Cyril Sauvenay | Une marche plus haut

« construire une ville avec des mots », les contributions

Exile on Haile Selassie Road, Dar es Salam, mais sans plus de musique. Auteur-réalisateur, artiste subsaharien par goût du lac Tanganyika. Tout ceci et d’autre choses rapportées dans www.en-lieu-et.place.
proposition n° 1

non ce n’était pas cet homme ni cet enfant qui se regardant l’un l’autre comprirent et ne comprirent pas qu’ils ne faisaient qu’un, l’un courant devant l’autre assis c’était tout autre chose et cependant c’était vécu pour l’un comme pour l’autre depuis deux points de vue comme s’il ne s’agissait pas du même événement ; c’était lui et c’était l’autre ils étaient le même ; l’enfant regarde la marche qui lui fait face elle est très haute très haute plus haute que sa vie et peut-être plus haute que la vie de l’homme qui le regarde de loin ; de loin dans le temps ; c’est quelque part en Italie et c’est un moulin, un vieux moulin où l’ont entraîné ses parents, solaire, solaire, ombres portées prononcées ; une main le porte et l’aide à monter la marche. Il est une marche plus haut, plus près de Venise.

proposition n° 2

Des voix sur lesquelles s’arrête le pas, un chœur déjà. C’est dire tout ce qui se fige à ce bref instant très bref instant où — c’est un souvenir, mais souvenir d’un souvenir — la marche au moment de la grimper tenu par des mains bavardes se fige ; elle n’a plus de lieu elle n’a plus de temps c’est un moulin qui regarde Venise mais d’où rien ne se voit que cette marche qui déjà encombre la mémoire qui vient et dont témoigne cette image très simple retrouvée ailleurs, que sais-je une brocante un grenier une main le papier tout s’est arrêté l’homme regarde l’enfant lui parle et l’enfant va se retourner vers l’homme qui est son père ; chérir le chœur de ces voix qui montent comme monte la petite jambe.

proposition n° 3

comme une flamme dans un film de celluloïd — mais il n’avait jamais vu de film — derrière lui le chœur montait ; les mains le tenait il voulait voir devant mais c’était sombre le soir venait et derrière s’enflait
O Röschen rot !
Der Mensch liegt in größter Not !
Der Mensch liegt in größter Pein !
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg :
Da kam ein Engelein und wollt’ mich abweisen.
Ach nein ! Ich ließ mich nicht abweisen !
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott !
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben !

Lumière des origines ! Déjà c’était le bas de l’escalier, une vieille photo jaunie contre un champ, arrière-plan, un retour et le début, l’art du contrepoint

proposition n° 4

vieille photo jaunie aux ciels sfumatos telle cette toiture ou ce pan de mur à l’arrière-fond d’une ville lointaine — est ce elle, est ce Venise ? du tout, mais alors cette étendue maritime, ces canaux que l’on devine dans la lumière du soir, quels sont-ils ? — et laisse émerger, sortir des flots brunâtres et doux, tant de sensations contrariées ; s’y mêlent divers lieux et divers temps de l’enfant rêvé ; photo presque vénitienne et pourtant, soudain, vallonnée, crayeuse, soudain une garrigue ; ce scorpion dont il fallait chaque matin veiller qu’il ne se soit installé dans une chaussure laissée sous le lit, au réveil ; et cette forêt à quoi on ne pouvait même imaginer quelque lisière, marquant un infini territoire sauvage ; et ce hameau rafistolé aux courtes ruelles irrégulières ; et cette longue table aux repas sans fin, le délice de cette truite, sa chair blanche et ferme, les rires, débats tranquilles et solaires ; et ce piano mal accordé perdu dans une pièce oubliée de la bastide où couraient les doigts maladroits à la recherche d’une mélodie souvenue ; était ce Venise donc ? non ce n’était plus Venise mais ces gens étaient les mêmes et leurs habits comme ceux des indiens d’une mémoire d’outre-tombe étaient les mêmes habits... ou bien non pas tout à fait les mêmes mais ceux d’une décade ultérieure un autre temps déjà où commençait de s’enfuir la grande innocence avant que d’être bannie, ou plutôt non : enfouie, décidée à renaître bientôt à revenir sous une forme renouvelée : celle étrange du dialogue joyeux et grave d’un poète titan et d’un lumineux guerrier des autres rives de notre mer, devant une autre petite maison ensoleillée où ils aimaient se retrouver et s’embrasser, et où se cacherait bien plus tard, après même qu’ils aient disparu, l’enfant aux craintes dissipées, l’enfant fils de l’un et de l’autre qui lui tiennent la main depuis chaque marche de chaque escalier, l’enfant qui désormais tient la main de son fils effrayé par un mauvais rêve et tente, ainsi, au travers de ces images de paix, tandis qu’au loin mugit la sirène d’un cargo, de chasser les siens...

