Liliane Laurent | Manchester, une mémoire

« construire une ville avec des mots », les contributions

Naît en 51 en Thiérache, vit dorénavant à Valence. L’atelier du Hanneton a rassemblé quelques unes de ses Effilures, ses Certains jours... sur sa page FB au long des années . Bien avant ça à Charles V Polo l’a encouragée à traduire une pièce de Frank McGuinness The Carthagenians devenue Didon en Ulster. Il y a eu des villes, une forêt, un désert , les livres toujours, les mots aussi entre français et anglais.
proposition n° 1

Redescendre l’escalier qui relie la rue au restaurant en basement. Marche après marche, poser le pied sur les souvenirs précaires qui grincent sous le poids du passé. Voir l’absence, souffle coupé : ce côté de rue démoli, reflets sur les surfaces de verre qui remplacent la brique rouge sombre du 19ème siècle. C’était en mars dernier, c’était il y a 40 ans. Le Jabberwocky, les dessins de Taniel recopiés dans les marges des feuilles de réservations, la descente nocturne vers un autre déguisement, un autre soi. Battre les cartes, celles des menus inventés, des visages réguliers, les disperser dans l’antre aux fumets variés. Les fins de nuit perclus de fatigue. Évanouissements. La remontée dans des bras qui mènent à l’air frais. Marche après marche dans l’escalier étroit et raide. Ou bien la danse des mots, bilingues, dans la salle vidée de ses convives. Le vin blanc du Rhin et les rires. Avant de retrouver le quartier indien dans le black cab ; l’air épais de la nuit, fourrure grise qui prend à la gorge. Les taches orangées espacées le long des rues qui peinent à rassurer dans l’obscurité humide. Quitter une fois encore la fièvre dans l’antre chaude et ses alcôves propices aux intimités et traverser la ville, longer les canaux noirs, sentir la Mersey fluer vers la mer d’Irlande et penser aux vols des oies bernaches.

proposition n° 2

Béance dans le quadrillage des rues. Comme un désert, un terrain vague, une lisière qui aurait choisi un centre. Il y avait eu un habitat. Insalubre. Rasé. Abandonné. En jachère. En attente. Herbes éparses, tenaces entre les débris de verre, les affiches en miettes, les choses qu’on n’ose regarder de près. Un terrain de traverse. Un courant d’air dans la ville en mutation. Où viennent s’échouer les dérives, les rebuts. La laisse urbaine que la ville échoue à cacher.

Vertical, un mur encore debout. Long. Sans ouvertures. D’un bloc. Comme un ados où attendre le passage d’un bus qui indique une destination. Un mur comme un tableau. De travers dans ce terrain vague, qui tranche, qui refuse l’effondrement.

Graffiti, couches de peinture salie, une affiche de Durutti Column, un Manchester United Rule à l’encre rouge bien sûr, Pas le Manchester City des bourges.

Et l’effrontée, l’insistante, l’intempestive déclaration en lettres de 2 mètres :

THIS IS A WALL
proposition n° 3

Dans Princess Street –- ou était-ce Oxford Street ? — le mur est introuvable. Ou plutôt, les murs ont poussé : les cubes de nouveaux instituts universitaires, les parkings à étages. Ils ont pacifié la zone intermédiaire entre le city centre et le Greater Manchester. La rue est maintenant une coulée uniforme. Il semble même que les anciennes bâtisses avec leurs bow windows, qui avaient droit de cité, bien sûr, sont devenues… incongrues. En lieu et place (double assignation) elles ont l’air de reliques, des souvenirs pour touristes asiatiques attirés par le charme désuet du siècle passé : so British !

La longue artère garde sa perspective. Sa cible : Manchester Central Library, la belle arrondie dont il faudra réveiller les secrets, bientôt.

Un trajet comme un jeu de marelle, qui mène au paradis.

