Cyril Sauvenay | Une marche plus haut

« construire une ville avec des mots », les contributions

Exile on Haile Selassie Road, Dar es Salam, mais sans plus de musique. Auteur-réalisateur, artiste subsaharien par goût du lac Tanganyika. Tout ceci et d’autre choses rapportées dans www.en-lieu-et.place.
proposition n° 1

non ce n’était pas cet homme ni cet enfant qui se regardant l’un l’autre comprirent et ne comprirent pas qu’ils ne faisaient qu’un, l’un courant devant l’autre assis c’était tout autre chose et cependant c’était vécu pour l’un comme pour l’autre depuis deux points de vue comme s’il ne s’agissait pas du même événement ; c’était lui et c’était l’autre ils étaient le même ; l’enfant regarde la marche qui lui fait face elle est très haute très haute plus haute que sa vie et peut-être plus haute que la vie de l’homme qui le regarde de loin ; de loin dans le temps ; c’est quelque part en Italie et c’est un moulin, un vieux moulin où l’ont entraîné ses parents, solaire, solaire, ombres portées prononcées ; une main le porte et l’aide à monter la marche. Il est une marche plus haut, plus près de Venise.

proposition n° 2

Des voix sur lesquelles s’arrête le pas, un chœur déjà. C’est dire tout ce qui se fige à ce bref instant très bref instant où — c’est un souvenir, mais souvenir d’un souvenir — la marche au moment de la grimper tenu par des mains bavardes se fige ; elle n’a plus de lieu elle n’a plus de temps c’est un moulin qui regarde Venise mais d’où rien ne se voit que cette marche qui déjà encombre la mémoire qui vient et dont témoigne cette image très simple retrouvée ailleurs, que sais-je une brocante un grenier une main le papier tout s’est arrêté l’homme regarde l’enfant lui parle et l’enfant va se retourner vers l’homme qui est son père ; chérir le chœur de ces voix qui montent comme monte la petite jambe.

proposition n° 3

comme une flamme dans un film de celluloïd — mais il n’avait jamais vu de film — derrière lui le chœur montait ; les mains le tenait il voulait voir devant mais c’était sombre le soir venait et derrière s’enflait
O Röschen rot !
Der Mensch liegt in größter Not !
Der Mensch liegt in größter Pein !
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg :
Da kam ein Engelein und wollt’ mich abweisen.
Ach nein ! Ich ließ mich nicht abweisen !
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott !
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben !

Lumière des origines ! Déjà c’était le bas de l’escalier, une vieille photo jaunie contre un champ, arrière-plan, un retour et le début, l’art du contrepoint

proposition n° 4

vieille photo jaunie aux ciels sfumatos telle cette toiture ou ce pan de mur à l’arrière-fond d’une ville lointaine — est ce elle, est ce Venise ? du tout, mais alors cette étendue maritime, ces canaux que l’on devine dans la lumière du soir, quels sont-ils ? — et laisse émerger, sortir des flots brunâtres et doux, tant de sensations contrariées ; s’y mêlent divers lieux et divers temps de l’enfant rêvé ; photo presque vénitienne et pourtant, soudain, vallonnée, crayeuse, soudain une garrigue ; ce scorpion dont il fallait chaque matin veiller qu’il ne se soit installé dans une chaussure laissée sous le lit, au réveil ; et cette forêt à quoi on ne pouvait même imaginer quelque lisière, marquant un infini territoire sauvage ; et ce hameau rafistolé aux courtes ruelles irrégulières ; et cette longue table aux repas sans fin, le délice de cette truite, sa chair blanche et ferme, les rires, débats tranquilles et solaires ; et ce piano mal accordé perdu dans une pièce oubliée de la bastide où couraient les doigts maladroits à la recherche d’une mélodie souvenue ; était ce Venise donc ? non ce n’était plus Venise mais ces gens étaient les mêmes et leurs habits comme ceux des indiens d’une mémoire d’outre-tombe étaient les mêmes habits... ou bien non pas tout à fait les mêmes mais ceux d’une décade ultérieure un autre temps déjà où commençait de s’enfuir la grande innocence avant que d’être bannie, ou plutôt non : enfouie, décidée à renaître bientôt à revenir sous une forme renouvelée : celle étrange du dialogue joyeux et grave d’un poète titan et d’un lumineux guerrier des autres rives de notre mer, devant une autre petite maison ensoleillée où ils aimaient se retrouver et s’embrasser, et où se cacherait bien plus tard, après même qu’ils aient disparu, l’enfant aux craintes dissipées, l’enfant fils de l’un et de l’autre qui lui tiennent la main depuis chaque marche de chaque escalier, l’enfant qui désormais tient la main de son fils effrayé par un mauvais rêve et tente, ainsi, au travers de ces images de paix, tandis qu’au loin mugit la sirène d’un cargo, de chasser les siens...

proposition n° 5

À ce moment précis l’enfant ne savait pas qu’il apprendrait à ne pas aimer les plans de coupe, au risque, bien plus tard, de négliger de mettre de côté les rushes paraissant inutiles et qui lui manqueraient lors du montage ; pour le moment il ne voyait du monde que les marches démesurées d’une ferme abandonnée non loin du lac de Garde, un soir où la petite troupe, fatiguée, sur le chemin de Venise, avait décidé d’un bivouac, devant lui une marche immense et l’assombrissement de l’escalier, tout en même temps inquiet et ravi de l’aventure ; il n’avait aucune idée qu’il se retrouverait, un siècle plus tard, face à l’océan, détaillant les frêles embarcation, invisibles au grand angle, disputant l’espace immense aux cargos dans l’attente de l’entrée au port ; aurait il jamais le sens du détail ? C’était, à n’en pas douter, une interrogation qu’il ne pourrait négliger, un jour, tout comme les atermoiements d’un comédien déconcerté par une réplique pourtant banale. Le sort en était jeté, et sans la moindre bataille, il préférerait l’immensité au détail, l’océan au ruisseau. Mais est-ce si certain ? Face à la marche monde il y a aussi la rugosité de la pierre et la ferme douceur de la main (tout comme le minuscule corbeau ou l’insignifiante mouette deviennent soudain plus grands que l’océan, tout comme, et leur fragilité face à celui-ci, les pêcheurs sur le dow dans le creux de la vague se font univers, tout comme le sentier au long des falaises, son escarpement périlleux, font sentir sous le pied le destin de chaque gravier, tout comme cette photo jaunie, dont chaque vêtement de chaque personnage conte une histoire singulière, n’est en elle même rien d’autre que le plus insignifiant des détails, aussi insignifiant que la casquette d’un personnage de roman longuement décrite par un romancier sans personnage...)

L’enfant n’a aucune idée de ce que sera cette photo il n’a aucune idée de ce qu’est une photo il ne sait pas que les sels d’argent peuvent être sensibles à la lumière qui baisse il ne sait pas que quelques décades auparavant un homme a pour la première fois impressionné une fine couche sensible, figeant un pan de toit et un pan de mur sur fond de ciel livide, halos gris dans le blanc du monde, il ne sait même pas que cette marche d’une manière identique se trouvera gravée à jamais dans sa mémoire ni que cette mémoire sera un chemin vers lui-même ; à ce moment précis la photo n’existe pas ; elle ne se trouve pas déjà là, abandonnée par terre dans la cour de cette ferme isolée, et qui attend ceux qui viendraient, non, c’est une photo qu’ils prendront, eux, pas de cette manière courbée dont on prend un objet au sol, déployant son corps, mais de celle, désinvolte, dont on prend le souvenir d’un objet, comme on prend un lieu à emporter avec soi ; cependant ils n’ont rien emporté puisqu’il n’y a pas de marche ni même d’escalier dans cette photo, juste des personnages figés dans l’instant, et si celui qui fut l’enfant grimpant péniblement sur cette marche, qui s’y trouve impressionné parmi ceux qui se trouvaient à cet endroit à ce moment avec lui, peut tout de même trouver quelque intérêt à cette épreuve jaunie c’est au fond en raison de son grain uniquement ce grain d’avant d’avant la révolution la révolution culturelle monde désormais sans grain et qui ne jaunit pas ; c’est triste un monde qui ne jaunit pas. Ce soir puis ce matin celui qui fut cet enfant contemple l’homme dans sa course pourtant il ne regarde pas la photo il préfère s’en souvenir comme il se souvient de l’escalier cela lui paraît suffire ; en fait le jaune de la photo et le gris brun de l’escalier sont une seule et même matière car c’est de matière qu’il s’agit, matière et mémoire, matière de la mémoire, un pan de mur argentique qui traverse les siècles.

