Cyril Sauvenay | Une marche plus haut

« construire une ville avec des mots », les contributions

Exile on Haile Selassie Road, Dar es Salam, mais sans plus de musique. Auteur-réalisateur, artiste subsaharien par goût du lac Tanganyika. Tout ceci et d’autre choses rapportées dans www.en-lieu-et.place.
proposition n° 1

non ce n’était pas cet homme ni cet enfant qui se regardant l’un l’autre comprirent et ne comprirent pas qu’ils ne faisaient qu’un, l’un courant devant l’autre assis c’était tout autre chose et cependant c’était vécu pour l’un comme pour l’autre depuis deux points de vue comme s’il ne s’agissait pas du même événement ; c’était lui et c’était l’autre ils étaient le même ; l’enfant regarde la marche qui lui fait face elle est très haute très haute plus haute que sa vie et peut-être plus haute que la vie de l’homme qui le regarde de loin ; de loin dans le temps ; c’est quelque part en Italie et c’est un moulin, un vieux moulin où l’ont entraîné ses parents, solaire, solaire, ombres portées prononcées ; une main le porte et l’aide à monter la marche. Il est une marche plus haut, plus près de Venise.

proposition n° 2

Des voix sur lesquelles s’arrête le pas, un chœur déjà. C’est dire tout ce qui se fige à ce bref instant très bref instant où — c’est un souvenir, mais souvenir d’un souvenir — la marche au moment de la grimper tenu par des mains bavardes se fige ; elle n’a plus de lieu elle n’a plus de temps c’est un moulin qui regarde Venise mais d’où rien ne se voit que cette marche qui déjà encombre la mémoire qui vient et dont témoigne cette image très simple retrouvée ailleurs, que sais-je une brocante un grenier une main le papier tout s’est arrêté l’homme regarde l’enfant lui parle et l’enfant va se retourner vers l’homme qui est son père ; chérir le chœur de ces voix qui montent comme monte la petite jambe.

proposition n° 3

comme une flamme dans un film de celluloïd — mais il n’avait jamais vu de film — derrière lui le chœur montait ; les mains le tenait il voulait voir devant mais c’était sombre le soir venait et derrière s’enflait
O Röschen rot !
Der Mensch liegt in größter Not !
Der Mensch liegt in größter Pein !
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg :
Da kam ein Engelein und wollt’ mich abweisen.
Ach nein ! Ich ließ mich nicht abweisen !
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott !
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben !

Lumière des origines ! Déjà c’était le bas de l’escalier, une vieille photo jaunie contre un champ, arrière-plan, un retour et le début, l’art du contrepoint

proposition n° 4

vieille photo jaunie aux ciels sfumatos telle cette toiture ou ce pan de mur à l’arrière-fond d’une ville lointaine — est ce elle, est ce Venise ? du tout, mais alors cette étendue maritime, ces canaux que l’on devine dans la lumière du soir, quels sont-ils ? — et laisse émerger, sortir des flots brunâtres et doux, tant de sensations contrariées ; s’y mêlent divers lieux et divers temps de l’enfant rêvé ; photo presque vénitienne et pourtant, soudain, vallonnée, crayeuse, soudain une garrigue ; ce scorpion dont il fallait chaque matin veiller qu’il ne se soit installé dans une chaussure laissée sous le lit, au réveil ; et cette forêt à quoi on ne pouvait même imaginer quelque lisière, marquant un infini territoire sauvage ; et ce hameau rafistolé aux courtes ruelles irrégulières ; et cette longue table aux repas sans fin, le délice de cette truite, sa chair blanche et ferme, les rires, débats tranquilles et solaires ; et ce piano mal accordé perdu dans une pièce oubliée de la bastide où couraient les doigts maladroits à la recherche d’une mélodie souvenue ; était ce Venise donc ? non ce n’était plus Venise mais ces gens étaient les mêmes et leurs habits comme ceux des indiens d’une mémoire d’outre-tombe étaient les mêmes habits... ou bien non pas tout à fait les mêmes mais ceux d’une décade ultérieure un autre temps déjà où commençait de s’enfuir la grande innocence avant que d’être bannie, ou plutôt non : enfouie, décidée à renaître bientôt à revenir sous une forme renouvelée : celle étrange du dialogue joyeux et grave d’un poète titan et d’un lumineux guerrier des autres rives de notre mer, devant une autre petite maison ensoleillée où ils aimaient se retrouver et s’embrasser, et où se cacherait bien plus tard, après même qu’ils aient disparu, l’enfant aux craintes dissipées, l’enfant fils de l’un et de l’autre qui lui tiennent la main depuis chaque marche de chaque escalier, l’enfant qui désormais tient la main de son fils effrayé par un mauvais rêve et tente, ainsi, au travers de ces images de paix, tandis qu’au loin mugit la sirène d’un cargo, de chasser les siens...

proposition n° 5

À ce moment précis l’enfant ne savait pas qu’il apprendrait à ne pas aimer les plans de coupe, au risque, bien plus tard, de négliger de mettre de côté les rushes paraissant inutiles et qui lui manqueraient lors du montage ; pour le moment il ne voyait du monde que les marches démesurées d’une ferme abandonnée non loin du lac de Garde, un soir où la petite troupe, fatiguée, sur le chemin de Venise, avait décidé d’un bivouac, devant lui une marche immense et l’assombrissement de l’escalier, tout en même temps inquiet et ravi de l’aventure ; il n’avait aucune idée qu’il se retrouverait, un siècle plus tard, face à l’océan, détaillant les frêles embarcation, invisibles au grand angle, disputant l’espace immense aux cargos dans l’attente de l’entrée au port ; aurait il jamais le sens du détail ? C’était, à n’en pas douter, une interrogation qu’il ne pourrait négliger, un jour, tout comme les atermoiements d’un comédien déconcerté par une réplique pourtant banale. Le sort en était jeté, et sans la moindre bataille, il préférerait l’immensité au détail, l’océan au ruisseau. Mais est-ce si certain ? Face à la marche monde il y a aussi la rugosité de la pierre et la ferme douceur de la main (tout comme le minuscule corbeau ou l’insignifiante mouette deviennent soudain plus grands que l’océan, tout comme, et leur fragilité face à celui-ci, les pêcheurs sur le dow dans le creux de la vague se font univers, tout comme le sentier au long des falaises, son escarpement périlleux, font sentir sous le pied le destin de chaque gravier, tout comme cette photo jaunie, dont chaque vêtement de chaque personnage conte une histoire singulière, n’est en elle même rien d’autre que le plus insignifiant des détails, aussi insignifiant que la casquette d’un personnage de roman longuement décrite par un romancier sans personnage...)

L’enfant n’a aucune idée de ce que sera cette photo il n’a aucune idée de ce qu’est une photo il ne sait pas que les sels d’argent peuvent être sensibles à la lumière qui baisse il ne sait pas que quelques décades auparavant un homme a pour la première fois impressionné une fine couche sensible, figeant un pan de toit et un pan de mur sur fond de ciel livide, halos gris dans le blanc du monde, il ne sait même pas que cette marche d’une manière identique se trouvera gravée à jamais dans sa mémoire ni que cette mémoire sera un chemin vers lui-même ; à ce moment précis la photo n’existe pas ; elle ne se trouve pas déjà là, abandonnée par terre dans la cour de cette ferme isolée, et qui attend ceux qui viendraient, non, c’est une photo qu’ils prendront, eux, pas de cette manière courbée dont on prend un objet au sol, déployant son corps, mais de celle, désinvolte, dont on prend le souvenir d’un objet, comme on prend un lieu à emporter avec soi ; cependant ils n’ont rien emporté puisqu’il n’y a pas de marche ni même d’escalier dans cette photo, juste des personnages figés dans l’instant, et si celui qui fut l’enfant grimpant péniblement sur cette marche, qui s’y trouve impressionné parmi ceux qui se trouvaient à cet endroit à ce moment avec lui, peut tout de même trouver quelque intérêt à cette épreuve jaunie c’est au fond en raison de son grain uniquement ce grain d’avant d’avant la révolution la révolution culturelle monde désormais sans grain et qui ne jaunit pas ; c’est triste un monde qui ne jaunit pas. Ce soir puis ce matin celui qui fut cet enfant contemple l’homme dans sa course pourtant il ne regarde pas la photo il préfère s’en souvenir comme il se souvient de l’escalier cela lui paraît suffire ; en fait le jaune de la photo et le gris brun de l’escalier sont une seule et même matière car c’est de matière qu’il s’agit, matière et mémoire, matière de la mémoire, un pan de mur argentique qui traverse les siècles.

Et dans le film parle la voix qui rappelle que l’homme qu’attendait l’enfant n’est autre que lui-même...

proposition n° 6

Bienheureux l’enfant d’abord effrayé rassuré ensuite qui sent d’aventure ce parfum, plus tard il s’y habituera, confusément il ressent ce désir qui le tiendra jusqu’à ses décisions d’homme mûr ; cela, alors qu’ils quittent le lieu de tôt matin après une nuit sans confort mais joyeuse, ça lui plaît il comprend c’est un début le début de quelque chose une vie la sienne de vie ; une sourde appréhension se mêle à l’excitation ils quittent les lieux abandonnés le hameau de la nuit ils disent pourquoi ne pas commencer la journée par une promenade le long du lac comme Fabrice qui sait qui l’on rencontrera ils disent nous avons tout le temps le lac est tout à côté, ils s’y rendent. Une fois quitté le petit chemin en terre brune, la route principale leur fait croiser rapidement un axe secondaire, un panneau fléché sur la gauche indique Salò, puis, en dessous et en italique, Lago de Garda ; les voitures s’y engagent l’une derrière l’autre. Quelque kilomètres plus loin ils pénètrent dans les faubourgs de la petite ville, via del Duce, cette dénomination suscite quelque étonnement, une ou deux remarques ironiques ; les commentaires se font plus inquiets, l’enfant ressent cette inquiétude dans le ton employé, lorsqu’ils font face au détour d’une ruelle à une banderole tendue sur un mur ou s’étalent les mots il Duce ha sempre ragione, puis une autre credere, obbedire, combatterre, quelques croisements plus tard. Les voitures, arrivées sur une place donnant sur le lac, sont alors stoppées net par des hommes en arme, toutefois amicaux, qui invitent leurs occupants à les accompagner pour fêter un événement impossible à détailler, mais qui semble les mettre en liesse ; ils disent vous voici Piazza amici del populo, venez boire le verre de l’amitié il disent il maestro ne va pas tarder nous avons juste le temps celui-ci dit mon uniforme n’est pas repassé je ne peux pas venir cet autre dit laisse tomber ton uniforme viens fêter le passage de nos amis de France le maestro n’est pas là et tu le connais il voudra lui aussi boire un café serré, peut-être allongé d’un peu de grappa, ça lui arrive, histoire de saluer nos amis et puis il regardera de l’autre côté du lac tu sais avec son air enfantin et il dira ils vont sans doute bientôt attaquer il faut terminer rapidement et puis partir au château il dira je ne veux pas attendre l’attaque de ceux d’en face avec ce petit sourire malin d’enfant...
Pour l’enfant qui écoutait et qui entendait parler d’un maestro au sourire d’enfant, entouré de ces hommes en armes qui les entrainaient, au bord de la Piazza amici del populo, vers un café qui ouvrait ses volets face au lac d’un gris bleuté, tout cela était merveilleux, l’inquiétait mais surtout l’amusait ; il avait compris lui bien sûr ce à quoi ses parents et leurs amis restaient étranger et qui leur serait révélé quelques minutes plus tard à l’arrivée du maestro ; un faune sec et musculeux au visage émacié, au regard concentré, mais amusé à peine saisit-il le motif pour lequel son équipe était plantée là au lieu de se préparer ; alors il sourit aux étrangers et les salua avec une élégance toute princière, comme un Visconti des faubourgs, puis se tourna vers l’un des hommes et lui dit j’ai tout envoyé au labo hier nous recevrons une copie ce soir mais aujourd’hui on tourne comme on a fait hier, ne change rien aux lumières c’est bien comme ça ; à ce moment malgré leur italien médiocre les parents de l’enfant comprirent aussi, ils se détendent pendant que le maestro commande un café serré en leur demandant de l’excuser sa journée sera très chargée d’autant que le temps ne va peut-être pas rester au beau on prévoit des orages... Il boit debout son café tout en donnant des ordres, n’oublie pas de charger tout de suite deux caméras à un petit homme triste qui passe, toi va faire repasser ton uniforme à l’homme qui s’en inquiétait quelques minutes plus tôt et qui lance une œillade mauvaise à l’autre homme ; celui ci hausse les épaules regarde les parents de l’enfant et leur dit et alors il pouvait bien prendre ce café non et le maestro dit non il ne pouvait pas la journée va être longue... Puis il regarde au large on distingue vaguement l’autre rive et il dit ce n’est pas aujourd’hui qu’ils attaqueront, il se tourne vers l’homme, un pli malicieux au coin des yeux...

Peu à peu tous ont déserté le café pendant que montait le soleil puis la petite troupe à l’enfant est retournée aux voitures et s’en est allée.

proposition n° 7

l’enfant plus tard a su ce qu’il devait à cet homme au visage osseux sombre regard résolu qui dans l’attente d’une attaque imminente de la rive orientale du lac terminait son dernier film

l’enfant plus tard a su de quelle attaque il était question, et hors de question ; il a su quelle femme désirait cette attaque puisqu’il fut plus tard l’amant de cette femme ; il a su pour quelle raison elle avait désiré cette attaque ; il a su comment elle s’était servie de lui pour parvenir à ses fins ; mais il n’a jamais su s’il cesserait de l’aimer pour cela, ni même s’il fallait lui en garder rancune

un jour en effet il est revenu dans cette ville, jeune architecte il devait demeurer quelques jours sur place afin de préparer un concours il s’était dit j’en profiterai pour rechercher ce hameau abandonné ces marches géantes ces images de l’enfance

il a cherché sans résultat alors il s’est rendu au café de la Piazza amici del populo, le café était toujours là n’avait pas trop changé lui semblait-il et il avait demandé si quelqu’un se souvenait de ce moulin abandonné à l’orée d’un hameau désolé, à quelques kilomètres mais personne ne semblait avoir jamais entendu parler d’un tel lieu, y compris quelques vieillards qui se souvenaient bien pourtant du tournage, du maestro, mort depuis bien longtemps dans de mystérieuses circonstances, et même pour certains de la République sociale

alors il était sorti déçu du café et quelques minutes plus tard la femme l’avait rejoint elle lui avait dit je connais moi cet endroit je vais vous emmener mais elle l’avait entraîné tout ailleurs au bord du lac quelques kilomètres plus loin au bout d’un promontoire ; non ce n’était pas là il se souvenait bien d’ailleurs ça ne correspondait pas à la photo qu’il avait emportée c’était un vrai château cette demeure rien à voir.