Premier lancé du galet : Rusholme. Oublier les nouvelles devantures comme un dentier rénové. Fermer les yeux. Les parfums de l’Asie, les curries… les laisser servir de guide. Et voilà Sanam Sweet shop, les papilles savent déjà quelles douceurs s’inviteraient si l’on passait la porte. Dans le dos, par-dessus l’épaule, les fantômes de Rajan, d’Hashmuk, de Subroto. Il suffirait, il suffirait de dévier, de plonger dans le lacis de ruelles pour retrouver la maison commune. Se retenir. Rester dans l’axe.

Mais l’impulsion consciente qui ordonne aux jambes traverse un brouillard de sensations. Les expériences sensorielles accumulées se réveillent. Une multitude, un tourbillon, un chaos. Une impatience. Des signes de reconnaissance explosent en cascade. Nous revoilà ! Voyez ! Nous sommes revenus ! Enveloppés par le long ruban du passé comme le drapé des saris multicolores des vitrines. Ralentir. Se laisser faire. Laisser grandir cet autre en soi qui dormait dans les limbes.

Un saut vers l’avant : Whitworth Gallery. Les étudiants suivent le même chemin. Le cosmopolitisme s’est encore accentué. C’était déjà son charme et le charme retrouvé requiert un sourire. Le pouls vivant dans les veines de la ville.

Un saut et c’est The 8th Day Coop. Fidèle, plus rangée mais toujours liée à l’histoire du mouvement coopératif qui a pris racine ici dans les heures sombres de la révolution industrielle. La ville a aussi sa mémoire.

Un dernier saut avant la home base. On se rétrécit, on se nanifie entre les façades arrogantes vêtues de pourpre comme des doges vénitiens, jusqu’à l’impérial Midland Hotel.

Et là, s’arrêter. Parce que c’est là que tout commence. Manchester Central Library. Le troisième lieu du retour amorcé. Une autre fois…

proposition n° 4

Une foule fatiguée monte et descend des trams. Les groupes arrivent en étoile des rues qui débouchent sur Saint Peter’s Square. Blêmes sous la lumière éteinte. C’est la fin de l’après-midi. Il fait déjà sombre. Ceux-ci ont passé la journée dans des bureaux. Or sont-ils si différents des personnages « en allumette » sur les tableaux de LS Lowry ?

La suie qui noircissait encore les façades dans ton souvenir a été nettoyée. Mais les recoins étroits sous le Mancunian Way sont pareils aux photos noir et blanc que ton ami avait faites, surpris et attiré par tout ce désespoir caché. On y respirait l’air empoisonné des cheminées.

Venue de ton village moyen âgeux coupé de son bocage par ses remparts, tu avais voulu comprendre comment les hommes vivent, retrouver Orwell à Wigan Pier, Engels dans les masures occupées par les Irlandais miséreux.

Le jeu de marelle qui te mène au paradis repart dans un deuxième temps vers l’enfer.

Par-dessus les enchevêtrements des toits, des niveaux contrastés entre modernité et historicité, entre les canaux étroits et les voies rapides, au-delà, les « terraces houses » sont toujours alignées à flanc de colline : pas de jolies terrasses comme tu croyais, mais les corons en pays minier.

Vous vous échappiez vers un autre paysage, en quête d’horizon. Attirés par la lande à l’est de la ville. Une lande rase, démunie, le Peak District. On n’était pas si loin des Hauts de Hurlevent. Les mots élargissaient la vision. Tu te souviens des grands réservoirs : ces lacs immobiles qui noient les vallées dans un gris d’ardoise. Tu te souviens surtout, dans le même affolement physique, du vertige, presque une épiphanie, quand au bord du Ladybower Reservoir était apparu cet immense trou en cercles concentriques où disparaissait la nappe d’eau dans un silence funeste. Tu avais sous les yeux les cercles dantesques de l’enfer, mais d’abord, tu avais vu le maelstrom d’Edgar Allan Poe. L’univers disparaissait et tu t’y noyais.

proposition n° 5

Un son que tu ne reconnais pas s’intercale dans les bruits ordinaires de la ville : le chuintement des trams suivi d’un bip en deux temps avant l’arrivée de la longue chenille de métal. Tu as vu une prolifération d’abeilles sur les murs, le sol, les peaux. Buzzy bee. Manchester bourdonne. Manchester s’imagine ruche. Tu te demandes où est la reine, où le pollen, où les fleurs.

