Christine Eschenbrenner | La forteresse

« construire une ville avec des mots », les contributions

C.E qui écrit depuis bien longtemps , après avoir clos le mieux possible le cycle de fortes aventures pédagogiques, se dit qu’il est temps non pas de revenir aux sources mais d’accepter ce qui en découle.
proposition n° 1

Difficile d’y voir clair. Comme en rêve, elle se demande si c’est bien là. Pourtant il ne peut y avoir de doute. La grande bâtisse dont plusieurs pans encadrent et cachent en même temps la cour carrée côté plateau est toujours debout. De ce côté-là, une grille fermée par un cadenas un peu rouillé l’empêche d’entrer dans l’espace où pourtant elle a vécu, rêvé, engrangé l’adolescence. Là où allaient et venaient tracteurs et moissonneuse-batteuse, c’est le silence. En s’accrochant à la grille comme une prisonnière de l’extérieur qui chercherait à capter quelque chose du dedans, elle voit que le hangar qui abritait les engins a été démoli. On distingue la deuxième cour carrée, l’autre partie de la forteresse entamée. Elle lâche les barreaux, se retourne. De l’autre côté de la route qui donnait sur le grand large des champs, a été construit un écoquartier gris foncé. Des blocs au lieu de la houle des épis. L’important, quand on encercle une forteresse, c’est de respecter les normes environnementales.

proposition n° 2

Fenêtre de la chambre ouverte, à l’étage de la vieille bâtisse craquante. Juste au-dessus, le grenier aux lettres de la guerre de quatorze. Ciel à peu près clair, rumeur des avions au lointain : signe de beau temps. En contre-bas, la cour. Côté jardin : dans une ancienne étable, l’abri de la chèvre aux yeux bleu-nuit qui bêle quand elle veut du sel ou des ronces. Puis les clapiers pour caresser les lapins avant le coup de massue et la peau retournée. L’arbre de Judée, invitation inclinée sur l’accès au jardin cultivé par le père, dahlias solaires au potager et haricots verts en surnombre. La volière, folie multicolore d’un frère. Le hangar, maison de la moissonneuse-batteuse avec table de ping-pong à côté pour les enfants, en attendant l’été. Le petit poulailler : c’est la mère qui va aux œufs tout frais. Le passage vers la deuxième entrée : bâtiments regroupant chercheurs et ouvriers agricoles. Côté cour : autres engins, pour retourner la terre, l’ensemencer, la traiter. Puis, très hautes, les deux granges aux effraies. L’atelier des réparations entre les deux. A vol d’oiseau : la ville qui grimpe, arrêtée aux portes du plateau. Rumeur diluée, béton tenu à distance à ce moment-là.

proposition n° 3

La forteresse est posée d’équerre à l’entrée du plateau, point de jonction entre la ville qui semblait avoir achevé sa croissance avec une agréable résidence encerclant un petit bois et, de l’autre côté, en suivant l’angle droit, une route autrefois bordée par des champs à perte de vue. Retournement, superpositions. A gauche, le long de l’autre ancienne petite route des Joncherettes, a surgi une zone dite pavillonnaire. Peut-être les habitants entendent-ils comme avant le bruit récurrent et soudain des essais de moteurs de fusées, propulsions thermo-mécaniques Secret Défense, dans des laboratoires protégés par écran de fumée, arbres et barreaudage. L’installation des hauts réverbères éclairant froidement le virage avait marqué le début de la grande disparition. Les champs, en face et beaucoup plus loin, ont été retournés, désintégrés, creusés. De la terre arable séculaire ont surgi de nouveaux quartiers, juste de l’autre côté de la route. Logements fonctionnels, très vite peuplés : des cubes qui se chevauchent avec petites allées sans arbres, sans oublier le rond-point pour absorber la démultiplication des routes bien goudronnées menant aux entreprises innovantes, aux grandes écoles du plateau et fluidifier la circulation. A cet endroit, un peu avant, la route sépare deux mondes. Elle est dos au mur de la haute grange classée et recouverte d’un filet, sans doute pour limiter de manière dérisoire les risques d’écroulement. Sur la droite, après la bâtisse familiale aux volets fermés, reste le mur d’enceinte de l’ancien jardin. L’allée des tilleuls a été réquisitionnée, les inutiles fleurs paternelles ont cédé la place aux grillages et au gazon méthodique autour des deux géants : château d’eau chanterelle de béton gris et ancien radar aérien avec dôme en forme de ballon de foot. Contre le mur d’enceinte, à la limite, on peut encore voir une jolie plaque de céramique blanche avec liséré bleu : y sont inscrits le nom de la ville et de son ancien département

