Solange Vissac | Apparitions

« construire une ville avec des mots », les contributions

Solange Vissac vit à Saint-Étienne. Son blog : Jardin d’ombres.
proposition n° 1

Elle ralentit le pas . L’angle de la rue est proche. Une cordonnerie s’étale sur deux vitrines c’était une boucherie autrefois. Elle tourne à droite et dans l’instant même le regard s’élève sur un immeuble , à mi-parcours de la rue, sur le trottoir opposé ; il se fixe sur les fenêtres du troisième étage . Un rayon de soleil lèche encore la façade. Le haut de la rue restera dans une non existence, un lieu sans intérêt. Ce qui compte est là : cet immeuble en pierre triste de trois étages où tout a commencé. Elle vient le voir comme on va contempler un tableau de Caspar David Friedrich. Elle ralentit encore le pas, fixe la fenêtre de droite avec plus d’insistance, s’attendant presque à voir se profiler une silhouette. Mais le regard devient flou comme lorsqu’elle fixait le tableau noir et que les signes de craie blanche se diluaient et dansaient sur la mer sombre .Le regard s’abaisse jusqu’à la porte qu’elle sait lourde et qu’elle ne poussera pas. Elle n’a pas le code d’entrée.

proposition n° 2

C’est sombre. C’est sale ou gris ou les deux. C’est triste aussi sans doute. C’est un long couloir qu’il faut traverser. Il n’en finit pas d’obscurité. L’interrupteur qui donnerait un peu d’espoir est trop haut. La porte s’est refermée et il faut aller de l’avant. Reprendre son souffle. C’est toujours la même image, la même séquence qui revient. Ce couloir à traverser dans cette semi obscurité. Il n’en finit pas de s’allonger en deux dimensions : longueur et hauteur. À l’autre extrémité ce sera la place du marché avec la vie des uns et des autres, mais avant il y a ce long tuyau sombre, empuanté d’odeurs d’urine et de fruits pourris, cette interminable progression entre deux murs d’où suinte l’humidité, comme les bords d’une plaie ayant du mal à se refermer, et où la main ne peut se poser. Le pied se doit d’être attentif, le pavé est glissant et il y a toutes sortes de choses qui peuvent courir là… A l’autre bout de la traboule , la lumière.

proposition n° 3

À l’épaule droite, la rue monte sans effort – quelques restaurants la soutiennent – mais très vite des murailles de pierres grises se dressent, enserrant d’autres murs, qui eux-mêmes enferment des espaces cloisonnés de silence où s’éteignent ceux qui n’espèrent plus rien ou qui murmurent “on est foutus”. On n’ ira pas delà. Aux deux épaules, un haut mur lardé de fenêtres d’où s’échappent les cris et les rires de ceux qui sont pleins de joie de vivre. De temps à autre une sonnerie les rappelle à l’étude, la rumeur s’éteint lentement, bientôt remplacée par le timbre d’un tram qui passe dans la Grand’Rue reliant le Nord et le Sud de la ville en une longue ligne droite. Plus en arrière encore, c’est une colline qui se dessine où des rêves se sont ébauchés avant de s’éteindre dans la raison. À l’épaule gauche, la rue rejoint le quartier ancien devenu piétonnier où s’étalent des terrasses de café et se retrouve une jeunesse paisible. De là, on se faufile tranquillement dans les ruelles bordées de petites boutiques, de bars et de souvenirs. Et l’on marcherait sans hâte.

proposition n° 4

Le vent du Nord dans le dos et les yeux rivés sur les antennes relais qui attestent de la bonne direction, poursuivre l’ascension pour atteindre le belvédère : le chemin délaisse tout ce qui fait ville, monte et sinue entre les arbres puis les genêts, les rochers, l’herbe humide et glissante. La rumeur d’en bas tend à s’atténuer progressivement et se substituent les chants d’oiseaux et les grésillements d’insectes. Grimper encore, le sentier est bien tracé, il coupe une toute petite route goudronnée, puis se faufile à travers les buissons avant de rejoindre une piste menant jusqu’à la table d’orientation et la statue . Quelle est-elle ? Christ ? Marie ? Il y a comme une image floutée dans le souvenir...Ce qui importe , c’est la vue qui s’étale. De là tout se lit de la topographie de cette ville collinaire. Tout s’explique et se comprend. Depuis cette altitude toute relative, le regard plonge, cherche, affine sa vision, et se met à imaginer les trajets des uns et des autres, tournant à angle droit puis marchant sans dévier du but à atteindre. Le rayonnement des solitudes vagabondes se dessine comme un réel fantasmé.

proposition n° 5

Les yeux rivés sur leurs smartphones, ils ne voient rien de ce qui est : sur le trottoir côté droit ce scooter vert d’eau, d’un autre temps, posé sur sa béquille près d’une petite table de jardin avec sa chaise assortie d’un vert qui n’a rien du Veronese, mais plutôt d’un vert sauge, et légèrement plus bas cette touffe d’herbe qui borde l’entrée d’une boutique qui n’en finit pas d’être restaurée. La signature abstraite d’une nature qui laisse bailler ses émotions. Le sac poubelle transparent, jupe droite un peu longue au balancement sobre, accroché à un poteau de sens interdit, se décline lui aussi dans une tonalité de vert pâle à peine colorée par des boîtes vides de coca ou de bière. Sur la rive gauche de la rue , des bacs en bois où vivent des plantes sans fleurs, quelques bambous et autres tiges dansantes, au pied d’un poumon d’ arbre qui masque la façade d’une maison rompant l’alignement et réduisant le passage des piétons. Au sol l’ombre s’égare et dessine des arabesques que deux magnifiques Bobbys peints aux extrémités d’un pub émeraude, contemplent avec flegme. Pour le reste de la rue, plus haut, ce sera la luminosité qui prendra toute l’attention et rien d’autre n’aura d’importance : cette sur-exposition emporte tout, il semble qu’on ne verrait plus rien même s’il fallait traverser. L’espace se dilate , l’oeil ne franchit pas.

proposition n° 6

Parler avec les noms des rues d’avant, c’est retrouver une démarche d’enfant, celui qui vivait là sans lyrisme et sans crainte , et qui sautillait entre les pans de lumière et les lambeaux épars de quelques vies d’antan.

La rue du Chambon n’a rien à voir avec la rue Léon Nautin : c’est pourtant le même endroit, délimité par les mêmes rues mais ce n’est pas la même texture ; les sons sont étouffés, les bonjours plus rares, les gestes retenus. La perpendicularité à l’axe majeur de la ville est identique et pourtant les pas semblent moins nombreux pour le rejoindre. Le bras qui balançait le cartable avait plus de force et d’allant et le sautillement entre les pavés n’est plus de mise. Hâtivement les deux noms fusionnent, se raccordent entre eux lorsqu’un rayon de lumière détache un visage dans une pierre et qu’alors le réel hésite avec le songe.

La place que je nomme toujours Mi-Carême semble bien plus gaie qu’avec son nom d’aujourd’hui -– enfin qui date tout de même de 1935 ( et je suis née deux décennies plus tard !!!) -– place Plotton ( un t ou deux, rien ne semble acquis). Sa tristesse indicible ne serait-elle que subjective….

Quant à la place que je dis parfois encore Marengo avec de vieux amis, elle arbore la modernité du nom de Jean-Jaurès avec son buste érigé sur un de ses côtés, depuis 1914 quand même...! Mais la génération d’aujourd’hui, avide de vitesse, la surnomme Jean-Jo . Une constante persiste : on s’y donne toujours rendez-vous près du kiosque à musique et on y tourne encore autour pour y crier son mécontentement…

Il y a des noms de rues où l’ emportent le bleu et les lueurs de l’aube : rue du Gris de lin, rue de la Chance, rue des Adieux, rue de l’Eternité, rue du Crêt du Loup, rue de la Harpe, rue de l’Isérable…A chacun, sur ses sentes occultes, de s’égarer, s’embraser, percer de réel ce qui n’est que songe, enraciner une histoire et moudre le grain d’un pauvre imaginaire.

proposition n° 7

Être Leonard Cohen , avec le timbre de voix de ses dernières années, et murmurer des paroles de blues pour évoquer ce lieu de certains dimanches matins, main dans la main de celle du père , le temps qu’il nous consacrait – c’était quoi une heure peut—être – et nous allions dans un jardin qui surplombait une place. Il y avait là les statues d’un loup et d’un agneau sur lesquels nous grimpions , nous les enfants. Le père assis sur un des socles lisant le journal , et nous rêvant d’aventures en chevauchant ces bizarres montures. Levant les yeux, on voyait alors danser le feuillage qui calfeutrait cette singulière oasis Ces deux statues en fonte ont sans doute été déplacées lors de travaux ou alors je ne sais plus retrouver le chemin qui me ramèneraient vers elles, ou le souvenir est tellement dans la marge du temps qu’il ne peut se rejoindre et que même si c’était possible... il ne faudrait pas venir l’effleurer. Cet espace fait partie d’un temps qui ne peut s’approcher, une rive où l’on n’accoste plus. Image rescapée de l’ombre où tant de souvenirs ont échoué.

