Charlotte Brès | L’inamovible

« construire une ville avec des mots », les contributions

L’écriture est un des chantiers qui occupent mes plaisirs et mes jours. J’avais justement à cœur de faire revenir notes et fragments de Turin, Lisbonne et Sète : villes et souvenirs d’été.
proposition n° 1

L. est en colère. Contre on-ne-sait-qui. Contre ceux-ci qui n’ont pas laissé les choses en place. Contre elle-même qui dénote et dérange ici. Dans ses rêves pourtant, elle a souvent remonté cette rue, poussé la porte du café et pris place à une table, sans qu’il n’y ait de couacs. Il lui est certes arrivé d’y croiser d’étranges gugusses, homme à tête de cerf ou cet acteur connu mais qu’on voit dans tous les films en ce moment, ou bien il s’agit d’un autre qui lui ressemble, on ne sait plus. L. est à table et peste. Lasse aussi de ne pas avoir observé les immeubles. Ses yeux accaparés par les vitrines et leurs marchandises, incapables de les lever vers un premier étage, un balcon, une façade, une fenêtre, un volet, un toit, le ciel. Et de dévisager le centre-ville, à la manière d’un être aimé retrouvé après longtemps, en savourant ses traits, ses nouvelles rides, un changement de coupe, brûlant d’y poser les doigts ou les lèvres. L. frotte ses tempes pour retrouver un regard clair et un front lisse, effacer de ses yeux une buée de colère. Comme un ciel s’assombrit, son esprit s’est éteint devant l’accumulation de babioles colorées et dragéifiées. Si elle dévalait la rue comme une gamine, au risque de déraper avec ses sandales lisses contre les pavés blancs lustrés, elle verrait s’effondrer tout ça en briques colorées d’un jeu vidéo. L. a aimé cette rue, cette ascension, cette vue une fois au sommet, un midi d’avril, un soir de décembre, un matin d’été, avec son papa, avec son amoureux, avec son petit-fils. Pas aujourd’hui avec la lumière aveuglante, la chaleur, la foule, les musiques qui s’entrechoquent, la place assaillie de tuk-tuk. La vieille L. s’est repliée, rabougrie, dans le vieux café inamovible – décor de carte postale oblige.

proposition n° 2

Des câbles métalliques tendus d’un toit à l’autre quadrillent le ciel, le fragmentent en cubes. Le ciel ondule et enroule ses nuages autour de ce grillage. Les oiseaux vont des toits aux balcons, se hissent sur les jardinières, bruissent dessous et dessus les fils qu’ils esquivent. Ciel bleu strié de blanc, tâché soudain d’un gris profond que le vent a poussé de l’Atlantique, paquet de mer avec ses mouettes. Le pavé noir de la chaussée est creusé de quatre rails : ils parcourent toute la ville où pentes et courbes n’empêchent pas ce sillon de pénétrer jusqu’aux quartiers les plus éloignés. Pavés blancs du trottoir bousculés, descellés, comme la peau scarifiée du grand dragon allongé contre le fleuve qu’est la ville. Écailles luisantes de ce grand dos que les hommes arpentent, brillant avec le soleil, éblouissant quand un nuage pleut sa pluie là. Un long crissement lancinant monte vers les tours blanches de l’église surgie entre les toits rouges, façades vertes, roses, blanches, orange ou émaillées de bleu. Des étincelles pétillent aux jointures des câbles, là où le tram s’agrippe pour gravir la côte. Les passantes n’interrompent pas leur conversation dans le vacarme du tram et des voitures garées trop près, frôlées par le wagon branlant.

proposition n° 3

Sur le chemin qui l’a conduite ici, la rue dévide les enseignes d’un chapelier, d’une bonneterie, d’une mercerie, d’une papeterie hors d’âge, vintage comme le Porto, hors d’usage car la vitrine expose prêt-à-porter et parfums. Au sol, les arabesques du carrelage, les foulards alignés en grille chromatique, les toiles du peintre voyageur, quelques instruments au repos. Au bout le point de vue culminant d’où l’on voit la ville basse bien rangée et le tumulte des rues sur la colline autour du couvent en ruines. Dans son ascension, L. avait laissé tout ça derrière elle, pour effacer cette frénésie commerciale et touristique qui la rend hébétée et heurtée. Visages lisses ou las des badauds, larmes d’une jeune fille à la peau brûlante, cheveux hirsutes d’un mendiant, des parfums trop forts de sucre et de vanille, venant des boutiques et des corps. Tronçon de ville et foule où se croisent l’Electrico 28 et la bouche de Métro. Dans un wagon de tram, on peut d’un bond franchir la sombre et austère ville basse pour se hisser sur une autre colline, la dépasser encore et filer d’un sommet à l’autre jusqu’à ce que la foule se disperse, happée par les méandres d’Alfama, la montée au Château, les ruines graffitées par de jeunes peintres des rues.

proposition n° 4

L. sent dans son dos la pression du retour en sens inverse, l’aspiration du métro vers l’aéroport, le poids du voyage, l’éclat du fleuve depuis le hublot, la vivacité des couleurs sous ses paupières closes assise sur son balcon à Marseille. L. est à présent au sommet d’un point de fuite, place où se croisent des rues dont on ne voit pas le bout à force de bifurcation et de déclivité. En venant de Baixa, on ne voit rien : l’horizon bafouille, répète une ligne d’horizon pavée, sous un ciel sans nuage, bordée d’édifices, irriguée par la pulsation des boutiques. L’entrée de cette rue est gardée par le centre commercial, passage que l’on peut contourner par le côté ou le souterrain, avec une infinité de marches à gravir. De la colline du Château, on n’en voit qu’une forêt de toits, de terrasses, des lacets de ruelles que percent parfois des clochers, mais les places sont comme des clairières absorbées par les frondaisons. Du haut de Saint-Vincent on soupçonne à peine une ville par-delà le Château, un autre fleuve pourrait y couler, affluent à quatre-vingt-dix degrés du Tage. Du hublot, un point plus clair lui est apparu relié au quai par une rue cisaillée de trams et leurs grilles.