Et pourtant les marches

les marches pouvaient bien être les mêmes, seulement les marches, ça ne suffisait pas les marches c’était un souvenir d’enfant confus, et pourtant c’est vrai la lumière était la même et la vibration et c’est là à cet endroit précis en lui indiquant à travers l’ouverture dans l’escalier la rive opposée qu’elle avait dit ils ne vont pas tarder on m’a dit que l’attaque est imminente, mais viens nous avons le temps et elle l’avait entraîné plus haut dans une chambre aux couleurs d’ambre où ils étaient devenu amants

plus tard elle dit tu sais c’est dans cette maison que s’est terminé le tournage j’étais enfant moi aussi j’ai joué dans le film ici dans cette maison que les gens du pays appellent le château, et lui répondit avec étonnement mais non j’ai lu que le château du tournage de ce film n’était pas dans ces parages mais du côté de Sienne pas ici du tout d’ailleurs ça ne ressemble pas je me souviens du film ; elle se mit à rire et ne répondit pas mais après quelques minutes elle se dirigea vers une petite bibliothèque saillante en lançant Sienne Sienne voilà à propos de Sienne un livre un livre qui parle de toi peut-être ; elle ouvrit un livre et lut Era uno giovano in Siena, di contado venuto, che Mattano aveva nome, figliuolo d’uno ricco villano, il quale all’ arte della speziarla stato v’ era piti anni ; e, non conoscendosi, al pari d’ogni cittadino li pareva meritare, et rit encore en se tournant vers lui ; il connaissait suffisamment cette langue pour saisir la raillerie et fut quelque peu vexé, mais toujours riant elle revint à ses côtés, l’oubli.

Plus tard oui plus tard quand la guerre, dont il comprit qu’il avait été malgré lui la cause, quand la guerre eut lieu il se remémora les craintes du maestro et put s’enfuir à temps laissant là femme et souvenirs, sans regret mais ne sachant s’il pourrait revenir un jour les retrouver elle ou bien eux.

proposition n° 8

Il est temps sans doute de rapporter les événements qui s’enchaînant conduisirent à la guerre. On le sait depuis que Cervantes, parallèlement au récit de la bataille de Lépante, fit en s’en moquant celui, moins connu, d’une de ces escarmouches, le conflit qui oppose les habitants de chaque rive du lac a donné lieu au fil des siècles et depuis fort longtemps à des affrontements parfois d’une extrême violence. Les causes de cette inimitié sont fort mal connues et semblent relever de conflits entre familles dont certaines encore représentées localement, sur chaque rive ; en particulier l’une d’entre elles, parmi les plus importantes, autrefois puissante, par la femme dont le jeune architecte devint l’amant. Depuis l’antiquité le lac fut ainsi le théâtre de combats répétés qui ne cessèrent qu’à la fin de l’avant-dernier siècle, grâce à une trêve enfin conclue, fragile mais qui avait duré depuis lors, au grand étonnement de nombreux historiens spécialistes de la région, tant ils connaissaient la haine qui subsistait dans les cœurs et les esprits. Pour le béotien par contre ces récits avaient pris une tournure mythique et si l’on se référait encore à ces épisodes c’était avec une désinvolture bien imprudente. L’on oubliait bien vite par exemple ces événements terribles qui s’étaient produits peu après le passage de l’enfant, ses parents et leurs amis. C’était en 1972. De nuit des guerriers Maï-Maï avaient traversé le lac depuis le Congo pour prêter main-forte aux extrémistes qui pendant quelques jours avaient massacré le plus possible de leurs prétendus ennemis. La répression fut féroce, implacable et plus meurtrière encore. Cela très peu de temps après que l’enfant eût découvert le lac, que le maestro au visage émacié eût craint une attaque, mais avant bien sûr que la femme parvenue à l’âge adulte ne désirât un nouvel affrontement et que l’homme qu’était l’enfant devenu bien malgré lui n’en produisît le déclic. Il advint qu’un jour où étant sorti sur le lac, il ne s’aperçut pas du piège ; la femme avait dit le temps est au beau profites-en tu es sur les nerfs prend le voilier va faire un tour ; c’était un petit voilier facile à manœuvrer il s’était rapidement éloigné au large satisfait d’un moment de liberté ; cependant la pluie était venue et l’avait surpris puis aveuglé à vrai dire pas comme Oedipe mais comme Narcisse il s’était rapproché de la côte orientale plus qu’il ne le fallait.

Il a pensé j’ai passé la rivière apercevant le pont qui franchit son embouchure je vais tirer parti du mauvais temps pour aller voir de plus près il a pensé de quoi ont-ils peur je dois en avoir le cœur net ; il savait que des tribus hostiles vivaient sur la côte, de retour de son périple avec Livingstone Stanley l’avait mis en garde mais il se dit avec la pluie je suis invisible je vais me rapprocher encore.

proposition n° 9

Il ne savait pas, mais la femme savait, qu’en face ils n’attendaient que ce type d’incursion depuis toutes ces années, qu’un fou franchisse les limites territoriales et rompe ainsi l’ancien traité du temps des rois et c’est pour cela que le roi du Burundi n’avait pas le droit de descendre sur le lac et c’est pour cela que le dernier d’entre eux était mort quelques jours après être descendu auprès des larges eaux pour signer la reddition à l’armée allemande ; ils n’attendaient que ça en face et aussitôt les voiles sifflèrent impétueuses jusques Actium où se joua le sort de l’Empire tandis que lui parvenait à s’enfuir traversant miraculeusement mais sans gloire les deux flottes à la barre de son petit voilier ; c’est bien après qu’il apprit qu’Octave n’avait dû sa victoire qu’à l’intervention des guerriers Maï-Maï, malgré la présence de la flotte ottomane. C’est plus tard encore qu’il apprit comment la femme jamais ne se remit de la défaite. De cela aussi il sera peut-être encore question.

Revenir oui maintenant il le fallait. Il était parvenu à fuir et avait laissé derrière lui le bouleversement des canons et autres pétoires. Mais il avait durant cette traversée fait une découverte à propos de l’introuvable moulin abandonné, qui nécessitait absolument d’être vérifiée, validée ; et c’était très étrange, une très étrange révélation ; alors qu’il dépassait l’embouchure de la rivière à tribord, remontant la côte à ses risques et périls, soudain mais pendant un temps très court la pluie avait cessé et malgré le sifflement des voiles le claquement du foc il avait très distinctement entendu un bruit de rames, précisément le même bruit de rameurs et d’esquifs que ceux entendu jadis en compagnie de cette brute de Stanley lorsqu’ils étaient à la recherche d’une plage où accoster pour la nuit, bruits de rameurs et d’esquifs qui les avaient fait fuir ne sachant à qui ils auraient affaire, ou plutôt ne l’imaginant que trop (et Stanley, stupide et impétueux, qui avait sorti son fusil et se préparait à tirer dans le noir) ; mais le plus étonnant le plus étrange c’était que ce tremblement des eaux sous le coup mat des rames formait un son identique, absolument identique, à celui qu’il avait entendu enfant lorsqu’il tentait de monter cette marche, bruit qui alors, cela lui revenait soudain, l’avait effrayé et arrêté dans son élan ; il s’en souvint alors exactement ce bruit de rames dans cet escalier de ce vieux moulin abandonné aux abords d’un hameau sans âme l’avait terrorisé ; il s’était tourné vers son père qui avait ri en l’encourageant à poursuivre sa montée manifestement ni son père ni quiconque n’avait entendu ces rames crever la surface des eaux ni le souffle des rameurs approchant et leur cri naissant ni le silence tout autour ; seul il l’avait entendu ce long mugissement soudain il s’en souvint et ce souvenir lui arracha un cri étouffé mais aussitôt le bruit avait été recouvert par celui de la pluie revenue ; il était demeuré quelques instants la respiration coupée puis avait repris son exploration aventureuse de la côte interdite. Toutefois ce souvenir ne le quitta plus dès lors qu’une fois hors du voilier qu’il avait laissé dans un petit port non loin de l’embouchure de la rivière il eut repris pied sur la terre ferme et fui loin de ce lac et de cette femme aimée. Mais il le savait il faudrait retourner là et peut-être grâce à ce bruit de rames et d’esquifs retrouver le moulin abandonné et percer son mystère. Saurait-il toutefois affronter l’effroi qu’il sentait monter en lui dès qu’il laissait émerger de sa mémoire ce bruit terrible, dont il ne parvenait pas à savoir pourquoi il était si terrible ni pourquoi il l’effrayait ainsi, même avec Stanley il n’avait pas ressenti cette angoisse pourtant à ce moment là le danger était manifeste tandis qu’enfant ce clapotement des rames ce glissement des esquifs cet essoufflement des rameurs nés sans doute d’une coïncidence impensée n’en comportaient aucun, peut-être le vent dans les feuilles des saules peut-être des graviers remués par les visiteurs peut-être une mare où s’ébattaient quelques canards qui sait rien très peu de choses, pourquoi ce bruit anodin très proche, non, (il rectifiait) identique à ceux entendus à deux reprises, tout d’abord en compagnie de Stanley puis seul à la découverte de la côte orientale, pourquoi l’avait-il alors figé et pourquoi son seul souvenir mettait-il tous ses sens en alerte ? Il fallait retrouver ce lieu, y retourner, éventuellement même repartir du château... Ainsi décidé il s’aperçut, surpris, qu’une autre décision en suspens devait être arrêtée, et sans attendre ; au moment même où remué par ce souvenir acoustique il lui devenait nécessaire de retrouver le lieu les marches et le bruit, il comprit qu’il devait en finir avec l’architecture pour suivre les traces du maestro de l’enfance et reprendre son œuvre là où elle s’était interrompue. Car enfin si le maestro avait feint de craindre cette attaque, en s’en moquant certes... c’était là une piste à ne pas négliger, un chemin à suivre... Mais, s’interrogea-t-il inquiet, comment retourner là-bas après avoir déclenché une telle catastrophe ? Que restait-il de la petite ville ? N’avait-elle pas été détruite en guise de représailles ? Et le château ? Et la femme qui hantait le château ? Était-elle encore en vie ? Il pleura amer sur tous ces souvenirs et se prépara au retour, qui pourrait être long, parsemé de dangers inimaginables mais probables, au retour vers la femme en son château sur le promontoire ; l’avait-elle trahi, peu importe, elle les attendait, lui et ses souvenirs.

proposition n° 10

et puis il y avait cette odeur particulière dont il ne se souvenait que vaguement mais qui était présente et qu’il associait au maestro et à cette activité étrange qu’il désirait faire sienne comme d’un héritage, une odeur mêlée de cuir, le cuir des gants que portaient certains des hommes ce jour là dont le petit homme au visage triste qui avait reçu des ordres pour la pellicule, et de pellicule précisément, une odeur dont il ne se souvenait que maintenant, à son grand étonnement, au moment de s’endormir, une odeur de matière plastique et de celluloïd, très caractéristique, ainsi qu’une odeur de métal dégagée par ces amusantes boîtes en fer rondes et épaisses, de diamètre variable, et encore une odeur de graisse, plus lointaine encore, très imprécise mais qui lui rappelait un peu celle de ces bidons d’huile pour moteur dont on ouvre le bouchon (cette odeur était la même que celle qui régnait, mais là beaucoup plus fortement, dans le garage à bateau du château, il craignait de les confondre). Il sentait aussi dans ce cocktail l’odeur, forte mais dispersée comme une bruine, du café, cette odeur qui fait saliver des grains à peine moulus, et celle lui succédant aussitôt de la percolation ; du café il aimait l’odeur plus encore que le goût et cela datait de bien avant ce petit bistrot face au lac, à vrai dire des petits déjeuners en compagnie de ses parents ; il aimait l’odeur aussi pour le temps de cette odeur et de ce repas du lever, temps entre parenthèses, sans durée ou bien peut-être celle que mettait la cafetière aux deux bulles de verre, chauffée par la petite flamme vacillante du réchaud à huile, pour faire passer l’eau de la bulle du bas vers celle du haut, et la colorer au travers de la mouture ; il n’avait jamais revu telle cafetière jusqu’à ces jours ou ces mois (il ne savait plus) passés dans le château, la femme en possédait une presque identique qu’elle faisait fonctionner de temps à autres, au gré d’envies dont il ne parvenait pas à saisir la période, mais qu’importe se dit-il, non ce qui importait c’était toutes ces odeurs mêlées et qui traversaient la baie séparant la ville du château, dans un sens, dans l’autre, invisibles. Il y avait là un secret, mais il ne savait même pas de quoi c’était le secret, peut-être le secret d’une existence, peut-être celui d’une mort, peut-être celui de la guerre livrée depuis tant de siècles entre les deux rives du lac, peut-être celui de toutes les guerres livrées entre les hommes… Ou bien le secret du corps, de tous les corps, de la manière qu’ils ont de n’appartenir qu’à soi, même quand, le maestro avait voulu démontrer cela, même quand on en faisait une marchandise, en particulier d’une rive du lac à l’autre, en des temps immémoriaux, oui, le secret dont un corps n’a de compte à rendre qu’à lui-même ; et c’est cela justement qui frappait l’homme, et c’était cela qui avait frappé l’enfant, l’apprêtant à courir vers l’homme qu’il deviendrait, ce qu’un corps devenait, comment il se modulait, lorsqu’il recevait du monde toutes ces sensations brûlantes et douces ; ainsi, ressentait-il, ce que ces odeurs mêlées, et justement par leur improbable mais pourtant harmonieuse combinaison, avaient de particulier, dont il conservait le souvenir depuis l’enfance, c’est qu’elles semblaient, dans cet assemblage, posséder des caractéristiques que faute de mieux il qualifiait de tactiles : c’était une fragrance que l’on pouvait sentir du bout des doigts ; ou plutôt, estimait-il en tentant de définir sa sensation enfantine, le toucher ne pouvait être délié de l’olfactif : sentir l’odeur un peu poussiéreuse de ces boites de fer-blanc, à la fois de métal et de celluloïd, c’était les toucher, les prendre en main, les porter ; il pouvait sentir dans sa main la bobine se dérouler à l’ouverture de la boîte et ce mode de sentir là se trouvait identique à celui de l’odorat ; au fur et à mesure que la fine bobine se déroulait dans sa main, à la fois souple et résistante, son odeur l’enivrait. Pour cela aussi il devait retourner. Il fut toutefois déçu se souvenant que lors de son enquête, ayant alors de nouveau pénétré dans la petite salle du café, il n’avait pas reconnu cette odeur, ni même celle du café qui pourtant faisait l’ordinaire du lieu, rien, plus rien. Il devina alors, c’était le château c’était la femme ; cette odeur cette sensation touchante de toucher c’était cela et ce goût c’était celui de sa peau. Il se souvint alors du goût de ses larmes lorsqu’elle pleurait de rage. Il devait retourner. Puis lui vint dans la bouche l’odeur de la poudre à canon et avec lui cet autre goût amer celui de la trahison, mais l’avait-elle trahi ce n’était pas bien certain elle n’avait fait que s’obstiner dans son désir, sécher ses larmes dont il aimait tant l’âpreté. Il fallait retourner vers la femme le lac Salò le moulin abandonné…