proposition n° 8

Il semble regarder dans l’au-delà de la pluie , quelque chose ou quelqu’un qui va sans doute arriver, qu’il attend peut-être mais qui n’en finit pas de ne pas être là….Attablé dans un bar et tourné à demi sur sa chaise en direction de la rue, alors que se réchauffe un verre de bière sans qu’il n’y porte les lèvres, une main posée négligemment sur la cuisse, cet homme jeune n’est qu’attente, tandis qu’un parapluie, près de ses longues jambes, s’égoutte avec application et commence à laisser naître ce qui sera bientôt une flaque que le sol du café un peu sale, en cette fin d’après-midi, laissera s’étaler sans problème. Les sourcils se froncent, cherchent à déchiffrer derrière chaque passant courbé sous son parapluie si , oui ou non, la personne espérée est cachée dessous. Il consulte son télephone portable, soupire, avale une gorgée de bière, secoue sa jambe de pantalon qui a absorbé un peu de l’humidité de la toile du parapluie , et reprend sa consciencieuse attente, avec un regard fixe, presque gonflé d’angoisse. Pour qui l’observe, un roman s’ébauche avec options variables : oui la jeune fille ( le jeune homme) espéré arrive enfin et ils s’étreignent avec force ; non, la personne attendue n’arrivera pas et ce personnage ( car il est désormais devenu personnage) finira son verre, laissera sur la table quelques euros, puis la pluie faiblissant d’intensité repartira et disparaitra dans la ruelle. On sent confusément que sa journée n’a plus aucun sens et que sa démarche a pris quelque chose d’indolent et qu’une sorte de poix retient ses pas qui ont du mal à retrouver une démarche juvénile. Sans cet orage malencontreux, l’autre l’aurait-il rejoint ?

proposition n° 9

L’orage semble à bout de forces, l’eau s’écoule encore un peu de la toile qui protège la terrasse du café avec un clapotis qui fait presque sourire. Un employé passe une raclette pour évacuer le trop plein d’eau qui s’est insinué : le frottement répété du balai , les gouttes d’eau qui tombent avec régularité puis finissent par se raréfier pourraient s’inscrire sur une partition. Attendre encore un peu avant de repartir. Les conversations vont bon train à la table voisine -– des vies sont déballées sans pudeur –-, une fenêtre s’ouvre sur l’immeuble en face et laisse s’échapper le son d’un violon où l’archet n’est pas très sûr et les gammes hésitantes, des passants marchent seuls téléphone collé à l’oreille et parlent fort, trop fort pour celui qui n’a rien à faire de leur soliloque encombrant -– on se souvient de ces vieux qui parlaient tout seuls dans la rue et on s’éloignait par précaution ou on riait –- , des martinets ou des hirondelles reprennent leur ballet avec des cris stridents, le tintement du tram au loin comme un rappel du lieu où l’on est, un triple éternuement secoue toute la ruelle -– un ogre sans doute -– et fait rire un groupe de jeunes gens près de la fontaine parlant des sujets du bac philo passé le matin, la sirène d’un camion de pompier prend le relais –- mais la caserne n’est plus sur la place depuis quelques années déjà –-, au loin les cris virulents des enfants qui sortent enfin dans la cour de récréation et se libèrent de tous les mots enfermés et contenus pendant les heures de classe , se mettre à écouter vraiment toute cette nappe sonore et se dire qu’écrire les bruits c’est leur donner de l’ampleur , alors chercher avec acuité les bruits infimes, ceux que l’on ne remarque plus dans le quotidien : une chaise qui racle le sol, des verres qui s’entrechoquent derrière le bar, des pièces de monnaie qu’on pose dans la coupelle sur la table, un verre qu’on repose un peu vivement ; passer d’un son à un autre, y chercher un rythme , une harmonie, quelque chose qui s’allie au corps, aux battements de coeur... Sans réfléchir, emboiter le pas de cet homme qui a sifflé quelques notes en passant devant la terrasse et marche avec noblesse, se glisser dans cet inattendu, en murmurant quelques mots de Virgile « La déesse se reconnait à son pas »...

proposition n° 10

Mettre ses pas dans ceux d’un personnage qui a sifflé un air envoûtant sans doute, mais refuser rapidement d’être le jouet de la flûte de Hamelin, alors bifurquer et se laisser enivrer par cette odeur si reconnaissable entre toutes celles qui partent en fumée, celle du clan, ce tabac qui se fumait autrefois dans les pipes, plein d’arômes fruités , et visualiser en quelques flashs les gestes qui précédaient : les pincées saisies entre les phalanges, extraites de la blague à tabac puis glissées au fond du fourneau, le tassement, très léger , par accumulation de ces brins , le craquement de l’allumette, avec l’odeur de souffre, ou le briquet à gaz avec le pouce qui tournait une mollette – ce briquet laqué noir et or caressé sur le bureau du père – ou appuyait sur le bord droit, la flamme au-dessus du fourneau et l’aspiration qui s’en suivait pour que le tabac, sans qu’il s’embrase , délivre cette suave odeur et ce goùt un peu âpre dans la bouche. Tasser un peu dans le fourneau avec le bourre-pipe , s’asseoir sur le seuil de la porte ou devant la cheminée en fumant doucement, goûter sur le palais ce qui irradie, ne pas aspirer trop fort , garder les doigts sur le fourneau mais sans installer trop longtemps en bouche cette pipe de bruyère… Laisser remonter toutes ces sensations et se perdre dans des visions lointaines… L’homme au clan s’est évaporé pendant ce laps de temps ! Ne pas réfléchir et entrer dans une boulangerie , acheter des rouleaux de réglisse pour combler un manque qui, on le sait, est dangereux pour la santé… et songer aussitôt à ces bâtons de réglisse, achetés dans une minuscule épicerie dans le village de vacances, conservés entre les lèvres pendant des heures, qui s’effilochaient avec lenteur et laissaient un goût doux , un peu amer et quelques traces colorées aux commissures des lèvres…. Reprendre pied dans l’aujourd’hui et maintenant, poursuivre le chemin d’errance dans les rues de la ville , s’adosser à un arbre d’un petit jardin public, après en avoir caressé l’écorce selon les habitudes de l’enfance, contempler ce qui est, et marcher sur le revêtement qui donne une impression d’élasticité, posé au pied des jeux où grimpent les enfants, et sentir son corps devenir très léger…

proposition n° 11

Apparaître dans le hall d’accueil et sentir qu’une forme de silence ou plutôt de retenue s’installe, regarder les uns et les autres avec un sourire, saluer , dire bonjour un nombre incalculable de fois, soutenir les regards, montrer une joie contenue , répondre aux questions , donner un renseignement, rappeler une interdiction, rassurer les anxieux, accompagner, être disponible, faire preuve d’autorité ou de diplomatie, écouter, expliquer, répéter les mêmes consignes, attendre un remerciement, serrer des mains, embrasser, hausser le ton, demander un peu de silence, rappeler à l’ordre, faire éteindre les portables, redire encore une fois que l’on ne court pas dans le couloir, écouter l’air de rien les conversations entre parents, considérer avec attention le comportement d’un enfant , essuyer des larmes, calmer quelque parent revendicatif, montrer de la compassion, observer sans rien dire, devenir invisible, comprendre les attitudes de l’un, les réticences d’un autre, sentir lorsque quelq’un ne va pas bien, sentir les attirances et les rejets, se déprendre du brouhaha, se fondre dans les murs, se rêver phasme, n’être que regard, imaginer une infinité de personnages peuplant une infinité de romans, porter son regard sur des lointains...lointains, rêver d’un ailleurs d’arbres et d’horizon, errer dans la marge du jour, aspirer l’air nécessaire pour survivre, puis raccompagner, vérifier que tous les parents sont sortis, fermer la porte à clé, ouvrir la porte pour un retardataire en lui montrant l’horloge... avoir envie de silence, du grand silence…

proposition n° 12

Le temps du passage couvert entre la grand’rue et celle qui lui est parallèle – on ne disait pas traboule pour celui-ci, ni pour l’autre légèrement plus haut dans la rue, trop large sans doute, mais bien passage -– les voix flottent, dans une matière autre que si elles s’étaient échangées dans la rue toute proche, on les dirait plus sourdes ou suspendues , presque inaccessibles. Il se pourrait même que ce soit des voix d’avant, sans contours, ni repères, s’échappant d’un monde immobile et irréel, et que les mots issus des conversations –- entre une mère et son fils, un jeune couple, un groupe de filles excitées, ou ces deux là plus âgés serrés l’un contre l’autre se parlant avec attention et marchant de même -– aient déjà été prononcés il y a longtemps et reviennent juste s’incarner pour le court moment où ils traversent dans un sens ou dans l’autre ce passage d’une cinquantaine de mètres environ, où quelques vitrines tentent d’égayer, de retenir le regard et d’inciter à entrer : boutiques de vêtements, de chaussures, de téléphonie, salon de thé, bijouterie, agence immobilière… Des voix attrapées, piégées par le plafond de verre, puis renvoyées par la voûte, traversée de toutes les voix pressées, compressées dans le palimpseste d’un monde qui n’existe plus… Se revoir à huit ans les jeudis après-midi à traverser la ville d’est en ouest pour aller voir les grands-parents, et emprunter forcément ce passage pour raccourcir un peu le trajet à l’aller , mais curieusement jamais au retour, visualiser cette petite fille se déportant instinctivement sur le côté droit , celui opposé à la porte qui menait, on n’était pas près de l’oublier, chez un docteur que l’on n’avait nulle envie de revoir… On espérait l’issue opposée du passage avec le tram qui circulait dans les deux sens et par-dessus tout la boutique du chocolatier d’où s’échappaient des odeurs qui titillaient les narines, dont on ne faisait que rêver car dans cette boutique on n’y entrait jamais, bien trop chic et chère bien sûr, mais les effluves étaient offertes à tous... Traverser ce passage comme on traverse le jour , non plus sur le côté, mais en plein milieu – sereinement – pour être en résonnnce parfaite, sans se frotter aux échardes du passé, jeter un oeil distrait sur les vitrines, penser que ce marchand de chaussures était déjà là du temps d’avant, vérifier que la plaque du médecin a disparu, depuis longtemps sans doute, progresser vers la lumière de la grand’ rue et une fois la clarté retrouvée à l’autre bout , hésiter, mais si peu, traverser la rue entre deux trams, entrer fièrement dans la boutique du chocolatier acheter des bâtons de chocolat à la crème -– quel parfum madame ? Vanille bien sûr -– et ne pas attendre , ouvrir la boîte et croquer dans un bâtonnet les yeux fermés… être en dehors et en dedans dans un même instant, être soi et l’enfant qu’on a été ou que l’on croit avoir été.

