Didier Ren | De nulle part

« construire une ville avec des mots », les contributions

J’écris pour le plaisir, comme tant d’autres. Ni liens ni bracelet électroniques à ce jour.
proposition n° 1

Il avait terminé sa lecture, allait fermer le volume relié, le second tome de L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Mancha. Le replacer dans le dressoir qui faisait office de bibliothèque. Il s’attarda un moment sur la gravure encartée au chapitre LXXII, l’avant-dernière des « grandes compositions » qui dans cette édition illustrent le récit. À l’arrière-plan sur la gauche le village natal du héros, à droite la forêt dont sortent Quichotte et Panza. Ouvre les yeux, patrie désirée, s’exclame Sancho, vois-nous revenir à toi. Existait-il un lieu auquel il pouvait, lui, lancer cette apostrophe ? Une demeure, un coin de terre, des parages un paysage vers lesquels revenir, qui le renoueraient à lui-même, à sa constitution foncière ? Comme dans ce village, dans sa maison retrouvée, l’ingénieux hidalgo s’était découvert être à nouveau Alonso Quijano el Bueno. Paris était son présent. Montpellier, les gradins cirés de la Faculté, le jardinet de son oncle, élans du cœur sur la margelle du puits ? Des remembrances d’étudiant, volatiles, inopérantes. Vierzon, la ville, ses villages, les forges, d’où il venait ? On tient toujours du lieu dont on vient, il en faut revenir toujours à son destin, écrivait La Fontaine qui, vieilli, brûlait de respirer encore l’odeur de sa maison natale, rue des Cordeliers, qu’il avait dû vendre. Vierzon, verre et métal, étangs, rails, fumées. Les odeurs âcres de l’industrie. En face de la gare les bâtiments des Machines Agricoles, au-delà du Cher les fuites dans les vergers. Le bois mal poncé des bancs de l’école de la rue des Changes, où il avait fait ses petites classes, lui piquait les cuisses. Lorsqu’il y était retourné, le mois précédent, pour la première fois dans son âge adulte, son père et ses cousins l’attendaient sur le quai comme une fanfare, il avait fait le tour des lieux déposés dans les chambres de sa mémoire. La précision de ses souvenirs l’avait confondu. Ici, rien n’avait changé, là, la rigole aux eaux usées avait fait place à un trottoir. Une bicoque, un bouquet d’arbres, avaient disparu. Un hangar avait été dressé à l’extrémité d’un embranchement du triage, la boulangerie de la place du Marché vendait encore les mêmes berlingots. Il se rappelait chaque détail. Pas un endroit qu’il n’ait reconnu, dont il ne se soit remémoré ce qu’il y avait vécu, quel jour, avec qui. Il pouvait nommer chaque sentiment autrefois éprouvé. Mais dans sa pérégrination nulle sensation, nulle résurgence d’émotions. Nulle épiphanie. Nulle résurrection. Ces lieux, s’ils ne lui étaient pas étrangers, aucunement, lui étaient devenus extérieurs. Les parcourir à nouveau manifestait qu’ils n’étaient plus aujourd’hui que, cataloguées dans sa mémoire, les curiosités ordonnées d’un musée, des pièces à conviction —les scellés d’une vieille affaire archivés dans un cabinet d’instruction. Leur visite, un sec inventaire où il se faisait notaire de lui-même. Celui qui avait vécu là n’existait plus. Il en était l’avatar, la continuité biologique, légataire de son état civil, mais il était un autre homme. On tient toujours du lieu dont on vient. Il ne venait de nulle part.

proposition n° 2

Entre Cher et Yèvre, les usines, le canal, les champs. Odeurs caustiques au fond des vergers. Au matin le brouillard dépose un voile de particules métalliques, en respirant pour absorber les parfums de la terre le fond de la gorge pique. Les trottoirs de la rue des Changes se distinguent à peine de la chaussée. Quand les pluies sarclent le sol ils se transforment en un bourbier spongieux, les enfants dépouillent leurs galoches pour rejoindre l’école. Et puis, au droit du bout des quais du chemin de fer, en majesté, les bâtiments des Machines Agricoles. Le Grand Magasin jouxte l’Hôtel de Bordeaux, ses verrières aspirent la lumière. Derrière, l’emprise des usines. La maison des maîtres, nouvellement construite, un étage de six fenêtres, balcon, mansardes, toits d’ardoise grise. Plus loin, passée l’immense grille que traversent charrois et piétons, les ateliers, chaudronnerie, fonderie, leurs hautes portes de bois, fenêtres aux parements de brique. Ville dans la ville. Le fer, le feu.