alors rassuré il s’endormit avant de parvenir à saisir pour quelle raison son esprit passait sans cesse, plus ou moins brutalement, de l’image d’une sensation de la main plongée dans un seau plein de grains de cafés tout juste torréfiés, à peine tièdes, à cette autre de celle de la main encore éprouvant le grain de la peau de la femme dont il se souvint soudain du nom, Elena. Cela l’ennuyait un peu au fond, car il aimait respecter les mystères de l’oubli, mais moins toutefois que cette énigme qu’il conserverait telle jusqu’au matin, de ce que pouvait bien constituer l’image d’une sensation, dès lors qu’on ne l’imaginerait plus en pensée mais en vivrait les circonstances dans le réel d’un instant et d’un acte, celui de la main glissant dans le seau ou sur le corps ; dans l’un comme l’autre cas l’image d’une sensation, son expression et son fait, lui paraissaient une aporie, mais dans cette aporie sans nul doute se trouvait niché l’idéal vers quoi tendre dans son élan à la suite du maestro…

proposition n° 11

au milieu de la piazza amici del popolo, face au lac, il promène un regard circulaire sur la ville ; au fond rien n’a vraiment été bouleversé, demeurent quelques traces de balles mais les trous d’obus ont été comblés ; le seul lieu anéanti, à son grand étonnement, est le café. Perdu en supputations il s’approche. Ce café faisait le charme de la place, qui semble endeuillée. Ne reste qu’un grand vide et les vestiges de quelques murs. Juste à côté, cependant, il s’aperçoit de la présence d’une sorte de roulotte, auvent ouvert, entourée d’un petit groupe d’hommes et femmes bavardant ; il les rejoint ; ils rient et s’amusent comme si rien ne s’était produit, debout pour la plupart, quelques uns assis sur des tabourets de bar (qu’il lui semble reconnaître comme étant ceux justement du café) face à un comptoir. En s’approchant il discerne derrière le comptoir un percolateur et de la vaisselle, puis il distingue le serveur, c’est le patron du café. Quand il arrive tous se taisent un instant, le saluent négligemment puis reprennent leur conversation. Il n’est question que de quotidien. Il comprend mal l’italien mais suffisamment pour s’apercevoir qu’il n’est question ni de la guerre, ni du café, ni de la femme, et pas non plus de lui ; il décide de jouer les naïfs et l’air de rien commande un ristretto (sa passion pour ces quelques gouttes ! Souvenir soudain de ce tôt matin d’hiver glacé à Venise où attendant Emma qui arriverait par le prochain vaporetto il écoutait les conversations au bar d’un petit bistrot, comme en cet instant, mais détaché ; il y avait bu peut-être les meilleurs de sa vie, cinq d’affilée se souvenait-il, dans ce clair petit matin qui appartenait de plein droit au vénitiens, et dont il profitaient ; passaient les livreurs avec leurs chariots à trois roues, les commerçants avant l’ouverture, pas un touriste, lui-même excepté, mais il fait semblant de s’exclure de la catégorie). N’étant pas certain d’être reconnu il demande ce qui est arrivé au lieu ; le patron hausse les épaules ; un vieux lui répond détruit, le café, on l’a détruit ; étonnement ; le vieux poursuit voilà je t’explique il y a eu la guerre ceux d’en face ont gagné on ne sait pas trop ce qui s’est passé sinon qu’on a été trahis ; une femme rétorque on ne sait pas on ne sait rien ; le vieux sait il dit bien sûr qu’ils ont été trahis ils étaient les plus forts sans trahison pas de victoire, impossible ; la femme hausse les épaules enfin voilà mais elle s’interrompt et le patron poursuit voilà ces crétins se sont mis en tête que c’était moi le traître et ils sont venus tout détruire mon café. — Crétins peut-être mais moi je connais ta famille et ton père du temps de la République sociale… — Va fancullo le vieux mon père non plus il a pas trahi c’était un résistant un vrai puis se tournant vers l’étranger qui le questionne mais après il y a un procès. Verdict non-lieu, et voilà, résultat ils sont venus s’excuser et maintenant en attendant qu’on reconstruire le café j’ai trouvé cette roulotte et ils viennent tous prendre leur expresso—…Eh ! Bien sûr ! Où irions-nous sinon ? On a tous besoin de toi Guido. Et le patron satisfait et amer hausse les épaules. Moi je l’ai toujours dit et je le répète la traître c’est la vieille du château alors un type qui était resté silencieux se tourne vers l’homme et lui demande vous qui étiez au château avec elle vous savez peut-être mieux que nous. — Quel château ? Quelle vieille ? — Eh le château de l’autre côté de la baie ! On le voit d’ici. Vous savez bien. — La vieille Elena, la fille du baron ! — Mais quelle vieille ? Elena, mais Elena est plus jeune que moi. — Tu ne la connais plus maintenant ? Pas étonnant remarque, elle non plus ne reconnaît plus personne. Elle sort plus de chez elle d’ailleurs. — Vous confondez sans doute mon garçon, nous sommes tous vieux ici. Elena comme les autres. Perplexe l’homme règle son café, salue et quitte le groupe sur la place, décidé à se rendre au château.

proposition n° 12

lorsqu’il fut parvenu de nouveau au milieu de la place, songeur, il ne s’aperçut pas du soudain changement d’atmosphère ; l’air était gris et la température en chute, les nuages accumulés au loin traversaient le lac à sa rencontre ; lui s’était approché des eaux mais ne semblait remarquer que les galets fins qui peu à peu avait sous ses pieds remplacé le bitume, puisqu’il sourit rêveusement en sentant sa marche s’amollir et son corps s’alourdir ; il cheminait ainsi sans but, lentement, le long de la petite plage, depuis quelques minutes, sans plus rien connaître du monde, quand l’orage éclata.
Pris au dépourvu, il regarda autour de lui à la recherche d’un abri, comprenant qu’il serait rapidement trempé s’il cherchait à rejoindre sa voiture à l’autre bout de la place elle-même déjà loin derrière ; il commençait à sentir l’eau rouler dans son cou quand il vit courir, cent mètres devant lui, un groupe d’enfants dans un direction commune ; il comprit que cette course les menait certainement vers un quelconque abri et se mit à les imiter pour les rejoindre, voir où ils se rendaient ; il s’aperçut alors de la présence d’un passage protégé entre deux maisons, qui lui rappela d’une étonnante manière un passage identique au bord de la Méditerranée, sur une promenade où il aimait flâner en observant les joueurs de pétanque ; souriant à cette découverte joyeuse, il eût tôt fait de rejoindre les gamins piaillant comme une volée de moineaux, qui le remarquèrent à peine tandis que lui les dévisageait rassuré : ainsi la ville n’était-elle pas peuplée que de vieillards ! Son regard s’attendrissait au fur et à mesure qu’il passait de l’un à l’autre de ces visages riant ; manifestement la guerre, très courte, n’avait pas fait trop de dégâts, c’était heureux ; il se demandait, contemplant le mouvement qu’ils créaient dans le lieu indifférent, quelle était leur innocence, cette innocence qu’il lui semblait avoir perdue, et qu’il imaginait pouvoir retrouver à ce méditatif examen, quand il distingua une ombre plus dense dans l’ombre des murs, une forme, derrière le groupe ; un homme se tenait là, dans une immobilité qui démontrait, lui sembla-t-il, une fascination semblable à la sienne, devant ce spectacle improvisé.

Puis, alors que les enfants, voyant que l’orage durait, décidaient de traverser le passage jusqu’à son extrémité donnant sur la ville, espérant trouver un magasin ouvert, si possible le glacier, et allaient disparaissant vers le fond du sombre chemin pavé, leur silhouettes amenuisées se découpant à la faible lumière de ce qu’il imaginait être la sortie, la forme immobile se détacha de l’ombre et se dirigea tranquillement vers lui ; il reconnut le maestro qui le rejoignait et le salua amicalement
— Comment va ?

Il le fixa éberlué sans répondre.
— Vous aussi me croyiez disparu n’est-ce pas ? Eh, tout le monde me croit mort. Dans un sens cela peut s’entendre, n’est-ce pas, mort, je l’étais. Et je le deviendrai. J’ai lu les nouvelles, c’est ainsi que j’appris mon décès, sur une plage comme celle-ci, quelle mort idiote nest-ce pas, tout-à-fait indigne...

Les deux hommes fixèrent un instant les berges lointaines, perdues dans la brume.
— Vous voyez, l’orage est venu, j’avais vu juste, il fallait tourner vite, et à deux caméras.

Il se retourna vivement vers le maestro et s’apprêtait à répliquer que des siècles étaient passés depuis ce jour de tournage quand celui-ci poursuivit
— J’avais raison aussi n’est-ce pas, la guerre est venue, ils ont finalement décidé de se venger de nous, après tant d’années...

Il lui sourit et dit tout finit par arriver puis vous allez vous rendre chez Elena ? Votre visite va sans doute la réjouir. Vous en êtes entiché n’est-ce pas ? Contrairement aux apparences elle aussi l’est de vous. Je crois savoir qu’elle vous attend. Sans rechercher une grandiloquence déplacée, je dirais qu’elle vous aime. Mais vous l’avez déjà compris cela n’est-ce pas...

Il indiqua le château de l’autre côté de la baie, comme un géant veillant sur la côte. Ils ont voulu détruire le château mais je suis intervenu et je les ai empêchés ; je leur ai dit "c’est ici-même que j’ai tourné mon dernier film vous ne pouvez faire cela" (vous savez bien sûr que ce n’est pas ici qu’eut lieu le tournage mais près de Sienne où ce paysan a voulu autrefois se faire prince, dont on s’est tant moqué alors, j’aimais cette époque) alors qu’importe le mensonge ils m’ont gentiment écouté et sont repartis, peu leur en chalait ils avaient remporté une belle victoire, au fond ils n’avaient besoin de rien d’autre... ici non plus d’ailleurs... la paix était à ce prix...

Il tourna son beau visage grave et saillant vers l’homme et lui tendit la main ; l’homme après hésitation fit de même et ils échangèrent un bref salut. Mais vous restez silencieux. Il est temps que je vous laisse à votre méditation. Je dois aller moi-même, de l’autre côté. Vous, attendez ici, l’orage ne durera pas. Regagnez votre voiture et rendez-vous chez Elena, elle sera ravie. Adieu donc et lui faisant un bref signe de la main il s’éloigna ; après une dizaine de mètres il se retourna (l’homme ne distinguait plus que l’élancement de son corps découpé sur le rond lumineux où les enfants avaient disparu quelques instants auparavant), J’allais oublier le plus important : si cela vous est possible, je veux dire, si l’époque vous le permet, vous avez mon autorisation. — Quelle autorisation ? Il rit, Vous voyez que vous pouvez parler, tout de même ! puis L’autorisation de poursuivre, prendre ma suite... Elle vaut ce qu’elle vaut, ma suite, mais je vous l’offre ! et se retournant il disparut dans l’ombre, sa silhouette parfois découpée, parfois masquée, jusqu’à paraître en pied telle un marcheur de Giacometti, à la sortie du passage et descendre par degrés ce qu’il devina être des escaliers.

Il se mit à courir et eut tôt rejoint la volée de marches qui ouvrait sur la ville ; mais le maestro s’était évanoui. Il fit demi-tour, tranquillement cette fois, remarquant avec surprise un ruisseau qui traversait ce long couloir sombre, comme d’une maison l’autre, sous un petit pont de pierre, et rejoignit la plage au moment où l’orage cessait, sentant croître un étrange sentiment de plénitude.

proposition n° 14

il traverse la place un des clients de la roulotte lui fait signe l’invite à rejoindre le groupe, signe amical il décide indolent d’y répondre. A peine parvient-il à portée de voix que l’homme se met à lui conter l’histoire du pays et des familles dans un récit embrouillé qu’il cesse d’écouter, mû par un désir soudain qui le surprend ; pour la première fois depuis ce temps de l’enfance, lui qui s’est départi, allez savoir pourquoi, de tout sens du détail, au point qu’il s’est engagé dans l’architecture par amour du plan-masse, tentant d’éviter dès l’apprentissage tout dessin en deçà d’une échelle qui le ramène à celle de l’homme, pour la première fois, sentant bien quoique confusément que la nouvelle charge qui lui incombe, de prendre la suite du maestro, et donc la responsabilité de cette suite, sentant bien qu’elle le contraint à regarder avec attention ce et ceux qui l’entourent, pour la première fois il observe le visage de son bavard, laissant passer au second plan le motif de l’interpellation, puis avec une égale attention les autres visages et pour la première fois il s’aventure à parcourir, du bout de l’œil, les rides de ces visages, cheminements dans le paysage d’une vie, et il s’aperçoit à la suite de cet examen minutieux qu’en effet tous, clients et patron, sont âgés, très âgés ; examen au cours duquel il se sent projeté au milieu d’images de films anciens, films tant vénérés dans l’enfance pour leur capacité à émouvoir, émerveiller, enflammer l’imaginaire, mais c’est la première fois qu’il fait corps avec ces images, spectateur participant au spectacle ; sensation effrayante et délicieuse ; il cherche de quels films ces traits lui paraissent s’offrir, bientôt convaincu quoique sans réelle certitude que de tels visages, anciens, crispés, anguleux, ridés, oui ses souvenirs en viennent de films russes, et sans doute de L’homme à la caméra et de La grève ; il lui semble aussi avoir vu de tels visages grimaçant chez Ford ; ainsi de ce vieillard qui s’adresse à lui avec véhémence, le menton en galoche, les yeux clairs profondément enfoncés dans leur orbite, les sourcils broussailleux ; ces répétitions de souvenirs anciens l’amusent au plus haut point quand son oreille l’alerte d’une voix de femme à sa gauche, il se retourne ; c’est une vieille imprécatrice édentée, survenue des trios de sorcières du théâtre élisabéthain, les cheveux gris et blancs mêlés en tous sens emportés par le vent, corps sec de centenaire mais somptueuse robe satinée au col ourlé d’un collier de perles grises opalescentes. A ce moment il prend conscience que tous ces visages n’en font en réalité qu’un, un seul parmi les clients du bar improvisé, le bavard qui s’adresse à lui manifestement décidé à un récit définitif, mais que lui sans volonté aucune calque cet unique visage sur les mines et expressions variées des hommes et femmes qui l’entourent, le patron tranquillement occupé à passer un torchon sur ses tasses, la cliente au collier s’amusant aux jeux d’un jeune chat sur la place, ces deux amis dont les cafés de plus en plus allongés épanouissent le sourire à chaque gorgée ; il aperçoit un trio un peu à l’écart, engagé dans une conversation animée consacrée à une affaire commerciale ; curieux il regrette de n’y rien comprendre du fait de leur éloignement et de sa mauvaise maîtrise de la langue ; ces trois débatteurs sont les seuls jeunes gens de ce groupe de hasard, mais quand il les observe leur air sérieux leur concentration ils lui paraissent plus âgés encore que les autres, sur leurs traits aussi viennent se superposer ceux parcheminés des anciens ; il se contraint à un examen méticuleux, ils sont jeunes pourtant ; deux hommes et une femme ; la femme brune, élégante, sa robe lui découvrant à demi le dos, le nez légèrement busqué, son sourire charmant de circonstance ; un des deux hommes de dos, large et légèrement adipeux, sa chemise blanche tirant sur le jaune ; l’autre de face parle sans cesse une voix désagréable, nasillarde et perçante, visage rond quelconque lunettes grises d’école de commerce, enjôleur cependant ; à un moment les deux hommes quittent le tabouret sur lequel ils sont juchés saluent et s’éloignent la femme restée seule sort un carnet et prend des notes elle a cessé de sourire...
 Tout à ses observations il n’écoutait pas ce dont l’abreuvait le vieillard ; un son plus aigu que les autres le tira cependant de cet état et oubliant les visages il se concentra sur les mots quand l’homme, comme épuisé, s’interrompit. Il but une gorgée de café, grimaça de sa tiédeur puis conclut bon moi ce que j’en dis, ça n’est pas mes affaires, et si vous voulez aller voir Elena c’est pas moi qui vous en empêcherai mais souvenez vous bien de ce que je vous ai dit il n’y a rien de bon là-bas pour vous rien de bon.

