâtiment éclairé, en vis-à-vis. Les bâtiments se regardent, se font signe dans la nuit. Parlent la même langue. Se comprennent. Explosions, rumeurs : des villes qui veillent dans les parages s’échappent des fusées, des bouquets, sept feux d’artifice plus ou moins hauts. Bruit des tirs.

Cité hospitalière, ville dans la ville. Reprise architecturale des anciens déambulatoires conventuels, galeries délimitant les secteurs, en longueur. Des blocs tout autour. Jardins symboliques en contrebas. Presque un vrai verger tout au bout avec enfants dans l’herbe pendant l’attente et infirmières qui se posent autour d’un rapide pique-nique. Image de l’autre hôpital en filigrane, admission pour l’adolescente renversée par une voiture un jour de pluie alors qu’elle quittait la forteresse pour aller chanter en bas. Chambre dans une tour froide, ville avoisinante.

Rues sans numéros, des repères qui n’en sont pas. Idéogrammes. Dessous, les quais du métro parfaitement climatisés. Pas de grillons. Dehors, succession des hauteurs disparates : gratte-ciel, échoppes, temples, alternance. Des plantes en pots sur le trottoir. Un hamac. A côté, parois vitrées vertigineuses. Fluorescentes. Et toute petite la boutique du papier sans colle. Refuge. Dessin.

Cathédrale royale enclavée dans un minuscule périmètre. Pas loin du petit Opéra- ancien théâtre municipal. Dégagements : bus, tickets à carreaux noir et jaune, tramways. Cimetières aux quatre points cardinaux. Allées sans numéros, tombe toujours fleurie de la dompteuse d’éléphants. Un repère dans l’immensité. Modeste tombe de tante Didi. Ifs communs dans les parages.

proposition n° 24 Ils ne savent pas quoi en faire. Elle est là. En partie classée, protégée tant qu’elle ne s’écroule pas. Les pans d’une histoire accrochée aux toits, aux pierres. Haute, décalée, rien à voir à première vue avec les quartiers qui l’encerclent. Première cour : occupée par les promoteurs qui complètent le quadrillage de la proche périphérie. Elle est investie, envahie, utilisée. Sert de prétexte. Mais demeure plantée sur place. A sa place. A la place que d’autres voudraient prendre pour élever de nouvelles constructions. En attente de désintégration ou de récupération. Objet de tentatives, d’expérimentations, de projets abandonnés. La grande ferme au coin du plateau comme emblème creux. Théâtre des opérations : jonction culture agriculture sciences à l’œuvre. Expositions, projections, installations dans la grange aux effraies. Des étudiants éclairés pour accueillir les curieux. Ne pas chercher les semences, les tas de céréales, les chèvres, les poules, les dahlias, les tracteurs, la moissonneuse- batteuse. Temps révolus. Quelques restes sous un hangar tenaient lieu de musée provisoire, ou d’appât : tarare, herse. Et l’atelier dans son jus. Ils n’ont pas encore osé y toucher. C’est surtout le décor, le squelette, qui comptent. Grandeur nature. Exotique dans la ville nouvelle qui s’est emparée du périmètre autrefois cultivé. Lieu de promenade. Avant, on venait acheter œufs, grains, pommes de terre à la ferme, entrée libre, par où aller et venir, hommes et engins. Plus rien. En attendant d’improbables décisions, un haut portail métallique vert toujours fermé coupe la vue côté ville d’en haut : promoteurs dans la place. Côté plateau : grille ajourée, cadenassée. On devine l’abandon, les trous dans la toiture. Seul demeure le projet collaboratif jamais concrétisé : restauration des granges, espace culturel avec écrans géants pour voir les champs du siècle suivant et le travail des ingénieurs renouvelant les sols dans un laboratoire à ciel ouvert, contraint par l’irrésistible extension de la grande ville. Avec présentation de plans, travaux d’aménagement, nouvelles perspectives sans terre. Lancement d’un site présentant les nouveautés dans la forteresse : rencontres entre artistes, scientifiques et tout public. Sur place : pôle de réflexion sur l’agriculture raisonnée, liens entre la ville et la campagne repoussée. Culture au premier plan : la maison d’habitation devenant en partie médiathèque, avec salles de réunion équipées : ordinateurs, tableaux numériques pour les débats contemporains. La chambre : idéale pour archiver les nouvelles données une fois abattues toutes les cloisons la séparant des autres chambres. Pour isoler les murs extérieurs, et les mettre aux normes, déraciner le vieux rosier grimpant qui ne sert à rien. Au-dessus : le grenier. Un beau volume pour un bureau d’études adapté, après désencombrement : inutile paperasse accumulée à déblayer. Lieu innovant dans le lieu ancien. Une riche idée.