proposition n° 4

La quitter c’est redescendre. Aller dans l’autre sens, en se disant que cette fois c’est peut-être la dernière. Sortir par l’entrée qui donne sur l’autre côté, là où les granges de l’autre cour ont brûlé. Une autre descente possible : vers le vieux noyau de la ville où vécut un peu George. Mais ce n’est pas la route qu’on empruntera. Longer le mur rescapé des flammes, avec inscription des semences Vilmorin. Passer devant le café des panachés, traverser et regarder au passage dans la résidence la fenêtre de l’appartement devenu atelier du peintre qu’il a fallu fuir, comme le reste. Passage piétons : sur la gauche, une rue menant à l’école élémentaire. Là, image d’une fin d’année scolaire compliquée à cause du déménagement fin d’enfance tenu secret jusqu’au dernier moment. Au début, la forteresse était comme une prison. Pour survivre à l’arrachement : obéir, accepter le nouveau lieu, vernir à l’école pour la fête des mères un pied de lampe en forme de perroquet, écrire, la seule manière d’échapper au manque du domaine d’avant. Rêver l’endroit de la transplantation malgré tout. Le paysage de la descente garde des traces invisibles. Il a fallu apprendre la gare d’en bas pour l’entrée en sixième dans une autre ville, mesurer l’écart, descendre et remonter, des centaines de fois. La forteresse a fini par protéger l’enfant mais c’est la jeune fille qui s’éloigne. Elle se retourne, s’arrête pour voir : enceinte encore visible, avant le virage. Elle coupe à travers le petit bois comme au temps du lycée, c’est un raccourci avec marches un peu glissantes. Talus verdoyant, escalier charmant avec sa rampe comme à Montmartre. Beaucoup de marches. Halte pour un dernier rendez-vous, paroles de rupture, foisonnement verdoyant. Descendre lentement toutes les marches vers le bas de la ville. Quelques maisons, un mur coupe-gorge à la fin avec toujours l’image d’un exhibitionniste ouvrant son manteau devant l’enfant qui remontait la pente chaque jour avec son cartable sur le dos et se taisait en retrouvant les granges tutélaires. Reste un obstacle à franchir, petit pont au-dessus de la voie ferrée. Escalier ordinaire, petits magasins aux parages de la gare. Prendre le train, fin de la descente.

proposition n° 5

Pierres qui remontent dans les champs quand la terre est labourée : rapportées par le père dans l’enceinte, trophées sauvages offerts par le plateau mille fois retourné. Silex taillés, ou parfaitement polis, outils tenus, caressés par les enfants de la forteresse. Ils ferment les yeux pour retrouver et sentir la place des mains millénaires.

Trouvée au bord d’une ancienne rigole envahie par les herbes folles, une pierre des anciens bornages. Petit menhir fleurdelysé, tout d’un bloc, lui aussi rapporté par le père à l’intérieur. Rappelant anciennes fonctions et dépendances, quand les grandes fermes relayaient bien obligées la nécessité de contribuer aux grandes eaux avant le grand soulèvement. La fleur de lys sculptée dans la pierre, pas vue tout de suite, à cause des ombres, des grisés. C’est au toucher aveugle, jeu secret des enfants, que la découverte a eu lieu.