Et dans le film parle la voix qui rappelle que l’homme qu’attendait l’enfant n’est autre que lui-même...

proposition n° 6

Bienheureux l’enfant d’abord effrayé rassuré ensuite qui sent d’aventure ce parfum, plus tard il s’y habituera, confusément il ressent ce désir qui le tiendra jusqu’à ses décisions d’homme mûr ; cela, alors qu’ils quittent le lieu de tôt matin après une nuit sans confort mais joyeuse, ça lui plaît il comprend c’est un début le début de quelque chose une vie la sienne de vie ; une sourde appréhension se mêle à l’excitation ils quittent les lieux abandonnés le hameau de la nuit ils disent pourquoi ne pas commencer la journée par une promenade le long du lac comme Fabrice qui sait qui l’on rencontrera ils disent nous avons tout le temps le lac est tout à côté, ils s’y rendent. Une fois quitté le petit chemin en terre brune, la route principale leur fait croiser rapidement un axe secondaire, un panneau fléché sur la gauche indique Salò, puis, en dessous et en italique, Lago de Garda ; les voitures s’y engagent l’une derrière l’autre. Quelque kilomètres plus loin ils pénètrent dans les faubourgs de la petite ville, via del Duce, cette dénomination suscite quelque étonnement, une ou deux remarques ironiques ; les commentaires se font plus inquiets, l’enfant ressent cette inquiétude dans le ton employé, lorsqu’ils font face au détour d’une ruelle à une banderole tendue sur un mur ou s’étalent les mots il Duce ha sempre ragione, puis une autre credere, obbedire, combatterre, quelques croisements plus tard. Les voitures, arrivées sur une place donnant sur le lac, sont alors stoppées net par des hommes en arme, toutefois amicaux, qui invitent leurs occupants à les accompagner pour fêter un événement impossible à détailler, mais qui semble les mettre en liesse ; ils disent vous voici Piazza amici del populo, venez boire le verre de l’amitié il disent il maestro ne va pas tarder nous avons juste le temps celui-ci dit mon uniforme n’est pas repassé je ne peux pas venir cet autre dit laisse tomber ton uniforme viens fêter le passage de nos amis de France le maestro n’est pas là et tu le connais il voudra lui aussi boire un café serré, peut-être allongé d’un peu de grappa, ça lui arrive, histoire de saluer nos amis et puis il regardera de l’autre côté du lac tu sais avec son air enfantin et il dira ils vont sans doute bientôt attaquer il faut terminer rapidement et puis partir au château il dira je ne veux pas attendre l’attaque de ceux d’en face avec ce petit sourire malin d’enfant...
Pour l’enfant qui écoutait et qui entendait parler d’un maestro au sourire d’enfant, entouré de ces hommes en armes qui les entrainaient, au bord de la Piazza amici del populo, vers un café qui ouvrait ses volets face au lac d’un gris bleuté, tout cela était merveilleux, l’inquiétait mais surtout l’amusait ; il avait compris lui bien sûr ce à quoi ses parents et leurs amis restaient étranger et qui leur serait révélé quelques minutes plus tard à l’arrivée du maestro ; un faune sec et musculeux au visage émacié, au regard concentré, mais amusé à peine saisit-il le motif pour lequel son équipe était plantée là au lieu de se préparer ; alors il sourit aux étrangers et les salua avec une élégance toute princière, comme un Visconti des faubourgs, puis se tourna vers l’un des hommes et lui dit j’ai tout envoyé au labo hier nous recevrons une copie ce soir mais aujourd’hui on tourne comme on a fait hier, ne change rien aux lumières c’est bien comme ça ; à ce moment malgré leur italien médiocre les parents de l’enfant comprirent aussi, ils se détendent pendant que le maestro commande un café serré en leur demandant de l’excuser sa journée sera très chargée d’autant que le temps ne va peut-être pas rester au beau on prévoit des orages... Il boit debout son café tout en donnant des ordres, n’oublie pas de charger tout de suite deux caméras à un petit homme triste qui passe, toi va faire repasser ton uniforme à l’homme qui s’en inquiétait quelques minutes plus tôt et qui lance une œillade mauvaise à l’autre homme ; celui ci hausse les épaules regarde les parents de l’enfant et leur dit et alors il pouvait bien prendre ce café non et le maestro dit non il ne pouvait pas la journée va être longue... Puis il regarde au large on distingue vaguement l’autre rive et il dit ce n’est pas aujourd’hui qu’ils attaqueront, il se tourne vers l’homme, un pli malicieux au coin des yeux...

Peu à peu tous ont déserté le café pendant que montait le soleil puis la petite troupe à l’enfant est retournée aux voitures et s’en est allée.

proposition n° 7

l’enfant plus tard a su ce qu’il devait à cet homme au visage osseux sombre regard résolu qui dans l’attente d’une attaque imminente de la rive orientale du lac terminait son dernier film

l’enfant plus tard a su de quelle attaque il était question, et hors de question ; il a su quelle femme désirait cette attaque puisqu’il fut plus tard l’amant de cette femme ; il a su pour quelle raison elle avait désiré cette attaque ; il a su comment elle s’était servie de lui pour parvenir à ses fins ; mais il n’a jamais su s’il cesserait de l’aimer pour cela, ni même s’il fallait lui en garder rancune

un jour en effet il est revenu dans cette ville, jeune architecte il devait demeurer quelques jours sur place afin de préparer un concours il s’était dit j’en profiterai pour rechercher ce hameau abandonné ces marches géantes ces images de l’enfance

il a cherché sans résultat alors il s’est rendu au café de la Piazza amici del populo, le café était toujours là n’avait pas trop changé lui semblait-il et il avait demandé si quelqu’un se souvenait de ce moulin abandonné à l’orée d’un hameau désolé, à quelques kilomètres mais personne ne semblait avoir jamais entendu parler d’un tel lieu, y compris quelques vieillards qui se souvenaient bien pourtant du tournage, du maestro, mort depuis bien longtemps dans de mystérieuses circonstances, et même pour certains de la République sociale

alors il était sorti déçu du café et quelques minutes plus tard la femme l’avait rejoint elle lui avait dit je connais moi cet endroit je vais vous emmener mais elle l’avait entraîné tout ailleurs au bord du lac quelques kilomètres plus loin au bout d’un promontoire ; non ce n’était pas là il se souvenait bien d’ailleurs ça ne correspondait pas à la photo qu’il avait emportée c’était un vrai château cette demeure rien à voir.

Et pourtant les marches

les marches pouvaient bien être les mêmes, seulement les marches, ça ne suffisait pas les marches c’était un souvenir d’enfant confus, et pourtant c’est vrai la lumière était la même et la vibration et c’est là à cet endroit précis en lui indiquant à travers l’ouverture dans l’escalier la rive opposée qu’elle avait dit ils ne vont pas tarder on m’a dit que l’attaque est imminente, mais viens nous avons le temps et elle l’avait entraîné plus haut dans une chambre aux couleurs d’ambre où ils étaient devenu amants

plus tard elle dit tu sais c’est dans cette maison que s’est terminé le tournage j’étais enfant moi aussi j’ai joué dans le film ici dans cette maison que les gens du pays appellent le château, et lui répondit avec étonnement mais non j’ai lu que le château du tournage de ce film n’était pas dans ces parages mais du côté de Sienne pas ici du tout d’ailleurs ça ne ressemble pas je me souviens du film ; elle se mit à rire et ne répondit pas mais après quelques minutes elle se dirigea vers une petite bibliothèque saillante en lançant Sienne Sienne voilà à propos de Sienne un livre un livre qui parle de toi peut-être ; elle ouvrit un livre et lut Era uno giovano in Siena, di contado venuto, che Mattano aveva nome, figliuolo d’uno ricco villano, il quale all’ arte della speziarla stato v’ era piti anni ; e, non conoscendosi, al pari d’ogni cittadino li pareva meritare, et rit encore en se tournant vers lui ; il connaissait suffisamment cette langue pour saisir la raillerie et fut quelque peu vexé, mais toujours riant elle revint à ses côtés, l’oubli.

Plus tard oui plus tard quand la guerre, dont il comprit qu’il avait été malgré lui la cause, quand la guerre eut lieu il se remémora les craintes du maestro et put s’enfuir à temps laissant là femme et souvenirs, sans regret mais ne sachant s’il pourrait revenir un jour les retrouver elle ou bien eux.

proposition n° 8

Il est temps sans doute de rapporter les événements qui s’enchaînant conduisirent à la guerre. On le sait depuis que Cervantes, parallèlement au récit de la bataille de Lépante, fit en s’en moquant celui, moins connu, d’une de ces escarmouches, le conflit qui oppose les habitants de chaque rive du lac a donné lieu au fil des siècles et depuis fort longtemps à des affrontements parfois d’une extrême violence. Les causes de cette inimitié sont fort mal connues et semblent relever de conflits entre familles dont certaines encore représentées localement, sur chaque rive ; en particulier l’une d’entre elles, parmi les plus importantes, autrefois puissante, par la femme dont le jeune architecte devint l’amant. Depuis l’antiquité le lac fut ainsi le théâtre de combats répétés qui ne cessèrent qu’à la fin de l’avant-dernier siècle, grâce à une trêve enfin conclue, fragile mais qui avait duré depuis lors, au grand étonnement de nombreux historiens spécialistes de la région, tant ils connaissaient la haine qui subsistait dans les cœurs et les esprits. Pour le béotien par contre ces récits avaient pris une tournure mythique et si l’on se référait encore à ces épisodes c’était avec une désinvolture bien imprudente. L’on oubliait bien vite par exemple ces événements terribles qui s’étaient produits peu après le passage de l’enfant, ses parents et leurs amis. C’était en 1972. De nuit des guerriers Maï-Maï avaient traversé le lac depuis le Congo pour prêter main-forte aux extrémistes qui pendant quelques jours avaient massacré le plus possible de leurs prétendus ennemis. La répression fut féroce, implacable et plus meurtrière encore. Cela très peu de temps après que l’enfant eût découvert le lac, que le maestro au visage émacié eût craint une attaque, mais avant bien sûr que la femme parvenue à l’âge adulte ne désirât un nouvel affrontement et que l’homme qu’était l’enfant devenu bien malgré lui n’en produisît le déclic. Il advint qu’un jour où étant sorti sur le lac, il ne s’aperçut pas du piège ; la femme avait dit le temps est au beau profites-en tu es sur les nerfs prend le voilier va faire un tour ; c’était un petit voilier facile à manœuvrer il s’était rapidement éloigné au large satisfait d’un moment de liberté ; cependant la pluie était venue et l’avait surpris puis aveuglé à vrai dire pas comme Oedipe mais comme Narcisse il s’était rapproché de la côte orientale plus qu’il ne le fallait.

