Isabelle Dartiguelongue | Hôtel Chinagora

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Sibylline, muette presque, et muraille plein nord. C’est la façade de l’hôtel Chinagora. Elle lève les yeux vers les fenêtres étroites, et c’est à nouveau le même vertige qui la saisit. Empoignée comme par en dedans par les remous souples de l’eau qui clapote brune et sale, Seine et Marne mêlées, confluence que rien n’apprivoise et qui vient draper d’une aura peut-être factice les vitrines du magasin du rez-de-chaussée de l’hôtel. Les années n’ont pas pâli la turquoise du bleu des idéogrammes, malgré la poussière sur la devanture et l’obscurité qui règne dans la boutique fermée. Elle y colle son nez, s’exaspère de ne rien discerner à l’intérieur, c’est comme un lieu mort-né, enclos sur son mystère.

Dix ans. Une paille. Ou presque. Ou rien.

C’est tout comme hier en elle et autour d’elle. Une faim terrible d’être là, sous le bâtiment pagode qui repose sur des piliers ronds et blancs. C’est dans cette pénombre irisée par l’eau proche que, les mains rivées sur son vieux réflex, elle essayait de capter ce qui la ramenait là, ce qui la ramenait à elle.

proposition n° 2

Ils sont hiéroglyphes, collés sur cette vitrine défraîchie, pas même protégée par une grille de sûreté. Six idéogrammes bleu turquoise d’environ quinze centimètres de côté. Pas même rouges ni or. Ils faisaient très certainement, il y a très longtemps l’article pour une promotion inratable, mais conservent une certaine majesté, liée sans doute à leur caractère énigmatique. Signes inutiles désormais. Car la boutique est désertée, vidée. Cela se voit à l’accumulation de papiers, canettes et débris en tous genres contre la devanture qui flamboie par instant en cette fin de journée mordorée, douchée aux lumières rasantes d’octobre. Bercés par la houle, les reflets jaunes des eaux des fleuves éclatent par instant sur le verre épais de la vitrine. C’est une sorte de cérémonie propitiatoire, une incantation destinée à contenir la pénombre qui règne à l’intérieur de la boutique dévastée. C’est un miracle qui se reproduit plusieurs fois par minute, déversant insensiblement sa magie sur le parvis envahi par le clapotement de l’eau et le grondement continu de l’A86 toute proche.

proposition n° 3

Derrière, légère déclivité, puis l’amorce de l’ancien chemin de halage reconverti en parcours santé pour les joggeurs, les cyclistes, en parcours du dimanche pour les familles extraites de leur cube de béton. Et, quand par aventure on se retourne trop brutalement, car le lieu est désert, la perspective offre alors une éphémère illusion d’optique, si on regarde en direction de Choisy-le-Roi. Une fraction de seconde, et le pavage rosé de la piste semble s’enfoncer dans les eaux des fleuves. C’est alors, dans l’air lourd et oxydé de la ville, une tranchée liquide au ciel offerte, échancrure béante prête à engloutir la silhouette du joggeur qui s’en approche, inconscient de l’imminence du danger, concentré sur sa foulée, ses pulsations et sa cadence métronome. Ses bras, ses jambes dessinent ce mouvement si régulier et si parfait qu’il semble ne jamais devoir cesser. Mais le drame n’a pas lieu. Il suffit d’un seul clignement d’yeux pour renverser la perspective. Les pas du joggeur résonnent à nouveau sur le pavé de la piste. On croit même entendre son souffle, tant sa bouche est ouverte sur l’air saturé de la ville, qui dresse en face, de l’autre côté de la Seine, les entrepôts d’Ivry.

