Ista Pouss | Mon cher frère...

« construire une ville avec des mots« , les contributions

Mon blog Les dérives de rue, avec le Fantastique Dictionnaire. Sur Twitter et sur Facebook. Habite Saint-Étienne voilà je crois que c’est tout si j’ai oublié quelque chose dites-moi.
proposition n° 1

Comment te dire ? Viens. Quel est le trouble qui m’a plongé, qui m’enferme, me noie ? Te le dire, tout de suite, oui. Ces mots effarants : Père est revenu. Je doutais, je sais comme toi qu’il est mort et sec depuis dix ans. En ces dix ans, libérés de sa présence nous avons construit une nouvelle ville éloignée peut-être de ses rêves et de ses projets lui qui était le maire de la ville ancienne mais nous avons fait selon ce que nous croyons bon et que lui aurait cru mauvais, comprends-tu ? Oui. Nous nous sommes fait un nom et une richesse comme entrepreneurs. Je veux dire, qu’est-ce qui lui plaira dans cette nouvelle ville, rien. Il vomirait en voyant cette modernité. Il ne voit que les destructions je sais. Tu sais qu’il était amoureux, amoureux de la ville. Politique certainement, possessif amoureux maladif de sa ville, oui, oui. Et nos interventions immobilières qui nous a rendu riche et puissant depuis sa mort ou depuis que nous croyons sa mort nous a rendu riches et importants. Il a déjà commencé à nuire par sa colère, à nous porter du mal depuis la où il revient. La société de nettoyage du centre d’affaire semble prise de folie, les sociétés s’en vont, choquées par les immondices qu’elles découvrent chaque matin. Les immeubles d’habitations sont désertés, occupés par des dealers commandés par un fantôme haineux : Père, on le reconnaît par les descriptions de ceux qui l’ont aperçu ; par la peur il construit une mafia intouchable, participant aux trafics les plus horribles. Reviens, toi aussi cher Frère, bien vivant, de nous deux, tu étais le préféré, c’est toi que Père aimait emmener au parc de jeu lorsque nous étions enfants, je le dis sans rancune aujourd’hui, sois en sûr. Aujourd’hui j’ai peur, il faut que tu viennes.

proposition n° 1

Mon très cher frère,

Deux colonnes entourent la voie. La perspective se poursuit. Elle dégage jusqu’à l’horizon. Les colonnes dominent les immeubles derrière, à part l’hôtel Majeur coté gauche, qui porte le nom de notre ville, et à part la tour de télécommunication coté droit, couronnées par son restaurant tournant à son sommet. Une rocade passe sous la voie, devant les colonnes. L’une des colonnes est légèrement penchée, par un « geste architectural ». Autour des colonnes partent des rampes en étoile. Il y a des escalators, des télésièges, des tapis roulants par multitude, vers toutes les directions de la ville dans une circulation apaisée. Derrière commencent les parcelles de logement dans un cadastre régulier. Les horizontales des immeubles d’habitation rythmées par les verticales des ascenseurs balancent harmonieusement l’aplomb des colonnes. Derrière on repère le centre ville par un rehaut des bâtiments et une coloration générale plus chaude. Les lignes sont plus désordonnées, plus folles, plus vives, de façon volontaire. Une fumée diffuse enveloppe le centre d’un halo lumineux. Devant, les deux colonnes sont végétalisées, à leur sommet, chacune lance un formidable jet d’eau humide qui retombe en bruine aux infinies ondulations qui se lovent dans des arcs-en-ciels jouant avec le soleil. Au pied de ces colonnes des arbres toujours luxuriants arrosés en permanence par les jets d’eau hébergent une myriade d’oiseaux. Sur tous les bâtiments pointent des antennes, dont partent des flashs colorés. Dans un ciel toujours bleu croisent des aérostats. Et sur la gauche de la ville une gigantesque baie sablonneuse, bordée d’immeubles blancs, promet des vacances éternelles.

Bien à toi.

proposition n° 3

Mon cher frère,

Derrière notre maquette ?... Derrière moi ?… Je vois la porte de sortie du bureau, sans plus, par laquelle nous sommes entrés tant de fois retrouver Père. Et par delà cette porte la grande baie vitrée qui donne sur la ville, qui donne la ville, ce paysage qui nous est si familier. Le morceau de la place Maréchal Foch, avec un bout du restaurant rapide, l’extrémité du jardin public, et la portion de la rue pavée (pavés touristiques). Il y a souvent une voiture garée, même si c’est interdit. On aperçoit une autre porte, la porte d’entrée d’un immeuble ancien, où habite une petite vieille, qui souvent s’installe à regarder les passants, tantôt derrière sa fenêtre, croyant être invisible, tantôt sur le trottoir quand le temps est beau. Aujourd’hui, à l’heure où je t’écris, quand je me retourne, je peux la voir, toujours la même, sur sa chaise, au pied de son immeuble, car en cette fin d’après-midi il fait encore chaud et doux.

