Marion Lafage | Années dorées

« construire une ville avec des mots », les contributions

Marion Lafage est née à Villefranche-sur-Mer. Elle a passé le DU d’animateur d’atelier d’écriture à Marseille et vient d’ouvrir la collection "la petite porte" aux éditions Gros Textes.
proposition n° 1

Elle revient à Beaulieu-sur-Mer. La Baie des Fourmis, encadrée par le carré ajouré de la Villa grecque Kérylos à l’est, par la Promenade Rouvier à l’ouest que le regard suit jusqu’à la Pointe St Hospice en longeant le port de St Jean.

Elle descend les hautes marches blanches de son enfance, l’escalier de pierres polies débouchant à gauche sur le petit port des Fourmis. Les pontons de bois branlants sont aujourd’hui figés dans le béton. A droite, l’arc concave des gravillons éblouissants, les douches en butée contre le mur. La plage étroite, surmontée par la rambarde bleue ciel de la Promenade qui débute ici, sous l’ombrage du pin oblique, le long des lauriers roses et des pittosporums dont les fleurs enivrent les soirs caniculaires.

C’est ici qu’elle a toute jeune appris à nager. Elle a l’impression que c’est son lieu inaugural, qu’elle est issue de ce morceau de mer matriciel. Elle y est revenue plus tard avec son amie, naïade bretonne pour qui la Méditerranée n’était décidément pas l’élément de prédilection. Elles venaient toutes deux entre chien et loup nager la brasse jusqu’à la barrière de bouées fermant la baie. Celle-ci si peu profonde que juchées sur un rocher en son milieu, elles avaient pied.

Elle s’y baigne seule aujourd’hui, en cette journée tiède d’octobre, émue par le précipité des souvenirs, avec un sentiment confondant de privilège.

Quelques rares touristes étrangers, Russes et Italiens allongés, occupent encore l’espace des gravillons. Ressentent-ils comme elle l’unicité de ce coin azuréen ? Quoique fort peu sauvage – une minuscule station balnéaire à l’élégance aristocratique, au charme un peu désuet, un lieu à la beauté exorbitante, où elle n’en finit pas de s’étonner d’avoir vécu tant d’années dorées.

proposition n° 2

Par la Basse Corniche qui domine la rade de Villefranche, on descend en voiture vers le Pont St Jean, en direction de la Baie des Fourmis. En face de cette dernière, en balcon, trônent le Casino, (sa salle de cinéma, ses trois projections par semaine), le square Verdun au gazon marocain, bordé par l’alignement de hauts palmiers aux troncs entourés de haut en bas de guirlandes lumineuses à Noël, puis dans le virage longé la luxueuse Rotonde à l’entrée de laquelle s’affaire un traiteur monégasque pour préparer un mariage. A l’arrière-plan, la falaise se prolonge jusqu’à la Petite Afrique, l’autre plage bien nommée à l’extrémité est de Beaulieu, quand on continue vers Eze.

D’arrogantes Rolls et de non moins rutilantes Jaguars sont garées en épi face à la mer. Derrière la Rotonde et son parc parsemés d’immenses araucarias, s’élève en croissant de lune, majestueux, le grand immeuble art déco, le Bristol. A côté, le tennis club dont les projections de terre battue ternissent de poussière rouille le blanc éblouissant de la façade.

Coeur sophistiqué du havre berlugan, si près de Nice, si loin pourtant.

proposition n° 3

Elle se détourne des voitures qui freinent dans le virage de la Rotonde, pivote à 180 degrés pour scruter la vision maritime de la baie, sur l’Eden bleu horizontal, la nappe miroitante traversée par un voilier qui se dirige au moteur -–pétole oblige, what a shame… — vers la Pointe Sainte-Hospice. Un grand ketch, dont le pont, vu ses dimensions, est forcément en teck. Elle pense à un convoyage vers Antigua, via Antibes, Saint-Tropez et les Baléares. La saison se termine, les équipiers s’en vont buller aux Antilles pour l’hiver, tout en étant pas trop mal payés. « Belle Aventure » était de ceux-là, yachts classiques choyés par leurs propriétaires, faisant le tour des rassemblements et régates huppés de la Côte, avant de passer on the other side of the moon, le rêve de la nav’ de nuit consistant à suivre le reflet du rayon lunaire, yes, sillage droit dans le reflet pour remonter magiquement vers l’astre, roux si l’on a beaucoup de chance, lors du premier quart. Elle envie les équipiers du ketch qui disparaît. Tentation renaissante et repoussée de consulter la prochaine bourse des équipiers pour un embarquement prochain, quand bien même ce ne serait que pour Calvi.