Il a pensé j’ai passé la rivière apercevant le pont qui franchit son embouchure je vais tirer parti du mauvais temps pour aller voir de plus près il a pensé de quoi ont-ils peur je dois en avoir le cœur net ; il savait que des tribus hostiles vivaient sur la côte, de retour de son périple avec Livingstone Stanley l’avait mis en garde mais il se dit avec la pluie je suis invisible je vais me rapprocher encore.

proposition n° 9

Il ne savait pas, mais la femme savait, qu’en face ils n’attendaient que ce type d’incursion depuis toutes ces années, qu’un fou franchisse les limites territoriales et rompe ainsi l’ancien traité du temps des rois et c’est pour cela que le roi du Burundi n’avait pas le droit de descendre sur le lac et c’est pour cela que le dernier d’entre eux était mort quelques jours après être descendu auprès des larges eaux pour signer la reddition à l’armée allemande ; ils n’attendaient que ça en face et aussitôt les voiles sifflèrent impétueuses jusques Actium où se joua le sort de l’Empire tandis que lui parvenait à s’enfuir traversant miraculeusement mais sans gloire les deux flottes à la barre de son petit voilier ; c’est bien après qu’il apprit qu’Octave n’avait dû sa victoire qu’à l’intervention des guerriers Maï-Maï, malgré la présence de la flotte ottomane. C’est plus tard encore qu’il apprit comment la femme jamais ne se remit de la défaite. De cela aussi il sera peut-être encore question.

Revenir oui maintenant il le fallait. Il était parvenu à fuir et avait laissé derrière lui le bouleversement des canons et autres pétoires. Mais il avait durant cette traversée fait une découverte à propos de l’introuvable moulin abandonné, qui nécessitait absolument d’être vérifiée, validée ; et c’était très étrange, une très étrange révélation ; alors qu’il dépassait l’embouchure de la rivière à tribord, remontant la côte à ses risques et périls, soudain mais pendant un temps très court la pluie avait cessé et malgré le sifflement des voiles le claquement du foc il avait très distinctement entendu un bruit de rames, précisément le même bruit de rameurs et d’esquifs que ceux entendu jadis en compagnie de cette brute de Stanley lorsqu’ils étaient à la recherche d’une plage où accoster pour la nuit, bruits de rameurs et d’esquifs qui les avaient fait fuir ne sachant à qui ils auraient affaire, ou plutôt ne l’imaginant que trop (et Stanley, stupide et impétueux, qui avait sorti son fusil et se préparait à tirer dans le noir) ; mais le plus étonnant le plus étrange c’était que ce tremblement des eaux sous le coup mat des rames formait un son identique, absolument identique, à celui qu’il avait entendu enfant lorsqu’il tentait de monter cette marche, bruit qui alors, cela lui revenait soudain, l’avait effrayé et arrêté dans son élan ; il s’en souvint alors exactement ce bruit de rames dans cet escalier de ce vieux moulin abandonné aux abords d’un hameau sans âme l’avait terrorisé ; il s’était tourné vers son père qui avait ri en l’encourageant à poursuivre sa montée manifestement ni son père ni quiconque n’avait entendu ces rames crever la surface des eaux ni le souffle des rameurs approchant et leur cri naissant ni le silence tout autour ; seul il l’avait entendu ce long mugissement soudain il s’en souvint et ce souvenir lui arracha un cri étouffé mais aussitôt le bruit avait été recouvert par celui de la pluie revenue ; il était demeuré quelques instants la respiration coupée puis avait repris son exploration aventureuse de la côte interdite. Toutefois ce souvenir ne le quitta plus dès lors qu’une fois hors du voilier qu’il avait laissé dans un petit port non loin de l’embouchure de la rivière il eut repris pied sur la terre ferme et fui loin de ce lac et de cette femme aimée. Mais il le savait il faudrait retourner là et peut-être grâce à ce bruit de rames et d’esquifs retrouver le moulin abandonné et percer son mystère. Saurait-il toutefois affronter l’effroi qu’il sentait monter en lui dès qu’il laissait émerger de sa mémoire ce bruit terrible, dont il ne parvenait pas à savoir pourquoi il était si terrible ni pourquoi il l’effrayait ainsi, même avec Stanley il n’avait pas ressenti cette angoisse pourtant à ce moment là le danger était manifeste tandis qu’enfant ce clapotement des rames ce glissement des esquifs cet essoufflement des rameurs nés sans doute d’une coïncidence impensée n’en comportaient aucun, peut-être le vent dans les feuilles des saules peut-être des graviers remués par les visiteurs peut-être une mare où s’ébattaient quelques canards qui sait rien très peu de choses, pourquoi ce bruit anodin très proche, non, (il rectifiait) identique à ceux entendus à deux reprises, tout d’abord en compagnie de Stanley puis seul à la découverte de la côte orientale, pourquoi l’avait-il alors figé et pourquoi son seul souvenir mettait-il tous ses sens en alerte ? Il fallait retrouver ce lieu, y retourner, éventuellement même repartir du château... Ainsi décidé il s’aperçut, surpris, qu’une autre décision en suspens devait être arrêtée, et sans attendre ; au moment même où remué par ce souvenir acoustique il lui devenait nécessaire de retrouver le lieu les marches et le bruit, il comprit qu’il devait en finir avec l’architecture pour suivre les traces du maestro de l’enfance et reprendre son œuvre là où elle s’était interrompue. Car enfin si le maestro avait feint de craindre cette attaque, en s’en moquant certes... c’était là une piste à ne pas négliger, un chemin à suivre... Mais, s’interrogea-t-il inquiet, comment retourner là-bas après avoir déclenché une telle catastrophe ? Que restait-il de la petite ville ? N’avait-elle pas été détruite en guise de représailles ? Et le château ? Et la femme qui hantait le château ? Était-elle encore en vie ? Il pleura amer sur tous ces souvenirs et se prépara au retour, qui pourrait être long, parsemé de dangers inimaginables mais probables, au retour vers la femme en son château sur le promontoire ; l’avait-elle trahi, peu importe, elle les attendait, lui et ses souvenirs.

proposition n° 10

et puis il y avait cette odeur particulière dont il ne se souvenait que vaguement mais qui était présente et qu’il associait au maestro et à cette activité étrange qu’il désirait faire sienne comme d’un héritage, une odeur mêlée de cuir, le cuir des gants que portaient certains des hommes ce jour là dont le petit homme au visage triste qui avait reçu des ordres pour la pellicule, et de pellicule précisément, une odeur dont il ne se souvenait que maintenant, à son grand étonnement, au moment de s’endormir, une odeur de matière plastique et de celluloïd, très caractéristique, ainsi qu’une odeur de métal dégagée par ces amusantes boîtes en fer rondes et épaisses, de diamètre variable, et encore une odeur de graisse, plus lointaine encore, très imprécise mais qui lui rappelait un peu celle de ces bidons d’huile pour moteur dont on ouvre le bouchon (cette odeur était la même que celle qui régnait, mais là beaucoup plus fortement, dans le garage à bateau du château, il craignait de les confondre). Il sentait aussi dans ce cocktail l’odeur, forte mais dispersée comme une bruine, du café, cette odeur qui fait saliver des grains à peine moulus, et celle lui succédant aussitôt de la percolation ; du café il aimait l’odeur plus encore que le goût et cela datait de bien avant ce petit bistrot face au lac, à vrai dire des petits déjeuners en compagnie de ses parents ; il aimait l’odeur aussi pour le temps de cette odeur et de ce repas du lever, temps entre parenthèses, sans durée ou bien peut-être celle que mettait la cafetière aux deux bulles de verre, chauffée par la petite flamme vacillante du réchaud à huile, pour faire passer l’eau de la bulle du bas vers celle du haut, et la colorer au travers de la mouture ; il n’avait jamais revu telle cafetière jusqu’à ces jours ou ces mois (il ne savait plus) passés dans le château, la femme en possédait une presque identique qu’elle faisait fonctionner de temps à autres, au gré d’envies dont il ne parvenait pas à saisir la période, mais qu’importe se dit-il, non ce qui importait c’était toutes ces odeurs mêlées et qui traversaient la baie séparant la ville du château, dans un sens, dans l’autre, invisibles. Il y avait là un secret, mais il ne savait même pas de quoi c’était le secret, peut-être le secret d’une existence, peut-être celui d’une mort, peut-être celui de la guerre livrée depuis tant de siècles entre les deux rives du lac, peut-être celui de toutes les guerres livrées entre les hommes… Ou bien le secret du corps, de tous les corps, de la manière qu’ils ont de n’appartenir qu’à soi, même quand, le maestro avait voulu démontrer cela, même quand on en faisait une marchandise, en particulier d’une rive du lac à l’autre, en des temps immémoriaux, oui, le secret dont un corps n’a de compte à rendre qu’à lui-même ; et c’est cela justement qui frappait l’homme, et c’était cela qui avait frappé l’enfant, l’apprêtant à courir vers l’homme qu’il deviendrait, ce qu’un corps devenait, comment il se modulait, lorsqu’il recevait du monde toutes ces sensations brûlantes et douces ; ainsi, ressentait-il, ce que ces odeurs mêlées, et justement par leur improbable mais pourtant harmonieuse combinaison, avaient de particulier, dont il conservait le souvenir depuis l’enfance, c’est qu’elles semblaient, dans cet assemblage, posséder des caractéristiques que faute de mieux il qualifiait de tactiles : c’était une fragrance que l’on pouvait sentir du bout des doigts ; ou plutôt, estimait-il en tentant de définir sa sensation enfantine, le toucher ne pouvait être délié de l’olfactif : sentir l’odeur un peu poussiéreuse de ces boites de fer-blanc, à la fois de métal et de celluloïd, c’était les toucher, les prendre en main, les porter ; il pouvait sentir dans sa main la bobine se dérouler à l’ouverture de la boîte et ce mode de sentir là se trouvait identique à celui de l’odorat ; au fur et à mesure que la fine bobine se déroulait dans sa main, à la fois souple et résistante, son odeur l’enivrait. Pour cela aussi il devait retourner. Il fut toutefois déçu se souvenant que lors de son enquête, ayant alors de nouveau pénétré dans la petite salle du café, il n’avait pas reconnu cette odeur, ni même celle du café qui pourtant faisait l’ordinaire du lieu, rien, plus rien. Il devina alors, c’était le château c’était la femme ; cette odeur cette sensation touchante de toucher c’était cela et ce goût c’était celui de sa peau. Il se souvint alors du goût de ses larmes lorsqu’elle pleurait de rage. Il devait retourner. Puis lui vint dans la bouche l’odeur de la poudre à canon et avec lui cet autre goût amer celui de la trahison, mais l’avait-elle trahi ce n’était pas bien certain elle n’avait fait que s’obstiner dans son désir, sécher ses larmes dont il aimait tant l’âpreté. Il fallait retourner vers la femme le lac Salò le moulin abandonné…