proposition n° 25 Ce que devient la terre là où elle est recouverte, étouffée, niée, objet de spéculations. Les signes en dur de sa disparition toujours érigée donnent quelque chose qui construit quelque chose d’autre. Mais quoi. Des routes des voies des ponts tout ce qu’il faut pour circuler. Fuir la ville pour mieux y revenir. Le commun des mortels. Ne plus pouvoir la quitter quand toutes bout à bout n’en feront qu’une. Des yeux, des poumons des espaces verts comme trouées zoos réserves indiennes. Et comment la raréfaction organisée des cultures occupe la place du vide qu’elle comble alors que non comment entendre le chant de la terre. La mauvaise herbe redécouverte capable de fissurer la carapace de béton un rêve. Jardins partagés de la petite échelle qui se réduisent pendant que tout le reste augmente. Tu te demandes comment inverser la tendance. Ralentir le temps de voir comme en traversant un champ qu’on s’apprête à moissonner. Cultures à la verticale faute de place. Tu moissonnes comment en hauteur. Autres récoltes à inventer. Gens sans terres. On se demande si la question concerne vraiment son homme. Les adolescents des cités disent souvent qu’ils n’aiment pas le silence et la terre pareil. Silence et terre leur font peur. Ce qu’ils ont appris ne les mène pas là où travailler dit aussi quelque chose d’autre. Rien d’incompatible avec le grand bruit plein de drapeaux comme à la libération un soulagement d’après la violence tu en penses quoi. Apprendre la terre qui nourrit et réconcilie avec la question des racines. Ce qui n’a pas été pensé en amont et pourquoi. Pourtant la terre qu’on retourne qu’on travaille qu’on respire elle-même nourrie par tous les retournements conflits corps végétaux animaux en décomposition a son mot à dire et on dirait que personne n’y pense alors que le grand mot apprentissage est lancé. Comme si la terre n’était pas concrète alors que le reste oui et réintroduire la terre qui recule est une question de fond mais comment faire et comment dire. Semer pétrir toucher lire comprendre respecter ouvrir cultiver introduire la terre dans les apprentissages on voudrait savoir si pour les programmateurs c’est compliqué ou pas tendance du tout. Tu ne poses même pas la question tu as des doutes sur la réponse quand tu vois les grandes lignes projetées. La nostalgie est une question. Tu te demandes à quel moment ton père élevé pour réussir dans la vie a pris le virage à 180 degrés en faisant pousser des lentilles dans sa chambre avant de choisir l’agriculture pour dire non. Dans son adolescence forcément. En migrant de terre en terre il t’a menée là et sans le savoir a semé dans ta vie le goût des récoltes et des révoltes. Là. Dans la forteresse. Celle qui en soi tant qu’elle est debout interroge le grand Pari(s). Et pas seulement.
