Ista Pouss | Mon cher frère...

« construire une ville avec des mots« , les contributions

Mon blog Les dérives de rue, avec le Fantastique Dictionnaire. Sur Twitter et sur Facebook. Habite Saint-Étienne voilà je crois que c’est tout si j’ai oublié quelque chose dites-moi.
proposition n° 1

Comment te dire ? Viens. Quel est le trouble qui m’a plongé, qui m’enferme, me noie ? Te le dire, tout de suite, oui. Ces mots effarants : Père est revenu. Je doutais, je sais comme toi qu’il est mort et sec depuis dix ans. En ces dix ans, libérés de sa présence nous avons construit une nouvelle ville éloignée peut-être de ses rêves et de ses projets lui qui était le maire de la ville ancienne mais nous avons fait selon ce que nous croyons bon et que lui aurait cru mauvais, comprends-tu ? Oui. Nous nous sommes fait un nom et une richesse comme entrepreneurs. Je veux dire, qu’est-ce qui lui plaira dans cette nouvelle ville, rien. Il vomirait en voyant cette modernité. Il ne voit que les destructions je sais. Tu sais qu’il était amoureux, amoureux de la ville. Politique certainement, possessif amoureux maladif de sa ville, oui, oui. Et nos interventions immobilières qui nous a rendu riche et puissant depuis sa mort ou depuis que nous croyons sa mort nous a rendu riches et importants. Il a déjà commencé à nuire par sa colère, à nous porter du mal depuis la où il revient. La société de nettoyage du centre d’affaire semble prise de folie, les sociétés s’en vont, choquées par les immondices qu’elles découvrent chaque matin. Les immeubles d’habitations sont désertés, occupés par des dealers commandés par un fantôme haineux : Père, on le reconnaît par les descriptions de ceux qui l’ont aperçu ; par la peur il construit une mafia intouchable, participant aux trafics les plus horribles. Reviens, toi aussi cher Frère, bien vivant, de nous deux, tu étais le préféré, c’est toi que Père aimait emmener au parc de jeu lorsque nous étions enfants, je le dis sans rancune aujourd’hui, sois en sûr. Aujourd’hui j’ai peur, il faut que tu viennes.

proposition n° 1

Mon très cher frère,

Deux colonnes entourent la voie. La perspective se poursuit. Elle dégage jusqu’à l’horizon. Les colonnes dominent les immeubles derrière, à part l’hôtel Majeur coté gauche, qui porte le nom de notre ville, et à part la tour de télécommunication coté droit, couronnées par son restaurant tournant à son sommet. Une rocade passe sous la voie, devant les colonnes. L’une des colonnes est légèrement penchée, par un « geste architectural ». Autour des colonnes partent des rampes en étoile. Il y a des escalators, des télésièges, des tapis roulants par multitude, vers toutes les directions de la ville dans une circulation apaisée. Derrière commencent les parcelles de logement dans un cadastre régulier. Les horizontales des immeubles d’habitation rythmées par les verticales des ascenseurs balancent harmonieusement l’aplomb des colonnes. Derrière on repère le centre ville par un rehaut des bâtiments et une coloration générale plus chaude. Les lignes sont plus désordonnées, plus folles, plus vives, de façon volontaire. Une fumée diffuse enveloppe le centre d’un halo lumineux. Devant, les deux colonnes sont végétalisées, à leur sommet, chacune lance un formidable jet d’eau humide qui retombe en bruine aux infinies ondulations qui se lovent dans des arcs-en-ciels jouant avec le soleil. Au pied de ces colonnes des arbres toujours luxuriants arrosés en permanence par les jets d’eau hébergent une myriade d’oiseaux. Sur tous les bâtiments pointent des antennes, dont partent des flashs colorés. Dans un ciel toujours bleu croisent des aérostats. Et sur la gauche de la ville une gigantesque baie sablonneuse, bordée d’immeubles blancs, promet des vacances éternelles.

Bien à toi.

proposition n° 3

Mon cher frère,

Derrière notre maquette ?... Derrière moi ?… Je vois la porte de sortie du bureau, sans plus, par laquelle nous sommes entrés tant de fois retrouver Père. Et par delà cette porte la grande baie vitrée qui donne sur la ville, qui donne la ville, ce paysage qui nous est si familier. Le morceau de la place Maréchal Foch, avec un bout du restaurant rapide, l’extrémité du jardin public, et la portion de la rue pavée (pavés touristiques). Il y a souvent une voiture garée, même si c’est interdit. On aperçoit une autre porte, la porte d’entrée d’un immeuble ancien, où habite une petite vieille, qui souvent s’installe à regarder les passants, tantôt derrière sa fenêtre, croyant être invisible, tantôt sur le trottoir quand le temps est beau. Aujourd’hui, à l’heure où je t’écris, quand je me retourne, je peux la voir, toujours la même, sur sa chaise, au pied de son immeuble, car en cette fin d’après-midi il fait encore chaud et doux.

Bien à toi.

proposition n° 4

Mon cher frère,

Si je veux partir ? Aussitôt une culpabilité, un reproche silencieux, une morale, l’image du lion, du lion de la statue qu’il y avait jadis sur la place à coté de notre maison pour commémorer une guerre et qui a été enlevée pour trop de connotations colonialistes. Mais si je veux rester, aussitôt l’ombre de Père m’ordonne d’agir sans être jamais satisfaite et je ne retrouve le repos qu’à l’ombre des terrains vagues de notre ville, en dehors mais dedans, au bout d’un labyrinthe de chemins fuyants, après avoir franchi des murs écroulés. Après la mort de Père nous avons fait entrer le modernisme dans notre ville pourtant ces zones existent toujours, heureusement avouerais-je, habitées aujourd’hui par les sans papiers, des femmes folles ou des vieux sans âge, non plus les oiseaux ni des grenouilles. Le point le plus éloigné que je puisse atteindre est la rivière de « Furètepapillon », là où elle passe sous la ville, où elle entre dans une canalisation de béton, pour ressortir quelques kilomètres plus loin et entrer dans la station d’épuration. Tout est clair et propre dans notre ville ; c’est ce que Père, lorsqu’il était premier magistrat, nous a enseigné.

