Solange Vissac | Apparitions

« construire une ville avec des mots », les contributions

Solange Vissac vit à Saint-Étienne. Son blog : Jardin d’ombres.
proposition n° 1

Elle ralentit le pas . L’angle de la rue est proche. Une cordonnerie s’étale sur deux vitrines c’était une boucherie autrefois. Elle tourne à droite et dans l’instant même le regard s’élève sur un immeuble , à mi-parcours de la rue, sur le trottoir opposé ; il se fixe sur les fenêtres du troisième étage . Un rayon de soleil lèche encore la façade. Le haut de la rue restera dans une non existence, un lieu sans intérêt. Ce qui compte est là : cet immeuble en pierre triste de trois étages où tout a commencé. Elle vient le voir comme on va contempler un tableau de Caspar David Friedrich. Elle ralentit encore le pas, fixe la fenêtre de droite avec plus d’insistance, s’attendant presque à voir se profiler une silhouette. Mais le regard devient flou comme lorsqu’elle fixait le tableau noir et que les signes de craie blanche se diluaient et dansaient sur la mer sombre .Le regard s’abaisse jusqu’à la porte qu’elle sait lourde et qu’elle ne poussera pas. Elle n’a pas le code d’entrée.

proposition n° 2

C’est sombre. C’est sale ou gris ou les deux. C’est triste aussi sans doute. C’est un long couloir qu’il faut traverser. Il n’en finit pas d’obscurité. L’interrupteur qui donnerait un peu d’espoir est trop haut. La porte s’est refermée et il faut aller de l’avant. Reprendre son souffle. C’est toujours la même image, la même séquence qui revient. Ce couloir à traverser dans cette semi obscurité. Il n’en finit pas de s’allonger en deux dimensions : longueur et hauteur. À l’autre extrémité ce sera la place du marché avec la vie des uns et des autres, mais avant il y a ce long tuyau sombre, empuanté d’odeurs d’urine et de fruits pourris, cette interminable progression entre deux murs d’où suinte l’humidité, comme les bords d’une plaie ayant du mal à se refermer, et où la main ne peut se poser. Le pied se doit d’être attentif, le pavé est glissant et il y a toutes sortes de choses qui peuvent courir là… A l’autre bout de la traboule , la lumière.

proposition n° 3

À l’épaule droite, la rue monte sans effort – quelques restaurants la soutiennent – mais très vite des murailles de pierres grises se dressent, enserrant d’autres murs, qui eux-mêmes enferment des espaces cloisonnés de silence où s’éteignent ceux qui n’espèrent plus rien ou qui murmurent “on est foutus”. On n’ ira pas delà. Aux deux épaules, un haut mur lardé de fenêtres d’où s’échappent les cris et les rires de ceux qui sont pleins de joie de vivre. De temps à autre une sonnerie les rappelle à l’étude, la rumeur s’éteint lentement, bientôt remplacée par le timbre d’un tram qui passe dans la Grand’Rue reliant le Nord et le Sud de la ville en une longue ligne droite. Plus en arrière encore, c’est une colline qui se dessine où des rêves se sont ébauchés avant de s’éteindre dans la raison. À l’épaule gauche, la rue rejoint le quartier ancien devenu piétonnier où s’étalent des terrasses de café et se retrouve une jeunesse paisible. De là, on se faufile tranquillement dans les ruelles bordées de petites boutiques, de bars et de souvenirs. Et l’on marcherait sans hâte.