proposition n° 5

À ce moment précis l’enfant ne savait pas qu’il apprendrait à ne pas aimer les plans de coupe, au risque, bien plus tard, de négliger de mettre de côté les rushes paraissant inutiles et qui lui manqueraient lors du montage ; pour le moment il ne voyait du monde que les marches démesurées d’une ferme abandonnée non loin du lac de Garde, un soir où la petite troupe, fatiguée, sur le chemin de Venise, avait décidé d’un bivouac, devant lui une marche immense et l’assombrissement de l’escalier, tout en même temps inquiet et ravi de l’aventure ; il n’avait aucune idée qu’il se retrouverait, un siècle plus tard, face à l’océan, détaillant les frêles embarcation, invisibles au grand angle, disputant l’espace immense aux cargos dans l’attente de l’entrée au port ; aurait il jamais le sens du détail ? C’était, à n’en pas douter, une interrogation qu’il ne pourrait négliger, un jour, tout comme les atermoiements d’un comédien déconcerté par une réplique pourtant banale. Le sort en était jeté, et sans la moindre bataille, il préférerait l’immensité au détail, l’océan au ruisseau. Mais est-ce si certain ? Face à la marche monde il y a aussi la rugosité de la pierre et la ferme douceur de la main (tout comme le minuscule corbeau ou l’insignifiante mouette deviennent soudain plus grands que l’océan, tout comme, et leur fragilité face à celui-ci, les pêcheurs sur le dow dans le creux de la vague se font univers, tout comme le sentier au long des falaises, son escarpement périlleux, font sentir sous le pied le destin de chaque gravier, tout comme cette photo jaunie, dont chaque vêtement de chaque personnage conte une histoire singulière, n’est en elle même rien d’autre que le plus insignifiant des détails, aussi insignifiant que la casquette d’un personnage de roman longuement décrite par un romancier sans personnage...)

L’enfant n’a aucune idée de ce que sera cette photo il n’a aucune idée de ce qu’est une photo il ne sait pas que les sels d’argent peuvent être sensibles à la lumière qui baisse il ne sait pas que quelques décades auparavant un homme a pour la première fois impressionné une fine couche sensible, figeant un pan de toit et un pan de mur sur fond de ciel livide, halos gris dans le blanc du monde, il ne sait même pas que cette marche d’une manière identique se trouvera gravée à jamais dans sa mémoire ni que cette mémoire sera un chemin vers lui-même ; à ce moment précis la photo n’existe pas ; elle ne se trouve pas déjà là, abandonnée par terre dans la cour de cette ferme isolée, et qui attend ceux qui viendraient, non, c’est une photo qu’ils prendront, eux, pas de cette manière courbée dont on prend un objet au sol, déployant son corps, mais de celle, désinvolte, dont on prend le souvenir d’un objet, comme on prend un lieu à emporter avec soi ; cependant ils n’ont rien emporté puisqu’il n’y a pas de marche ni même d’escalier dans cette photo, juste des personnages figés dans l’instant, et si celui qui fut l’enfant grimpant péniblement sur cette marche, qui s’y trouve impressionné parmi ceux qui se trouvaient à cet endroit à ce moment avec lui, peut tout de même trouver quelque intérêt à cette épreuve jaunie c’est au fond en raison de son grain uniquement ce grain d’avant d’avant la révolution la révolution culturelle monde désormais sans grain et qui ne jaunit pas ; c’est triste un monde qui ne jaunit pas. Ce soir puis ce matin celui qui fut cet enfant contemple l’homme dans sa course pourtant il ne regarde pas la photo il préfère s’en souvenir comme il se souvient de l’escalier cela lui paraît suffire ; en fait le jaune de la photo et le gris brun de l’escalier sont une seule et même matière car c’est de matière qu’il s’agit, matière et mémoire, matière de la mémoire, un pan de mur argentique qui traverse les siècles.

Et dans le film parle la voix qui rappelle que l’homme qu’attendait l’enfant n’est autre que lui-même...



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 22 juin 2018.
Cette page a reçu 71 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).