proposition n° 14

Ressentir une sorte de lassitude à errer dans les rues de la ville et visualiser les images d’un passé qui n’en finit pas de vouloir être présent, sentir aussi que les souvenirs commencent à vous abandonner ou plus exactement que c’est l’envie de les abandonner qui se fait jour, tout en se reprochant une manière de lâcheté… S’asseoir sur un banc près du kiosque à musique en cette fin d’après-midi et tenter un regard neuf. Oublier ce qui a été , faire face à ce qui est. Choisir un lieu qui n’existait pas du temps d’avant et cueillir ce que ces individus, qui sortent du cinéma où ils ont réfugié leurs os pour une heure ou deux, veulent bien donner de visible dans ce court moment où ils émergent, flottant dans dans cet entre-deux – encore dans l’histoire qu’ils ont vue et pas encore dans la leur de laquelle ils se sont soustrait le temps d’un film – . Avec la trouée de ciel clair qui lui tombe sur la tête, il semble qu’une force soudaine éclaire brièvement son regard, durant l’instant que cette femme fixe le balancement du feuillage des platanes. Elle reste là quelques instants sans savoir de quel côté de la place elle va aller, fait quelques pas vers la droite , puis comme si elle avait retrouvé ses esprits, fait demi-tour, repasse devant le cinéma et traverse la place d’un pas de plus en plus soutenu. Son dos se redresse, elle rajuste son sac, qu’elle tenait au bout du bras et qui trainait presque à terre , passe la bandoulière en diagonale de son buste, et s’éloigne en une démarche rajeunie. Le couple qui survient après, la soixantaine peut-être mais une soixantaine d’aujourd’hui, c’est à dire dynamique et joyeuse : l’homme très grand tenant par l’épaule la femme petite – mais la femme n’apparait telle que par contraste avec l’homme, seule il est certain que l’on ne dirait pas d’elle qu’elle est petite –- , on sent cette longue complicité des vieux couples, tout entière dans ce geste d’enlacement, qui pourrait presque paraître d’étouffement, quand il se penche vers sa compagne pour lui donner sans doute son sentiment sur le film, mais elle, elle n’est pas encore prête à parler, elle est encore dans l’histoire, dans cette intensité silencieuse et elle ne peut que lui renvoyer un sourire ennuyé, comme si le monde dans lequel ils pénètrent maintenant n’était qu’illusoire, et que la réalité était là-bas dans cette salle obscure qu’elle a tant de mal à quitter. Ils restent plantés là , lui toujours penché vers elle son bras sur son épaule à elle, et lui expliquant ce qu’il n’a pas aimé du film, et elle, ne voulant pas revenir à ce réel, résistant par le mutisme mais sa tête, allant de droite à gauche, puis de gauche à droite signifie clairement qu’elle n’est pas de son avis. Ils restent malgré tout enlacés et , sans une hésitation s’éloignent du parvis et tournent au coin de la rue, disparaissant du champ de vision. Les cheveux coupés avec soin, une veste de costume, un piercing à l’oreille droite et des chaussures de sport rouges, ce jeune homme tranche parmi les spectateurs de ce cinéma plutôt d’art et d’essai, il sort rapidement son téléphone portable de sa poche pour consulter ce qui a bien pu survenir dans son univers pendant le temps de repli qu’il s’était octroyé, nulle émotion ne le traverse et il reprend pied dans la réalité avec la vivacité d’un poisson qu’on vient de rejeter dans l’eau. Les jeunes gens qui lui succèdent arborent une attitude tout autre, avec une expression d’intériorité que l’on ne s’attendrait pas à voir voir chez des êtres aussi jeunes. Il y a un jeune homme grand, un peu maigre, dont on sent bien qu’il ne va pas tarder à se voûter, à la peau lunaire de roux et dont le regard a une sorte de fixité lointaine et l’on sent bien qu’il lui faudra faire un effort pour revenir parmi les siens et échanger quelques mots, même banals. C’est lui qui prend toute la lumière dans ce petit groupe, peut-être par son silence alors même que les quatre autres ont entrepris d’échanger leurs impressions sur ce film et qu’ils ne paraissent pas vraiment d’accord. Son regard à lui cartographie un autre réel, s’égare dans une overdose d’ombre dont il sera difficile de renaître. Enfoui dans ses pensées il se heurte à un homme qui passe là, venant d’un ailleurs qui doit ressembler un peu au sien, car les deux hommes , en balbutiant des excuses mutuelles échangent ce que l’on peut nommer un vrai regard. Lui le jeune homme perdu et l’autre ce petit homme un peu rond, aux cheveux blanchissant et légèrement dégarnis, et qui semble émerger d’un état d’insomnie mais avec une vivacité surprenante. Ils se sourient, comme s’ils s’étaient reconnus, et chacun d’eux réintègre son apparence, le jeune homme en rejoignant ses compagnons et l’homme plus âgé en prenant le temps de sortir un paquet de cigarettes de sa poche, d’en allumer une , tout en suivant des yeux le groupe de jeunes qui s’éloigne de la place : ses doigts tremblent un peu. L’homme à la cigarette, un peu décontenancé, avise un banc où s’asseoir, face au cinéma et , dans l’immobilité grise de son regard, fixe les quelques personnes qui sortent encore de la séance, moins singulières sans doute mais qui gardent sur le visage les traces d’un autre monde , où l’empreinte des vies éphémères qu’ils ont côtoyées, peut-être même endossées, leur laisse une ombre de lumière sucrée.

proposition n° 15

Toi aussi, sur ton banc de béton, tu te tiens dans la marge, à regarder ceux qui sortent du cinéma plutôt que d’aller voir le film , à imaginer ce qu’ils pensent , comment ils pensent, ou même s’ils pensent, et à dessiner d’un coup de crayon rapide des silhouettes d’individus que tu ne croiseras plus, mais qui l’espace d’un instant auront occupé ton esprit ; toi aussi tu restes sur le seuil, suspendu dans cette expectative doucereuse et lancinante, tu t’installes dans le rêve, tailles le vêtement qui correspond le plus à la voilure de ce jour, endosses un fragment de présence autre , te prends pour cette femme avec son sac en bandoulière qui regardait le feuillage s’ébrouer – peut-être est-elle simplement myope et ne voyait-elle plus rien en sortant du cinéma – , et ce couple tu le connais ?, on dirait que tu l’as croqué en connaissance de cause et que tu as trouvé la juste distance pour dire tout un fonctionnement entre eux et l’on sent bien ce qui, sous les mots, tremble encore un peu et que tu ne diras pas pour que cela ne cède pas ; et ce jeune homme toi aussi il t’ intrigue avec ce regard égaré dans un ailleurs où il serait bon de le rejoindre, il semble fait d’une matière hésitante, pleine de ces incertitudes qui jalonnent nos chemins, et tu le fixes avec une évidente tendresse comme si tu tendais entre vous deux une fragile passerelle de mots susceptible d’abolir la distance, de relier deux vies qui auraient tant à partager, mais ce n’est ni le temps, ni l’heure, il ne te reste qu’à rouler en boule ce petit bonheur –- qui aurait pu être –- dans un coin de toi, à le couver pour les jours où un oubli de qui tu es te tiraillerait plus fort ; toi aussi à imaginer la vie des autres, il te semble vivre avec plus d’intensité même si, tu le sais bien , ce n’est qu’une vie en italique et ne t’étonne pas si je te tutoie c’est que nous sommes faits de la même étoffe à rester devant ce capharnaüm d’images et d’impressions et nous avons tant de mal à canaliser la déferlante de ce que nous ressentons, à tenir à distance nos contradictions et à sacrifier la joliesse pour une réalité autre qui dérange, qui creuse un sillon foré de notre propre absence, notre manque, et que derrière tes lunettes cerclées de rouge, il y a un vrai regard de myope celui qui voit bien autre chose que ce qui est.

proposition n° 16

tu sais, je connais tes itinéraires dans la ville, nous avons à peu près les mêmes….enfin pas tout à fait non plus… ; les librairies et les bouquinistes où je te regarde ranger les piles de livres , redresser un exemplaire un peu penché, lire la quatrième de couverture, le reposer, penser sans doute que non tu ne peux pas encore acheter, que tu n’as pas encore lu tous les livres achetés ces derniers temps ….je te suis parfois dans le vieux quartier piétonnier et je remarque que tu ne regardes pas vraiment ceux qui sont à la marge, couchés par terre ou faisant la manche, que tu cherches à ignorer ces mecs qui vendent de la drogue dans les coins sombres, sous un proche, à l’orée d’une impasse…, que la saleté de certaines rues ne semble pas te toucher, tout à ressasser tes souvenirs sans doute, et sens-tu le fossé qui se creuse entre les gens de cette ville, les commerces qui ferment et ces rues qui se désertifient, tu marches avec ton regard d’enfant qui semble parfois en jachère d’apparitions, tu touches la pierre des murs comme si d’un geste magique ce qui a été pouvait être à nouveau, renaître, rejaillir de l’humus des souvenirs, comme si tu déchiffrais sous tes paupières closes le cheminement d’ombres qui ont été : elles ne sont plus, réveille-toi et regarde cette ville telle qu’elle est aujourd’hui à charrier des vies de plus en plus déchirées, à suinter de détresse, couturée de points de suture qui craquent à chaque fin de mois ; et si tu veux rester dans le passé, regarde les terrils –- nos crassiers – - ce ne sont pas que des proéminences vertes qui verticalisent la ville et qui font jolis sur une carte postale, tu as oublié ou peut-être jamais vraiment su le travail des mineurs d’ici, celui des femmes, les clapeuses aux mains dans le charbon tout au long des jours, les coups de grisou et tous les autres malades de silicose... Allons je ne veux pas noircir ton regard mais il faut faire attention et ne pas oublier de poser les yeux là où cela irrite un peu, considérer les échardes plantées dans l’asphalte de la ville, les souffrances qui vous envahissent tout d’un coup. Ici point de fleuve où laisser filer ses pensées , point de plage ensoleillée où reposer ses os, mais des maisons sombres qui se métamorphosent doucement, c’est vrai, mais il y a encore tant de gens à la marge…