proposition n° 4

Le vent du Nord dans le dos et les yeux rivés sur les antennes relais qui attestent de la bonne direction, poursuivre l’ascension pour atteindre le belvédère : le chemin délaisse tout ce qui fait ville, monte et sinue entre les arbres puis les genêts, les rochers, l’herbe humide et glissante. La rumeur d’en bas tend à s’atténuer progressivement et se substituent les chants d’oiseaux et les grésillements d’insectes. Grimper encore, le sentier est bien tracé, il coupe une toute petite route goudronnée, puis se faufile à travers les buissons avant de rejoindre une piste menant jusqu’à la table d’orientation et la statue . Quelle est-elle ? Christ ? Marie ? Il y a comme une image floutée dans le souvenir...Ce qui importe , c’est la vue qui s’étale. De là tout se lit de la topographie de cette ville collinaire. Tout s’explique et se comprend. Depuis cette altitude toute relative, le regard plonge, cherche, affine sa vision, et se met à imaginer les trajets des uns et des autres, tournant à angle droit puis marchant sans dévier du but à atteindre. Le rayonnement des solitudes vagabondes se dessine comme un réel fantasmé.

proposition n° 5

Les yeux rivés sur leurs smartphones, ils ne voient rien de ce qui est : sur le trottoir côté droit ce scooter vert d’eau, d’un autre temps, posé sur sa béquille près d’une petite table de jardin avec sa chaise assortie d’un vert qui n’a rien du Veronese, mais plutôt d’un vert sauge, et légèrement plus bas cette touffe d’herbe qui borde l’entrée d’une boutique qui n’en finit pas d’être restaurée. La signature abstraite d’une nature qui laisse bailler ses émotions. Le sac poubelle transparent, jupe droite un peu longue au balancement sobre, accroché à un poteau de sens interdit, se décline lui aussi dans une tonalité de vert pâle à peine colorée par des boîtes vides de coca ou de bière. Sur la rive gauche de la rue , des bacs en bois où vivent des plantes sans fleurs, quelques bambous et autres tiges dansantes, au pied d’un poumon d’ arbre qui masque la façade d’une maison rompant l’alignement et réduisant le passage des piétons. Au sol l’ombre s’égare et dessine des arabesques que deux magnifiques Bobbys peints aux extrémités d’un pub émeraude, contemplent avec flegme. Pour le reste de la rue, plus haut, ce sera la luminosité qui prendra toute l’attention et rien d’autre n’aura d’importance : cette sur-exposition emporte tout, il semble qu’on ne verrait plus rien même s’il fallait traverser. L’espace se dilate , l’oeil ne franchit pas.

proposition n° 6

Parler avec les noms des rues d’avant, c’est retrouver une démarche d’enfant, celui qui vivait là sans lyrisme et sans crainte , et qui sautillait entre les pans de lumière et les lambeaux épars de quelques vies d’antan.

La rue du Chambon n’a rien à voir avec la rue Léon Nautin : c’est pourtant le même endroit, délimité par les mêmes rues mais ce n’est pas la même texture ; les sons sont étouffés, les bonjours plus rares, les gestes retenus. La perpendicularité à l’axe majeur de la ville est identique et pourtant les pas semblent moins nombreux pour le rejoindre. Le bras qui balançait le cartable avait plus de force et d’allant et le sautillement entre les pavés n’est plus de mise. Hâtivement les deux noms fusionnent, se raccordent entre eux lorsqu’un rayon de lumière détache un visage dans une pierre et qu’alors le réel hésite avec le songe.

La place que je nomme toujours Mi-Carême semble bien plus gaie qu’avec son nom d’aujourd’hui -– enfin qui date tout de même de 1935 ( et je suis née deux décennies plus tard !!!) -– place Plotton ( un t ou deux, rien ne semble acquis). Sa tristesse indicible ne serait-elle que subjective….

