Chantal Bergeron | Iode

« construire une ville avec des mots », les contributions

Cleptomane de crayons de Rimouski à Bamako. Entre la maternité, le mouvement et les séances de photomaton, elle court après sa queue pour trouver du temps pour écrire. Chantal Bergeron a fait partie de l’équipe du Printemps des Poètes entre 2009 et 2012 et développe maintenant des projets de poétisation des milieux et de médiation culturelle sous le nom de LUNETTES ROSES.
proposition n° 1

Marcher. Traverser cette frontière qu’est le chemin de fer entre les deux quartiers de la ville. S’assoir dans un parc et manger son sandwich. Regarder l’espace environnant avec une impression de déjà-vu. Elle a déjà été ici. Elle a déjà vu ce parc d’un autre point de vue. Mais est-ce bien ce parc ? N’était-il pas plus petit vu de la rue qui le borde au nord. Elle se lève. Chercher de nouveaux repères. Se déplacer vers l’intersection, se déplacer vers l’arrêt de bus. Son arrêt de bus à elle. Elle a déjà habité ici, tout près. Ce parc était son parc. Ces lieux étaient les siens. Il y a dix ans. Aujourd’hui, tout est à la fois différent et inchangé. Son ancien appartement est bien là. Elle y revient. L’épicerie d’en face a fait place à un service de garde pour enfants. Elle se demande qu’est devenu l’épicier ? Qu’est devenu ce monsieur, qui faisait partie de son quotidien à l’époque au point d’en être un pilier familier. Constater que la mémoire a enregistré une copie de la réalité en léger décalage avec la réalité. Réaliser que tout n’a pas changé sinon soi. Voir toutes les maisons habitées pendant dix ans en surimpression : un appartement avec le trou d’une balle de fusil à plomb dans la porte vitrée - une chambre d’où l’on voit le fleuve par la fenêtre - un logement partagé au-dessus d’une boulangerie — une folie avec une nouvelle famille élargie dans un nouveau pays brûlant - une colocation salutaire — un retour au bercail. Elle qui n’avait jamais franchi la frontière du chemin de fer du temps qu’elle habitait le nord de la ville. Une nouvelle pièce du puzzle se dessine. Recroiser à pied le chemin de fer vers le quartier plus au sud. Avancer dans les traces des sutures de la ville. Se rapiécer en même temps.

proposition n° 2

Difficile de cadrer le vent. Le lieu est visible d’abord du nez. Une odeur qui contient tous les temps jusqu’à ta (re)naissance. Cette odeur qui monte à la tête et qui traverse tout le corps enfin immobile. Le seul endroit où se poser parce que le mouvement est devant soi, à l’extérieur de soi, en ravages qui s’échouent sans cesse. En successions de couches de sens qui se sont sédimentées depuis cent mille ans. En lumière et en chants qui se laissent entendre si on patiente assez longtemps. Un chant qu’on peut aussi entendre à l’heure de pointe sur l’autoroute lorsque les yeux fermés. Le chant de l’agitation. L’odeur aussi peut revenir en mémoire aux moments les plus inattendus. Un rappel constant du lieu. Un appel. C’est un endroit au mille visages visités, aux milles noyés et aux pirateries espérées. C’est un espace envisagé comme un débordement.

Un panoramique filé qui fixe tous les âges, tous les genres, tous les doutes dans un coucher de soleil. L’obscurité ou le flou ou les yeux qui se tournent vers l’intérieur. La mince ligne qui sépare le ciel et la terre s’efface en les faisant se confondre. Tourbillons des aquarelles brunes ou grises ou orange. Trombes. Et puis un élément d’humanité, peut-être un bateau, un enfant, un bois brûlé. Des strates successives de pigments mais l’ensemble demeure diaphane. Le lieu goûte les larmes, les roches. La démesure même dans l’arrêt sur l’image. Le berceau multiple se déplie en spirales concentriques dans ta gorge asphyxiée.