proposition n° 5

Il manque désormais un « s » à l’enseigne de la mercerie des frères David. Deuil subit ? Brouille familiale ? L’idée est absurde : le bail a été cédé il y a plus de vingt à une franchise de prêt-à-porter. C’est la boutique où L. avait acheté ses tesouras dobràveis, ciseaux de couture pliables, escamotables au point de ne jamais alarmer les contrôleurs aériens. L’affiche « S/HE IS HER/E » la tance comme une désignation : L. est bien là mais la confusion dans le genre du « il » et du « elle » ne lui dit rien. Les arabesques des pavés noirs, fer forgé tombé et fondu dans les pavés blancs, dessinent une route alternative, déraillement d’un tram poétique. Cette boîte haute de presque un mètre, adossée au muret bordant la bouche de métro reste une énigme, mais rouge du même rouge de la flamme qui signale le métro du haut du mat à quelques mètres. Dans le café, la moue perplexe de la petite fille devant la vitrine des gâteaux et sandwiches, les yeux dans le vide du serveur qui attend sa commande face au barman, l’homme qui penche la tête en arrière pour boire son café, la main gauche déjà serrée sur son sac, pas de temps perdu au comptoir. Le musicien attendant son tour qui tourne le dos à la foule et au groupe qui boucle son morceau, le flegme de la statue de Pessao, cette femme mains jointes, tendues devant elle prie-t-elle, mendie-t-elle ou photographie-t-elle ? Le soleil traverse les parasols alors qu’il se couche là-bas dans l’Océan et qu’ici il fait briller les armes de la ville inscrites en doré sur le conteneur d’ordures.

proposition n° 6

Sans même qu’une rafale de vent n’enlève les passants par-delà l’océan, ce point de Lisbonne est déjà aux Amériques : la Brésilienne, égérie d’une marque de café, éponyme de ce vieux bistrot, l’hôtel Borges, un parfum de citron vert, la devanture boisée de la casa Habana. Et ce Pessoa immobile et anglophile, assailli par ce Nouveau Monde, arrimé à sa chaise, dos tourné à un Camoes tout aussi raide de bronze, tangue dans la rue Garret. Antonio Ribeiro « Chiado », le moins célèbre des poètes de ce croisement donne son nom au quartier. Poètes disparus, pas perdus pour tout le monde – cf. l’auberge de jeunesse. David et David, frères marchands merciers, avaient proposé très tôt des articles de prêt-à-porter au milieu des coupons, biais et passepoils, avant de céder les murs à une franchise de Sisley. Plus haut la BPI, non, non, pas la bibliothèque où se presse une admirable jeunesse parisienne, mais un groupe financier déployant ses hommes cravatés trop haut sur la gorge.

proposition n° 7

Il était prêt à basculer par-dessus bord, à dévaler au fond du fleuve ou de l’abîme, ce petit resto au bout du plateau du Chiado. L. plonge dans le souvenir et n’ira pas dans les rues le chercher. Elle ne fera pas ce chemin cette fois-ci : L. n’a personne à y conduire pour témoigner de son temps passé. Après ce qu’elle a vu de la ville, il n’y a pas plus de place ici pour ce bouiboui sans concept ni originalité. Elle s’y était installée jeune fille pour une pause au hasard des rues : ce pays faisait sa révolution et elle usait ses semelles pour éprouver ses idéaux et sa liberté. Un arroz de polvo poivré aux tentacules croquant sous la dent, une nappe blanche et verte à carreaux et plastifiée, le grésillement d’une télé, le comptoir qui s’étire le long de la salle, creusé d’une vitrine exposant ce que la cuisine préparait, les hauts volets, pesants contre la façade. Les tables en terrasse flirtant avec le rebord de l’escalier-falaise surplombant l’inconnu, cette partie de la ville absente de la carte du syndicat d’initiative. Au-delà c’est terra incognita, sans menace ni danger mais étrangeté farouche où elle n’aurait pas même eu l’idée de se rendre. L. le regrette, pourtant sa timidité d’alors lui offre aujourd’hui cette ville-là neuve et sans remords, si elle l’ose.

proposition n° 8

Pour L. la pluie est un problème de pieds. Même encore fine, l’ondée lisboète accélère sa peur de la chute. Le parapluie n’est d’ailleurs pas le premier objet qu’on brandisse ici. Sous la pluie, tout glisse et s’assombrit, ciel et sol deviennent des plaques de métal gris, les sandales estivales des patins périlleux, dans le silence des mouettes tout à coup disparues. L’intérieur du café se peuple de corps humides, l’atmosphère est moite, tropicale – enfin le Brésil. Puis vient un grain qui tambourine sur les parasols, les tables et les chaises. Pessoa et Ribeiro se retrouvent seuls en tête-à-tête dehors, ou presque avec ce Camoes en surplomb. Main droite tendue, doigts repliés sauf le pouce et l’index, tête penchée sur la gauche, l’eau de pluie coule dans l’oreille du Chiado. Geste de défi tranquille – il n’est pas plus gêné par la pluie que par les fientes de pigeons constellant son costume de bronze.

proposition n° 9

Froissement du papier enduit dans sa main. Elle y fait tourner sur lui-même un sachet de sucre en poudre. Chaque fois qu’il heurte la table après un quart de tour, il marque un temps : son net suivi du ruissellement chuintant des grains qui s’écoulent et allongent, étirent le temps. Comme la langue portugaise partout dans ses oreilles, percutante et languissante, que les Portugais parlent fort mais compriment ou diphtonguent sans cesse. Cette pulsation n’est audible que d’elle tant la salle est bruyante des percussions de vaisselle, tasse contre cuillère, du martèlement du manche pour extraire la mouture du café, du grognement du moulin, du geyser de l’eau sous pression – et recommencer. Quelquefois des glaçons tintent dans un shaker. Par-dessus tout ça des voix parlées ou chantées, en portugais, anglais, français, allemand, espagnol. Le garçon répète les commandes, les rires éclatent, la musique d’ambiance entonne un refrain d’il y a quinze ans, un enfant parle sans arrêt et tape dans ses mains, des conversations se mêlent. En fermant les yeux, elle cherche l’écho d’un fado entonné par les vieilles aux fenêtres d’Alfama, du chant solitaire d’un jeune homme au soleil couchant, du swing du balayeur des rues.

