Claude Enuset | Revenir serait une claque

« construire une ville avec des mots », les contributions

Claude Enuset a une caravane, une cour, deux enfants et une barbe. Autodidacte en tout (même le quotidien) il s’essaie depuis le nombre d’années qui vous plaira à être parfois comédien, metteur en scène, auteur ou animateur d’ateliers d’écriture. Parfois ça marche pas mal, parfois il se plante. En fait, il gambade de l’un à l’autre suivant les occasions, les rencontres, les envies, les bifurcations, les accidents (surtout les accidents). On dit que c’est un nounours derrière une tête et un corps d’ours. Qui sait ? Son blog Sens dessus dessous, ou sur YouTube et Facebook.
proposition n° 1

Revenir serait malvenu, douloureux. Revenu pour cela, exactement pour cela. Pour la douleur qu’il y a à ne rien reconnaître. La pharmacie. Son comptoir n’a pas bougé. La pharmacienne serait morte. Elle était gentille. Elle sentait la pharmacie. Les boîtes de médicaments ont leurs sons quand on les retourne pour en chercher le prix. Revenir serait doux comme la peau des premières amoureuses. On pouvait s’embrasser dans le silence des rares voitures qui montaient l’avenue. Le sens de circulation a changé. S’il revenait, ce serait par masochisme. Il revînt parce que le garagiste était toujours au même endroit. Le fils du père et du grand-père, tous attachés à Citroën. Revenir est nécessaire. Chercher la maison du petit épicier. Elle était blonde l’épicière, comme une bigote trop permanentée, les yeux maquillés de trop de bleu. A lui, elle donnera des bonbons et obéira à son mari en tablier gris. Revenir serait se souvenir de l’aquarium dans le penthouse du propriétaire. Toujours trois garages. Le terrain d’à côté a été construit. La maison serait moche, pleine de pots de géraniums. Devant l’entrée de l’immeuble, ne pas oser entrer, regarder les sonnettes, la porte vitrée devant l’ascenseur rouge. L’ascenseur n’est plus rouge. Revenir serait une claque. Exactement pour cela. Revenir est déjà passé.

proposition n° 2

Le bâtiment fait l’angle de deux rues débouchant sur le rond-point qui en compte six, deux façades, une pour chaque rue, quoique la vraie façade, celle de la fameuse chambre du deuxième étage, comprend le hall d’entrée aux deux portes vitrées, si ce hall n’est pas éclairé impossible de voir plus loin que la deuxième porte vitrée, par contre voir le bloc des boîtes aux lettres entre les deux portes, bloc de bois brun, treize boîtes, douze locataires, un propriétaire en penthouse, beaucoup de brun partout, lambris, sans doute papier peint, rampe de l’escalier tournant dans la pénombre, deviner l’ascenseur à porte rouge, sol à petits carrelages noir et blanc, mosaïque pour les pieds, trois portes de garage blanches, le fameux garage du centre qui enferme la Ford Taunus verte, la colonne de petits carrés noirs qui ponctue l’entrée, colonne autour de laquelle il y a de quoi courir, se cacher, jouer, crier, juste avant la première porte vitrée, celle qui s’ouvre sans clé, ouverte aux visiteurs, laitier, poissonnier, assureur, policier, amis, famille, les châssis blancs simple vitrage de tous les appartements, six en façade avant, six en façade arrière, celui de la fenêtre de la fameuse chambre du deuxième étage est ouvert. Un enfant observe.

proposition n° 3

En pente, la rue t’envoie en bas vers un rond-point, en haut vers l’avenue où passe le tram. Vers le bas de cette pente, la vieille maison à côté de la moderne où tu laisseras naître tes émois avec M. dans le petit sas d’entrée. A l’époque, il n’y a pour toi que le vieux ou le moderne, les courbes aux fenêtres pour le vieux, les angles droits partout pour le moderne. Toi tu es encore jeune et ton regard va tomber sur la fenêtre du premier étage de cette vieille maison où habite ton pote aussi fils unique avec ses parents. La fenêtre n’est pas ouverte, la tenture n’est pas complètement fermée, une lumière jaunâtre baigne la pièce dont tu distingues, depuis ta fameuse fenêtre à toi, un fragment un fragment de lit un fragment de draps un fragment d’oreiller sur lequel est appuyé un fragment de corps qui bouge corps qui est secoué corps avec chevelure blonde qui est tenue par une main venue d’où tu ne vois pas visage qui grimace est secoué chevelure main peau fragments fesses cou secoués t’empêchant de reconnaître des visages mais tu les connais ces visages ce sont ceux des parents de ton pote fils unique dont tu fêtais l’anniversaire hier dans le salon sous la chambre nappée de lumière jaune

d’où tu es tu ne détournes pas la tête tu es secoué remué figé fasciné dégoûté

tu as 13 ans

proposition n° 4

C’est un voyage qu’il ne fera pas alors il le voit. En bas de l’avenue en pente, ce qu’il y a sur le rond-point, ce qu’il y avait, il l’a oublié, peut-être des arbres et de là viendrait cet amour incommensurable pour les arbres ou peut-être que ce rond-point était vide et qu’il pouvait le traverser sans risquer de se faire renverser

