Charlotte Brès | L’inamovible

« construire une ville avec des mots », les contributions

L’écriture est un des chantiers qui occupent mes plaisirs et mes jours. J’avais justement à cœur de faire revenir notes et fragments de Turin, Lisbonne et Sète : villes et souvenirs d’été.
proposition n° 1

L. est en colère. Contre on-ne-sait-qui. Contre ceux-ci qui n’ont pas laissé les choses en place. Contre elle-même qui dénote et dérange ici. Dans ses rêves pourtant, elle a souvent remonté cette rue, poussé la porte du café et pris place à une table, sans qu’il n’y ait de couacs. Il lui est certes arrivé de croiser d’étranges gugusses, homme à tête de cerf ou cet acteur connu qu’on voit dans tous les films en ce moment, dont le nom lui échappe, qu’elle confond avec cet autre lui ressemblant comme un faux jumeau lancé par une écurie concurrente sur la piste du succès.

L. est à table et peste. Lasse aussi de ne pas avoir observé les immeubles. Ses yeux accaparés par les vitrines et leurs marchandises. Incapables de se lever vers un premier étage, un balcon, une façade, une fenêtre, un volet, un toit, le ciel. Et de dévisager le centre-ville, comme on le ferait d’un être aimé retrouvé après longtemps, en savourant ses traits, ses nouvelles rides, un changement de coupe, brûlant d’y poser les doigts ou les lèvres.

L. frotte ses tempes pour retrouver un regard clair et un front lisse, effacer de ses yeux une buée de colère. Comme un ciel s’assombrit, son esprit s’est éteint devant l’accumulation de babioles colorées et dragéifiées. Si elle dévalait la rue comme une gamine, au risque de déraper avec ses sandales lisses contre les pavés blancs lustrés, elle verrait s’effondrer tout ça en briques colorées d’un jeu vidéo.

L. a aimé cette rue, cette ascension, cette vue une fois au sommet, un midi d’avril avec son papa, un soir de décembre avec son amoureux, un matin d’été avec son petit-fils. Pas aujourd’hui avec la lumière aveuglante, la chaleur, la foule, les musiques qui s’entrechoquent, la place assaillie de tuk-tuk. La vieille L. s’est repliée , rabougrie, dans le vieux café inamovible – décor de carte postale oblige.

proposition n° 2

Des câbles métalliques tendus d’un toit à l’autre quadrillent le ciel, le fragmentent en cubes. Le ciel ondule et enroule ses nuages autour de ce grillage. Les oiseaux vont des toits aux balcons, se hissent sur les jardinières, bruissent dessous et dessus les fils qu’ils esquivent. Ciel bleu strié de blanc, tâché soudain d’un gris profond que le vent a poussé de l’Atlantique, paquet de mer avec ses mouettes. Le pavé noir de la chaussée est creusé de 4 rails : ils parcourent toute la ville où pentes et courbes n’empêchent pas ce sillon de pénétrer jusqu’aux quartiers les plus éloignés.

Pavés blancs du trottoir bousculés, descellés, comme la peau scarifiée du grand dragon allongé contre le fleuve qu’est la ville. Écailles luisantes de ce grand dos que les hommes arpentent, brillant avec le soleil, éblouissant quand un nuage pleut sa pluie là. Un long crissement lancinant monte vers les tours blanches de l’église surgie entre les toits rouges, façades vertes, roses, blanches, oranges ou émaillées de bleu. Des étincelles pétillent aux jointures des câbles, là où le tram s’agrippe pour gravir la côte. Les passantes n’interrompent pas leur conversation dans le vacarme du tram et des voitures garées trop près, frôlées par le wagon branlant.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 juin 2018.
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