proposition n° 26

C’est le temps du premier domaine. Paradis : on en sort à vélo pour aller à l’école. On y revient tous les jours et dès qu’on rentre, les vieux arbres se referment doucement derrière. Retrouvailles : labyrinthes dans l’herbe folle, cachette perchée, place de la lecture dans l’arbre en face. Le lac, une mer intérieure. L’exil n’a pas encore mordu. Peu de temps avant l’arrachement, rumeur de déplacement dans la maison : on va sortir, faire des courses à Paris. Toute la journée. Angoisse. Aller loin et revenir, on ne sait jamais. On prendra le train avec mère et grand-mère maternelle, celle qui est toujours là quand les quatre enfants viennent au monde dans la maison. Notre père nous conduit à la petite gare de Tournan-en-Brie : une sorte de grande maison avec des volets rassurants. Il s’éloigne. Cœur qui cogne. Le train. Du bruit. Tu donnes la main, tu obéis. Il entre en gare, c’est dangereux. Installation près de la fenêtre, on regarde. Les champs défilent, campagne connue, bercement. C’est doux. Peu de passagers, on se tait, le rêve flottant se reconstitue. Ça va mieux. Plus tard se forme un précipité de maisons, de bâtiments inconnus, des hauteurs qui bouchent le ciel. De plus en plus. Ça freine. C’est gris. Le rêve disparaît d’un coup. Gare de l’Est. Les quais avec du monde, des inconnus qui se croisent vite ou attendent. C’est naturel, ils sont chez eux. Pas de visages, ils ne te voient pas. D’un seul coup tu sais qui tu es : étrangère. Accrochée à une main. Encore des escaliers qui tirent vers le bas. Descendre encore. Ça se bouscule. Et toujours des quais. De grands tunnels noirs engloutissent les vies, les rêves. La main tenue : radeau. On remonte. Tu es contente ? Oui bien sûr. Voilà la surprise, le fin mot de l’histoire, l’événement : on t’emmène aux galeries Lafayette. Grand magasin, connais pas. Un peu de curiosité. Grand boulevard, des pas et des pas, des corps enfermés dans les vitrines, écrasante présence des façades. Entrer dans le temple écoeurant : encore la foule des habitués, ceux qui circulent avec facilité sans te voir. Puits de lumière dans le décor au-dessus, étages auxquels mènent les grands escaliers aux rampes de fer forgé. Le monde des objets hors de prix à vendre. Des étiquettes. On n’a jamais vu ça. Fuir. Vendeuses affables et maquillées derrière les comptoirs modernes. Une rumeur. Ne lâche pas la main. On monte au premier. C’est tout sauf chez nous mais faire comme si c’était naturel. Deuxième surprise : on va t’offrir une robe parce que tu travailles bien à l’école malgré tes rituels étranges de gauchère contrariée. En plus, tu grandis. Regarde, et dis ce que tu préfères. Je ne sais pas choisir, je veux partir mais il faut leur faire plaisir. Trop de tout. Vêtements noyade. Et là, pendue à un cintre, toute seule : une robe d’un bleu sombre constellée de minuscules roses. C’est elle. Essayage. Dans le grand miroir une silhouette inconnue. Elle te regarde. Toi tu ne changeras jamais. Robe dans le sac. Main dans le sac. Ticket de caisse. Remercier, oui ça me fait plaisir. Sens inverse, on rentre. Toujours la foule, la main. Le nouveau secret transporté aide. Robe neuve tenue de combat : enveloppée dans un jardin de tissu on pourra peut-être supporter le reste. Jardin de tissu acheté dans la ville, le comble. Vite trop étroit. Dans la ville longtemps après on vivra, on travaillera, on rejoindra le monde. Contre les barreaux, mais rarement, de loin en loin, comme hier dans une impasse du 18ème, quelques petites roses. Paris-Tournan-en-Brie : 43,6 km. Aujourd’hui grande banlieue facilement accessible par transilien ligne P ou RER E. Durée : environ 53 minutes.