proposition n° 3

Son passé devant lui, que voit-il lorsqu’il se retourne ? Des murets de pierre surmontés de grilles à motifs géométriques délimitent une cour pavée. L’autre front de Janus : la gare du chemin de fer est sortie de terre la même année que les ateliers des Machines Agricoles. Le bâtiment central, quatre fenêtres à l’étage, rideaux blancs, coiffé de l’horloge réglementaire, est flanqué de deux ailes de plain-pied ouvertes de portes-fenêtres voûtées en arrondi, les encorbellements de pierre sont surmontés d’une couverture en zinc. Employés en uniforme, hommes en tablier, d’autres en bourgeois, tous s’affairent. Voitures, tombereaux, charrettes. Deux femmes en manteau noir, chapeaux à voilette, déposées à l’instant, traversent la cour. La marquise protégeant l’embarquement des voyageurs est visible au-dessus de la pente des toits. Aux extrémités des quais la vapeur siffle, s’échappe. Au-delà on devine, ou on ne devine pas, les voies de marchandises qui filent vers les usines, et au Nord-Ouest vers le dépôt des machines puis le triage, face à l’embranchement de la ligne de Tours et de celle d’Orléans. Voilà, c’est ce qu’il voit, lorsqu’à son passé le dos il tourne.

proposition n° 4

Pour qui décide de s’éloigner se pose la question du cap. Lorsqu’on n’est pas mû par sa destination, que le but est la distance, tout droit est le plus court chemin, mais, dans quelle direction ? S’il ne s’était pas retourné, traçant sa route il aurait passé les Machines Agricoles, quartier d’industrie, halles, maisons d’ouvriers, immeubles de rapport où logent aussi des employés du triage, atteleurs, aiguilleurs, saboteurs. Vers le Sud on traverse, perpendiculaire, le canal du Berry sur l’écluse. De l’autre côté les usines de porcelaine, puis on bute sur le Cher, il faut trouver une barque pour la traversée. On passe l’île Marie, on accoste à Bourgneuf. Trous d’eau, courants. L’été des théories de gamins pataugent dans l’eau alourdie de l’écume des usines, insensibles aux puanteurs des abattoirs. Ou bien il aurait pu, les itinéraires étaient intacts dans son souvenir, prendre à gauche vers l’Hôtel-de-Ville, l’Yèvre, Notre-Dame. Rue de la Gare, au coin de la place un liquoriste, flanqué d’un cordonnier. En face, au 3, habitait le directeur des ateliers des Machines, au 5, le chef de gare. On passe devant le débit de tabac, l’auberge Rousseau, on plonge vers le Petit Mail, où demeure le Dr Grajon, la place d’Armes qu’on peut remonter si l’on veut rejoindre, par exemple, la rue des Changes. Mais en s’enfonçant dans la ville, de quoi s’éloigne-t-on ?

Quand au contraire on se tient face à la gare, qu’on a tourné le dos aux fabriques, à la cité, l’espace s’ouvre dans vos poumons. Il avait cent fois, enfant, traversé le bâtiment des voyageurs, s’était glissé en échappant aux agents de la compagnie sous les verrières où résonnent le serrement des freins et les avertissements des aboyeurs, avait filé au bout des quais. On s’échappe facilement quand on a dix ans. Là, droit au Nord, on franchit l’entrelacs des voies du trafic marchandise, longe le dépôt de charbon et on prend pied dans la rue des Ateliers, d’où l’on rejoint la Route de Paris, c’est-à-dire celle qui vous mène, en vingt kilomètres, à Salbris. On peut aussi, quand on a grandi et qu’on fait la route à cheval, prendre le long de la gare le pont qui enjambe les voies et, laissant à main droite le Chemin des cavaliers et la Société de construction mécanique Brouhot, retrouver la même Route de Paris. Trois kilomètres plus loin, c’est la forêt. Promenades dégagées, chemins étroits. L’argile donne au sol, sableux par endroits, des teintes rouges et jaunes, des silex aux arêtes tranchantes affleurent. Dans les creux, des mares, que les habitants du cru appellent des lacs, donnent au sous-bois de bruyère et de fenasse une atmosphère d’humidité. La futaie de chêne rouvre impose son ombre. On avance empli, comblé du silence murmurant des feuilles, au milieu des fûts monumentaux, les plus anciens plantés sous Louis XIII. On observe les traces des fouilles des sangliers. On aperçoit un chevreuil. Sans fin.