proposition n° 15

Eh bien, vous me regardez comme si j’avais commis un sacrilège, une faute irréparable, est-il fondé, ce sentiment, et cette faute, en est-elle une, il ne me semble pas, votre regard injuste m’accable ; je n’ai rien dévoilé, je l’ai mis en garde voilà tout, rien révélé, qu’aurais-je d’ailleurs à révéler, je sais moi-même si peu de choses, non, je n’ai fait que le mettre en garde voilà tout vous l’avez entendu, ne fallait-il pas, n’était-il pas de notre devoir de le mettre en garde ce grand dadais, certes oui c’était notre devoir du moins le mien et je crois qu’il m’a quand même écouté, c’est un cœur intelligent, un jeune homme formé, non plus un gamin sans cervelle, encore moins ce jeune enfant d’autrefois, timide et joyeux vous en souvenez-vous, bien sûr il a compris, il comprend que les vieux, je veux dire les vieux du pays en connaissons un bout sur ces histoires, lui ne sait rien de tout ça, les guerres, les siècles écoulés, les haines, les histoires de familles et des rives les incessantes rixes, il admet son ignorance c’est tout naturel, lui ne fait que revenir, faut-il dire sur les lieux du crime, bien sûr que non, tout ce qu’il désire c’est de retourner voir Elena, moi je veux bien pourquoi pas, comment lui donner tort, mais c’est pas si simple n’est-ce pas vous en êtes d’accord, vous savez bien sûr tout cela, nous le savons tous ici, que le chemin n’est pas si simple, ne manque pas d’embûches, sans même compter les prétendants, tous là qui veulent la mettre à nu comme dans un tableau du temps de notre jeunesse, il ne suffit pas d’y aller, une fois sur place il faut être prêt à la bataille, encore une de bataille, une de plus, vous savez ce que c’est, on n’y tient plus trop à ces batailles parce qu’on le sait bien nous, l’origine de toutes ces guerres incessantes c’est elle Elena, rien ni personne d’autre, c’est elle le territoire à conquérir, et voilà pourquoi ils ne sont pas restés ici après leur victoire, ici, qu’est-ce qu’ils en auraient à faire d’ici ; quant à elle, ils ne l’ont pas emmenée c’est un fait ; sans doute les a-t-elle effrayés, tout de même elle en sait beaucoup, beaucoup trop depuis ces temps reculés, ou alors trop vieille toute ridée maintenant ça les a surpris ils se sont peut-être dit tout ça pour ça merde alors ça valait pas le coup on rentre ; riez, riez tant que vous voudrez, et je ris avec vous, moquons-nous, les uns les autres et tous de ce monde de ténèbres, en attendant moi je dis peut-être bien que c’est ça et juste ça en même temps je le reconnais volontiers la politique je n’y entends rien c’est vrai, mais moi je l’affirme, les guerres c’est toujours une histoire de femme, une femme qu’on désire et qu’on veut posséder, quand je dis posséder croyez moi je n’emploie pas les mots au hasard, c’est dans les deux sens du terme au propre comme au sale, mais lequel est sale je n’en sais rien ou plutôt en est-il un de propre je ne crois pas, quoique si, à la réflexion, dans ce sens qu’il est propre à l’homme, c’est même le propre de l’homme, d’aller faire la guerre pour posséder une femme ; eux tous, cachés derrière le bleu profond du lac et le vert luxuriant de ses rives, pendant longtemps j’ai cru que c’était le château qui les intéressait, pas la ville, ni même la région mais le château, peut-être je me disais c’était comme un souvenir d’enfance, un souvenir à reconquérir, pour eux comme pour lui, la même histoire la même innocence ; j’étais jeune et naïf : c’était la femme c’était bien elle, Elena ; et laissez-moi vous le rappeler, oui à toi aussi, jalouse : qui ne l’a pas désirée, Elena, rien qu’ici, depuis tout ce temps, alors ceux d’en face, on peut comprendre aussi, mais je le soutiens, ce n’est pas une raison pour faire la guerre quoi, quand même, il faut se retenir tout de même, mon père avait bien raison sur ce point ; allons, les amis, au fond tout ça n’a plus d’importance plus la moindre cette fois ils ont gagné la guerre et ils sont repartis comme ils étaient venus je crois bien qu’on en a fini maintenant, oui qu’on en a fini ; fini, oui, mais pas avec tout, tiens Guido, sers-moi une petite grappa s’il te plaît, il m’a trop fait parler cette grande perche j’ai la gorge sèche va, et pardonne au vieux bavard que je suis...

proposition n° 16

C’est à ce moment précis que Guido m’a dit les étrangers aussi sympathiques soient-ils n’ont rien à savoir de nos affaires et il a ajouté en particulier celui-ci n’oublie pas qu’il a séduit Elena (oui que voulez-vous, tout le monde s’est bien douté qu’il ne séjournait pas au château juste pour profiter de la vue sur le lac, aussi magnifique fut-elle, j’en conviens), imagine, dit il encore, c’est peut être un espion, qui sait, ceux d’en face sont retournés mais qui te dit qu’ils n’ont pas l’intention de revenir ? On n’a jamais pu rien prouver, mais moi je suis certain que c’est en raison de leurs perfidies, quelques médiocres qu’elles eussent été, que nous avons subi la République sociale et toutes ces souffrances inutiles. Alors j’ai ri, un peu malgré moi, mais j’ai ri et puis je lui ai dit que bien sûr, tout le monde le sait ici, son père fut un des très rares résistants, parce qu’il faut bien l’admettre la plupart se sont satisfaits de ce pouvoir grotesque, ils ont fait avec comme on dit, son père donc a été un des très rares résistants, tout le monde le sait lui ai-je dit, et vous aussi d’ailleurs vous le savez pourquoi m’obliger à le répéter, mais que ce n’était pas une raison tout au contraire même. D’autre part je lui ai dit aussi qu’en effet rien n’était prouvé, et même que certains pensaient au contraire que votre propre père, avec quelques autres représentants des grandes familles, s’étaient rapprochés de ceux d’en face afin d’ourdir une alliance contre la République sociale, à quoi il a rétorqué ce que tout le monde soupçonne aussi, qu’ils s’étaient au contraire rapprochés de l’abominable junte de la République sociale pour détruire définitivement la puissance de l’autre rive, et là je me suis emporté, une telle hypothèse était inadmissible, nous sommes ennemis oui mais frères tout de même, nous n’allons pas nous allier à ces parvenus fascistes pour mener à bien nos batailles intimes, voilà ce que je lui ai dit et il est demeuré silencieux mais de ce silence vous savez qui n’augure rien de bon, de cette sorte de silence qui fomente un crime, ou quelque action d’éclat moins terrible mais tout de même bien impressionnante, du coup j’ai fait en sorte qu’il ne prît pas un temps de réflexion trop long et j’ai poursuivi, et j’ai dit que j’avais décidé de mettre en garde ce jeune homme parce qu’au moment où j’avais ouvert la bouche pour parler, il m’avait regardé avec cette curiosité un peu inquiète, celle-là même que nous avions autrefois remarqué chez le maestro quand il était venu ici pour faire son film, ce film consacré à la République sociale et à propos duquel je lui avais dit que l’idée n’était pas appropriée, il y avait ici trop de souvenirs, et puis ceux d’en face ne manqueraient pas de se réjouir de l’exhumation de ces souvenirs, et je lui avais dit, tu te souviens n’est-ce pas de ce que j’ai dit ai-je dit à Guido dont je voyais bien qu’il poursuivait son amère réflexion et que cette réflexion ne me vaudrait rien de bon, non, rien de bon, pour l’en faire sortir de force, le ramener à mes bavardages, quitte à tenir n’importe quels propos, y compris certains plus dangereux encore, mais n’y prenant pas garde, donc j’ai répété à Guido ce qu’il avait déjà entendu, que j’avais dit à ce jeune homme de se méfier de l’exhumation de ces souvenirs, tout comme je l’avais dit au maestro auparavant, parce qu’alors il y avait aussi le château, et le chemin qui y mène, je lui avais dit, au maestro, vous feriez bien de repartir par où vous êtes venus vous et vos gens vous n’avez rien à faire ici, vous ne connaissez rien de ce pays, le même regard c’est ça qui a fait que j’ai continué de parler à ce jeune homme et je te dis, ai-je dit à Guido, Guido, c’était là ce qu’il convenait de faire, non pas parce que c’était juste mais parce que cette situation nous met en danger, voilà ce que je lui ai dit et je pense que j’ai eu raison de le faire, quelles que soient ses réflexions, après tout je ne dois céder à aucune crainte les parents de Guido étaient tout de même voisins des miens, vous me direz ça ne signifie rien mais si, si, j’insiste, c’est très important, surtout ici vous comprenez, enfin voilà. Quand à ce jeune homme, pour répondre à votre demande, voilà le conseil que je lui ai donné, et dont vous entendrez la pertinence j’en suis convaincu, pour tous les motifs que nous ont légués l’histoire et la géographie, ce conseil des plus simples et des plus avisés, je ne crains pas de le dire, de rejoindre le château non par les terres mais par le lac ; j’étais certain que vous approuveriez cette démarche ; nous savons vous et moi ce que lui coûtera une telle traversée s’il l’entreprend mais nous savons aussi ce qui pourrait lui coûter celle des terres ; entre les deux, point de comparaison. S’il suivra mon conseil je n’en sais rien. Peut-être même ne reparaitra-t-il pas dans nos parages, ce qui, pardonnez-moi, serait le plus heureux ; l’avenir ne manquera de nous l’apprendre... Décidément ce panorama est une merveille... S’il désire en jouir, il s’agit de le mériter, voilà au fond ce que j’en pense pour ma part. Je dois vous laisser maintenant, la nuit vient. Rappelez-vous s’il vous plaît de veiller à ce que Guido ne tente rien à mon encontre, vous savez à quel point cela nous desservirait tous. Je ne dispose pas d’une puissance comparable à la vôtre, c’est entendu, mais de chercher à me nuire pourrait provoquer des événements dont nous ne connaissons ni la teneur ni l’ampleur.

proposition n° 17

c’est en s’étalant de tout son long sur la plage, au beau milieu de sa course, chute des plus inattendue, puisque du chaos des galets, de leurs roulements désordonnés, il se méfiait avec suffisamment de précaution, lui semblait-il, pour éviter tout accident, au beau milieu de sa course, donc, tandis qu’il cherchait à rejoindre sa voiture, depuis la place, en passant par la plage pour se remémorer, devant le café détruit, l’ambiance de ce jour d’enfance, ce jour qui avait au final décidé du tour qu’allait prendre son existence, à courir vers l’enfant qu’il avait été, c’est en s’étalant qu’il se souvint, précisément, de ce moment lors de cette même journée (sa veille en fait, mais ces quelques heures partagées sur deux jours formaient une unité indistincte dans son esprit enflammé), qu’il se souvint, non pas d’une chute comparable, mais de cette haute marche qui avait été pour lui bien plus terrible qu’une chute, une défaite, qu’il se souvint de n’avoir pu la franchir, d’avoir dû retourner vers la terre au lieu de s’élever vers les étages du vieux moulin (ou bien était-ce un château ? il ne savait plus très bien, tout était mêlé dans une intime confusion). Se relevant, il éprouva une légère douleur au genou gauche, sitôt oubliée au profit d’une réflexion indécise mais nécessaire, croyait-il, à pénétrer de cette défaite le sens caché, tout en maugréant (une telle pensée ne relevait-elle pas de la plus pure folie), incapable toutefois d’en triompher par une autre pensée qui lui fût supérieure en affect et susceptible de la chasser, impossible triomphe qui le conforta dans son appréciation se muant peu-à-peu en conviction, conviction de plus en plus puissante, que de n’avoir pu monter ces marches, malgré l’aide paternelle, avait constitué plus qu’un simple échec sans lendemain, mais la suspension d’un destin, auquel il ne retournait que désormais, presque par effraction, du fait d’avoir voulu retrouver ces introuvables lieux anciens. Ce destin, il le percevait d’obscure façon, était lié non seulement à la poursuite de l’œuvre du maestro, mais aussi, par le cheminement au long d’une fracture entre deux eaux, entre les deux rives du lac, et durant ce cheminement, au passage d’un seuil, seuil auquel, sans nul doute, il s’en souvenait, le vieillard avait fait allusion dans son babillage incohérent (dont toutefois il se doutait qu’il fallait garder souvenir) ; cette démarcation dérobée, sans aucun doute, il n’eut pu la manquer, malgré sa ténuité, la deviner au moins, avec ses yeux d’enfant, fût-il parvenu au faîte de cette tour disparue ; et donc, bien avant ce temps nouveau qui lui était rendu, et avec quelle assurance ! il eut été à même d’entreprendre ce voyage qu’il savait nécessaire, ce parcours au fil de l’eau, le long d’une ligne de crête qui n’était pas la frontière entre les deux rives, mais une limite plus intime et secrète, la seule, c’était certain, qui put le conduire de nouveau chez Elena. Non pas qu’il n’eût été en mesure d’y parvenir par la route, c’était l’évidence même, mais alors, tout aussi évidemment, lui eût manqué une clé, il ne savait exactement quoi, un message, une image, un don, un mot, un temps peut-être, une clé, voilà tout, pour ouvrir la porte et rentrer chez lui ; car il le savait désormais, Elena l’attendait chez lui, au château.
il se précipita sans plus d’hésitation au petit port à l’anneau duquel il avait abandonné le voilier pour conclure sa course folle, improbable ressort d’une guerre fratricide aux fondements antiques ; il espérait le retrouver, et son attente se révéla judicieuse, mais déçue ; un employé du port lui apprit que le bateau était demeuré à quai tout ce temps, jusqu’à la veille seulement, où une femme très élégante était venue le récupérer, seule, aux abords de la nuit, munie des papiers nécessaires à son identification ; un pêcheur se joignit aux deux hommes, faisant part de son étonnement à voir cette femme habillée comme une princesse (illuminant la rade du feu de ses bijoux) barrer seule dans l’obscurité et quitter le port à la voile avec une aisance remarquable. C’était une princesse en effet, dit-il, et il s’éloigna, pensif.

