Spyridon Simotas | Avant l’orage

« construire une ville avec des mots », les contributions

Et voici pour la petite bio : Étudiant à l’Université de Virginie, USA. Pour plus d’infos : ss4ws.github.io. Et sur YouTube.
proposition n° 1

Il avait des sensations de retour. Des retours à des lieux mais surtout des retours à des moments. Où est-ce qu’il revient dans son imagination ? Combien ces sensations sont liées à l’enfance et au temps dépensé, et combien elles sont liées à des routines, ces gestes répétitifs qui se forment au quotidien et vous forment.

Quand la nostalgie frappe, elle se met au volant de la voiture et elle prend toute la famille en otage. Elle fait tout le chemin du retour des vacances d’été, jusqu’à l’entrée de la maison. Le grincement de la porte qui s’ouvre, puis une vague de fraîcheur de la maison, due á son immobilité et aux volets fermées, vous prend dans la figure. La famille secouée après les 5 heures de route dans l’âpre chaleur d’août retrouve son cocon. Le monde peut bien se tenir á distance maintenant.

La lumière de la fin du jour perce les volets fermés et ajoute à la sensation d’intimité. Mais á cette sensation protectrice se superpose une autre sensation étrange qui á force d’avancer dans les chambres vides et obscures s’intensifie comme dans les films d’horreur la musique avant le meurtre. Allô ? Il y a quelqu’un ?

Il n’ose pas prononcer ces mots, il avance comme si de rien n’était. Mais son imagination renverse le mobilier, fouille derrière toute chose, ouvre lentement placards et tiroirs. Qui se cache dans la pénombre ? Qui derrière la porte ? Qui au dessous du lit ? Allô ? Qui tient cet ordre parfait et superficiel des choses ? Ce silence n’est qu’une illusion. Le proverbial calme avant l’orage.

proposition n° 2

Rue de taille moyenne, mais relativement étroite. Son bitume, inégal et cahoteux, ainsi que la rangée des voitures garées sur le côté droit, rendent son parcours lent et pénible. Le trafic est dense désormais, presque incessant, en sens unique. Il y a au moins deux ou trois bus qui passent toutes les heures. Mais ceci n’était pas toujours le cas. On se souvient aussi du temps où des enfants jouaient dans la rue. Ils sortaient leurs vélos et ballons pendant les vacances scolaires. Mais ça fait plus d’un quart de siècle que ces voix se sont tus. Assagies peut-être.

La caserne des pompiers se trouve à son extrémité nord, le nouveau terminus des bus à son extrémité sud, alors que les bâtiments qui s’y interposent racontent, étage par étage, l’histoire de son expansion. Arrivée aujourd’hui à un état de stabilité plus ou moins définitif, elle a pendant des années, sinon des décennies, donné l’impression d’un chantier en cours.

Ses maisons, dont les matériaux montrent bien leur âge, ont été conçues pour survivre aux secousses fréquentes des tremblements de terre de la région, et passer aux générations suivantes.

Verrouillées à double tour aujourd’hui, volets fermés et rideaux tirés, ces petites forteresses en béton armé, semblent dépossédées de vie. Les drames familiaux qui s’y jouent retentissent comme un écho, un cri de nuit, un mauvais rêve. Ils vous ont plutôt chuchotés pendant votre visite quotidienne à la boulangerie du coin.

proposition n° 3

On quitte la boulangerie un sac en papier dans les bras. C’est l’été, c’est le soir, il fait encore jour. La boulangère sort de son comptoir, et avec un sourire de bon cœur vous souhaite la bonne soirée. Elle met une main sur l’épaule de son mari qui vient de poser le tuyau d’arrosage et prend son journal. Les pots de fleurs dégoulinent et cette eau qui fuit, ruisselle vers le caniveau en direction des égouts. L’odeur de petits gâteaux au moût se mêle aux odeurs du soir : l’odeur de l’asphalte mouillée, celle de la chemise imprégnée de tabac et de sueur. Mais il doit bien y avoir un pot de géranium pas loin, un pot de basilic.

proposition n° 4

C’est un moment d’accalmie dans la rue. Le défaut de trafic se compense par des bribes d’intimité domestique qui échappent par les fenêtres ouvertes, comme un rideau bouffé par le vent. Un robinet coule, deux œufs se font frire au plat, des dés rebondissent sur un tablier de jacquet. Il y a certainement une télé allumée et un homme allongé sur le couvert de sa propre misère. Plus loin un téléphone sonne dans le noir. Impatientes les sonneries ricochent sur les murs de la pièce avant de se précipiter au dehors. Est-ce qu’il y a quelqu’un pour raccrocher ? Enfin, une lumière s’allume, les pas d’une femme âgée trainent vers l’appareil qu’on imagine fixe et posé sur un meuble d’entrée. Allô ? La mélancolie de sa voix indique qu’elle attendait ce coup de fil. Toute sa vie n’était qu’une longue préparation pour la réception de ces nouvelles. Elle sait très bien à ce point que la voix à l’autre bout du fil va couper sa vie en deux. En un avant et un après.

Une femme remonte la rue, en direction du carrefour. Elle passe entre deux voitures garées avant de s’évanouir. De loin on distingue deux gamins sur leurs vélos. Ils attendent, immobiles, que la voiture passe. Arrivée à leur hauteur, ni gamins, ni vélos. À l’instant où la voiture passe par le petit magasin de l’électricien du coin, sa femme se tient debout, en retrait par rapport à la devanture, une soupe de pixels à la place du visage. Voici une autre, à moitié mangée par la pénombre de son garage. Alors que la portière automatique descend déjà, on l’aperçoit en train de vider son coffre. Un sac bleu en plastique et trois paquets de cigarettes nouveaux dans la main, un passant est planté au milieu de la rue. Est-ce qu’il porte la moustache ? On se retourne pour vérifier, mais l’homme ne fait plus partie de l’image. Cette ville n’est habitée que de fantômes. Des spectres aux visages brouillés, qui disparaissent aussitôt aperçus. On dirait qu’on hallucine. Comment expliquer, sinon, la présence de celui qui rentre chez lui et dont on sait très bien qu’il est déjà mort ?

proposition n° 8

Il fait chaud, les flaques d’eau s’évaporent, elles rétrécissent, elles disparaissent et puis ça recommence. Un nouvel orage éclate. L’ombre bouffe la lumière, la nuit tombe en plein après-midi, un mini-déluge submerge la ville, tout tourne au ralenti pendant quelques minutes ou quelques heures, sauf les sirènes des pompiers, ou les gouttes de pluie sur les carreaux.

On ne regarde pas assez les nuages pour reconnaître leurs colères. Il y a une appli pour ça. Mais, aussi illettrés qu’on soit en cumulus, la formation d’un orage ne se rate pas. C’est comme le démarrage d’une moto de gros calibre. Ça décoiffe. De même la bourrasque qui enlève votre chapeau.

Qui court ramasser son linge qui séchait au soleil il y a un instant ? Qui enfourche sa moto, tourne la clé de contact et crée un mini-tonnerre ? Il ne fait vraiment pas un temps pour se balader en moto.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 28 juin 2018.
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