proposition n° 10

La cannelle, parfum dans les narines, poudre sur les doigts, douceur dans la bouche. Pasteis de nata étendard de Belem. La sardine et tous les autres poissons mariés à l’huile saturent l’air, imprègnent les vêtements, les cheveux : on porte Lisbonne à ses narines, on la prend en mains, on en lève les arrêtes, on la porte à sa bouche, on y mord, on l’avale, et elle nous nourrit, nous donne la force d’avancer. Avec cela il y a aussi la francesinha, les riz mijotés et ce qui se boit avec : l’inévitable porto, le vinho verde presque pétillant – frizzante comme ce vin du Piémont qu’elle disait à tord spumante —, les whiskys, les gins tonics, le jus de pamplemousse, le café frappé sucré au citron dit mazagran. Mais surtout l’odeur, le goût et la texture des gens, de leurs corps et de leurs vêtements, leurs eaux de toilette, leurs sueurs, leurs fumées – sans compter les gaz d’échappement des tuk-tuk —, leur souffle aussi : le souffle que l’on perd à monter des collines ou que l’on projette du fond de la gorge, ouverte jusqu’au creux de la nuque et de la poitrine, pour expulser un fado que l’on avait sur le cœur. L’air devient solide quand on passe de l’ombre au soleil, un obstacle compact heurte la peau. L. sent ici son propre corps âgé, lourd, moite, peau collante, membres bosselés et gonflés, épiderme tendu mais flasque, sauf la nuque posée sur l’herbe fraîche, les yeux vers les palmiers et le ciel des parcs. Y échapper en prenant les glaçons dans la main, touchant sa robe humide, la toile un peu rugueuse de la chaise, le marbre frais au café puis le métal brulant au dehors. Et dans le nez encore l’océan s’immisce comme le sable dans les pieds ou les draps.

proposition n° 11

En haut des escalators un peu avant l’entrée de la Fnac, on trouve une poubelle quatre couleurs : bleu papier, vert verre, jaune plastique, noir tout le reste. Pas les quatre couleurs des stylos à l’écriture maladroite, honnis des instituteurs, mais si désirables ! Scellée à son sommet par une croix en alu, la poubelle ressemble aux produits Star Wars qui contaminent tous les rayons du magasin. On entre ici avec une idée en tête, un post-it porteur d’une série de lettres et de chiffres, un bon de commande. On entre ici comme L. pour échapper à l’agitation du quartier touristique et profiter de la clim. On entre aussi pour rencontrer un auteur apprécié, venu parler sous ce faux-plafond étoilé de Led et reflétant en miroir les sommets des crânes. L. remarque un Français venu soigner son mal du pays dans un bain de culture classique et populaire mêlée. Là un jeune homme meuble la pause-déjeuner trop longue d’un boulot trop peu payé avec une BD, un disque oublié, avec la complicité tacite d’un vendeur qui joue le jeu du conseil.

proposition n° 12

« C’est plus court par là ! » entonne l’enfant, l’ami, le guide à qui on emboîte donc le pas. Entrer dans une église pour sortir par une porte latérale et quitter une large rue embouteillée pour des ruelles médiévales. Traverser le hall d’une mairie sans se rendre compte de la présence de ce bâtiment suspendu au-dessus des arcades qui referment une place. S’enfoncer dans la garrigue sur un sentier étroit, les herbes fouettent les jambes nues, ça monte, ça tourne sans ménagement mais on respire bien mieux que sur le chemin où le soleil s’abat et les cailloux roulent sous le pied. Ici, L. s’enfonce sous terre, sous une arche douce et large, le bras entraîné par la rampe en caoutchouc de l’escalier mécanique vers ce tunnel aux lumières bleues, roses, jaunes et vertes. De la rue ombragée de Baixa à ce trou lumineux, L. est éblouie, le carrelage blanc scintille comme une cascade d’eau et L. passe derrière la chute d’eau. Ciel enfui, chaleur disparue, sons étouffés. On pourrait aussi bien être dans les entrailles de Penn Station ou tout autre souterrain de transit où l’on ne sait si c’est la gare routière, le centre commercial, le métro ou le terminal ferroviaire du New Jersey. Grotte aseptisée, cocon agoraphobe, L. se méfie des endroits clos, leur poussière invisible mais collant les mains ou formant par endroits des moutons ou des tresses noires et compactes. L. remonte ce tunnel, si long qu’il s’allonge à mesure qu’elle avance, écarte la chaude lumière dorée du ciel d’été. La pesanteur de la chaleur est remplacée par le poids de la terre amoncelée au-dessus de sa tête, les bâtiments, le centre commercial et chacune de ses boutiques, une à une les pierres des Carmes en ruine, les marches des escaliers, les piles de métal mat qui soutiennent l’ascenseur du disciple d’Eiffel, les passants, touristes, vendeurs ou agents de sécurité – toute une planète, tellement de vies, de destins de hasards. L. flanche sous cette fatalité. Son pas s’allège, son souffle s’allonge quand elle foule enfin le dernier escalier à l’air libre, sous la chaleur insolente et les éclats du soleil.

