Liliane Laurent | Manchester, une mémoire

« construire une ville avec des mots », les contributions

Naît en 51 en Thiérache, vit dorénavant à Valence. L’atelier du Hanneton a rassemblé quelques unes de ses Effilures, ses Certains jours... sur sa page FB au long des années . Bien avant ça à Charles V Polo l’a encouragée à traduire une pièce de Frank McGuinness The Carthagenians devenue Didon en Ulster. Il y a eu des villes, une forêt, un désert , les livres toujours, les mots aussi entre français et anglais.
proposition n° 1

Redescendre l’escalier qui relie la rue au restaurant en basement. Marche après marche, poser le pied sur les souvenirs précaires qui grincent sous le poids du passé. Voir l’absence, souffle coupé : ce côté de rue démoli, reflets sur les surfaces de verre qui remplacent la brique rouge sombre du 19ème siècle. C’était en mars dernier, c’était il y a 40 ans. Le Jabberwocky, les dessins de Tenniel recopiés dans les marges des feuilles de réservations, la descente nocturne vers un autre déguisement, un autre soi. Battre les cartes, celles des menus inventés, des visages réguliers, les disperser dans l’antre aux fumets variés. Les fins de nuit perclus de fatigue. Évanouissements. La remontée dans des bras qui mènent à l’air frais. Marche après marche dans l’escalier étroit et raide. Ou bien la danse des mots, bilingues, dans la salle vidée de ses convives. Le vin blanc du Rhin et les rires. Avant de retrouver le quartier indien dans le black cab ; l’air épais de la nuit, fourrure grise qui prend à la gorge. Les taches orangées espacées le long des rues qui peinent à rassurer dans l’obscurité humide. Quitter une fois encore la fièvre dans l’antre chaude et ses alcôves propices aux intimités et traverser la ville, longer les canaux noirs, sentir la Mersey fluer vers la mer d’Irlande et penser aux vols des oies bernaches.

proposition n° 2

Béance dans le quadrillage des rues. Comme un désert, un terrain vague, une lisière qui aurait choisi un centre. Il y avait eu un habitat. Insalubre. Rasé. Abandonné. En jachère. En attente. Herbes éparses, tenaces entre les débris de verre, les affiches en miettes, les choses qu’on n’ose regarder de près. Un terrain de traverse. Un courant d’air dans la ville en mutation. Où viennent s’échouer les dérives, les rebuts. La laisse urbaine que la ville échoue à cacher.

Vertical, un mur encore debout. Long. Sans ouvertures. D’un bloc. Comme un ados où attendre le passage d’un bus qui indique une destination. Un mur comme un tableau. De travers dans ce terrain vague, qui tranche, qui refuse l’effondrement.

Graffiti, couches de peinture salie, une affiche de Durutti Column, un Manchester United Rule à l’encre rouge bien sûr, Pas le Manchester City des bourges.

Et l’effrontée, l’insistante, l’intempestive déclaration en lettres de 2 mètres :

THIS IS A WALL
proposition n° 3

Dans Princess Street –- ou était-ce Oxford Street ? — le mur est introuvable. Ou plutôt, les murs ont poussé : les cubes de nouveaux instituts universitaires, les parkings à étages. Ils ont pacifié la zone intermédiaire entre le city centre et le Greater Manchester. La rue est maintenant une coulée uniforme. Il semble même que les anciennes bâtisses avec leurs bow windows, qui avaient droit de cité, bien sûr, sont devenues… incongrues. En lieu et place (double assignation) elles ont l’air de reliques, des souvenirs pour touristes asiatiques attirés par le charme désuet du siècle passé : so British !

La longue artère garde sa perspective. Sa cible : Manchester Central Library, la belle arrondie dont il faudra réveiller les secrets, bientôt.

Un trajet comme un jeu de marelle, qui mène au paradis.

Premier lancé du galet : Rusholme. Oublier les nouvelles devantures comme un dentier rénové. Fermer les yeux. Les parfums de l’Asie, les curries… les laisser servir de guide. Et voilà Sanam Sweet shop, les papilles savent déjà quelles douceurs s’inviteraient si l’on passait la porte. Dans le dos, par-dessus l’épaule, les fantômes de Rajan, d’Hashmuk, de Subroto. Il suffirait, il suffirait de dévier, de plonger dans le lacis de ruelles pour retrouver la maison commune. Se retenir. Rester dans l’axe.