Pierres des murs qui longent toujours la dernière rue remontant et l’autre côté, à l’angle, vers l’explosion du plateau. Le revêtement des granges rescapées disparait par plaques. Apparaissent ici et là les pierres du bâti originel, continents ressurgis. Photographies. Mais aussi des ombres noires, assauts de l’humidité attaquant tout ce qui résiste. Les pierres, finement enchâssées, claires et orangées ne cèdent pas pour l’instant. Au-dedans, les murs tiennent, malgré les charpentes éprouvées. Les pierres encadrent la grange à gauche de la cuisine, celle des clayettes à pommes de terre empilées dans l’ombre, décor pour les fêtes aux strates familiales et initiatiques. Juste après, les pierres retiennent les lueurs du soir et soutiennent la présence du vieil escalier menant à la grange aux lettres. Marches de guingois, bois lisible dans ses fibres longues depuis des siècles, avec de la paille répandue : effervescence et ballots transportés des moissons. C’est là que Marka, vieille polonaise réfugiée, aimant la ferme, se reposait après avoir chanté l’Ave Maria et donné un coup de main. De part et d’autre, les pierres gardent l’empreinte de sa présence.

proposition n° 6

Chantier géant et perpétuel aux parages de la route qui longe la forteresse et traverse avec ses multiples ramifications nouvelles le vieux plateau devenu espace-phare, pour la recherche-développement dans la foulée des premières installations. Campus lesté d’acronymes correspondant aux dossiers en cours, implantations et creusements à venir, décisions-charnières, centres d’intérêt contemporains. Investissements vertigineux. OAP. CAPS. TSCP. PLU. APU. ZPNAL QOX R et D. SAEML. EPAPS. AAPC.QEP.
Elle tient debout, intégrée à un projet plus vaste. Impossible de savoir ce qui s’y passe vraiment : là où l’exploitation des terres cultivées et la recherche agronomique faisaient bon ménage malgré les premières alertes chimiques contribuant à l’appauvrissement des sols et aux cancers des cultivateurs, les récoltes se succédaient. Montagnes de blé ou d’orge hybrides, pommes de terre ou maïs, visites des ingénieurs équipés de bottes neuves pour aller dans les champs. AGRO. Navettes des tracteurs, sortie majestueuse de la moissonneuse-batteuse au cœur de l’été. INRA de l’autre côté. À présent, il est possible qu’elle abrite un bureau chargé de l’immobilier prêt à distiller dans les parages de nouvelles réalisations et aussi les commissions de l’atelier public d’urbanisme. PLU. La rue, du côté de la deuxième cour, porte toujours le nom d’un député de l’ancien département. Ayant œuvré pour la bonne cause. Qui s’était peut-être en son temps penché sur le devenir de la forteresse. Plaque portant son nom contre le mur où s’effacent les grandes lettres des semences Vilmorin. L’ancien directeur de l’Institut agronomique abordait souvent la question des graines en traversant la route de Saclay pour les observations in situ. Et la mauvaise herbe, celle qui pousse toujours entre les rangées d’épis bien alignés, à la croisée des chemins. Celle qui avait profité d’une fissure dans le goudron des Joncherettes pour apparaître, fleurir, se faire connaître. Tout près, les bâtiments de la résidence années 60 encerclent un petit bois de chênes. Clin d’œil à la forteresse, mise en abyme. Au milieu du petit bois : le château d’Ardenay, villa en moellons de meulière, comme les granges. Abritant bibliothèque, salle dédiée aux fêtes locales, et ayant accueilli le montage poétique né dans la forteresse.

Les noms du plateau surnagent, désormais arrimés à la transformation des lieux. Alibis de l’ancrage urbain prévu près du corridor écologique. Zonage. Croix de Villebois. Le Pileu , commune libre, la rue de la Sablière. Plus loin : Vauhallan, hors du temps, armée pacifique des champs tout autour, échappant à la menace. La Vauve : sœur forteresse. Les agriculteurs se connaissaient bien, échangeaient au moment des coups de feu machines, idées, silences.