Bien à toi.

proposition n° 4

Mon cher frère,

Autour de la Grande Fontaine il y a un bassin en marbre précieux qui fait cercle et autour encore une dalle faite d’un calcaire riche et dur venu à grand prix d’Italie et où les gens de notre ville peuvent en toute quiétude se promener avec autour d’eux les jardins municipaux à la française puis des restaurants chics mâtinés de quelques gargotes et quelques ruelles où vivent des artistes soit subventionnés soit retraités. Sur le bord du calcaire d’Italie avant les jardins à la française, il y a comme un espèce de bord de trottoir en pierre de grès. Ces pierres de bord de trottoir sont polies comme un miroir, mais, sur l’une d’elle, au moment de la construction, un ouvrier, plutôt indélicat, y avait gravé un graffiti : une tête de vache. C’était un goût douteux. Personne ne sait qui l’a fait, et aux inspections de chantier on ne s’en est pas aperçu. De toutes façons, tu sais toutes ces choses, enfants nous allions jouer aux billes à coté de « la vache », je ne sais pas pourquoi je te dis cela, sans doute pour me donner une contenance. Et je sais que Père allait, lui aussi, seul, près de cette vache, non pas pour jouer aux billes, mais pour penser, méditer peut-être, à cet ouvrier. La vache était vite gravée, ce n’était pas un travail bien fait. Un inconnu, un individu, une personne, qui avait participé à la construction de notre ville si magnifique, avait eu, je ne sais pas ce qu’il faut dire ?… l’audace, la bravade, l’inélégance, du clin d’oeil d’un animal ? Un animal domestique, un humain domestique, qui avait su échapper aux contrôles ? Je ne sais pas ce que Père pensait de cet ouvrier, je me demande… je ne n’ose savoir à quoi il pensait. La pierre était parcourue de quelques veinules, et avec la gravure de la vache cela donnait l’impression d’une rencontre entre la vie et la masse. Mais toi, tu l’as su, qui était cet ouvrier. Je le sais. Après l’époque où l’on jouait aux billes, ton regard a changé. Tu regardais cette vache de façon différente, comme si tu étais en connivence. Je t’ai même vu caresser son creux. Il faudra, un jour, que tu avoues. Notre Père avait ses faiblesses, qu’il a surmontées à sa façon, c’est une chose. Mais si jamais il revenait, comme je… ai peur ? Je le sais, aussi, il revient. Réfléchis-y.

Bien à toi.

proposition n° 6

Mon cher frère,

Ce jour, j’ai reçu par la poste une lettre. Cette lettre contenait des noms de rue, des noms de magasins, des noms que l’on trouve ou qui ressemble à des noms que l’on voit dans les villes, une ville comme la nôtre. C’est l’écriture de notre Père. C’est la preuve que j’attendais montrant qu’il est revenu de la mort. Et par ces noms je devine combien son esprit a été dérangé : il a abîmé tous les noms. Par exemple, la « rue des azazias », qui est évidemment l’ancienne rue des acacias, que à l’occasion les grands travaux de rénovation nous avons renommée en Avenue du Rectangle. Et la « rue des blochards », ancienne rue des clochards, que nous avons renommée en Avenue du Pentagone. Et l’avenue Grontale, l’épicerie Mouhachslok, la boulangerie Tâbolour-Mean, Halimane, Noardone, Fjow ou Sidabèle, tous des noms déformés dont tu retrouveras facilement l’original dans tes souvenirs. Est-ce que Père a perdu la raison en mourant, en écornant systématiquement les anciens noms ? Ou bien la mort n’est-elle qu’une déviation de la vie ? Qu’en penses-tu ?

Bien à toi.

proposition n° 7

Mon cher frère,

Au secours, je ne sais plus. Tu sais que j’ai vu notre Père vivant dans la ville, vraiment vivant, ou quelques fois par ses fantômes. Moi qui n’écrit jamais, je t’écris une lettre par jour depuis. Dans une grande confusion, j’ai voulu me rendre au cimetière… je ne suis pas arrivé à retrouver ce cimetière ! Je ne sais plus. Notre Père mort, nous l’avons enterré, comment oublier ces événements, ces choses ? Nous sommes partis de sa chambre, le cortège est allé à l’église, que j’ai bien retrouvée, puis toi et moi, avec d’autres, nous avons porté notre Père à sa dernière demeure. Ce n’était pas long, un petit bout de chemin dans la ville. Nous avons quitté l’église, le cimetière était au bout d’une petite rue, composée de petites maisons, avec des commerces sur la place de l’église au départ. La tombe était notre caveau familial, qui existe depuis presque un siècle, du moins je le croyais, je croyais que je le croyais. Mais je n’ai retrouvé que l’église, et les petits commerces sur la place. Ce que je croyais être la rue n’est plus qu’un jardin public avec des jeux pour enfants ? J’ai traversé ce parc en courant, il y a de grands arbres, des chemins fleuris, rien. J’ai couru autour, dans le quartier, il n’y a que des immeubles anciens et bourgeois. J’ai vu la rue Désiré Roman-Rilleul, la rue Alexandre Taleyran, la rue Frédéric Grandin. Où est notre Père ? Ai-je un Père ? J’ai couru vers le mur qui encercle le parc et j’ai sauté par dessus, bravant les interdits de propriétés privés. Il n’y avait que des petites pelouses avec des tables de jardins bourgeois, quelques végétations protégeant les petits immeubles. C’est à croire que ce cimetière n’a jamais existé, que notre Père n’a jamais été enterré, qu’il n’a jamais été mort ? Que réponds-tu ?