proposition n° 4

C’est inattendu, cette masse dressée droite, comme un éperon de béton à la confluence des fleuves, lorsqu’on arrive de Bercy, et qu’aux entrepôts grisâtres ont succédé des entrepôts noirâtres. C’est surprenant. Et c’est toujours précisément en filant en voiture ou à moto, lorsqu’on n’a pas le temps de le faire, ce détour, que surgit la proue du bâtiment surmonté par une enseigne gigantesque qui s’y déploie, comme une promesse insolente en caractères lumineux rouge vif : Chinagora. Douce Chine. Le reste s’efface, la circulation, le souffle rauque des moteurs poussés à pleine puissance sitôt passé le radar, les gouttes de pluie qui s’écrasent sans élégance sur le pare-brise ou le casque, le chant éraillé des sirènes et des ambulances, l’air poisseux au goût métallique, les lumières sur l’autre rive, qui défilent en formant un ruban qui devient uniforme, la vitesse excessive, la voix de la radio qui meugle avec le moteur, le moteur qui hurle avec la meute des bolides désincarnés. Douce Chine. C’est étrange. Pas de pont visible à proximité immédiate de la bâtisse. Ça relève d’autant plus du mirage qu’elle semble inaccessible, raidie dans sa dignité, impériale, impavide sous les courbures relevées des angles du toit qui doit abriter ses rêves, sourde aux remous des fleuves, aux remous des humains, presqu’île surgie des entrailles de la ville qui, le soir venu, fabrique des leurres pour ses citadins usés. Douce Chine. Et la nuit se traverse du miroitement des fleuves, qui se cassent au pied de la muraille recouverte d’une couche de blanc défraîchi. Douce Chine.

proposition n° 5

L’étroit passage goudronné coincé entre la Marne et la façade rébarbative de l’hôtel ne semble mener nulle part. À un parking peut-être. À moitié souterrain ? Mais on ne peut le savoir que si l’on s’y engouffre. Dans une demi obscurité soudaine. De larges pavés inégaux succèdent au bitume crevassé, en même temps que passe un courant d’air très froid, continu, comme une soufflerie gigantesque, posée là exprès pour décourager d’éventuels intrus. Sur quel territoire est-on ? Des murs dénudés. Pas de panneaux, pas de flèches, pas de marquage au sol. Coins et recoins qui s’animent d’odeurs de pisse et de la valse des détritus soulevés par le vent, puis repoussés au pied des murs gris en produisant des sons, parfois, lorsqu’il s’agit de canettes cabossées mais encore brillantes de leur couleur d’origine. Pas de graffitis, ou peu, ou alors pas mémorables, à l’exception d’une grosse tâche sombre d’une rotondité presque parfaite, auréolée de sa couronne de gouttelettes. C’est noir, ça semble jaillir du sol, ça intrigue, dans la pénombre. On est obligé de s’en rapprocher, pour en constater la puissante inanité, ainsi que la parfaite force d’attraction.

proposition n° 6

Car il faut savoir qu’il y a des territoires qui vous écrasent sous le bruit de leurs bottes qui affleurent encore à ras de bitume des bouches noires des soupiraux. C’est la petite sourdine des quartiers cossus au glorieux passé immémorial — Alfortville -– quai d’Alfortville -– Maisons Alfort -– avenue du général Leclerc -– rue de Normandie -– de Champagne –- de Reims –- de Lattre de Tassigny -– de Lorraine –- de Nancy -– de Joinville – de la Marne — avenue Gambetta – Gendarmerie Nationale –- quartier Mohier –- Fort de Charenton… Topographie impitoyable. Alignements au cordeau de rues perpendiculaires. Champ de vision restreint, contenu, soumis aux angles des rues, aux angles morts, aux angles des morts. Jusqu’à ce qu’éveillé par le signe rassurant d’une présence humaine -– BNP Paribas -– Pôle Emploi -– Bellétoile Immobilier -– HSBC ou Hamburger comme chez soi – Caisse d’Épargne ou Intermarché express (il ne faut pas traîner) –- le regard fourbu se fixe sur l’enseigne rouge et blanche -– DIA -– et se mette à galoper sur les visages des passants émergeant de la bouche de métro, glanant des yeux, des bouches, enfourchant la machine à désirer.

