Marion Lafage | Années dorées

« construire une ville avec des mots », les contributions

Marion Lafage est née à Villefranche-sur-Mer. Elle a passé le DU d’animateur d’atelier d’écriture à Marseille et vient d’ouvrir la collection "la petite porte" aux éditions Gros Textes.
proposition n° 1

Elle revient à Beaulieu-sur-Mer. La Baie des Fourmis, encadrée par le carré ajouré de la Villa grecque Kérylos à l’est, par la Promenade Rouvier à l’ouest que le regard suit jusqu’à la Pointe St Hospice en longeant le port de St Jean.

Elle descend les hautes marches blanches de son enfance, l’escalier de pierres polies débouchant à gauche sur le petit port des Fourmis. Les pontons de bois branlants sont aujourd’hui figés dans le béton. A droite, l’arc concave des gravillons éblouissants, les douches en butée contre le mur. La plage étroite, surmontée par la rambarde bleue ciel de la Promenade qui débute ici, sous l’ombrage du pin oblique, le long des lauriers roses et des pittosporums dont les fleurs enivrent les soirs caniculaires.

C’est ici qu’elle a toute jeune appris à nager. Elle a l’impression que c’est son lieu inaugural, qu’elle est issue de ce morceau de mer matriciel. Elle y est revenue plus tard avec son amie, naïade bretonne pour qui la Méditerranée n’était décidément pas l’élément de prédilection. Elles venaient toutes deux entre chien et loup nager la brasse jusqu’à la barrière de bouées fermant la baie. Celle-ci si peu profonde que juchées sur un rocher en son milieu, elles avaient pied.

Elle s’y baigne seule aujourd’hui, en cette journée tiède d’octobre, émue par le précipité des souvenirs, avec un sentiment confondant de privilège.

Quelques rares touristes étrangers, Russes et Italiens allongés, occupent encore l’espace des gravillons. Ressentent-ils comme elle l’unicité de ce coin azuréen ? Quoique fort peu sauvage – une minuscule station balnéaire à l’élégance aristocratique, au charme un peu désuet, un lieu à la beauté exorbitante, où elle n’en finit pas de s’étonner d’avoir vécu tant d’années dorées.

proposition n° 2

Par la Basse Corniche qui domine la rade de Villefranche, on descend en voiture vers le Pont St Jean, en direction de la Baie des Fourmis. En face de cette dernière, en balcon, trônent le Casino, (sa salle de cinéma, ses trois projections par semaine), le square Verdun au gazon marocain, bordé par l’alignement de hauts palmiers aux troncs entourés de haut en bas de guirlandes lumineuses à Noël, puis dans le virage longé la luxueuse Rotonde à l’entrée de laquelle s’affaire un traiteur monégasque pour préparer un mariage. A l’arrière-plan, la falaise se prolonge jusqu’à la Petite Afrique, l’autre plage bien nommée à l’extrémité est de Beaulieu, quand on continue vers Eze.

D’arrogantes Rolls et de non moins rutilantes Jaguars sont garées en épi face à la mer. Derrière la Rotonde et son parc parsemés d’immenses araucarias, s’élève en croissant de lune, majestueux, le grand immeuble art déco, le Bristol. A côté, le tennis club dont les projections de terre battue ternissent de poussière rouille le blanc éblouissant de la façade.

Coeur sophistiqué du havre berlugan, si près de Nice, si loin pourtant.

proposition n° 3

Elle se détourne des voitures qui freinent dans le virage de la Rotonde, pivote à 180 degrés pour scruter la vision maritime de la baie, sur l’Eden bleu horizontal, la nappe miroitante traversée par un voilier qui se dirige au moteur -–pétole oblige, what a shame… — vers la Pointe Sainte-Hospice. Un grand ketch, dont le pont, vu ses dimensions, est forcément en teck. Elle pense à un convoyage vers Antigua, via Antibes, Saint-Tropez et les Baléares. La saison se termine, les équipiers s’en vont buller aux Antilles pour l’hiver, tout en étant pas trop mal payés. « Belle Aventure » était de ceux-là, yachts classiques choyés par leurs propriétaires, faisant le tour des rassemblements et régates huppés de la Côte, avant de passer on the other side of the moon, le rêve de la nav’ de nuit consistant à suivre le reflet du rayon lunaire, yes, sillage droit dans le reflet pour remonter magiquement vers l’astre, roux si l’on a beaucoup de chance, lors du premier quart. Elle envie les équipiers du ketch qui disparaît. Tentation renaissante et repoussée de consulter la prochaine bourse des équipiers pour un embarquement prochain, quand bien même ce ne serait que pour Calvi.

proposition n° 4

Elle sait que la vie à bord peut ne pas être idyllique et ne cède pas à la tentation de l’idéalisation. Pourtant elle a oublié les heures d’ennui ou de frayeur, de conflit ou de rage. Ce dont elle se souvient c’est de l’apprentissage de la liberté par la mer, par cette contrainte transcendante du milieu marin. Elle n’était vraiment pas douée comme équipière. Au milieu de ces architectes navals pigeant toutes les subtilités des manœuvres, leurs tenants et aboutissants stratégiques. Un stage de voile d’une semaine aux Glénans n’avait pas suffi à lui faire saisir l’alliance du bateau et du sens du vent. Au fil des saisons, elle s’était tant bien que mal accrochée et avait fini par assimiler, sans talent et par imprégnation, le vocabulaire de la navigation et sa signification, les signifiants et les signifiés marins : les « Parés à virer ! », les empannages, les virements lof pour lof, jusqu’aux entrées dans le port, armée de la gaffe, le stress ultime…

La vie qui faseye comme un foc mal réglé, le spi des années qui se met brutalement à contre, la manœuvre amoureuse de l’homme à la mer, la drisse de grand-voile familiale coincée, le chariot à déplacer, l’écoute qui s’envole…Choquer, border. Passage de la bouée existentielle au rappel. Comment s’insérait-elle dans ces actions d’intense gite intérieure, elle dont la réactivité ne fut jamais la vertu première ? En proie aux secousses génératrices du mal de mer qui disloque, couchée dans le carré ou dans la cabine avant à écouter les vagues cogner contre la coque, elle sentait tanguer en elle le mât et ses échelons à gravir à travers le hublot du passé au-dessus de sa tête…

proposition n° 5

En courant sur la Promenade Rouvier, on ne remarque pas la succession des autocollants dorés de la société de surveillance du Cap sur chaque haute grille entourant les villas. Les murs des jardins, surmontés de caméras, discrètes et omniprésentes. L’ancienne maison de David Niven, la première, est construite sur les rochers, à fleur d’eau, face à l’alcyonienne Kérylos. Une petite Grèce au fond marin peu profond envahi par les nappes de la caulerpa taxifolia, l’algue colonisatrice de la Méditerranée. Un vénérable olivier, un peu plus loin, est figé dans le ciment du mur, dans le virage. Le bitume sinueux du sentier littoral devient plus étroit, on ne peut que s’y croiser à pied. Il monte et descend en pente douce jusqu’à la première plage de St Jean. On contourne le port par le haut pour atteindre les Fossettes où les bateaux jettent l’ancre en nombre le week-end, et d’où l’on aperçoit sur le cap, toujours plus nombreuses, émergeant des pins, les insidieuses grues jaunes se détachant dans le ciel… La Côte plus mitée d’année en année, si piètrement protégée par la loi Littoral. Une reproduction d’un Della Robbia, médaillon de faïence bleue blanche jaune et verte décore une entrée extérieure sur la route élargie où l’espace s’ouvre en un luxe encore décent. L’implantation d’extrême richesse, dissimulée, non ostentatoire, se dévoile au centre le plus précieux du Cap, entre les escaliers aux bougainvillées traversant les promontoires secrets. Préservation des privilèges au titre de la beauté proportionnelle à l’espace inhabité.

proposition n° 6

Lou Mas Dar, la modeste maison de Dar, est située en bas du boulevard Eugène Gautier (un bien nommé violoniste et compositeur) qui remonte, perpendiculaire au « nouveau » port de plaisance vers le boulevard Edouard VII jusqu’à la Moyenne Corniche. Dar, diminutif de l’affectueux Darling, appellation british de son époux Nestor, auquel elle survécut longtemps, elle, dont le nom païen, Cléopâtre, avait bien sûr été refusé par le prêtre à son baptême. Infirmière de la Croix Rouge pendant la Grande Guerre, morte à 102 ans, elle dansait encore le french cancan à 85. Elle connut l’efflorescence du tourisme hivernal berlugan au début du XXe siècle. Les têtes couronnées européennes aimaient séjourner dans cette précieuse commune crée en 1891 par Hyppolite Marinoni et le vicomte de May – deux dynasties génératrices de maires sur plusieurs décennies, dont les noms sont conservés pieusement, inscrits à l’angle de rues d’où émanent une distinction et un raffinement Belle Epoque. L’élite politique, l’entre-soi d’alors, défile toujours sur les plaques : rue Paul Doumer, boulevard Paul Déroulède - pas encore été remplacés par la mafia russe. Le boulevard Gordon Bennett, le long de la falaise, confère une note fantasque à la descente en épingles à cheveux jusqu’à la plage de Petite Afrique : un aristocrate créateur de courses en mer et de meetings d’aviation qui mourut ici en 1918. Moins glorieux mais si marquant, le Roi des Belges, colonisateur sanglant du Congo, Leopold II, fit construire la démesurée Leopolda qui occupe une colline entière (plus tard, propriété de Fiat). Les noms reflètent une hybris s’octroyant le plus beau des lieux de loisirs. Monsieur Eiffel donna son nom à une Résidence les pieds dans l’eau, à côté de l’Hôtel Métropole, (les palaces changent-ils jamais de nom ?) Non loin de Théodore Reinach, l’érudit helléniste qui fit construire Kérylos, lui-même cousin de la Baronne Ephrussi de Rothschild (à l’origine de la villa bonbon rose de Saint-Jean-Cap-Ferrat, principale attraction d’un tourisme désormais de masse). En abondance aussi les particules sur les tombes en restanques du cimetière azuréen, au-dessus du boulevard de Suède, où Américains sur marbre blanc côtoient les pierres noires des proches Italiens. Par la raide Montée des Mandarines ou l’Escourcha ( « raccourci » en provençal), on peut rejoindre avec des mollets de fer la Grande Corniche et prendre la mesure de la démesure des privilèges accrochés à flanc de falaise, face à la mer, sur un tronçon de quelques kilomètres seulement.

proposition n° 7

En ce point aveugle de la rétine mémorielle, ce point où l’œil se voudrait voyant, elle trouve une poche aspirante d’éléments apparemment hétéroclites mais nécessairement reliés par ce regard rétrospectif et surplombant, par cette mise au point paradoxale, onirique et en même temps d’une insoutenable acuité, celle même de la trop tranchante lumière estivale, qui fait fermer les paupières pour en suivre en soi les taches orangées.