proposition n° 27 Eloignement rupture ou retour, tu atterris. Choc ou rétablissement pour le corps transporté. Chaîne des atterrissages. Quand tu descends de la carriole attelée au solex conduit par ta mère au retour de l’école. Moteur lourd au démarrage. Arrêt sur image, tu files te cacher dans les buissons. Pareil plus tard quand ton père prend le relais : au retour, il se gare devant la maison aux tourelles et tu sautes de la Juva 4 puis de la Panhard pour t’échapper un peu. Plus tard après le grand déménagement tu atterris encore. Mais brutalement. On ne t’avait pas dit que plus jamais tu ne reviendrais dans le domaine. Cette fois-là, une voiture familière après la coupure des vacances beauceronnes te dépose dans l’endroit inconnu. Elle se gare dans la cour pavée cernée par de hauts murs, tu descends, tu viens de traverser la ville montante qui n’a pas encore fait le siège de la forteresse alors muette, aveugle, fermée. Incompréhensible plutôt. Tu atterris ensuite dans la gare d’en bas, avec tout à apprendre, tu poses ton cartable à dos pour réviser le nouveau périmètre : nombre de stations avant la bonne, horaires contraignants, petites boutiques tout autour, l’escalier menant au quai, dans le bon sens, avec des talus verdoyants qui reviennent souvent dans les rêves. Tu atterris aussi quand le bus de ta nouvelle vie te mène près du lieu de ton premier travail : à l’angle du grand parc, au sommet de la butte-témoin, le douze s’arrête. Pas de train entre la gare qui signe le succès des eaux thermales en bas et la ville perchée. Tu mets pied à terre : tout autour, des demeures anciennes. Petit rond-point avec au centre statue de Jean-Jacques herborisant. Horaires des bus, des creux. Tu atterris bien après dans la cité, forteresse d’en bas. Le monde entier y loge. Toi dedans. Ta voiture pour le retour au bercail. Parking de tous les jours, couronné d’aires de jeu, entouré de peupliers. Claquement du ballon au-dessus : un adolescent tôt le matin s’entraîne, panier de basket. Tout au début tu donnes un spectacle de marionnettes pour Noël dans le parking. Le jour, allers-retours du travail dans une ville voisine, ou rouler vers la mer. La voiture te ramène au port souterrain à n’importe quelle heure. Au début de la nuit, vie du parking : les jeunes y sont et toujours te saluent, même ceux que tu n’as pas vu grandir. Ils savent. Tu atterriras encore ailleurs : pendeloques géantes suspendues dans l’aéroport de Tokyo, glissement soyeux des escalators, foule docile, demi-cercle de la zone d’attente, ne pas dépasser, idéogrammes. Aéroport de Varsovie, plusieurs fois, visages des adolescents accompagnés, débarquement, contrôles d’identité, vérifications minutieuses la première fois, manteaux longs des militaires suspicieux à la sortie. Aéroport de Glasgow sous le vent glacial après les turbulences du vol. Aéroports italiens, allemands, hongrois, finlandais : récupération des bagages, zones de transit, voir décoller d’autres avions. Toujours débarquer.
proposition n° 28 Ȃgée, elle t’avait dit : quand je m’arrêterai, je marcherai, je quitterai les sentiers battus sans quitter la ville ; je commencerai par là. Sa décision : un éclairage. Diagonale du fou : tu as fait ce qu’elle disait. Pourtant la ville non non et non au départ. Grande voleuse, grande pourvoyeuse, ogresse contre forteresse. Tout ce qu’elle change, recouvre, accumule, élève jusqu’à plus soif. Ce que tu détestes, ce qui étouffe en rassemblant, ce qui attire en même temps. Ce qu’elle crée là où tout est pris d’assaut. Prix d’assaut. Pourtant, l’autre t’avait emmenée dans le passage des panoramas, dans le quartier mal famé avec nuit dans le vieux troquet, pendant que l’homme à la veste rouge avec sa coiffure gominée chantait des tubes fantomatiques. Tu avais plongé dans le grand quartier africain, avec tous ses éclats, la dérive des rues avoisinantes, les sirènes bruyantes de la nuit, tu avais reçu des roses en pleine nuit dans le restaurant où t’attendait une tablée d’hommes partis ensuite vers une fête obscure interdite aux reines. La reine rejetée avait banni l’autre, durement, c’est l’histoire. L’eau a coulé sous les ponts. Ton corps mûri, œil de chair et de nerfs, plein de vaisseaux méfiants, de nouveau prêt à traverser toutes les rues mises bout à bout, exercer une sorte de vengeance qui n’en est pas une. Tu prends tout tu donnes quoi montre-moi, ville. Je t’attends. C’est parti. Clandestine. Le long de l’eau, forcément : passe d’armes. Le fleuve aux berges dégagées. Ceux qui sont assis