Quant à la place que je dis parfois encore Marengo avec de vieux amis, elle arbore la modernité du nom de Jean-Jaurès avec son buste érigé sur un de ses côtés, depuis 1914 quand même...! Mais la génération d’aujourd’hui, avide de vitesse, la surnomme Jean-Jo . Une constante persiste : on s’y donne toujours rendez-vous près du kiosque à musique et on y tourne encore autour pour y crier son mécontentement…

Il y a des noms de rues où l’ emportent le bleu et les lueurs de l’aube : rue du Gris de lin, rue de la Chance, rue des Adieux, rue de l’Eternité, rue du Crêt du Loup, rue de la Harpe, rue de l’Isérable…A chacun, sur ses sentes occultes, de s’égarer, s’embraser, percer de réel ce qui n’est que songe, enraciner une histoire et moudre le grain d’un pauvre imaginaire.

proposition n° 7

Être Leonard Cohen , avec le timbre de voix de ses dernières années, et murmurer des paroles de blues pour évoquer ce lieu de certains dimanches matins, main dans la main de celle du père , le temps qu’il nous consacrait – c’était quoi une heure peut—être – et nous allions dans un jardin qui surplombait une place. Il y avait là les statues d’un loup et d’un agneau sur lesquels nous grimpions , nous les enfants. Le père assis sur un des socles lisant le journal , et nous rêvant d’aventures en chevauchant ces bizarres montures. Levant les yeux, on voyait alors danser le feuillage qui calfeutrait cette singulière oasis Ces deux statues en fonte ont sans doute été déplacées lors de travaux ou alors je ne sais plus retrouver le chemin qui me ramèneraient vers elles, ou le souvenir est tellement dans la marge du temps qu’il ne peut se rejoindre et que même si c’était possible... il ne faudrait pas venir l’effleurer. Cet espace fait partie d’un temps qui ne peut s’approcher, une rive où l’on n’accoste plus. Image rescapée de l’ombre où tant de souvenirs ont échoué.

proposition n° 8

Il semble regarder dans l’au-delà de la pluie , quelque chose ou quelqu’un qui va sans doute arriver, qu’il attend peut-être mais qui n’en finit pas de ne pas être là….Attablé dans un bar et tourné à demi sur sa chaise en direction de la rue, alors que se réchauffe un verre de bière sans qu’il n’y porte les lèvres, une main posée négligemment sur la cuisse, cet homme jeune n’est qu’attente, tandis qu’un parapluie, près de ses longues jambes, s’égoutte avec application et commence à laisser naître ce qui sera bientôt une flaque que le sol du café un peu sale, en cette fin d’après-midi, laissera s’étaler sans problème. Les sourcils se froncent, cherchent à déchiffrer derrière chaque passant courbé sous son parapluie si , oui ou non, la personne espérée est cachée dessous. Il consulte son télephone portable, soupire, avale une gorgée de bière, secoue sa jambe de pantalon qui a absorbé un peu de l’humidité de la toile du parapluie , et reprend sa consciencieuse attente, avec un regard fixe, presque gonflé d’angoisse. Pour qui l’observe, un roman s’ébauche avec options variables : oui la jeune fille ( le jeune homme) espéré arrive enfin et ils s’étreignent avec force ; non, la personne attendue n’arrivera pas et ce personnage ( car il est désormais devenu personnage) finira son verre, laissera sur la table quelques euros, puis la pluie faiblissant d’intensité repartira et disparaitra dans la ruelle. On sent confusément que sa journée n’a plus aucun sens et que sa démarche a pris quelque chose d’indolent et qu’une sorte de poix retient ses pas qui ont du mal à retrouver une démarche juvénile. Sans cet orage malencontreux, l’autre l’aurait-il rejoint ?