Les yeux clos elle voit cinq schnautzers géants au fond d’un parc, entre une bâtisse néoclassique blanche et une grande grille en fer forgé noir – un lieu pour tourner « un film d’époque » disait-elle enfant, sans savoir préciser laquelle. Un lieu occupé pendant la guerre par les officiers nazis, avait-elle appris de source familiale. Assez platement dénommée les Roches fleuries (combien y en avait-il eu depuis de ces appellations banales, du Cap d’Antibes au Cap Martin ?) la bâtisse pompeuse trônait en retrait, dans le même périmètre mnésique et géographique direct que le zoo de St Jean Cap Ferrat. Toute jeune, elle a assisté à plusieurs reprises à un spectacle simiesque qu’elle finit par trouver pitoyable : un numéro de chimpanzé affublé d’une salopette à la Coluche qui faisait un tour de piste sur un petit tricycle rouge, avant de mettre son couvert à une table de dînette, puis de se laver les dents…traits anthropomorphiques forcés qui transformaient le singe en clown de plus en plus triste, au fil de sa scénette quotidienne, à laquelle elle adhéra, elle s’en souvient, de moins en moins. Le zoo a fermé depuis belle lurette ; adolescente, elle s’en est réjouie.

Elle poursuit l’entrecroisement des fils et se retrouve à une intersection inédite : les deux Madones noires, non congruentes, dont elle est en peine de déterminer laquelle domine l’autre de sa présence dans le souvenir. Elles s’entrelacent hic et nunc pour la première fois, en sous-impressions, apparaissant comme sous l’effet d’un révélateur argentique d’autrefois. Il y a d’abord la monumentale statue de bronze posée debout à l’extrémité de la Pointe Ste Hospice, juste au-dessus du cimetière américain, après la plage de Paloma. Couronnée, portant l’Enfant. A cette image de sérénité sacrée vient s’en s’agréger une autre, celle de l’aquarelle encadrée, signée RPM, 84, représentant la petite chapelle éponyme située au point de bascule vers la rade de Villefranche, sur la Moyenne Corniche. Les deux Madones noires proches encore géographiquement, et plus encore pour elle, double évocation d’intimité à un lieu quitté qu’il s’agirait de retrouver.

proposition n° 8

Avis de grand frais pour Provence-Corse. Dépression 1011 hP près de la Côte d’Azur, se décalant vers le sud, prévue 1009 hP à l’ouest de la Corse en soirée, puis 1013 hP sur le sud de la Sardaigne samedi puis se comblant. Vent d’Est 3 à 4, fraîchissant 5 à 6 en seconde partie de nuit. Visibilité moyenne et rafales sous orages. Houle dominante d’Est 0,5 à un mètre. Mer peu agitée devenant agitée.

Les pluies sont rares mais violentes sur la Côte. Le contraire d’un doux crachin. Des trombes rageuses caractéristiques d’un climat extrême.

Les premiers temps, sous le toit en soupente de José-Alice dont les tuiles d’origine présentaient quelques défaillances avant d’être remplacées, il fallait entreposer quelques casseroles, bassines en plastiques et autres récipients divers pour éviter que le sol de l’appartement ne vire à la mare pendant l’averse. Un floc-floc en ut mineur s’écoulait insidieusement des poutres, le goutte à goutte rythmant avec ironie l’issue d’absence incontestable d’étanchéité, la progression aquatique inéluctable sur le sol carrelé. Essorer la mémoire, éponger les souvenirs. Combien d’occurrences de pluie diluvienne avant que le toit ne soit réparé ? L’appartement s’apparentait à l’intérieur d’un bateau soumis à une colère ouessantine de routine. Les craquements accompagnaient le déversement tempétueux des seaux d’eau céleste. La tour florentine vitrée vibrait, luttait stoïquement contre les assauts venteux, les vélux transformés en tambours, les chiens assis pleurant sur leurs vitres latérales, au travers desquelles la mer revêtait une sinistre teinte vert de gris et les agaves du jardin un aspect huileux des plus insolites. La grande bleue, verte de rage, se métamorphosait pour quelques heures en océan tumultueux, imitant ce dernier par des déferlantes enflées, convoquant tous ses moutons de surface. Mouvement d’humeur plombée de courte durée : à l’horizon jauni par un rayon oblique, s’annonçait la fin du grain ; la faim d’éclaircie revenant mordre dans son plat littoral favori ; dents éclatantes du règne solaire rétabli dès la fin de la révolte nuageuse.

proposition n° 9

La voix du silence en voie d’extinction intégrale sur la Côte d’Azur. Enrobage de bruits de fond permanent. Moteurs diurnes et nocturnes sur terre, sur mer et dans les airs, omniprésents l’été où l’intensification de la circulation routière, ferroviaire, maritime et aérienne impose un pic de saturation aux oreilles. La densité des déplacements urbains se concentre sur la mince frange littorale, front sonore rassemblant une palette vrombissante qui décline toute la variété existante des agressions auditives. Celles-ci finissent par tapisser le cerveau qui s’adapte comme il se doit à son environnement. Prêter attention aux différentes sources et manifestations de ces bruits quotidiens exige même un effort de non abstraction, à l’opposé de l’attitude habituelle de survie intime.

Il faut donc lister, énumérer ce qui constitue la toile de ces bruits prédominants qui enserrent l’expérience visuelle, la précèdent, la conditionnent, l’orientent. Sur la mer dominicale, le summum vrombissant est atteint dans l’après-midi : les fers à repasser nautiques se croisent, tracent leur sillage en tapant pesamment la surface de l’eau, déplacement bling-bling où le bruit permet de s’annoncer avec la vulgarité qui sied auprès des voiliers prioritaires, perturbant par des vagues méchamment parasites la silencieuse trajectoire minoritaire ayant si peu sa place ici. Au-dessus, c’est l’assourdissant ballet en allers-retours chronométrés des hélicoptères -– ligne régulière aéroport de Nice-Monaco —, les petits avions porte-banderole longeant les plages, les mortifères scooters des mers passant en trombe. Les bateaux tirant les parachutes ascensionnels et autres bouées de jeux nautiques. Mais pour connaître l’expérience la plus traumatisante de suprême engeance sonore, il faut se placer à plusieurs kilomètres au large du musée océanographique lors du Grand Prix monégasque de Formule 1 et là on mesure le prix inestimable des boules Quiès — surtout en cas d’oubli fatal.
Dépitée, elle rentre au port de Beaulieu où sévit la racoleuse fête foraine, où défile un gras et gros rassemblement de Harley-Davidson, où les virulents karchers sont en action sur les coques des bateaux à caréner au chantier naval. Remontant chez elle, elle sursaute au passage étudié des pétarades de moteurs trafiqués des petits jeunes sur leur deux-roues, longe les jardins où les haies sont élaguées par une tronçonneuse surpuissante. Le lendemain les travaux routiers avec marteau-piqueur reprendront, circulation alternée avec klaxons impatients, grue géante de construction d’un nouvel immeuble à proximité… Le refuge vers le Mont Alban ne la met pas à l’abri comme elle le pensait : dans la rade de Villefranche est ancré un énorme paquebot de croisière Costa ; lui parviennent à un niveau sonore à peine croyable les glapissements et boniments de l’animateur italien de la boîte de nuit en plein air sur le pont supérieur, un haut-parleur en faisant généreusement profiter tout le Cap de Nice. Ses oreilles subissent ces divertissements grégaires azuréens puisqu’elle a le tort de se trouver là, mais c’est certain, elle s’en fait la promesse solennelle, elle ne les supportera pas jusqu’à la fin de ses jours. Elle quittera cet univers institué de crissements barbares, auxquels elle ne peut échapper qu’en fuyant à 130 km de là, au cœur du Mercantour.

proposition n° 10

La mémoire palimpseste plonge dans le puits sensoriel, fait remonter le seau des perceptions passées, inscrites puis effacées. Ressurgit l’appréhension passive du corps mis en mots devant traduire l’odeur traversée, l’impression tactile, le goût marqué sur papilles. Elle gratte le précipité des sens estompé en tambouille de langage à trouer en elle pour retrouver un résidu intime parmi tant d’autres tout aussi singuliers, pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre, va savoir…Peut-être que c’est avec le restant que le livre s’écrira et qu’elle procède plutôt par une élimination sélective à l’envers, va savoir…Quoi qu’il en soit, c’est d’abord la suavité sucrée des fleurs blanches du pittosporum qui émerge incontestablement, un très subtil parfum de miel et de vanille, léger, raffiné, l’enchantement rare dans la moiteur vespérale, quand s’atténue à peine la journée caniculaire où flottent des relents gras de crème solaire étalée sur le sel de la peau, contact granuleux qui dit l’intense déshydratation, l’insolation latente, le grésillement estival. Sa mémoire éclaboussée jouit de cette évocation ombrée, rafraîchissante de la haie du pittosporum, un mot malicieux, encourageant et naïf à la fois, un mot ludique et innocent, un mot savant mais juvénile et plein d’entrain qui s’amuse de sentir si bon, de diffuser ce divin parfum n’ayant rien à envier à celui des roses ou du jasmin.