alors rassuré il s’endormit avant de parvenir à saisir pour quelle raison son esprit passait sans cesse, plus ou moins brutalement, de l’image d’une sensation de la main plongée dans un seau plein de grains de cafés tout juste torréfiés, à peine tièdes, à cette autre de celle de la main encore éprouvant le grain de la peau de la femme dont il se souvint soudain du nom, Elena. Cela l’ennuyait un peu au fond, car il aimait respecter les mystères de l’oubli, mais moins toutefois que cette énigme qu’il conserverait telle jusqu’au matin, de ce que pouvait bien constituer l’image d’une sensation, dès lors qu’on ne l’imaginerait plus en pensée mais en vivrait les circonstances dans le réel d’un instant et d’un acte, celui de la main glissant dans le seau ou sur le corps ; dans l’un comme l’autre cas l’image d’une sensation, son expression et son fait, lui paraissaient une aporie, mais dans cette aporie sans nul doute se trouvait niché l’idéal vers quoi tendre dans son élan à la suite du maestro…

proposition n° 11

au milieu de la piazza amici del popolo, face au lac, il promène un regard circulaire sur la ville ; au fond rien n’a vraiment été bouleversé, demeurent quelques traces de balles mais les trous d’obus ont été comblés ; le seul lieu anéanti, à son grand étonnement, est le café. Perdu en supputations il s’approche. Ce café faisait le charme de la place, qui semble endeuillée. Ne reste qu’un grand vide et les vestiges de quelques murs. Juste à côté, cependant, il s’aperçoit de la présence d’une sorte de roulotte, auvent ouvert, entourée d’un petit groupe d’hommes et femmes bavardant ; il les rejoint ; ils rient et s’amusent comme si rien ne s’était produit, debout pour la plupart, quelques uns assis sur des tabourets de bar (qu’il lui semble reconnaître comme étant ceux justement du café) face à un comptoir. En s’approchant il discerne derrière le comptoir un percolateur et de la vaisselle, puis il distingue le serveur, c’est le patron du café. Quand il arrive tous se taisent un instant, le saluent négligemment puis reprennent leur conversation. Il n’est question que de quotidien. Il comprend mal l’italien mais suffisamment pour s’apercevoir qu’il n’est question ni de la guerre, ni du café, ni de la femme, et pas non plus de lui ; il décide de jouer les naïfs et l’air de rien commande un ristretto (sa passion pour ces quelques gouttes ! Souvenir soudain de ce tôt matin d’hiver glacé à Venise où attendant Emma qui arriverait par le prochain vaporetto il écoutait les conversations au bar d’un petit bistrot, comme en cet instant, mais détaché ; il y avait bu peut-être les meilleurs de sa vie, cinq d’affilée se souvenait-il, dans ce clair petit matin qui appartenait de plein droit au vénitiens, et dont il profitaient ; passaient les livreurs avec leurs chariots à trois roues, les commerçants avant l’ouverture, pas un touriste, lui-même excepté, mais il fait semblant de s’exclure de la catégorie). N’étant pas certain d’être reconnu il demande ce qui est arrivé au lieu ; le patron hausse les épaules ; un vieux lui répond détruit, le café, on l’a détruit ; étonnement ; le vieux poursuit voilà je t’explique il y a eu la guerre ceux d’en face ont gagné on ne sait pas trop ce qui s’est passé sinon qu’on a été trahis ; une femme rétorque on ne sait pas on ne sait rien ; le vieux sait il dit bien sûr qu’ils ont été trahis ils étaient les plus forts sans trahison pas de victoire, impossible ; la femme hausse les épaules enfin voilà mais elle s’interrompt et le patron poursuit voilà ces crétins se sont mis en tête que c’était moi le traître et ils sont venus tout détruire mon café. — Crétins peut-être mais moi je connais ta famille et ton père du temps de la République sociale… — Va fancullo le vieux mon père non plus il a pas trahi c’était un résistant un vrai puis se tournant vers l’étranger qui le questionne mais après il y a un procès. Verdict non-lieu, et voilà, résultat ils sont venus s’excuser et maintenant en attendant qu’on reconstruire le café j’ai trouvé cette roulotte et ils viennent tous prendre leur expresso—…Eh ! Bien sûr ! Où irions-nous sinon ? On a tous besoin de toi Guido. Et le patron satisfait et amer hausse les épaules. Moi je l’ai toujours dit et je le répète la traître c’est la vieille du château alors un type qui était resté silencieux se tourne vers l’homme et lui demande vous qui étiez au château avec elle vous savez peut-être mieux que nous. — Quel château ? Quelle vieille ? — Eh le château de l’autre côté de la baie ! On le voit d’ici. Vous savez bien. — La vieille Elena, la fille du baron ! — Mais quelle vieille ? Elena, mais Elena est plus jeune que moi. — Tu ne la connais plus maintenant ? Pas étonnant remarque, elle non plus ne reconnaît plus personne. Elle sort plus de chez elle d’ailleurs. — Vous confondez sans doute mon garçon, nous sommes tous vieux ici. Elena comme les autres. Perplexe l’homme règle son café, salue et quitte le groupe sur la place, décidé à se rendre au château.

proposition n° 12

lorsqu’il fut parvenu de nouveau au milieu de la place, songeur, il ne s’aperçut pas du soudain changement d’atmosphère ; l’air était gris et la température en chute, les nuages accumulés au loin traversaient le lac à sa rencontre ; lui s’était approché des eaux mais ne semblait remarquer que les galets fins qui peu à peu avait sous ses pieds remplacé le bitume, puisqu’il sourit rêveusement en sentant sa marche s’amollir et son corps s’alourdir ; il cheminait ainsi sans but, lentement, le long de la petite plage, depuis quelques minutes, sans plus rien connaître du monde, quand l’orage éclata.
Pris au dépourvu, il regarda autour de lui à la recherche d’un abri, comprenant qu’il serait rapidement trempé s’il cherchait à rejoindre sa voiture à l’autre bout de la place elle-même déjà loin derrière ; il commençait à sentir l’eau rouler dans son cou quand il vit courir, cent mètres devant lui, un groupe d’enfants dans un direction commune ; il comprit que cette course les menait certainement vers un quelconque abri et se mit à les imiter pour les rejoindre, voir où ils se rendaient ; il s’aperçut alors de la présence d’un passage protégé entre deux maisons, qui lui rappela d’une étonnante manière un passage identique au bord de la Méditerranée, sur une promenade où il aimait flâner en observant les joueurs de pétanque ; souriant à cette découverte joyeuse, il eût tôt fait de rejoindre les gamins piaillant comme une volée de moineaux, qui le remarquèrent à peine tandis que lui les dévisageait rassuré : ainsi la ville n’était-elle pas peuplée que de vieillards ! Son regard s’attendrissait au fur et à mesure qu’il passait de l’un à l’autre de ces visages riant ; manifestement la guerre, très courte, n’avait pas fait trop de dégâts, c’était heureux ; il se demandait, contemplant le mouvement qu’ils créaient dans le lieu indifférent, quelle était leur innocence, cette innocence qu’il lui semblait avoir perdue, et qu’il imaginait pouvoir retrouver à ce méditatif examen, quand il distingua une ombre plus dense dans l’ombre des murs, une forme, derrière le groupe ; un homme se tenait là, dans une immobilité qui démontrait, lui sembla-t-il, une fascination semblable à la sienne, devant ce spectacle improvisé.

Puis, alors que les enfants, voyant que l’orage durait, décidaient de traverser le passage jusqu’à son extrémité donnant sur la ville, espérant trouver un magasin ouvert, si possible le glacier, et allaient disparaissant vers le fond du sombre chemin pavé, leur silhouettes amenuisées se découpant à la faible lumière de ce qu’il imaginait être la sortie, la forme immobile se détacha de l’ombre et se dirigea tranquillement vers lui ; il reconnut le maestro qui le rejoignait et le salua amicalement
— Comment va ?