De la gare on peut aussi, il suffit d’un billet de troisième, filer vers Bourges, vers Tours, ou vers Paris. C’est ce que, s’éloignant tout de bon, autrefois, il avait fait.

proposition n° 5

À observer la ville on s’interroge sur la pluralité des mondes. La place de la Gare est partagée entre la cour, ouverte mais propriété de la Compagnie du Chemin de Fer d’Orléans, et le vague carrefour, si l’on disait carrefour vague comme on dit terrain vague ce serait cela, qui relève de la voirie municipale. Où se croisent voitures, charrois, carrioles qui débouchent sur, ou s’engagent dans, la rue de la Gare, en direction de la Ville à l’Est ; la rue puis plein Nord la route de Paris — Paris point d’aboutissement chimérique, auquel depuis l’arrivée du chemin de fer il y a six lustres elle ne mène plus personne. Les voies publiques et privées qui desservent les usines s’y jettent au Sud. À l’Ouest, l’extrémité de la rue de la Gare contourne la station des marchandises, se prolonge devant l’hospice et devient aprés quelques sinuosités la route de Tours, au destin jumeau de celui de la route de Paris. Sur la place, au milieu des hennissements des chevaux, des braillements des charretiers, des protestations des patachons, qui saurait dire qui est qui ? Seule l’observation continue, jour après jour, des allées, des venues, complétée d’une connaissance intime des forces souterraines qui agitent la ville peut permettre de déceler quel ordre charpente cette effervescence, de comprendre ce qui gouverne l’apparence de chaos.

Adossé au muret de la cour, le regard dérivant à la surface visible de ces mystères, son esprit se fixait sur ce que les yeux ne peuvent voir. Le numéro 3 de la rue de la Gare, maison sans caractère longeant les voies, séparée du bâtiment des voyageurs par un étroit jardinet, devait avoir été construite au milieu du siècle. Un étage, un toit d’ardoises, il l’avait toujours vue là. Elle était occupée par Monsieur Merlin, des Machines Agricoles. Qui y menait au vu de tous, depuis un quart de siècle, une existence réglée, sans relief, d’employé supérieur. Lui connaissait Merlin, qui avait été un compagnon de travail de son père, un peu plus qu’une connaissance, un peu moins qu’un ami de la famille. Il avait le même âge que son fils Émile, tous deux étaient ensemble à l’école. Cadet d’un cordonnier d’Orléans qui attachait une grande importance à l’instruction que recevaient ses fils — l’aîné était entré employé à la Préfecture — Merlin avait choisi le monde moderne, le progrès, l’industrie. Serrurier mécanicien il était venu à Vierzon travailler aux Machines, en était devenu le Directeur des ateliers. Son intérieur ne payait pas de mine. Il aurait pu, dû, avoir dans sa position une, deux domestiques. Il n’en employait pas. Développer son art, les instruments, les procédés, à cela il mettait toute son énergie. Il avait dés qu’elle avait été en âge marié sa fille à un ouvrier prometteur, tourneur sur métaux, avec qui il envisageait de grandes choses. Las, le jeune homme était décédé presque aussitôt. Caroline était revenue vivre en veuve chez ses parents avec son petit Albéric. Au père restaient son fils, qui à vingt-six ans vivait encore, célibataire, auprès de lui, se consacrait à tout apprendre de l’art des métaux et des machines. Et le gendre qu’il avait choisi pour sa seconde fille, mariée elle aussi sans attendre, un excellent mécanicien. De grandes choses.

L’homme travaillait au progrès des campagnes, à l’avenir de la ville, à lui apporter la prospérité. Discrètement, sans réclame, connu des seuls gens de métier, parmi les passants pas un ne savait son nom. Derrière les murs, des univers entiers.

proposition n° 6

Dans les magasins de sa mémoire il y avait mille et une portes, sur chacune un dessin coloré, le nom d’une personne, celui d’un lieu. Le 3 rue de la Gare et Monsieur Merlin, l’école de la rue des Changes et Monsieur Pierre, blouse, lorgnons, l’Yèvre et Martin Portault, avec qui il allait piéger les écrevisses, le canal du Berry et le père Pineau, éclusier, déporté du 2 Décembre, braconnier, poète. Le Petit Mail et le docteur Grajon qui venait chaque dimanche visiter sa mère labourée de rhumatismes. Dans les magasins de sà mémoire s’étaient déposés rues, maisons, scènes, visages, plus qu’il n’en connaissait. Adossé au muret, les bras croisés, paupières closes, il voyait se dérouler le rôle de son existence, défiler en cavalcade les procès-verbaux des jours, des listes de noms, majuscules hérissées, s’empilaient puis disparaissaient. Des chapelets d’images d’une absurde précision se dévidaient à pleine vitesse dans la lanterne magique de son esprit, comme une irrespirable pénitence. Il ne pouvait être cela, tout cela. Il fallait pour vivre nettoyer les écuries du souvenir, guider ce flot vers un déchargeoir profond, où il s’oublie. Revenir lui jouait un mauvais tour.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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