Bien à toi.

proposition n° 8

Mon cher frère,

Je crois que ça y est, j’ai trouvé le geste qui me libère du fantôme de Père : j’ai jeté mon parapluie. Oui je vais librement sous la pluie, je marche à coté des flaques et des ruisseaux comme si j’étais leur ami. Ce liquide glisse des toits, du sol et m’enchante. Je saute dans les flaques sur les terrasses, je caresse l’humide brillant sur les murs, je bois goulûment aux gouttières percées. Mes cheveux deviennent lourds, mes vêtements collent, je sens le froid qui présage ma métamorphose, ma mue sourd à l’abri des hangars, dort dans les flaques, se cache derrière un panneau. Mon exuvie est un abribus, une borne, un banc, un garage, un immeuble. Les morts-vivants, fussent-ils mon Père, ne peuvent rien contre moi larve, moi nymphe, mur, enseigne ou cheminée. La pluie me donne mille vies ; sortant de mon parapluie, je sors du carcan du père. Comme ville ma peau est ciment, mes yeux sont verres, mes muscles sont électricités, mon cerveau est fête. Toute goutte qui tombe sur le gris est frisson, repousse le mort en grillant sa tombe, quand il pleut je retrouve mon sang de canalisation.

Bien à toi.

proposition n° 9
proposition n° 10
proposition n° 11

Mon cher frère,

Tu ne réponds pas à mes lettres, je ne sais comment interpréter ton silence. Peut-être restes-tu dans l’expectative, laissant les choses s’arranger d’elles mêmes. Mais je ne vais pas insister. Viens voir, viens juger par toi-même. Par exemple fait un saut dans une banque de la ville. Ou, mieux, si tu ne veux pas être interpellé par un de tes amis directeurs, va dans une de ces petites salles, souvent attenantes aux banques, remplies d’automates de distribution de billets. Les gens n’y font qu’y passer, sans trop regarder, pressés qu’ils sont de retrouver du liquide, cet état ultime de la trésorerie, cet état où, enfin, l’argent se voit, prend réalité, pour, très vite, être glissé dans un portefeuille que l’on enfouit dans une poche. Un geste qui nous reste en survivance des paysans de jadis qui cachaient leurs économies dans quelque malle secrète. Quel meilleur endroit, que ces banques automatiques, pour évaluer concrètement si ce que je vois n’est qu’hallucination ? On dirait que les machines sont à disposition, si fiables qu’elles peuvent répondre. Elles ronronnent. Personne ne te regardera, chacun aura l’esprit occupé par son code, un objet de pudeur, en ces lieux. Quelques fois, ils soufflent un « mmm », un « ah », selon qu’ils voudraient… exprimer… dire… quelque chose, mais on ne voit que leur dos, tu ne verras que leur dos et eux, ils interpréteront ta présence comme une absence, détournant vite le regard car, en ces lieux, on ne passe que furtivement. Il y a une banque ainsi faite près du parking multimodal Pierre Mourguassier, en périphérie ouest de la ville, pratique pour toi. Il est un peu en retrait par rapport à l’arrêt du tram, juste après la pharmacie. Le matin, les cadres commerciaux y défilent, avant d’entrer en ville traiter leurs affaires. Les caméras de protection de ces lieux avaient leur console directement dans notre bureau, à une époque, tu te souviens ?… Mais ne t’inquiètes pas : depuis quelques temps, elles sont en panne, et impossible de les réparer. Bizarre. Un bon endroit, n’est-ce pas ? Réponds-moi.

Bien à toi.

proposition n° 12

Mon cher frère,

Je suis allé dans le local bancaire des distributeurs. L’un des mendiants. Il y a des mendiants, tu sais, devant, sur l’entrée. Mais l’un d’eux. Ils étalent leurs mômes et leur misère pour faire pitié. La pitié c’est un placement dans la rue. Dans le local c’est le code qui donne. Pourquoi le dire ? Tu le sais, le code, pardon. Mais l’un d’eux lui ressemble. C’est un vieux. Il a aussi des mômes, preuve que c’est pas les leurs : un vieux n’a pas de bébé. Ce vieux-ci portait bébé. Il est sans honneur, dans sa pisse, sans classe, sans société. Moi je plains les bébés. Pour aller dans les automates les gens les enjambaient. Moi je suis passé de l’autre coté de la voie, je ne voulais pas entrer, juste voir du dehors, je n’imaginais pas qu’il serait là, surtout comme ça. Par delà les reflets des vitres du dehors tu aperçois qui est dedans, mais les mendiants sont contraints de rester dehors. Heureusement j’étais de l’autre coté, le va-et-vient des bagnoles – excuse-moi de parler vulgairement, mais tout cela est tellement pauvre – me cachant de la banque. Mais je l’ai tout de suite vu, il m’a tout de suite vu. Tout de suite ils s’est désintéressé de ses sales mômes qu’il portait comme une maman pour me regarder. Ce ne sont pas les siens, je le jure, c’est encore une mise en scène de ces gens de rien. Mon air… ai-je l’air si riche, qu’un mendiant vieux – surtout lui, notre Père – me regarde moi à travers toute une rue ? Il est mort, on le sait, quelle est cette comédie ? Pourquoi s’abaisse-t-il ? Ce blanc, ce vieux, tenant ses petits endormis, sous ses rides, sous ses caillots de sang, sous ses poils de chiens comme cheveux, ses habits qui dorment au sous-sol des parkings… entouré des « offrandes » des passants, l’aumône : des barquettes de restauration rapide, des bonbons vichy, du schweppes, du whisky de Lidl, des viennoiseries… manquant leurs génuflexions, ceux qui sortaient des automates les enjambaient...