Il le fixa éberlué sans répondre.
— Vous aussi me croyiez disparu n’est-ce pas ? Eh, tout le monde me croit mort. Dans un sens cela peut s’entendre, n’est-ce pas, mort, je l’étais. Et je le deviendrai. J’ai lu les nouvelles, c’est ainsi que j’appris mon décès, sur une plage comme celle-ci, quelle mort idiote nest-ce pas, tout-à-fait indigne...

Les deux hommes fixèrent un instant les berges lointaines, perdues dans la brume.
— Vous voyez, l’orage est venu, j’avais vu juste, il fallait tourner vite, et à deux caméras.

Il se retourna vivement vers le maestro et s’apprêtait à répliquer que des siècles étaient passés depuis ce jour de tournage quand celui-ci poursuivit
— J’avais raison aussi n’est-ce pas, la guerre est venue, ils ont finalement décidé de se venger de nous, après tant d’années...

Il lui sourit et dit tout finit par arriver puis vous allez vous rendre chez Elena ? Votre visite va sans doute la réjouir. Vous en êtes entiché n’est-ce pas ? Contrairement aux apparences elle aussi l’est de vous. Je crois savoir qu’elle vous attend. Sans rechercher une grandiloquence déplacée, je dirais qu’elle vous aime. Mais vous l’avez déjà compris cela n’est-ce pas...

Il indiqua le château de l’autre côté de la baie, comme un géant veillant sur la côte. Ils ont voulu détruire le château mais je suis intervenu et je les ai empêchés ; je leur ai dit "c’est ici-même que j’ai tourné mon dernier film vous ne pouvez faire cela" (vous savez bien sûr que ce n’est pas ici qu’eut lieu le tournage mais près de Sienne où ce paysan a voulu autrefois se faire prince, dont on s’est tant moqué alors, j’aimais cette époque) alors qu’importe le mensonge ils m’ont gentiment écouté et sont repartis, peu leur en chalait ils avaient remporté une belle victoire, au fond ils n’avaient besoin de rien d’autre... ici non plus d’ailleurs... la paix était à ce prix...

Il tourna son beau visage grave et saillant vers l’homme et lui tendit la main ; l’homme après hésitation fit de même et ils échangèrent un bref salut. Mais vous restez silencieux. Il est temps que je vous laisse à votre méditation. Je dois aller moi-même, de l’autre côté. Vous, attendez ici, l’orage ne durera pas. Regagnez votre voiture et rendez-vous chez Elena, elle sera ravie. Adieu donc et lui faisant un bref signe de la main il s’éloigna ; après une dizaine de mètres il se retourna (l’homme ne distinguait plus que l’élancement de son corps découpé sur le rond lumineux où les enfants avaient disparu quelques instants auparavant), J’allais oublier le plus important : si cela vous est possible, je veux dire, si l’époque vous le permet, vous avez mon autorisation. — Quelle autorisation ? Il rit, Vous voyez que vous pouvez parler, tout de même ! puis L’autorisation de poursuivre, prendre ma suite... Elle vaut ce qu’elle vaut, ma suite, mais je vous l’offre ! et se retournant il disparut dans l’ombre, sa silhouette parfois découpée, parfois masquée, jusqu’à paraître en pied telle un marcheur de Giacometti, à la sortie du passage et descendre par degrés ce qu’il devina être des escaliers.

Il se mit à courir et eut tôt rejoint la volée de marches qui ouvrait sur la ville ; mais le maestro s’était évanoui. Il fit demi-tour, tranquillement cette fois, remarquant avec surprise un ruisseau qui traversait ce long couloir sombre, comme d’une maison l’autre, sous un petit pont de pierre, et rejoignit la plage au moment où l’orage cessait, sentant croître un étrange sentiment de plénitude.

proposition n° 14

il traverse la place un des clients de la roulotte lui fait signe l’invite à rejoindre le groupe, signe amical il décide indolent d’y répondre. A peine parvient-il à portée de voix que l’homme se met à lui conter l’histoire du pays et des familles dans un récit embrouillé qu’il cesse d’écouter, mû par un désir soudain qui le surprend ; pour la première fois depuis ce temps de l’enfance, lui qui s’est départi, allez savoir pourquoi, de tout sens du détail, au point qu’il s’est engagé dans l’architecture par amour du plan-masse, tentant d’éviter dès l’apprentissage tout dessin en deçà d’une échelle qui le ramène à celle de l’homme, pour la première fois, sentant bien quoique confusément que la nouvelle charge qui lui incombe, de prendre la suite du maestro, et donc la responsabilité de cette suite, sentant bien qu’elle le contraint à regarder avec attention ce et ceux qui l’entourent, pour la première fois il observe le visage de son bavard, laissant passer au second plan le motif de l’interpellation, puis avec une égale attention les autres visages et pour la première fois il s’aventure à parcourir, du bout de l’œil, les rides de ces visages, cheminements dans le paysage d’une vie, et il s’aperçoit à la suite de cet examen minutieux qu’en effet tous, clients et patron, sont âgés, très âgés ; examen au cours duquel il se sent projeté au milieu d’images de films anciens, films tant vénérés dans l’enfance pour leur capacité à émouvoir, émerveiller, enflammer l’imaginaire, mais c’est la première fois qu’il fait corps avec ces images, spectateur participant au spectacle ; sensation effrayante et délicieuse ; il cherche de quels films ces traits lui paraissent s’offrir, bientôt convaincu quoique sans réelle certitude que de tels visages, anciens, crispés, anguleux, ridés, oui ses souvenirs en viennent de films russes, et sans doute de L’homme à la caméra et de La grève ; il lui semble aussi avoir vu de tels visages grimaçant chez Ford ; ainsi de ce vieillard qui s’adresse à lui avec véhémence, le menton en galoche, les yeux clairs profondément enfoncés dans leur orbite, les sourcils broussailleux ; ces répétitions de souvenirs anciens l’amusent au plus haut point quand son oreille l’alerte d’une voix de femme à sa gauche, il se retourne ; c’est une vieille imprécatrice édentée, survenue des trios de sorcières du théâtre élisabéthain, les cheveux gris et blancs mêlés en tous sens emportés par le vent, corps sec de centenaire mais somptueuse robe satinée au col ourlé d’un collier de perles grises opalescentes. A ce moment il prend conscience que tous ces visages n’en font en réalité qu’un, un seul parmi les clients du bar improvisé, le bavard qui s’adresse à lui manifestement décidé à un récit définitif, mais que lui sans volonté aucune calque cet unique visage sur les mines et expressions variées des hommes et femmes qui l’entourent, le patron tranquillement occupé à passer un torchon sur ses tasses, la cliente au collier s’amusant aux jeux d’un jeune chat sur la place, ces deux amis dont les cafés de plus en plus allongés épanouissent le sourire à chaque gorgée ; il aperçoit un trio un peu à l’écart, engagé dans une conversation animée consacrée à une affaire commerciale ; curieux il regrette de n’y rien comprendre du fait de leur éloignement et de sa mauvaise maîtrise de la langue ; ces trois débatteurs sont les seuls jeunes gens de ce groupe de hasard, mais quand il les observe leur air sérieux leur concentration ils lui paraissent plus âgés encore que les autres, sur leurs traits aussi viennent se superposer ceux parcheminés des anciens ; il se contraint à un examen méticuleux, ils sont jeunes pourtant ; deux hommes et une femme ; la femme brune, élégante, sa robe lui découvrant à demi le dos, le nez légèrement busqué, son sourire charmant de circonstance ; un des deux hommes de dos, large et légèrement adipeux, sa chemise blanche tirant sur le jaune ; l’autre de face parle sans cesse une voix désagréable, nasillarde et perçante, visage rond quelconque lunettes grises d’école de commerce, enjôleur cependant ; à un moment les deux hommes quittent le tabouret sur lequel ils sont juchés saluent et s’éloignent la femme restée seule sort un carnet et prend des notes elle a cessé de sourire...
 Tout à ses observations il n’écoutait pas ce dont l’abreuvait le vieillard ; un son plus aigu que les autres le tira cependant de cet état et oubliant les visages il se concentra sur les mots quand l’homme, comme épuisé, s’interrompit. Il but une gorgée de café, grimaça de sa tiédeur puis conclut bon moi ce que j’en dis, ça n’est pas mes affaires, et si vous voulez aller voir Elena c’est pas moi qui vous en empêcherai mais souvenez vous bien de ce que je vous ai dit il n’y a rien de bon là-bas pour vous rien de bon.

