Émilie Breton | Bigger picture

« construire une ville avec des mots », les contributions

Soigne ses problèmes de mémoire ici. et sinon sur Instagram et Twitter : mots_satellites.
proposition n° 1

Les traces du monde d’aujourd’hui jurent ici bien plus qu’ailleurs : l’écran plasma dans le bar, la boutiques de cigarettes électroniques... Ça ressemble à une injure au souvenir. Le temps passé n’a aucun effet sur le souvenir, le souvenir se fout de ce qui peut bien se passer ici, année après année. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit. Le réel a des airs de mensonge. Le monde moderne fait un bras d’honneur à sa mémoire.

Ici, elle ne regarde rien distraitement, elle lit le paysage avec attention, le décrypte scrupuleusement, de la façon dont on regarde les endroits où on revient, pour y reconnaître ce qui est à soi. Elle récupère ce qui lui appartient. Comme dans une pièce où quelqu’un aurait tout mis à sac dans ses affaires bien rangées. Elle se dit qu’à la vue de ce lieu aujourd’hui, ses souvenirs vont être détraqués dans son cerveau, une image en chassant une autre. Elle a peur de se rappeler de la fenêtre bleue alors qu’elle était beige. Tout ce qu’elle voit va venir foutre le bordel dans sa mémoire. Elle retrouve les grandes palissades grises et c’est un soulagement. Le marchand de glaces est toujours là, heureusement, à côté du manège.

Les gens aussi ont changé, et se baladent avec arrogance, sans se douter du drame, arrosent les plantes de leurs jardins, sans savoir qu’ils n’ont rien à foutre là. Ils n’ont pas honte et font bronzer leur ventre dans le transat du jardin. Elle se sent idiote quand elle s’aperçoit qu’elle ne peut plus saluer tout le monde, dans la rue, comme avant.
Les enfants ont remplacé les autres enfants. Elle s’imagine que ceux d’avant sont encore quelque part, ont été séquestrés dans les sous-sols des maisons et tambourinent aux portes pour qu’on vienne leur ouvrir.

proposition n° 2

Une route qui n’en finit pas d’arriver à ce croisement. Le croisement. À droite, un parking trop grand repousse une rangée de petits commerces à une cinquantaine de mètres. À gauche, une place vide délimitée par quelques bacs à fleurs rectangulaires en béton. Le bitume de la route est rouge et abîmé. Les quatre passages piétons sont presque complètement effacés. Sur le trottoir d’en face, une large maison au crépi écru fait l’angle. On y a planté des enseignes comme sur un gâteau d’anniversaire : une carotte de tabac, l’enseigne verte du PMU, le trèfle bleue du loto, des néons ronds Heineken. Une ancre et une bouée d’un bleu ciel délavé pendouillent sur le mur.

proposition n° 3

On ne peut pas aller beaucoup plus loin. En haut de cette rue qui monte doucement, il y a la mer. On ne la voit pas, du croisement. Il faut continuer à avancer pour la voir et à chaque fois, se joue le même suspens. On attend le moment, au fur et à mesure des pas, où elle surgit de l’horizon. Là, le paysage respire. On l’a ouvert à coup de couteau. La longue digue de bitume rouge, fissurée, recouverte de traînées de sable telle une longue cicatrice.

Perdue au milieu de la plage, une grande piscine d’eau de mer, grise, entourée de rochers noirs.

À marée haute, on ne voit plus que le haut de l’échelle métallique qui permet d’y descendre. Son béton rugueux râpe la peau des cuisses quand on s’assoit au bord et on se coupe les pieds sur les coquillages qui s’y sont collés.

proposition n° 4

La seule grande route perpendiculaire à la mer est la route pour partir. La rue de la mer qui devient, après le croisement, la rue Fernand-Desplanques. Elle va tout droit. Par la fenêtre de la voiture, défilent les trottoirs ensablés, défoncés, les barrières en bois, palissades de béton gris, grilles en fer, clôtures, grillages, murets pleins, ajourés, claustras, haies, piquets attaqués par un lichen jaune d’or, appentis en tôle ondulée, lampadaires bleu ciel.

Sur les terrains sablonneux, des petits chalets à peine plus hauts que leurs propriétaires. Les lambrequins en bois ouvragé sur les rives des toits et autour des fenêtres leur donnent des airs d’isbas. Les maisons plus récentes sont peintes d’un blanc qui égalue. Dans les jardins, de l’herbe jaune, des oyats et des chardons bleus, des ajoncs, des bateaux, des treuils rouillés, des chiens, des tracteurs, des slips et des serviettes qui sèchent sur les tourniquets à linge. Au bout, après le garagiste, le rond-point et sa barque triste, à la peinture blanche écaillée, en son centre. Et on a quitté un monde.

