Didier Paris | Rien à faire ici

« construire une ville avec des mots », les contributions

Anonyme né à l’aube des années soixante et plus tard dans la journée. Aime débuter. A déjà débuté la photo. Recommence l’écrit, ce n’est qu’un début. Sur Facebook.
proposition n° 1

Mais qu’était-il venu chercher ici ?

Un déclic qui comblerait les vides, les béances de sa mémoire, qui jointoierait les quelques briques encore indemnes, un défi posthume à son père, tu vois j’y suis. Était-ce ici au moins ? Ou peut-être là ? Lui était las. Ses souvenirs, bons ou mauvais, n’avaient aucune prise sur les façades de cette rue dont seul le nom se rattachait à quelques cartes postales envoyées jadis. Les seules images encore présentes dans sa mémoire se dissipaient au contact de ce neuf, de cet aujourd’hui, s’enfouissaient de nouveaux, plus profondément à chaque nouvelle tentative de remémoration. Il la voyait pourtant cette maisonnette qui descendait à la rivière, cette enfilade de pièces dont le sol était légèrement en pente, avec, à chaque seuil, une marche pour compenser la déclivité du terrain. Dans la dernière pièce, la seule à prendre la lumière naturelle, il avait fallu raccourcir les pieds du côté gauche du vaisselier afin de lui garder une horizontalité nécessaire. Celui-ci trônait maintenant chez sa sœur avec un nouvel aplomb.

Dans ses souvenirs, l’habitation avait un côté maison de poupée, d’une propreté sans faille, où chaque objet, chaque meuble, à l’image du vaisselier, avait été conçu pour cette demeure. A demeure ! Comme en dehors du temps, il ne connaissait de cette maison que l’été passé il y a maintenant presque cinquante ans, un été hors du temps. Le pâté de maisons avait depuis longtemps fait place à une nouvelle urbanisation, une sorte de réintégration, de retour à la normale.

Il n’avait rien à faire ici.

proposition n° 2

C’était au numéro 46. A peine cinq mètres de façade dans une impasse empierrée. Une unique porte et à l’étage une fenêtre. La porte, de celles qui font dire ils étaient pas bien grands à l’époque, ouvre sur des marches. Les descendre comme quitter le monde. Entrer dans un autre monde. La pièce est sombre. Sur la droite, une salle d’eau aménagée derrière un rideau. L’eau provient d’un broc. La deuxième pièce, la cuisine avec le point d’eau et un escalier, raide comme une échelle de meunier, en bois sombre et ciré qui se termine sur une trappe. Encore une marche et c’est la troisième pièce, mi séjour mi véranda. Sur une étagère, un pot à tabac en céramique en forme de tête de soldat avec un casque à crinière. Le casque est jaune ; le soldat sourit. Le mur qui donne sur le jardin est vitré sur sa moitié supérieure. Ensuite c’est une succession de petites plateformes reliées entre elles par des volées de marches, quelquefois dissimulées par des buis, menant une dizaine de mètres plus bas à la rivière.

C’est au numéro 46. La porte, si petite, est devenue fenêtre. Une nouvelle porte, de celle qu’on appelle d’entrée, trône à sa gauche. Elle a tous les accessoires du c’est chez moi. Au dessus d’un faux linteau en fausse brique, une lampe, imitation lanterne, équipée d’un détecteur de mouvement ; au pied un grattoir avec dessus un tapis brosse Welcome ; à sa gauche, une boîte aux lettres satisfaisant aux normes de la poste est fixée au mur. Dessus, un nain de jardin.

proposition n° 3

C’est au 46, mais un 46 qui se cache, qui n’est pas après le 44, mais derrière, dans une impasse parallèle à la rue, sorte de diverticule ne nécessitant pas d’être nommé. Une habitation, avec pour vis-à-vis l’arrière des maisons de la rue ordinaire. La porte du 44 qui donnait sur cette ruelle a été murée, qu’aurait-on été faire ici ? Les poulaillers adossés jadis aux façades arrières ont disparu depuis longtemps et plus rien n’encombre si ce n’est les conteneurs à déchets, identiques, et un pêcher formant une arche aux trois quart de la ruelle. Son tronc sort de terre sur la gauche, à quelques décimètres d’un mur en crépis alors que son houppier déborde sur les toits des maisons de droite. Le grillage qui barrait la fin de la ruelle et interdisait le passage vers le potager des voisins n’existe plus ; un claustrât dissimule maintenant une extension à l’arrière de leur maison. Le volet roulant de la porte fenêtre est clos ; chambre d’amis, atelier, arrière cuisine, nous ne le saurons pas.