Bien à toi.

proposition n° 13
iframe width="560" height="315" src="https://www.youtube.com/embed/9DsFAknMk2I" frameborder="0" allow="autoplay ; encrypted-media" allowfullscreen>

Mon cher frère,

Il faut rester calme, je le dis. La preuve : je suis retourné devant la banque automatique et n’ai plus revu le vieux mendiant au bébé. Je suis resté en face toute la journée, plusieurs jours, attendant qu’il revienne ; les autres mendiants sont revenus, mais pas lui. Les voitures passaient, les passants passaient, le temps passait. Les mendiants stationnaient. Je voudrais rire, que je leur ferais payer le stationnement. Dans notre ville, tous ceux qui veulent s’arrêter doivent payer, pour s’asseoir, pour pisser, pour rien faire, alors pourquoi pas eux ? J’y ai pensé, au bout d’un moment, cela m’a fait rire. Devant eux, le trottoir était plat. J’étais étonné de cette pensée, de cela. Je ne savais pas si j’avais trouvé quelque chose de neuf ou si j’étais idiot. Je comparais ce trottoir à une surface d’eau. J’avais peur qu’on ne pouvait faire payer quelqu’un qui flottait sur l’eau ? Je disais en moi même qu’il renvoyait une lumière. J’avais envie d’aller voir, d’aller le toucher. Je ressentais la marche des gens qui marchaient dessus. Je ressentais leur poids, j’avais l’impression que quelque chose de léger venait arrêter leurs pieds juste à la surface. Un poisson ? Je pensais le trottoir parcouru de poissons, chacun suivant un promeneur. Puis j’ai effacé tout cela, reprenant mes esprits par un geste de la main. J’ai touché le trottoir à coté de moi, à mes pieds, le même trottoir que celui devant les mendiants. Au bout d’un moment je suis parti car il ne se passait rien. Notre père mort n’est plus revenu en mendiant. Le trottoir restait une surface dure incrusté de morceaux de chewing-gum. Je suis reparti, en marchant dessus, et mon passage ne provoquait aucune vaguelette à sa surface.

Bien à toi.

proposition n° 14

Mon cher frère,

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Tu crois que je ne t’ai pas vu, traîner incognito dans la ville ? Ah, vieux salaud, tu ne réponds pas à mes lettres, faisant le mort. Mais ta silhouette est reconnaissable entre toutes, traître. Même ta silhouette montre ton caractère fuyant. Hier, aux festivités de la chambre de commerce, entre les femmes à talon haut, tailleur seyant mais pas trop, les hommes qui, eux, pas comme toi, dégagent une autorité honnête, en équilibre au dessus de leur pantalon, le menton un peu relevé, les cheveux bien coiffés même si quelque boucle rebelle forme ici la Révolution, comment ne pas immédiatement repérer tes jambes courtes, ton cou écrasé, ton allure rondouillarde de noceur, tes oreilles traînantes, ton mépris des gens du service, ton sourire tourné vers les cercles des puissants ? Tu le fais avec discrétion, du moins la discrétion des courtisans, fumée presque invisible passant d’amis en amis. Mais je t’ai vu, alors que tu ne me dis rien, tu ne réponds pas à mes appels angoissés, tu vis ton angoisse en menteur, comme si tu étais au dessus des tourments. Moi, je la vis en conscience. Je t’ai vu dans la rue, roulant de ta rondeur, non marchant de tes pieds. Ai enfin le courage de parler, de vivre, de dire ta peur, notre peur, notre commune origine. D’avouer. Et on te verra moins raser les murs, comme cette nuit même dans les spots des revendeurs de came à Berlioz, à l’heure où chaque convive se love dans sa voiture pour repartir, toi, ton ombre court encore longtemps, poursuivie par la nuit et la culpabilité.

Bien à toi.

proposition n° 15

Mon cher frère,

Viens de recevoir une lettre de père mort… sais pas du tout comprends pas je le savais pas et le comprenais pas mais là la lettre est dans mes mains là je la touche je la vois et sens son odeur mais elle s’efface, c’est la seule chose « morbide » entre guillemets son encre s’efface je la recopie vite, oui j’ai plus mon smartphone avec lequel je pourrais faire une photo et je n’aurais plus de problèmes quelqu’un vient de me le voler les événements s’enchaînent, un jour on saura la réalité mais là l’urgence est de recopier la lettre voilà là tu vas prendre le long du mur tu vas faire trois pas, tu vas regarder… (déjà effacé)… rue Amélie Beaugrain tu feras … (déjà effacé)… sous le marronnier à coté de la poste prend du banc public et de la perspective que l’on a sur la vallée, tu faciliteras l’accès aux voitures pour le théâtre (déjà effacé) tu construiras une grande grande salle et tu développeras le sport, et surtout les sports mixtes comme (déjà effacé), fait une enquête pour savoir où jouent les enfant dans la ville et tu (déjà effacé) ces endroits là que penses-tu il dit aussi mais j’ai du mal à lire et retranscrire fait… jardin… immeuble… ça veut plus rien dire, il ne reste que des mots sans phrases je ne peux plus traduire, tu feras attention à cette boulangerie écrit-il mais quelle boulangerie, … les fontaines… les armoires électriques… panneaux publicitaires… feux rouges… des abris… tu feras... rond point… je ne peux plus traduire, et pourquoi dit-il tout ça, pourquoi, suis-je le maire de la ville, il me dit, il m’ordonne tu construiras un pont au dessus de l’autoroute urbain… ok, mais moi je… suis-je le maire ou est-ce que je fais de la politique et un mort ça fait pas de lettres je sais