proposition n° 4

Elle sait que la vie à bord peut ne pas être idyllique et ne cède pas à la tentation de l’idéalisation. Pourtant elle a oublié les heures d’ennui ou de frayeur, de conflit ou de rage. Ce dont elle se souvient c’est de l’apprentissage de la liberté par la mer, par cette contrainte transcendante du milieu marin. Elle n’était vraiment pas douée comme équipière. Au milieu de ces architectes navals pigeant toutes les subtilités des manœuvres, leurs tenants et aboutissants stratégiques. Un stage de voile d’une semaine aux Glénans n’avait pas suffi à lui faire saisir l’alliance du bateau et du sens du vent. Au fil des saisons, elle s’était tant bien que mal accrochée et avait fini par assimiler, sans talent et par imprégnation, le vocabulaire de la navigation et sa signification, les signifiants et les signifiés marins : les « Parés à virer ! », les empannages, les virements lof pour lof, jusqu’aux entrées dans le port, armée de la gaffe, le stress ultime…

La vie qui faseye comme un foc mal réglé, le spi des années qui se met brutalement à contre, la manœuvre amoureuse de l’homme à la mer, la drisse de grand-voile familiale coincée, le chariot à déplacer, l’écoute qui s’envole…Choquer, border. Passage de la bouée existentielle au rappel. Comment s’insérait-elle dans ces actions d’intense gite intérieure, elle dont la réactivité ne fut jamais la vertu première ? En proie aux secousses génératrices du mal de mer qui disloque, couchée dans le carré ou dans la cabine avant à écouter les vagues cogner contre la coque, elle sentait tanguer en elle le mât et ses échelons à gravir à travers le hublot du passé au-dessus de sa tête…

proposition n° 5

En courant sur la Promenade Rouvier, on ne remarque pas la succession des autocollants dorés de la société de surveillance du Cap sur chaque haute grille entourant les villas. Les murs des jardins, surmontés de caméras, discrètes et omniprésentes. L’ancienne maison de David Niven, la première, est construite sur les rochers, à fleur d’eau, face à l’alcyonienne Kérylos. Une petite Grèce au fond marin peu profond envahi par les nappes de la caulerpa taxifolia, l’algue colonisatrice de la Méditerranée. Un vénérable olivier, un peu plus loin, est figé dans le ciment du mur, dans le virage. Le bitume sinueux du sentier littoral devient plus étroit, on ne peut que s’y croiser à pied. Il monte et descend en pente douce jusqu’à la première plage de St Jean. On contourne le port par le haut pour atteindre les Fossettes où les bateaux jettent l’ancre en nombre le week-end, et d’où l’on aperçoit sur le cap, toujours plus nombreuses, émergeant des pins, les insidieuses grues jaunes se détachant dans le ciel… La Côte plus mitée d’année en année, si piètrement protégée par la loi Littoral. Une reproduction d’un Della Robbia, médaillon de faïence bleue blanche jaune et verte décore une entrée extérieure sur la route élargie où l’espace s’ouvre en un luxe encore décent. L’implantation d’extrême richesse, dissimulée, non ostentatoire, se dévoile au centre le plus précieux du Cap, entre les escaliers aux bougainvillées traversant les promontoires secrets. Préservation des privilèges au titre de la beauté proportionnelle à l’espace inhabité.

