Antoine Gentil | Être quelqu’un

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Sous l’appentis, derrière le cabanon. En fait, un garage plutôt, celui du serrurier-métallier qui habite en face, le père de S son copain d’école primaire qui avait deux ans de retard et qui faisait du rugby. Les voitures les frôlent lui et les autres. Il y repense maintenant et il sent leurs vibrations dans ses jambes. Il marche sur les graviers et les touffes d’herbes du bord de bitume pour rejoindre cet abri qu’ils se sont appropriés par habitude. Enfin, c’était déjà comme ça avant qu’il n’arrive en sixième et se mettent à attendre un car tous les matins de semaine. C’est un acquis des générations précédentes pour se protéger de la pluie. Les murs sont un chevauchement grossier de larges lames de bois noirci. Coule la résine. Parfois, on dit à un petit qui s’approche un peu trop de la nationale de faire gaffe quand même. Surtout l’hiver quand il fait nuit. Il faut dire que la pente est à douze pour cent et la route bien droite. Les bagnoles tracent ! Une fois une ambulance est allée poser une roue sur le talus et a fait un tonneau devant leurs yeux à tous. Irréelle séquence quand il y pense. Il suffit qu’un conducteur s’égare et ça peut aller vite ! Ils les connaissent par cœur les histoires d’accidents de cette route. Les freins du camion qui lâchent ou l’autocar des aveugles qui revenaient de pèlerinage et a dégringolé la pente en passant le parapet. D’ailleurs, le car scolaire a un laissez-passer, les autres bus prennent une déviation obligée. Ils sont trois quatre ados à ne se voir que là sur ces mètres-carrés. Mains dans les poches et sac sur une épaule. Pas le même âge, pas les mêmes fréquentations. Ils rejoignent un lycée qui est vaste et les filières font sélections. Souvent, ils ne se disent pas grand-chose. Il y a une fille qui crée la conversation mais elle n’est pas là tous les jours. Elle a un an de moins que lui. Comme une rythmique saccadée, les véhicules défilent devant leurs yeux à quatre-vingt-dix à l’heure. Il revoit le ralenti du car qui stoppe devant la bordure à vingt centimètres du pilier. Il entend le bruit des vérins hydrauliques quand les portes s’ouvrent en se dépliant. La file des voitures obligées de freiner. Une odeur de frein chaud qui pénètre à l’intérieur du bus certains matins. Il faut enjamber une rigole qui canalise la flotte les jours de pluie. Un torrent passe sous la route à cet endroit et sous la maison d’en face aussi. Drôle d’édifice accroché à la roche, vestige d’un temps où gravir cette rampe devait être toute une aventure et faisait exister une économie. Il monte les marches du car, il est ailleurs déjà. Dans la multitude qui l’attend en contrebas. Il va descendre au cœur du brouillard parce que le lycée est en fond de vallée. Ça se lèvera vers midi. Il est déjà avec celles et ceux qu’il va retrouver sur le grand parking, chacun arrivant avec son car et s’attendant devant l’immense mur blanc. Des bises, des serrages de mains. Et comment être quelqu’un.

proposition n° 2

Sous le croisement. Plan incliné croisant plan incliné. La route nationale au pied et au ras de la façade brune. La petite route communale au dessus de la toiture interrompue car la construction s’appuie à la paroi. Le parapet dépasse les deux cheminées. Deux étages à la baraque qui tient au relief et qui semble en plus suivre l’inclinaison de la grande route. Font exception, le recoin sous l’appentis et la terrasse bétonnée après la dizaine de marches, le portillon et les balustrades en fer forgé. Un bâtiment principal. Trois rangées de fenêtres sans harmonie, bordées de blanc. Deux garde-corps devant des volets métalliques toujours clos. Les angles avec une peinture en trompe-l’œil, simple frise de rectangles blancs. A la base du mur, les pierres noires apparaissent. Au-dessus de la première fenêtre, perpendiculaire, un support métallique rouillé soutenant quatre isolateurs en verre. Plus aucun fil électrique bien sûr. Le rez-de-chaussée est une immense cave qu’on atteint par une entrée sous la terrasse. Sur la droite, un curieux bâtiment mitoyen avec une poutrelle métallique qui porte une dalle, une pièce avec une fenêtre close. Au-dessous, un espace conquis dans la maison. Une cavité avec quatre portes minuscules et mystérieuses dont une s’ouvre sur le torrent qui dégringole sous la baraque et sous la route. A gauche, le croisement avec la falaise qui s’effrite, les ardoises qui s’érodent. De la roche sédimentaire noirâtre dans laquelle des arbustes et des bouleaux s’enracinent tant bien que mal. Et les bagnoles qui déboulent et qui filent à toute blinde. Celles aussi qui s’engagent imprudemment.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 juin 2018.
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