Hélène Boivin | Dernier train

« construire une ville avec des mots »

Hélène Boivin écrit des textes pour des marionnettes et des êtres vivants, elle anime des ateliers dans des centres sociaux et en milieu scolaire. Elle participe aux aventures de M.o.M.o(ts) et Boivinoscopies , elle est aussi femme de chambre, remplaçante, gardienne de musée, rédactrice et marabout de ficelle….
proposition n° 1

Surtout personne pour aller la chercher ! Elle s’était bien gardée d’annoncer son arrivée. Elle comptait sur ces petits sas de décompression, ces entre-deux qu’elle savourait. Le dernier train avait laissé au terminus des voyageurs à moitié endormis qui s’étaient vite volatilisés, laissant l’éclairage se jeter dans le jet d’eau et la pluie fine. Le bruit des roulettes de sa valise la suivait docilement avec de temps en temps des petites saccades à chaque pansement de trottoir. Quelques voitures glissaient comme sur un rail de l’autre côté de la rive, en sens inverse du courant. Il lui semblait que les piliers rouges de la passerelle étaient beaucoup plus éloignés que dans son souvenir, mais bientôt le clocher, le rectangle de l’école avec sa collerette de platanes. L’entrée de la passerelle était inaccessible : une grille avait été posée ainsi qu’un panneau de déviation assorti d’une autorisation de travaux suivi d’un interminable générique. Elle jura, hésitant à rebrousser chemin. Le grillage avait déjà été tordu sur le côté laissant un mince passage. Elle fit passer sa valise puis se faufila entre le socle de béton et les mailles de fer en veillant à ne pas accrocher sa robe. Des parapets avaient été retirés. Dessous, la rivière de mercure coulait sans filet, grosse, recouvrant les berges, léchant les marches des escaliers.

proposition n° 2

La nuit allume les toiles d’araignée entre les croisillons de la passerelle. Motifs répétés et trembleurs de leur filet d’invisibilité au-dessus de la masse mouvante et boueuse. Les deux mâts rouges du pont avec la plage blanche du trottoir puis la rue traversante qui grimpe la colline pour changer de nom et s’appeler « montée ». Tout aspire à prendre de la hauteur. Les immeubles s’emboitent et s’empilent comme le chamboule-tout de la kermesse de l’école, dans un équilibre hasardeux, un peu trop serrés, les rectangles, les étroits, les carrés, tous veulent un petit morceau de terrain. Ils s’incrustent jusque dans le mur de soutien qui retient les flancs de la balme. Noire noire blanche, noire noire blanche noire, c’est la partition des fenêtres. Qui veille ? A-t-on oublié d’éteindre la lumière ? Sont- ils partis en vacances ? Dorment- ils ? On ne voit pas de silhouette qui passeraient devant la fenêtre. Juste la nuit découpée en panneaux. C’est l’heure où les vélov sont sagement rangés à leur borne. Et personne pour les prendre. Le cycliste tardif peut tourner à la recherche d’une place, d’une station à l’autre, tout est plein. La rambla des quais est désertée sous les lampadaires verdâtres. Des arbres un peu estropiés dont les premières branches ont été cassés, les jeux abandonnés. Mais une ouverture comme une veduta dans un tableau de la Renaissance offre une échappée. La colline n’a pas été complétement colonisée, elle a des allures de ruine romaine zébrée par un petit escalier de guet qui s’arrête sur une guérite éclairée d’une lumière rouge. Des grands y ont déjà vu une sorcière ! Des urbanistes mettront dans leur rapport que cela fait partie du plan d’aménagement urbain d’éclairer les sites de la ville. C’est la même chose pour les toits pointus du lycée, qui serviront de crête au plateau. Le ciel est un peu irradié, il est tout sale, on la devine à travers un halo de lumière. C’est une nuit sans étoile.