Le gazon qu’un homme déroule sur le square semble artificiel. Il est posé en gros rouleaux comme une moquette. L’employé aux espaces verts (car ce doit être son titre) ressemble lui aussi à un insecte. Combinaison jaune vif, casque noir et rond. Lui manque les antennes.

Et les ailes.

proposition n° 6

Strangeways. Comment traduire ? On dirait une chanson de Marianne Faithfull. Vagabond Ways : « Please don’t lock me up, please let me stay free. » Le chemin étrange des égarés. Strangeways, High Security, Her Majesty Prison.

Tu te souviens de celle de Long Lartin dans le Worcestershire. On ne t’avait pas vraiment laissé le choix. Le passe, que tu as oublié de rendre, les sas, les clefs dans les serrures, les grilles qui claquent derrière toi, le gardien qui va et vient dans le couloir et jette un œil sur tes quatre élèves de français. Une prison moderne.

Strangeways, c’est le dix-neuvième siècle. Mêmes briques, la grande tour de ventilation comme un phare derrière les deux grosses tours qui encadrent le portail. De ventilation ? Un château-fort. Bleak House. Tu relis Dickens.

Après le dernier cours chez Mrs Prager, dans la rue étroite près de la bibliothèque centrale, tu suivais le panneau Strangeways pour rentrer chez toi à Cheetham Hill. Tout était étrange dans ta vie à ce moment là. Mais c’était ce que tu avais trouvé comme échappée.

Tu lis qu’en 1990 il y eut 25 jours d’émeutes à Strangeways. A Long Lartin aussi.

proposition n° 7

Une fatigue, une lassitude de la mémoire ralentit tes pas. Une fatigue oculaire s’est installée due à la surimpression continuelle des deux villes, celle que tu arpentes et celle que tu transportes en toi. La mémoire renâcle à fouiller dans ses fonds de tiroir, ici un nom, là une silhouette, comme une secrétaire irascible un vendredi soir. Tu seras la petite dame assise là, un peu tassée, sur un banc au bord de l’eau. Dans ton dos tu sens le point froid du métal de la plaque où l’on a gravé le nom de celui à qui est dédié le banc. Tu te souviens du banc de rondins à Wye autour duquel poussent de jeunes bouleaux. Harry l’avait voulu ainsi pour sa princesse russe bien-aimée.
Un cygne pataud cherche une petite bande d’argile pour une courte sieste. Il se hisse, une patte palmée après l’autre et se love dans ses plumes. Tu penses aux cygnes au bord du Rhône. Tu as soif de sa lumière. Quel génie malin t’a amenée ici ? Tu ne trouveras rien. Un égarement de plus sur une impulsion mal maîtrisée. Strangeways. Ta vie. Une suite de disparitions.

Hier tu as appelé une amie qui vivait ici : elle non plus ne sait plus l’adresse de la maison que nous partagions avec Venizelos et ses amis. Elle a mentionné des noms que je ne reconnais pas. Elle m’a raconté une soirée où, déguisée, elle s’est trompée d’adresse – toutes ces maisons identiques -– et a effrayé ses habitants avec son bas sur la tête. Même nos mémoires sont dissemblables. Qui a encore souvenir de ton séjour ? Mr Orr, Chris, le barman du Band on the Wall ? Toi-même tu ne les reconnaitrais pas
s’ils passaient devant toi.

Au bout du canal il y a MediaCity. Une fabrique d’images pour compenser les imaginaires étiolés. Le cygne s’ébroue, étend une aile, et repose son cou dans la concavité de son dos.