proposition n° 17

C’est le mot écharde que j’ai entendu dans tout ce discours, faisant écho au premier souvenir de l’enfance, ou plus exactement au premier récit reconstruit après les récits d’adultes tant de fois dits et redits : cette épine enfoncée dans l’oreille après avoir porté des bûches de bois sur l’épaule pour les poser près du fourneau dans la cuisine, et ce bout de bois enfoncé dans l’oreille assez profondément et les bras du père qui porte le petit enfant que je suis au pavillon d’urgence , là en haut de la rue à cette époque, et mes pleurs et mes cris lorsque l’infirmière s’est emparée de moi et le morceau de bois extrait, montré et jeté à la poubelle, la première écharde d’une vie dont on ne sait pas alors combien d’autres se planteront sous la peau. Et un jour revenir là dans cet appartement plus de trente ans après en être partie encore enfant -– il est en réparation –- bien sûr c’est interdit de pénétrer là , c’est dangereux, mais la porte de l’immeuble en bas est ouverte, c’est dimanche il n’y a personne, monter les étages en se tenant à la rampe froide, en évitant les détritus sur les marches, en se remémorant ce qui était, à chaque étage qui vivait là , est mort depuis ou allongé dans un lit , arriver au troisième, sentir le cœur battre avec plus d’intensité, pousser le battant de la porte qui est entrouverte, et se retrouver face à un espace sans cloison, trouver cet appartement tout petit, alors qu’on le disait grand , voir les fenêtres donnant sur la rue du même bois vermoulu d’avant, vouloir expliquer comment étaient les trois pièces où nous vivions, dire le froid l’hiver, et puis sentir le sol se dérober dessous, se sentir aspirée comme au bord d’une rivière quand la peur de l’eau s’empare de vous, en une invisible tornade qui vous laisse assommé ; reprendre pied sans trop savoir comment, mais sachant une seule chose c’est qu’il faut partir d’ici immédiatement, il y a un danger réel à vouloir traverser les murs du passé, qu’il faut écarter les liens de la camisole qui viennent de vous enserrer, s’éloigner, ne pas se retourner, se retrouver en bas de l’immeuble sans comprendre ce qu’il vient de se passer, regarder ses mains et y découvrir un morceau de carpette rouge que l’on a sans doute arraché avant de fuir et que l’on enfermera dans un boite plus tard, juste pour se dire que l’on n’a pas rêvé. Écrire cela , c’est être extérieur à l’image de cette scène, se souvenir que c’était dans le corps lui-même que cela se passait, le corps qui perdait ses repères de temps, d’espace , le corps face à une vision qu’il ne pouvait soutenir, et la langue tentant de contenir ce qui est advenu et le mettre à distance pour pouvoir respirer à nouveau. Et dire que ce ne sont pas que les yeux qui ont vu mais le corps entier, que le sol n’a pas tremblé réellement, mais que réellement le corps s’est senti emporté à la lisière d’un monde où il ne pouvait aller. Nulle idée du temps que cela a duré, mais l’intensité de l’instant perdure. Comme quelques années plus tard, lorsque en haut de la rue, là où la première écharde a été arrachée, désormais ce n’est plus le pavillon d’urgence mais cette maison où s’arrêtent de respirer ceux qui n’ont plus d’espoir, ce corps de bâtiments où meurent les vieilles personnes et qui le savent encore pour certaines, c’est là où la dernière page de l’enfance s’est fermée à tout jamais devant le corps allongé, figé du père et que le mot orphelin est venu sur les lèvres se poser , non comme une plume, car ce mot était lourd de toute une vie qui venait de s’éteindre, se recroqueviller sur elle-même en une seconde. Et le mot orphelin sur le fil des lèvres et le même vertige avec le sol encore qui se dérobe en cette nuit d’hiver et le silence qui ne sera plus rompu.

proposition n° 18

le regard devient flou –- le silence ne sera plus rompu –- il n’y aura plus de regard –- d’abord hagard le regard -– puis trouble le regard emblavé de ce flou de l’oeil du myope –- ce regard perdu –- baillonnée la parole à tout jamais –- les peurs disparues dans le regard flou -– la mauvaise conscience rompue -– un peu d’angoisse dans ce silence qui ne sera plus rompu –- jamais – la distance pour toujours avec ce regard plein de quelque chose d’incertain -– se garder de la lumière pour ne pas rompre le silence –- s’enfoncer dans les épaisseurs du temps où seul un regard flou peut errer -– museler les mots qui pourraient advenir -– rester dans ce flou où rien n’est sûr -– habiter ce silence qui est plus une pause ou un soupir qu’une paix -– ne pas interrompre le silence –- comme un lambeau abandonné le regard se perd où meurt l’ordinaire -– le silence d’infini ne sera plus rompu – les yeux ne savent rien –- ils décolorent ce qui est -– alors garder le regard trouble proche de l’épouvante où suinte rouge le ciel –- le regard recueilli par des ombres d’ardoise -– flou ou fou le regard quelle importance -– il n’y a que le silence –- un trouble un dépouillement d’écorché -– rester entre les pages d’ombre –- dans cet ailleurs imprécis -– entre les plis de ce silence qui ne sera plus rompu -– il n’y a plus rien au-delà de ces lointains de brouillard -– de ce territoire du rien –- froissé le regard sous un silence déposé –-

proposition n° 19

Il y a tant de soleil soudain qui met en lumière l’escalier de l’obscur, celui qui monte vers un des plus grands cimetières de la ville sur une de ses collines ; il rayonne à présent d’une forme de solennité où les pensées qui naitraient là au cours de l’ascension pourraient égaler celles nées sur les marches du majestueux escalier de La Piazza di Spagna qui rejoint l’église de la Trinità dei Monti à Rome, l’esprit baroque en moins et la solitude en plus. Ici au pied de l’escalier, pas de fontaine comme celle de la Barcaccia de Pietro Bernini mais une simple rue avec des voitures qui glissent entre les maisons et les occupants qui ne voient rien, qui ne réalisent pas qu’ici un peu d’Italie flotte sur ces marches qui s’élèvent sur le flanc droit, dessinant un chemin vers cette soif d’infini que l’on recèle en nous... Ces marches que l’on gravirait comme si nos pas nous élevaient sur un coteau d’éternité...Le poète arrivé en haut, le souffle un peu court, déclamerait des strophes intenses avec dans le regard une parcelle d’inquiétude en contemplant les toits d’une cité dont il ne sait rien...

proposition n° 20

Elle est noire et recouvre la salle de sa propre noirceur. Il n’y a rien d’autre que cette grande paroi de verre sombre – the big wave – cette déferlante de six mètres de haut et de quinze de long, ce mur de verre qui recouvre le silence de la salle du musée, mosaïque de dix mille briques où se reflètent les lumières de sécurité des petits blocs au-dessus des portes . Elle porte toute la nuit en elle et enserre l’invisible renvoyant l’écho de toutes les noirceurs, les angoisses, les peurs, les solitudes de tout un chacun qui est venu pendant le jour arpenter , regarder, se heurter à cette masse et qui n’est plus là pour s’y confronter. Face à l’obscurité [1] est le nom donné à cette exposition qui hante la grande salle centrale du musée, et à l’opposé de cette vague gigantesque, des blocs noirs d’obsidienne plantés là , prêts à résister à l’enfouissement , faits de cette même force obscure face à l’heure ultime. Dans l’espace de la nuit, une danse où les volumes se répandent et se répondent en un sentiment d’euphorie ou de désespoir, partageant une forme de gloire pour cette verticalité qu’ils arborent. Ce tsunami de pierres étalé en un long silence , enroulé dans cette opacité pleine d’une mémoire qui palpite encore un peu et dans une immobilité énigmatique, se nourrit à cette épaisseur nocturne que l’écriture tente de dérouler mais ne fait qu’enrouler dans ses propres ombres. C’est cette vague qui vient au devant et qui stagne dans l’inaccompli de l’apparition. Vertige . Ailleurs, dans les autres salles du musée, tout est en sommeil.