proposition n° 18


oui, se dit-il, comme promesse, cheminer au long d’une fracture entre deux eaux ; oui, cheminer au long d’une ride dans le paysage d’une vie ; et passer de l’un à l’autre, de l’un dans l’autre ; le lac paysage d’un visage et ce visage celui d’Elena ; mais non ce visage le visage d’Elena n’était pas traversé de rides il le savait il s’en souvenait il se souvenait de sa peau, paysage oui mais sans cheminement, lisse et douce, ainsi le cheminement était celui de l’eau, d’entre deux eaux tons d’opales, au travers des rides de l’eau qu’il fallait fendre ou bien feindre fendre pour tout au contraire poursuivre la fracture ; fracture qui n’était pas ride mais invisible distance entre les visages des hommes... tel était ce chemin qu’il devait emprunter, entre deux rives entre deux rides une sorte de ruisseau au beau milieu du lac, légère houle comme pli, l’ondoiement, pulsation de la fracture, de rides en vaguelettes, de brise à vent frais qui vient briser les rides et pacifier le paysage d’une vie, ne laissant qu’une brêve écume au long de son cheminement incertain ; il pensait au visage d’Elena, paysage d’une vie tout juste entamée, aux petits crochets de sa chevelure, transpositions en vaguelettes de sa peau irisée, attrapes du désir ; c’était tout cela sans conteste, ondulation entre les eaux rompues, passage au long d’une fracture entre les rides, y trouver son chemin, le lac comme un visage, un corps destitué qu’il faudrait traverser entre deux rives, d’île en île trouver son chemin.

il eut soudain une pleine conscience de ce qui l’attendait, une révélation de ce qui se cachait au creux de ces plis, vagues, rides, rupture, expression de sa fragilité dans la fragilité du monde, qu’il lui faudrait surmonter afin d’entrer dans le château non comme un fuyard mais comme un héros ; ce cheminement était lui même rupture, disjonction, tracé immatériel et dévoilé, chaos sans doute mais d’où se lèverait une lente signification, série de signes ; à condition de trouver une embarcation, se rendre au château en jouant des lignes de rupture, naviguant au plus près, cheminement hasardeux mais unique pour rejoindre non pas seulement le château, non pas même seulement Elena, mais son propre désir, sa vérité, sa paix. Comme il allait entrer dans la voiture, il fit volte-face et retourna vers le petit port ; louer un bateau ; c’était d’ici qu’il faudrait lever l’ancre, d’ici où s’était offerte la rupture, premier pli, lors du départ d’Elena ; suivre ce pli le long de l’onde, vers le château, vers lui-même.

il aurait apprécié d’avoir à ses côtés cette brute de Stanley, mort depuis bien longtemps déjà ; certes il le détestait, mais il lui reconnaissait un réel talent de navigateur, en particulier dans ces eaux hostiles. Il se reprit aussitôt : cette traversée ne se pouvait envisager que seul, et sans témoin.

proposition n° 19

il avait trouvé un vieux rafiot, abîmé par le manque d’entretien, aux voiles efflanquées, tel une Rossinante des mers, mais dont la coque en bois, certes grise et piquée de coquillage par manque de carène, était magnifiquement profilée et promettait de belles courses ; le pont, le carré et la petite cabine avant n’avaient pas vu de vernis depuis des temps lointains, mais n’étaient pas encore vermoulus ; une odeur de moisi l’avait tout d’abord arrêté puis il s’était décidé : c’était le seul bateau à louer, et de plus, du fait de sa vétusté, à un tarif qui convenait à sa bourse. Il avait décidé de s’y installer pour la nuit, déniché un petit magasin où faire les provisions nécessaires à quatre jours de navigation, préférant prévoir un peu large en cas de panne de vent, dîné rapidement dans un troquet du village et s’était installé tant bien que mal pour une nuit de sommeil avant le départ, tôt matin.

inconfort, tension du départ, sa nuit fut embrouillée de rêves nauséeux. Il ne savait plus s’il se trouvait au beau milieu du lac ou sur un large chemin, ni si c’était face à la vaste demeure d’Elena ou bien au moulin de son enfance ; ces deux images se succédaient dans une semi-obscurité au point que ses songes l’interrogeaient sur la réalité de leur distinction ; il s’entendait rétorquer, vibrant de colère, indigné : comment les confondrait-il ? l’un pénétrait dans le lac, à l’endroit où le cap se prolonge en presqu’île, l’autre était perdu dans les terres au beau milieu des blés ; mais une voix imperturbable l’accusait : ses souvenirs ne le trompaient-ils pas ? Les marches de son enfance, ne les avait-il donc pas retrouvées chez Elena lors de son long séjour ? Il se débattait, tremblant ; non il n’avait rien vu chez Elena, rien, rien qui ressemblât à ces marches ; la voix reprenait : avait-il bien cherché ? Et les vagues, ce soir de grand vent où les bougies tremblaient dans la chambre, quand Elena et lui enlacés jugeaient du spectacle depuis la fenêtre disjointe ? N’étaient ce pas ces vagues écumantes qu’il avait hissées telles des marches, l’une après l’autre ? De fait le vent s’était levé et même à l’abri du port une houle naissante imprimait un lent roulis à la coque grinçant, mouvement qui venait en écho déchirer sa sombre rêverie, faire s’emballer le songe ; aux images de ces deux lieux vinrent s’ajouter plusieurs autres, inconnus, sombres ou lumineux, tandis que les voix, de plus en plus fortes, le laissant en paix, s’en prenaient à Elena, pas Elena telle qu’il la connaissait, pas non plus Elena vieillie comme décrite par les clients du bar, une femme qui ne ressemblait pas à Elena, mais qui était Elena ; à qui ressemblait-elle s’interrogeait-il dans son rêve, à qui cette Elena ressemblait-elle, et cela le torturait plus encore que ces images mêlées, cette cacophonie d’images sombres et variées, visages, hurlements silencieux, bâtisses plongées dans le soleil ou la nuit, regard terrifié, pans de mur blancs infinis, toutes ces images invoquées d’où surgissaient celles du moulin et du château d’Elena.

à son réveil, il lui fallut toucher le petit hublot, sentir la légère houle, entendre le murmure du clapot pour retrouver le monde ; mais il fut longtemps avant de retrouver pleine conscience, et d’admettre que cela pût avoir plus de réalité que les images de sa nuit, dont la révélation le troubla, cette intrication : désir d’Elena, désir du château, désir du moulin en son hameau, désir de prendre la suite du maestro, désir de sens.

proposition n° 20

pendant que le jeune homme pendant que l’enfant rêvait, le moulin rêvait le moulin rêvait le château, les marches du moulin rêvaient les escaliers du château, chaque marche dans son rêve telle une vague s’élevait et venait s’écraser sur le roc, le roc moussu au pied du château au bas du moulin perdu dans le hameau désert et
chaque marche s’élançait dans son rêve son rêve couleur d’opale comme la peau de la femme du château, le château rêvait de chacune des marches du moulin et rêvait de chacune de ces marches telle une gigantesque vague, la vague submergeait le château
et
la volée des marches s’envolait, dans le rêve du moulin elle venait se poser marche par marche dans le château attendant le souvenir le renouveau du souvenir et
dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin chaque pierre vibrait, vibrait du désir de l’homme ou plutôt chaque pierre vibrait d’un des désirs de l’homme car dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin l’homme avait beaucoup de désirs il avait tous les désirs et
chaque pierre dans son rêve du château du moulin se souvenait du chemin parcouru bien avant les hommes jusqu’à ce bout de terre avancé sur le lac, se souvenait des hommes qui l’avaient brisée rompue taillée, de chaque homme qui l’avait disposée touchée piétinée, de ces pieds de l’enfant hésitant de ces princes du passé des mains fanatiques avides de pouvoir des bouches caressantes et
la marche dans son rêve se souvenait du pas de l’enfant de souvenait du pas du jeune homme se souvenait du pas du maestro se souvenait du pas du pas d’Elena se souvenait du pas du père d’Elena se souvenait du pas du pas des soldats se souvenait des cris de l’effroi de la violence et
les murs tremblaient à ces souvenirs du rêve, les murs rêvaient qu’on cesse de se souvenir, les murs dans leur rêve tremblaient au souvenir des bottes noires de la République sociale tremblaient au souvenir des Maï-Maï avides de sang tremblaient au souvenir du canot de Stanley s’approchant furieux tremblaient au souvenir des baisers affolés d’Elena au jeune homme tremblant et
le jour poignit le rêve cessa les pierres redevinrent pierres les marches redevinrent marches les murs redevinrent murs le moulin redevint château, et vice versa, ou bien l’inverse, peut-être l’inverse.

proposition n° 21

les rêves cessèrent brusquement, vint le réveil. L’homme, on l’a dit, quittait péniblement ce monde de songes mêlés de tant d’affluents. Son regard accompagna sa main venue caresser la vitre ternie du hublot, où peinait à passer la lueur du matin, puis serrer l’oreille du tire-bord, qu’il détailla lentement pour retrouver l’usage du langage et de l’œil. Le bronze, à l’intérieur de l’oreille, luisait à force d’avoir été serré puis desserré. Par contraste sa base, au niveau de l’écrou, de même que la vis, étaient devenus d’un jaune poisseux tirant sur l’ocre. Le bronze, à cet endroit précis où reposait sa main, comme sur tout le hublot, était couvert de tâches s’apparentant à celles du vert-de-gris, mais moins distinctes ; plutôt lui paraissaient-elles, tout près de son auriculaire, comme une légère décoloration ; juste à côté au contraire, c’était un érythème : le bronze avait rougi et prenait une teinte lie de vin qui étonna le jeune homme tandis qu’il la détaillait. Il ne se souvenait pas d’avoir déjà vu telle altération sur du bronze, fût-ce en mer dont pourtant les effets, se dit-il, sont d’une autre puissance. Il regarda avec plus d’attention, un peu au-dessus, le second tire-bord ; les mêmes tâches se répétaient dans leur variation, plus ou moins circulaires, les unes jaunâtres, les autres rougeoyantes ; son regard erra et vint glisser sur le verre, où des sortes d’éclaboussures, marques arrondies, venaient de même marbrer la surface ternie par les embruns et la saleté. Il laissa glisser ses doigts puis retomber sa main tandis que son regard passait sur les lattes du bois dont il reconnut l’essence, malgré l’état moisi qui le rendait méconnaissable ; il fut surpris, c’était du teck. Entre les lattes s’étaient parfois ouverts de véritables gouffres et celles-ci mêmes étaient craquelées, déchirées par endroit. Ce phénomène lui apparut d’une remarquable netteté un peu au dessus du hublot, où ces plissements et failles nées de minuscules et patients séismes, parcourant les veines du bois, les traversant au gré de boursouflures et craquements, avaient créé une sorte de dessin qui l’intrigua ; son regard s’aventura au long d’un de ces traits, qui passait au creux de ce qu’il imagina être les deux versants d’une chaîne de montagne, et qui lui rappela tout d’abord, mais en négatif, la ligne de partage Congo-Nil, celle-là même que n’avaient su voir ni Livingstone ni Stanley, aveuglés par les récits mythiques qui les convainquaient que le lac se jetait dans le Nil ; mais il fut saisi à cette idée et se redressa un peu pour observer de plus près ; ce n’était pas du tout cette crête en négatif que son œil distinguait mais, il s’en aperçut avec désarroi, un net dessin du lac traversé par cette ligne de bois ouvert ; il reconnut plus qu’il n’imagina, à droite, le port où il mouillait, et d’où naissait cette fracture ; la poursuivant il en devina un tracé dont la pertinence fit croître son intérêt ; intrigué et amusé, il distingua, proche de la côte, les petits îlets sur lesquels il avait failli éventrer le voilier d’Elena lors de sa fuite, que le tracé évitait avec soin, au risque de se rapprocher dangereusement de la côte ennemie, avant de se retourner brusquement vers l’amie (il se demanda quel vent lui permettrait un tel virement de bord) ; plus loin ce tracé se rapprochait d’une sorte de grande île, née d’un éclat de bois poussé sans doute par les moisissures souterraines ; cette excroissance le désappointa, elle marquait une différence manifeste d’avec la réalité, le lac n’englobant nulle île de telle dimension ; la conformité reprenait toutefois ses droits peu après, là où cette fente dans le bois venait presque rejoindre des petits monticules dans une anse, qui lui rappela évidement la ville de Salò. Il chercha de l’autre côté de l’anse et sourit : oui, en effet, un tertre soulevé par la jonction de deux lattes représentait avec netteté une imposante bâtisse avancée dans les eaux. Il posa la main sur cette jointure, mais le bois, pourri par l’humidité, ne résista pas et s’aplatit sous la pression pourtant douce. N’importe, il était réveillé désormais, et paré à la manœuvre. Il jeta un dernier regard sur le bois gonflé d’humidité, sourire au lèvres, et se leva vivement.