proposition n° 9

L’orage semble à bout de forces, l’eau s’écoule encore un peu de la toile qui protège la terrasse du café avec un clapotis qui fait presque sourire. Un employé passe une raclette pour évacuer le trop plein d’eau qui s’est insinué : le frottement répété du balai , les gouttes d’eau qui tombent avec régularité puis finissent par se raréfier pourraient s’inscrire sur une partition. Attendre encore un peu avant de repartir. Les conversations vont bon train à la table voisine -– des vies sont déballées sans pudeur –-, une fenêtre s’ouvre sur l’immeuble en face et laisse s’échapper le son d’un violon où l’archet n’est pas très sûr et les gammes hésitantes, des passants marchent seuls téléphone collé à l’oreille et parlent fort, trop fort pour celui qui n’a rien à faire de leur soliloque encombrant -– on se souvient de ces vieux qui parlaient tout seuls dans la rue et on s’éloignait par précaution ou on riait –- , des martinets ou des hirondelles reprennent leur ballet avec des cris stridents, le tintement du tram au loin comme un rappel du lieu où l’on est, un triple éternuement secoue toute la ruelle -– un ogre sans doute -– et fait rire un groupe de jeunes gens près de la fontaine parlant des sujets du bac philo passé le matin, la sirène d’un camion de pompier prend le relais –- mais la caserne n’est plus sur la place depuis quelques années déjà –-, au loin les cris virulents des enfants qui sortent enfin dans la cour de récréation et se libèrent de tous les mots enfermés et contenus pendant les heures de classe , se mettre à écouter vraiment toute cette nappe sonore et se dire qu’écrire les bruits c’est leur donner de l’ampleur , alors chercher avec acuité les bruits infimes, ceux que l’on ne remarque plus dans le quotidien : une chaise qui racle le sol, des verres qui s’entrechoquent derrière le bar, des pièces de monnaie qu’on pose dans la coupelle sur la table, un verre qu’on repose un peu vivement ; passer d’un son à un autre, y chercher un rythme , une harmonie, quelque chose qui s’allie au corps, aux battements de coeur... Sans réfléchir, emboiter le pas de cet homme qui a sifflé quelques notes en passant devant la terrasse et marche avec noblesse, se glisser dans cet inattendu, en murmurant quelques mots de Virgile « La déesse se reconnait à son pas »...

proposition n° 10

Mettre ses pas dans ceux d’un personnage qui a sifflé un air envoûtant sans doute, mais refuser rapidement d’être le jouet de la flûte de Hamelin, alors bifurquer et se laisser enivrer par cette odeur si reconnaissable entre toutes celles qui partent en fumée, celle du clan, ce tabac qui se fumait autrefois dans les pipes, plein d’arômes fruités , et visualiser en quelques flashs les gestes qui précédaient : les pincées saisies entre les phalanges, extraites de la blague à tabac puis glissées au fond du fourneau, le tassement, très léger , par accumulation de ces brins , le craquement de l’allumette, avec l’odeur de souffre, ou le briquet à gaz avec le pouce qui tournait une mollette – ce briquet laqué noir et or caressé sur le bureau du père – ou appuyait sur le bord droit, la flamme au-dessus du fourneau et l’aspiration qui s’en suivait pour que le tabac, sans qu’il s’embrase , délivre cette suave odeur et ce goùt un peu âpre dans la bouche. Tasser un peu dans le fourneau avec le bourre-pipe , s’asseoir sur le seuil de la porte ou devant la cheminée en fumant doucement, goûter sur le palais ce qui irradie, ne pas aspirer trop fort , garder les doigts sur le fourneau mais sans installer trop longtemps en bouche cette pipe de bruyère… Laisser remonter toutes ces sensations et se perdre dans des visions lointaines… L’homme au clan s’est évaporé pendant ce laps de temps ! Ne pas réfléchir et entrer dans une boulangerie , acheter des rouleaux de réglisse pour combler un manque qui, on le sait, est dangereux pour la santé… et songer aussitôt à ces bâtons de réglisse, achetés dans une minuscule épicerie dans le village de vacances, conservés entre les lèvres pendant des heures, qui s’effilochaient avec lenteur et laissaient un goût doux , un peu amer et quelques traces colorées aux commissures des lèvres…. Reprendre pied dans l’aujourd’hui et maintenant, poursuivre le chemin d’errance dans les rues de la ville , s’adosser à un arbre d’un petit jardin public, après en avoir caressé l’écorce selon les habitudes de l’enfance, contempler ce qui est, et marcher sur le revêtement qui donne une impression d’élasticité, posé au pied des jeux où grimpent les enfants, et sentir son corps devenir très léger…



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 19 juin 2018.
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