proposition n° 21

dans l’au-delà du losange une pastille rouge percée de jaune où brille une goutte de rosée qui aspire toute la lumière du matin, sur ses bords rétractés des taches brunes soutenues par une conque verte translucide -– sous les pieds des grains sombres resserrés et parsemés de brins tremblants, de peluches bourrues, de poussières amidonnées , tout à côté un conglomérat de pierres serties où s’égarent ces grains tristes -– lever les yeux de la page et se faire attaquer par un rayon de lumière au travers d’une masse lourde ployant vers la terre où l’œil revient rapidement ne faisant que fureter -– happé par une mouche il se pose sur ces rayures noires, grises et blanches de largeurs inégales, d’un ton un peu passé, sur l’horizon de la surface -– dessus, à portée de main, ces petits traits verticaux d’épaisseurs différentes et des chiffres dessous 34200019235064, matricule qui occulte sur quelques centimètres carrés une photo où des verticales et des horizontales se croisent médaillées d’une sorte de rond emprisonnant d’autres ronds plus petits et encore plus sombres -– le losange s’élève à peine et délimite une carte de tendresse des verts qu’il faudrait pouvoir dire entre Veronese et sapin -– revenir à la surface blanche au plus près et dressés haut les mots manipulés , les lettres pâles du crayon à papier qui se lient d’une écriture noyée, et qui gonflent puis meurent sous la rature , le ruisseau de ce qui s’écrit stoppé net la voix ( voie) est perdue, plus rien sur la table de dissection quand passe un filament blanc rayant le losange d’un trait d’air, une caresse d’éphémère

proposition n° 22

C’est peut-être ça revenir, sentir que quelque chose se rapproche en un malaise indistinct, une petite appréhension qui sourd, des battements de coeur qui semblent s’accélérer et se dire qu’il vaudrait peut-être mieux faire demi-tour… Grimper à nouveau les trois étages, la main sur la rampe, et le coeur qui s’emballe, tourner la poignée de la première porte, appuyer sur celle de la seconde , enlever sa veste ou son manteau, l’accrocher à la patère de l’alcôve, enfiler ses pantoufles, contourner la demi-cloison du côté gauche et retrouver le petit bureau tout près de la fenêtre dans la cuisine, minuscule univers avec l’importance du bureau, de son espace à soi , le premier, du formica orange , avec deux tiroirs sur le côté droit, meuble vintage aujourd’hui, dedans les crayons, stylos, carnets, breloques d’enfant, petits bouts de rien conservés, caressés, accumulés –- pas de poignées aux tiroirs , ils se tiraient par dessous avec un léger bruit dû au frottement – le premier poème écrit caché là dans un carnet -– rouge le carnet – le premier vers : assis sur un vieux pouf, éventré, large et noir -– premier alexandrin suivi de dizaines d’autres –- fierté de l’avoir écrit en l’honneur d’un vieil homme tant aimé –- avec le stylo encre rouge mordoré par lui offert qui se glisse entre les doigts d’enfant – sur le bureau les cahiers et les livres de classe bien rangés sur le côté gauche adossés à l’étagère et la bouteille d’encre où emplir le stylo et les gestes afférents où s’inscrit l’odeur du caoutchouc de la pompe –- le regard porté sur la demi-cloison où deux ou trois cartes postales disent la mer ou la montagne de quelqu’un d’autre -– à droite la lumière qui donne du jour une idée -– sur la planche accrochée à la cloison d’autres livres des couvertures vertes roses ou blanches, lus et relus jusqu’à usure -– les serre-livres éléphants en bois -– l’album de timbres bleu outremer avec ces carrés et rectangles de papier gommés ou tamponnés qui portent loin les rêveries –- et des clous plantés là sur la tranche de la planche avec ces porte-clés qui pendouillent , collection d’une époque pour se sentir à la mode, faire comme tout le monde –- dans l’au-delà de la cloison un autre bureau celui du frère avec les bruits qu’on épie – parfois une question, la demande d’un crayon ou d’une gomme, se lever, faire passer par-dessus la cloison l’objet en question en demandant expressément de ne pas l’user -– derrière un peu sur la gauche le chuchotement de la radio et les pages d’un journal qui se tournent ou une chaise qui est tirée, un tiroir ouvert, une casserole déplacée -– chaque univers de chacun clos sur des pensées qui ne se diront pas...

proposition n° 23

Ne pas faire grand’rue mais faire place, sauter de l’une à l’autre comme cinq coups d’épingles piquées sur sur le plan : passer de la Terrasse plaque tournante des trams où les regards oscillent entre l’écran qui décompte les minutes avant la venue du tram et le lointain pour vérifier les indications données et son arrivée effective , mettre en mouvement le ciel avec de petites boules de nuages qui s’enfuiraient vers le nord, qui sortiraient de la ville et prendraient la route des vacances, puis revenir à la réalité et pointer la place Carnot –- un marché, des poussettes, des femmes, des ados qui parlent fort, une circulation dense, lever les yeux et le train sur le pont, dessous une sorte de gare orange – poursuivre et s’arrêter un peu sur la place importante de la ville, Jean-Jaurès , où les jets d’eau élèvent le regard puis l’abaissent en un mouvement discontinu et l’église derrière, la cathédrale, immobile et déserte, et les amoureux qui s’enlacent à l’ombre d’un platane, les enfants qui glissent sur le toboggan, courent remontent les degrés de l’échelle et glissent encore sans savoir pourquoi, et que passe le temps devant les vieux assis sur des bancs, tête baissée ou le regard levé qui vient buter sur les façades jaunes des immeubles d’en face ne renvoyant qu’un soleil factice, une centaine de mètres plus haut, plus loin, la place de l’Hôtel de ville avec ses immeubles repeints de couleur claire eux aussi contribuant à ôter des mémoires le nom de ville noire – mais les crassiers toujours là sur les collines alentour, témoins indestructibles d’une vie passée –- et le manège pour enfants tournant , tournant et tournant encore pour bien dire l’horloge du temps qui n’en finit pas d’avancer alors que le ciel s’éloigne et ne rien voir au-delà, faire les derniers mètres , tenter de distinguer une place sur la place du Peuple, se souvenir de l’avant, comparer et trouver qu’aujourd’hui ce ne sont que des rues qui se croisent , se traversent, que des rails qui s’enjambent, des trams qui passent d’un côté ou l’autre, que là à cet endroit le passé ne peut coïncider, qu’il est enfoui sous des strates d’oubli, et que cela crée comme un malaise, une nostalgie et il faut passer outre et constater qu’il y a davantage de ciel peut-être d’une clarté opaline, des horizons autres où pouvoir imaginer, et que la lumière de fin de journée, pleine de douceur serait prête à faire naître un nouveau regard...

proposition n° 24

à cet endroit le passé ne peut coïncider, il est enfoui sous des strates d’oubli, et cela crée un malaise, une nostalgie et il faut passer outre même si elle redoute d’arracher aux même si elle redoute d’arracher aux ténèbres quelque chose de douloureux ; elle furète dans l’album photos, trouve ce cliché dont elle a une mémoire parcellaire, ce ne peut être un souvenir car l’enfant, sur la photo, a tout juste deux ans ; elle marche d’un pas vif ; il fait encore beau c’est le mois de septembre, c’est écrit sous la photo ; elle est vêtue d’une robe avec un gilet plein de gros boutons et marche sur cette place, celle dite du Peuple, les bras en avant, et de cet air décidé qu’elle ne se connait pas, le visage rond encore du bébé et les cheveux courts ; sur sa droite, mais un peu en arrière le frère de quatre années plus âgé et qui avance en positionnant les mains comme sur le guidon d’une moto, les lèvres retroussées pour bien imiter le bruit de cette moto qu’il est bien certain d’avoir enfourchée ; sur la gauche tout près, la mère, le regard penché sur elle prête à intervenir en cas de chute probable, un sac à main noir dans la main gauche et un paquet plat plié dans l’autre, une veste sombre sur une robe blanche et des nu-pieds ; aucun des trois ne regarde le photographe, le père forcément ; derrière eux un groupe de quatre jeunes hommes adossés à une barrière en bordure de place qui eux fixent l’objectif en riant. Un kiosque à journaux sur la droite de la photo, de cela elle n’a pas le souvenir, mais la vitrine du magasin CHAUSSURES SUZY au fond de la photo, là c’est certain : c’est bien la même place ! Cette photo est incongrue dans l’album familial ; toutes les autres sont prises à la campagne ou lors de réunions de famille , mais c’est la seule vue dans une rue de la ville et sans que les personnes ne posent : pourquoi emprisonner cet instant là ? Elle n’aura plus la réponse… A quelques mètres d’où ce cliché en noir et blanc a été pris, le souvenir vif du marchand de marrons chauds, les samedis et dimanches soirs d’hiver, le cornet de papier journal où il glissait les marrons presque noirs et la chaleur alors sur les doigts ; l’été c’était un marchand de glaces mais ce n’était pas souvent que le cornet biscuité était entre les mains. De l’autre côté de la grand’ rue qui traverse cette place, c’était le kiosque aux fleurs mais sans aucun souvenir d’achat, juste ces couleurs à traverser, des odeurs surprenantes, des gens qui s’arrêtaient, regardaient, choisissaient, une vie simple et colorée dans une image fixe. Sur la droite et derrière la petite famille, la Papeterie générale où s’achetaient les cadeaux – le stylo encre rouge mordoré venait de là – et les cartes de visite se faisaient imprimer ici ( elle pense se souvenir qu’il lui reste une boite transparente avec des cartes à son nom, elle sourit). Au fond de la place sur la gauche le magasin Monoprix avec ces étals variés qui la faisait rêver : le magasin a fermé dans les années 90 puis a réouvert vingt-deux ans plus tard, et avec cette réouverture le sentiment d’un retour dans le passé. Elle revient à cette photo où elle a deux ans et une forme de détermination qu’elle se voudrait bien arborer encore ; elle semble prête à conquérir le monde et sur cette place du Peuple, rien ne l’effraie, tout est à elle, [poussez-vous devant, j’arrive], semble-t-elle dire ! Elle se murmure qu’elle aime bien cette petite fille dont elle n’a aucun souvenir…Lorsqu’elle traversera cette place à nouveau elle tentera de se souvenir de ce regard là