proposition n° 4

L’endroit porte le nom de « La Morlachère ». A l’entrée de l’impasse, un espace sans doute communal, sorte de tiers paysage refusant encore d’intégrer l’urbain et appelé le Coteau, permet à quelques voitures de se stationner. De cette plateforme on a une large vue sur la rivière en bas, les prairies en face, et le bourg, au loin, dominé par son clocher. Juste après, un chemin descend vers la rive où sont amarrés plusieurs bateaux. Entre ce chemin et le parking, un tilleul monumental avec de grandes branches porteuses, un houppier large et couvrant, une cime oscillant au vent. Planté le 20 novembre 1918 pour fêter la victoire, l’arbre fut tenu pendant qu’on le mettait en terre par un ancien soldat de 1870, dont le fils était tombé au front. Selon la tradition une bouteille de muscadet fut enfouie à son pied.

En descendant la rivière, on passe rapidement sous le Pont du Chêne, pour arriver à la Chaussée des Moines, barrage construit pour permettre la navigation en amont, et reliant le bourg de Vertou aux villages du Chêne et de la Barbinière. Si l’on désire continuer vers l’aval, traverser Rezé et poursuivre jusqu’à son point de confluence avec la Loire à quelques encablures du Pont de Pirmil, il faut emprunter l’écluse. Sur la rive gauche, surplombant l’ancien moulin à eau, le coteau du Chêne offre un point de vue sur le plan d’eau, la chaussée aux moines et le village du Chêne. Un sentier escarpé taillé dans la roche conduit à un ancien moulin, à vent celui-là. C’était une promenade habituelle, mais qui demeurait dans son souvenir comme une expédition périlleuse.

proposition n° 5

Le côté face à la rivière et le plus abrupt voit se succéder des aplombs constitués d’une roche grise presque anthracite parcheminée de taches de lichens blanchâtres. Là où l’érosion n’a pas terminé son ouvrage se mélangent de rachitiques arbustes et des graminées variées. On a utilisé les affleurements rocheux pour établir le cheminement menant jusqu’au haut du coteau. Les marches sont tantôt faites avec le rocher tantôt maçonnées en pierre. Leur hauteur est variable ce qui, dans mon souvenir, conférait à l’ascension un côté encore sauvage. Pour aider et sécuriser le promeneur, un garde-fou, constitué de deux tubes en métal, l’un en dessous de l’autre, séparés de cinquante centimètres et maintenues par des poteaux du même métal espacés d’environ deux mètres, longe le sentier du côté droit, zigzagant, grimpant, zébrant le flanc de la colline. Cette double ligne brisée de couleur cuivrée donnée par l’alliage patiné par les nombreuses mains hissant des corps marche à marche donnait à l’ascension un caractère montagnard comme certains passages de ces via ferratas pour touristes en mal d’émotions où l’équipement éloigne l’idée même de nature.