Bien à toi.

proposition n° 16

Mon cher frère,

Lorsque tu étais petit et que ta mère et moi vivions d’amour, nous allions avec ton frère – aujourd’hui je prends sa place pour t’écrire – sur le boulevard des Marocains, cette allée somptueuse. À cette époque, déjà, tu accordais beaucoup d’importance à une voie parallèle, le canal d’Amazone – en fait, un autre boulevard – bien que tu n’y sois jamais allé : par définition des parallèles ne se rencontrent jamais, ce que croient les vivants. Tu n’y faisais pas attention, tu pensais pouvoir y aller, mais nous ne t’avons pas dit que tu ne pourrais jamais y aller, du moins pas de la façon habituelle, avec des pieds. Au moins tu étais sensible à l’agencement harmonieux de notre ville, à ses proportions parfaites. Tu ignorais que, comme un cristal peut tourner sans être modifié lui même grâce à ses jeux de reflets et de symétries, notre ville a la propriété de se plier et replier sans que son plan en mosaïque régulière change. Oui à chaque pli ou repli des centaines d’immeubles sont détruits, des rues sont effacées, des centaines d’expropriations donnent des drames et désespoirs irréparables. Heureusement dans cette ville les êtres eux-mêmes sont pliables et repliables, comme les perles d’un collier, les vagues de la mer, les motifs baroques, ou comme les animaux qu’on mène à l’abattoir, ou les pixels d’un écran plat. Moi-même, ton père, par un morphisme, bien que mort, j’ai pris, pour écrire cette lettre, possession de la volonté de ton frère. Cette loi, la loi de notre ville, s’impose à tous, inutile de fuir ou de te taire. Attention si tu te replie sur toi-même, tu ne feras que déclencher ce que tu crains. Inutile de fuir ; un trait au crayon sur une nappe bien dressée d’un restaurant mondain et toi aussi tu mourras.

Bien à toi.

proposition n° 17

Mon cher frère,

Lorsque tu étais petit avec moi, la maquette de notre ville, dans le salon de réception de nos amis chez nos parents, chez nous, était le lieu qui nous rassemblait. Te souviens-tu, toutefois, comment Père manipulait de petites figurines, qui étaient nos marionnettes. Notre père disait que c’était toi et moi. Il disait : voilà, toi (il me désignait en prenant une des poupées de chiffon, la faisant voltiger sur la maquette), toi, tu vas là, tu entreras ici, tu feras ça… je ne sais pas s’il y voyait du mal, mais je trouvais ces moments plutôt désagréables.

Et j’ai toujours la sourde impression qu’il prend ma place, qu’il télécommande ce que j’écris, qu’il envahit mes pensées : cela t’arrive-t-il, aussi ?

Aussi je n’ai jamais compris pourquoi il n’a jamais fait le cimetière dans cette maquette. Enfant, un jour j’avais commencé à le réaliser, j’avais préparé les plans, les volumes, même le statuaire. Je m’étais beaucoup amusé. Mais il a tout cassé. J’avais l’impression qu’il était fou. À la place du cimetière il y a toujours une surface plane et vide. Les amis qu’il invitait, pour meubler la conversation (… ils n’avaient pas assez de meubles chez eux, ces cons), disaient « Oh ! La mort est une surface plane et vide ! », et tout le monde riait, et notre père fronçait les sourcils.

Et tant que l’on parle des mauvais souvenirs -– en fait, seul le premier que j’ai cité me gène vraiment –- j’évoquerais le jour où le chat a pissé sur cette maquette. Instantanément la ville fut envahit du déluge puant, sorte d’horreur liquide et chaude tordant et amollissant massivement tout ce qu’il touche. Car il touche, horreur suprême, si je me mets à la place de la ville. On aurait cru les montres molles de Dali insultées par le gros membre du chat. Toute la ville collait la pisse, brûlait d’une puanteur inconcevable, les ponts submergés, les maisons noyées, les églises pliées.
Et toi ?... Ce jour là, où était ta marionnette ?

Bien à toi.

proposition n° 18

Mon cher frère,

« La vache était vite gravée, ce n’était pas un travail bien fait. »
« La vache était vite gravée, ce n’était pas un travail bien fait. »
gravée : gravée : pas : pas : bien : bien : gravée : gravée : vite : vite : vite : travail :
travail : ce : ce : ce : fait : fait : fait : ce : ce : fait : fait : fait : fait : fait : pas : pas : pas : n’ : n’ : n’ : vache : vache : vache : vite : vite : vite : vite : était : était : la : la : la : était : était : était : était : était : était.