au bord. Il fait beau, ils trinquent. Le canal c’est tout comme. Péniches amarrées, tout ralentit au contact des reflets. Tu as fait le plein, tu peux quitter la voie d’eau. Rues. Terre-pleins. Encore une statue, sur la place, l’avenue est son lointain. L’avenir on ne sait pas. La rue qui mène au poumon vert est une grande blessure, plus ou moins ouvragée. On peut s’apprivoiser, du coup. Tu entres dans la petite boutique bien soignée et comme ils sont réconfortants les nems miniature. On peut voyager partout. On remonte le courant. Rue de la poste restante. Rue des étudiants qui vont chez la vieille auvergnate de la montagne avaler du café bouilli ou un thé à la menthe dans la grande mosquée. Les serres pleines de bras, la moiteur exotique. Rue de l’accident. Rue des livres d’occasion. Rue de l’église orientale, charbon d’encens à la rose. Rue des tilleuls qui déversent leur baume côté Bastille. La colonne entourée par les palissades de travaux. L’écran aux teasers d’Opéra. Scène immense enchâssée dans le béton, file d’attente, lumières du grand hall. Des klaxons sur la longueur, d’autres rues avec anciens regards. Te revient le petit matin avec équipes chargées du nettoiement, ville Nord-Ouest. Trottoir, caniveau, bouche d’égout, rigole, grille d’évacuation, trésors parfaitement identifiés. Ville dans la ville, à fleur de rue. Quand le jour se lève, tous les revêtements sont lavés par les vivants : sur les camions-poubelles, les engins de nettoyage, ils veillent, avec gilets fluo, bennes et signes de reconnaissance. Tu marches avec eux sur un trottoir brillant. Les reines ont adopté les gilets fluo, des armures. Provisoirement les blessures cicatrisent. Pour rentrer, tu prends le premier train.
proposition n° 29 Cité. Troisième domaine, pris dans l’étau de la chaleur qui rampe, et force les souffles légers à disparaître. Le brasier invisible s’empare de la grande pelouse opulente du stade en face pour la griller. Les arbres des petites collines : en souffrance mais leurs branches qui se rejoignent, le feuillage qui ne s’évanouit pas signifient mieux que personne la solidarité, les sources auxquelles puiser quand tout se raréfie. Au cinquième, immobile dans son fauteuil près de la fenêtre, la vieille âme dans son fauteuil ne peut plus circuler dehors : jambes bandées à cause des ulcères variqueux, asthme dangereux. Elle est là, fidèle au poste depuis si longtemps. Elle n’attend personne et pourtant sa présence est mystérieusement indispensable. Elle te regarde intensément Tu vas la voir, quelques fruits peuvent la faire voyager : la grande surface n’est pas loin, ils feront partie des courses. Après-midi écrasante, la fraîcheur déserte les allées de la cité. Tu rêves de la mer, ton absente préférée. Et là, dans la réverbération, s’approche une silhouette. Elle fait corps avec un vélo qui avance lentement. C’est un homme coiffé d’un chapeau conique chinois. Ralentissement du tout, un mirage C’est lui qui te reconnait d’abord. Et toi ensuite : sa voix. Il était l’un des plus jeunes parmi les adolescents de la cité, en quête d’un local, d’un ailleurs, d’une autre part. Sa famille venue comme tant d’autres d’Afrique du Nord. Images : ses sœurs, l’une aux yeux verts parce que sa mère désormais centenaire et recluse avait bu du lait au-dessus de sa tête. L’autre, à la recherche des racines, s’enveloppant dans le voile noir des renoncements et des dérives dites radicales avant de revenir à la vie. Tu n’as rien oublié. Et toi, à présent, dis-moi. Il raconte simplement : quelque chose m’attendait mais quoi. Le choc d’une maladie, la découverte de la médecine chinoise, le désir d’apprendre, les diplômes, la pratique. Et les premiers voyages : en Chine, pour parfaire les apprentissages, puis au Tibet. Les monastères bouddhistes, le retour. J’ai exercé, il y a beaucoup de demandes. Et maintenant ? Tu vois, dans l’intervalle, ma fille a grandi, a trouvé ses repères ; j’ai fait plusieurs accidents cardiaques et maintenant je sais. Aujourd’hui, je suis revenu de Cergy où j’habite encore pour embrasser dans la cité ma mère centenaire et te voilà, comme si c’était écrit, après toutes ces années. Dans quelques jours, je laisse tout et je repars pendant un an faire le tour du monde comme je pourrai, surtout à pied, sachant que le cœur peut lâcher à tout moment. Mais c’est un appel. Prends soin de toi, a-t-il ajouté avant de s’éloigner doucement sur son vélo. Un peu plus tard, la vieille gardienne du temple a trouvé délicieux les fruits que je lui ai rapportés.