proposition n° 6

La nature est bien là. Du coteau du Chêne, on domine la Chaussée. De ces quelques noms qui lui reviennent. Et des images qu’il retrouve. La Sèvre, le barrage, l’écluse et même les restaurants. Tout est là. Immuable. Il peut comprendre Charles, le héros de la famille, qui décida de ne plus passer ses dimanches dans son appartement sombre de la rue Lamoricière et acquis pour cinq cents cinquante francs une maison — sise au lieu-dit La Morlachère comprenant une chambre basse et chambre haute, à la suite un jardin contenant environ soixante centiares, le tout borné au nord : DOUAUD, à l’est : la rivière de la Sèvre, au sud : PENEAU, à l’ ouest : la ruelle, comme mentionné dans l’acte de vente établi par maître Bonnigal, notaire à Vertou en septembre 1903. Une maison avec la Sèvre au bout du jardin. Une bicoque à l’époque. Mais avec la possibilité d’amarrer son bateau et il arrivait quelquefois qu’avec un ou deux amis, Charles prenait sa chaloupe pour aller boire une fillette de muscadet à la Chaussée, près de l’écluse. Au café Gauthier. C’est là qu’on attendait l’arrivé des invités, venant de Nantes par le service de bateaux Les Hirondelles. Ceux-là avaient peut-être emprunté le tramway à air comprimé pour rejoindre le terminus place Pirmil et embarquer sur un de ces bateaux à vapeur qui assurait plusieurs fois par jour la liaison. Le débarquement se faisait avant l’écluse de la Chaussée après avoir fait escales à la
Morinière, à Beautour et à l’Angebardière. Le vapeur continuait ensuite vers Château-Thébaud, sur la Maine. Mais pour se rendre chez Charles, à la Morlachère, il fallait ensuite, à pied, franchir l’écluse, passer sur la chaussée des Moines, longer la minoterie, le chantier de construction de bateaux Bureau — ceux-là même qui armaient les Hirondelles — traverser le village du Chêne avec ses commerces (épicerie, boucherie, charcuterie, cafés, boulangerie....) et continuer à gauche pendant une centaine de mètres sur la route menant vers le village de la Barbinière et plus loin du Portillon.

proposition n° 7

Refaire ce parcours et buter sur cette façade. Cette façade qui lui crie de passer son chemin. Un peu plus de trois mètres d’un crépis jaune pâle, deux fenêtres bleues et une porte. Le reste est inaccessible, enfermé à gauche et à droite par les propriétés mitoyennes et derrière par la rivière. Peut pas sonner. N’ose pas. Prend des photos, comme pour donner le temps aux occupants de sortir, voir ce qui se passe. Mais rien ne se passe, les occupants sont absents ou n’osent, eux aussi, pas. Chacun dans son monde.

La maison, il en est persuadé, a été reconstruite. La petite porte d’entrée où il fallait descendre trois marche sitôt le seuil passé a disparu ; c’est maintenant une porte où il faut monter. Ascension sociale. Alors que tout son souvenir tenait dans cette unique idée : une maison construite à flanc de coteau où tout cascadait pour atteindre la rivière une dizaine de mètres plus bas.

C’est le jardin qu’il aurait voulu revoir. Cette succession de replats reliés par des marches. Son père et son père, le fils de Charles, tirant à la carabine à plomb, la boîte de petits diabolos argentés posée entre eux. Il quitte la ruelle et emprunte le chemin qui descend à la rivière. Au bas, une bande de terre herbeuse qu’on appelait autrefois, peut être du temps de Charles, le port Thorin. Un bateau à moteur protégé par une bâche et enregistré dans le quartier d’immatriculation de Vannes est amarré sur un pieu à quelques distances de la berge. Sur la gauche un sentier longe la rivière et permet de circuler au bas des jardins sur quelques mètres seulement, suffisamment pour qu’il puisse accéder au bas de la propriété. Il est au pied de la terrasse. Construite au bout du jardin, elle surplombe la rivière. Est-ce la même que celle de son enfance ? Il a le sentiment que ce n’était pas comme cela, la balustrade n’était pas en bois étuvé, il en est sûr même si il ne sait plus bien comment c’était. Sur la droite une porte étroite, fermée avec un cadenas. Derrière, un escalier coincé entre le mur de la terrasse et celui du voisin. En haut, un portillon. Sur la pointe des pieds, il aperçoit la maison. Droite. Au fond du jardin. Plat.