Bien à toi.

proposition n° 19

Mon cher frère,

J’ai pris la maquette de notre ville. Je me suis assis à coté comme lorsque nous étions enfants. Comme, aujourd’hui, je suis un adulte, je ne me suis pas jeté tout de suite dessus, pressé de jouer. Je suis resté immobile, assis, à coté. J’ai médité. Il m’est venu une idée : y mettre des petits bonhommes. Notre maquette n’était qu’un travail d’architecte et n’était peuplée que de personnes standardisées, valorisantes. Alors j’ai construit des hommes, des femmes, dont le corps s’échappe un peu des normes – mais sans devenir des monstres, à quoi bon ?… un nez un peu long suffit à changer la face du monde, hé hé. Puis je me suis de nouveau assis, et j’ai de nouveau médité, et j’ai eu une nouvelle idée : fabriquer des petits ballons qui s’envolent, que toutes mes poupées lâcheraient au même moment ! Alors j’ai fabriqué des centaines de petits ballons, un travail de moine. Mes ballons volaient, mais ne dépassaient pas une taille de 2 cm. Et il a fallu que je fasse un mécanisme pour que toutes mes marionnettes lâchent leur ballon en même temps. Notre ville était habitée !... Là où je me suis vraiment éclaté c’est lors de la fabrication de ces ballons. Fabriquer, j’aime. « Éclaté » donne un effet transfert, j’étais comme un ballon trop longtemps prisonnier. Soudain l’air prisonnier en moi était libre. Ce travail répétitif me faisaient penser aux femmes qui tricotent un temps infini… j’étais dans un autre temps et je crois avoir accompli une œuvre simple, un amusement modeste. Il serait prétentieux de dire qu’il a été d’une richesse infinie et je ne le veux pas. Tout doit rester comme un ballon qu’on lance.

Bien à toi.

proposition n° 20

Mon cher frère,

Quelques fois je pense à notre maison vide. Je veux dire sans nous. Peut-être a-t-elle été louée à d’autres ou quand nous sommes partis en vacances. Et « nous » c’est quoi, d’abord ? Toi ?… je peux t’insulter, tu ne réponds pas. Père ?… il se balade comme un mort, c’est. Un mort. Je reste dehors, tremblant, ombre à coté de notre maison, dehors, je n’entre pas. Je n’imagine pas, j’ai, seule, une pensée, une angoisse, une plégie. Je n’entre. Qu’est-ce ? Je n’entre pas. Déjà on se moque : le natif de la maisonnée n’est plus chez lui, n’est plus, tout court. C’est une Bretagne sans bretons, une Corse sans corse, une France sans français, les « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » ont disparu de leur propre part. Mais la patrie ? Des errants, morts, une ville est ferme — usine pilotée de robots ? J’ai une pensée bloquée, un éblouissement. Ce n’est pas moi ou moi en personne personne. Personne personne heurte un table. Personne personne casse un verre. Il passe une porte mais en fait il est immobile, c’est la porte qui le passe. Tout est inversé : l’environ, bouge, lui, reste fixe. Le couloir se déroule autour de lui. Les tapisseries des murs s’écartent et s’enroulent autour de personne personne conscient, d’un évanouissement. La cheminée est pleine d’un feu qui n’a reçu aucune étincelle, la baignoire est pleine d’une eau qu’aucune rivière n’a bercée, les lits sont couverts de draps qu’aucune peau n’a touchés. Je reste dehors, personne personne seul s’est détaché et voit les odeurs. Les odeurs mouillent et reposent mon éblouissement. Oh ! Frère ! J’ai compris ! C’est toi ! je le découvre, oh ! Père ! C’est toi aussi et nous n’existons plus.

Bien à toi.

proposition n° 21

Mon cher frère,

Quelque chose est arrivé derrière moi qui m’a frappé la tête. La douleur me maintient penché, collé à ma feuille, devant « Mon cher frère », l’encre, la feuille, le papier. Le courbe du h ou le r de cher. Un hoquet me bouscule et me retrouve nez écrasé contre un classeur ma joue aplatie par un carton vert de classeur – j’étouffe je suis sous l’eau – une piscine ce vert entre par mon oreille l’eau croupie d’un étang me noie. Tout apparaît grossi énorme déplacé, mué, monstrueux, dans mon bureau. Pourquoi ai-je mal ? Le pot à stylo s’est retourné, est planté dans mon crâne, un crayon dur de charbon de bois, bois de chêne, chêne, me bloque la mâchoire. Les feutres me tirent la peau, me tordent les sourcils. J’ai un œil collé à des ciseaux. Un document est couvert de sang, des pages arrachées, froissées, rayées, fausses, menteuses, pleines de lignes brisées, de fautes d’orthographes, de grossièretés. Le bord de la couverture une feuille A4 photocopiée coupe comme une lame de rasoir, je me traîne à l’infini, pour m’éloigner. Je suis collé dessus. Je vois le tranchant. Je reçois un second coup sur la tête. Mon bureau, éclaboussé de sang, et je crois qu’un vieux rouleau de ruban adhésif sera ma dernière vision. Il a la couleur ciel bleu, il tourne, il tourne, son coeur blanc est beau, son rouleau argenté m’appelle, se fait cocon, qui tourne, qui tourne, vite, vite, frère.

Bien à toi.

proposition n° 22

Mon cher frère,

Ma première maquette c’était la cuisine de maman. « Plus tard, tu feras une ville », m’a-t-elle dit. Un garçon normal ferait des maquettes d’avion ou de voiture, je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai utilisé du carton. Des souris couraient partout. Je dis ça parce que de grandes réserves de carton se trouvaient dans la cave et qu’il y avait des souris dans la cave. C’étaient des grandes feuilles assez légères, pliables par simple pression de l’index et du pouce. Les souris ne mangeaient pas le carton. Je formais des cubes – à vrai dire des patatoïdes, ou des parallélépipèdes avec de la chance – les uns sur les autres. Et dans la cuisine j’avais de la confiture et des brioches. Et, je le dis timidement, maman. J’avais trouvé des couleurs, toute ma cuisine était brillante, plus que la grande. Le sol était couvert de mes découpages. Triangles, ronds, chutes de carton. J’apprenais à faire un angle droit en trois dimensions, j’apprenais où mettre de la colle, où plier. Plier ? Avec une règle, mon ongle, une caresse de ma main, un forme saisie de mes doigts. Ce que je n’ai pu faire, ce qui m’a dépassé ? C’est l’arrière du réfrigérateur. En le découvrant j’ai arrêté la maquette. Ces grilles, cette électronique, et j’ai même pu savoir d’où venait le bruit, ce grrooonn du réfrigérateur. Cet espace m’a fasciné. Mais je n’ai pu comprendre d’où venait le froid. Je regardais ces fils et tuyaux que j’imaginais parcourus de centaines de bestioles transportant des petits glaçons.