proposition n° 3

Les feux de chaque côté de la chaussée continuent de clignoter le droit de passage à des piétons invisibles. La grande tranchée d’une rue a prolongé la ligne de la passerelle. Au coin, la devanture d’une agence aux vitres fumées, propose de loger des expatriés ou des séjours linguistiques dans tout le Common Wealth. Les immeubles font face à ceux de l’autre rive comme des samouraïs alignés sur un champ de bataille. Différents mais semblables, jumeaux mais faux ; Ils en imposent et s’étirent sur leur échasse. Les étages nobles commencent à l’étage et demi. Des fenêtres vertigineuses et leurs balcons qui courent toute la façade. On devine les plafonds peints, des glaces, des lustres et sans doute que la porte cochère à deux battant ouvre sur d’anciennes écuries. Surtout pas de proximité. Des plaques de professions libérales. On s’éloigne de la vulgate, des bruits du monde et des débordements. Une contre allée de platanes très vieux très hauts en bouclier. Une enseigne est allumée ; c’est celle d’un garage avec une pompe à essence. Elle pourrait être la seule citerne de la ville qui reste ouverte la nuit. Et à quel prix ? Celui du mètre carré ? Et aussi l’œil du cyclope de la synagogue bien au milieu de la coupole avec son étoile de David vient rompre cette harmonie de bon ton. Les sentinelles qui la gardent sont rentrées.

proposition n° 4

Elle pouvait toujours descendre par l’échelle et se poser sur un des troncs d’arbres échoués. Ils constituaient une petite flottille clapotante contre le pilier. Etre juste portée par le courant et laisser les larges pierres jaunes du quai, la peau de léopard des platanes, la double serrure verrouillée du pont de la rocade et du chemin de fer. Et voir la ville défiler avec le regard du héron immobile sur sa branche. La passerelle ne serait plus qu’un arceau dans le jeu de croquet des ponts. Les bulles des tentes deux secondes sous le tunnel auraient des allures de méduse et l’écho résonnerait. Se rapprocher des péniches accostées dans une eau plus apaisée, contre le ventre de leurs coques métalliques. Les amarres en diagonale laisseraient toute la place au ciel. Mais il suffirait du passage d’un bateau pour reprendre la descente. Le nouveau quartier disparaitrait à son tour, avec ses bâtiments trop éclairés, toujours l’air vide, comme les stations de ski en plein été. De l’autre côté de la rive, la colline serait gagnée par le printemps, les arbres ne laisseraient dépasser que quelques façades. Et la veine de l’affluent retrouverait son artère fluviale et dépasserait notre Guggenheim. L’autoroute, reprendrait une circulation plus linéaire. On rentrerait dans la zone des containers du port de commerce, la cheminée de la raffinerie cracherait sa flamme dans le ciel et les iodes comme des petites lucioles toxiques piqueraient la nuit. Il suffisait de flotter.