Autour de la forteresse, l’écoquartier porte le nom d’une sculptrice : nimbe d’un nom, riche idée. La voici. Ses yeux bleu-nuit. Son nom : adopté par la ville. Elle regarde ce qui a lieu : prolifération programmée. Elle cherche à se poser calmement dans l’atelier, à prendre du champ, loin des blessures, pour trouver en elle la forme la plus fidèle. Mais tout est sens dessus dessous : pas de matière. Elle sort de la forteresse, traverse la route en courant pour se jeter comme toujours là où elle est certaine de trouver la glaise. Elle ne reconnait rien mais des habitants bienveillants l’invitent rue des Alouettes à découvrir leur cadre de vie, fleuron du développement durable.

proposition n° 7

Trop près, ou trop loin cet endroit- là. Pour elle, un secret de Polichinelle : elle sait bien ce qui se cache au fond et toujours tourne autour du pot mais pour aller là c’est quand même compliqué. L’endroit habite un mot : domaine. Il est vaste mais disparait dès qu’on l’aborde. Un cadenas à l’entrée, ou, en remontant le courant, une grande grille noire en fer forgé pour séparer le lieu protégé de la ville qui l’assiège , séparer l’avant de l’après.

Pourtant se trouvent des voies secrètes entre les deux et le lieu est identifié, accessible de l’intérieur, comme le temps. Il s’atteint, selon l’expérience menée en rêve, par un effet de rebond ou plutôt de ricochet : la pierre qui atteint la surface liquide à plusieurs reprises forme des ondes qui s’éloignent, s’élargissent puis se recoupent. La pierre, plutôt plate, après avoir créé, suite au lancer précis, le chemin de son rebond, coule à pic. Les ondes s’effacent mais les interférences ont été inscrites.

Dans l’adresse de la forteresse, il y a le mot « domaine » qu’il faut utiliser pour communiquer, renseigner une identité. Il y a aussi le mot « Granges », pour l’évidence agricole. Mais surtout : le relais, le ricochet. Le signe que le domaine d’avant, celui d’Armainvilliers, s’était incrusté dans l’histoire : normal, c’est le premier. Du pareil au même. Là où travaillait le père avant le grand déménagement. Domaine qu’il avait dû quitter et les enfants avec : trop petits pour qu’on leur explique qu’ils ne reviendraient plus jamais là où ils pouvaient transgresser les interdits en allant où il ne fallait pas, près du grand lac aux magnolias et cimetière des chiens, pagodes remontant à l’époque du vieux baron . Les terres cultivées n’étaient plus la priorité, remplacées par l’élevage des chevaux de courses. Il a fallu faire avec la souffrance des séparations incompréhensibles mais les refuges au bout d’un long moment plein de larmes ont fini par se rejoindre à l’intérieur pour affronter la prolifération extérieure. C’était précisément au lycée Lakanal, quand elle s’est retrouvée étudiante au milieu des livres et des arbres sous lesquels s’étaient rencontrés Jacques et Alain-F.

proposition n° 8

Impossible de vivre dans un lieu sans pluie. Celui-là, avec ses toits anciens qui protègent récoltes et humains avec au passage quelques infiltrations, on peut. De l’inquiétude et un peu d’eau mais jamais rien de grave. La forteresse a traversé les siècles, les orages, les fuites en avant, les guerres, la pression des constructions avoisinantes et des années dites glorieuses. Il pleut, elle brille secrètement. De l’extérieur on ne sait pas comment elle s’y prend. On sait que sa charpente immense lui a toujours permis d’affronter les intempéries, même quand les toitures ont commencé à lâcher, à force.