Bien à toi.

proposition n° 23

Mon cher frère,

Et entrer dans le prestige, notre prestige avec notre beau quartier de bureaux jaunes lumière, bleu brillant, bien en hauteur, pénétrants le ciel, couchants l’horizon, roulants le soleil et déplaçant les centrales, forçant les regards, jouant des noms.

Et un diadème, et une ceinture d’or. Pacotille ou sublime ? Qui s’approche perd. Qui s’approche de la dalle blanche, des matériaux nobles, des fenêtres mosaïques et des allées perspectives se perd.

Et autour l’innombrable. Regarde un brumeux, ondule la rue, par la myriade des choses une légère fumée ondule pour exprimer, androgyne, les espaces privés et publics, couverts, murés et marqués, fléchés, routés.

Et devant un pont sur le fleuve. Sur le pont coule un flot incessant. Alors que le fleuve est immobile, d’une ligne administrative il a été fixé. Sur le pont le flot est rouge et blanc. Coule le sang, coule le lait. Coule par traits, blancs, rouges. Un trait apparaît puis disparaît. Comme un éclair tracerait sa route dans un bowling. Chaque boule une cellule de conscience. Et chaque conscience une autre ville.

Et puis chaque soir un homme éteint la lampe. Il ferme la porte, reprend sa bagnole, devient un de ces éclairs blancs ou rouges peu importe ! Il arrive chez lui, les siens sont déjà couchés. De sa fenêtre close il voit en face un mur vieux crépi, une perspective baroque de fils emmêlés soutenus par des compteurs, qui comptent, qui comptent, qui comptent.

Bien à toi.

proposition n° 25

Mon cher frère,

Je suis ni frère ni père ni mère ni toi. Je sais que tu lis toutes mes lettres dans l’angoisse et la peur. Tu vas te cacher pour les lire dans une arrière cave pourrie d’un café pour ivrognes fêlés. C’est le « Crocodile Cacao ». Tu es si paralysé que tu ne sais pas formuler de questions alors comment pourrais-tu t’enfuir. La mort de maman c’est toi. La faillite de la rue Michelet c’est ta faute. Le scandale des égouts à l’amiante c’est à cause de tes dessous de table. Mais je suis comme un ascenseur qui monte et qui descend les étages silencieusement et enregistre tout ce qu’il entend et voit à son passage. L’ascenseur toujours disponible dont on a peur qu’il se bloque un jour. Ah ah oui je me bloquerai un jour au jour où tu l’attendras le moins. C’est toi qui a tué la louve qui nous allaitait. C’est toi la casse du vieux quartier du marché. C’est toi le meurtre du couvent des bonnes sœurs. La grève qui a paralysé la ville c’est toi. La victoire de l’extrême droite c’est toi. La réaffectation des emprunts de la ville a une société écran c’est toi. Mais je serai magnanime je te laisse une chance. Je disparaîtrai si à chaque carrefour tu prononces les articles de la loi juste. Que tu les dises à voix basse par ton coeur quand ton intelligence ne les connaît pas encore. Que par là tu interroges ton âme. Et alors mon ombre cessera de te hanter. Et alors les questions s’écriront dans ton intelligence et tu trouveras la voie, la rue, l’allée, le boulevard même et la ville te sourira.

Bien à toi.

proposition n° 26

Mon cher frère,

Tu as gagné, je réponds. Bas les armes : tu me ferais presque peur avec tes histoires. Oui, bien sûr, je vais au café le « Crocodile Cacao », et alors ?... Tout le monde le sait !… Mais non pas dans une « cave pourrie », qui n’existe pas. Et, pour ce qui est de dire que ce café ne serait fréquenté que par des « ivrognes fêlés », je te laisse à tes appréciations. Mais parlons clair. Je crois qu’il faudrait que tu prennes de la distance par rapport au traumatisme qu’a été, dans notre enfance, la coupure de notre jardin en deux par un mur, et que des magnétiseurs de toutes obédiences se plaisent à entretenir chez toi. Le propriétaire de notre maison était un promoteur immobilier, il aura voulu augmenter ses bénéfices. C’est dur, mais c’est comme ça. À l’époque nos parents n’étaient pas riches, à l’époque, ils n’étaient que locataires. Enfants, nous avons brutalement appris qu’il n’y avait pas que notre jardin, qu’il y avait aussi une ville, une vie, autour. Que nos parents n’étaient pas que nos parents, qu’ils étaient aussi « locataires ». Oh ! Tout cela, nous le savions un peu déjà, c’est vrai. Il n’était pas obligatoire que cela se concrétise par un mur, c’est vrai. Les lois, l’économie, les richesses, devraient être employées pour rassembler les personnes, non pour les séparer, c’est vrai. Tu n’as plus jamais eu confiance en ce qu’on appelle autorité, ni même en ce qu’on appelle plus simplement humain. La ville est devenue pour toi un agglomérat d’ivrognes fêlés, au mieux. C’est une opinion. Elle ne se justifie plus. Il y a bien d’autres drames. Le mur qui a coupé en deux le jardin de notre enfance ne faisait que vingt-cinq mètres de long avec pas même un mètre de hauteur. Symbole de la vie urbaine ? Peut-être. Mais symbole dont le signifiant est aisément contournable, pour un homme qui prend sa vie en main, sans s’éblouir de révélations stratosphériques.