Bien à toi.

proposition n° 4

Mon cher frère,

Si je veux partir ? Aussitôt une culpabilité, un reproche silencieux, une morale, l’image du lion, du lion de la statue qu’il y avait jadis sur la place à coté de notre maison pour commémorer une guerre et qui a été enlevée pour trop de connotations colonialistes. Mais si je veux rester, aussitôt l’ombre de Père m’ordonne d’agir sans être jamais satisfaite et je ne retrouve le repos qu’à l’ombre des terrains vagues de notre ville, en dehors mais dedans, au bout d’un labyrinthe de chemins fuyants, après avoir franchi des murs écroulés. Après la mort de Père nous avons fait entrer le modernisme dans notre ville pourtant ces zones existent toujours, heureusement avouerais-je, habitées aujourd’hui par les sans papiers, des femmes folles ou des vieux sans âge, non plus les oiseaux ni des grenouilles. Le point le plus éloigné que je puisse atteindre est la rivière de « Furètepapillon », là où elle passe sous la ville, où elle entre dans une canalisation de béton, pour ressortir quelques kilomètres plus loin et entrer dans la station d’épuration. Tout est clair et propre dans notre ville ; c’est ce que Père, lorsqu’il était premier magistrat, nous a enseigné.

Bien à toi.

proposition n° 4

Mon cher frère,

Autour de la Grande Fontaine il y a un bassin en marbre précieux qui fait cercle et autour encore une dalle faite d’un calcaire riche et dur venu à grand prix d’Italie et où les gens de notre ville peuvent en toute quiétude se promener avec autour d’eux les jardins municipaux à la française puis des restaurants chics mâtinés de quelques gargotes et quelques ruelles où vivent des artistes soit subventionnés soit retraités. Sur le bord du calcaire d’Italie avant les jardins à la française, il y a comme un espèce de bord de trottoir en pierre de grès. Ces pierres de bord de trottoir sont polies comme un miroir, mais, sur l’une d’elle, au moment de la construction, un ouvrier, plutôt indélicat, y avait gravé un graffiti : une tête de vache. C’était un goût douteux. Personne ne sait qui l’a fait, et aux inspections de chantier on ne s’en est pas aperçu. De toutes façons, tu sais toutes ces choses, enfants nous allions jouer aux billes à coté de « la vache », je ne sais pas pourquoi je te dis cela, sans doute pour me donner une contenance. Et je sais que Père allait, lui aussi, seul, près de cette vache, non pas pour jouer aux billes, mais pour penser, méditer peut-être, à cet ouvrier. La vache était vite gravée, ce n’était pas un travail bien fait. Un inconnu, un individu, une personne, qui avait participé à la construction de notre ville si magnifique, avait eu, je ne sais pas ce qu’il faut dire ?… l’audace, la bravade, l’inélégance, du clin d’oeil d’un animal ? Un animal domestique, un humain domestique, qui avait su échapper aux contrôles ? Je ne sais pas ce que Père pensait de cet ouvrier, je me demande… je ne n’ose savoir à quoi il pensait. La pierre était parcourue de quelques veinules, et avec la gravure de la vache cela donnait l’impression d’une rencontre entre la vie et la masse. Mais toi, tu l’as su, qui était cet ouvrier. Je le sais. Après l’époque où l’on jouait aux billes, ton regard a changé. Tu regardais cette vache de façon différente, comme si tu étais en connivence. Je t’ai même vu caresser son creux. Il faudra, un jour, que tu avoues. Notre Père avait ses faiblesses, qu’il a surmontées à sa façon, c’est une chose. Mais si jamais il revenait, comme je… ai peur ? Je le sais, aussi, il revient. Réfléchis-y.

Bien à toi.

proposition n° 6

Mon cher frère,

Ce jour, j’ai reçu par la poste une lettre. Cette lettre contenait des noms de rue, des noms de magasins, des noms que l’on trouve ou qui ressemble à des noms que l’on voit dans les villes, une ville comme la nôtre. C’est l’écriture de notre Père. C’est la preuve que j’attendais montrant qu’il est revenu de la mort. Et par ces noms je devine combien son esprit a été dérangé : il a abîmé tous les noms. Par exemple, la « rue des azazias », qui est évidemment l’ancienne rue des acacias, que à l’occasion les grands travaux de rénovation nous avons renommée en Avenue du Rectangle. Et la « rue des blochards », ancienne rue des clochards, que nous avons renommée en Avenue du Pentagone. Et l’avenue Grontale, l’épicerie Mouhachslok, la boulangerie Tâbolour-Mean, Halimane, Noardone, Fjow ou Sidabèle, tous des noms déformés dont tu retrouveras facilement l’original dans tes souvenirs. Est-ce que Père a perdu la raison en mourant, en écornant systématiquement les anciens noms ? Ou bien la mort n’est-elle qu’une déviation de la vie ? Qu’en penses-tu ?

Bien à toi.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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