proposition n° 8

Il pleut

Trois jours déjà. Tu avais parcouru le hall d’arrivée de Manchester Airport, longé les rubans bleus qui scindaient en deux le groupe de passagers, et d’un coup reconnu l’accent particulier du nord –- ta luv ! –- en rangeant ta carte d’identité. Ton oreille s’accordait déjà aux voix qui allaient devenir la nappe sonore de ton séjour. Ce ne serait ni la langue maternelle, ni la langue apprise. Ce serait l’émanation du lieu. Les voyelles sourdes, les syllabes hachées glisseraient sur ta peau comme une pluie de printemps. Chaque ville où l’on a vécu est comme un liquide amniotique. Même les villes où le vent dessèche, où le ventilateur ne fait qu’ajouter son ronflement à l’accablement qui vous colle au drap. Oui, tu pensais à la musique. Liquid Days. Il y a sûrement des langues plus mélodieuses, pensais-tu. Ces intonations, méprisées par les Londoniens et que tu ne parvenais pas à imiter – ce qui te condamnerait à rester une étrangère – ces intonations résonnaient comme une langue maternelle. Ta peau respirait autrement.

Tu te disais que peut-être une langue s’accorde au climat. Et bien sûr une fois dehors tu as vu les dalles luisantes de pluie, les dalles grises, les murs de béton gris, les black cabs alignés dans la drop off area qui déposaient des gens encapuchonnés. C’était comme un clin d’œil de la ville. Aussi fugace qu’un clin d’œil : depuis le ciel était d’un bleu presque provençal.

proposition n° 9

Une langue amniotique, le lait dont nous nous nourrissons, ces mots que ta gorge fait rouler comme des sucre d’orge, le sucre candi de l’enfance. Entend-il dans RATTLE, CLINK, JANGLE, celui à qui je décrivais hier le rituel matinal de Granville Road, l’arrivée du laitier à la porte, PATTER, les pas dans l’escalier les yeux encore gonflés de sommeil, le vide du silence dans la chanson que vous fredonniez : No milk today. Les mots retiennent les sons disparus. Les retiennent-ils d’ailleurs ? L’évocation détachée de ce que le tympan a perçu ? Tes mots ici choisissent la syllabe étrangère, celle qui te semble vibrer au plus près du son entendu naguère. Sons que tu espères enregistrés dans des archives mais qui resteront détachés, pour les autres, des émotions qui te ramènent à Granville Road.

Parmi les piétons que tu croises en remontant à nouveau Oxford Street, tu te sens aussi pièce d’archive. N’est-ce pas ce que tu es en train de consigner, ligne après ligne, en arrivant devant ce lieu que tu n’as cessé d’éviter depuis que tu as commencé ce récit. Car nous y voilà.

Tu vas entrer pour de bon dans ce lieu où les mots prolifèrent, où les livres attendent leurs lecteurs dans un silence de cathédrale. Tu retrouves ta place sous le dôme aux longues tables de chêne qui rayonnent vers une sorte d’autel aux colonnes contournées.

Il y avait eu les premiers temps une petite salle à part, Local History and Jewish library.
Parfois il est d’étranges coïncidences. Hier tu songeais à ces jours où tu feuilletais les archives pendant que devant toi se balançaient doucement les jeunes lecteurs de la Torah. Cela faisait comme un doux bruit de métronome -– tick tick –- une pulsation -– throb –- un chant d’oiseau –- chirp –- Tu songeais à cela avant de te décider à aller au cinéma pour échapper à l’obsession de cet atelier d’été qui te pousse vers des voies inconnues. On passait Desobedience. Sur l’écran tu les as reconnus : les Juifs orthodoxes qui partagaient ton quartier, vêtus de noirs, chapeau et papillotes. C’est à cause de cela que tu reviens maintenant dans la Reading Room, à cause de la coïcidence entre les images qui défilent dans ta mémoire et le film qui t’y a plongé d’autant plus, qui te convainc que c’est le moment d’explorer les traces de ces journées-là. Ces heures silencieuses.

Mais y a-t-il vraiment silence ? Whispers, les voix chuchotées au comptoir, le bruissement des feuillets, un ronflement étranglé deux tables plus loin, snore. Et au fur et à mesure des lectures, le rythme des phrases, les voix stylisées que tu apprivoises, qui imprègnent le geste de ta main sur le cahier. Lectures qui allaient nourrir vos conversations le soir.

Tu sais que tu les as perçus, qu’ils étaient la vibration même de l’air que tu respirais, à ton insu.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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