Geneviève Flaven | Retour à Saint-Pierre

« Construire une ville avec des mots », les contributions

Geneviève Flaven est née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, elle fonde une agence de conseil en design. En 2010, elle part à Shanghai pour développer ses activités. Le départ en Chine fait flamber son désir d’écrire et la mène vers la publication. Shanghai Zen (2013), 99 women (2015), Lisa et les chaussettes rouges (2017). Elle crée et anime des projets collaboratifs de théâtre documentaire selon l’idée originale de la pièce 99 women. Les spectacles ont été présentés en Chine (2015-2018), en Inde (2016) et tout récemment à Nice (2017-2018). Théâtre : le projet 99, 99 women. Blog : Shanghai confidential.
proposition n° 1

Il revient, le petit, je le sens : il prend le bus 6200 depuis la Gare routière de Grenoble. Il a réussi à attraper celui qui démarre à 12h10. Ce qui le fait arriver vers 13h, 13h04 pour être précis, après avoir passé le Vesoud, Villard-Bonnot, Froges, Goncelin et Moretel-les-mailles, sur la place de la Mairie à Saint Pierre d’Allevard. Comme il n’y pas de marché aujourd’hui, la place est nue, sans auvent ni bâche. Il voit bien les montagnes, tout ce vert et ce brun brassé par un printemps pluvieux. Il prend la rue du Moyen-Age, un bout de rue de rien du tout, enchâssée entre deux grands murs aveugles en crépis gris. C’est là que son kart d’enfant s’arrêtait après un dernier virage en épingle à cheveux. La rue du Moyen Age était la frontière invisible qu’il ne dépassait jamais. C’est ce que petit, il m’avait promis. Après, il savait que c’était la Grand rue, pleine de voitures et de dangers. A pied, il refait maintenant à l’envers le chemin du kart. Il s’engage dans la rue de la Charrière qui avec ses jardins clos et ses chalets criards. Deux ouvriers travaillent en ce moment chez Madame Graziani. Ils repeignent la façade en rose saumon. C’est d’un goût atroce. Vers 13h, les peintres sont sans doute en train de faire la sieste, un cropet, comme on dit ici. Il est tout prêt maintenant. Il tourne à droite dans la rue de l’Église qui s’élargit brusquement et se scinde en deux. Un bras monte, un autre descend vers le parvis l’Église en contrebas. Cinq platanes énormes montent courageusement à l’assaut du talus. La maison est au bout d’un chemin herbeux, à peine masquée par un rosier hirsute accroché aux grilles. On entend le bruit de la fontaine et l’aboiement du chien. Sinon, c’est le silence.

proposition n° 2

L’eau est si lourde et si froide, le ciment de la fontaine est rongé jusqu’à l’os. Seules des mousses vertes et visqueuses supportent la glaciation. Le chant de l’eau est si rond, si percutant, si tranquille que le silence autour fait un autre bruit.

proposition n° 3

Derrière lui, c’est l’Église : un clocher du XIe de style roman sans chichis. Le parvis ne s’étend pas très loin, barré par une butte où les cinq platanes bâtis comme des armoires à glace font sentinelle. Le clocher semble écrasé par ces arbres colosses qui le dominent de toute leur hauteur. Derrière L’Église, le ciel est tassé par les montagnes. Ici, c’est l’Église qui s’incline. C’est la ville qui ploie.

proposition n° 4

Une Église tassée sur elle-même dans une ville sans panorama. Saint Pierre s’étire le long de la route de Grenoble qui entre en Savoie un peu plus loin vers l’est. La ville se déroule brièvement entre la pompe à essence et la retenue EDF. Au nord de la départementale, c’est l’antique village paysan. Autour de l’Église vivent les anciens bûcherons râblés et costauds, les vieux apiculteurs taiseux et les éleveurs rougeauds de vaches, de poules, de lapins et même de mulets. Ils sont tous à la retraite maintenant. Leurs fermes de pierre et de bois ont été enduites de crépis saumon ou coquille d’œuf. Ils reçoivent leurs petits-enfants le dimanche. Le sud de la grande route est sous l’influence des aimants spéciaux que l’on fabrique ici depuis 1870. Les sociétés actuelles s’appellent Euromag et Steelmag mais on les connaît aussi sous la désignation des Forges d’Allevard. Le quartier, où se logeaient les familles des ouvriers ritals venus du Piémont, est à présent piqueté de pavillons coquets. Saint Pierre, berceau du magnétisme, est un slogan teinté d’ironie.