Turbulence. Laminaires. Fenêtre. Poêle à bois. Odeur de tabac. Butte. Fraises des champs. Marais. La shed.

proposition n° 3

De l’autre côté presque rien. Une route où les voitures roulent trop vite, qui mène vers le traversier et vers des odeurs de frites. Des quenouilles poussent dans le fossé. Des jardins généreux de légumes même devant les maisons. On peut voir les gens désherber, installés à quatre pattes sur la terre. Fleurs de courgettes, tomates et concombres à mettre en pots à l’automne. Les boîtes aux lettres rythment le paysage de la rue principale avec leurs petits drapeaux rouges. Pas de trottoirs. Un dépanneur où l’on peut acheter du Kik Cola et de la glace et où le commis connait le prénom de chaque personne qui entre. Du vieux prélart jaune à motifs en guise de plancher. Du pain blanc tranché. Île à la Cavale – île aux Ours – île de Grâce. Et encore, un presbytère et un cimetière. C’est toujours là que tout le monde se réunit, malgré la tendance églises désaffectées. Dans le sous-sol, des relents de petits sandwichs pas de croûte, de pièces de théâtre amateur et de métiers à tisser. Devant, un homme étendu sans chaussures dans l’herbe verte. Il se repose. Cadavre. Mort instantanément après l’impact de la machine. La maudite machine. Le conducteur n’a jamais vu l’homme qui revenait de la messe. Le fantôme est toujours là après la pluie.

proposition n° 4

En continue, l’information sur la surveillance de la crue des eaux – Rivière des milles Îles : en hausse, état de surveillance – Fleuve Saint-Laurent, à Contrecœur : en baisse, état normal – Fleuve Saint-Laurent, à Sorel : en baisse, état normal – Rivière L’Achigan, au pont-route 341 à L’Épiphanie : en baisse, état normal – Rivière L’Assomption : en hausse, état normal – Rivière Matawin : en baisse, état non disponible – Rivière Noire, à 2,6 km en amont du pont-route à Sainte-Émilie-de-l ‘Énergie : en baisse, état non disponible – Rivière Ouareau, à la tête des chutes Dorwin : en baisse, état non disponible – Ruisseau Saint-Pierre, au pont-route du chemin du Vieux-Moulin à 0,2 km de la route 343 : en hausse, état non disponible.

proposition n° 4

Lorsqu’on recule suffisamment, on voit des réseaux de mouvements se tracer entre les villes. On voit tous les allers-retours effectués par chacun entre lieux de retours et lieux du quotidien. Ces pointillés lumineux, ces pas répétés, ces ralentis chorégraphiés en voitures... les poteaux avec des petits numéros qui balisent le kilométrage parcouru – l’asphalte chaude – l’espace entre les maisons qui rétrécit à mesure qu’on avance en s’éloignant.

proposition n° 5

Le fleuve fait masse -– le nombre de nuances de verts est vertigineux -– les arbres se mirent dans les étangs boueux -– tout est vallonné – beaucoup de maisons ont une peau de pierres aux allures de taches d’animaux sauvages -– de l’autre côté de l’eau, Parc Regard-sur-le-Fleuve -– les bateaux dessinés par Bernard -– l’odeur des cigarettes roulées à la main -– des hommes avec des ceintures d’outils à la taille qui se lèvent en même temps que le soleil -– des champs de patates -– bardeaux de cèdre délavés -– des pans de murs arrachés, lambeaux de revêtements de maisons – une chaise pour t’assoir, jette de l’ombre dentelle sur le pavé -– sandwichs sous-marin café -– une maison complète floutée -– des rangs toujours sans trottoirs -– des fleurs sauvages pour faire des bouquets (ou non) – fanions colorés et un virevent esseulé rappellent une fête récente -– le ciel est menaçant -– plus de machines que de marcheurs -– les maisons sont grandes pour remplir l’espace, qui est vaste -– il n’y a pas de clôtures, vous pouvez entrer -– la route qui longe l’eau est moins rapide, mais la vue est plus belle. Prendre la route la plus longue pour retarder la fin.