proposition n° 25

Elle se dit que son regard d’enfant n’existe plus ni ce pas de conquérant ou cette détermination et voudrait bien savoir ce qu’ils sont devenus. Elle se dit que se garder de la lumière et errer dans les souvenirs d’ombres n’est peut-être pas ce qui faudrait qu’elle fasse. Elle se dit encore qu’à force de scruter les ciels et leurs boules de rêves elle est sans doute passée à côté d’autres vies. Elle se demande si la recherche de silence n’a pas pris trop d’importance dans sa vie . Elle se dit que contempler la ville et la vie à la Caspar David Friedrich n’est peut-être pas une bonne idée. Elle se demande pourquoi son regard ne franchit pas . Elle se dit que les voix d’avant toutes les voix d’avant et d’encore plus loin parlent trop fort en elle mais comment leur clouer le bec. Elle se dit que la pensée magique est peut-être rassurante mais point trop quand même. Elle se dit que tous ces gens qui marchent dans les rues enfermés dans leurs propres tourments ne seraient que des égarés corps et âmes. Elle se dit qu’elle est peut-être bien égarée. Elle se dit qu’elle s’est installée dans une marge qu’ il faudrait sans doute enjamber. Elle se dit que ce serait l’instant qui compte juste l’instant. Elle se dit que parler quelquefois serait peut-être pas mal. Elle se demande pourquoi c’est toujours en marchant que nait cette envie d’écrire. Elle se demande pourquoi elle n’est jamais partie. Elle se demande à quoi ça sert de faire toujours le même trajet dans la ville. Elle se demande dans quelles rues elle n’a jamais marché et pourquoi. Elle cherche à se rappeler si elle s’est déjà perdue dans cette ville. Elle dit pourquoi toujours cette envie de toucher les arbres. Elle se demande quand elle ne lèvera plus les yeux sur le troisième étage de cette vieille maison. Elle se demande quelles échardes restent encore à se planter sur sa peau. Elle se demande quelle ville se déploie dans la tête des gens qu’elle croise. Elle se dit que peut-être à l’angle de la rue quelqu’un du temps d’avant serait là. Elle se dit et si les fantômes... Elle se dit que si tout n’était vraiment rien . Elle se demande quand cela prendra fin. Elle se dit qu’elle se pose la question de l’oubli et qu’elle le redoute. Elle se dit qu’elle a l’art de se poser des questions qui n’ont pas de réponse.

proposition n° 26

Elle se souvient. C’est peut-être en passant du soleil à l’ombre ou l’inverse quand le regard ne peut distinguer ce qu’il voit, percé par la lumière, qu’elle a tourné au coin de cette ruelle pour échapper à ce froissement des yeux , sans penser où elle allait, d’ailleurs elle n’allait nulle part, elle marchait juste pour le plaisir d’être là, sans projet de visite ou de photos, simplement pour se laisser happer par l’improbable, et elle s’était perdue, réellement perdue, à ne plus savoir dans quelle direction aller pour renouer avec les endroits qu’elle connaisssait ; cela faisait déjà deux semaines qu’elle vivait là, et ce n’était pas son premier séjour. C’est une corde qui encore me happe, s’enroule autour de mes chevilles et me traine vers le bleu d’une vie à Venise. l’eau des canaux détricote l’écheveau des pensées et brode un canevas où le lyrisme guette. Dans le quartier du Castello je marche dans la marge et sur la peau de marbre, j’écris sur les murs des cloîtres. Elle était sortie sans le plan salvateur qu’elle jugeait inutile désormais, elle était juste partie marcher un peu après le repas du soir, et toute à ses pensées de l’exposition découverte l’après-midi, n’avait pas prêté attention où ses pas l’entrainaient. Jamais elle n’avait senti cette emprise de la ville comme cela : elle n’avait aucune idée d’où se trouvait la riva degli Schiavoni ou la direction du campo San Zanipolo – de là elle aurait su rejoindre l’appartement – . Elle passait de ruelle minuscule en ruelle encore plus étroite sans parvenir à se repérer avec le ciel et le soleil. C’était un peu comme si le ciel n’avait plus de réalité à cheminer entre ces murs décrépits qu’elle s’obstinait à caresser. On marche, sans savoir jusqu’où ira le pas, face à quelle faille il s’arrêtera ni au-dessus de quel abime le vertige enlacera : on arpente alors à grandes enjambées puis d’une allure plus grave le triptyque du temps. La sensation qui l’envahit alors n’était pas de crainte mais de respect vis-à-vis de cette ville qui reprenait toujours le dessus sur ces hordes de touristes qui croyaient “avoir fait Venise” en une journée. Elle prenait son temps, progressait en regardant chaque mur, chaque porte bien close, chaque fenêtre avec des volets à demi fermés, puis chaque pont , chaque barrière ; elle avait la forte intuition qu’il fallait se laisser faire, participer à cet envoûtement dirigé de doigt de maître par la ville elle-même, qui tentait de lui faire comprendre qu’elle n’était rien, que d’autres avant elle avaient essayé de la posséder, mais que nul n’y arriverait, même si on était persuadé de bien connaître la sinuosité des calli ; et bien non ! Une ville, quelle qu’elle soit, et particulièrement celle-ci – un vrai labyrinthe, on lui l’avait bien dit – ne se livre jamais totalement. Elle allait pénétrer le silence d’ici et découvrir ses bruits intimes. Il y a l’essence du silence embrassé lorsque , une lumière emplie de spectres sur les doigts, on dérive entre les parois ocres et resserrées comme on s’enfoncerait au sein de Brocéliande, la tête emplie du songe d’être heureux. On se désaltère à l’ illusion d’être maître du monde, on s’enivre en un glissement dans les plis et replis d’une ville dont on ne cueille que quelques dentelles d’ombres et on se laisse s’égarer dans cette sorte de murmure où tout s’enfuit. Elle parlait dans son for intérieur à Venise, comme on répond à une amie qui vient de vous confier un secret. Venise venait de lui dévoiler des traces enchevêtrées sur les murs et au sol, un autre temps, une réalité écartée, écartelée dans ses silences. Elle marchait ou faisait du sur-place, tant l’attention qu’elle portait sur des détails, la forçait à ralentir toujours davantage. Elle se trouvait dans une déchirure d’espace et de temps, dans un état indécis, ambigu, dans l’attente d’une délivrance mais sans la souhaiter vraiment, et lorsque, à quelques indices elle sut enfin où elle était, elle en eut presque des regrets... En rentrant , elle posa quelques phrases : un plain-chant du vague, du diffus, de l’éphémère qui enfle sous l’ombre d’un capharnaüm de fantômes : un étal de luxe. Il y a une forme de sérénité à jouer le psalmiste de l’instant, à louer le silence d’entre les mots, l’évidence de la perte, et le frôlement d’aile du temps qui passe. Le dessin qu’elle tenta ensuite de réaliser pour signifier cette errance, tenter de retrouver ce trouble qui l’avait saisie sous ces épaisseurs traversées, ressemblait à une arabesque qui s’enroulait sur elle-même, une spirale et au centre, elle dessina un œil qui la fixait ... On se dit qu’on n’est sûr de rien, que l’écheveau des certitudes n’est pas celui que l’on dénoue à grandes brassées, puis on se trouve semblable à l’enfant au matin de Noël, à contempler le rêve devenu réalité, à recueillir ce silence ponctué du souffle des cloches, à le glisser entre les pages d’un livre ou d’un carnet où s’écrit la version intime de qui tente d’être quand les barrières du dedans se dérobent.

proposition n° 27

Son rêve serait de rester à Venise, mais rester ne ferait-il pas oublier le plaisir, jamais amoindri au fil de ses voyages, de l’arrivée . Le magnétisme est si fort, lorsque le train entre dans la gare de Santa Lucia, et que, au travers du flot humain , on aperçoit le grand canal et les maisons qui le bordent baignées de cette lumière si intimement liée à ce lieu, qu’elle accepte de partir , uniquement avec l’idée de revenir. A chaque retour, l’apparition est toujours aussi intense et les larmes jamais très loin. Elle songe à une arrivée un soir d’hiver lorsque quelques flocons se mettraient à danser et lentement tapisseraient le sol et que tout ce qui est en effervescence serait recouvert de silence : Venise en blanc et en brume. Arriver en train a quelque chose de rassurant , de par la lenteur, sur la toute fin du voyage, déclinée harmonieusement , et qui fait apparaître le paysage en un mouvement qui soudain se fige. Lorsque le retour survient, l’arrivée dans sa ville d’origine n’est pas du même ordre, du même émerveillement, mais a malgré tout une touche de frémissement. Elle sait, bien avant les annonces par micro dans le wagon qu’elle en est tout près, elle a reconnu – même si elle emprunte rarement ce mode de transport – ce qui précède l’entrée dans la ville . Elle a lu Jean-Christophe Bailly qui raconte cette traversée de la vallée du Gier et la compare à une table de cantine où rouilleraient ici ou là les gamelles... mais où s’insinue aussi une sorte de noblesse et de dignité. Depuis cette lecture , le regard posé sur cette arrivée est autre. Elle aime ce retour à la tombée de la nuit , avec venant de Lyon les cercles de lumière qui surgissent, papillons d’une nuit urbaine qui éclatent derrière les vitres du train, comme si l’image donnée à voir avait fermenté tout le jour puis se révélait dans un laps de temps très bref qu’il ne faut pas rater. Pas de beaux paysages aux abords de la ligne de train, de ceux que l’on regarde avec l’oeil aux aguets, mais savoir que là, derrière ces collines ou ces petites villes, serpentent des routes pleines de charme au milieu de vergers sur un versant, ou de forêts de résineux sur l’autre. Au fur et à mesure du ralentissement du train, ce sont les mouvements des passagers qui prennent le relais, s’activant pour ranger écrans de toute sortes, livres ou magazines. Le train entre dans cette respiration de l’arrêt, les passagers se lèvent, et c’est le brouhaha des valises que l’on extraie des réduits à bagages puis que l’on tire dans les travées, le piétinement, et l’ouverture des portes. Lorsque le train déverse ses passagers sur le quai numéro un et qu’elle se trouve de plain-pied dans le hall puis sur l’esplanade, il y a toujours un instant de flottement, une sorte d’ébauche de la marche, alors même qu’autour d’elle le flot de voyageurs se précipite, la dépasse avec vivacité, elle aurait presque la sensation de faire du sur place. La foule se disperse dans deux directions avec hâte soit vers l’arrêt de tram sur la gauche soit vers la station de taxis sur la droite. Elle prend son temps, comme si l’ailleurs était là devant elle, comme cet ailleurs d’où elle revient. Elle sait que si elle foule demain ou dans quelques jours les dalles de cette esplanade, ce ne sera pas le même regard qu’elle posera sur ce qui s’étale à ce moment même. Les yeux déplissés, elle regarde comme une première fois. Les travaux de réhabilitaion de ce quartier ne sont pas terminés, mais ont encore progressé depuis son départ. Une grande batisse rouge a pris de l’ampleur et attire le regard. Le ciel prend toute sa place et l’avenue monte toujours tout droit en face. Le relief de l’oubli reprend ses formes, revient à elle. Malgré la fatigue du voyage, ou grâce à elle peut-être, elle s’empare de l’instant , de l’image donnée, laissant un peu de flou se répandre sur les bords.

