Aurélie Balay | Baiville-sur-Mer

« construire une ville avec des mots », les contributions

Entre deux âges, elle élève deux enfants, enseigne, écrit, lit, va au théâtre, nage. Entre deux lieux, pour elle c’est Paris – banlieue. Quoique. La Bretagne aussi, au soleil de préférence, mais elle ne hait pas la pluie -– elle est bretonne. Elle vit dans un immeuble, et passe plutôt sa vie en ville. Pas de blog, pas de page, de compte ou de chaîne, pas d’éditeur, elle cherche un espace, entre deux chaises, entre deux lignes. Un interstice. Elle a toujours tendance à l’entre-deux.
proposition n° 1

Il y a désormais un interphone pour entrer dans l’immeuble. Après quelques minutes passées seule à attendre dans cette longue rue qui descend vers la sortie de la ville, et plus loin, la mer, à regarder la perspective que dessine l’enfilement des immeubles, le cinéma, la librairie, un rond-point au bout, un homme s’arrête devant la porte, sort son badge, déclenche l’ouverture et lui permet d’entrer. Le rez-de-chaussée est toujours sombre, et elle retrouve à l’identique l’escalier de bois encadré de murs blancs qui s’enroule jusqu’au troisième étage sans ascenseur. La fenêtre à chaque palier lui rappelle le charme qu’elle avait trouvé à l’endroit, la lumière caressant le parquet, la rambarde en fer forgé, les deux appartements à chaque étage. C’était l’idée qu’elle se faisait d’un appartement de jeunesse, en haut d’un escalier étroit, sous les combles, des fleurs aux fenêtres ouvertes au printemps, et la promesse de longues heures de lecture sous ce qu’on ne nommait déjà plus vasistas, mais Velux. L’absence d’ascenseur, loin d’être un désagrément, était un atout supplémentaire, désuet, et complétait avec perfection l’impression d’ensemble de devenir une femme libre, qui gagnerait un salaire et pourrait consacrer son temps à l’étude et la rêverie. Une madame Bovary des temps modernes.

proposition n° 2

Le store du Velux s’ouvre sur le ciel comme une porte dérobée. Le rectangle bleu passe au gris, au blanc, puis au noir, au rose, à l’orangé, il est le lieu de tous les possibles. Sous le ciel, des toits de zinc rivalisent avec l’immeuble, ils arborent des cheminées en nombre et n’ont pas honte de leur nudité sous la lumière crue, les mouettes les chahutent, mais ce sont les trois clochers qui dominent, à droite, devant et à gauche, plus bas. Tout en bas, sous trois étages, la rue descend dans le silence.

proposition n° 3

Derrière, en contrebas, une fenêtre fait face au Velux, fenêtre de couloir rarement visitée. Elle s’ouvre quand on regarde en bas, sur une cour intérieure suffisamment grande pour y entreposer les poubelles, bacs sur roulettes faciles à sortir ensuite sur la rue, mais bien trop petite pour accueillir une table, des chaises, ou des jeux d’enfants. En face, c’est le haut du mur de l’immeuble adjacent, troué d’une fenêtre symétrique, et marqué de traces de pluie en longues cicatrices, sous le toit de zinc. Il faut lever la tête pour voir le ciel. Le soleil d’été entre dans l’escalier une partie de la journée, celui d’hiver ne parvient pas à se hisser jusque-là et l’ensemble donne dans la lumière crue du jour, une impression d’abandon.

proposition n° 4

Les cloches des trois églises sonnent chaque jour, parfois au même moment, mais c’est celle du haut de la rue qui sonne le plus fort : elle s’impose sur une place dégagée comme un appel au vent, flanquée d’un jardin public face auquel la rue principale s’efface, comme si les immeubles du centre-ville s’inclinaient devant la vue surplombante qu’on a du jardin sur la baie. C’est le sable qui s’étale à perte de vue quand la mer est basse, c’est la campagne avant, autour, c’est là que meurt la ville, sur cette esplanade déserte, après le rond-point devant l’église Notre-Dame-des-Champs. La rue est montée jusque-là, comme pour se jeter dans l’espace offert par ce promontoire et du rond-point devant l’église partent d’autres rues, sur les côtés de la rue principale, dans lesquelles on devine d’autres immeubles d’abord, quelques maisons, et puis de moins en moins, et après, les champs. Mais au-delà de l’église, derrière l’église qu’il faut contourner, c’est vers la mer qu’on se dirige, c’est vers le sable, il suffit de s’asseoir sur le banc public scellé dans le jardin pour l’éprouver, il suffit de sentir le vent qui souffle sur la place et qu’on ne sentait pas dans la ville en contrebas.