proposition n° 13

Praça Dom João da Camara, parvis de la gare du Rossio. L’agitation d’une gare, ses trains, ses arches, ses voûtes de verre et d’acier. Place pavée encore de ces cubes irréguliers, blancs, lisses mais accidentés, crasseux, collants de substances diverses, couverts de traces de peinture rouge, jonchés de mégots dans leurs jointures. Un petit chien boit de l’eau dans une gamelle verte en même temps que sa maîtresse à une bouteille. Un homme, japonais si l’on en juge par ses traits, ses cheveux et son allure, se dirige vers l’entrée de la gare. Il porte des lunettes rondes cerclées de métal, un polo Dunlop rayé et des chaussures de tennis de la même marque. Deux femmes l’accompagnent mais ils s’assemblent mal. Il semble d’un autre temps, silhouette de papier découpée d’un magazine, il se détache de la foule de ses contemporains comme s’il fallait suivre les pointillés pour l’en extraire. Autour touristes en robe ou short, cireur de chaussures assis à l’ombre qui reçoit la visite de quelques employés de bureau, presque aussi désœuvrés que lui et soucieux de le maintenir en activité pour le retrouver à l’automne. Une jeune femme s’avance vers la dame au petit chien. « Que idioma falas » réplique-t-elle à une phrase restée inaudible dans la rumeur de la rue. Elle fait la moue à « Francès e inglès » et son « español » interrogatif reçoit un prudent « un poco ». Mais la touriste n’a pas les pièces de monnaies pour qu’elle s’achète une salade de thon.

proposition n° 14

Le traducteur japonais de Pessoa : lunettes rondes inspirées, habits clairs et confortables concédés à la chaleur ambiante. Il va prendre le train pour Cascais en compagnie de son épouse et sa fille puisque leur séjour mêle le tourisme à l’intérêt professionnel – pourquoi traverser la planète sinon ? L’étudiant fauché en dépit d’un job d’été passe la fin de sa pause à la Fnac. Il hésite, résiste à la tentation d’aller déranger son ami plus chanceux sur son lieu de travail. Cet ami entretient un appartement dont les chambres sont louées aux touristes, job qui consiste à vivre tout l’été dans ce bel et grand appart, quelques aventures de passages comprises… La serveuse révèle ses talents d’heure en heure, dans l’accueil souriant, la conversation vive puis la mélodie lumineuse qu’elle adresse à son public apprivoisé sous la lune. La petite fille, nez collé, à la vitrine de pâtisseries, sourde à tout ce qui l’entoure, y compris son père qui l’appelle de l’embrasure de la porte, vers qui finalement elle dirige ses pas, tête encore tournée vers les précieux gâteaux.

proposition n° 15

« Chacun est à / sa place / il n’y a pas de / mystère/ sauf/ toi, toi, mon toit ! je fredonne en poussant la porte, je ne pensais trouver personne, je ne pensais certainement pas trouver quelqu’un comme toi, vieille femme – je reçois peu de clients de plus de quarante ans et de plus en plus d’hommes, le quartier a changé, s’est gentrifié – à mon approche tu te lèves, ou fais mine de te lever, surprise, habitude, bonnes manières d’un autre temps, je te dis de rester assise, redoublant par une main verticale ouverte face à toi, tu ne sembles pas bien comprendre, sûrement un peu sourde, je dois d’abord aller mettre en place la cabine, premier client de la journée, précautions supplémentaires pour que tout soit bien stable, suffisamment écarté pour laisser circuler ton corps ralenti, même soucis de la gardienne, elle ne t’a pas laissée poireauter sous le porche mais ouvert la courette qui me sert de salle d’attente, prévenances et révérences devant ce fragile pachyderme, couvert d’une ample tunique et pantalons larges pour ne rien laisser paraître, néanmoins tes cheveux bruns épars, gonflés par un brushing, – camouflage des femmes âgés quand les hommes ont leurs toupets et postiches –, je sais pourtant ta peau, je l’aurais bientôt sous les doigts, les tâches brunes, les veines bleues, rouges et violettes, toile épaissie et translucide sur laquelle l’eau glisse, les écailles qu’elle forme là où elle se plisse, moite d’avoir seulement gravi l’escabeau et hissé ce vieux corps sur la table de massage. »

proposition n° 16

Depuis le porche, il regarde L. descendre la rue escarpée, côté ombre, la main filant le long de la rampe noire. La démarche est plus souple, à petits pas mal assurés sur le trottoir pavé. Vieille femme naïve s’étonne qu’on indique une surveillance vidéo de la zone. Elle ne pense pas aux pickpockets, aux touristes abusés, aux rencontres de bars clubs, aux services spéciaux que rendent d’autres salons de massage, aux petits trafics, aux agressions diverses qui croissent avec l’attractivité de la ville. La main contre le mur elle reprend un instant son souffle et l’équilibre. Cœur qui bat à tout rompre, haleine courte, corps moite, impossible à rafraîchir malgré la clim, – malgré les gels mentholés, la légèreté n’est qu’un leurre passager. L. ne s’est pas laissé convaincre de regagner son hôtel pour une sieste, – la température montera jusqu’à l’heure de diner pour ne baisser qu’à la nuit tombée –. L. dit qu’elle a quelque chose à faire, elle montre sur son plan chiffonné, un point près de l’hôpital Saint-Louis et de l’église Saint-Roch. Sans suivre les indications par le tram et les rues planes, L. va par les ruelles qui montent et redescendent sans répit.