proposition n° 15

Eh bien, vous me regardez comme si j’avais commis un sacrilège, une faute irréparable, est-il fondé, ce sentiment, et cette faute, en est-elle une, il ne me semble pas, votre regard injuste m’accable ; je n’ai rien dévoilé, je l’ai mis en garde voilà tout, rien révélé, qu’aurais-je d’ailleurs à révéler, je sais moi-même si peu de choses, non, je n’ai fait que le mettre en garde voilà tout vous l’avez entendu, ne fallait-il pas, n’était-il pas de notre devoir de le mettre en garde ce grand dadais, certes oui c’était notre devoir du moins le mien et je crois qu’il m’a quand même écouté, c’est un cœur intelligent, un jeune homme formé, non plus un gamin sans cervelle, encore moins ce jeune enfant d’autrefois, timide et joyeux vous en souvenez-vous, bien sûr il a compris, il comprend que les vieux, je veux dire les vieux du pays en connaissons un bout sur ces histoires, lui ne sait rien de tout ça, les guerres, les siècles écoulés, les haines, les histoires de familles et des rives les incessantes rixes, il admet son ignorance c’est tout naturel, lui ne fait que revenir, faut-il dire sur les lieux du crime, bien sûr que non, tout ce qu’il désire c’est de retourner voir Elena, moi je veux bien pourquoi pas, comment lui donner tort, mais c’est pas si simple n’est-ce pas vous en êtes d’accord, vous savez bien sûr tout cela, nous le savons tous ici, que le chemin n’est pas si simple, ne manque pas d’embûches, sans même compter les prétendants, tous là qui veulent la mettre à nu comme dans un tableau du temps de notre jeunesse, il ne suffit pas d’y aller, une fois sur place il faut être prêt à la bataille, encore une de bataille, une de plus, vous savez ce que c’est, on n’y tient plus trop à ces batailles parce qu’on le sait bien nous, l’origine de toutes ces guerres incessantes c’est elle Elena, rien ni personne d’autre, c’est elle le territoire à conquérir, et voilà pourquoi ils ne sont pas restés ici après leur victoire, ici, qu’est-ce qu’ils en auraient à faire d’ici ; quant à elle, ils ne l’ont pas emmenée c’est un fait ; sans doute les a-t-elle effrayés, tout de même elle en sait beaucoup, beaucoup trop depuis ces temps reculés, ou alors trop vieille toute ridée maintenant ça les a surpris ils se sont peut-être dit tout ça pour ça merde alors ça valait pas le coup on rentre ; riez, riez tant que vous voudrez, et je ris avec vous, moquons-nous, les uns les autres et tous de ce monde de ténèbres, en attendant moi je dis peut-être bien que c’est ça et juste ça en même temps je le reconnais volontiers la politique je n’y entends rien c’est vrai, mais moi je l’affirme, les guerres c’est toujours une histoire de femme, une femme qu’on désire et qu’on veut posséder, quand je dis posséder croyez moi je n’emploie pas les mots au hasard, c’est dans les deux sens du terme au propre comme au sale, mais lequel est sale je n’en sais rien ou plutôt en est-il un de propre je ne crois pas, quoique si, à la réflexion, dans ce sens qu’il est propre à l’homme, c’est même le propre de l’homme, d’aller faire la guerre pour posséder une femme ; eux tous, cachés derrière le bleu profond du lac et le vert luxuriant de ses rives, pendant longtemps j’ai cru que c’était le château qui les intéressait, pas la ville, ni même la région mais le château, peut-être je me disais c’était comme un souvenir d’enfance, un souvenir à reconquérir, pour eux comme pour lui, la même histoire la même innocence ; j’étais jeune et naïf : c’était la femme c’était bien elle, Elena ; et laissez-moi vous le rappeler, oui à toi aussi, jalouse : qui ne l’a pas désirée, Elena, rien qu’ici, depuis tout ce temps, alors ceux d’en face, on peut comprendre aussi, mais je le soutiens, ce n’est pas une raison pour faire la guerre quoi, quand même, il faut se retenir tout de même, mon père avait bien raison sur ce point ; allons, les amis, au fond tout ça n’a plus d’importance plus la moindre cette fois ils ont gagné la guerre et ils sont repartis comme ils étaient venus je crois bien qu’on en a fini maintenant, oui qu’on en a fini ; fini, oui, mais pas avec tout, tiens Guido, sers-moi une petite grappa s’il te plaît, il m’a trop fait parler cette grande perche j’ai la gorge sèche va, et pardonne au vieux bavard que je suis...

proposition n° 16

C’est à ce moment précis que Guido m’a dit les étrangers aussi sympathiques soient-ils n’ont rien à savoir de nos affaires et il a ajouté en particulier celui-ci n’oublie pas qu’il a séduit Elena (oui que voulez-vous, tout le monde s’est bien douté qu’il ne séjournait pas au château juste pour profiter de la vue sur le lac, aussi magnifique fut-elle, j’en conviens), imagine, dit il encore, c’est peut être un espion, qui sait, ceux d’en face sont retournés mais qui te dit qu’ils n’ont pas l’intention de revenir ? On n’a jamais pu rien prouver, mais moi je suis certain que c’est en raison de leurs perfidies, quelques médiocres qu’elles eussent été, que nous avons subi la République sociale et toutes ces souffrances inutiles. Alors j’ai ri, un peu malgré moi, mais j’ai ri et puis je lui ai dit que bien sûr, tout le monde le sait ici, son père fut un des très rares résistants, parce qu’il faut bien l’admettre la plupart se sont satisfaits de ce pouvoir grotesque, ils ont fait avec comme on dit, son père donc a été un des très rares résistants, tout le monde le sait lui ai-je dit, et vous aussi d’ailleurs vous le savez pourquoi m’obliger à le répéter, mais que ce n’était pas une raison tout au contraire même. D’autre part je lui ai dit aussi qu’en effet rien n’était prouvé, et même que certains pensaient au contraire que votre propre père, avec quelques autres représentants des grandes familles, s’étaient rapprochés de ceux d’en face afin d’ourdir une alliance contre la République sociale, à quoi il a rétorqué ce que tout le monde soupçonne aussi, qu’ils s’étaient au contraire rapprochés de l’abominable junte de la République sociale pour détruire définitivement la puissance de l’autre rive, et là je me suis emporté, une telle hypothèse était inadmissible, nous sommes ennemis oui mais frères tout de même, nous n’allons pas nous allier à ces parvenus fascistes pour mener à bien nos batailles intimes, voilà ce que je lui ai dit et il est demeuré silencieux mais de ce silence vous savez qui n’augure rien de bon, de cette sorte de silence qui fomente un crime, ou quelque action d’éclat moins terrible mais tout de même bien impressionnante, du coup j’ai fait en sorte qu’il ne prît pas un temps de réflexion trop long et j’ai poursuivi, et j’ai dit que j’avais décidé de mettre en garde ce jeune homme parce qu’au moment où j’avais ouvert la bouche pour parler, il m’avait regardé avec cette curiosité un peu inquiète, celle-là même que nous avions autrefois remarqué chez le maestro quand il était venu ici pour faire son film, ce film consacré à la République sociale et à propos duquel je lui avais dit que l’idée n’était pas appropriée, il y avait ici trop de souvenirs, et puis ceux d’en face ne manqueraient pas de se réjouir de l’exhumation de ces souvenirs, et je lui avais dit, tu te souviens n’est-ce pas de ce que j’ai dit ai-je dit à Guido dont je voyais bien qu’il poursuivait son amère réflexion et que cette réflexion ne me vaudrait rien de bon, non, rien de bon, pour l’en faire sortir de force, le ramener à mes bavardages, quitte à tenir n’importe quels propos, y compris certains plus dangereux encore, mais n’y prenant pas garde, donc j’ai répété à Guido ce qu’il avait déjà entendu, que j’avais dit à ce jeune homme de se méfier de l’exhumation de ces souvenirs, tout comme je l’avais dit au maestro auparavant, parce qu’alors il y avait aussi le château, et le chemin qui y mène, je lui avais dit, au maestro, vous feriez bien de repartir par où vous êtes venus vous et vos gens vous n’avez rien à faire ici, vous ne connaissez rien de ce pays, le même regard c’est ça qui a fait que j’ai continué de parler à ce jeune homme et je te dis, ai-je dit à Guido, Guido, c’était là ce qu’il convenait de faire, non pas parce que c’était juste mais parce que cette situation nous met en danger, voilà ce que je lui ai dit et je pense que j’ai eu raison de le faire, quelles que soient ses réflexions, après tout je ne dois céder à aucune crainte les parents de Guido étaient tout de même voisins des miens, vous me direz ça ne signifie rien mais si, si, j’insiste, c’est très important, surtout ici vous comprenez, enfin voilà. Quand à ce jeune homme, pour répondre à votre demande, voilà le conseil que je lui ai donné, et dont vous entendrez la pertinence j’en suis convaincu, pour tous les motifs que nous ont légués l’histoire et la géographie, ce conseil des plus simples et des plus avisés, je ne crains pas de le dire, de rejoindre le château non par les terres mais par le lac ; j’étais certain que vous approuveriez cette démarche ; nous savons vous et moi ce que lui coûtera une telle traversée s’il l’entreprend mais nous savons aussi ce qui pourrait lui coûter celle des terres ; entre les deux, point de comparaison. S’il suivra mon conseil je n’en sais rien. Peut-être même ne reparaitra-t-il pas dans nos parages, ce qui, pardonnez-moi, serait le plus heureux ; l’avenir ne manquera de nous l’apprendre... Décidément ce panorama est une merveille... S’il désire en jouir, il s’agit de le mériter, voilà au fond ce que j’en pense pour ma part. Je dois vous laisser maintenant, la nuit vient. Rappelez-vous s’il vous plaît de veiller à ce que Guido ne tente rien à mon encontre, vous savez à quel point cela nous desservirait tous. Je ne dispose pas d’une puissance comparable à la vôtre, c’est entendu, mais de chercher à me nuire pourrait provoquer des événements dont nous ne connaissons ni la teneur ni l’ampleur.