proposition n° 30 Préparatifs. C’est toujours le deuxième dimanche d’août. Là où terre mille fois retournée, blocs de granit et mer changeante sont inséparables. Le cap du tantad a été franchi en Juin, la lumière a déjà changé. Ici, la ville quittée ne noie plus le ciel avec ses éclairages glacés : voie lactée, constellations, satellites font partie de la récolte. Cette année, la moisson n’est pas noircie par les intempéries. Le grand réchauffement réduit les grains mais promesses et cadences ont été tenues. Les tracteurs traversent le bourg avec leurs grands cylindres de paille roulée. Sur le terrain, la fête se prépare : tunnel monté, on mangera le rata à l’intérieur. Scène en plein air pour les danses, les musiques de pleine terre. Passerelle invisible entre le bout du monde et la forteresse : à la fin de la moisson, on apportait à ta mère un bouquet de fleurs et d’épis. Comme celui que tu prépares pour dimanche : fenouil sauvage, origan, quelques ombelles et les épis que le cultivateur déposera devant ta porte demain sans doute. Déplier le grand châle noir transmis de génération en génération dans la famille de l’amie fidèle. Le grand carré plié en deux, trois plis à l’intérieur : un lourd triangle qu’on va t’aider à attacher par en-dessous. La coiffe simple des travailleuses, dont les ailes ne sont pas relevées, les jours de fête. Le tablier noir, mille fois reprisé. Le panier avec dedans la nappe du goûter des moissonneurs, à l’ombre du grand frêne, près de l’aire de battage. Commander le pain du gouel, celui que tu portes dans le bourg en marchant avec tes amis au rythme impulsé par les sonneurs. Est d’ici celui qui se sent d’ici. Dimanche, pour la vingtième fois, tu traverseras le pays qui te rend chaque fois au centuple ce que la ville t’a pris. Puis tu rangeras soigneusement chaque élément de la métamorphose avant de quitter la fête pour marcher en silence vers la mer qui se retire.