Mais l’impulsion consciente qui ordonne aux jambes traverse un brouillard de sensations. Les expériences sensorielles accumulées se réveillent. Une multitude, un tourbillon, un chaos. Une impatience. Des signes de reconnaissance explosent en cascade. Nous revoilà ! Voyez ! Nous sommes revenus ! Enveloppés par le long ruban du passé comme le drapé des saris multicolores des vitrines. Ralentir. Se laisser faire. Laisser grandir cet autre en soi qui dormait dans les limbes.

Un saut vers l’avant : Whitworth Gallery. Les étudiants suivent le même chemin. Le cosmopolitisme s’est encore accentué. C’était déjà son charme et le charme retrouvé requiert un sourire. Le pouls vivant dans les veines de la ville.

Un saut et c’est The 8th Day Coop. Fidèle, plus rangée mais toujours liée à l’histoire du mouvement coopératif qui a pris racine ici dans les heures sombres de la révolution industrielle. La ville a aussi sa mémoire.

Un dernier saut avant la home base. On se rétrécit, on se nanifie entre les façades arrogantes vêtues de pourpre comme des doges vénitiens, jusqu’à l’impérial Midland Hotel.

Et là, s’arrêter. Parce que c’est là que tout commence. Manchester Central Library. Le troisième lieu du retour amorcé. Une autre fois…

proposition n° 4

Une foule fatiguée monte et descend des trams. Les groupes arrivent en étoile des rues qui débouchent sur Saint Peter’s Square. Blêmes sous la lumière éteinte. C’est la fin de l’après-midi. Il fait déjà sombre. Ceux-ci ont passé la journée dans des bureaux. Or sont-ils si différents des personnages « en allumette » sur les tableaux de LS Lowry ?

La suie qui noircissait encore les façades dans ton souvenir a été nettoyée. Mais les recoins étroits sous le Mancunian Way sont pareils aux photos noir et blanc que ton ami avait faites, surpris et attiré par tout ce désespoir caché. On y respirait l’air empoisonné des cheminées.

Venue de ton village moyen âgeux coupé de son bocage par ses remparts, tu avais voulu comprendre comment les hommes vivent, retrouver Orwell à Wigan Pier, Engels dans les masures occupées par les Irlandais miséreux.

Le jeu de marelle qui te mène au paradis repart dans un deuxième temps vers l’enfer.

Par-dessus les enchevêtrements des toits, des niveaux contrastés entre modernité et historicité, entre les canaux étroits et les voies rapides, au-delà, les « terraces houses » sont toujours alignées à flanc de colline : pas de jolies terrasses comme tu croyais, mais les corons en pays minier.

Vous vous échappiez vers un autre paysage, en quête d’horizon. Attirés par la lande à l’est de la ville. Une lande rase, démunie, le Peak District. On n’était pas si loin des Hauts de Hurlevent. Les mots élargissaient la vision. Tu te souviens des grands réservoirs : ces lacs immobiles qui noient les vallées dans un gris d’ardoise. Tu te souviens surtout, dans le même affolement physique, du vertige, presque une épiphanie, quand au bord du Ladybower Reservoir était apparu cet immense trou en cercles concentriques où disparaissait la nappe d’eau dans un silence funeste. Tu avais sous les yeux les cercles dantesques de l’enfer, mais d’abord, tu avais vu le maelstrom d’Edgar Allan Poe. L’univers disparaissait et tu t’y noyais.

proposition n° 5

Un son que tu ne reconnais pas s’intercale dans les bruits ordinaires de la ville : le chuintement des trams suivi d’un bip en deux temps avant l’arrivée de la longue chenille de métal. Tu as vu une prolifération d’abeilles sur les murs, le sol, les peaux. Buzzy bee. Manchester bourdonne. Manchester s’imagine ruche. Tu te demandes où est la reine, où le pollen, où les fleurs.

Le gazon qu’un homme déroule sur le square semble artificiel. Il est posé en gros rouleaux comme une moquette. L’employé aux espaces verts (car ce doit être son titre) ressemble lui aussi à un insecte. Combinaison jaune vif, casque noir et rond. Lui manque les antennes.