proposition n° 4

La rue principale cache à plusieurs endroits des ruelles perpendiculaires qu’on ne découvre qu’en arrivant à leur hauteur. Dans l’une d’elles, les pavés remplacent le bitume, les voitures peinent à se frayer un chemin le long des trottoirs d’un seul coup resserrés, et le piéton-équilibriste avance le long des murs d’immeubles grégaires. A l’intersection du passage avec une autre ruelle, une devanture bleu électrique brise l’harmonie grise de l’ensemble et, si l’on n’y prend garde, fait buter le pied sur l’étroite marche de granit marquant l’entrée de la boutique. Les yeux arrêtés devant la porte saisissent la poignée, sa porcelaine est retenue au bout par une vis de métal doré, dont l’écrou forme une fleur, et de l’autre côté par le coude de la tige de métal qui permet d’ouvrir la porte. Cette porcelaine polie par les mains des visiteurs, épouse comme un gant la paume inconnue qui prend alors la précaution de la relâcher avec douceur, sentant le jeu entre la tige de métal froid et le cylindre ergonomique de la porcelaine qui pourrait tourner un peu sous le coup d’une brutalité excessive. C’est quand elle se relâche, lorsqu’elle remonte vers sa position, qu’on entend alors le bruit du ressort en même temps que l’entrechoc léger du métal et de la porcelaine, suivi de près par le carillon d’entrée suspendu devant le cadre de la porte. Cette boutique est improbable dans une petite ville de province, tellement spécialisée qu’on s’interroge sur l’identité de ses clients : c’est une carterie.

proposition n° 6

En arrivant au rond-point qui fait face à l’église, on peut choisir différentes directions pour explorer la ville, ou au contraire, la quitter, on peut descendre vers l’école Sainte-Bernadette ou le lycée Émile-Zola, on peut même choisir le collège Challemel-Lacour, les trois sont accessibles depuis ce rond-point qui se tient comme en surplomb de Baiville-sur-mer. La piscine Alphonse Daudet est à la sortie Est de la ville, n’offrant aux nageurs qu’une vue un peu morne sur le parking, là où le stade saint-Lunaire laisse deviner aux spectateurs des plus hauts gradins le miroitement du soleil sur les vagues à marée haute. Par temps gris, l’écume se confond avec le ciel, et c’est comme si la campagne était brumeuse, seul le cri des mouettes rappelle alors la proximité avec la mer. Si on choisit la dernière à gauche sur le rond-point, on se dirige vers le village de Cocey, enfoncé dans les terres, nom augurant d’un cheminement vers ce qu’on pourrait appeler vulgairement « le trou du cul du monde ».

proposition n° 7

La maison qui surplombait la mer n’était sûrement pas sur le chemin de Cocey. Pour y accéder, il fallait certes s’éloigner du centre, mais il fallait surtout aller vers la mer, tourner le dos à la campagne, la laisser derrière pour s’approcher du scintillement des vagues à l’horizon et comme se frayer un chemin à travers la végétation. Elle était cachée de telle sorte qu’on ne pouvait deviner depuis la route qu’il y avait là une maison habitée, entourée de fougères et de chênes, étonnamment lumineuse dans cette profusion végétale. C’était il y a bientôt vingt ans, une construction moderne, de celle qui privilégiait désormais les baies vitrées, qui favorisaient l’entrée de la lumière dans les habitations, il fallait en finir avec les petits carreaux et les murs épais, c’était une maison ouverte sur la mer en contrebas, au loin, comme sur une falaise introuvable et dont on aurait oublié le chemin. A l’intérieur s’étalaient dans le salon des fauteuils de cuir poli aux larges accoudoirs de bois, un canapé de velours, sur lequel étaient jetés quelques coussins, un tissu aux motifs géométriques beiges et bruns, un peu rouges peut-être, des objets exotiques racontant une vie africaine comme en retraite à Baiville, des masques du Bénin et des totems d’ébène, une porte massive du pays Dogon, sculptée de milliers de visages, de signes indéchiffrables dont on imaginait le voyage depuis le Mali, au fond d’une soute, emballée comme un trésor pour la préserver intacte, pour qu’elle arrive là, dans ce salon, contre le mur d’entrée, le mur blanc qui fait face à la mer. La décoration néo-coloniale se devait d’être racontée : chaque objet avait son histoire et même les plantes vertes s’assortissaient à l’ensemble, au tabouret inconfortable et à la table de bois brut, aux statuettes, aux tentures colorées, chaque chose était racontée autour des verres de vin, de mousseux désaltérant dans le soleil de fin de journée, idéal pour prendre l’apéritif.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 24 juin 2018.
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