Depuis la fenêtre de la chambre, on peut se blottir et regarder les nuages. Un grain. Chèvres, engins, humains sont à l’abri. Mais on sort quand même, à cause de l’odeur de la terre mouillée. Il faut absolument la recueillir, l’empêcher de disparaître, comme le reste. On va dans le jardin, on s’agenouille, on respire au plus près les feuilles, les pétales même tombés, on creuse la terre pour s’approcher du parfum mouillé et quand on a bien bu ce qu’on a capté, on rentre trempés pour s’entendre demander où on était et ce qu’on a encore fabriqué avec nos idées bizarres.

Cette fois-là, c’est le contraire : il ne faut pas qu’il pleuve. L’adolescente se prépare. Le lendemain, à l’aube, elle doit rejoindre les autres pour un guet aux oiseaux. Être là juste avant le lever du soleil près de l’étang et reconnaître les chants au réveil. Elle a révisé les onomatopées, les a associées aux plumages décrits dans les livres spécialisés. Elle sait reconnaître le pinson, l’alouette, la caille, la mésange nonnette, le merle bien sûr et quelques autres. Dans le sac, un cahier ordinaire de la même famille que ses herbiers pleins de notes. Elle a mis le réveil pour ne déranger personne.
Petite nuit, écourtée par le clapotis des gouttes contre les volets fermés. Déception, il va falloir annuler le guet. Ou peut-être pas, les nuages ne font que passer. Il faut voir. Elle se lève, ouvre les volets. Des granges du fond, dans l’autre cour, sortent des flammes géantes et leur crépitement lui a fait croire qu’il pleuvait. Elle se précipite comme une folle dans la chambre des parents encore endormis, les secoue. Le feu ! Les pompiers viennent d’arriver de l’autre côté, c’est déjà trop tard. Le chevrier a laissé contre le mur de paille protégeant ses bêtes une veilleuse et s’est absenté. Le feu a pris, couvé en sourdine dans les fétus. Tout a brûlé. Les habitants de l’autre cour sont venus tout tremblants attendre la fin de l’intervention, on leur a fait du café. Plus tard, on a tous marché au ralenti dans la fumée des restes calcinés, bois, toits et bêtes. Dans le courant de la matinée et même après, les habitants de la ville sont montés voir ; il y avait du monde partout, des questions insupportables. L’adolescente s’est cachée toute la journée.

Dans un cahier de la malle, peut-être au fond, dort une phrase : la pluie a un goût de cendre. Sur place : plus aucune trace.

proposition n° 9

Tôt le matin, bruit de la porte qu’il referme sur lui en quittant la cuisine pour aborder la cour, caisse de résonance du travail : les murs très hauts renvoient les sons. Elle peut même savoir où il se dirige –vers l’atelier, ou vers le hangar. Nocturne. Très vite, c’est le moteur des tracteurs, invasion sonore. Puis départ vers les champs, le grondement s’éloigne.

Ronflement du feu circonscrit dans le poêle à mazout du séjour. Elle descend les vingt marches du vieil escalier intérieur : chacune sa note. Quand on apprend la musique de l’escalier, et qu’on décide de sortir tard, on peut même contourner les craquements. Souvent le soir, au moment de l’extinction des feux, ses frères font des glissades soyeuses sur les petits tapis de leur chambre et le père, en piétinant sur place au bas de l’escalier fait croire qu’il va monter vérifier que tout est en ordre. Son particulier du surplace. Les enfants jouent le jeu, interrompent provisoirement glissades ou apprentissages secrets. Faux silence. En bas, dans la cuisine, le poste de radio accompagne le départ des écoliers ou des lycéens. C’était au temps où Bruxelles chantait, c’était au temps où Bruxelles brussolait : révélation. Une aide pour aborder la descente. Soupirs du chien encore endormi qui accepte entre ses pattes la présence du chat quand les nuits sont froides avant le vrombissement de la cuisinière aux lourds cercles de métal, enlevés un à un pour nourrir avec du mazout le feu contenu, puis remis à leur place : transformer la menace en chaleur.