proposition n° 5

On ne sait pas qu’un catalpa a réussi à pousser dans une fissure du pont dans un filet de poussière de terre, et qu’il faudrait le féliciter de tant d’appétit à vivre. Mais peut- être qu’ Astrid Vrac de la Vigerie , quand elle tire le voilage de sa large fenêtre du deuxième pour se garder du soleil violent qui tourne sur sa rive l’après- midi, regarde l’extension du petit arbre avec agacement comme un poil sur un visage . Alors elle se retourne pour aller ranger sa cuisine sans voir le magnifique papier peint qui répète les rives du dehors. On apprécie ces trésors qu’avec un regard averti. On ne peut pas voir non plus le carton du clochard laissé entre le parapet et la balise de navigation fluviale rouge et blanche. Il le sort pour se protéger l’hiver quand il ouvre l’octroi au milieu du pont. Parfois barbu avec un poil déjà blanc à cause de cette érosion accélérée, parfois Grand-Duc rajeuni et bronzé conversant avec les jeunes filles en robe légère à la terrasse du Lys Bleu . On ne saura pas non plus à quel prix il maintient sa place sur le pont ni pourquoi il a disparu. Les câbles de la rambarde ne servent pas qu’aux cadenas des amours sous scellés. On ne soupçonne pas que chaque mois de janvier, un bouquet est accroché aux haubans pour rappeler la mort d’un jeune homme poussé dans l’eau noire. Elle ne se rappelait plus du nom, des circonstances, mais d’un mot « lâchement » qui devait être écrit sur le message. Il avait été « lâchement » jeté à l’eau. Elle souvenait bien de l’adverbe qui revenait aussi sur les plaques accrochées au- dessus des portes cochères à la mémoire des résistants. » Rappelle- toi…lâchement ». Mais c’est aussi l’été. On parie de juin à septembre à celui qui est chiche de sauter du pont ; on retrouve le plongeur accoudé au quai, entourés des copains et les filles sur le banc toutes en shorts et en. Les murs avec leurs tags et les peaux tatouées. C’est la folie de l’encre. Et toute la jeunesse échouée sur les berges à la recherche d’un entre deux, loin des commerces, à la lisière de l’eau, ressemble aux petites franges de goémons déposées à la marée basse par les vagues, en ligne, comme les stries des coquillages.

proposition n° 6

Une ville à rivières et collines, c’est simple comme une carte de géographie. La Presqu’île, les Pentes qui descendent du Plateau par des Montées de martyrs, Saint Sébastien, Saint Barthélemy, sans oublier la montée des fusillés. La rue des Macchabées touche la rue des Anges. Un chapelet qui s’égrène le long des quais, Saint Georges, Saint jean, Saint Paul, et d’autres saint plus obscurs Nizier Irénée, Just, Blandine pour une ville trempée dans l’eau bénite. Gare de La Part-Dieu. On sentait que ça leur pèse un peu toutes ces bondieuseries au conseil municipal, alors ils débaptisent la rue des prêtes mais le nouveau sent encore plus l’encens, rue Monseigneur Lavarenne, au sous- titre pudibond écrivain Lyonnais. Mais aux portes de la ville, c’est un autre monde, une longue rue et un quartier, la Quarantaine, coincé entre le fleuve et la balme et le tunnel. On s’y identifie les jours de cafard. Des noms de comptine à décortiquer comme des charades, la rue du viel renversé, la montée des épis qui n’avait aucun champ de blé à regarder mais juste l’immeuble d’en face trop près, la rue Ferrachat, la rue Tramassac, la rue des trois artichauts, la rue des trois maries et sur l’autre rive la rue des trois chapeaux que l’on voit bien des Trois bancs avec sa vue imprenable sans être vu. Mais quand on est enfant on ne regarde pas les plaques des rues, on navigue dans une autre ville on passe de chez Nordine l’épicier en face de l’école à Morcy en face du collège. On se retrouve au toilette du Gallo ou au flipper où les ruines avaient des allures de labyrinthe, les foots à la Sarrat, les frissons au cimetière de Loyas ou aux arrêtes de poissons. Rendez- vous aux bols pour voir les skates, on se vide la vessie rue du pipi, rapprochements des corps au jardin suspendu ou aux arcades. Quand on a le temps, on pédale jusqu’à la Tête d’or.