proposition n° 17

Après-midi d’été, cohue défilant sans cesse, sans répit pour celle qui se sera attardée, que l’on croit perdue à son regard levé au ciel et qui ne pourra plus reprendre place à moins de se jeter sur quelqu’un. Monter, descendre, pour monter puis descendre encore, manquer d’air, éviter la rue où la foule est plus dense encore pourtant la pente y est plus douce et on y devine l’ombre de platanes. Lever les yeux sans voir où l’on est, la vue brouillée par la sueur du front, ne rien comprendre de ce qu’on entend, le cœur bat trop vite pour savoir si l’on s’adresse à elle, se sentir saisie par un bras, poussée sur un côté, retenue dans le dos et presque assise de force près d’une fontaine où elle retrouvera ses esprits plus tard. Elle ne sait depuis combien de temps elle est assise là, une bouteille d’eau au bout de son bras inerte, près de ces visages inquiets. L. se lève, fait quelques pas, entre dans le jardin tout près, le cimetière anglais. Dès l’entrée, elle lit son prénom sur une haute pierre, le nom de famille n’est plus lisible, déjà effacé pour lui laisser la place. Sa fin inscrite en pointillé dans la pierre de cette vile enfouie dans la mémoire. Près des militaires, marins, marchands et poètes alignés sous un arbre fendu par la foudre. Coup de foudre, cœur fendu, jambes flageolantes, larmes aux yeux.
Avec quatre autres femmes rencontrées dans le hall de l’hôtel, objectif dîner, destination cohue. Elles rêvent d’une terrasse avec vue, L. d’une salle climatisée. Ce sera le second choix selon ce que les adresses du guide auront encore à offrir. Une, deux, trois puis quatre adresses où il n’y a pas de table pour leur groupe. Soif et chaleur montent. L. souffle, rougit, blêmit, discrète auprès de ses compagnes de voyage. Son cœur tourne et vire, la nausée monte, vertige. À quatre elles auront moins de mal à trouver. À l’hôtel, elle sera au frais et profitera du room service. Et puis L. doit se lever tôt demain pour visiter avant la chaleur. Prétextes pour s’éclipser dans un taxi commandé par le serveur désolé. Enfoncée dans le fauteuil, suante et pâle, L. ne voit rien de la ville qui défile devant la fenêtre, ni des regards inquiets du chauffeur dans le rétroviseur – va-t-elle se sentir mal, cette vieille qui va à moins de dix minutes d’ici, à une heure où ça roule mal, il ne s’agirait pas d’avoir des problèmes et de perdre trop de temps avec une si petite course. L. sort devant l’hôtel et le taxi démarre vite quand le chasseur lui prend le bras.

Depuis deux jours, la ville est en liesse ; depuis deux jours la tension n’est pas retombée mais a changé de tournure, on sursaute toujours au moindre bruit évoquant une détonation ; depuis deux jours, L. n’est pas sortie pour suivre l’Histoire s’écrire sur les murs et les pavés, mais elle est là pour A. Elle a quitté son mari, s’est réfugiée chez L. et veut la suivre en France. Depuis deux jours, l’alcoolique violent est défait. À contretemps dans cette ville où tout semble à nouveau possible, A. veut suivre dans son lointain cette amie de hasard, cliente de son resto de rien du tout, avec qui parler fut si simple et libre. Et A. de rêver que L. la rende libre comme L. est libre, l’extrait de l’enfermement et l’humiliation d’être battue, de savoir à peine lire, de n’avoir jamais quitté le quartier où elle est née.

proposition n° 18

Pavés blancs du trottoir bousculés, descellés, comme la peau scarifiée du grand dragon allongé contre le fleuve qu’est la ville. Grand dragon alangui, blotti au chaud dans le giron du fleuve, fais dodo. Ville devenue fleuve, charriant foules et pierres, blanches et noires, galets roulés dans son lit. Fleuve miroir moucheté. Entailles, failles et fissures de la peau et des pavés. Trottoirs scarifiés de pavés, peau craquelée de la ville gorge sèche, cuir épais d’un dragon terrassé par Saint Georges, – son Château dominant la bête assoupie et le fleuve endormi. Pavés (de bonnes intentions ?), blancs – qui appellent le noir et en plus avec trottoir ça rime – , bousculés, descellés comme la peau scarifiée, le sol sacrifié de cette ville, croûte épaisse, rugueuse, striée de meurtrissures, qui trahissent l’âge mais révèlent la solidité de l’animal, grand dragon, cracheur de feu là où le soleil écrase et où un incendie historique a tout embrasé et précipité la mue de la cité, plus rien n’a jamais été comme avant, – contre le fleuve allongée, la ville veille la vieille L.

proposition n° 19

Découpez des carrés, disques et losanges dans du papier blanc, bleu, blond, brun et noir. Le bleu pour faire le ciel mais pas que. Le blond pour faire les murs quand la lumière oblique. Allez piocher dans vos souvenirs des sommets d’église et des statues bras en l’air. Placez ça et là des escaliers, surtout là où on ne s’y attend pas, bien serrés entre deux immeubles, comme le font les canaux à Venise. Empruntez le sol de Copacabana, le Cristo Redentor du Corcovado, le cri du tram de Frisco et son pont rouge. Parsemez enfin abondamment de ces échoppes aux enseignes identiques partout dans le monde. Savourez. Partagez.

proposition n° 20

En face de l’hôtel, la lumière est allumée dans l’agence bancaire de six heures du matin à vingt-deux heures. Le dernier employé quitte l’agence avant vingt heures et signale son départ aux vigiles du service de vidéosurveillance. Deux agents e ménage arrivent à sept heures trente escortés par l’agent de sécurité qui leur donne les accès. Entre temps, plus personne, hormis les incidents ou intrusions : ces dernières sont rares, les incident se cantonnent aux distributeurs, après vingt-deux heures quand les lumières sont éteintes. Noir total ou presque : il y a encore les veilleuses des écrans, des imprimantes, des prises. Pas un souffle sauf celui de la ventilation des machines et de la climatisation. Pas un son, si ce n’est le ronflement de la machine à café qu’on a oublié d’éteindre et le plic-plic d’un robinet ou d’une chasse d’eau. Parfois un téléphone sonne, un fax arrive – faux numéro ou publicité d’un fournisseur de papier de fax. Température ambiante vingt-trois degrés Celsius, humidité de l’air à cinquante pour cent. Tout est tranquille.

proposition n° 21

Deux nuances de bois se partagent le carré. À gauche, il est clair, gris, beige, lisse, veiné de gris, reflétant la lumière très blanche, filtrée dans les stores. À droite, brun doré, entaillé et tâché de noir, d’encre. La diagonale est marquée par une barre de métal bosselée et veinée de noir.
Losanges, carrés, rectangles, triangles, tous blancs sur fond blanc et parmi eux un bouton sphérique en céramique bleu. Et la poutre couleur vert d’eau. Mais ces blancs ne sont pas tous les mêmes, multiples, baignés de la lumière du dehors, dans l’ombre, en creux, obliques. Au milieu un trou cylindrique concentre le gris en noir.