proposition n° 5

La ville n’a pas de centre, uniquement des bordures, des clôtures, des interstices entre les murs. La route du cimetière. Un long mur cimenté, blanc gris, assez haut. Les ombres des vivants et des automobiles se découpent bien sur cet écran géant. Aucun trottoir n’a été ménagé pour protéger ceux qui marchent. Tout au plus, un liseré de barrières métalliques peintes en rouge cerise délimite un chemin étroit le long du mur. La grille d’entrée du cimetière rouge elle aussi mais tirant sur le brun rouille. Une croix de pierre au-dessus du portique nous apprend que nous sommes en terres catholiques. Les chiens sont interdits. On suit les barrières en pointillés jusqu’au dernier réverbère. Là, un grand bac à fleurs sans fleurs. Un vieux s’y appuie d’une main pour reprendre leur souffle. Il a une canne, il est vouté, il porte un pantalon de velours côtelé une casquette et un chemise à carreaux. C’est un cliché.

proposition n° 6

L’homme vouté qui marche à petits pas près du cimentière ressemble à Raffin, le voisin. C’était un vieux célibataire apiculteur que ses abeilles devenues folles avaient tenu huit jours confiné dans sa cabane sur la pelouse de Planchamp. Son heure de gloire. Comme lui, tous les vieux paysans du Grésivaudan étaient perclus d’arthrite et on entendait leur litanie trainante de leurs douleurs à la pharmacie du pays d’Allevard, à la boucherie du Barioz. Une exception : Gervasoni. C’était un bucheron italien, fort comme un turc. Il avait débardé des pins toute sa vie sur les pentes de Bramefarine en souriant tout le temps. Dans le cimetière, les noms des familles du pays. Jeanet, Giraud, Davallet-Pin, Ramus, des noms italiens et kabyles des familles ouvrières qu’il ne connaissait pas et aussi cet exilé polonais Rodolphe-Joseph de Glinka qui vivait dans une maison bourgeoise appelée Mon exil. La maison, à cause de son nom pensait-il, semblait pétrifiée dans le chagrin inconsolable de la relégation.

proposition n° 7

Où est donc la maison triste de Mon Exil ? N’était-elle pas au bout de la Grande Rue, direction Grenoble. Il marchait précautionneusement sur le trottoir encombré de congères : la chaussée était couverte d’eau sale, de la neige fondue mêlée de cendres noires. Il se souvenait qu’on devait passer devant la boulangerie aux vitres toujours embuées. L’échoppe exhalait une odeur de farine et de pain cuit. L’arôme le faisait saliver mais le pain curieusement n’était pas si bon qu’il en avait l’air. Il achetait en général une couronne, un pain en auréole qu’il posait comiquement sur sa tête avant de la donner à sa mère. Elle n’aimait pas trop qu’il joue avec le pain. A cette époque, les gens dessinaient encore une croix à la pointe du couteau avant d’entamer la croûte. La boulangerie a disparu. Son dernier repère est évanoui et le chemin de l’exil est perdu.

proposition n° 8

Il aimerait dire : « il pleut » mais dans ce pays la pluie est un brouillard devenu liquide. La brume étouffe la ville dans une étoupe gris jaune. Les contours sont gommées, les perspectives écrasées, on ne voit pas à 100 mètres, tout semble flotter dans une lactance grisâtre. On ne sait même plus dans quel sens tombe la pluie. A l’époque, quand il était petit, on savait qu’il pleuvait quand l’air se mettait à sentir les champignons. Il y a avait toujours un oncle énergique pour enfiler un ciré et des galoches caoutchoutés et dire : « viens, on va aux champignons ». Il regimbait un peu, sachant d’avance que les gouttes de pluie allaient désagréablement se faufiler par le col du ciré kaki, bien trop grand pour lui. Mais il y allait tout de même et les sous-bois noyés de brumes lui semblait merveilleusement flous.

proposition n° 9

Cheminer sur les sentes détrempées réveillait une sorte d’allégresse. L’orchestre de Saint-Pierre après la pluie s’accordait et jouait pianissimo. La succion de la boue. La percolation des mousses. Le craquèlement des aiguilles de pins. Les coups sourds d’une branche cassée percutant un tronc creux et parfois plus haut, vers le crêt de Poulet, le gémissement en sourdine d’une tronçonneuse. Plus bas, dans la vallée, on entendait le choc étouffé des plaques de métal embouties de l’usine d’aimants et la cymbale de la sirène de midi. Hommes et animaux restaient encore à couvert. Il guettait le moment où la porte semi-vitrée de la maison s’ouvrirait - cliquetis des clés, frottement du seuil, tremblement des carreaux — puis quelqu’un sortirait, timidement, en interrogeant le ciel.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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