proposition n° 17

c’est en s’étalant de tout son long sur la plage, au beau milieu de sa course, chute des plus inattendue, puisque du chaos des galets, de leurs roulements désordonnés, il se méfiait avec suffisamment de précaution, lui semblait-il, pour éviter tout accident, au beau milieu de sa course, donc, tandis qu’il cherchait à rejoindre sa voiture, depuis la place, en passant par la plage pour se remémorer, devant le café détruit, l’ambiance de ce jour d’enfance, ce jour qui avait au final décidé du tour qu’allait prendre son existence, à courir vers l’enfant qu’il avait été, c’est en s’étalant qu’il se souvint, précisément, de ce moment lors de cette même journée (sa veille en fait, mais ces quelques heures partagées sur deux jours formaient une unité indistincte dans son esprit enflammé), qu’il se souvint, non pas d’une chute comparable, mais de cette haute marche qui avait été pour lui bien plus terrible qu’une chute, une défaite, qu’il se souvint de n’avoir pu la franchir, d’avoir dû retourner vers la terre au lieu de s’élever vers les étages du vieux moulin (ou bien était-ce un château ? il ne savait plus très bien, tout était mêlé dans une intime confusion). Se relevant, il éprouva une légère douleur au genou gauche, sitôt oubliée au profit d’une réflexion indécise mais nécessaire, croyait-il, à pénétrer de cette défaite le sens caché, tout en maugréant (une telle pensée ne relevait-elle pas de la plus pure folie), incapable toutefois d’en triompher par une autre pensée qui lui fût supérieure en affect et susceptible de la chasser, impossible triomphe qui le conforta dans son appréciation se muant peu-à-peu en conviction, conviction de plus en plus puissante, que de n’avoir pu monter ces marches, malgré l’aide paternelle, avait constitué plus qu’un simple échec sans lendemain, mais la suspension d’un destin, auquel il ne retournait que désormais, presque par effraction, du fait d’avoir voulu retrouver ces introuvables lieux anciens. Ce destin, il le percevait d’obscure façon, était lié non seulement à la poursuite de l’œuvre du maestro, mais aussi, par le cheminement au long d’une fracture entre deux eaux, entre les deux rives du lac, et durant ce cheminement, au passage d’un seuil, seuil auquel, sans nul doute, il s’en souvenait, le vieillard avait fait allusion dans son babillage incohérent (dont toutefois il se doutait qu’il fallait garder souvenir) ; cette démarcation dérobée, sans aucun doute, il n’eut pu la manquer, malgré sa ténuité, la deviner au moins, avec ses yeux d’enfant, fût-il parvenu au faîte de cette tour disparue ; et donc, bien avant ce temps nouveau qui lui était rendu, et avec quelle assurance ! il eut été à même d’entreprendre ce voyage qu’il savait nécessaire, ce parcours au fil de l’eau, le long d’une ligne de crête qui n’était pas la frontière entre les deux rives, mais une limite plus intime et secrète, la seule, c’était certain, qui put le conduire de nouveau chez Elena. Non pas qu’il n’eût été en mesure d’y parvenir par la route, c’était l’évidence même, mais alors, tout aussi évidemment, lui eût manqué une clé, il ne savait exactement quoi, un message, une image, un don, un mot, un temps peut-être, une clé, voilà tout, pour ouvrir la porte et rentrer chez lui ; car il le savait désormais, Elena l’attendait chez lui, au château.
il se précipita sans plus d’hésitation au petit port à l’anneau duquel il avait abandonné le voilier pour conclure sa course folle, improbable ressort d’une guerre fratricide aux fondements antiques ; il espérait le retrouver, et son attente se révéla judicieuse, mais déçue ; un employé du port lui apprit que le bateau était demeuré à quai tout ce temps, jusqu’à la veille seulement, où une femme très élégante était venue le récupérer, seule, aux abords de la nuit, munie des papiers nécessaires à son identification ; un pêcheur se joignit aux deux hommes, faisant part de son étonnement à voir cette femme habillée comme une princesse (illuminant la rade du feu de ses bijoux) barrer seule dans l’obscurité et quitter le port à la voile avec une aisance remarquable. C’était une princesse en effet, dit-il, et il s’éloigna, pensif.

proposition n° 18


oui, se dit-il, comme promesse, cheminer au long d’une fracture entre deux eaux ; oui, cheminer au long d’une ride dans le paysage d’une vie ; et passer de l’un à l’autre, de l’un dans l’autre ; le lac paysage d’un visage et ce visage celui d’Elena ; mais non ce visage le visage d’Elena n’était pas traversé de rides il le savait il s’en souvenait il se souvenait de sa peau, paysage oui mais sans cheminement, lisse et douce, ainsi le cheminement était celui de l’eau, d’entre deux eaux tons d’opales, au travers des rides de l’eau qu’il fallait fendre ou bien feindre fendre pour tout au contraire poursuivre la fracture ; fracture qui n’était pas ride mais invisible distance entre les visages des hommes... tel était ce chemin qu’il devait emprunter, entre deux rives entre deux rides une sorte de ruisseau au beau milieu du lac, légère houle comme pli, l’ondoiement, pulsation de la fracture, de rides en vaguelettes, de brise à vent frais qui vient briser les rides et pacifier le paysage d’une vie, ne laissant qu’une brêve écume au long de son cheminement incertain ; il pensait au visage d’Elena, paysage d’une vie tout juste entamée, aux petits crochets de sa chevelure, transpositions en vaguelettes de sa peau irisée, attrapes du désir ; c’était tout cela sans conteste, ondulation entre les eaux rompues, passage au long d’une fracture entre les rides, y trouver son chemin, le lac comme un visage, un corps destitué qu’il faudrait traverser entre deux rives, d’île en île trouver son chemin.

il eut soudain une pleine conscience de ce qui l’attendait, une révélation de ce qui se cachait au creux de ces plis, vagues, rides, rupture, expression de sa fragilité dans la fragilité du monde, qu’il lui faudrait surmonter afin d’entrer dans le château non comme un fuyard mais comme un héros ; ce cheminement était lui même rupture, disjonction, tracé immatériel et dévoilé, chaos sans doute mais d’où se lèverait une lente signification, série de signes ; à condition de trouver une embarcation, se rendre au château en jouant des lignes de rupture, naviguant au plus près, cheminement hasardeux mais unique pour rejoindre non pas seulement le château, non pas même seulement Elena, mais son propre désir, sa vérité, sa paix. Comme il allait entrer dans la voiture, il fit volte-face et retourna vers le petit port ; louer un bateau ; c’était d’ici qu’il faudrait lever l’ancre, d’ici où s’était offerte la rupture, premier pli, lors du départ d’Elena ; suivre ce pli le long de l’onde, vers le château, vers lui-même.

il aurait apprécié d’avoir à ses côtés cette brute de Stanley, mort depuis bien longtemps déjà ; certes il le détestait, mais il lui reconnaissait un réel talent de navigateur, en particulier dans ces eaux hostiles. Il se reprit aussitôt : cette traversée ne se pouvait envisager que seul, et sans témoin.

proposition n° 19

il avait trouvé un vieux rafiot, abîmé par le manque d’entretien, aux voiles efflanquées, tel une Rossinante des mers, mais dont la coque en bois, certes grise et piquée de coquillage par manque de carène, était magnifiquement profilée et promettait de belles courses ; le pont, le carré et la petite cabine avant n’avaient pas vu de vernis depuis des temps lointains, mais n’étaient pas encore vermoulus ; une odeur de moisi l’avait tout d’abord arrêté puis il s’était décidé : c’était le seul bateau à louer, et de plus, du fait de sa vétusté, à un tarif qui convenait à sa bourse. Il avait décidé de s’y installer pour la nuit, déniché un petit magasin où faire les provisions nécessaires à quatre jours de navigation, préférant prévoir un peu large en cas de panne de vent, dîné rapidement dans un troquet du village et s’était installé tant bien que mal pour une nuit de sommeil avant le départ, tôt matin.

inconfort, tension du départ, sa nuit fut embrouillée de rêves nauséeux. Il ne savait plus s’il se trouvait au beau milieu du lac ou sur un large chemin, ni si c’était face à la vaste demeure d’Elena ou bien au moulin de son enfance ; ces deux images se succédaient dans une semi-obscurité au point que ses songes l’interrogeaient sur la réalité de leur distinction ; il s’entendait rétorquer, vibrant de colère, indigné : comment les confondrait-il ? l’un pénétrait dans le lac, à l’endroit où le cap se prolonge en presqu’île, l’autre était perdu dans les terres au beau milieu des blés ; mais une voix imperturbable l’accusait : ses souvenirs ne le trompaient-ils pas ? Les marches de son enfance, ne les avait-il donc pas retrouvées chez Elena lors de son long séjour ? Il se débattait, tremblant ; non il n’avait rien vu chez Elena, rien, rien qui ressemblât à ces marches ; la voix reprenait : avait-il bien cherché ? Et les vagues, ce soir de grand vent où les bougies tremblaient dans la chambre, quand Elena et lui enlacés jugeaient du spectacle depuis la fenêtre disjointe ? N’étaient ce pas ces vagues écumantes qu’il avait hissées telles des marches, l’une après l’autre ? De fait le vent s’était levé et même à l’abri du port une houle naissante imprimait un lent roulis à la coque grinçant, mouvement qui venait en écho déchirer sa sombre rêverie, faire s’emballer le songe ; aux images de ces deux lieux vinrent s’ajouter plusieurs autres, inconnus, sombres ou lumineux, tandis que les voix, de plus en plus fortes, le laissant en paix, s’en prenaient à Elena, pas Elena telle qu’il la connaissait, pas non plus Elena vieillie comme décrite par les clients du bar, une femme qui ne ressemblait pas à Elena, mais qui était Elena ; à qui ressemblait-elle s’interrogeait-il dans son rêve, à qui cette Elena ressemblait-elle, et cela le torturait plus encore que ces images mêlées, cette cacophonie d’images sombres et variées, visages, hurlements silencieux, bâtisses plongées dans le soleil ou la nuit, regard terrifié, pans de mur blancs infinis, toutes ces images invoquées d’où surgissaient celles du moulin et du château d’Elena.