proposition n° 28

Voir, regarder, elle sait. Mais c’est apercevoir qu’elle préfère. Quelque chose, quelqu’un, un mouvement qui s’inscrit dans une lumière de l’étonnement, dans un entre-deux d’ombre et de clarté, dans une brièveté de l’instant, une saveur unique. Un geste, une couleur, un peu d’éperdu. Assise dans le tram, près de la vitre, cela surgit, passe et disparait. Toujours l’au-delà de la fenêtre qui importe. S’abstraire de l’immédiat des voyageurs, et porter son attention vers cet ailleurs au goût d’inachevé : un collage d’images, un coup de griffe du monde, une étincelle de désir. Cueillir d’un battement d’œil ces apparitions dans les failles qui s’offrent. Enlever ses lunettes de myope augmente la vision recherchée et procure l’art de voir au-delà d’un visible. Laisser le dehors défiler dans ce flux où règne le flou et attraper au vol ce qui se donne : une silhouette, penchée à une fenêtre, sans âge, pas de sexe, gommés ces détails qui procurent un sens, et on imagine le reste du corps prêt à basculer, ou peut-être une sorcière jetant des sorts sur les passants dans la rue ; le mouvement des feuilles d’un platane ou autre arbre de ville devient une vague verte entre des murs, une rivière indifférente et pressée ; les façades communes et sans attrait particulier se métamorphosent, par le jeu des rideaux colorés derrière les fenêtres, en taches mouvantes de couleurs rivalisant avec des peintures abstraites ; un effet de sillage et des arabesques de corps dans des colonnes d’eau –- un enfant courant sous les jets d’eau de la place, le tram a ralenti, l’apparition est plus longue –- ce corps à corps qui éclabousse, et déplace et étire ces filaments d’eau, un discontinu continu. Glisser d’un être à un autre, sans risque de reconnaître, recouvrir le dehors de ce voile bleuâtre, étreindre une réalité distordue, s’absenter d’elle-même le temps d’un trajet, une vingtaine de minutes peut-être, puis penser à descendre, chausser à nouveau les lunettes, réaliser que l’arrêt est passé, revenir en arrière et dans la réalité.

proposition n° 29
1

Il est des jours avec le regard élimé, où tout semble incertain, sans couleurs, sans rien à à espérer, rien à contempler. Elle sort malgré tout de chez elle, va dans la rue à la rencontre de ce dehors. Ecoutez voir, dit l’homme à la voisine d’en face. Alors elle écoute les quelques mots échangés, elle regarde les gestes qui renforcent le discours il est parti avec sa payse et le bras droit donne la direction, vers le sud de la ville ; il a emmené le chien et du bras gauche il mime le chien qui tire sur sa laisse, il tire aussi la langue pour signifier la force du chien qui tire sans doute. C’était le soir et il tanguait un peu, il avait pas bu que de l’eau ; faut dire qui fait chaud alors ça se comprend… Et d’un pas semblable il s’approche de la voisine qui se replie un peu dans l’ombre. Il est clair que lui non plus n’est pas à jeûn ; de la sueur perle sur son front et sa chemise est décorée de belles auréoles qui ne datent pas du jour. Un pagnot, aurait dit le père, pas méchant, mais qu’il ne faut pas contrarier. Démunie d’elle-même, elle suit le soliloque du vieil homme qui passe son temps à observer les uns et les autres –- apincher aurait dit la grand-mère -–, surveiller les allées et venues dans sa rue. Elle avait une robe qu’on voyait tout à travers, sa payse, elle a de beaux restes mais quand même ça se fait pas... hein Il cherche l’assentiment de la voisine qui ne sait comment se dépêtrer de l’importun. Il est pieds-nus, la chemise ouverte sur un torse poilu, une barbe de huit jours et des cheveux mi-longs un peu filasses ; rien qui donne envie de l’approcher. Il continue : z’avez pas entendu les cris le matin, ça sonnait pas le grand amour et le soir bras dessus bras dessous comme des, comment on dit déjà, des tourteaux… des tourtereaux, murmure la voisine. Voilà, c’est ça , des tourtereaux. La voisine cherche à rentrer chez elle avec son sac de courses qui pèse au bout du bras ; son téléphone portable sonne et lui sauve la mise ; elle répond et fait un signe à l’homme pour lui signifier qu’elle doit partir tout en répondant. La femme entre dans l’immeuble, l’homme balaye d’un regard lourd alentour, l’aperçoit , elle , qui est figée au bord du trottoir. Ecoutez voir…, il dit en s’approchant.

2

Il est des jours à tendance d’autisme où elle n’attend rien de personne, et même bien au-delà, où elle ne souhaite que nul ne lui parle ou l’approche. Elle ne peut qu’errer entre un réel qu’elle ne peut fuir totalement et un rêve où elle espère encore un peu trouver une raison d’être. C’est mercredi, le jour des bouquinistes sur la place principale de la ville, alors elle rejoint ce dehors pour dénicher un dedans supportable. Les mains dans les bacs à livres, le regard enfoui pour ne pas être interpellée, elle fouine. D’autres mains, près d’elle, s’activent de même. Les quatre mains farfouillent dans le bac à littérature. Des mains larges, pâles, emplies de taches brunes, encore fermes et pleines de cette énergie dont elle se sent parfois démunie. Elles s’emparent d’un ouvrage avec tendresse, le feuillettent, le tiennent sans trembler le temps d’une lecture de quelques phrases, puis tournent les pages et s’immobilisent un peu plus loin. La personne à côté d’elle doit être grande , elle sent une présence imposante la côtoyer, même si elle ne lève pas le regard vers elle. Elle a reconnu la collection de l’éditeur. Elle tente de déchiffrer le titre du livre qui requiert l’attention de son voisin, se dit que s’il le repose, elle s’en emparera ; pour l’instant elle n’a rien trouvé à se mettre sous la dent ; elle espère beaucoup du hasard qui libère. Elle entend ou croit entendre son voisin lire à haute voix quelques lignes, elle tend l’oreille ; cela fait comme une psalmodie. Elle ne veut pas le regarder. Il lit un peu plus fort ; peut-être pour elle. Elle ne sait pas ce qu’il dit, mais sait que ce livre, elle le veut. Il ne lit plus, il lui pose une question qu’il répète un peu plus fort et attend une réponse : Vous connaissez cet auteur ? Elle porte alors le regard sur la couverture, lit Edmond Jabès et murmure qu’elle ne l’a jamais lu. Alors, n’attendez plus ! lui répond-il d’une voix souriante et il glisse l’ouvrage entre ses mains. Le temps de déchiffrer le titre, l’homme s’est éloigné, elle ne voit de lui que son dos très droit sur de hautes jambes , dans une tenue d’été claire et vaporeuse ; une chevelure blanche et soignée comme chapeau d’été. Sans autre réflexion, elle prend Le livre des questions, paye et repart le pas plus léger.

3

Il est des jours d’apparitions qui tranchent dans le visible. De ces ombres qui n’ont pas trouvé la paix et qui continuent de hanter les rues de la ville comme le chant des poussières qui se posent sans bruit. En l’espace d’une seconde, l’esprit bascule et se perd dans une opacité sans nom. Une femme, âgée, petite et un peu ronde, penchée vers l’avant marche sur le trottoir devant elle. Sur l’épaule pend un sac en toile, rappelant ces sacs de plage d’autrefois, avec l’inscription La Rochelle un peu pâlie au-dessous du dessin de tours. Elle sait bien que ce n’est pas possible que ce soit Louise , mais cette silhouette, cette démarche, cette manière de tenir son sac et ce sac même venant de sa ville préférée, tout lui rappelle sa tante. Elle ne sait comment l’aborder. Elle finit par la dépasser en la heurtant légèrement. Louise échappe un sac en papier avec des abricots qui roulent sur la chaussée. Elle se confond en excuses, ramasse les fruits tombés, remet le tout dans le sachet, s’excuse à nouveau et croise enfin le regard de celle qu’elle nomme Louise en son for intérieur. Sidérée par le regard bleu qui la fixe sans colère, mais avec une candeur qui la bouleverse. Louise lui dit que ce n’est rien, que ses mains ne tiennent plus les objets comme autrefois, que tout lui échappe mais qu’elle est bien gentille d’avoir ramassé ces quatre fruits… Elle, elle n’arrive plus à parler. Elle sourit seulement. Louise tourne au coin de la rue. Lorsqu’elle arrive à son tour, à l’angle de la rue, après avoir repris ses esprits, de Louise nulle trace. Bien sûr, ce n’est pas Louise, elle est morte il y a... un an... jour pour jour...