Bien à toi.

proposition n° 27

Mon cher frère,

Quel trouble étrange de lire ta réponse. Il me semble être arrivé quelque part. C’est physique. C’est un tampon qui m’a frappé, ça a de la valeur et mieux : du poids. C’est une place. Oh ! Que dis-tu… je ne sais pas, je ne t’ai pas relu, tu es toujours le même… Concret, factuel, exigeant… Mais j’ai de nouveau senti l’air de notre ville, de notre maison, de notre famille. Le soleil qui tombe sur les arcades, les oiseaux qui traversent le boulevard, tout est toi, avec toi, chez toi. Je dis que je n’ai pas relu, mais en fait je t’ai relu mille fois, t’ai dévoré, redévoré, sous l’emprise d’une hypnose ; mes yeux étaient éblouis, mon cerveau déconnecté, mes oreilles sonnaient. La fenêtre brillait, l’arbre du jardin tonnait, le mur du jardin chantait, la maison du voisin sautillait. Tout m’était nouveau. Je suis sorti, puisque je me sentais arrivé, suis allé sur le canal du retournement, pourtant de sinistre mémoire, mais aujourd’hui c’est une si jolie promenade. Et encore tout m’était nouveau.

Bien à toi.

proposition n° 28

Mon cher frère,

En descendant la rue principale les magasins deviennent plus luxueux, plus vastes.

D’abord, les vitrines se colorent. Puis plus lumineuses. Au bout, plus originales, plus intéressantes. Mais certaines, dans la première partie de la rue, sont déjà étonnantes. Le connaisseur aime s’y attarder.

En descendant la rue principale les magasins deviennent aussi plus vastes. Pourtant, dans la partie finale, certains restent minuscules. Ils se glissent, ou se coincent, entre les géants. Certains sont de vrais bijoux, un éblouissement dans leur spécialité, des perles sur un collier. On croirait être au paradis, étonné, admiratif et charmé, que ce soit si beau dans un si petit espace.

Nous aimions parcourir cette rue et le spectacle de cet enrichissement, lorsque notre famille allait sa vie. Je me demande… je ne sais… j’écris, je tremble… serais-tu d’accord de nous retrouver, toi et moi, et que nous allions déambuler à nouveau cette avenue ? Pourquoi ne le faisons-nous plus ? Cet enrichissement, pourquoi est-il devenu un démon ? Pourquoi sommes-nous tombés ?

J’y vais de temps en temps, mais un poteau, un panneau, une pierre me gène, je prends une rue adjacente. J’ai un malaise, il faut me reposer à coté. À coté, la texture des trottoirs, la masse des murs, la joliesse des jardinets, la faconde des façades paraissent à ma solitude et à mes déceptions mieux vibrantes. Mais j’écris mal je crois qu’il faut que j’arrête.

J’accompagne des fois des connaissances et nous passons par hasard dans cette rue. La compagnie me donne une contenance, je deviens moi même comme un magasin. Mes amis croient que je suis un de ces riches vastes magasins du bout de la rue, cela m’amuse un peu, par devers moi. Nous jouons au chat et à la souris, ils me créditent de pouvoirs et de compétences, je leur rends leur entregent, nous nous promenons, ainsi, dans le monde. Je crois que je me trompe. Et quelques fois la nuit avec un gros stylo feutre je passe incognito et je marque des insanités sur toutes ces boutiques et boutiqueries. Oui ça me sort un peu. Ces mots sales sonnent de façon concrète. Je peux rire, c’est idiot.

Amusement d’adolescent ? Oui, c’est vrai c’est le temps où j’ai découvert la ville autrement qu’en maquette. Tu vois.

Bien à toi.

proposition n° 29

Mon cher frère,

Je me dis que nous pourrions nous rencontrer au restaurant « La Bonne Muse ». J’y suis allé, hier, pour voir. Il y avait un serveur très classe, les yeux toujours mi-clos, pour ne voir que ce qu’il faut voir. Il est calme, sérieux, convivial. Il m’a juré qu’il connaissait mon professeur d’italien de cinquième, un peu cocasse. Toujours portant une serviette blanche immaculée ; il devrait te plaire.
On peut se retrouver aussi au jardin public. Il fait beau temps en ce moment, c’est la belle saison. Il y a une vieille qui vient là tous les jours. Tous les jours elle choisit une place déjà occupée, prétextant que c’est celle dont elle a l’habitude, demande poliment à qui l’occupe de bien vouloir la lui céder, engage la conversation, et deux heures après elle papote toujours ! Les ombres se sont allongées dans le parc mais rien n’y fait ; des fois, la conversation dure jusqu’à la nuit. Et alors elle dit – toujours : « La nuit où nous allons enfin mourir », comme plaisanterie. Charmant. Elle t’amusera.
À ce propos – riras-tu ? J’ai croisé l’autre jour un type qui te ressemble. Il sortait de la Maison du Notariat. Il a commencé par prendre le trottoir de par la droite mais, après avoir regardé sa montre, se ravisant, il a rebroussé chemin pour repartir par la gauche. Il a traversé entre deux voitures sans attendre le feu, et s’est éloigné en gardant prestance. Peut-être, était-ce toi ?

Bien à toi.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 29 août 2018.
Cette page a reçu 639 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).