Et les ailes.

proposition n° 6

Strangeways. Comment traduire ? On dirait une chanson de Marianne Faithfull. Vagabond Ways : « Please don’t lock me up, please let me stay free. » Le chemin étrange des égarés. Strangeways, High Security, Her Majesty Prison.

Tu te souviens de celle de Long Lartin dans le Worcestershire. On ne t’avait pas vraiment laissé le choix. Le passe, que tu as oublié de rendre, les sas, les clefs dans les serrures, les grilles qui claquent derrière toi, le gardien qui va et vient dans le couloir et jette un œil sur tes quatre élèves de français. Une prison moderne.

Strangeways, c’est le dix-neuvième siècle. Mêmes briques, la grande tour de ventilation comme un phare derrière les deux grosses tours qui encadrent le portail. De ventilation ? Un château-fort. Bleak House. Tu relis Dickens.

Après le dernier cours chez Mrs Prager, dans la rue étroite près de la bibliothèque centrale, tu suivais le panneau Strangeways pour rentrer chez toi à Cheetham Hill. Tout était étrange dans ta vie à ce moment là. Mais c’était ce que tu avais trouvé comme échappée.

Tu lis qu’en 1990 il y eut 25 jours d’émeutes à Strangeways. A Long Lartin aussi.

proposition n° 7

Une fatigue, une lassitude de la mémoire ralentit tes pas. Une fatigue oculaire s’est installée due à la surimpression continuelle des deux villes, celle que tu arpentes et celle que tu transportes en toi. La mémoire renâcle à fouiller dans ses fonds de tiroir, ici un nom, là une silhouette, comme une secrétaire irascible un vendredi soir. Tu seras la petite dame assise là, un peu tassée, sur un banc au bord de l’eau. Dans ton dos tu sens le point froid du métal de la plaque où l’on a gravé le nom de celui à qui est dédié le banc. Tu te souviens du banc de rondins à Wye autour duquel poussent de jeunes bouleaux. Harry l’avait voulu ainsi pour sa princesse russe bien-aimée.
Un cygne pataud cherche une petite bande d’argile pour une courte sieste. Il se hisse, une patte palmée après l’autre et se love dans ses plumes. Tu penses aux cygnes au bord du Rhône. Tu as soif de sa lumière. Quel génie malin t’a amenée ici ? Tu ne trouveras rien. Un égarement de plus sur une impulsion mal maîtrisée. Strangeways. Ta vie. Une suite de disparitions.

Hier tu as appelé une amie qui vivait ici : elle non plus ne sait plus l’adresse de la maison que nous partagions avec Venizelos et ses amis. Elle a mentionné des noms que je ne reconnais pas. Elle m’a raconté une soirée où, déguisée, elle s’est trompée d’adresse – toutes ces maisons identiques -– et a effrayé ses habitants avec son bas sur la tête. Même nos mémoires sont dissemblables. Qui a encore souvenir de ton séjour ? Mr Orr, Chris, le barman du Band on the Wall ? Toi-même tu ne les reconnaitrais pas
s’ils passaient devant toi.

Au bout du canal il y a MediaCity. Une fabrique d’images pour compenser les imaginaires étiolés. Le cygne s’ébroue, étend une aile, et repose son cou dans la concavité de son dos.

proposition n° 8

Il pleut

Trois jours déjà. Tu avais parcouru le hall d’arrivée de Manchester Airport, longé les rubans bleus qui scindaient en deux le groupe de passagers, et d’un coup reconnu l’accent particulier du nord –- ta luv ! –- en rangeant ta carte d’identité. Ton oreille s’accordait déjà aux voix qui allaient devenir la nappe sonore de ton séjour. Ce ne serait ni la langue maternelle, ni la langue apprise. Ce serait l’émanation du lieu. Les voyelles sourdes, les syllabes hachées glisseraient sur ta peau comme une pluie de printemps. Chaque ville où l’on a vécu est comme un liquide amniotique. Même les villes où le vent dessèche, où le ventilateur ne fait qu’ajouter son ronflement à l’accablement qui vous colle au drap. Oui, tu pensais à la musique. Liquid Days. Il y a sûrement des langues plus mélodieuses, pensais-tu. Ces intonations, méprisées par les Londoniens et que tu ne parvenais pas à imiter – ce qui te condamnerait à rester une étrangère – ces intonations résonnaient comme une langue maternelle. Ta peau respirait autrement.