proposition n° 8

Il aimerait qu’il pleuve. Que la pluie lave ses souvenirs ; qu’elle mette de la vie dans ce paysage où rien ne bouge ; qu’elle le fasse être d’aujourd’hui ; qu’elle crible la rivière de milliers de cercles concentriques : que les marches s’animent sous son eau ruisselante, qu’elle redonne un clinquant aux peintures des huisseries ; qu’elle électrise les intérieurs. Qu’elle relègue dans l’oubli cette autre, cette maison achetée par son arrière-grand-père, où son grand-père avait fini sa vie et où lui-même avait passé un mois quand il avait sept ans. Une pluie salvatrice qui nous fait exister ici et maintenant. Comme cette fois, quelques années plus tôt, à San Francisco où elle lui avait dit "allez ! jusqu’au milieu du pont" alors que des énormes masses noires obscurcissaient déjà la baie et qu’un vent violent faisait chanter les haubans du Golden Gate Bridge. Ils n’étaient qu’à quelques mètres du milieu quand un déluge s’était abattu sur la chaussée. Aucun abri. Un peu plus d’un kilomètre à marcher sous une cataracte cinglante, un peu plus lourd à chaque pas des vêtements gorgés. Et ce sentiment que toutes les autres traversées du Golden Gate bridge ne seront plus que de vagues souvenirs, passés, délavés.

proposition n° 9

Mais il ne pleut pas. Au pied de ce jardin, le long de cette rivière immobile, le quartier semble désert, inhabité, pas même l’aboiement d’un chien que sa présence inquiéterait. Seule la nature se fait entendre. Discrètement. De l’autre rive lui parviennent des voix, des exclamations des groupes d’ados profitant du parc, des ordres criés des promeneurs de chiens. Plus loin, le son étouffé du trafic automobile.
Il s’attend à entendre le « Tou… tou… tou... », signal de ralliement de la famille, que criait sa grand-mère pour rappeler à son mari, lorsqu’il était à la cabane Bambou, que le repas était prêt, soit pour le prévenir qu’un visiteur était arrivé, ou simplement pour lui rappeler de ne pas oublier de rapporter la salade prévue pour le déjeuner. La parcelle de la cabane Bambou n’était éloignée de la maison que d’une petite centaine de mètres, en amont le long de la rivière, il était possible d’avoir la vue de l’une à l’autre. Ce code, initié par Charles, avait perduré jusqu’à la cession de la maison et émerveillait le gamin qu’il était, tant le procédé lui paraissait incongru dans le monde des adultes.

Un autre bruit, associé à un de ses séjours ici, était présent dans sa mémoire. Il avait une dizaine d’années ; au retour d’une promenade en solitaire, il descendait le boulevard pour reprendre le pont du Chêne et rentrer lorsqu’il avait entendu un effondrement suivi d’un « au secours » répété a plusieurs reprises. Il n’avait pu voir d’où venait l’appel, et pris de peur, il avait déserté les lieux aussi vite que possible et n’avait jamais raconté son aventure, ni su, bien sûr, ce qui s’était véritablement passé.

proposition n° 10

Il n’a rien à faire ici. Il regarde encore une fois la rivière, sent l’humidité de la berge. Cet îlot de verdure l’isole, lui semble-t-il des effluves de la métropole, odeurs d’ozone et d’hydrocarbures. Il s’avance sur une large pierre plate faisant office de ponton, s’agenouille et trempe ses mains dans l’eau. La fraîcheur gagne ses avant-bras, son visage. On plongerait volontiers mais la rivière est réservée à la navigation fluviale et interdite aux nageurs même si en période estivale des baigneurs et baigneuses bravent l’interdiction en se livrant à de joyeux ébats dans l’eau après avoir planté leur parasol sur la chaussée des Moines. Se baignait-on dans la Sèvre au siècle dernier ? S’y est-il déjà baigné ? Non, il commençait tout juste à savoir nager quand la maison a été vendue. Il est persuadé en revanche avoir appris la godille avec son grand-père. Il sent encore l’excroissance râpeuse de l’aviron lui brûler les phalanges et son poignet endolori après la première leçon. Mais aucune image ne vient étayer son souvenir, l’enrichir, lui donner un semblant de véracité.

Quand il remonte le chemin, une odeur de grillades, de barbecue le rattrape. Pas de fumée, cela doit être plus loin vers la Barbinière. Odeurs de viandes grillées. Sa grand-mère lui préparait régulièrement un steak de cheval. C’était bon pour les enfants, disait-on. La boucherie chevaline était fréquente à cette époque et si dans les premiers temps, le goût plus prononcé et plus sucré que le bœuf l’avait dérouté, le fondant de la viande l’avait converti.

Il rejoint la rue Auguste Garnier.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 16 juillet 2018.
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