proposition n° 5

Les dalles de pierre noire, entre la promenade rouge et le sable. Le souvenir de leur inclinaison et qu’elles brûlaient le dos. Le souvenir des matériaux, des revêtements parce qu’on touchait tout. On connaît les surfaces, leur texture, la sensation sous la main, sous le pied. Les mains glissent sur les murets râpeux, sur les grilles, éprouvent le chaud, le froid, se rattrapent aux poteaux, s’appuient aux murs. Le granuleux des murets s’imprime sur les cuisses. Le brûlant des rampes métalliques qu’on attrape, d’où on se suspend, qu’on enfourche. On a saigné, on a eu des bleus. On se souvient de ce qui était d’abord à sa portée, de ce qu’on a eu à apprivoiser en premier. On est de la bonne taille pour s’asseoir sur les rebords des trottoirs. Le nez par terre. On regarde bien les marches, on évalue les hauteurs et les girons et c’est ainsi qu’on se rappelle bien de la géographie des sols. Comme si on avait étudié les reliefs accidentés d’un pays entier. L’escalier qui descend vers la mer était fait de béton gris clair, les marches étaient étroites, il y avait des gravillons noirs luisants à éviter. Après une dizaine de marches, un petit palier. La mémoire des sols est précise et intacte car on marchait pieds nus. On se souvient des plaques d’égout Pont à Mousson, de la géométrie des dessins et de la sensation sous le pied. Les échardes des planches en bois posées sur le dernier petit chemin qui emmène vers la mer. Les tortillons des vers de sable, sous la plante des pieds. On le connait par cœur le dur du sable mouillé, et le mou des dunes. L’oyat qui griffe les mollets. On a fichu ses mains partout, on l’a attrapé ce lieu, on s’y est appuyé. On l’a d’abord connu comme ça, en aveugle. Ce qu’on reconnaît avec les mains reste.

proposition n° 6

Alors, forcément, le nom des rues, on ne s’en souvient pas. C’était pas la peine. Pas assez grand pour qu’on ait besoin de les connaître pour se déplacer. On a bien dû les lire ces lettres blanches sur fond bleu pour aller chez Vimont acheter une glace : quitter la rue Colette, descendre la rue Vauquelin, prendre à droite rue Huguet de Semonville, passer devant le cinéma Le Cotentin et arriver rue Fernand Desplanques. Pour aller chercher la Valstar verte du grand-père, il fallait traverser la place Général de Gaulle pour aller chez Lemetayer, l’épicier, et on remontait la rue de la Mer pour les cigarettes chez Manautine. Son mari qui dormait dans une cabane au fond du jardin parce qu’elle ne voulait pas de lui dans la maison. Et puis plus haut, Le Goubey, un type timide, visage écarlate et cheveux roux. Il vendait des cartes postales, des ballons, des filets de pêche dans le petit bazar de la plage, plein comme un œuf, où ça sentait le plastique chaud. La ville n’a rien à raconter. Ses noms de fantômes de maréchaux, de poètes ou d’anciens maires de la commune, ne disent rien d’elle. On comprenait mieux les Roches du sac, la Cale, la plage de la Bergerie, la rue de la Barberie, la Piloterie, la Bousquerie, le Moulin de la Tortue. Ça lançait des images dans la tête. Les noms de la terre, tout autour, donnaient bien plus à voir. Aussi ouverts que les espaces qu’ils dénomment. Là où les sols vivent encore. Les miellés derrière les dunes, déserts d’herbe, de bruyère, ondulés, bosselés, recouverts de crottes de lièvres. La slikke et le schorre du Hâvre de Geffosses. On entend dans la slikke, la boue sur les bottes et les pieds qui s’enfoncent dans la vase. Agenouillés dans les lilas de mer, on récolte sur le schorre, les pré salés, une plante au nom magique, la salicorne, dont on fait des conserves.

proposition n° 7

68000 m2 de dunes. On aurait bien envie d’y construire un truc. Derrière la place du marché, sur ce sol bosselé, la dune qu’on dit fixée, on a posé une centaine de maisons, n’importe comment, comme si quelqu’un avait donné un coup de coude dans un plateau de Monopoly. Siropex et amiante. Mise en conformité à la charge des acquéreurs, pas de raccordement à la voirie, ni à l’électricité, ni au tout à l’égout. Chantier livré en six mois. Les acquéreurs, des particuliers, s’engageaient à en prendre trois. Dans le village, ça gueulait, ça s’insurgeait, ça poussait des heu la ! Mais peu de temps après, permis de construire refusés, retrait des banques et tout le monde est ruiné. Passés les cris d’orfraie, tout le village est venu désosser les baraques, glaner les matériaux, récupérer ce qui pouvait l’être. Elles se sont étiolées au fur et à mesure des années, ossatures à vif, charpentes nues ou toits déglinguées, quelques tuiles rouges qui s’y accrochent encore, sol jonché de gravats. Lieu de désolation, champ de batailles, vacarme visuel sur la dune. On s’est mis à aimer ces maisons, qui faisaient pitié comme des chiens abandonnés sur une aire d’autoroute. On ne leur en voulait plus. Bariolé par des graffeurs, le village fantôme attire plus les touristes que le château du XIIe siècle. Il ne reste que les images de Visages Villages d’Agnès Varda, juste avant leur destruction. Ça faisait déjà vingt-cinq ans qu’elles étaient là.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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