proposition n° 30

Aucune soirée d’hiver, quand le vent souffle sa froideur et que la neige accumule la toison qui calfeutrera les terres, n’est aussi redoutable que ces jours où les orages aux alentours du quinze août laissent éclater ce qui n’est pas loin de signifier la fin des vacances. Enfant, elle redoutait cette bascule du temps – et le quinze août était la date repère – où se prenait le tournant des derniers jours à vivre dans cet autre monde, celui de l’éternel , ou ce qu’elle prenait comme tel, à vivre sans contrainte, sans horaire et dans ce dehors de campagne qu’elle chérissait. Après les orages, ce seraient les colchiques qui jailliraient dans les prés signant l’arrêt de mort de l’été, le retour vers la ville et la rentrée , mot plein de répugnance. Les journées se faisaient plus fraîches, ou ruisselaient sous des pluies continues, on enfilait un pull, se recroquevillait près de la cheminée, dans la grande maison de pierres, avec le stock de bandes dessinées qui tentaient de faire oublier ce qui était en train d’advenir. Chaque année pendant dix-huit ans, à peu près, elle revivrait ces derniers jours d’août avec un mal être qui ne se guérissait d’aucune façon. Enfant, elle ne savait pas encore , que cela se perpétuerait tout au long de sa vie, et que, si les orages résonnaient à d’autres périodes de l’année, celui du quinze août était annonciateur du rêve de rentrée des classes, puisque elle se trouvait désormais de l’autre côté du bureau à manier la craie blanche sur le tableau. Un rituel involontaire viendrait s’ajouter à l’orage, les colchiques et la fraicheur inévitable : celui du rêve de rentrée où tous les possibles impossibles se déclinent avec perversité. Elle courait après ses élèves disséminés dans les rues de la ville ; elle croulait sous le nombre d’enfants qui n’avaient pas tous une chaise et un bureau ; des animaux, plutôt du genre félins, se mêlaient aux groupes d’enfants dans la cour de récréation ; un incendie éclatait et elle sauvait tous les enfants… Chaque année, pendant trente-sept ans, le rêve de rentrée fera son apparition après le quinze août, donnant un coup de cutter aux derniers jours de vacances. Encore aujourd’hui, alors qu’elle s’est glissée sans problème dans l’habit de la retraitée moderne et dynamique, elle sait que le rêve de rentrée des classes viendra lui chatouiller les neurones, manière de caresser l’oubli.

proposition n° 31

Sans hâte, la colline se raccorde au ciel. De petits nuages s’étalent dans une envie de bleu. Le soleil écrasant fait place à une douce échancrure d’été. Avançant sur les larges allées, elle a la sensation agréable d’apprendre la lumière. Le pas se ralentit au fil des murmures résonnant dans les feuillages. Autour règne une harmonie à laquelle s’accorde sa sensibilité. Il lui semble que tout ce lieu a été tressé de brins de vie se croisant avec simplicité : les arbres, les allées, les monuments qui se dressent, les graviers au sol qui crissent sous le pas, et juste ce qu’il faut de taches de rouge, mauve ou jaune semées par les fleurs. Ici, plus qu’ailleurs , c’est le règne de la verticalité et de l’horizontalité à échelle humaine : les stèles, les statues de plus ou moins bon goût, les dalles de marbre ou béton, l’horizon. Ce sont les tombes abandonnées qui l’aimantent, celles qui ne sont plus visitées depuis longtemps et qui recèlent un charme particulier avec leurs grilles rouillées, recouvertes d’un lichen jaunâtre qui, lorsque le regard de myope prend le dessus, s’étale, se dilue en une toile impressionniste où dessoudés, écartelés, à moitié enfouis, gisent des Christ de bronze donnant à voir un monde qui n’a plus cours. De la terre monte cette manne chaude d’une fin de journée d’été. Elle poursuit son avancée. Nul besoin de réfléchir, ses pas se porteront d’eux-mêmes là où ils le doivent Les ombres s’allongent donnant de l’ampleur aux détails insignifiants. Au loin une trouée bleue. Elle sait l’ange aux ailes repliées, veillant à l’angle de l’allée à emprunter ; ce n’est d’ailleurs plus une allée qu’il faut dire désormais mais une sente de terre, mal aisée pour marcher, entre des tombes plus anciennes, plus étroites aussi, aux dalles de pierre blanche qui s’effritent paisiblement. Encore un petit virage à droite et elle est arrivée. La tombe est en très mauvais état maintenant mais on distingue encore très bien sur les photos ovales les visages d’un autre temps, celui d’un homme et d’une femme, qu’elle n’a pas connus. De grandes herbes sèches cachent un peu les noms et les dates, qu’elle arrache sans effort ; de la main elle balaie la terre qui s’est répandue sur la dalle claire. Elle n’a pas apporté de bruyère, elle ne se savait pas venir ici en ce jour, elle se dit que la prochaine fois peut-être... Elle se dit aussi que ça ne sert à rien de venir là , avec ou sans bruyère. Elle se dit qu’elle est heureuse d’être venue là, qu’elle se sent bien sans trop savoir pourquoi. C’est la tombe où on l’a emmenée pendant toute son enfance ; cela fait partie d’elle comme les paysages vus et traversés à de nombreuses reprises. Nulle tristesse ou mélancolie. Ce lieu lui est consubstantiel, au même titre que l’école, la maison de l’enfance, son quartier, une ou deux librairies qu’elle fréquente assidument ou quelques itinéraires dans les rues de la ville. Comme sur les étals des libraires où elle remet des piles de livres en place, là elle ramasse un pot de fleurs tombé, redresse une croix penchée ou simplement lit les noms et les épitaphes offerts comme elle le fait avec les quatrièmes de couverture. Le cimetière est le lieu, par excellence, des questions sans réponses. Elle sait qu’elle a l’art de se poser des questions qui n’ont pas de réponses. Lorsqu’elle prend la sente du retour qui n’est pas la même qu’à l’arrivée, elle aperçoit un groupe de personnes au bord d’une tombe ouverte. Ils sont un peu loin d’elle sur la pente descendante de l’autre versant de la colline de ce cimetière. Elle surplombe un peu la vision de cet enterrement en cours. Des hommes et des femmes, empêtrés de leurs corps, se tenant face à leur propre disparition tout en honorant celui ou celle qui vient d’entrer dans le royaume des morts. Elle les imagine emplis de ces pensées qui naissent et envahissent les esprits lorsque l’on est face à la mort d’un proche, des promesses que l’on fait et qu’on ne tiendra pas, de l’idée d’un dieu qui refait surface avant de s’anéantir à nouveau lorsque la vie normale aura repris son cours. Elle poursuit son retour bercée par les sons d’une guitare, un dernier adieu à celui ou celle qui n’est plus. Elle pense qu’elle a bien fait de venir errer un peu ici en cette fin d’après midi et que la petite brise qui souffle maintenant est la bienvenue. Elle relève la tête, porte loin les yeux , se dit que tous les cimetières de la ville – elle en répertorie six —, sont établis sur une colline de la ville (sauf un). Celui-ci, sur la colline du Crêt de Roc, est le plus ancien et le plus vaste. Là se trouvent des milliers de corps, l’absence et les questions qui l’accompagnent, une vue magnifique sur la ville et la force d’un ciel.

proposition n° 32

Le ciel prend toute la place, qu’il soit laqué de bleu et démis de nuages, qu’il soit sur fond de larmes ou d’un lavis poudreux, qu’il soit fané ou pelucheux, blanc ou bas, incertain ou sans plis, vernis ou terne, lumineux de vérité ou pesant de larmes, de plomb ou d’émeraude, chiffon rouge ou tapis de cendres, d’aube ou de crépuscule, d’apparitions ou de dissipations, buvardé en lambeaux ou fleuri d’infini, congestionné ou criblé de lumière, décoloré ou piqué d’étoiles, lunatique ou constant, strié d’envols noirs ou blanchi de fumées, craché d’ombres ou infusé de rose, source de visions ou poudre de silence, éclat brouillé d’un regard flou ou plénitude des brumes...

On reste toujours à jardiner son carreau de fenêtre, à explorer le mouvement continu d’un petit coin de bleu, à déraciner à mains nues ce qu’on a cru y voir grandir, à tenter de déchirer d’un geste de la main ce petit ourlet de rien et ses invisibles, à fouir dans ses entrailles pour y trouver soudain les mots, à écrire pour le déplacer, à perforer un nuage pour y dénicher un brin d’aube ou juste après la pluie pour y trouver les italiques, à partir à son assaut pour s’abreuver du vol des corbeaux, à se perdre dans la ouate céleste, à scruter ses rives bleues quand à l’intérieur il pleut, à devenir clocher pour tenter d’attraper la lumière en surplomb et tremper sa plume dans une langue de silence…

Elle a le choix des collines pour se rapprocher des ondulations du ciel et se tenir à mi-chemin entre la ville et l’azur. Elle se faufile entre les maisons du lotissement, emprunte un escalier un peu raide , grimpe par les sentes le long des jardins ouvriers, glisse un bonjour ici ou là, traverse une route, reprend un chemin et son souffle avant la montée plus raide et sans ombre, et finit par rejoindre le sommet du parc qui domine au nord-ouest de la ville, au crêt de Montaud. Point de colline inspirée mais de là le partage entre terre et ciel est parfait et tout s’ordonne, dans une forme d’immobilité feinte, où le bleu, poème dans la prose, s’égare dans le tableau du jour.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 16 août 2018.
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[1Exposition de Jean-Michel Othoniel au MAMC de Saint-Etienne.