proposition n° 6

Lou Mas Dar, la modeste maison de Dar, est située en bas du boulevard Eugène Gautier (un bien nommé violoniste et compositeur) qui remonte, perpendiculaire au « nouveau » port de plaisance vers le boulevard Edouard VII jusqu’à la Moyenne Corniche. Dar, diminutif de l’affectueux Darling, appellation british de son époux Nestor, auquel elle survécut longtemps, elle, dont le nom païen, Cléopâtre, avait bien sûr été refusé par le prêtre à son baptême. Infirmière de la Croix Rouge pendant la Grande Guerre, morte à 102 ans, elle dansait encore le french cancan à 85. Elle connut l’efflorescence du tourisme hivernal berlugan au début du XXe siècle. Les têtes couronnées européennes aimaient séjourner dans cette précieuse commune crée en 1891 par Hyppolite Marinoni et le vicomte de May – deux dynasties génératrices de maires sur plusieurs décennies, dont les noms sont conservés pieusement, inscrits à l’angle de rues d’où émanent une distinction et un raffinement Belle Epoque. L’élite politique, l’entre-soi d’alors, défile toujours sur les plaques : rue Paul Doumer, boulevard Paul Déroulède - pas encore été remplacés par la mafia russe. Le boulevard Gordon Bennett, le long de la falaise, confère une note fantasque à la descente en épingles à cheveux jusqu’à la plage de Petite Afrique : un aristocrate créateur de courses en mer et de meetings d’aviation qui mourut ici en 1918. Moins glorieux mais si marquant, le Roi des Belges, colonisateur sanglant du Congo, Leopold II, fit construire la démesurée Leopolda qui occupe une colline entière (plus tard, propriété de Fiat). Les noms reflètent une hybris s’octroyant le plus beau des lieux de loisirs. Monsieur Eiffel donna son nom à une Résidence les pieds dans l’eau, à côté de l’Hôtel Métropole, (les palaces changent-ils jamais de nom ?) Non loin de Théodore Reinach, l’érudit helléniste qui fit construire Kérylos, lui-même cousin de la Baronne Ephrussi de Rothschild (à l’origine de la villa bonbon rose de Saint-Jean-Cap-Ferrat, principale attraction d’un tourisme désormais de masse). En abondance aussi les particules sur les tombes en restanques du cimetière azuréen, au-dessus du boulevard de Suède, où Américains sur marbre blanc côtoient les pierres noires des proches Italiens. Par la raide Montée des Mandarines ou l’Escourcha ( « raccourci » en provençal), on peut rejoindre avec des mollets de fer la Grande Corniche et prendre la mesure de la démesure des privilèges accrochés à flanc de falaise, face à la mer, sur un tronçon de quelques kilomètres seulement.

proposition n° 7

En ce point aveugle de la rétine mémorielle, ce point où l’œil se voudrait voyant, elle trouve une poche aspirante d’éléments apparemment hétéroclites mais nécessairement reliés par ce regard rétrospectif et surplombant, par cette mise au point paradoxale, onirique et en même temps d’une insoutenable acuité, celle même de la trop tranchante lumière estivale, qui fait fermer les paupières pour en suivre en soi les taches orangées.

Les yeux clos elle voit cinq schnautzers géants au fond d’un parc, entre une bâtisse néoclassique blanche et une grande grille en fer forgé noir – un lieu pour tourner « un film d’époque » disait-elle enfant, sans savoir préciser laquelle. Un lieu occupé pendant la guerre par les officiers nazis, avait-elle appris de source familiale. Assez platement dénommée les Roches fleuries (combien y en avait-il eu depuis de ces appellations banales, du Cap d’Antibes au Cap Martin ?) la bâtisse pompeuse trônait en retrait, dans le même périmètre mnésique et géographique direct que le zoo de St Jean Cap Ferrat. Toute jeune, elle a assisté à plusieurs reprises à un spectacle simiesque qu’elle finit par trouver pitoyable : un numéro de chimpanzé affublé d’une salopette à la Coluche qui faisait un tour de piste sur un petit tricycle rouge, avant de mettre son couvert à une table de dînette, puis de se laver les dents…traits anthropomorphiques forcés qui transformaient le singe en clown de plus en plus triste, au fil de sa scénette quotidienne, à laquelle elle adhéra, elle s’en souvient, de moins en moins. Le zoo a fermé depuis belle lurette ; adolescente, elle s’en est réjouie.

Elle poursuit l’entrecroisement des fils et se retrouve à une intersection inédite : les deux Madones noires, non congruentes, dont elle est en peine de déterminer laquelle domine l’autre de sa présence dans le souvenir. Elles s’entrelacent hic et nunc pour la première fois, en sous-impressions, apparaissant comme sous l’effet d’un révélateur argentique d’autrefois. Il y a d’abord la monumentale statue de bronze posée debout à l’extrémité de la Pointe Ste Hospice, juste au-dessus du cimetière américain, après la plage de Paloma. Couronnée, portant l’Enfant. A cette image de sérénité sacrée vient s’en s’agréger une autre, celle de l’aquarelle encadrée, signée RPM, 84, représentant la petite chapelle éponyme située au point de bascule vers la rade de Villefranche, sur la Moyenne Corniche. Les deux Madones noires proches encore géographiquement, et plus encore pour elle, double évocation d’intimité à un lieu quitté qu’il s’agirait de retrouver.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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