proposition n° 31 L’écroulement des lettres et cartes postales empilées, la carte aux minuscules sacs reliés par le petit cordon et collés sur le fond blanc qui jaunit font surgir les arpentages. Apparait la ville matrice : tes parents s’y rencontrent, cinq ans après la libération. Les bombardements ont laissé des traces dans les murs de la cathédrale, dans les rues, dans les vies retranchées, dans les cimetières des quatre points cardinaux. Là où sont rangés ceux que tu as connus vivants, et les autres, ceux dont tu as entendu parler sans retrouver les visages, disparus des photos et des mémoires trop pâles, dans la dévoration des guerres. On y retourne, rituellement. Ta mère a ouvert la voie : au début vous marchiez côte à côte, elle désignait les repères dans l’immense labyrinthe des tombes : l’if taillé, l’éléphant de marbre pour la dompteuse, les petits anges blancs disséminés parmi les fleurs blanches pour l’enfant. Désormais, c’est toi qui lui indiques la bonne allée en poussant le fauteuil roulant. A l’Est : tante Didi, tombe de pierre grise comme les sarraus d’avant pour l’institutrice qui jamais ne se maria, après la mort de son promis dans les tranchées. Cimetière du Sud : les grands-parents maternels. Repère : le fronton de la grande maison du champagne, là où ton grand-père travaillait avant d’être assassiné. Deux sœurs jumelles épousent deux frères, ils ne se quittent pas –une rue à traverser pour se voir tous les jours dans la ville des rois, une ellipse et tous les quatre dans la même tombe. Dans la jardinière placée devant le rectangle de marbre, on plante quatre fleurs, quatre petits buissons, selon les saisons et les rituels tacites qui transforment en deux jours l’immense nécropole en marée mordorée de chrysanthèmes. On a nos tombes préférées : la mienne est à mi-chemin. La pierre tombale est fendue, pas de nom. Un rosier jaillit de la blessure rigide et les fleurs qui le couvrent à la belle saison prennent le cœur. Dans une allée sur la droite, après une rangée d’insolites noisetiers, tu peux retrouver l’arrière-grand-mère que tu n’as pas connue, un petit monument en surplomb avec quelques fleurs en porcelaine et des noms qui s’effacent : une série de grands-oncles, eux aussi victimes de la grande tourmente. Dans d’autres villes, tu es allée rechercher les traces paternelles des verriers quittant l’Est pour trouver du travail dans le Nord. D’abord rien que des tombes brillantes, récentes. Mais ce n’est pas là qu’il faut chercher madame. Ici c’est le nouveau cimetière. L’ancien est bien avant la voie ferrée. Allez-y maintenant, il y a des discussions municipales parce que plus personne ne vient là, il risque de disparaître. Ils envisagent de regrouper ce qui reste, de garder quelques plaques historiques. La ville grandit, il faut de la place. Tu as beaucoup marché, tu as retrouvé l’endroit, fissures, rouille, délabrement, noms, dates, reconstituant à l’intérieur la migration d’une région à l’autre, l’enracinement, les nouveaux départs. Ta naissance, à la charnière du Nord et de l’Est. Petite tu te disais déjà qu’il faudrait rassembler dans un grand champ, en pleine terre, tous ceux que tu aimes, tous dispersés aux parages des villes, et cachés par de grands murs tristes. Puis planter des saules pleureurs ici et là, comme avait fait le vieux baron du domaine pour ses chiens de chasse. Semer dans les clairières du blé, des plantes sauvages, des fleurs vivaces. Il y aurait aussi pour toi une toute petite place ; le moment venu, on te mettrait dans un grand drap qui aurait séché au soleil et au vent du large. Doucement, ton corps serait posé dans un berceau de terre. Pas de couvercle en marbre au-dessus mais plutôt un petit jardin comme celui des granges, avec des violettes, un peu de rhubarbe, du chèvrefeuille et un vigoureux petit rosier donnant des fleurs anciennes.