proposition n° 6

En continue, l’information sur la surveillance de la crue des eaux -– Rivière des milles Îles : en hausse, état de surveillance -– Fleuve Saint-Laurent, à Contrecœur : en baisse, état normal -– Fleuve Saint-Laurent, à Sorel : en baisse, état normal -– Rivière L’Achigan, au pont-route 341 à L’Épiphanie : en baisse, état normal -– Rivière L’Assomption : en hausse, état normal -– Rivière Matawin : en baisse, état non disponible –- Rivière Noire, à 2,6 km en amont du pont-route à Sainte-Émilie-de-l’Énergie : en baisse, état non disponible -– Rivière Ouareau, à la tête des chutes Dorwin : en baisse, état non disponible -– Ruisseau Saint-Pierre, au pont-route du chemin du Vieux-Moulin à 0,2 km de la route 343 : en hausse, état non disponible.

proposition n° 7

La maison n’est plus la maison de l’enfance. Elle a été rénovée au tournant des années 2000 pour la mettre au goût du jour. Ce n’est plus la grand-mère qui l’habite, mais sa fille. La maison est une réplique décalée d’elle-même, mais dans le mouvement inverse, la tante propriétaire ressemble de plus en plus à sa mère en vieillissant. Des cloisons ont été abattues, les divisions ne sont plus les mêmes. Les revêtements ont été changés, tout comme les meubles, les électroménagers, les rideaux. Difficile de retrouver l’état des lieux d’avant, comment le corps arpentait les escaliers trop étroits et pentus. La vue de la cuisine donnait jadis sur la butte et les champs. C’est ce qu’on voyait en faisant la vaisselle, avant. Les pièces ont été déplacées, tout a été chantier avant de respirer comme suit. Tu n’oses pas monter au second étage, par pudeur et par peur de ne pas retrouver le grand miroir de la commode et les sachets de lavande dans les tiroirs. La grand-mère n’est plus là et pourtant elle est partout. Son départ a créé un grand vide momentané, mais sa présence persiste malgré le changement de configuration de la maison. Plus de boule de Noël creuses, plus de plat de paparmanes. Pourtant, la grand-mère persiste à travers le vieux poêle à bois remisé dans la shed pour faire les cannages, le généreux pot-au-feu partagé, les rémanences du grenier. Le paysage persiste.

proposition n° 8

Il pleut. Et cette pluie-là va faire se confondre le ciel et le fleuve dans un grand rideau ondulatoire. Les navires continuent d’avancer sur l’eau, l’autoroute H2O, avec des cargaisons de céréales, d’acier, de liquides. Toute cette eau attendue dans les champs asséchés par les derniers jours ensoleillés. L’odeur de terre mouillée après la chaleur. La pluie comme un appel à ralentir peut-être, à regarder les gouttelettes sur les fenêtres qui dessinent aussi des bateaux. La bibliothèque Réjean-Ducharme se remplit les jours de pluie. Tu y croises des fantômes et des enfants. L’édifice qui abrite les quelque 6000 livres semble tout petit, comme une cabane dans un arbre, mais lorsque que tu passes le pas de la porte l’espace se déplie. Tu descends dans la cave en terre et tu découvres une exposition secrète d’œuvres avec des mots écrits de la main même de Ducharme. « Je hais la sécurité, la propreté, le bon, le vrai, le bien et le beau. J’aime le qui-vive. Il n’y a que celui qui est sur le qui-vive qui vive. J’aime les seules vraies choses : les petites choses. J’aime les clés chaudes et les clés froides, les clés laissées sur le calorifère et les clés tombées dans la neige. [1] » Les dessins, des abstractions dans lesquelles tu voies un cœur dans une écharde – un cheval aux cheveux en peigne – un pied traversé par une route – un sapin – des dents de requin. Des racines de radis pourraient se mettre à pousser ici. Tes pieds sont familiers autant avec les cerises de terre qu’avec les jeux de mots de ton auteur favori. Tu trouves que c’est un beau hasard (ou pas) d’avoir toutes tes généalogies dans le même lieu. Tu ne peux pas fuir tes paysages filiaux puisqu’ils t’habitent et t’abritent selon qu’il pleuve ou pas.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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[1Réjean Ducharme, Le Lactume, Les Éditions du passage, 2017, p. 66.