proposition n° 8

La maison des Mechta avait rétréci, rétréci comme une pâte à modeler qui à force d’être roulée avait fini par n’être qu’un mince filet pour finir par se rompre.Mechta signifie hameau. Il en constituait un, parmi les autres familles de l’immeuble fraîchement débarquées en Métropole après la guerre d’Algérie. Ils étaient arrivés avec les fils aînés, et puis comme arbre prodigue, ils y vécurent à douze enfants. La cage d’escalier, les cours, la rue étaient le terrain de jeux des quarante-six enfants du 12. Ils n’habitèrent bientôt plus que la moitié de leur logement, la maison servant de refuge aux célibataires et au repas de famille quand les parents rentraient du bled. Quand ils ramenèrent leur mère de l’hôpital après avoir signé la décharge, la maison retrouva les débordements d’autrefois. On fumait sur le palier, on se relayait au chevet de la mère, celles qui venaient le week end, ceux qui pouvaient la journée, ceux des soirs de semaine, les cousins venaient saluer la tante et l’oncle, l’infirmier et la kinée, on se disputait sur le retour ou non en Algérie, la terre ou les soins, tout le monde s’entendait sur le fait que l’immeuble n’était plus celui de leur enfance. Ce qui frappait quand on franchissait le seuil, c’était l’absence d’objet. Une table, des chaises, une commode et la statue à l’angle de l’immeuble d’en face Saint Pierre, si proche, un membre de la famille. Une cellule de moine avec les murs chaulés, une impression de chaux. Ça sentait le propre, le savon noir. On n’osait pas trop marcher sur les belles tomettes ripolinées, ou pied nus ou en équilibre sur les mains comme quand on vient de passer la serpillère à grande eau et que le carrelage vient de sécher. la vieille dame était sur son lit. Tout blanc, sauf la masse de ses cheveux teints au henné. C’est la première fois qu’elle les apercevait. Elle avait l’impression d’une indiscrétion.Le mari était lui aussi en djellaba blanche, et triste de voir sa femme partir avant lui. Elle se souvient des joues douces de la vieille dame qui lui prend la main. elle n’a pas bien tout compris mais juste -on emporte rien. Au premier étage de la rue, il y a un panneau Vendu par Logic Immo. La porte du palier est ouverte sur le chantier. C’est le soir les ouvriers sont partis, on a abattu toutes les cloisons. Un trentenaire en costume fait visiter le plateau à son amie qui écoute d’une oreille l’autre à son portable. Il est content d’avoir emporté le marché et d’avoir obtenu l’autorisation de la mairie pour transformer le lot en deux studios de rapport de 15 m2 . Il vendra le lieu en l’état avec juste les embranchements pour l’eau , l’électricité et le gaz. Il a tout cassé, c’était pourri, t’aurais vu la déco.

proposition n° 9

Les écailles de l’eau absorbent toute la lumière. C’est déjà la mer. On plisse les yeux de toute cette lumière dans cette ville trop minérale , chiche d’arbre, riche de résidences secondaires et de départ en vacances. Le blanc des pierres, la poussière du sable des quais. On aspire à s’enfoncer dans les rues étroites et serrées, de rentrer dans les cours qui sentent la cave et l’humidité. C’est l’heure où les jeux du square sont sur le feu, le toboggan est une poêle. Tout le monde va basculer à l’ombre de Valensio, sous l’ombrage des arbres aux fruits poisseux qui collent les semelles. C’est la dernière semaine d’école. Les enfants étouffent de cette prolongation dans des salles de classe bouillantes dont on tire les rideaux avant midi pour tenter de garder un semblant de fraîcheur. Dans la pénombre de cette sieste, on vit déjà autre chose dans ce bout d’année qui n’en finit pas, on a hâte de passer à autre chose. Dès que le portail s’ouvre, ils s’échappent en criant avec les martinets et se précipitent à la fontaine maigrelette du jardin pour remplir leur bouteille et se lancer dans la bataille d’eau. Des cris, des rires, des pleurs, des envieux qui regardent retenus par des mères qui ne veulent pas ramener des enfants sales à la maison, des pieds qui patinent dans des sandales trempées et gadouilleuses, des t- shirts et des shorts collés sur les corps, les cheveux en lanière. Les cartables sont jetés près des bancs ou au pieds des arbres, c’est un barda de rouleau de dessins, de cahiers qui ne seront plus jamais ouverts. les dealers du jardin, à l’ombre d’un porche, établissent des pronostics sur le prochain match. les trois vieilles dames maghrébines ne sont plus que deux mais la famille les retrouve avec les nouveaux bébés et les bébés gardés et les parents des bébés gardés. Personne n’a envie de rentrer.Un petit souffle emporte toute velléité d’action.