Elle glisse sur le vieux ponton de pierre au milieu de la baie des Fourmis. Il git à fleur d’eau, juste à la surface, caressé de vaguelettes qui entretiennent un tapis soyeux, vert fluo, d’algues moussues transformant la plate-forme rectangulaire – un plongeoir de quatre mètres sur quatre- en une scabreuse patinoire. Le plongeon s’avère toujours périlleux et les baigneurs prudents après s’y être hissés commencent en général par s’allonger sur la pierre adoucie par cette moquette naturelle à poils longs qui la recouvre. Les rochers sous l’eau autour apparaissent nettement moins attrayants que ce luxe plat offrant le privilège de s’étendre sur une chevelure de sirène.
Le stylo, qui vaque en lombric dans l’illusion de maîtrise des lignes, s’arrête pour humer la soirée saline Promenade Rouvier – quatre-vingt dix pour cent d’humidité respirée par les narines et la température nocturne qui ne descendra pas en dessous de 29 degrés - . Alors c’est le sorbet limoncello-framboise qui est convoqué à l’impératif, la sorbetière accueillante pour les assoiffés jusqu’au thé brûlant du matin si l’on veut. Elle fait fondre le froid sur la langue, la framboise et la liqueur de citron glacée mêlées contre le palais, plusieurs boules gourmandes vont y passer afin d’annihiler la chaleur dans la bouche au moins, elle ne peut avaler que ça tant la canicule impose de boire et donc remplit l’estomac, des litres d’eau par jour qui semblent s’évaporer spontanément. Le sucre l’emporte de loin sur l’acidité et le fruit alcoolisé agit mine de rien, apaise la fournaise, détend la fatigue, cette tension liée à la surchauffe subie par le corps. Le sorbet régulateur permet à ce dernier de refroidir de l’intérieur par une succession de lampées d’une douceur régénératrice bien que fugace.

proposition n° 11

En ce dimanche de deuxième tour des élections législatives, elle attendait dès huit heures, l’ouverture de la porte du bureau de vote n°1 de Beaulieu s/mer, installé dans une salle d’école primaire. Sac au dos et chaussures de randonnée aux pieds, elle se tenait fin prête avant d’aller arpenter l’arrière-pays niçois par une belle journée de mai. Elle aurait préféré se trouver même déjà en route à cette heure si elle n’avait eu à remplir ce devoir civique ; à plus d’un titre incontournable, puisqu’on lui avait confié deux procurations. Investie de cette mission d’une importance d’autant plus stratégique qu’elle s’auréolait de l’esprit d’opposition très minoritaire, elle se faisait le triple porte-voix de la devise Liberté-Egalité-Fraternité (mais avec un ordre permuté à chaque fois pour le premier mot).

A huit heures cinq, on la laissa enfin entrer dans cette salle carrelée de jaune, assez vide en dehors de deux isoloirs et des tables derrière lesquelles siégeaient les préposés bénévoles en grande pompe berlugane (tailleur et collier de perles ou costume-cravate), plutôt représentatifs du restant de la population de la commune, affichant une moyenne d’âge d’à peu près 75 ans.

Elle sentit que ces seniors sans doute réveillés depuis plusieurs heures au vu de leur apprêt vestimentaire, avaient un peu de mal à commencer à remplir leur fonction honorifique et qu’en tant que première votante, elle allait peu prou servir malgré elle de cobaye. D’emblée, les fronts ridés se froncèrent quand elle leur présenta en plus de sa carte d’électrice, ses deux procurations. Elle perçut un flottement interrogatif, une hésitation inconfortable chez les novices déstabilisés par son cas complexe. Tel fut en effet le terme qui la désigna. Comment procéder ? Qui fait quoi ? « Vous êtes prête Hortense ? » s’inquiète le président du bureau devant le manque de réaction de son bras droit. « Jocelyne, ouvrez le registre à la page des L s’il-vous-plaît ». C’était visiblement le baptême de feu électoral pour les débutantes émues Hortense et Jocelyne, quasi tétanisées par cette mise en difficulté à brûle-pourpoint, si l’on peut dire. Malgré sa hâte de rejoindre les sentiers alpins, fleurs de mélèzes et marmottes, la première votante du jour prit son mal en patience, plutôt amusée par le branle-bas de combat que son entrée occasionnait, une sorte de répétition générale où la tension le disputait à une apathie de sénateurs l’après-midi. Jamais elle ne demeura aussi longtemps (vingt-cinq minutes, montre en main) dans un bureau de vote, ce qui constitue une expérience édifiante quant au respect scrupuleux des procédures de vote, de leur multiple vérification. Trois passages dans l’isoloir, trois émargements (avant et après), le temps triplé s’étire si solennellement, si officiellement qu’elle oscille in petto vers l’hilarité. Les regards glissent sur sa tenue peu accordée avec le caractère hautement distinctif de ce qui s’accomplit dans la plus grande conscience, ici et maintenant, mais chacun est si concentré sur sa tâche que l’on y prête à peine attention. Un acte civique inaugural d’une importance endimanchée, elle ne s’en doutait guère jusqu’alors. Un jour de vote à Beaulieu/sur mer.

proposition n° 12

Les deux passages souterrains de la ville mesurent chacun moins de vingt mètres de long.

Elle a souvent emprunté le premier en courant, s’y est jetée en apnée pour attraper le TER qu’elle entendait arriver sur le quai 2 de la gare alors qu’elle se trouvait encore sur le 1. Dégringolade accélérée des escaliers descendant sous les rails, sprint et remontée des marches deux à deux vers la surface de l’autre côté quand les freins avaient cessé de crisser, une minute d’arrêt seulement en gare, elle empoignait la rampe verticale au moment où retentissait la sonnerie de départ. Défilé d‘ébranlement de la rangée de lauriers roses, les grillons, claquement des portes coulissantes et elle réalisait alors avec soulagement que la climatisation n’était plus en panne dans la rame « en provenance de St Raphaël-Valescure et à destination de Monaco-Monte-Carlo ».
Le second passage souterrain était aussi sonore que le premier ; il permettait au piéton nonchalant d’atteindre le port de plaisance en traversant sous la route nationale côtière conduisant à Eze et à Cap d’Ail. Rectangle couvert de béton sur bitume, un four ouvert où l’ombre demeurait toujours brûlante. On quittait l’éblouissement un instant seulement, le temps de quelques pas ralentis par la température mais qui résonnaient comme dans une chambre d’échos. On parvenait en sortant à l’alignement des boutiques et restaurants du port le long du quai principal : la longue vitrine du shipshandler, non loin de l’historique African Queen avec ses fauteuils metteur en scène vert bouteille, sa terrasse de bois sombre étalée fièrement au milieu de concurrents plus éphémères.

Sa déambulation favorite s’effectuait sur l’arborescence horizontale des pontons flottants, lieu de pliage appliqué des voiles en fin de journée parmi les fers à repasser sur lesquels on se préparait dans les règles de l’art des bateaux à moteur au rituel de l’apéro de bord, devant la télé, le caniche coiffé et le vase à fleurs artificielles. Lieu de joyeux nettoyage où s’entreposaient momentanément les outils, tuyaux et autres objets les plus insolites extraits des cales et carrés, mais surtout balais brosses et produits d’entretien, avec quoi pieds nus elle frottait le pont armé du jet d’eau avant de s’étendre pour lire à cheval sur le laze-jacket de la bôme , tout en observant le voisin dans un harnais hissé en haut de son mât tentant de décoincer la drisse de grand-voile. Lieu d’une activité sociale codifiée, s’apparentant à une sorte de camping nautique de luxe, où certaines tâches, accrocher ou décrocher les par-battages entre deux coques, mettre ou enlever la passerelle entre quai et bateau, s’enfouir la tête dans le coffre arrière pour détecter l’origine d’une récurrente panne de moteur, se déroulent sur un espace restreint, presque de promiscuité, sur un fond de conversations polyglottes, en italien, en anglais, en allemand, en hollandais, en norvégien, en russe, etc…Pour s’isoler il fallait s’éloigner pour aller arpenter la grande jetée, ses gros blocs de pierres fréquentés par quelques rares pêcheurs. On se trouvait là entre falaise et mer, au centre d’un décor naturel de théâtre antique où l’activité humaine se déroulait depuis toujours selon ses règles propres, non contemplatives.