proposition n° 7

Mais pas de chance cette fois-là. Dans le demi-jour. Sous l’hôtel. Dans cet espace vide et vierge. Sorte de gueule obscure baillant sans vergogne son air maussade à la face des fleuves. Lâchant sans retenue ses bruissements équivoques parmi les grondements sourds en provenance des entrepôts d’Ivry, en face. Pas de chance vraiment. Personne, dans l’ombre douteuse. Pas même le soupçon d’une silhouette furtive Ni même seulement l’écho des talons qui avaient claqué sec sur l’asphalte, tout devant l’hôtel. Elle n’avait pu distinguer les chaussures. Avait entraperçu le bas d’une jambe surmontée d’un vêtement rouge. Tâche empourprée. Sur ses joues alors avait monté un brusque afflux de sang. Saisie, elle avait perçu le son mat de la lourde portière de la berline blanche stationnée au bas de l’escalier. C’est précisément ce qu’elle revient chercher. Le son de la portière, amorti sans aucun doute par des ressorts puissants et efficaces. Une voiture allemande certainement. L’éclair rouge de l’étoffe. L’image de talons hauts qu’elle n’avait pas vus. Sa main qui s’était crispée sur son écharpe. L’accélération soudaine de son pas pour s’approcher de cette vision, qui s’était dérobée dans le bourdonnement doux d’un gros moteur.

proposition n° 8

Son visage est levé vers le dernier étage de l’hôtel — une fenêtre vient de se refermer dans un claquement définitif -– lorsque la première goutte s’écrase sur son front, épaisse et lourde, pour s’enfuir sans grâce derrière son oreille droite en mouillant une mèche de cheveux qui devient immédiatement collante. Tout va très vite ensuite. C’est avalanche et crépitement sur le goudron déjà fraîchi de la mi automne. La pluie. Du coup, elle ne sait déjà plus ce qu’elle a aperçu à cette fenêtre. Un visage, une chevelure, la brosse d’un balai, un chiffon que l’on secoue, un bras, une main ? Rien ? Le doute et la pluie l’inondent. Effet de brouillage qui trouble presque sa vue. Surprenante anamorphose. Non. Mais non. Ce sont ses cils qui sont mouillés. Et il lui suffit de jouer des paupières pour que la flaque qui se forme devant elle dans un léger enfoncement de l’asphalte, lui renvoie l’image inversée de la haute façade blanche et de ses étroites ouvertures horizontales. Énigmatiques. Closes. Étanches au monde extérieur qui se détrempe, lavis grisâtre et morne. Ses pas s’allongent et s’accélèrent au-dessus des flaques. Elle n’a pas de parapluie, les a en horreur.

proposition n° 9

Elle fonce tête baissée. Droit devant. Insensible désormais à ce qui l’entoure. Échapper à la pluie. C’est tout ce qu’elle souhaite désormais. La pluie. Dont le martèlement sur la dalle devient obsédant. Car ne souffre aucune trêve. Et cadence sans âme, dans le bruit monotone de ses impacts démultipliés, le charivari de la ville. Moteurs énervés, deux roues stridents, grondement sourd de la 8 qui passe juste au-dessous, klaxons nasillards au cul d’une fourgonnette qui tente de redémarrer dans des inspirations asthmatiques et des couinements suraigus. Peu de voix, noyées dans le grand écoulement, qui paraît lisser de sa fréquence monocorde voix féminines et masculines. Les bribes de conversations qui parviennent à son oreille sont asexuées, comme évidées de leur contenu, ponctuant son pas de mots morts. Elle accélère encore, emportée par le flux, poussée plus loin par le grincement des freins d’un poids lourd qui a manqué l’éclabousser. Sursaut de rage et disruption dans sa fréquence intérieure… et les Bérus hurlent soudain entre ses oreilles. Lobotomie.