proposition n° 10

Le vent qui s’ engouffre dans le couloir du fleuve et fait vibrer les haubans de la passerelle. Le clapot des vaguelettes s’écrasant sur le ponton après le passage d’une péniche. Les cloches de l’église si fortes qu’elles tamponnent le tympan des oreilles de l’école primaire. La sonnerie de la récré et les criailleries qui s’élèvent diffuses, indémaillables. Une étrange mélodie électronique qui irradie la colline toutes les demie-heures ; sonnette d’un portable ou d’un porte- clés subliminal. ; c’est l’appel de l’école des Lazaristes. La sirène des pompiers qui longe l’autre rive, se rapproche, passe le pont, s’enfonce dans les ruelles étroites,on craint qu’elle se dirige justement à ce point là de la ville.La rumeur de colère qui s’élève de la place, les scansions des slogans entonnés aux hauts parleurs, toujours le même air avec le crépitement de l’hélicoptère qui surveille. La fanfare qui attire les touristes.le bruit du ballon qui retombe du panier. Le roulement des roues du skate et des patinettes dans le bol. Le cliquetis des couverts et le bourdonnement des conversations de la place. Le rire de Dragon.La petite voix aux accents toniques obéissant à une autre phonétique de la dame du tabac qui reçoit ses habitués du petit matin. Le rideau de fer de son magasin qui ponctue le lever et le coucherai soleil. Les cris de la folle qui ricoche sur la place pour mieux garder son anonymat. Les roues de valises qui prennent un train de bonne heure. Les poubelles qui brinquebalent sur les pavés.

Le battement de semelles des coureurs accompagnés d’ applaudissements.Les nique la France pays de merde, Enculés du petit matin et tout le sac de problèmes avec la mère. Les « chez nous soyez reine qu’ on chante à genoux « des scouts du dimanche matin. Les gloussements des collégiens qui descendent de la colline le vendredi. Les gammes de piano et de marimbas qui s’élèvent des fenêtres. Les frôlements des martinets. Les oiseaux des matins de printemps. Les feulements des batailles de chat. Les bébés mécontents qui réclament leur ration et la fin du jour. Le silence des dimanche soir. Le silence des jours de matchs. Les ovations des buts.

Un souffle de géraniums poivrés en passant devant la plate-bande de la Quarantaine ; la lessive qui tourne dans les tambours de la laverie. L’adoucissant douceâtre ou l’arôme trompeur des draps des marchands de sommeil ; la cour fraîchement lavée ; l’odeur de cave quand on franchit le seuil de la porte cochère après la chaleur de la course ; les relents d’eaux usées ; la guerre des pipis de chat avec une note de basilic ; les vapeurs de tabac qui transpercent les fenêtres ; le joint fumé à l’arrière des cours ; l’odeur des bacs poubelles ; le sillage d’huiles essentielles d’une vegan ; l’odeur de steak hachés à midi et le grésillement de la poêle ; le parfum des thuyas en fleurs ; la fraîcheur des voûtes, l’encens et la cire des églises aux portails ouverts comme des coroles offertes. Une impression de brûlé qui fait mettre le nez à la fenêtre, sortir dans les escaliers, en reniflant pour repérer le feu éventuel ; l’odeur du pétrole des raffineries du sud ; le gaz d’échappement des jours de grands de départ où le Sud et le Nord se croisent dans le tunnel ; la bière des vendredis et les fonds de vins oubliés dans les bouteilles et les verres consignés, les lendemains qui déchantent. Le cahot du porte-bagage du vélo qui s’ébranle sur le dos des pavés .

