Hélène Boivin | Dernier train

« construire une ville avec des mots »

Hélène Boivin écrit des textes pour des marionnettes et des êtres vivants, elle anime des ateliers dans des centres sociaux et en milieu scolaire. Elle participe aux aventures de M.o.M.o(ts) et Boivinoscopies , elle est aussi femme de chambre, remplaçante, gardienne de musée, rédactrice et marabout de ficelle….
proposition n° 1

Surtout personne pour aller la chercher ! Elle s’était bien gardée d’annoncer son arrivée. Elle comptait sur ces petits sas de décompression, ces entre-deux qu’elle savourait. Le dernier train avait laissé au terminus des voyageurs à moitié endormis qui s’étaient vite volatilisés, laissant l’éclairage se jeter dans le jet d’eau et la pluie fine. Le bruit des roulettes de sa valise la suivait docilement avec de temps en temps des petites saccades à chaque pansement de trottoir. Quelques voitures glissaient comme sur un rail de l’autre côté de la rive, en sens inverse du courant. Il lui semblait que les piliers rouges de la passerelle étaient beaucoup plus éloignés que dans son souvenir, mais bientôt le clocher, le rectangle de l’école avec sa collerette de platanes. L’entrée de la passerelle était inaccessible : une grille avait été posée ainsi qu’un panneau de déviation assorti d’une autorisation de travaux suivi d’un interminable générique. Elle jura, hésitant à rebrousser chemin. Le grillage avait déjà été tordu sur le côté laissant un mince passage. Elle fit passer sa valise puis se faufila entre le socle de béton et les mailles de fer en veillant à ne pas accrocher sa robe. Des parapets avaient été retirés. Dessous, la rivière de mercure coulait sans filet, grosse, recouvrant les berges, léchant les marches des escaliers.

proposition n° 2

La nuit allume les toiles d’araignée entre les croisillons de la passerelle. Motifs répétés et trembleurs de leur filet d’invisibilité au-dessus de la masse mouvante et boueuse. Les deux mâts rouges du pont avec la plage blanche du trottoir puis la rue traversante qui grimpe la colline pour changer de nom et s’appeler « montée ». Tout aspire à prendre de la hauteur. Les immeubles s’emboitent et s’empilent comme le chamboule-tout de la kermesse de l’école, dans un équilibre hasardeux, un peu trop serrés, les rectangles, les étroits, les carrés, tous veulent un petit morceau de terrain. Ils s’incrustent jusque dans le mur de soutien qui retient les flancs de la balme. Noire noire blanche, noire noire blanche noire, c’est la partition des fenêtres. Qui veille ? A-t-on oublié d’éteindre la lumière ? Sont- ils partis en vacances ? Dorment- ils ? On ne voit pas de silhouette qui passeraient devant la fenêtre. Juste la nuit découpée en panneaux. C’est l’heure où les vélov sont sagement rangés à leur borne. Et personne pour les prendre. Le cycliste tardif peut tourner à la recherche d’une place, d’une station à l’autre, tout est plein. La rambla des quais est désertée sous les lampadaires verdâtres. Des arbres un peu estropiés dont les premières branches ont été cassés, les jeux abandonnés. Mais une ouverture comme une veduta dans un tableau de la Renaissance offre une échappée. La colline n’a pas été complétement colonisée, elle a des allures de ruine romaine zébrée par un petit escalier de guet qui s’arrête sur une guérite éclairée d’une lumière rouge. Des grands y ont déjà vu une sorcière ! Des urbanistes mettront dans leur rapport que cela fait partie du plan d’aménagement urbain d’éclairer les sites de la ville. C’est la même chose pour les toits pointus du lycée, qui serviront de crête au plateau. Le ciel est un peu irradié, il est tout sale, on la devine à travers un halo de lumière. C’est une nuit sans étoile.

proposition n° 3

Les feux de chaque côté de la chaussée continuent de clignoter le droit de passage à des piétons invisibles. La grande tranchée d’une rue a prolongé la ligne de la passerelle. Au coin, la devanture d’une agence aux vitres fumées, propose de loger des expatriés ou des séjours linguistiques dans tout le Common Wealth. Les immeubles font face à ceux de l’autre rive comme des samouraïs alignés sur un champ de bataille. Différents mais semblables, jumeaux mais faux ; Ils en imposent et s’étirent sur leur échasse. Les étages nobles commencent à l’étage et demi. Des fenêtres vertigineuses et leurs balcons qui courent toute la façade. On devine les plafonds peints, des glaces, des lustres et sans doute que la porte cochère à deux battant ouvre sur d’anciennes écuries. Surtout pas de proximité. Des plaques de professions libérales. On s’éloigne de la vulgate, des bruits du monde et des débordements. Une contre allée de platanes très vieux très hauts en bouclier. Une enseigne est allumée ; c’est celle d’un garage avec une pompe à essence. Elle pourrait être la seule citerne de la ville qui reste ouverte la nuit. Et à quel prix ? Celui du mètre carré ? Et aussi l’œil du cyclope de la synagogue bien au milieu de la coupole avec son étoile de David vient rompre cette harmonie de bon ton. Les sentinelles qui la gardent sont rentrées.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 19 juin 2018.
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