En remontant, quand à la fin de la journée on revient de tout, on se réfugie dans les chambres. Bruit de la porte qu’elle referme sur elle. Enfin seule. Elle prend la guitare qu’ils ont accepté de lui offrir, peut-être à contrecœur mais c’est cadeau. Guitare classique, dite sèche, ils auraient préféré le piano. Celui qui est à l’écart des pièces habituelles dans le bureau envahi par les dossiers de la comptabilité. Elle n’a jamais compris pourquoi. Pièce jamais chauffée. Le père y va pour jouer quand il a le temps, la mère, plus rarement–pourtant, jeune fille bien élevée, jouait bien. Jouer encore.
Elle, c’est clandestinement, à l’oreille, même quand il fait froid. Mais la guitare est désormais entrée dans la place. Refuge dans le refuge. Corps contre elle pour apprendre les premiers accords, ceux d’avant le conservatoire municipal, ceux des lendemains. Déchiffrer. Découvrir les harmoniques, changer les cordes, comprendre ce qui a lieu. Et transistor, posé sur le lit. Tourne-disque aussi. C’est une poupée qui dit non non non non. House of the Rising Sun. Vite, quitter les salles de classe pour retrouver les cahiers là-haut : lieu silence et instrument qui accompagne. Lorsque j’étais enfant, tout en écoutant le vent, je partais en rêvant tout au bout de la terre. It’s been a hard day’s night, and I’d been working like a dog. Chante, dès qu’elle peut.
Grandit : ses dix-huit ans avec musique ancienne partagée dans la grange aux clayettes pleines de fleurs. Musique des épis avant maturité quand le vent crée le froissement, et l’ouverture du champ. Musique des grains coulant dans le tarare, chuintement des effraies. Appels dans la nuit, on marche au-dessus de sa tête dans le grenier aux lettres. Oiseau du jour, le pinson : je gagnerais bien ma petite vie. Clé de sol. Clé départ.

proposition n° 10

Mélange des strates. Conjugaisons.

Parfums, respirés à même la terre.

Fioul des moteurs, surtout celui de la moissonneuse-batteuse, collant aux fibres des récoltes, point d’ancrage absolu.

Parfum délicat des pois de senteur, au départ de la route de Saclay : elle ne sait pas à quelle subtile tentative des ingénieurs agronomes correspond la fragrance déployée parmi les essais scientifiques, sitôt respirée sitôt emportée le plus loin possible sur le plateau. Toujours bonne à prendre.

Parfum du blé séparé de la balle, entassé dans l’ombre avec la poussière qui lui reste. Incrustée dans les murs.
Parfum des dahlias solaires, entrée du jardin. Il soigne ces fleurs-là.

Odeur des grands sacs emplis de granules bleu turquoise, bleu des mers du Sud, bleu inconnu au bataillon, bleu joli qu’on a envie de toucher. Sauf qu’insupportable. Odeur qu’on ne comprend pas, qui prend à la gorge. Ne correspond pas à la couleur.
Tracteurs se préparent, avec pulvérisateurs. Conduite. Les agriculteurs suivent le mouvement sans savoir. Pesticides. Bleu lagon, puis désintégration du domaine autour de la lettre X, cancer et disparition du père qui jamais n’a porté de masque.

Toucher la terre, en fermant les yeux. Se dire que ceux qui ne mettent pas les mains dans la terre sont en danger. Quatre enfants, quatre jardins. Elle mélange tout dans son petit périmètre : fleurs, légumes , mauvaises herbes, ça te dérange. C’est fouillis on lui dit. Et alors. Butter, mélanger, séparer, réunir, greffer, arroser. On touche à tout, on apprend.

On rejoint à la fois charpente et bois de l’instrument. Aussi le vieux rideau aux motifs flamboyants dans lequel on a taillé la robe longue des dix-huit ans pour la fête médiévale qui tentait de contrebalancer sans le savoir les prémisses du grand projet. Au moins ça. Un tissu épais.