Tu te disais que peut-être une langue s’accorde au climat. Et bien sûr une fois dehors tu as vu les dalles luisantes de pluie, les dalles grises, les murs de béton gris, les black cabs alignés dans la drop off area qui déposaient des gens encapuchonnés. C’était comme un clin d’œil de la ville. Aussi fugace qu’un clin d’œil : depuis le ciel était d’un bleu presque provençal.

proposition n° 9

Une langue amniotique, le lait dont nous nous nourrissons, ces mots que ta gorge fait rouler comme des sucre d’orge, le sucre candi de l’enfance. Entend-il dans RATTLE, CLINK, JANGLE, celui à qui je décrivais hier le rituel matinal de Granville Road, l’arrivée du laitier à la porte, PATTER, les pas dans l’escalier les yeux encore gonflés de sommeil, le vide du silence dans la chanson que vous fredonniez : No milk today. Les mots retiennent les sons disparus. Les retiennent-ils d’ailleurs ? L’évocation détachée de ce que le tympan a perçu ? Tes mots ici choisissent la syllabe étrangère, celle qui te semble vibrer au plus près du son entendu naguère. Sons que tu espères enregistrés dans des archives mais qui resteront détachés, pour les autres, des émotions qui te ramènent à Granville Road.

Parmi les piétons que tu croises en remontant à nouveau Oxford Street, tu te sens aussi pièce d’archive. N’est-ce pas ce que tu es en train de consigner, ligne après ligne, en arrivant devant ce lieu que tu n’as cessé d’éviter depuis que tu as commencé ce récit. Car nous y voilà.

Tu vas entrer pour de bon dans ce lieu où les mots prolifèrent, où les livres attendent leurs lecteurs dans un silence de cathédrale. Tu retrouves ta place sous le dôme aux longues tables de chêne qui rayonnent vers une sorte d’autel aux colonnes contournées.

Il y avait eu les premiers temps une petite salle à part, Local History and Jewish library.
Parfois il est d’étranges coïncidences. Hier tu songeais à ces jours où tu feuilletais les archives pendant que devant toi se balançaient doucement les jeunes lecteurs de la Torah. Cela faisait comme un doux bruit de métronome -– tick tick –- une pulsation -– throb –- un chant d’oiseau –- chirp –- Tu songeais à cela avant de te décider à aller au cinéma pour échapper à l’obsession de cet atelier d’été qui te pousse vers des voies inconnues. On passait Desobedience. Sur l’écran tu les as reconnus : les Juifs orthodoxes qui partagaient ton quartier, vêtus de noirs, chapeau et papillotes. C’est à cause de cela que tu reviens maintenant dans la Reading Room, à cause de la coïcidence entre les images qui défilent dans ta mémoire et le film qui t’y a plongé d’autant plus, qui te convainc que c’est le moment d’explorer les traces de ces journées-là. Ces heures silencieuses.

Mais y a-t-il vraiment silence ? Whispers, les voix chuchotées au comptoir, le bruissement des feuillets, un ronflement étranglé deux tables plus loin, snore. Et au fur et à mesure des lectures, le rythme des phrases, les voix stylisées que tu apprivoises, qui imprègnent le geste de ta main sur le cahier. Lectures qui allaient nourrir vos conversations le soir.

Tu sais que tu les as perçus, qu’ils étaient la vibration même de l’air que tu respirais, à ton insu.

proposition n° 10

Il te dit ce matin : écrire à corps perdu, tu frôles, tu effleures mais encore, en corps ? Tu erres comme une touriste ni plus ni moins. Tu passes sans t’égarer. Un fantôme. Tu l’as respirée, la ville, elle t’a touchée, elle est dans tes tripes, sinon tu ne serais pas là.
Tu cèdes, tu grattes, tu renifles, tu avales. Tu es fragile. Peut-être est-ce toi que la ville a mâchée, hachée, recrachée. Aujourd’hui tu lui en veux d’être là. Un parfum de trahison, un goût amer, un amour contrarié.