proposition n° 13

Elle attend le bus qui n’arrive pas (fréquence d’un toutes les heures seulement entre Monaco et Nice). Assise sur un des bancs métalliques ajourés en forme de vague dont sa peau connaît depuis toujours les petites alvéoles qui laissent leur marque de ruche sur les cuisses nues quand on y est resté longtemps. Tatouage rouge s’imprimant quelques instants puis s’estompant jusqu’à disparaître comme pensées traversières s’évaporant en torsades invisibles, en voltes virtuelles versant aussitôt dans l’oubli, réapparaissant parfois de façon impromptue, plus tard, pour surprendre l’esprit par des coïncidences saugrenues, sur lesquelles il s’attardera ou pas, sur lesquelles il glissera le plus souvent, happé par la situation qui l’occupe. Là, en l’occurrence, son esprit est au repos. Il vaque immobile, en suspension libre, s’accroche à la vision des réverbères urbains art déco, référence à un autre âge –elle apprendra plus tard avec un peu de honte que ce rattachement est colonial ; elle verra les mêmes au Vietnam à Hoï Anh où elle s’étonnera que perdure la présence française jusque dans la conservation des vieilles bornes routières blanches et rouges. Comparant spontanément ces élégants réverbères à doubles globes avec ceux de l’allumeur du Petit Prince, elle avait trouvé enfant ceux du réel plus beaux que ceux du conte. Ce fut là une première désillusion livresque, le constat d’un indépassable décalage entre ce que l’on voit et ce que l’on peut imaginer, un flagrant-délit de non-congruence entre un dessin proposant une facette de réalité et cette même réalité inépuisable. Elle n’en avait pas conclu à une nécessaire défiance envers les livres mais seulement au fait que ceux-ci n’épuisaient jamais leur objet, et que la vigilance des sens, de l’expérience vécue, serait toujours de mise. Critérium premier et ultime. Mais son esprit s’abstrait, quitte le lieu : le pont du chemin de fer juste au-dessus de l’abri bus, un sinistre magasin d’Antiquités en face, un restaurant sur le même trottoir, la perspective de la rue permettant de voir arriver le bus de loin, dès le carrefour avec la route nationale. Si le bus arrivait, elle aurait largement le temps de se lever. Elle se projette involontairement vers sa destination, la gare routière de Nice, en face du lycée Masséna, mais s’octroie aussitôt après la liberté sacrée, intérieure, souveraine, de rêvasser pendant ce précieux temps d’attente. Elle ne s’impatiente pas, ce serait bien vain et cela gâcherait cet appréciable moment de vagabondage intime, ponctué par le passage des voitures et des piétons. Des piétons avec ou sans chien, remarque-t-elle, ajoutant à son unique attention que les chiens sont ici plutôt de petite taille. Pour sa part, elle n’a jamais été qu’au service d’un chat, mais si elle devait un jour posséder un chien, ce ne serait jamais un chihuahua, un yorkshire ou un shi tzu –- les races qu’elle voit passer, mais peut-être, par réaction, un cocker (ont-ils vraiment si mauvais caractère qu’on le dit ?) ou un border collie (race sportive gardienne de troupeaux), un chien rustique de taille moyenne, un idéal de juste milieu car l’hybris des gros chiens ne lui convient pas non plus. Bon, ça l’aura occupée quelques minutes durant lesquelles elle aura, selon l’expression terrible, tué le temps…En vitrine dans le lugubre magasin d’Antiquités d’en face, sur une table en marbre sombre plus massive que ce qu’il est envisageable de faire entrer dans une maison – mais peut-être pas dans un musée- trône un énorme vase de Chine d’où émergent en un geyser figé des pivoines, un bouquet d’une ampleur telle qu’on n’en pourrait faire le tour en tenant ses bras arrondis devant soi en couronne (en première position de danse classique) – ainsi se formule sa remarque, divaguant bientôt sur une chorégraphie avec le vase encombrant, qui serait posé à terre au centre de la scène. On tournerait autour en une sorte de ronde antique, façon Isadora Duncan, ou, pourquoi pas, — ça ou peigner la girafe- une chorégraphie girafine serait elle aussi à inventer ici. Elle s’avise n’être pas attentive à l’extérieur –de fait, elle ne l’est pas du tout – prolonge à souhait sa distraction, mi-volontaire, mi-incontrôlée, à la jonction des deux, comme toujours -– ce moment ne présentant en définitive aucun autre impératif.

proposition n° 14

Entre deux âges, peau mate de brun, de stature et de corpulence moyennes, les deux mains l’une sur l’autre à l’extrémité du manche de son balai à la verticale, l’air à la fois amusé et innocent, il regarde passer les gens qu’il salue courtoisement quand ils le croisent. Il porte la combinaison d’un vert bouteille des employés municipaux attachés à l’entretien des jardins berlugans, exprimant par sa béatitude professionnelle, un art de vivre certain. Cacochyme, sans doute nonagénaire, maigre et voûté, il avance à la vitesse appliquée d’une tortue au bras de sa dame de compagnie, elle plutôt opulente. Son autre main appuyée sur le pommeau d’une canne, il porte sur son crâne une casquette à visière baissée jusqu’aux lunettes de soleil rectangulaires des années soixante-dix posées sur un nez aquilin, pantalon de flanelle et chemise à manches longues, chaussé d’espadrilles accentuant sa démarche en canard sur le bitume sans aspérité du trottoir. Silhouette fuselée et bondissante, musculature sèche dessinée par un entrainement inflexible de marathonienne trentenaire, elle passe en grandes foulées légères, short et brassière blancs, Nike fluo aux pieds, pas de poitrine ou presque, queue de cheval haute blonde se balançant de droite à gauche au rythme des accélérations et des décélérations de la course en fractionné, visage tendu sous ses lunettes aérodynamiques opacifiées, coup d’œil concentré sur la montre-chronomètre, elle contourne une jeune grand-mère en robe de plage en éponge et sa petite-fille en maillot à volants, caleçon et tongs à fleurs, qui s’apprêtent à descendre vers la plage. Elles sont encombrées l’une par un parasol à rayures jaunes et oranges assorti au pliant passé dans le pli du coude, l’autre par une bouée flamant rose et un petit sac à dos de la même couleur, à l’image de Dora l’exploratrice ou de la Reine des neiges. Un business man la cinquantaine flamboyante, sort de sa BMW décapotable, en parlant fort dans son téléphone en italien. Costard, attaché-case, Rolex au poignet apparaissant quand il rejoint le Casino d’un pas vif et blasé à la fois en verrouillant sa voiture d’une pression sur sa clé de contact qui en referme le toit amovible, son bras ouvert laissé naturellement en arrière.

proposition n° 15

Je suis ce qu’elle laisse derrière elle. Ce qu’elle traîne faute de pouvoir s’en dépouiller totalement. Je suis un peu en elle, en décalé désaccentué : je suis son passé. Ce qui a été elle à un moment, une traversée dépassée par le temps présent qui l’éloigne de moi. Je la scrute de loin, je peux toujours l’apercevoir. Une adulte en voie de recherche, en voix d’émancipation. Bien qu’invisible, j’imprègne néanmoins ses gestes et ses réactions plus qu’elle ne le souhaiterait sans doute. Mon volume immatériel augmente insensiblement de mois en mois, d’année en année, même si mes capacités de compression, ma plasticité, soient indéniables. Je me dilue en dose de diffusion insoupçonnable. Mon degré de concentration s’altère irréversiblement. Je peux m’assimiler à un pharmakon : à la fois remède et poison aux problèmes qu’elle se pose. Bien sûr il n’y a pas de leçon de l’histoire et il serait simpliste de penser que ma transformation en expérience ne dépendrait que d’une prise de conscience rétrospective de sa part. Autant dire que ce statut valorisant m’instituant comme tel dépend à tout le moins de son bon vouloir, de sa disposition d’esprit – et donc, en dernière instance, de son corps qui m’abrite en quelque façon, qu’elle s’en réjouisse ou non. Corps dans lequel je suis bien inscrit même si ma part efficiente, je le répète, régresse de jour en jour. Son passé, vous dis-je. Et je me garderais de vous en livrer plus sur moi. Vous devrez vous contenter de mon identité fantomatique, à bien des égards abstraite pour tout autre qu’elle. Mais comment me définir autrement que de façon irréelle et impalpable ? J’émerge de temps en temps comme un petit morceau d’iceberg qui ne va pas tarder à fondre sous l’effet du réchauffement climatique. Je suis à la merci du premier engloutissement mnésique venu. Elle aime à souligner ma progressive perte de puissance. Je vire point d’accroche plutôt qu’amas d’accrocs, ancrages à désencrer sans doute. Je ressurgis sous sa plume sélective, quelque peu arrangé, reconstruit. Je m’amuse de ce portrait un tantinet flatteur, dont le facteur de dérive est en lui-même distrayant. Certains détails pourtant sans relief de ma personne sont montés en épingle, quand d’autres que je tiens pour importants sont passés sous silence en vertu d’un coefficient de déformation des plus imprévisibles. « Le Roi vient quand il veut » paraît-il. Je me considère finalement vis-à-vis d’elle comme une bonne pâte, malléable à souhait, travestissable à volonté. Quant à elle, je la laisse croire en son autonomie, quand bien même mon étendue demeurerait légèrement visqueuse.

proposition n° 16

Mes grumeaux n’émergent que ponctuellement à la surface magmatique de son présent et la plupart du temps de manière très cryptée pour tout autre que moi. Je m’insère alors dans le flux, dans le courant de sa rivière personnelle. Je me situe en arrière-plan estompé par rapport à elle, un décor planté, s’effaçant, une sorte de papier-calque toujours déjà là qui ne l’empêche pas de vaquer à ses occupations du moment, ni à se projeter sur ses actions futures. Je suis une pré-orientation non contraignante qui lui laisse une marge de manœuvre sinon confortable, du moins appréciable (mais c’est mon point de vue que je livre là, non le sien, je le sais) ; bref, une détermination de moins en moins réelle. Les rapports de force entre elle et moi s’infléchissent en sa faveur mais sont toujours susceptibles de revirements intempestifs ou cycliques. Car mon influence a bien sûr été grande jadis, elle ne saurait le nier. Je ne suis pas détachable d’elle mais mon rôle, si rôle il peut encore y avoir, s’inscrit en filigrane, n’occupe jamais « le devant de la scène ». Je m’apparente désormais de plus en plus à un acouphène, à une ombre invisible. Elle concède qu’elle a parfois plaisir à m’évoquer, non sans une tortueuse ambivalence car elle sait bien que je ne suis ni à prendre, ni à laisser. Je suis car j’ai été. Point. D’une existence secrète et granuleuse, sableuse de nature. Je m’éloigne mais seul une maladie grave de sa mémoire pourrait m’annihiler. Je suis relié à d’autres mémoires de son entourage que la sienne, comme en réseau avec les mémoires de ceux qu’elle a croisé depuis sa naissance. Une assemblée générale des mémoires, une amicale des mémoires serait à imaginer. Chacune dans sa monade. Un dialogue de sourds ?