L’irrégularité des pavés rendant complexe l’usage des hauts-talons et participant au déhanché renversant de la grande blonde en talons aiguille qui descend la montée au bras de son mentor sous le regard subjugué ; l’étroitesse des trottoir ; les escaliers en pierre des immeubles qui ont conservent dans leurs fossiles la trace de l’ère antédiluvienne où la mer recouvrait tout ; l’effritement de la pierre dorée à l’angle des immeubles aux murs crépis ; la rampe brûlante de la passerelle l’été ou collante et tranchante comme un bac à glaçon au grand froid ; la pierre glissante sous la pluie de l’avenue ; le collant des fleurs de platane que l’on ramène partout ;les fentes dans les poutres en bois où se nichent des abeilles et leurs petits ; la robe qui colle aux fesses quand on se lève de la chaise ; les mains qui s’éventent pour sécher ; les oreilles qui gèlent et le froid qui remonte jusqu’au sinus sous le vent froid qui s’engouffre sur le pont ; le froid délicieux de la rampe d’escalier l’été ; la suie ramenée derrière soi.

Le goût de la cerise mangée jusqu’à épuisement et la satisfaction de souffler les noyaux le plus loin possible, le jus des pêches qui ont reçu tout le soleil nécessaire, le craquant des salades qui s’appellent reine des glaces, romaine, frisée, feuille de chêne batavia ; nle moelleux et le raffiné fromage de chèvre, ;le goût qui se dévoile de l’asperge, l’écœurement du café de trop du matin, la botte de radis qui arrive toujours chauve à demeure comme la baguette achetée à l’heure de la fournée.

proposition n° 11

Des bouteilles de liqueur, la tête à l’envers, le nez dans le doseur et juste au dessus toutes les cartes postales adressées à Maya. On n’ose pas trop la déranger. Elle lit le Progrès ou le nez dans un livre, le dos tourné au comptoir. Ailleurs. Dans sa doudoune au zip remonté jusqu’au cou, elle craint les courants d’air, elle qui vit dans les allers et venues des clients. Le café est un couloir avec une longue banquette qui court le mur recouvert de glace et au bout, la porte des toilettes qui attire les passants encore plus que la boisson . Aucune prétention de déco, du blanc jauni et du gris de commissariat, mais très bien placé, au carrefour, les vitrines donnant sur la ville grouillante du matin. Les silhouettes passent. De véritables bancs de poisson, les jours où la station est fermée. Maya enregistre les comportements des citadins derrière sa vitrine comme un biologiste relève l’évolution d’un microbe. Elle commente avec son léger accent russe, sa mélancolie fondamentale, son âme slave qu’elle traîne comme ses règles douloureuses. On lui demande alors comment elle a rencontré Serge, quel est son Odyssée. Coincée entre le frigidaire qui contient des bouteilles de coca, de Perrier et un reste de cheesecake qui servira au menu du jour, elle vous sert un café un peu aigre qui servira de réveil à la journée. Au dessus du comptoir avec ses étagères de verres,l’horloge. Des affiches sont collées sur la porte, le carnaval des Dragons, l’exposition d’aquarelle de la Mjc , et dans un grand rectangle vertical, propose, l’affaire du siècle, Vendredi 13, minimum 13 millions à gagner.

proposition n° 12

La bibliothèque ressemble à un livre de Jules Verne, dans la collection Hetzel. Un format archaïque. Avec une double rangée de grandes portes en bois, pour se protéger du froid et de la chaleur, conduit dans une salle aussi haute que vaste qu’on aborde comme une entrée dans une prairie. Grande carcasse de Don Quichotte,elle survit, désuète, avec ses étagères qui courent les murs, ses galeries, ses échelles qui ne sont plus aux normes de sécurité. Costume taillé trop grand pour des temps révolus, les collections ont quitté les hauteurs pour des rayonnages au centre de la pièce, comme un troupeau que l’on redescend des alpages pour passer l’hiver. On a rangé la grande table des bibliothécaires.Ils accueillent le quidam derrière un petit kiosque ridicule à mi-chemin entre l’ilot pédalo et le guichet rond point d’une administration lambda, sécurité sociale, Pôle emploi ou les impôts . On ne sait plus trop quoi leur demander, peur de les déranger, gêné de les solliciter pour des problèmes informatiques. Des bornes avec écran permettent de ramener et de prendre des livres sans avoir à rencontrer l’œil blasé ou curieux du bibliothécaire. Juste le rayon laser à apprivoiser aussi capricieux qu’une machine à composter les billets de la SNCF. Jamais le bon côté de la carte.