tu te souviens mon ange comme il y avait du silence entre chaque passage de voiture et comme on pouvait se courir derrière l’un l’autre même si maman disait soyez prudents ils roulent comme des fous, les fous des années 70 dans leur Simca ou Ford Escort ou j’y connais rien aux bagnoles

s’il avait traversé ce rond-point, il aurait couru vers le parc (oh quoi disons 500 mètres plus loin mais en marche arrière c’est casse-gueule)

c’est casse-gueule mon ange

le parc est pratiquement face à la maison de briques brunes qui sera son jardin d’enfant où le chat le griffera à la paupière, encore visible la trace sur la paupière, enfin moins maintenant que la paupière s’affaisse vers la vieillesse

toujours en arrière suivant cette même rue encore sur 500 mètres à vue d’œil (mais les distances d’adulte ne sont plus les distances d’enfant) il serait arrivé à un autre rond-point qui devait exister au temps des distances d’enfant aussi mais il n’allait jamais jusque là

il y va aujourd’hui, il fait des courses sur ce rond-point dans la grande surface bondée bigarrée de nationalités, le magasin le plus pourri de la chaîne lui a dit un vigile
depuis ce rond-point, il aurait pu découvrir l’avenue bordée d’arbres (toujours la recherche de l’arbre) et de maisons bourgeoises où il habitera dans les années 90 et le trouble aujourd’hui vient de ce que son fils qui a quitté la maison s’est installé dans l’appartement-même où il a habité et où ce fils a connu les premières années avec ses deux parents

cet éloignement mon ange et dans le temps et dans l’espace ne t’a pas fait revenir
on ne s’est pas défilé nous

le temps ne peut pas en dire autant

proposition n° 6

Evacuer les noms propres, garage Citroën, monsieur Lognoul le patron, avenue Giele, avenue Odon Warland, avenue de Jette, madame Ginion, Collège du Sacré-Cœur, madame Coquereaux, la piscine de Ganshoren, l’épicier monsieur Piret, le pédophile monsieur Piret, qu’est-ce qui peut te rester d’un nom propre quand il est salement porté.

Ne reste que madame Merlin, congolaise tannée, large comme un sourire de nounou, chaude comme un sourire de nounou congolaise, douce comme des bras ouverts de nounou congolaise tannée, grâcieuse comme un rire de nounou congolaise tannée par les années, bienveillante comme un regard de nounou congolaise tannée par les années et l’arthrose, madame Merlin, enchanteresse des après-midis à regarder la Piste aux étoiles, Roger Lanzac, les clowns Les Bario, Belle et Sébastien, les feuilletons noir et blanc.

Zorro, ce qu’on te doit. Et ton valet muet dont il arrive qu’on s’approprie le silence.
Madame Merlin. Madame Merlin. Madame Merlin.

Continue à enchanter ces souvenirs, madame Merlin, je t’en prie, ils en ont besoin pour survivre au désarroi.

proposition n° 7

On s’est dit qu’on ne se souviendra pas du chemin. On se l’est dit pour ne pas y aller, ne pas risquer que le souvenir et son cortège de tendres frissons nous chamboule, les frissons épais du souvenir, les empreintes fragiles du souvenir, les soubresauts aléatoires du souvenir, les à gauche ou à droite – non – rue suivante – coin – non – deuxième après la boulangerie - non – disparue la boulangerie – y avait des arbres et un champ - pas un champ non – un vague terrain – vague comme toi, ton souvenir, ta volonté de te souvenir, ton énergie à te souvenir, vague comme toute une vie qui se retourne et se lamente des repères envolés, ne pas risquer à se risquer, ce serait si doux et si violent de retomber dessus à la première tentative, autant se laisser brouiller par le désir et la peur, charcuter par la pulsion d’y retourner, griller par l’émotion une fois devant la façade, clouer sur place par ton regard imbécile et tes tremblements indistincts. Une vie ne devrait pas avoir besoin de se regarder le nombril.

proposition n° 8

Il pleut.
Évidemment.
Il pleut devant lui de l’autre côté de la vitre.
Il pleut dans l’épaisseur de la vitre.
Il pleut quand il regarde la chambre baignée de lumière jaune.
Il pleut quand il entend crier.
Il pleut dans ses parents.
Des torrents de pluie.

Il pleut il est dans le pays où il pleut lui disent les copains rencontrés dans le Sud.

Elle lui a demandé si c’est vrai qu’il pleut beaucoup dans le Nord, la petite Marie d’Uzès. Il y pense à cette question quand il la revoit 25 ans plus tard encore à Uzès sans oser lui parler. Plein soleil du matin, les enfants de Marie jouent sur la plaine. Les siens jouent aussi, ils se mélangent, ne se connaissent pas. Il pleuvra sur Marie un an après.

Il pleut quand il rêve de Zorro et du Virginien dans cette fameuse chambre du deuxième étage.

Il pleut certainement quand il dit un matin je pars ça crie trop séparez-vous il pleut dans son avenir il pleut dans son mutisme il pleut dans son adolescence passée seul dans sa chambre il pleut des mensonges et des erreurs il pleut une impossibilité à rester regarder cette pluie mourir.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 19 juin 2018.
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