proposition n° 10

Mais lorsque la porte du local poubelle s’ouvre à la volée devant elle, elle marque un temps d’arrêt, suspendant sa foulée enragée, saisie par l’odeur tenace de Malabar qui envahit ce morceau de trottoir. Étrange odeur, à la fois aseptisée et sucrée. Qui évoque à la fois des bidons de cinq litres dûment estampillés du pictogramme TOXIQUE et des bouilles d’enfants, la sienne entre autres, devant les bocaux à bonbons de la confiserie du coin de l’école. Mais l’inspiration suivante, d’une bouffée une seule évacue la réminiscence pour faire exploser dans ses narines les notes chimiques du désinfectant surpuissant, impitoyable tueur de rats et de souvenirs.

Et quand sa main droite frôle le plastique mouillé de la poubelle taille XXL qui s’avance vers elle, poussé par une main énergique, elle tressaille involontairement au contact de la matière froide, lisse et mouillée qui lui paraît vaguement hostile et enfonce plus profondément son menton dans les plis de son écharpe. La douceur et l’intimité du contact, le moelleux de la laine imprégnée de son parfum la grisent un court instant, rendue molle et malléable à toutes les sollicitations de la ville.

Ainsi, elle est immédiatement aux aguets quand l’odeur de la citronnelle l’enveloppe, en provenance de l’arrière-cuisine du Hong Long, Dragon Rouge. Dans sa bouche afflue la masse chaude presque bouillante des infusions du soir lorsqu’elle vivait dans l’autre hémisphère. Comme une marée d’équinoxe, le parfum de la citronnelle infusée sucrée submerge ses papilles, appelant presque irrésistiblement un flot de salive tiède qu’elle tourne et retourne dans sa bouche, comme pour en extraire une information essentielle, mais trop profondément enfouie. Sorte de sève très parfumée, la même que lorsqu’elle enfonçait ses dents dans les bâtonnets vert tendre avant de les plonger dans l’eau bouillante.

proposition n° 11

C’est là qu’il faut tourner. C’est indiqué sur un panneau à fond noir et lettres blanches, dans une typographie carrée, sévère. Flèche impérative. Toilettes – Centre médical. Il faut bifurquer pour s’engouffrer dans un couloir large mais sombre, qui paraît descendre légèrement. Il était une fois Créteil Soleil, un centre commercial qui offrait du rêve à ses riverains. Et, caché dans ses entrailles. Au fond d’une enfilade labyrinthique de couloirs malades de leurs néons, un complexe médical sans lumière du jour, aucune. Créteil blafard. Créteil cafard.

Dans la salle d’attente de la Radiologie, des sièges étroits et d’une assise inconfortable. Pas de place pour poser son sac, qu’il faut garder serré sur ses genoux. Pas d’espace pour soulager son coude, s’étirer, respirer à grosses inspirations.

Les patients se succèdent au comptoir bas, devant lequel ils se tiennent debout, comme à pénitence, face aux sièges pleins comme des oeufs. Ils franchissent l’un après l’autre la ligne jaune et noire de Confidentialité, exposant leur dos fatigué au regard de ceux qui sont assis et qui attendent, comme au spectacle. Les échanges avec la secrétaire très maquillée sous sa frange noire rideau baissé sont feutrés, à voix mi basse, comme dans un confessionnal, sauf qu’ici on va exposer ses tripes pour de bon. Se révéler sous la plaque sensible de l’appareil indifférent. Une maman cherche une place des yeux, encombrée par le bébé engoncé dans une doudoune vert d’eau, par le gros sac à bandoulière suspendu à son épaule gauche. Sa tête qui ne cesse d’aller de droite à gauche traduit sa fébrilité. Elle est lasse certainement. Debout dans l’espace confiné, elle est comme prise au piège, dans la glue morne des regards dont elle est le centre.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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