Pelage de la chèvre. Rude. Elle s’appelle Résélidore, nom inventé, (n’importe quoi , ils disent. Compliqué comme elle. ) On la sait avide de caresses, et réciproquement. Caresses donc et sa langue, râpeuse. Pages des livres tournées, expansions. Pelage et langue rassurent.

Elle fait sa crise, ils disent. Ne veut plus manger de chair animale. Dite fraîche. Atteintes qui correspondent aux premières lésions sur le plateau. Résélidore, après naissance de sa cabrette Cajou , donne du lait qu’on apprend à transformer en fromage. Acheteurs de la ville. Elle est fière de pouvoir faire goûter les nouveautés mais vite dégoûtée : ne sait pas du tout comment alerter. Elle mange de la bouillie .

Autre image du retour : grande remorque comme récompense. On est venus avec de quoi désaltérer les moissonneurs. Leurs visages : altérés. Ils finissent le travail, on grimpe sur le tas. Rentrer. Merveilleusement enfouis dans la tiédeur moissonnée, au sommet de la remorque, on mastique les grains de la profusion condamnée. Chewing-gum initiatique sous la langue.

proposition n° 11

Question : d’où on part, et où on est maintenant. Tellement prise par la mise en circulation de ce qui habite ou fait texte que la question, avec ses strates temporelles, ne peut que faire partie du tout. Surtout pas un paratexte, une note en dehors. Impossible de séparer les deux.

Au temps de la forteresse, on n’est pas complètement dans le quotidien. On ne fait pas les courses, on étudie, même si accompagner le père dans la camionnette pour la vente des pommes de terre qu’on ramasse juste avant la rentrée (argent de poche pour acheter des livres) fait partie des usages indiscutables. Même qu’on boit des panachés dans la camionnette. Et qu’il y aura un peu plus de sous, pour acheter des livres.
Si : aller parfois avec la mère au Famiprix, au pied de la résidence. Deux cent mètres peut-être. Tout petit commerce. A pied : quand on y pense, on se souvient de quelques étalages –- on dit aujourd’hui gondoles, et têtes de gondoles -– mais surtout les personnes au bout du compte. Caissières. La mère les connait bien : histoire, présence, lien établi au sortir de la forteresse, autres rencontres, dans la foulée. L’adolescente admire intérieurement la manière dont la mère, pour sortir de ce qu’on appelle « le quotidien », s’intéresse aux vies des autres. L’adolescente ne sait pas faire : sa vie en devenir prend toute la place. À présent, la mère dit : « Ah bon ? Il y avait tout ça ? ». On n’a pas vu venir la suite.

Aujourd’hui pour presque tous : grandes surfaces. Tout à portée de vie. Réduction des coûts et des distances. Un mal pour un bien. À quel prix, on ne sait pas. On devine.
Ce qu’est devenu le Famiprix d’en haut : sans doute remplacé par un autre nom, une surface moyenne. La mère lui dit que c’était bien, pas trop loin mais qu’il y a beaucoup plus de choix maintenant qu’elle est ailleurs, seule et âgée. Aujourd’hui, grande surface : entre autres, plats individuels, tout prêts, que peut lui rapporter l’auxiliaire de vie. Mais tous ne lui vont pas. Point d’honneur : mijoter à 91 ans les plats d’autrefois. Le soir, un yaourt ou une soupe et terminé. Phrase lapidaire bouleversante.

En quittant la forteresse, l’adolescente a suivi le mouvement. Travaillé. Grandi. Se souvient que dans les années 80, acheter un avocat dans l’autre ville où elle avait engagé le premier travail, était un acte merveilleux : fruit- légume encore un peu cher, venant de loin. En forme de poire, avec noyau dur, chair douce et savoureuse, un événement. Des vitamines, il en faut.

Depuis, elle garde et enterre les noyaux : parfois, en les arrosant, voit surgir de vigoureux avocatiers qui la dépassent ou s’éteignent.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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