Un bout de cadre doré, la signature de Picasso sur fond jaune, une église en noir et blanc de travers, un coin de lutrin qui forme une flèche et transperce un galet situé en arrière-plan, un vase d’étain toujours vide – je décide d’y placer une fleur en fil de fer : formée d’une goutte d’eau, d’un cœur et d’une corolle de tulipe concentriques au sommet d’une tige où s’enroule comme un foulard sur le fil évoquant ses feuilles. Trois petits carnets de deux centimètres sur trois en papier recyclé, reliés en spirale, posés du bois sombre gravé d’une rose.

L’image de deux hommes en habits de travail bleu et jaune, chacun un balais à la main. C’est là-bas. Un kiosque à journaux occupe le coin de la place. Deux personnes s’y font face. Un passant porte une marinière. Le sol est luisant – après la pluie ou nettoyage en cours. Une rue à la chaussée noire, sur laquelle se détache la flèche blanche du pointeur, est coupée par le bord arrondi de l’écran d’ordinateur. À l’arrière-plan, les mots « LA BANQUE » se répètent trois fois en noir sur blanc à l’envers.

Marionnettes d’une bête au museau cylindrique, recouvert de tissu rouge imprimé de fleurs blanches et vertes, bouche de tissu collé et peint grossièrement de rouge, noir et blanc –- dents dessinées carrées –-, liée au cylindre-museau par une bande bleue où s’attache une bride de même couleur. Des yeux bleus en papier plastifié d’un côté, des naseaux noirs de l’autre. De part et d’autre du cylindre des losanges jaunes pliés sur eux-mêmes par la base forment des oreilles, surmontées d’un toupet en fin fil d’acrylique jaune.

proposition n° 22

Carrés de vingt centimètres par vingt, noirs et blancs alternés, alignés, bien serrés, les noirs tâchés de blanc et vice versa. Tâches régulières, inserts placés là exprès, dont on suit les contours savamment découpés en polygones variés. Suivre avec les doigts l’arrête de ces éclats dans la masse uniforme, lisse et froide. Déceler la tâche glissante ou collante, traces d’aliments ou de savon, voire le long poil noir épais qui roule sous le doigt jusqu’à se coincé dans la jointure des carreaux. Plus haut d’autres carrés, plus petits, cinq centimètres sur cinq, blanc brillants luisants contrecollés sur une planche et encadrés d’une baguette de bois blanche. Dans les joints blancs de l’épaisseur d’un index, une empreinte digitale apparaît à l’endroit où un creux s’est formé. Au mur, faïence blanche, en carrés aussi, de quinze centimètres sur quinze ou moins, plus fins, plus brillants, joints très serrés qui manquent par endroits. À droite porte vitrée, peinture écaillée, bleue ou verte ou bordeaux selon les époques, bruit de bois qui craque et de succion quand elle s’ouvre ou se ferme en hiver – l’été elle est toujours ouverte.

proposition n° 23

Au plus loin que porte le regard, une trace rouge, comme un éclat de peinture rouge pris dans le ruban bleu gris. D’ici à là se succèdent des plans inclinés de plus en plus petits, découpés, enchâssés les uns dans les autres, parfois séparés par un gouffre, couverts de tuiles roses, parsemés de grilles, d’antenne, recouverts de bâches en plastique, hérissés de fer forgé ou de verrières ébréchées, de pigeons, de chats, de mouettes et autres animaux ou girouettes – indistinctes tâches sombres mouvantes.

Brèche ou saillie de lumière vibrante entre deux panneaux dans le noir. De là s’étire une raie lumineuse jusqu’à un mur et un pied de chaise ou de table, tige de bois clair à la base fuselée dont l’obscurité ne permet par de voir ce qu’elle supporte. Quand le regard s’accommode, que la lumière cesse de vibrer et brûler dans l’embrasure, des silhouettes apparaissent, bras et jambes disparaissant aussitôt dans un tempo propre à chacun sur fond de pierre de beige.

Piles de papiers jaunis sur planche graisseuse. Poussière blanche, poudre crayeuse sur une surface de cuir. Planches aux arrêtes irrégulières, empilées, prêtes à flancher, ployant déjà au centre, formant comme un berceau pour des ouvrages aux tranches crevassées et illisibles.

Du rouge sous les paupières fermées, du vent à peine frais sur le côté droit, où se tient une conversation animée, voix aigües, rires. À gauche son continu et lointain d’un moteur, note stridente de métal que l’on scie. Bruits de pas dans le dos, semelle qui frotte le sol, glisse puis talon qui claque. Crissement de rail, beaucoup de voix toutes ensemble, bras ou sacs qui entrent en collision par la gauche, klaxon, odeur d’essence, et d’échappement, ronflement d’un moteur qui sature.

Bande jaune peinte sur une surface de plastique noir, juste après une démarcation creusée dans le plan incliné et prend toute la largeur. D’un côté rien ne bouge, de l’autre tangage. Au-dessus tubes en métal chromé barrant le passage sauf au centre où un portillon bascule.

proposition n° 24

Il y a deux portes vitrées maintenant, sur la photo ancienne on y voit une corde et L. y a vu des barrières tubulaires et métalliques. La bande jaune a été effacée et repeinte plusieurs fois, pas toujours au même endroit : on voit le reflet mat dans le sol noir d’une ancienne démarcation. Ligne frontière entre la ville et le fleuve, dernière marge avant l’Alentejo, Outre-Tage, villes aux marges et au large de la ville blanche. Entre les deux le fleuve énorme et tranquille qui tient à l’écart et relie ces deux mondes. L. était venue là retrouver A. sa valise à la main. Craquements des bateaux, bruits de moteurs, percussion contre le débarcadère, voix dans les haut-parleurs, flux et reflux continu de foules en sens contraires. Voix à travers l’hygiaphone remplacée par les bips sonores des billetteries automatiques et leurs instructions en cinq langues. Bip de la carte présentée au lecteur qui déclenche l’ouverture du portillon et remplace la petite détonation du ticket que l’on poinçonne. Visages de travailleurs fatigués, regards hagards de gens qui ne vont nulle part et errent, front lisse de l’étudiante étrangère qui ne voit que l’ondulation lumineuse du fleuve et veut s’ancrer là : aujourd’hui comme hier aucun touriste. Pas pressés d’hommes et de femmes trop vêtus pour la saison, auréoles de sueur, chignons défaits, atmosphère suffocante de cette salle d’attente vitrée où ils se massent avant que le signal du départ les invite à bord. Usure de cinq heures du soir qui ne change pas d’années en années. Les yeux sont sur les téléphones, les oreilles couvertes d’écouteurs, quelques livres ou magazines dans les mains de certains. A. brodait quand elle était à bord, des pièces miniatures, détails décoratifs qu’elle ajoutait sur un vêtement, un mouchoir ou un cadeau pour les naissances, baptêmes, communions ou mariages de la famille ou du voisinage.