proposition n° 17

C’était au bout du Cap Ferrat, sous le phare, là où le fond plonge à pic, d’où les plongeurs partent parfois pour explorer des épaves gisant depuis un siècle ou davantage à cent ou deux-cents mètres de profondeur. Elle était venue se baigner avec d’autres –disparus de sa vie depuis et dont elle ne se souvient même plus les noms. Un NGV –navire à grande vitesse- en provenance de Corse et rejoignant le port de Nice en trois heures, s’est approché à quelques miles, passant pas très près donc. Des vagues anormalement grosses provoquées par la vitesse du bateau sont parvenues quelques minutes plus tard en déferlant sur les rochers où elle avait pris pied. Elle fut brutalement projetée par les flots sur les arêtes vives, s’écorchant sur une grande partie du corps, la mer rinçant sa peau lacérée, étonnée de rouge comme issue d’un duel d’escrime à nu. Elle connaissait pourtant les accès colériques de la Méditerranée mais cette attaque-là, artificielle et délimitée, l’avait prise en traître. Une vague scélérate dont elle ne fut pas la seule victime ni ce jour-là, ni durant la période que dura le passage des navires à grande vitesse à cet endroit. Il fut bientôt dévié, les autorités, devant le grand nombre d’accidents de baigneurs occasionnés, ayant dû interdire aux NGV de passer au large du Cap Ferrat.

En fin de journée le dimanche, il n’était pas rare qu’une couche de pollution, ruban de fog sale entre le gris et le marron estompé, se forme entre la surface maritime et le ciel sur une épaisseur de plusieurs mètres. Elle était visible de toute la ville et résultait de l’accumulation et de la concentration des effluves de moteurs dans l’air sur le littoral. La présence de cette bande jusqu’au lendemain, symptomatique de la saturation de la circulation urbaine, sur mer et même dans les airs, dénonçait l’hypertrophie touristique azuréenne, l’occupation humaine abusive, asphyxiante. Le plein d’air vicié dont aucune photo d’office du tourisme ne pouvait faire décemment état mais que tout un chacun pouvait constater de visu. Elle guettait l’apparition de ce phénomène comme l’ultime confirmation du degré irréversible de la détérioration de la Côte, de l’urgence qu’il y avait pour elle à quitter ce parc à moteurs qu’était devenue la Baie des Anges.

Baptême de plongée où elle se sentit en milieu subaquatique comme une tortue retournée sur sa carapace. Impossible pour elle de regarder le fond comme tous les autres plongeurs plus ou moins expérimentés qui se meuvent avec une aisance de dauphins dans les eaux peu claires de Méditerranée, grâce à des coups de palmes comme au ralenti, dignes des films du commandant Cousteau où celui-ci bascule élégamment du balcon arrière de la Calypso pour suivre les poissons sinuant entre les coraux (feus les coraux). Son dos lestée par de trop lourdes bouteilles pour sa corpulence, elle ne parvenait pas à se maintenir dans la position adéquate pour admirer le Monde du Silence, basculant systématiquement, ventre tourné vers la surface, observant le ciel à travers les bulles et la lumière du jour filtré par l’eau, renversement bientôt statique mais qui entravait la progression de la palanquée, cette dernière obligée d’équilibrer à droite et à gauche la tortue de mer dissidente afin de la garder dans le sens prescrit par les aventures sous-marines estampillées.

proposition n° 18

Le privilège de s’étendre sur une chevelure de sirène. Ses cheveux de sirène. Sèche eux vœux de sire-haine. Sèche d’eux tes vœux de cire-N. Séchons les yeux vert d’eau de la sirène inaudible et fantasmée. Le privilège de s’étendre. Le prix exorbitant s’allège de se tendre vers les cheveux verts de la sirène. La sirène dont la queue sinue et ondoie autant que ses cheveux. Privilège du partage des eaux étendues en tableau sous la chevelure en éventail bleu de la sirène. Sa prédilection pour les eaux froides, pour les espaces distendus, pour l’extension, pour l’étirement, pour l’allongement. Le privilège de se tendre encore et toujours jusqu’à écarter l’impossible. Le privilège de l’extension tendre des doux cheveux de la sirène, de la curiosité serpentine de ses fibres capillaires. Le privilège de s’étendre en paroles de cheveux étalés. Une chevelure d’appel et de réponse. Une chevelure de sirène et d’échos. Une chevelure de voix entremêlées. A l’entremêlement privilégié sur les privilèges amoncelés. Le privilège non sirupeux de s’étendre sur une chevelure de sirène non dispendieuse. Une longue chevelure soyeuse d’interrogations distillées. Le privilège de s’étendre en liberté avec la sirène, avec ses phrases murmurées dans le clapotis des mots chevelus. Celui de s’étendre avec elle sur l’onde caressante toujours recommencée. Le privilège d’une étendue d’écume infinie sur la chevelure secrète des rochers inondés.

proposition n° 19

Ville côtière, ville de littoral, ville de mer. Village océanique, maisons les pieds dans l’eau. Histoires d’O. Façades défiant les flots, murs exposés aux grands vents d’ouest. Fin des terres. Finistère. Bras de mer enlaçant les hommes blottis derrière leurs abris du marin. Terre saline. Air ouessantin ; là où la mer est plus que vive, où elle vivifie tout ce qu’elle entoure, où l’homme en lui-même îlot devient îlien véritable, ouvert aux éléments fouettant son existence, le confrontant au peu qu’elle vaut. Solitude et proximité des hommes épris de mer, dont la destinée fait face aux vents et marées, marins gardant toujours pour amer un phare, n’importe lequel pourvu qu’il le soit d’eux-mêmes. Que le rayon lumineux balayant la nuit d’éclats-repères parvienne à ponctuer le temps en le spatialisant. Que l’homme puisse se situer en un point reconnaissable géographiquement. Un point fixe où il ancrera son esprit sinon toujours menacé de dérive sur la masse mouvante de ses courants intimes.

A l’Ile-Tudy, le 14 juillet bigouden rassemble les vacanciers autour des bateaux en voie d’atterrissage sur leur quille. Le ciel rosit puis rougeoie dans les odeurs de sardines et de crêpes. Un souper marin. Une réjouissance iodée qui confère une couleur locale aux dernières heures avant le feu d’artifices. Fête nationale de fest-noz, plus régionale que patriotique. Sur la vaste coupole en 3D du mur nocturne, une première fusée s’élève, suivie de pétillements en gerbes et de scintillements pointillistes. Des spermatozoïdes d’argent à l’ascension de la voûte noire explosent en palmiers dorés ou en sphères dégoulinantes, vasques brillantes se déversant en gouttelettes fluorescentes, sur le fond opaque de la nuit, sertie de feux vibrionnants, palimpsestes de poudroiements rouges sifflants, serpentins véloces, spirales éclatées, torpilles d’éclairs, fleurs-bombes en orbites stoppées, dahlias d’instantanéité fastueuse retombant en fontaines fondues, déflagrations, détonations surimposées et comme un silence musical avant le lancement du bouquet final ; bref instant de recueillement oculaire, contraste obligé, attendu de mise en valeur du big bang lumineux, violente pétarade de couleurs lancées, assaut de formes fugaces se télescopant. La cascade éphémère s’enflamme en final glorieux, vibratoire, versaillais ou monégasque, s’emballe, accélère, se démultiplie, cavalcade caracolante. Soudain, c’est une débauche d’expulsion orgasmique : canons d’orchestration, geysers spatiaux sophistiqués, graphisme dynamique attirant l’œil d’un côté pour le désorienter de l’autre, mirobolant paroxysme de lumières multicolores puis plus rien. Sous la mitraille stellaire de naïves promesses, un ciel artificiel de projections vaines.