proposition n° 22

C’est un autre bateau. Il a cet âge indistinct entre l’enfance et sa perte. Sous ses pieds les deux arbres des hélices font vibrer la coque métallique. Léger, très léger tangage. Il observe rêveusement la côte par le hublot, se laisse bercer un instant. Il a laissé son doigt sur la touche de la machine à écrire, à la lettre d, mais a oublié le mot qui devait suivre. Il relit la phrase. Ce n’est pas bon, il le constate, mais ne se décide pas à raturer. Il regarde de nouveau par le hublot. Il renifle. Ces odeurs. Cette côte. Là, il le sait, se décide son avenir. Il pose sa plume (elle glisse, l’encre violette biffe la feuille), se dirige vers le hublot. Bientôt Zanzibar. De là, il faudra monter un équipage, trouver les chevaux et les hommes, acheter des tissus, fusils, victuailles, préparer la traversée jusqu’au lac. Oui, il y a un lac, il n’en démordra pas. Des voyageurs, les plus intrépides, ont rapporté l’existence de ce lac. Il en est certain, oui, et ce lac se jette dans le Nil. Il revient s’asseoir. Il ne sait pas très bien si c’est ou non une bonne idée mais il augmente le volume, Cat Stevens et sa Lady d’Abbenville, cette oublieuse endormie, l’aideront peut-être à retrouver la suite de la phrase. Il faudrait recommencer. Depuis le début. Depuis son départ d’Angleterre où il n’a pas su embrasser sa femme ni ses enfants ; l’aventure... Qui sait s’il reviendra... Il reprend la plume et poursuit son récit ; il faut tout consigner. Pour lui-même, pour la Société de Géographie, pour Dieu. Des trois, il ne sait plus très bien qui fut à l’initiative de ce voyage, ni pour lequel il l’entreprend. Il y a son propre désir, bien sûr ; il y a celui de la Société de Géographie, et masqué derrière, celui du gouvernement, qui doit agir promptement, devant les français et les allemands ; il y a le désir de Dieu ; celui-ci, il a du mal à le distinguer du sien propre, mais qu’importe. Il a lu quelque part qu’il ne fallait pas céder sur son désir ; le souci c’est qu’il ne le discerne que confusément, son désir... Écrire ? Peut-être. Haussant les épaules il reprend place devant la petite machine portative ; il se souvient du mot, destin, mais cela donne trop d’emphase à la phrase ; il sort la feuille de la machine (il aime beaucoup alors les cliquetis répétés du rouleau), la roule en boule et la pose devant lui avec soin ; il prend une autre feuille, l’insère dans la machine et reprend sa frappe, sans un regard pour la côte immensément verte. Il entend son père, à la barre, qui chantonne ; les moteurs et les arbres rythment une cadence monotone qui le guide, plus que le 33 tours dont il a oublié la présence.

proposition n° 23

Of course un tel rafiot, en eut il été pourvu en d’anciens temps, ne disposait d’aucune motorisation, même la plus sommaire. L’homme partit chercher en fond de soute les voiles qu’il pouvait gréer, afin dans un premier temps de sortir du petit port (il manquait de courage pour godiller – disposait-il seulement d’une rame ?) puis de naviguer. Il avait jeté un œil la veille au soir mais rapide sans volonté de vérifier avec soin, pour se rassurer. Hors la grand-voile il repéra deux focs et un génois. Il mit de côté le génois et observa avec minutie les coutures et le tissu du petit foc ; celui-ci lui parut vieux mais pas trop abîmé. Détaillant une couture à hauteur du regard, son attention fut attirée par un miroitement lointain, jeu de multiples reflets au soleil levant ; il s’aperçut, saisi, que ces reflets, qui s’avançaient loin dans le lac, étaient ceux de Salò. Il laissa retomber ses bras et observa cette vibration lumineuse inattendue ; quel étonnement ce fut de retrouver la ville, tout de même fort lointaine, mais que les rayons rasants du soleil et leur reflet rapprochaient brutalement. Il se remémora les nombreuses façades sur les quais. C’était à elles bien sûr qu’il devait ce singulier chatoiement. Certaines de ces façades (il n’avait manqué de les observer) étaient singulières. Il songea, fallait-il vraiment se risquer sur cet esquif à la poursuite d’un bonheur incertain, ou bien ne serait-il pas plus sage de dénicher une belle maison sur ces quais, de s’y établir (et pourquoi pas ouvrir un cabinet d’architecture) ? L’une de ces façades en particulier l’avait fasciné : sans la moindre harmonie avec celles qui l’entourait, elle était décorée de moulures anciennes, qui serpentaient en particulier le long des quatre piliers qui soutenaient l’étage ; le propriétaire avait manifesté sa faiblesse à leur égard en les badigeonnant de pastels aux délicats rapports de ton, dont la justesse l’avait frappé ; ici répondait au jaune safran un doux mauve, là l’ocre léger venait en rehaut d’un bleu lavande ; c’eût pu, et même dû, être du pire effet, mais tout au contraire c’était un délice ; il insista, n’était-ce pas le lieu où demeurer, aller chaque matin prendre un expresso sur la place, se promener sur les galets, laisser venir la vie ? La sagesse, et son désir de poursuivre l’oeuvre du maestro, l’y invitaient. Il songea avec envie à ces rues tranquilles. Le souvenir de l’une d’elles en particulier le remua, sans qu’il comprît précisément pour quel motif ; c’était une courte et étroite ruelle pavée, presque un passage entre deux avenues, bordée de part et d’autre de pavillons rassurants ; le pavage de cette ruelle, il en eut l’intuition sauvage, en animait le souvenir : ces pavés qui semblaient de marbre et lui rappelaient Rome – plus que Rome : tout comme l’eau à présent devant ses yeux, ils miroitaient sous le soleil, allée liquide, joyeuse, émouvante... Fallait-il vraiment prendre le large et risquer, qui sait, une autre bataille, qui sait, sa vie même, qui sait, sa raison ? Tout près de cette ruelle, il y avait un petit pont qui enjambait un ruisseau (sans doute ce ruisseau chantant dans l’obscurité qu’il avait découvert dans le passage couvert après que le maestro l’eut planté là) ; ce petit pont l’enchantait ; il semblait une copie à peine miniature de celui qu’il empruntait naguère, enfant, pour traverser la petite rivière qui séparait la France de la Suisse, dans le village de N.

Salò, il en eut l’intuition, réservoir des souvenirs d’enfant. Ainsi cette placette, encastrée entre les petits immeubles au sortir de trois ou quatre rues, lui rappelait-elle celle d’un souvenir très ancien, de la petite enfance, mais qu’il n’eût su distinguer avec précision. Il y avait aussi, très étrangement, ce restaurant jaune au bord du lac, qui ressemblait à s’y méprendre à celui où il avait déjeuné, puis dîné, puis dormi, dans un virage à l’entrée de Big Sur...
Ô sirènes à l’appel desquelles il s’apprêtait à l’oubli du château et celui d’Elena. S’emparant d’une écoute sur le pont, il l’enroula autour de son corps et du mat dont il s’était rapproché, dos à ce miroitement enchanteur ; ce fut le signe de son espoir et de sa détermination.

proposition n° 24

Sortant lentement du port la maison aux colonnes tourmentait son âme, les vagues étaient figées comme une forêt pétrifiée, ces colonnes appelaient une autre résurgence mais laquelle, et pour quel motif ? Sans doute ranimaient-elles par leurs couleurs souriantes les odeurs de térébenthine et d’huile de lin de l’atelier paternel, couleurs, odeurs, sensation de plénitude protectrice de l’atelier, tout cela avait rythmé son enfance, il sentait à cette évocation comme se soulever une douce émotion mais c’était autre chose, un mystère plus grand. Par des gestes automatiques et sûrs, à peine conscients, il montait la grand-voile, serrait au vent, descendait le petit foc et préparait le génois, maintenait la barre sur le cap, celui là même qu’il avait deviné dans le tracé du bois pourrissant de la cabine. C’est là que je veux habiter pendant le tournage. Cette maison aux colonnes. Mais il faudra les peindre, ces colonnes. Les mêmes tons que dans le péristyle de Malchio, les mêmes harmonies. Sandra, te souviens-tu de cette soirée chez Malchio, cette maison impossible où il fallait parcourir un dédale invraisemblable pour accéder à la salle à manger ? Les mêmes couleurs oui. Je ne sais pourquoi sinon les couleurs cette belle maison et ses colonnes me font penser à celle de Malchio. Il faudra y tourner, aussi. Antonio, trouve-moi le propriétaire de cette maison. Je verrai bien ici un repas fastueux et décadent entre fascistes médiocres, tous ces anciens esclaves se croyant affranchis. Voilà qui aurait de l’allure..., les mots se perdirent dans le vent qui affalait la voile. Contre toute vraisemblance il aurait pu jurer avoir avec clarté entendu ces propos ; quant à la voix, aucun doute possible, c’était celle, légèrement rauque, du maestro. Souvenir de son bref passage enfant ? Non, ils n’étaient pas alors venus jusque ces quais, puisque demeurés dans le petit café désormais rasé. Alors quoi ? Il haussa les épaules et serra un peu plus au vent.
Mes chers amis, le temps nouveau est venu. Nous y pénétrons en triomphateurs, du même pas viril que le seuil de cette somptueuse demeure. (Bruno, essaie de trouver son propriétaire, il me la faut, cette maison est digne de la République sociale.) Cette maison, Messieurs, est fière d’être italienne ! Elle est l’Italie éternelle ! Bien plus que cet odieux édifice prétentieux, de l’autre côté de la baie. (Bruno, il faudra le faire raser, ce château ridicule.) Cette maison, dans son orgueilleuse simplicité et l’humilité de ses proportions, est l’Italie éternelle ! Elle est même, osons ces mots sans pruderie, la femme, la mère italienne, sobre et pure, simple et magnifique ! Elle est l’idéal foyer de la République sociale ! Que l’on nous serve ici le repas !
Il s’aperçut de l’inquiétante proximité des côtes adverses et décida de tirer un premier bord. C’était un peu tôt mais il ne voulait surtout pas se retrouver une fois de plus au beau milieu d’une bataille navale, encore moins la déclencher. Il ne parvenait pas à se concentrer sur la navigation et craignait l’imprudence. Il s’égarait dans ses souvenirs. Stanley lui avait rapporté avec émotion comment s’approchant de la maison la présence de Livingstone s’était fait sentir comme une évidence ; seule cette maison au centre du petit village de pêcheurs pouvait abriter un homme civilisé, le plus illustre des représentants de la civilisation. Par quel miracle ces sauvages auraient-ils pu imaginer colonnes d’une telle élégance (dont la construction en ces lieux lui parut invraisemblable, précisa-t-il) ? Il l’avait enfin retrouvé, il en était convaincu. Passant la porte à ce moment précis de son triomphe, le maestro s’élança vers lui : vous voilà enfin Stanley, habillé, heureusement ! Tournage dans cinq minutes ! Filez au maquillage !
Il était temps. À la jumelle il repéra, désormais à l’arrière, une petite cahute qui pouvait fort bien abriter des veilleurs ; mais à telle distance, il ne pouvait les avoir inquiétés. Se retournant rassuré il aperçut à la proue une masse brune encore lointaine ; il filait droit sur une île jusqu’alors masquée par les contours de la côte. Il faudrait se méfier des hauts fonds.

proposition n° 25

À ses pieds presque s’étranglait le soleil ruisselant. Se retournant il s’aperçut que la lune persistait clouée telle une effigie sous le ciel sans nuage. Quelle étrange lune c’était. Disque d’argent dans un lait de cendres fendu cependant par dessous et à la verticale de l’astre d’un trait net et rouge comme une blessure. Blessure du soleil qui lui faisait face de l’autre côté du ciel. Sans certitude c’est du moins ce qu’il soupçonnait. De même manière il conservait souvenir d’avoir contemplé ce spectacle peint en miniature aux cimaises d’un musée lointain. Mais il chassa rapidement cette importune idée et se concentra sur sa route. Entre les deux astres comme jour et nuit lui faisait face l’île imprévue. Derrière l’île se cachait Salò et ses mystères. Mystères de Salò. La ville était malade de son histoire et l’amertume qu’elle exhalait le captivait tout autant qu’elle l’exaspérait. L’incessant conflit sans cesse ressassé avec la rive orientale le faisait douter du désir affirmé quelques minutes auparavant de s’y installer. Folie que de désirer vivre en tel théâtre. Cependant l’interrogation n’était pas inutile et ne se bornait d’ailleurs pas à sa seule présence dans ce monde incertain. Elle renvoyait au contraire à ce qui avait valu aux hommes de se rassembler en un seul lieu et d’y établir toutes sortes de relations existentielles. Le conflit n’était que l’accomplissement d’un de ces potentiels. Cette ville de même que toute ville concentrait ainsi désirs et volontés adverses. S’affrontaient muettes en son sein soif de protection mais irrésistible jalousie qui se voyaient ensuite projetées sur les cités d’en face comme échos malveillants. Cette idée lui l’architecte le faisait enrager. C’était peut-être pour cela plus encore que par fidélité au maestro qu’il avait finalement rompu avec ce qu’il avait toujours estimé être une vocation. Sans doute une vocation sans appel. Un vocatif néant. Une apostrophe perdue en écho plaintif. Non la ville tant rêvée n’était qu’un pis-aller une corne de brume un appel répété en somme un creuset un chaudron une muraille un sourire parfois mais pas la vie jamais la vie ou presque. Rage. Avoir été trompé berné comme un enfant. Il décida de mouiller auprès de cette île dont l’approche lui donnait de découvrir la simple beauté. Séduction de l’île.

proposition n° 26

malgré l’île dont il approchait doucement, qui lui masquait en totalité la lointaine Salò, et peut-être en raison de cette occultation, son esprit ne se détachait pas du souvenir de la petite ville. A vrai dire, peu avant que l’île ne fut venue la soustraire à son regard, il lui sembla reconnaître, alors qu’il observait cette baie voilée par la distance et les brumes matinales, une autre baie, d’un proche mais très ancien rivage, en forme de ramure de cerf, au fond de laquelle se trouvait, aussi loin qu’il parvint à se souvenir, la toute première des villes qu’il distingua comme telle, c’est-à-dire plus qu’amas de maisons, plus que chaos habité, plus que traitre cancer de ses chers villages ensoleillés, de leur humilité joyeuse, une ville, forme la plus aboutie qu’avaient trouvée les hommes pour faire société, s’organiser et se défendre face aux déchaînements de la nature, des hommes et des dieux. Il l’avait approchée puis rejointe dans une première enfance, Brindisi, dont les souvenirs l’avaient au fil des ans et des vies presque totalement quitté. Il ne conservait en mémoire, étalée en éventail autour du bassin, qu’une multitude d’habitations basses, brasillant de ses myriades de lumières, telle un ciel étoilé qu’il crut tout d’abord jeté à terre aux suites d’un cataclysme silencieux. Il se trouvait, seul, sur le pont du navire de tête. Tous, sous ses pieds, dans la cabine impériale, jouissaient en compagnie d’Auguste des frénétiques vivats de la foule venue l’accueillir, César victorieux, fête redoublée en ce jour commémorant sa naissance. Lui, l’enfant, pensait à son vieil ami, le poète, l’égal de Homère, qui se mourait dans le navire tout juste derrière, et dont il imaginait les pensées amères. Le poète, au fil des nombreux voyages préparatoires à son œuvre testamentaire, l’avait rencontré au hasard des venelles d’un village de Phrygie, où il venait parfois retrouver son oncle Panyasis en compagnie duquel, quoique fort jeune, il s’amusait à composer des vers. Le grand poète, par sympathie, avait dès l’abord traité l’enfant comme son égal, puis avait discerné en lui la promesse d’un rare talent (cette manière simple qu’il avait de créer un rythme et de scander, cette utilisation presque naïve des mots du quotidien, si proche de ses propres désirs et recherches) à tel point qu’il l’avait encouragé à le suivre jusqu’à Naples, où il pensait aller trouver un repos bien mérité ; c’était malheureusement compter sans la maladie qui l’emportait désormais. Face à Brindisi devant lui déployée, illuminée, au milieu de la frénésie populaire accentuant encore sa peine et sa solitude, il pleurait. Ces pleurs, il les associerait depuis lors à la découverte de la grande ville, où l’homme se perd, où l’âme se meurtrit, où se lasse le corps, et l’y abandonnant venait mourir son mentor. Ah, souvenirs anciens ! — il s’ébroua puis desserra l’étreinte des voiles pour ralentir l’allure, par crainte des hauts fonds.