proposition n° 32 Ils dorment encore. Le petit jour s’accroche aux branches. Vingt marches à descendre sur la pointe des pieds pour le retrouver. Ne pas faire de bruit en ouvrant la porte, c’est le moment. La grande cour range une à une ses ombres dans les hangars. Avant de quitter la chambre, tu as embrassé l’horizon en ouvrant les volets sans faire de bruit : points clignotants des avions qui s’éloignent au ralenti dans le nouveau ciel à peine extrait de la nuit, avec en bas le liséré rouge pompé dans les contours des bâtiments collés. Toutes les conditions sont réunies : rendez-vous avec le champ contradictoire, avec les étendues qui se touchent. Il faut contourner les Granges, franchir la vieille rigole. La nuit n’a pas encore tout-à-fait cédé la place et c’est là que se reconnait, encore accroché aux épis immatures le bleu sombre avec son filigrane de turquoise, ciel Degouve de Nuncques, capté au secret de la fugue provisoire. S’en nourrir avant de reprendre comme si de rien n’était le chemin ordinaire, celui du jour bien installé avec ses bruits réguliers, son ciel blanc, tous les signes de l’absence. Ciel d’avant, celui qui jamais plus ne se laissera approcher. Une brume monte de la terre, absorbe comme en mer les dernières étoiles. Quelque chose s’éveille au-delà, dans l’odeur inouïe des grains qui se forment au-dessus des feuilles coupantes. Se placer dans l’axe des épillets, s’immobiliser comme eux pour boire le ciel encore plongé dans le grand creuset. Recueillir au plus près ce que la nuit distille encore à la jonction des mondes. La nuit vient de féconder le ciel, et l’odeur qui naît au mois de Juin entre dans le corps. C’est fait. Une rumeur se forme, les premières voitures traversent le plateau, les lumières de l’organisation balisent les routes et affaiblissent le ciel. Il faut partir, c’est l’heure. Courir. Tu repasses par la forteresse prendre le sac des livres, des cahiers, donner le change. Dans la cuisine, ton père s’active. Tu t’es levée cette nuit ? D’où viens-tu ? Réponse évasive : j’avais oublié un livre dehors. Ça passe limite. Il s’immobilise sur le seuil, sa journée le travaille déjà. Au moins, il fera beau aujourd’hui, le ciel est clair. Il ne saura pas ce qui vient d’avoir lieu, le rendez-vous secret s’est contracté, il forme au-dedans un tout petit point, un grain nocturne. Il ne faut pas rater le train, dépêche- toi. Tu obéis.
proposition n° 33 Souvent, rien qu’en le voyant, tu t’es demandé : et lui, son domaine, sa forteresse, c’est quoi, c’est où, c’est comment ? Sa réponse n’a pas besoin de questions. Il est là, bel et bien, dans la cité. Tôt le matin ou le soir devant le local poubelles, petits temple des détritus sur lequel il veille sans jamais se plaindre. Il fait là tout ce qu’il doit faire et quand tu passes, quand d’autres passent, enfin ceux qui le voient, il offre direct le grand sourire des sages, prend ta main entre les siennes, te demande comment va la famille puis recueille tout ce que tu viens de lui dire dans sa main vaste et fine, et la main sur le cœur verse à l’intérieur la rencontre. Tu fais pareil. D’autres fois, il pousse dans des caddies des objets qu’il récupère pour les envoyer là où ils seront à nouveau quelque chose qui compte. Il apparaît aussi dans le local grillagé des encombrants, trie soigneusement ce qu’il trouve mais sort de là chaque fois pour saluer la mère ralentie qui claudique, l’homme qui a connu le quartier quand l’amicale bloquait les loyers pour attirer l’attention des bailleurs sur les factures d’eau insensées, les enfants qui dévalent les petites collines de terre rejetée, l’homme au front barré par le creux du souci, la fille qui a réussi à remonter la pente de toutes les mise à l’écart, les jeunes qui recherchent l’ombre — les uns disent pour trafiquer les autres dont tu es savent qu’ils retrouvent leur enfance réfugiée là après les déracinements des parents. Parfois il disparait. Sans lui, la vie se raréfie. C’est comme s’il reliait tous ceux qu’il croise. Présence. Main sur le cœur. Pour le travail il y a des remplaçants mais tu sens le manque, même si on ne peut pas se plaindre, dit une voisine. Ce n’est pas que les poubelles débordent ou que les monstres sont à l’abandon dans la cage des encombrants mais tout le monde le sait : il n’est pas là. Et puis au moment où l’on ne s’y attend pas, il reparaît, comme s’il ne s’était jamais absenté. Le caddie emprunté à la grande surface avoisinante est docile à ses côtés, les petits tonneaux des danaïdes sont domestiqués, la cité est un poème. Tu lui dis à ton tour : comment va la famille ? Il te donne des nouvelles, il partage son trésor. Ses enfants pour qui il envoie au Mali de quoi vivre. Un jour peut-être ils rejoindront ici leurs sœurs qui étudient. Il part là-bas quand il peut, tous les deux ans, parfois moins. Il reprend les seaux, les balais, après t’avoir communiqué une force splendide, celle des passerelles. Sa forteresse est immense, ouverte, unique, tendre et digne : africaine.


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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 14 août 2018.
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