proposition n° 20

Quand le musée est fermé, que la nuit est tombée, que la pleine lune trace un cône miroitant sur la mer d’encre, les personnages mythologiques reprennent vie à Kérylos. Ils sortent des fresques où ils sont représentés sur les murs du péristyle ou sur le sol de mosaïques et, tels des fantômes de gisants traversant les épais murs des cloîtres bénédictins ou des abbayes cisterciennes, ils quittent leur immobile statut diurne pour entamer une joyeuse sarabande. La devise grecque « kaïre » (réjouis-toi) inscrite à l’entrée de la villa est alors appliquée par tous à la lettre. Thésée embroche le Minotaure au centre du labyrinthe transformé bientôt en dancefloor. Dionysos, qui a ramené sur son âne Héphaïstos après l’avoir enivré, mène le furieux cortège des silènes détachés des bas-reliefs du salon de musique. Apollon, qui a remporté la lyre contre Hermès, se rapproche du piano Pleyel dissimulé dans son meuble de palissandre, et entouré du chœur chauffé des satyres, reprend le chant du jour transmis par l’hirondelle de mer. Alexandre le Grand chevauchant Bucéphale occupe dans la vasque de marbre sous le laurier rose le centre stratégique de la fête à ciel ouvert. Même les philosophes de la bibliothèque ont quitté le Banquet où ils devisaient, entraînés par Terpsichore. Ils rejoignent les Argonautes et Pélops qui descend triomphant de son char. La fête bat son plein au moment où débarquent les Hyperboréens invités en douce par Apollon pour relancer les énergies vitales. Ne connaissant ni la maladie, ni la vieillesse, ils attisent encore le rythme hellénique. Jason, intronisé DJ, s’empare des platines assisté de Médée, qui se contorsionne sous l’œil légèrement égrillard d’Ulysse. Quand la grande statue de l’aurige de Delphes fait son entrée masquée, l’effet de surprise devient aussitôt mimétique : toute l’assistance veut elle aussi se déguiser, endosser le masque de l’autre. C’est ainsi qu’Apollon le mesuré et Dionysos l’exubérant échangent leur rôle en entrant dans le labyrinthe qui se met à tourner de plus en plus vite. La mythologie soudain sens dessus dessous atteint un degré de chaos inégalé, Zeus s’étant retiré en début de soirée. Il fallut l’intervention de la modératrice Athéna pour instaurer un cessez-de-liesse immédiat. La déesse rabat-joie calma le jeu mythologique, imposant une draconienne baisse du son ambiant et un retour à la norme rationnelle. Par les fenêtres de la bibliothèque orientée à l’Est, le jour commença à poindre à l’horizon. Avant « l’aurore aux doigts de rose », chacun avait regagné sa place, qui dans la fraîcheur de sa fresque, qui au sol de sa mosaïque. La nuit s’était achevée à Kérylos.

proposition n° 21

Feuilles du ficus où l’eau en séchant a laissé des traces de calcaire, topographie microscopique, pointillisme blanc mat sur vert brillant ; feuilles pointues se détachant sur le fond beige clair du mur ; branche principale tutorée par un cercle en plastique ad hoc vert bouteille, rondeur de ciseau à œuf à la coque ; dans la terre noire du pot, les rainures crème d’un coquillage, jeyser durci. La lampe mosaïque multicolore, kaléidoscope inchoatif, figé ; vague proximité des fleurs de couleurs primaires elles aussi, des gros points lumineux sur fond gris pâle. Bords carrés du bougeoir en verre poli accolés à la bougie chauffe-plat ronde utilisée en son centre, mèche noire sur cire blanchâtre penchée. Inscription en arabe, légende traduite dans l’angle de la reproduction d’une lithographie de David Roberts, « Approach to Petra. Watch Tower », poinçon circulaire de la taille d’une pièce de monnaie, à l’encre violette. Motifs géométriques abstraits du tissu patchwork tendu au dos du fauteuil ; clés fuchsia découpant des triangles blancs, gouttes ou losanges. Peinture d’horizon cuivré écaillée, bordure table gigogne en bois – une ville côtière vue du large. Nœuds du bois faux parquet flottant gris-beige, stries, ombres, lignes décalées, fuyantes. Bleu nuit des traces du pinceau épais, variations des retouches appuyées en à-plats, traits laissant deviner la toile blanche en dessous ou répétées jusqu’au noir. Coulée oblique du pli de couette, ridules rejoignant le canyon central, ombres de tissu en falaise. Extrémité rouillée, visuellement abrasive, du vieux piton d’escalade, arme brune elle-même entaillée d’aspérités à rebrousse-poil. Tissage en paille tressée du tapis, lignes rouges et blé en fuseau compressé, triangles écrasés en lignes. Stylo vert Pilot, V ball, 0,7, pure liquid ink, code barre4902505134745.

proposition n° 22

Le détail des carreaux polychromes à arabesques -– les couleurs italiennes Belle Epoque, décolorées depuis l’après-guerre- sur le sol de la terrasse. Le pan de falaise à travers le vélux de la cuisine, la ligne supérieure du rocher surmontée par le ciel, coupé à gauche par la fenêtre en arc de la tourelle carrée. Le long du mur, le sol tout près du toit soupenté, la hauteur sous plafond très réduite, les murs comme pliés, renfoncés, un écrasement de l’espace combattu par la lumière verticale des vélux. Sur le toit, les taches singularisant chaque tuile, une moisissure séchée, noircie - une patte de mouche à déchiffrer ; le dégradé de la couleur en fonction de sa date d’origine, de remplacement. Le bout de cheminée à travers la vitre latérale du chien-assis ; la patte noire et blanche, si précautionneuse, du chat sur la tuile cassée. Les moulures décrépies aux angles extérieurs, sous l’avant-toit de la tourelle carrée, rubans froncés de ciment effrité, volutes jaune sable. Les poignées de porte ovales ou oblongues, lisses, en faïence blanche, dont la vis en métal doré se dévisse. L’ossature mate de l’IPN peinte en saumon pâle. Le gros boulon ciré fixant l’entrecroisement de deux poutres ; les traces d’humidité infiltrée dans les veines du bois. La peinture pastel vert amande de la porte de la salle d’eau ; le carrelage vertical d’un blanc brillant, aveuglant, parsemé de cerises en relief. Les fissures sur les marches en marbre de l’escalier en colimaçon. Les poils de chat dans la jardinière rectangulaire du balcon parallèle à la gouttière. Les traces de pattes d’une chatte star, laissées dans le ciment frais comblant les failles du chemin étroit descendant en épingles à cheveux de la route à la porte d’entrée. Les brisures dans les pierres plantées servant de bordure au chemin. La rouille des barreaux du portail de fer forgé noir. Les rayures ternaires des agaves –jaune pâle-vert-jaune pâle — au toucher visuel terne en dehors de leurs piquants.

proposition n° 23

En plongée, la vue panoramique du balcon découpé dans le toit. A 180 degrés, la mer en contrebas, encadrée par le plan horizontal du Cap Ferrat à l’ouest, par l’axe vertical de la falaise à l’est, celle-ci tombant à pic sur l’étroite frange de la voie ferrée et de la route côtière en direction d’Eze. En surplomb sous elle, à travers la balustrade, d’abord les jardins en restanques des maisons d’en-dessous ; surtout des oliviers, quelques palmiers et araucarias, jusqu’au toit turquoise de la villa arabe face à la Petite Afrique. Les rumeurs de la plage, émises deux cents mètres au-dessous, remontent jusqu’à elle. Les rangées denses des voitures du grand parking poussiéreux, séparant le port de la plage. Les baigneurs, points multicolores aux déplacements réduits, agitant la surface plane autour du plongeoir flottant. De l’autre côté de la digue, le ballet des bateaux jouets, sortant ou rentrant des alignements des pontons.

En une heure on monte à l’aire St Michel, sous le mont Leuze, au-dessus de la Grande Corniche, par un sentier pédestre nietzschéen (parallèle au vrai sentier d’Eze de Nietzsche, non loin). Aérien, raide, grimpant sous les pins d’Alep, à flanc de falaise. Au fur et à mesure que l’on s’élève dans l’effort, que l’on se hisse littéralement à hauteur supérieure, l’horizon s’élargit, vire coupole, annexe la rade de Villefranche et le Cap de Nice. Le paysage lumière ne prend la texture du vertige que par cet accès ardu, se mérite. Sans quoi il est rabattu, nivelé, comme donné d’emblée par un panneau racoleur géant d’une agence immobilière « one of the most breathtaking see views of the world ».

Configuration géographique oblige, les tombes du cimetière berlugan s’étagent aussi en restanques, en ce pays qui est l’exact contraire du plat. L’habitat coincé entre mer et falaise, construit sur des pentes dont le degré défie les lois de la gravitation. Elle se rend sur le caveau familial maternel, dont la sobriété –marbre noir – l’impressionne. A toujours visité les cimetières en général avec intérêt, a fortiori celui-ci, adoré entre tous, qu’elle trouvait fort gai petite pour y jouer et imaginer la vie des gens en photos sur les médaillons. Un cimetière en longueur, avec en ligne de mire une échappée mer sur Kérylos. Les occupants du lieu, ses aïeux en particulier, ne peuvent qu’être flattés et réjouis par cet aperçu, ainsi pense-t-elle avec une satisfaction niaise. Elle rejoint recueillie le silence de cet auguste et mortuaire endroit « où les cyprès comme des lances » sont les gardiens de son enfance.

Un autre cimetière, américain celui-là, celui de la Pointe-Sainte Hospice à l’extrémité est du Cap Ferrat, qui ne vaut pour elle que parce qu’elle aperçoit Beaulieu de l’autre côté, d’en face, de la commune voisine (St Jean) et José-Alice perchée à mi-hauteur, le paysage étalé en remontant, inversé en quelque sorte, en partant de la mer avec la falaise en arrière-plan. La baie des Fourmis prolongée à droite par l’omniprésente — quoique discrète — figure de la villa grecque, en avancée sur son rocher, carré blanc au toit plat ajouré rouge brique, qui confère son harmonie précieuse au paysage posé sur l’eau.