proposition n° 27

à mesure qu’il approchait de l’ile cependant, et tout en s’apercevant de la fascination impérieuse qu’elle exerçait sur son esprit, mais sans prendre le temps de s’en étonner, il ne pouvait éloigner sa pensée de Brindisi, avec émoi et regret, et non sans surprise, malgré la similarité des deux villes côtières. Ce n’était pas anodin qu’il n’ait jamais désiré y retourner, ni même exprimé le moindre désir, et à de très rares occasions fait seulement mention de cet épisode d’une enfance éloignée, dont une, semblait-il, en présence de Stanley, suite à quoi celui-ci l’avait encouragé à ce retour, avec l’intention étrange de l’y accompagner, sans lui donner le moindre motif recevable (la ville se trouvait fort éloignée du lac et des intérêts immédiats de Stanley ; pour quelle raison se rendre à Brindisi, lui qui n’entendait rien à la poésie ? Etait-ce une manoeuvre de sa part, homme de tours et de détours ? Une manière d’ajourner ses propres recherches ? Soudain, il se demanda, mais un très bref instant : avait-il réellement compris le caractère de Stanley ? Stanley n’était-il que cette brute yankee bouffie d’orgueil et avide de gloire ? ou bien tout projet de retour, sien comme de quelque autre, eût-il provoqué un irrésistible appel, auquel il eût fallu peut-être accorder une qualité sinon poétique, du moins spirituelle ?) Cette pensée toute entière tournée vers Brindisi lumineuse au couchant occultait ainsi celle de Salò, pourtant toute proche, tant par la géographie que par les émotions qu’elle suscitait – ne s’y mêlaient-ils pas l’amour d’une femme et l’amitié pour un homme propres à bouleverser tous ses projets d’existence ? A vrai dire, il considéra cette situation, ces souvenirs en fusion, ces lieux échangés, au point de s’interroger sur la distance qui les séparait, en conscience. Les souvenirs qu’il avait de Brindisi lui paraissaient parfois si lointains qu’il doutait de les avoir vécus ; il se les remémorait comme lignes, pages d’écriture, vécues par un autre, rapportées par un tiers, mais à lui destinées, et dont il pouvait s’emparer, se repaître, afin de les assimiler et de les adopter. Salò devenait ainsi une résurgence de Brindisi, de même qu’Elena celle de... de cette princesse orientale, mais quel était son nom ? Etait-ce sa mère ? Sa soeur ? Sa nourrice ? Son amante enfantine ? Tout comme Saint-Augustin, il voulait soudain retrouver sa matrice : n’était-ce pas dans ce premier royaume qu’il avait rencontré cette princesse ? Ah, il ne savait plus. Et cette ville étoilée, où venait mourir son vieil ami fils de Homère, était-elle aussi celle où le maestro, dans une autre enfance, avait semé en lui un talent qu’il découvrait désormais ? L’approche de l’ile cependant le rappela à la réalité et à ses devoirs : celui d’abord de ne pas s’échouer, celui ensuite de veiller à ne pas déclencher de nouveau une bataille navale. Cette ile, au fond, qu’en savait-il ? A qui appartenait-elle ? Etait-elle peuplée ?

Il n’eut alors que le temps, bref, d’apercevoir l’aiguille d’une roche émergée face à lui. Le choc survint, violent. Il fut balancé par dessus bord, ce qui lui valut la vie sauve : il ressentit aussitôt, plus qu’il n’observa, tout juste devant lui, dans un indescriptible chaos, les éléments du petit voilier passer les uns par dessus les autres, se fracassant comme s’il s’était agi d’un vulgaire jouet de bois entre les mains d’un enfant ou d’un dieu en colère.

proposition n° 28

jeune femme, attendez, détournez votre regard, je suis presque nu, mais ne fuyez pas, laissez vos amies, elles sont craintives, vous non, restez, j’ai besoin de votre aide. Jeune femme comment vous nommerai-je ? Quel joli nom. M’aiderez-vous ? J’ai brûlé tous mes vaisseaux ; du moins non, c’est une manière de parler, en fait, je m’approchais de l’île, curieux de la découvrir, elle n’est sur aucune carte, elle ne se rend visible qu’à l’approche, j’ai voulu explorer ses côtes, y pénétrer peut-être, mais le mystère en est bien gardé : à quelques encablures, passé de redoutables récifs, le navire fut brisé dans un tourbillon ; pour moi m’appuyant sur des débris, j’errai au gré des vents qui, favorables, me firent échouer sur cette plage, à peine conscient. Je crois m’être évanoui ; ce sont vos rires joyeux qui me sortirent de ma sombre torpeur. M’aiderez-vous ? Merci. Oui, ces habits seront à ma taille. Ils sont beaux, comme pour une fête, ce sont... ceux de votre père ? Grâce lui soit rendue... Cette île est donc habitée, s’il en est le propriétaire ? Oui, nous partirons ensemble. Attendez-moi un instant, je fais quelque toilette et m’habille...

Oui, vos habits me transforment ; c’est ce tissu, sa légèreté, sa tenue ; qui ne serait tel un dieu ainsi vêtu ? Allons, conduisez-moi maintenant je vous prie... Ce chemin est merveilleux ; il est comme un écrin fabriqué pour vous embellir encore. Soyez sans inquiétude, voyez là minauderie de rescapé, adressée à son sauveteur... Mais que faisiez-vous donc sur le rivage avec cet équipage, ces vêtements ? Ah, je l’avais deviné donc, plus qu’une fête, un mariage ! Recevez mes félicitations, adressées à vous-même tout comme à votre promis ! Allons, que me chantez-vous là ! Croyez-m’en, vous ne serez pas longtemps à l’attendre ; certes les bateaux ne fréquentent pas d’ordinaire ces parages, cette passe est en vérité bien dangereuse, et je vous en fais l’aveu, jamais, de mes yeux, je ne vis telle horreur, à travers tous les maux que m’a valus sur mer comme sur les lacs sauvages la recherche des passes ; quel naufrage terrible, d’une violence inouïe, tellement inattendue ; vous devriez l’indiquer, c’est mon conseil, ainsi les prétendants accosteraient-ils avec joie et espérance, je puis vous l’assurer... Vous êtes bien jeune, jeune femme, sachez patienter... Ce chemin, c’est étrange... Ou bien est-ce la taquine procession de vos amies qui nous suivent à distance en plaisantant doucement ? À moins que... tout simplement la poursuite de cette obsession ? Je n’y comprends pas grand-chose, mais notre marche m’en rappelle une autre, bien plus dramatique, que j’effectuais enfant, lors d’une de ces enfances que l’on croit rêvées en vieillissant (vous verrez, cela survient un jour ou l’autre) et dans les souvenirs de laquelle j’étais plongé lors de mon naufrage. Puis-je vous la conter ? (Oui, je fus conteur et poète dans ces jours lointains, j’en ai conservé quelque plaisir.) J’étais enfant, de l’autre côté des mers, et je séjournais chez mon oncle qui m’initiait à la poésie ; ce grand poète, unique héritier de l’immortel Homère, vint à passer et curieux, écouta mes vers naïfs, qui l’enchantèrent. Il décida de m’emmener afin de poursuivre cette éducation, à Naples, dans sa villégiature, et nous embarquâmes. Peu avant, pour son malheur et le nôtre, il contracta un mal, sans doute du fait d’un trop fort ensoleillement ; son état ne fit qu’empirer lors de la traversée ; à notre arrivée, à Brindisi, il fut descendu du navire sur des brancards, une sorte de palanquin ; mais l’affluence était telle (car nous entrions à la suite de César, qui était son ami, et une foule nombreuse était venue l’acclamer, rude, batailleuse et souvent ivre) que nous étions ballottés de droite et de gauche comme fétus de paille ; j’étais tout d’abord effrayé (voyez-vous, j’étais précisément plongé, lors de mon terrible heurt sur vos brisants, dans mes souvenirs lointains : c’était là pour moi une terrible découverte que celle de cette ville déployée comme un serpent le long des côtes) et voilà qu’à peine débarqué, il me fallait la traverser, la ville grouillante et puante – mais la pensée de mon nouvel ami, mon mentor, rivé à son siège de malheur, me donna du courage et souriant à son attention avec malice et crainte, j’avançai au-devant des esclaves qui le portaient, les enjoignant à me suivre. Ils s’amusèrent de ma hardiesse, mais tant par épuisement que par un instinct grossier, presque primitif, quasi religieux, ils m’emboîtèrent le pas ; je n’en menais pas large ; pourtant cette volonté qui m’animait, qui me persuada que cette ville maussade m’était connue, avait dû les impressionner, de même que l’officier en charge de notre sécurité, qui suivit sans mot dire. Étrange procession nocturne que la nôtre, en rien comparable à celle-ci, ensoleillée, riante ; entre elles un seul accord toutefois, ce sentiment de perdition ; car il me faudra bien partir, et comment, je ne le sais. Voici, notre étrange convoi, passé les baraques portuaires, s’engagea tout d’abord dans une zone de fret, où de grands hangars emplis de marchandises sommeillaient en attendant le matin ; nous traversâmes le marché aux poissons, puis celui des légumes, tous deux baignant dans une âcre et fétide atmosphère, passâmes des immeubles de rapport, des bureaux obscurs jusqu’à l’entrée de la ville, dans laquelle nous pénétrâmes par une venelle putride, bordée de part et d’autre de fenêtres misérables où grouillait une populace misérable et hargneuse, qui invectivait mon ami le poète et l’accablait d’injures ; horrifié par la révélation de ce monde perdu, honteux de sa propre perte en son sein, et de la vérité qui lui était révélée, la sienne et celle de ce temps qu’il se préparait à quitter, il se couvrit le visage ; pour ma part j’avançais pas à pas, lentement, luttant contre une horde d’enfants qui voulaient s’emparer de mon flambeau ; puis nous échappâmes à ce boyau, débouchant sur une placette plus encombrée encore, mais pacifique, en raison de la fête impériale... Enfin, avançant à grand-peine de sas en sas, par ruelles et venelles nous franchîmes les carrefours jusque... mais, quelle est cette demeure ? Est-ce là votre résidence ? C’est un palais ! C’est un conte !
Il contempla un instant les merveilles qui apparaissaient à ses yeux, allées d’arbres fleurissants, poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits délicieux, figuiers doux et oliviers au feuillage d’argent, bordés de tonnelles et conduisant à une succession de bâtisses colorées séparées par autant de jardins fleuris qu’une fontaine arrosait ; au centre s’élevait ce qui lui était apparu majestueux tel un palais, pareil au soleil par son éclat, et à la lune par sa splendeur. Tout autour s’étendaient des murs d’un blanc pur, couronnés d’ornements d’un bleu intense ; ses portes étaient jaunes comme les rayons du matin et les montants gris comme de hauts nuages doux. Se tournant vers la jeune fille, il s’aperçut qu’elle avait disparu ; il se dirigea néanmoins vers le seuil et entra dans le palais.

proposition n° 29

Ah, vous voici. Nous n’attendions plus que vous pour le banquet ! Qui donc ? Je ne comprenais pas, regardais de droite et de gauche, mais je me trouvais seul à proximité de l’homme qui m’avait accueilli, à mon entrée dans cet improbable palais, avec tel empressement ; il y avait certes de nombreux personnages rassemblés dans cette immense cour fleurie, hommes et femmes vaquant à diverses occupations ou flânant, mais aucun à portée de voix ; c’était à moi qu’il s’adressait. Malchio s’impatiente, rejoignons-le rapidement. Suivez-moi. Malchio ? De qui s’agissait-il ? Mal à l’aise, je me décidai à suivre l’homme après quelque hésitation, malgré son adresse péremptoire, presque comminatoire, mais aussi en raison de mon inquiétude étonnée à voir le jour qui baissait déjà. Nous passâmes une quantité invraisemblable de couloirs, pièces plus ou moins grandes et décorées, jardins bordés d’ailes aux larges portes ouvertes et décorés, de même qu’à l’extérieur, de fontaines chantant, baignés des nuages de vapeurs diaprées filtrant les lumières que jetaient les flambeaux, tout cela semblait-il sans jamais quitter l’immense demeure. De temps en temps l’homme se retournait vers moi avec un geste impérieux, non toutefois sans une nuance respectueuse, m’intimant à presser le pas. Après quelques minutes de cette marche forcée, nous franchîmes une dernière porte. Un personnage vêtu de manière extravagante se rua vers moi. Voilà enfin l’homme au mille ruses, héros ou demi-dieu ! Il était temps. Allons, amis, que la fête commence ! Un orchestre invisible débuta l’exécution d’une fanfare d’un goût douteux. Ce nouveau venu, Malchio lui-même à n’en pas douter, m’invita à m’installer à ses côtés dans de profondes et luxueuses banquettes. La place, si morne à l’habitude, se trouvait bouleversée par une décoration d’un luxe inouï ; seule déparait la caravane du cafetier, son vantail fermé, un peu à l’écart des lumières, plongée dans l’oubli. La nuit était profonde. Autour de nous, des dizaines de tables éclairées de torchères aux flammes dansant accueillaient, par deux ou trois, une centaine de convives, parmi lesquels je reconnus certains habitués du café qui me saluèrent joyeusement. Ce Malchio se tourna vers moi, que dites-vous de ma petite fête ? Prenez un peu de ce vin, il est plus vieux que vous, qu’il arrose vos poumons ! enivrez-vous, nous tous sommes réunis ici cette nuit dans cette unique intention, et celle de déguster les mets les plus savoureux créés par mes cuisiniers à l’imagination sans limite, connue et enviée de tout Rome ! Je vous vois surpris. C’est tout naturel. Notre ami le maestro m’a prévenu de votre arrivée, et des quelques péripéties dont votre voyage fut parsemé, desquelles j’attends que vous nous teniez un récit circonstancié, si vous daignez nous accorder cet honneur. À ce récit nous saurons enfin si vous êtes homme ou dieu, car il faut décider de cela, sans quoi la porte d’Elena vous restera fermée. Mais pour le moment réjouissez-vous ! Profitez de ce temps, prenez du repos ! Ou bien épuisez-vous si le désirez, éprouvez tous vos sens, il y a ici de quoi contenter vos désirs même les moins ordinaires !.