à son réveil, il lui fallut toucher le petit hublot, sentir la légère houle, entendre le murmure du clapot pour retrouver le monde ; mais il fut longtemps avant de retrouver pleine conscience, et d’admettre que cela pût avoir plus de réalité que les images de sa nuit, dont la révélation le troubla, cette intrication : désir d’Elena, désir du château, désir du moulin en son hameau, désir de prendre la suite du maestro, désir de sens.

proposition n° 20

pendant que le jeune homme pendant que l’enfant rêvait, le moulin rêvait le moulin rêvait le château, les marches du moulin rêvaient les escaliers du château, chaque marche dans son rêve telle une vague s’élevait et venait s’écraser sur le roc, le roc moussu au pied du château au bas du moulin perdu dans le hameau désert et
chaque marche s’élançait dans son rêve son rêve couleur d’opale comme la peau de la femme du château, le château rêvait de chacune des marches du moulin et rêvait de chacune de ces marches telle une gigantesque vague, la vague submergeait le château
et
la volée des marches s’envolait, dans le rêve du moulin elle venait se poser marche par marche dans le château attendant le souvenir le renouveau du souvenir et
dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin chaque pierre vibrait, vibrait du désir de l’homme ou plutôt chaque pierre vibrait d’un des désirs de l’homme car dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin l’homme avait beaucoup de désirs il avait tous les désirs et
chaque pierre dans son rêve du château du moulin se souvenait du chemin parcouru bien avant les hommes jusqu’à ce bout de terre avancé sur le lac, se souvenait des hommes qui l’avaient brisée rompue taillée, de chaque homme qui l’avait disposée touchée piétinée, de ces pieds de l’enfant hésitant de ces princes du passé des mains fanatiques avides de pouvoir des bouches caressantes et
la marche dans son rêve se souvenait du pas de l’enfant de souvenait du pas du jeune homme se souvenait du pas du maestro se souvenait du pas du pas d’Elena se souvenait du pas du père d’Elena se souvenait du pas du pas des soldats se souvenait des cris de l’effroi de la violence et
les murs tremblaient à ces souvenirs du rêve, les murs rêvaient qu’on cesse de se souvenir, les murs dans leur rêve tremblaient au souvenir des bottes noires de la République sociale tremblaient au souvenir des Maï-Maï avides de sang tremblaient au souvenir du canot de Stanley s’approchant furieux tremblaient au souvenir des baisers affolés d’Elena au jeune homme tremblant et
le jour poignit le rêve cessa les pierres redevinrent pierres les marches redevinrent marches les murs redevinrent murs le moulin redevint château, et vice versa, ou bien l’inverse, peut-être l’inverse.

proposition n° 21

les rêves cessèrent brusquement, vint le réveil. L’homme, on l’a dit, quittait péniblement ce monde de songes mêlés de tant d’affluents. Son regard accompagna sa main venue caresser la vitre ternie du hublot, où peinait à passer la lueur du matin, puis serrer l’oreille du tire-bord, qu’il détailla lentement pour retrouver l’usage du langage et de l’œil. Le bronze, à l’intérieur de l’oreille, luisait à force d’avoir été serré puis desserré. Par contraste sa base, au niveau de l’écrou, de même que la vis, étaient devenus d’un jaune poisseux tirant sur l’ocre. Le bronze, à cet endroit précis où reposait sa main, comme sur tout le hublot, était couvert de tâches s’apparentant à celles du vert-de-gris, mais moins distinctes ; plutôt lui paraissaient-elles, tout près de son auriculaire, comme une légère décoloration ; juste à côté au contraire, c’était un érythème : le bronze avait rougi et prenait une teinte lie de vin qui étonna le jeune homme tandis qu’il la détaillait. Il ne se souvenait pas d’avoir déjà vu telle altération sur du bronze, fût-ce en mer dont pourtant les effets, se dit-il, sont d’une autre puissance. Il regarda avec plus d’attention, un peu au-dessus, le second tire-bord ; les mêmes tâches se répétaient dans leur variation, plus ou moins circulaires, les unes jaunâtres, les autres rougeoyantes ; son regard erra et vint glisser sur le verre, où des sortes d’éclaboussures, marques arrondies, venaient de même marbrer la surface ternie par les embruns et la saleté. Il laissa glisser ses doigts puis retomber sa main tandis que son regard passait sur les lattes du bois dont il reconnut l’essence, malgré l’état moisi qui le rendait méconnaissable ; il fut surpris, c’était du teck. Entre les lattes s’étaient parfois ouverts de véritables gouffres et celles-ci mêmes étaient craquelées, déchirées par endroit. Ce phénomène lui apparut d’une remarquable netteté un peu au dessus du hublot, où ces plissements et failles nées de minuscules et patients séismes, parcourant les veines du bois, les traversant au gré de boursouflures et craquements, avaient créé une sorte de dessin qui l’intrigua ; son regard s’aventura au long d’un de ces traits, qui passait au creux de ce qu’il imagina être les deux versants d’une chaîne de montagne, et qui lui rappela tout d’abord, mais en négatif, la ligne de partage Congo-Nil, celle-là même que n’avaient su voir ni Livingstone ni Stanley, aveuglés par les récits mythiques qui les convainquaient que le lac se jetait dans le Nil ; mais il fut saisi à cette idée et se redressa un peu pour observer de plus près ; ce n’était pas du tout cette crête en négatif que son œil distinguait mais, il s’en aperçut avec désarroi, un net dessin du lac traversé par cette ligne de bois ouvert ; il reconnut plus qu’il n’imagina, à droite, le port où il mouillait, et d’où naissait cette fracture ; la poursuivant il en devina un tracé dont la pertinence fit croître son intérêt ; intrigué et amusé, il distingua, proche de la côte, les petits îlets sur lesquels il avait failli éventrer le voilier d’Elena lors de sa fuite, que le tracé évitait avec soin, au risque de se rapprocher dangereusement de la côte ennemie, avant de se retourner brusquement vers l’amie (il se demanda quel vent lui permettrait un tel virement de bord) ; plus loin ce tracé se rapprochait d’une sorte de grande île, née d’un éclat de bois poussé sans doute par les moisissures souterraines ; cette excroissance le désappointa, elle marquait une différence manifeste d’avec la réalité, le lac n’englobant nulle île de telle dimension ; la conformité reprenait toutefois ses droits peu après, là où cette fente dans le bois venait presque rejoindre des petits monticules dans une anse, qui lui rappela évidement la ville de Salò. Il chercha de l’autre côté de l’anse et sourit : oui, en effet, un tertre soulevé par la jonction de deux lattes représentait avec netteté une imposante bâtisse avancée dans les eaux. Il posa la main sur cette jointure, mais le bois, pourri par l’humidité, ne résista pas et s’aplatit sous la pression pourtant douce. N’importe, il était réveillé désormais, et paré à la manœuvre. Il jeta un dernier regard sur le bois gonflé d’humidité, sourire au lèvres, et se leva vivement.

proposition n° 22

C’est un autre bateau. Il a cet âge indistinct entre l’enfance et sa perte. Sous ses pieds les deux arbres des hélices font vibrer la coque métallique. Léger, très léger tangage. Il observe rêveusement la côte par le hublot, se laisse bercer un instant. Il a laissé son doigt sur la touche de la machine à écrire, à la lettre d, mais a oublié le mot qui devait suivre. Il relit la phrase. Ce n’est pas bon, il le constate, mais ne se décide pas à raturer. Il regarde de nouveau par le hublot. Il renifle. Ces odeurs. Cette côte. Là, il le sait, se décide son avenir. Il pose sa plume (elle glisse, l’encre violette biffe la feuille), se dirige vers le hublot. Bientôt Zanzibar. De là, il faudra monter un équipage, trouver les chevaux et les hommes, acheter des tissus, fusils, victuailles, préparer la traversée jusqu’au lac. Oui, il y a un lac, il n’en démordra pas. Des voyageurs, les plus intrépides, ont rapporté l’existence de ce lac. Il en est certain, oui, et ce lac se jette dans le Nil. Il revient s’asseoir. Il ne sait pas très bien si c’est ou non une bonne idée mais il augmente le volume, Cat Stevens et sa Lady d’Abbenville, cette oublieuse endormie, l’aideront peut-être à retrouver la suite de la phrase. Il faudrait recommencer. Depuis le début. Depuis son départ d’Angleterre où il n’a pas su embrasser sa femme ni ses enfants ; l’aventure... Qui sait s’il reviendra... Il reprend la plume et poursuit son récit ; il faut tout consigner. Pour lui-même, pour la Société de Géographie, pour Dieu. Des trois, il ne sait plus très bien qui fut à l’initiative de ce voyage, ni pour lequel il l’entreprend. Il y a son propre désir, bien sûr ; il y a celui de la Société de Géographie, et masqué derrière, celui du gouvernement, qui doit agir promptement, devant les français et les allemands ; il y a le désir de Dieu ; celui-ci, il a du mal à le distinguer du sien propre, mais qu’importe. Il a lu quelque part qu’il ne fallait pas céder sur son désir ; le souci c’est qu’il ne le discerne que confusément, son désir... Écrire ? Peut-être. Haussant les épaules il reprend place devant la petite machine portative ; il se souvient du mot, destin, mais cela donne trop d’emphase à la phrase ; il sort la feuille de la machine (il aime beaucoup alors les cliquetis répétés du rouleau), la roule en boule et la pose devant lui avec soin ; il prend une autre feuille, l’insère dans la machine et reprend sa frappe, sans un regard pour la côte immensément verte. Il entend son père, à la barre, qui chantonne ; les moteurs et les arbres rythment une cadence monotone qui le guide, plus que le 33 tours dont il a oublié la présence.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 12 août 2018.
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