En prolongeant le tour du Cap Ferrat vers l’ouest, elle suit sa côte très découpée dépliant le paysage selon une succession de points de vue d’orientation différente, de changements d’angles. Un jeu kaléidoscopique qui commence avec les deux fossettes, deux anses. La deuxième permet de longer d’énormes blocs de béton armé datant de la guerre, à moitié immergés, visités par les plongeurs. Torsions du sentier, tantôt parallèle, tantôt perpendiculaire à la mer. Les hauts grillages du terrain militaire à contourner, en rentrant dans la rade de Villefranche, les rochers calcaires de criques creusées, la terre ocre recouverte d’épines de pin. En symétrie, le phare du Cap de Nice, juste en face. La rade entre les deux caps et son fond de terre escarpé en cirque urbanisé.

proposition n° 24

Il y eut la nuit de la Sylvestre où Ludovic sauta du toit. En toute lucidité. Il était assis avec Laurent sur la pente nord du toit, en train de siroter sa flûte de champagne. A la fois soudainement et calmement, il a annoncé : « Je vais sauter ». Laurent, incrédule, a ricané : « Mais oui, bien sûr. » Et Ludovic a sauté. Est tombé dans un arbre puis a roulé sur le talus. S’en est tiré avec une cheville cassée. Elle n’a jamais su ce qui l’avait poussé à commettre cela, cet intime défi, cette injonction ordalique à lui-même adressée. Dire qu’il était borderline n’explique rien de cette fulgurance à s’imposer de se sentir vivant par la mise en danger, à se tester en provoquant un geste extrême, dans l’auto-expérimentation ; dire qu’il chantonnait avec sa désinvolture habituelle Sympathy for the devil juste avant, non plus. Elle s’est demandé si dans la tête de Ludovic au moment du saut c’était « ouh, ouh », l’intonation suraigüe du refrain qu’il reprenait en litanie, jetant sa silhouette –- entre Mick Jagger et Iggy Pop –- dans le noir. Ludovic allait se départir au fil des années de son look androgyne, bagouzes et boucles d’oreille en argent, gadzart déjanté, ostensiblement subversif. Il allait se ranger, se marier, avoir deux enfants. C’est au même endroit qu’il a, quelques temps plus tard, déclaré son amour à sa future femme. En ce lieu équidistant entre Nice et Monaco où se croisaient grimpeurs et voileux, montagnards et marins, « passengers » successifs de soirées plus ou moins festives égrenées sur une dizaine d’années entre les Rita Mitsoukos et Trainspotting.

Plus jeune, solitaire et intransigeante, elle mettait souvent un disque de Scarlatti ou de Chopin et entamait avec une rigueur –exemplaire pour elle seule- un cours de danse classique en solo, barre à terre et variations, inventait des chorégraphies romantiques, peaufinait son entraînement d’aspirante danseuse sans légitimité de formation professionnelle, s’enivrait de maîtriser les mouvements de la grammaire du corps, essayant de s’incarner dans les notes du piano. A cette époque de passion adolescente, elle collectionnait les interviews de Sylvie Guillem qu’elle avait vue en chair et en os dans le Boléro de Ravel chorégraphié par Béjart –- une déesse — « Dieu avait dû rater bien des danseuses avant d’en réussir une comme celle-là », elle avait appris la phrase par cœur, s’en gargarisait. Intensité de ces moments où elle éprouvait le besoin irrésistible de danser seule, sous les poutres et l’IPN, porte-fenêtre du balcon grande ouverte, insensible à l’extérieur.

C’est aussi là, dans le salon, qu’elle se trouvait au matin du 11 septembre 2001 quand elle apprit à la radio l’effondrement des Twin Towers du World Trade Center. Un choc hallucinatoire. Elle pensa aussitôt à Victoria, son amie new yorkaise avec qui elle était montée en haut d’une des deux tours –- le plus long voyage en ascenseur de sa vie, l’estomac lui remontait dans la gorge —, Victoria qui lui avait dit en arrivant à Beaulieu, « ici, c’est le paradis ». Elle renversa en pensée le paradis. Elle imaginait, car ce n’était pas inimaginable. Une analogie, dérisoire, mais qui lui permettait de réaliser ce qui se passait à Manhattan. Elle se représenta la falaise au-dessus d’elle se mettant à trembler, à s’effriter en même temps que se formait un raz-de-marée, l’énorme vague rejoignant le rocher, engloutissant la ville bientôt recouverte de gravas et d’eau. Un cauchemar qui ne reproduisait qu’en miniature et bien imparfaitement une catastrophe à l’autre bout du monde qui n’avait rien d’un cataclysme naturel, qui relevait d’un déchaînement humain ; Les Invasions Barbares, un film du canadien Denys Arcand qu’elle verrait six fois pour des raisons extérieures au titre mais, il lui reviendra à chaque fois que ce dernier se référait explicitement à cet événement, à ce traumatisme planétaire.

proposition n° 25

Ça commence quand ça s’ébranle. La tectonique de l’écriture ferait-elle trembler Beaulieu en elle. Le puzzle berlugan. Ses pièces non congruentes qui se déplacent sur le grand tableau de la mémoire, tournant dans un sens puis à l’envers, de haut en bas, de bas en haut, en oblique, en biais, modifiant l’angle du souvenir, le degré de la pente mémorielle. Sans ordre prévisible. Est-ce l’entonnoir de l’intimité qui tisse les mots. Les ondes affectives qui remuent les sous-couches de réminiscences, soulèvent et renversent les plaques résurgentes, secouent et sinuent dans la géologie intérieure. N’est-ce pas simple, pourtant, dans l’évidence de deux benoîtes syllabes : BEAU-LIEU. Avec le bleu qui baigne. Celui de l’horizon, de la mer. Des aspirations de l’âme d’alors, aussi. Les rencontres déterminantes auraient-elles eu lieu plus tard. Le terreau familial, pas plus bancal qu’un autre. Fille unique. Fille de fille unique. Fille de fille unique de fille unique. Le hic. Qu’est-ce qui se joue pour elle dans les mots pour dire Beaulieu, sa vie d’alors à Beaulieu. Les mots du cœur, de l’attachement. Ceux du Pathos der Distanz nietzschéen (elle aimerait bien ça, évidemment). Un beau terreau qu’elle a voulu quitter néanmoins. L’appel de l’ailleurs et de ses illusions. La première d’entre elles, à l’origine des autres, celle de la maîtrise. Désormais destituée, remise en question post tabula rasa. Le tourbillon de la non-maîtrise comme point de départ et d’arrivée, comme alpha et oméga, elle ne naviguera jamais que là-dedans, dans ces questions visant à déblayer tant bien que mal en surface une petite poche de clarté, renvoyant à toute l’obscurité d’en-dessous, qui s’épaissit à mesure que l’on semble y voir un peu mieux, malgré ce tohu-bohu, ce brassage de mots touillant les paysages intimes. La diffraction temporelle, le prisme qui bouge, la clepsydre dont les reflets troublants rayonnent en elle. L’intentionnelle et laborieuse tentative de reconstitution dont elle ne s’illusionne plus. Au principe de sélectivité, le plaisir du texte à écrire, quand même. Un test. Une recherche problématique parmi les bulles remontant du siphon. A-t-elle toujours été à la hauteur de cette chance. Elle y est, elle visualise, elle revoit les interstices qu’elle comble en suivant la trompe foreuse des mots en avant d’elle-même, creusant des galeries aquatiques, ménageant des poches d’air pour respirer. Le tremblement sismique sous l’eau, sans apnée. Les secousses sous-marine et sur terre. La remontée vers l’archaïque en soi.

proposition n° 26

NougaYork. Le centre névralgique du monde, le pôle premier d’impulsions synergiques, là où les flux s’accélèrent, où les articulations urbaines se complexifient à l’extrême derrière le plan en damier. Big Apple, l’archipel de polarisation mégalopolitaine, le réseau des réseaux, la démesure instituée ville-monde. La centrifugeuse des énergies, le catalyseur de prouesses humaines. Où ça grouille à des vitesses et des concentrations folles. La sidération urbaine pour elle s’est imprimée là, dans la fraîcheur inconfortable de ses vingt ans. Parachutée trois semaines pendant l’été seule à New York qu’elle avait arpentée en tous sens, mais en partant toujours de Central Park, non loin de l’auberge de jeunesse. Un rappel que la nature même domestiquée trouvait sa place nécessaire – un semblant de repère de verdure — au sein de cet environnement brûlant de dureté verticale. Le grand vertige des lignes de fuite des bâtiments s’élevant sans fin, le rétrécissement de la vision du ciel entrevu du trottoir. Un écrasement virtuel à se casser la nuque en la renversant en arrière, une position douloureuse comme lorsqu’on assure au pied d’une paroi un grimpeur escaladant le ciel. Le défi vertical total, la construction de buildings dont les hauteurs rabaissent métaphysiquement le piéton. L’orgueil de béton et de verre démultiplié en centaines de milliers de petits carrés élevés en gloire de conquête urbaine, où l’homme est appelé à se perdre lui-même s’il ne résiste pas, au diapason de l’acier qui l’entoure. Des murs d’indifférence et d’anonymat favorisés par la conception architecturale. Un dépassement des villes tentaculaires. Le changement radical de l’échelle américaine, en son cœur vitrifié, autorisant en cet espace verrouillé par le haut les plus grandes libertés, l’audace artistique trouvant là les contraintes maximales propice à son épanouissement. Le Flat Iron building, le plus rétro, avec sa silhouette triangulaire, représentait cet écrasement d’un fer à repasser le ciel à la verticale, un engin pour le pauvre King Kong. L’infinité urbanistique « dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Les distances géantes entre les stations du subway. Elle avait pris la ligne à contre sens, s’était paumée dans Harlem en ayant voulu se rendre à l’annexe médiévale du MET. Le choc en repérant la présence de vieilles pierres européennes, la reconstitution de monastères du sud-ouest français, c’était ça aussi New York, des mixages et des emprunts à la planète entière. Des prophètes prêchant debout sur les bancs de Times Square qu’elle écoutait un moment en mangeant un bretzel géant lui aussi. Et Columbia University, ses étudiants endettés pour quarante ans qui vivaient leurs plus belles années. Et le Lincoln Center, sa bibliothèque des performing arts, le temple balanchinien du New York City Ballet. Et l’Hudson vu des quais du Southern Sea Port, le musée naval. Elle avait même tenu à voir le New York City Exchange, la ruche financière. Quel que soit l’endroit où elle échouait, c’était l’appel à l’autodépassement qui résonnait, à sortir d’elle-même, à élargir sa petite vision, à descendre de sa tour d’ivoire, à se confronter aux réalités les plus sordides, aux contradictions et aux contrastes sociaux les plus violents. Un voyage initiatique qui lui avait permis de se rendre compte des bifurcations éventuelles d’une destinée, de l’étendue du champ des possibles, des invariants des préoccupations humaines quel que soit le continent.