proposition n° 13

Rentrer et décider d’un trajet au milieu des matières, de l’alphabet. Un regard rapide pour les nouveautés, les livres qui attirent comme des bonbons, ceux dont on a vaguement entendu parler mais dont pense ne pas retirer grand-chose, mais qu’on a un peu envie de feuilleter. Des recettes de cuisine ou de la poésie, toujours devoir choisir, mais une boulimie où tout est est réuni, n’est pas exclu. Sur une méchante chaise en plastique blanche une vieille dame s’est endormie, sa tête l’entraine vers son journal. Quatre dos révisent le bac autour d’une table ou font mine de, sans doute impressionnés par la hauteur des fenêtres ou le tissu vert passé, avec la couronne de l’empereur. Ça chuchote. Quelqu’un se retourne, impatient. La dame aux sacs, a posé ses cabas devant l’ordinateur. Ils composent une petite tranchée invisible qui la protège des gens qui dilatent leur narine en passant devant elle. Une pause au rayonnage des dvd, épluché, re épluché mais jamais pareil car on se recompose en permanence. Se contorsionner, à genoux pour accéder aux rayons les plus bas, toujours avec la ritournelle de l’alphabet dans la tête à la recherche de... ce dont on se souvient tout à coup... de ce que l’on découvre. On se retrouve rampant au pied d’un inconnu avec une pile de livre, lui aussi chassant dans le même endroit, à la même lettre. C’est une pêche qui attire. Il y a des coins qui sont plus ou moins recherchés.

Une serveuse termine d’ installer les chaises en terrasse. L’heure encore fraîche. On vient de prendre sa douche. Ça s’engouffre dans le métro avec les cheveux mouillés, la chemise dépliée,la robe intacte. Ça sort avec des visages en dedans qui égrènent la liste des choses à faire. Le pas est soutenu sous les platanes pour une journée neuve. Un jeune homme en suspension dans ce va et vient, attend devant les portes automatiques de la station qu’un billet tombe sur la borne du composteur. À côté du container de la poubelle à verre et ses rejets de bouteilles rangées dans des sacs plastiques, une escadrille de touristes retraités avec chaussures de marche, lunettes de soleil, bâtons et bob, rejoint le fanion agité par leur guide. Des voitures crachent des passagers, en chargent d’autres. Les portières et les coffres claquent. On s’embrasse. Les maîtres suivent leur sacs.Une camionnette livre le fleuriste en face. Il n’a encore pas vu qu’un de ses pots a versé sur la chaussée crachouillant un liserai de terreaux et les racines de ses géraniums. La jeune femme Rom a pris sa place à côté du distributeur de billets du Crédit agricole. Escortés d’un petit chariot, Une paire de de Jéhovah arrive au coin du carrefour. Ils dressent leur présentoir avec des petits prospectus vieillots permettant de bien se préparer à la fin du monde , ils papotent voiture en attendant la discussion spirituelle. La terrasse du café s’est remplie. Le bouquiniste aux grands cheveux filasse lit Libé comme chaque matin. Derrière ses lunettes noires, et son café, M consulte son smartphone et va vite être rejoint par ses collaborateurs, recomposant le triumvirat de leur agence en extérieur. Petits signes de cordialités des connaissances pressées qui n’ont pas le temps de s’attarder.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 6 août 2018.
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