proposition n° 25

Pourquoi ne rien dire du décor si pittoresque baroque. Comment faire voir cette beauté intouchable car recouverte d’une fine pellicule plastifiée ou du vernis brillant des cartes postales. Pourquoi est-il si difficile d’aller au-delà des images qui préexistent à notre arrivée et à notre projet. Comment se passer dépasser ce besoin de passer par le corps d’un narrateur regardeur cobaye posé là légitime dans le lieu et l’instant. Comment faire exister ce lieu sans cet être pivot ni la fiction engrangée dans les guides récits blogs brochures de tourisme et de voyage. Pourquoi ce récit fait apparaître les choses comme au travers du filtre de la peau d’u personnage tout évanescent soit-il transparent comme la paupière rose fermée pour nous séparer d’un monde trop dense et complexe. Pourquoi la ville de L. s’incorpore-t-elle tant dans la poitrine flétrie, les gestes maladroits et la fatigue indépassable d’une inconnue. Pourquoi le geste d’écrire qu’il puise dans le souvenir ou projette dans l’imaginaire puise-t-il sa tension dans cet espace intérieur de la poitrine au sommet du crâne dans un faisceau d’énergie produit par des pôles contraires et des circulations de flux.

proposition n° 26

J’ai cinq ou huit ans, je ne sais pas. Je suis à Barcelone ou à Bologne. Je suis avec mes parents, c’est sûr, jusqu’à ce que je ne les voie plus. Je suis dans un lieu étranger : les bâtiments et les rues ont des atours et des couleurs insolites, les passants me sourient, m’ignorent ou me parlent dans une langue étrangère et proche, que je m’efforce de comprendre, on pourrait presque toucher du doigt ce qu’ils disent mais non. Je ne sais pas où je suis, où je vais, où j’étais, où sont mes parents. Ma tête brûle, la gorge serre, les yeux humides déjà. Comme papa a dit un jour au supermarché je m’efforce de retourner au dernier point où l’on a été ensemble, où je nous revois ou là où la dame de l’entrée parle au micro. Mais ici personne n’a de micro pour parler ou me guider. Dans ces rues tout ce que je connais s’éloigne et les mystères m’accablent : que disent ces gens qui parlent plus ou moins fort, que vend cette boutique, que signifie ce geste, ce panneau, où conduit cette porte, que fait cette femme qui sourit, suis-je dans la bonne direction ou faut-il faire demi-tour ? Les yeux sont gonflés, les joues baignées de larme maintenant, je suis immobile parmi les passants quand mes parents m’apparaissent. Encore secouée de sanglots, main arrimée à celle de maman, je refais le chemin en sens inverse : mêmes gens, rues, murs, fenêtres, pancartes, pavés, couleurs, parfums, animaux, statues, bruits. Les yeux lavés, enfin ouverts, notent, assemblent, composent une carte où les éléments de ce jeu de construction se mettent bout à bout et deviennent une place, une fontaine, la terrasse d’un restaurant un spectacle de rue, dans la continuité d’une ville puzzle où chaque chose vue à sa place.

proposition n° 27

Piste d’atterrissage, autoroute, voie ferrée pénètrent dans la ville selon le même axe, parallèle au fleuve. Terminus alignés, elles coupent la ligne d’arrivée au niveau du pont Vasco de Gama, navigateur arbitre de la course tendue vers son point de départ. Venue une fois en bus, ça avait été le monde à l’envers, arrivée par la côte et Cascaìs, le cœur gonflé de l’odeur de la mer avant un orage. Plus surprenant encore, on avait, pour rejoindre le Parc des nations, contourné le centre, traversé la ville par le nord, en en suivant l’ourlet, les dernières nouveautés architecturales, du Centro Colombo au pont Vasco de Gama et sa tour, monuments du XXIème siècle, longeant le symbole de ce siècle en train de se clore, le stade de Benfica. Lente progression dans de larges avenues saturées de voitures, voies aériennes frôlant le toit du bus, immeubles décrépis sans charme, ferrailles rouges, pancartes de guingois, gravas, poussière, on avait oublié l’apparat des zones touristiques et patrimoniales. Depuis le train, on est aux premières loges pour observer le défilé des autres concurrents et les prémisses de la ville. Le fleuve est là, tout à côté si l’on en croit la carte et il faudra bien la croire car jamais il n’apparaît. On avait pourtant vu la mer plus au nord, quand la ligne longe la plage près de Obidos – ou bien s’agit-il du souvenir d’un film touristique puisque des vues aériennes se superposent aux images de dunes aux panaches de oyat ? Par le train, on voit venir la ville, on l’espère même pendant plusieurs kilomètres, on tient à l’œil ses immeubles, à hauteur d’homme et vus en pied. En descendant du train, on y est de plein fouet, déposée au pied d’une colline, sur un quai du Tage, enfin, face aux bateaux de croisière amarrés. On est dans le feu de l’action, in medias res : au sol les pavés blancs glissent, une rosace est dessinée par des pavés noirs, la lumière implacable quoique filtrée par la verrière, les mouettes et le parfum incertain de l’océan. Tout est là. Tout est vu. On pourrait repartir illico. On a laissé derrière soi la gare d’Oriente, posée sur ses pilotis comme sur des talons hauts, ses ailes de libellules déployées ; on descend à Santa Apolonia, sa façade bleue XIXème, ses deux frontons identiques sur l’avant et le côté du bâtiment, tournés l’un vers le centre, l’autre vers le fleuve. Façade privée du faste baroque du Rossio, semblable à quelques autres bâtiments militaires, casernes, hôpitaux. Mais c’est là qu’on arrive, c’est ici le soulagement, fini d’attendre, c’est qu’il faut s’interrompre dans une conversation, une sieste, un tricot, la lecture de roman ou du programme télé, c’est vers son quai que s’élancent le surgissement de gens debouts, la poussée des valises, l’expulsion brutale de ce monde tranquille devenu soudain désordonné.