proposition n° 29

Elle avait rendez-vous ce jour-là avec Yelena, la guide-conférencière de Kérylos, qui lui avait proposé de suivre sa visite une deuxième fois en prenant des notes, afin d’être éventuellement en mesure de la remplacer durant son prochain congé de maternité. Elle arriva selon son habitude un peu en avance, alla flâner dans les jardins, contempler le Cap à portée de mer d’huile, observer les quelques barques de pêcheurs qui rentraient au port des Fourmis escortées de goélands. Yelena était venue la saluer, affable et disponible. Elle avait 35 ans, venait d’Athènes, parlait le français avec un délicieux accent chantant. L’écouter lire dans le texte les citations grecques de la bibliothèque inscrites sur la frise au-dessus des portes relevait d’un enchantement, devait donner envie au premier venu d’apprendre aussitôt le grec ancien. Yelena savait se montrer mutine et moqueuse, y compris durant ses visites. Elle était arrivée en France pour y suivre un cursus de psychologie à la fac. Elle y avait connu son mari Ronan, spécialiste du patrimoine architectural et végétal de la riviera italienne de San Remo à Bordighera. La peau aussi mate l’un que l’autre, les yeux et les cheveux très noirs, le regard toujours un peu ironique, ils étaient tous deux fervents syndicalistes, militants communistes, gravitaient depuis des années au sein du microcosme artistique niçois, comme elle devait l’apprendre par la suite.

La visite commença avec à peu près vingt-cinq personnes, un groupe suffisamment important pour obliger à porter loin sa voix. Celle d’Yelena, d’une tonalité claire mais pas trop aiguë, emmenait les visiteurs vers les événements et les relations de parenté mythologiques, en relatant les épisodes à partir du commentaire des fresques du péristyle. Beaulieu rejoignait son cœur d’île grecque, devenait lieu de combat des Titans sous la sérénité du paysage marin. Elle écoutait attentivement la guide, notant avec application tous les noms entendus mais aussi les multiples anecdotes qui dessinent le relief d’une visite guidée, relatives au projet, à la vie, et à l’œuvre du fondateur Théodore Reinach, les trois se disjoignant plutôt en vertu de la règle commune.
Absorbée par les paroles de Yelena, elle ne s’aperçut pas d’abord de la présence d’Andy qui s’était discrètement immiscé parmi les visiteurs. Quand elle le vit, elle en fut troublée, lui sourit, essaya de se reconcentrer vainement sur la distinction entre la période des vases à dessins noirs sur fond rouge et celle des dessins rouges sur fond noir. Mais elle loupa l’ordre chronologique, et tout ce qui s’en suivit. Rivée sur son cahier, elle n’en revenait pas qu’il soit venu la voir ici. Elle lui avait bien dit quand ils s’étaient rencontrés un soir très tard au Subway dans le Vieux-Nice qu’elle allait sans doute travailler quelques temps à Kérylos, qu’elle s’y trouverait les jours suivants. Elle ne pensait pas qu’il y viendrait, même, si, oui il l’avait évoqué. Elle récapitula la situation : il venait bien pour la voir. Elle se sentait ravie et terrifiée. Andy travaillait au chantier naval d’Antibes, à la rénovation de Belle Aventure, un yacht classique d’un plan Fife de 1929. Et elle qui arpentait les pontons des rassemblements de vieux gréements à la recherche d’un embarquement…Ils avaient parlé de philo en criant pour couvrir les décibels régnant dans la cave, contenu de conversation statistiquement très improbable en ce lieu underground où elle s’était laissée entraîner, parce qu’on lui avait assuré qu’on n’y passait pas de techno. Ses yeux bleus, son regard qui perçait à jour. Cette intensité qui recentrait sur elle-même, effaçant le reste en décors lointains. Il lui avait conseillé de lire le Monde selon Garp de John Irving, à elle pour qui seule existait la littérature germanique. Il lui proposerait de lui montrer l’intérieur du grand voilier en rénovation, chantier auquel participait toute une équipe britannique de charpentiers et de menuisiers de marine. Désormais, à la place de Thésée et d’Ariane, elle entendait Oiseau de Feu et Outlaw, Tuiga, Moonbeam, Shamrock et Altaïr, Pen Duick, Cambria et Halloween, The Lady Ann, Mariska, Viola, et Nan of Fife, chefs-d’œuvre glissant sur l’eau avec l’élégance de leurs noms, elle se voyait sur l’un d’eux, sur Estérel par exemple, en figure de proue photographiée par Nigel Pert. Les affinités si instinctives se précisaient. Ils se choisissaient tacitement sur deux ou trois points de convergence aléatoire, contingente, de leurs jeunes destinées respectives. Philo, voile, voyage. Le point de départ leur suffisait. Il l’emmènerait en Corse la semaine suivante.

proposition n° 30

Le dernier week-end d’octobre, celui de la bascule d’heure vers l’hiver, a lieu la Fête des Châtaignes à Roure. Village médiéval perché de l’arrière-pays niçois, en lisière du Mercantour, construit en à pic, surplombant la vallée de la Tinée, Roure est animé par ses fous, ceux du comité des fêtes, qui maintiennent vivaces les traditions ancestrales attribuant à chaque saison sa fête. L’automne doré a donc la sienne avec les châtaignes, lisses et brillantes sous leurs bogues piquantes, comme mots cachés dans ces paysages de roches friables lie de vin. La route pour accéder au village, accroché à 1130 mètres, est étroite et tortueuse. Il faut qu’elle s’y annonce en voiture en klaxonnant joyeusement presque à chaque virage. Au centre du village escarpé, sur la place des Tilleuls, entre les maisons aux toits de lauze violette, les tentes blanches sont dressées au-dessus des tables et des bancs. On va festoyer en commençant par le traditionnel repas offert par les chasseurs, la daube de chamois ou de sanglier servie avec de la polenta, suivie de tartines de « brous », le fromage de vache local. Les alpages d’été juste au-dessus, vers le refuge de Longon, permettent de monter jusqu’au Mont Aucellier, à 2204 mètres, d’où le panorama à 360 degrés sur les sommets azuréens, vaut pour elle toutes les autres randonnées du département. Une ancienne terre agricole et pastorale des Alpes méditerranéennes. Son caractère sauvage contraste avec la Côte dont elle n’est éloignée que de 80 kilomètres ; le mode de vie conservateur rourois s’oppose avec âpreté avec la civilisation ultra citadine, proche mais dont il aime à se couper farouchement. La rupture –une fois le 4x4 garé- est cultivée, revendiquée, soulignée : ici on sait continuer à vivre autrement qu’en ville, sans strass ni paillettes. Alors elle se plie volontiers à cette rupture temporaire, de façade, et essaye d’imaginer, comme si le passé inscrit, revivifié, pouvait encore faire illusion. Elle trempe dans l’antan, dans les histoires des anciens, à l’époque du « câble transporteur » qui en reliant Roure à Saint-Sauveur sur Tinée, 500 mètres au-dessous, de 1927 à 1962, permettait l’écoulement des productions agro-pastorales et leur acheminement jusqu’à Nice par la ligne de tramway électrique (qui avait atteint Saint-Sauveur en 1911, mettant Nice à trois heures, contre cinq jours en 1880). La fête des châtaignes remonte-t-elle à ce temps ? Elle n’en sait rien mais apprécie d’y venir, en ayant l’impression d’un retour à un temps révolu dont on veut la persuader de conserver coûte que coûte la mémoire, sans excès nostalgique, juste afin d’éviter la myopie du présent.

proposition n° 32

C’était un ciel d’étain sur une mer de bronze. L’atmosphère métallique de pluie orageuse s’était annoncée par des grondements de tonnerre, demeurés d’abord secs, suivis de zébrures d’éclairs, tels des flashs qui auraient réuni un bouquet d’étoiles filantes. Des reflets blancs, étincelants marquaient un instant les vagues ombrées comme sous l’effet d’un stroboscope, leur relief apparaissait une seconde puis disparaissait dans l’encre noire. Un ciel de césure déshumanisée. Une démystification de l’azur dominant, du fond bleu gentiane, éclipsé comme s’il n’avait jamais existé. S’y substituait un ciel de traîne bientôt blanchâtre qui affadissait le paysage, rendu à une banalité inhabituelle. Un ciel décoloré, décolorant, qui étouffait la transparence par une opacité sous-jacente, tendant à occulter l’horizon. Des nuages en bulbes dessinaient un tableau étrange, presque inquiétant. La falaise s’engrisaillait dans une étole de coton descendant en courbes floues, vaporeuses, derrière lesquelles elle s’effaçait. Un buvard blanc sale absorbait la côte, noyée dans une topographie fantomatique, indéterminée. Un ciel d’indifférence sans outrage mais qui plombait la vision, lui ôtait ses points de reconnaissance, la fondait dans un bain troublant d’indistinction. La tonalité prédominante du ciel imprimait à son enrobage une nuance mineure. Un ciel de tutelle où on cherchait en vain une échappatoire en espérant qu’un rayon lumineux percerait enfin l’austère rideau, qu’une brise d’espoir subversif chasserait la pesanteur céleste. C’était quand on s’était lassé de la guetter que la teinte d’ambroisie bleue attendue par l’œil réapparaissait, soudain rehaussée par ce contraste dont la rareté accentuait la prégnance visuelle.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 13 août 2018.
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