À vrai dire mon épuisement était tel qu’après quelques gorgées de ce vin capiteux et quelques bouchées, affamées cependant, de je ne sais quel faisan ou poularde garnie de dattes et de figues, raisins et noix, je plongeai dans un sommeil sans rêve au creux de la banquette moelleuse, jusqu’au petit matin où je m’éveillais, seul sur la place déserte, mais décorée encore, face au lac qui me considérait, moqueur.

proposition n° 30

Eh l’ami viendras-tu ? Est-ce lui le lac qui s’adressait à moi ? C’est l’heure du café tu n’y coupes pas. Il n’est de plus salutaire habitude que celle-ci, que ces compagnons, non de pain mais de café, plus ou moins liés, qui se retrouvent au matin, chaque matin à la même heure, peu après l’éveil, se préparant à la cognée ou au commerce, ou bien aux lettres qui sait, qui se posent quelques minutes devant le comptoir ou sur la petite table marbrée et qui bavardent sans prétention en sirotant l’amer breuvage ; moi tu le sais je l’accompagne volontiers d’une petite larme, oh une petite larme vraiment, de grappa, habitude qui me vient de mon père mais cela n’est en rien une obligation. Allons lève toi et viens c’est l’heure de la ritournelle et c’est aussi l’heure qui vient pour toi de nous conter ton voyage ; homme ou dieu nous le saurons bientôt et Malchio tu t’en souviens t’a prévenu, de notre conviction, qui n’en doute pas sera certitude car nous ne pouvons être trompés ni par un homme ni par un dieu, dépendra l’issue de ce voyage : rejoindras-tu Elena, la vieille et troublante Elena, la jeune et troublante Elena, mère de tous ici et fille de chacun ? Non ce n’était pas le lac qui jouait la bouche d’ombre mais un des habitués du troquet de la place ; il s’avança vers moi et me souleva sous le bras, me décidant à me lever puis à le suivre. Que faudrait-il leur dire ? Qu’attendaient-ils de moi ? De ton récit ton sort dépendra n’en doute pas mais connais-tu seulement des deux le plus enviable ? Nous-mêmes l’ignorons. De toi peut-être dépendent la joie d’Elena et notre paix ; car si tu retrouves Elena le monde peut se retourner qui sait et, de promis qu’il était au néant, retrouver la vie ; les deux rives enfin accordées après tant de guerres retrouver l’amitié des siècles anciens ; chaque jour jusqu’à l’éternité chacun venir ici au matin retrouver l’autre pour le café ; et chaque année Malchio fêter on ne sait quelle fête lors de ce grand banquet anniversaire. Allons c’est l’heure de la ritournelle viens donc et prépare ton récit il nous tarde de savoir qui tu es toi l’enfant devenu maestro.

Le vieillard m’entraînait avec une force peu commune vers la petite caravane. Nous nous approchions au moment précis où, mû par l’étrange fièvre du quotidien, de sa paix de sa joie répétées, le cafetier soulevait le vantail qui m’avait procuré la nuit précédente cette sensation d’abandon, vers qui de chaque côté convergeaient hommes et femmes décidés à sacrifier à la douce cérémonie quotidienne.

L’une de ces femmes m’apercevant rit joyeusement comme apaisée et s’approcha, levant des porte-documents colorés, maestro, il est un peu tôt, je le sais, mais quand vous aurez un moment il faudrait que vous jetiez un œil au script ; je pense avoir réécrit selon votre coeur, sans le trahir ; merci de votre confiance, je... mais sa phrase se perdit comme poussé avec énergie vers l’avant je manquais de m’affaler, reprenant à temps l’équilibre en m’accrochant au petit comptoir. Café ? demanda le patron.

proposition n° 31

il
but lentement son café — le silence s’était fait autour de lui tout d’abord puis s’était tu et les conversations avaient repris petit à petit — se leva et se dirigea vers le lac

il
marcha lentement le long de la grève, tentant de rassembler ses idées, d’y voir clair

il
porta son regard vers l’horizon vers les brumes de l’autre rive et remarqua le reflet

le reflet du ciel sur les eaux du lac

il
fut frappé de la teinte des nuages, bleu turquoise, qui se reflétaient sur le lac et le coloraient, leur efflorescence, au nord

vers le sud cependant les éléments mêlés s’assombrissaient, image de la toile de ce peintre, quel était déjà son nom, du dix-huitième siècle

étrangement le souvenir lui vint de sa robe de chambre qui l’attendait chez Elena, telle une mue patiente

peut-être en raison d’une tempête conservée en mémoire, un déchaînement qu’ils avaient contemplé depuis la chambre enlacés et dont le souffle secouait la maison

il
se souvint de la lumière noire du ciel qui semblait vouloir les emporter les noyer les séparer même qui sait, brins de paille dispersés entre la voûte mobile et les eaux tumultueuses

alors comme ce nouveau matin face au lac, rien à faire

il
ne parvenait pas à distinguer le haut du bas toujours ce kaléidoscope renversé, dislocation intime dans laquelle il lui semblait se perdre
ainsi chaque cellule de son corps jetée dans l’immensité volait entre eaux et cieux

il
ne savait plus lequel des eaux ou des cieux se reflétait dans l’autre mais soudain

il
reprit pied, conscience, et retrouva la paix turquoise face à lui, dans laquelle enfin plonger, ivre, joyeux, tandis que face à lui, après que sa marche l’eut mené jusqu’à la vue lointaine du promontoire sous les nuages liquides
les eaux et le ciel violet s’entrouvraient comme lèvres pour lui libérer le passage

proposition n° 32

Café, oui, merci, dit-il, l’homme, puis tournant son regard à droite à gauche, j’ai fait un rêve étrange, et insensiblement tous les vieux et les vieilles de la place, quelques-uns plus jeunes aussi, rassemblés auprès de la roulotte, se rapprochèrent, curieux. J’étais à table avec Malchio, entouré de nombreux convives, dont certains d’entre vous, quand, cette fois encore, apparut le maestro, tout près de nous. Il prit place à nos côtés, sans gêner quiconque, mais aussi sans que personne ne semblât le remarquer et, grappillant un blanc de volaille, au milieu d’un brouhaha diffus, me demanda tu as compris maintenant ? Je ne savais que répondre à vrai dire, mais contrairement à certains rêves pesants, je ne ressentais aucune angoisse, nul péril. Souriant il reprit ici tu es entouré de nos morts. Nos morts et parfois ceux des autres aussi. Ils viennent se reposer. Tu as remarqué peut être — peut être pas — cette ville n’a pas de cimetière. Elle est un cimetière. Depuis des siècles, comme punition des turpitudes, trahisons, injustices commises en son sein et ailleurs, elle a perdu tout droit à la moindre sépulture pour ses morts. Ceux-ci errent donc, d’une place à l’autre. Ils bavardent, ils s’amusent, ils sont plutôt heureux, et ceux d’autres lieux viennent les retrouver. Ils sont satisfaits de leur condition, car le poids de leurs nombreuses fautes ne se fait plus sentir, c’est comme si la mort les en avait libérés. Cela peut s’entendre d’ailleurs : la mort n’a que faire de l’âme noires des hommes. Voilà pourquoi ceux de la République sociale sont venus ici installer leur tyrannie. Mais elle n’a pas duré car les morts furent dérangés par ces hommes mauvais qui leur rappelaient leurs propres horreurs de vivants. Ils ne se sont pas contenté de les chasser ; ils ont fait en sorte de mettre fin à ce cirque. Trop de mauvais souvenirs, tu comprends... Regarde celui-ci et il me désigna du doigt... où se trouve-t-il donc... Ah te voilà, oui, toi, c’est toi qu’il désigna du doigt et me dit, dit l’homme, parlant de toi, il fut un tortionnaire virtuose de son vivant. Il n’aimait rien tant que de faire et voir souffrir. Désolé. C’est un songe. Ils sont parfois inquiétants les songes. (Son interlocuteur en effet s’était recroquevillé, comme blessé par un coup, mais avec une douce lenteur, quoique son regard parut accablé.) L’inquiétant rêveur se retourna. Et toi aussi, il m’a parlé de toi. Tu étais, de nombreux siècles auparavant, une brute sanguinaire, violant les jeunes filles et assassinant leurs fiancés, pris d’une folie jalouse et meurtrière. De beaucoup d’entre vous, il m’a dressé un portrait abominable, mais qui cependant ne m’effrayait en aucune façon, tant, attablés, joyeux, vous paraissiez à cent lieux des descriptions qu’il me donnait. Le maestro lui-même était souriant, affable. Il conclut ce sont là les hommes, voilà tout. Cette ville qui avait cru les châtier en les privant de sépulture les a au contraire libérés. J’étais moi-même venu ici pour faire état de leurs crimes, et puis finalement le temps passant je prends plaisir à leur rendre d’amicales visites, je les aime bien. Souvent ils regrettent. Ils m’expliquent. Un temps bref, celui du souvenir, cela les attriste. Et puis ils haussent les épaules ; tout cela est loin. Ils se reposent désormais, bienheureux, autant que possible. À ce moment je me suis éveillé, quelqu’un s’est adressé à moi je crois. Quelle étrange nuit. Quel étrange rêve. C’est un drôle de rêve n’est-ce-pas... Il se redressa, riant gauchement, eh bene, questo caffé, è per presto ?

proposition n° 41

comme une flamme dans un film de celluloïd — mais il n’avait jamais vu de film [1] — derrière lui le chœur montait ; les mains le tenait il voulait voir devant mais c’était sombre le soir venait et derrière s’enflait
O Röschen rot !
Der Mensch liegt in größter Not !
Der Mensch liegt in größter Pein !
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg :
Da kam ein Engelein und wollt’ mich abweisen.
Ach nein ! Ich ließ mich nicht abweisen !
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott !
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben !
 [2]

Lumière des origines ! Déjà c’était le bas de l’escalier, une vieille photo jaunie contre un champ, arrière-plan, un retour et le début, l’art du contrepoint

proposition n° 42

entre 1 et 2

c’est ainsi Elena oui c’est ainsi que tout a commencé ; j’étais cet enfant devant la marche à l’instant même où tu étais cette enfant qui observait le maestro ; tu ne savais pas que moi je deviendrais lui et que tu deviendrais toi cette reine puissante, crainte par ceux qui te croyaient sans défense et aimée de ceux qui désirent la liberté. Pour le moment, voilà tout, apparaît un enfant qui cherche à considérer le monde de plus haut, que l’on aide dans son ascension, et qui entend derrière lui ces voix qui s’enflent.

entre 4 et 5

Cet enfant que tu tiens cet enfant que tu bordes et qui est le nôtre cet enfant ivre fruit d’une passion poète ; enfant de l’enfant qui ne savait rien de son destin, car que sait l’enfant de son destin, rien, pas plus que du destin de ceux qui l’entourent ; ils sont à ses côtés et rien d’autre n’importe ; ils étaient à ses côtés, que lui fallait-il de plus ? Voilà pourquoi

entre 5 et 6

qu’il n’est autre que son néant ; mais ce néant toi Elena tu l’en tireras, il ne mourra pas. Alors et maintenant, et pour chaque heure,

proposition n° 44

Sais-tu Elena, après tous ces années je ne suis pas certain de mes souvenirs. En fait tout se confond dans une sorte de brume déchirée çà et là. Tel ou tel événement, l’ai-je vécu ou bien ne l’ai-je lu, conté ou consigné sur du papier ? Quelle est son origine ? Peut-être même doit-on la chercher dans cette petite bibliothèque, ou dans l’autre à l’entrée, en bas. Par exemple cette histoire d’hôtel au bord du lac, pas très éloigné d’ici, où je me souviens d’ailleurs être passé avec Stanley, si tant est que ce souvenir ne soit pas un songe... Était-ce avec lui que je passais tant de temps au bar ? Je ne me souviens plus... À vrai dire il me semble bien avoir lu cela dans un de tes livres, là. Mais j’ai aussi conservé le souvenir précis de ce guide, quel était son nom, j’ai oublié, que nous retrouvions sur la terrasse en bois au-dessus de la rue, face au parc. Ou bien, n’y en avait-il deux ? Des jumeaux ? Tout est confus...

Il me semble aussi que c’était au port de cette petite ville que m’égarant j’avais observé un navire au départ, petit point déjà lointain qui s’en allait à je ne sais quelle rencontre. (Et me retournant, ces quelques baraques dans la nuit finissant, était-ce la ville encore, ou bien avais-je trop longtemps marché ? Ah, décidément, je ne sais.)

Et ce bar ? Non, ce ne pouvait être le même que celui où j’aperçus une sorte de fantôme, un marin éméché qui cherchait sa casquette. Le ciel n’était pas le même. À moins que je ne voie à travers un de ces kaléidoscopes renversés où se brisent les ciels bleus ensoleillés et ces autres gris et pluvieux. Le marin fantomatique, j’en suis certain, m’était apparu sous un de ces ciels gris... Était-ce dans le café de ce port où je m’étais égaré ? (Au lieu de me considérer ainsi, ne veux-tu pas m’aider ?)



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 30 septembre 2018.
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[1ce qui ne l’empêchait pas, bien sûr, de concevoir qu’une bande de celluloïd puisse brûler, du moins, concevoir, peut-être pas, non plus qu’imaginer, mais la voyant brûler, il aurait immanquablement fait le rapprochement entre la flamme et l’inflammation, du moins est-ce là ce que l’on peut concevoir comme rapprochement possible pour un enfant de son âge, quoiqu’il devienne difficile en vieillissant de retrouver les illuminations de l’enfance, il nous faut nous contenter d’une forme de correspondance abstraite

[2Je ne savais pas alors que j’allais te rencontrer ni même que ce choeur qui s’enflait derrière moi venait de ta maison, encore moins que ta maison lointaine et ce vieux moulin se confondaient en un unique espace, à peine séparés par le temps, quelques années, un dixième de seconde, ce qu’il faut juste pour impressionner la pellicule.