proposition n° 28

D’Estrella au Chiado, c’est une zone blanche sur la carte de métro. Vrombissement derrière elle, encore un des ces trams, Electrico 28. Elle a choisi de descendre à pieds, pour changer, ne pas allonger la file déjà longue de touristes amassés à l’arrêt, ne pas se serrer contre de parfaits inconnus dans cette cabine bruyante et bondissante. Pour ne pas se perdre, L. suit les rails du tram et doit s’arrêter sans cesse quand il passe, de peur d’être bousculée, renversée – la scène est représentée sous toutes les coutures dans les ex-voto du sanctuaire de la « Consolata » à Turin. Les rues sont étroites, son équilibre incertain. Elle prend refuge derrière une voiture garée, dans le renfoncement d’un porche, sur le pas de porte d’une boutique. Quand ce n’est pas un tram, c’est un de ces tuk-tuk du diable qui dévale. Et ces pavés si lisses, les anfractuosités du sol où son talon se coince. L. tangue et claudique comme une ivrognesse. Aux pauses erratiques de ce trajet de cahots et arrêts inopinés, L. prend en photo les carrelages aux murs, pas tout à fait azulejos – les vrais ont rejoint les vitrines des antiquaires –, mais carreaux de faïence disposés pour former des motifs répétitifs. Chaque fois qu’elle bute sur un pavé, elle récolte un losange, une étoile à neuf branches, une fleur, un cube en trompe-l’œil. Digne excuse à son entêtement. Le Tage se mérite lui avait dit A. en gravissant une colline vers un point de vue. Lisbonne toute entière, mètre après mètre, fait battre son cœur, souffrir ses pieds, la porte à ébullition. La plupart du temps tellement épuisée, le paysage, les événements, les visages lui échappent. La plupart du temps, elle est incapable de voir plus loin que son corps déshydraté, ses pieds douloureux et les tempes qui bourdonnent. Ici L. ne peut plus reculer, remonter cette pente trop raide, ni prendre un de ces trams déjà tous pleins des touristes redescendant à l’hôtel se changer avant le dîner. Pas un taxi en vue, supplantés par ces épouvantables tuk-tuk : pas question de faire appel à l’un d’entre eux, elle aurait trop peur de voir se réaliser ses prophéties mauvaises de collisions et de décollages, accidents mortels, tôles explosées, moteurs muets. La descente continue et il faut en accepter le rythme.

proposition n° 29

Descendant, haletant, cahin-caha, L. s’appuie sur l’encadrement d’une fenêtre. Immobile, les yeux dans le vide quelques instants avant de croiser un regard. Tout près d’elle, de l’autre côté de la fenêtre ouverte à moitié, une vieille femme se tient immobile, doigts entourant ses joues, la pulpe de ses auriculaires se joignant sur l’arc de Cupidon, menton posé sur la base interne de ses phalanges, ses paumes ouvertes, les coudes appuyés sur une table, les yeux à nouveau tournés vers la télé tonitruante, immobile. Sur la vitre fermée de sa fenêtre, trois photos d’elle jeune, papier jauni laissant encore discerner le rouge et le noir de sa robe. Le maquillage est le même : faux cils épaissis encore par un trait de crayon noir, lèvres laquées de rouge cuir, teint clair poudré, pommettes marqué d’une ombre brune. Star oubliée ? Chante-t-elle le fado à ses fans quand ils passent la tête dans son rez-de-chaussée ? Danseuse sévillane en exil ? Mythomane, usurpatrice, sosie ? Attraction pittoresque pour touriste usée, marchant à tâtons, spectacle pour L. seule ou miroir déformant de ce qu’une vie entière peut se figer en un cliché truqué.

Aux hôtes de marque on remet les clefs de la ville, ou plus tôt une clef dorée, outrancièrement, massive, pesante sur son coussin de velours rouge protocolaire. Aux autres, le réceptionniste ou l’agent de l’office de tourisme tendent machinalement un plan schématisant un dixième tout au plus de l’étendue urbaine avec monuments phares en relief. De chacun de ses voyages, L. amasse une dizaine de ces plans pliés, troués, déchirés, annotés de mains diverses et ainsi des centaines de villes se superposent sur son étagère. Dans ce fatras, une feuille de papier libre porte le dessin du quartier de la main de A. Il s’agissait de rejoindre l’embarcadère. Traits tirés sur le papier, lignes tendues d’un point à l’autre, schéma illisible, son regard, ses gestes, ses mimiques sont imprimées à l’encre sympathique dans sa mémoire. Le fil d’Ariane tressé par la voix de cette serveuse penchée sur L. au lieu de servir les habitués qui attendront leur plat ou l’encaissement. Les deux femmes avaient quittés leurs masques, la froideur défensive de L. pour esquiver les boniments, A. et son sourire projeté trop haut pour ne pas donner prise aux reproches. Appuyée l’une sur l’autre par le regard, lèvres desserrées, commissures arrondies, sourires lancés comme un souffle, premières paroles émises. Je n’étais pas là pour assister à la scène : le lieu, l’époque m’échappent, je ne sais pas comment se sont soudées ces deux solitudes dissymétriques. En ce jour de 1973, où le pays se bouleversait, naquit l’amitié entre une jeune femme de 25 ans, mariée et mère, lisboète mais d’Outre-Tage, serveuse depuis dix ans et une française de presque quarante ans, célibataire pour le moment, voyageuse et enseignante.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 20 septembre 2018.
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