proposition n° 11

Un dimanche comme des dizaines d’autres dans la grisaille de l’hiver. Dans la maison commune de Wilmslow Road l’un d’entre vous ira chercher les journaux épais que vous lirez allongés sur la moquette rouge de la salle commune. Manchester Guardian, Sunday Times, les titres que tu as oublié… Direction le corner shop, le « paki » de Disbury ouvert tous les jours jusque tard le soir. On entre à deux ou trois, pas plus, c’est déjà trop. On attend coincé entre le comptoir qui déborde de journaux et de revues criardes. En se tordant le dos, on attrape la Worcester Sauce, les pickles, les Digestive dans les rayons encombrés. Ne pas oublier deux ou trois rouleaux de Polo (le bonbon à trou) en en glissant un dans la poche avant que Veni ou Tony ne les capturent. Tu étais la seule Française, alors l’épicier te connaît bien, d’autant que tu es déjà venue avec Rajan acheter du curcuma ou des papadums. Il sait que tu vas aussi lui demander un paquet de Gitanes, ou bien l’air navré il te tendra des Disque Bleu (pourquoi il avait-il autant de Disque Bleu en Angleterre ?) Il fait aussi poste, loterie, et même fruits et légumes. Un jour tu vois des échalotes. Un Anglaise middle aged engoncée dans son survêtement rose délavé te demande ce que tu vas en faire. Elle ne connaît pas le nom : shallot. Elle te regarde d’un œil encore plus intrigué en entendant ton accent français. Les cuisines juive, indienne, grecque, anglaise, turque, elle connaît. Shallot ? Peut-être pense-t-elle à un tableau mais je n’ai pas le teint assez pâle. The Lady of Shallott dérive sur la rivière Irwell ou la Mersey. C’est la nouvelle du dimanche.

proposition n° 12

Le long de Canal Street une étroite passerelle mène en contrebas au niveau de l’eau. Eau noire, visqueuse, plateforme-terrasse pour le pub qui la surplombe avec l’avis en noir et blanc : « Don’t drink and drown ». Tu vois les soirs de matches, les pintes qui moussent dans les bocks comme l’écume sur l’eau noire. L’eau dort en ce moment comme repue de ces noyés. Tu penses aux silures qui hantent les fleuves et avalent les cygneaux mais le canal est trop étroit pour ces monstres-là. Tu comprends qu’un second réseau de vaisseaux double les artères de la ville, un autre organisme vivant. Tu te figes contre la dureté du parapet. Le regard glisse vers l’écluse en bois noir, close, qui précède la frise que tu sais être la rue transversale. Sens dessus-dessous.
Soudain un groupe traverse la passerelle et d’un pas déterminé longe l’écluse, descend et disparaît derrière ses portes. La rue transversale les dévore de son ombre portée. Où vont-ils ? La ville a tant de secrets que tu as négligés lors de ton premier séjour.
Les semelles sonnent sur le métal de la passerelle. Les dalles verdies glissent comme à Venise. Sept à huit marches descendent sous le pont qui vibre sous le trafic.
Ton pas prudent te donne un air conspirateur. Ne suis-tu pas ces gens que tu ne connais pas, qui ne t’ont pas vue ? Tu sursautes au moindre floc dans l’eau : rat musqué, rat des villes, crapaud ? Un second tunnel plus long, moisi, âcre, odeur de saumure. Et tout soudain le groupe disparaît dans une fente entre les hauts murs de brique. La façade les a avalés. Une enjambée. Un mètre sépare les deux rez-de-chaussée. Un étroit conduit, un simple raccourci entre les quartiers Est et Princess Street. Vous rejoignez les axes animés du centre ville. Tu respires et reprends l’allure du piéton anonyme. Tu sais maintenant que la ville est aussi animale et teste ses proies.

proposition n° 13

Après trois jours la familiarité des routines s’installe. Traverser le patio intérieur où les voisins se créent une intimité de bon aloi, longer les couloirs extérieurs puis intérieurs et passer la lourde porte sécurisée.

Attendre. Certains matins la grue qui dépasse de la haute barricade qui cache le chantier actionne son bras avec efficacité. Le soir elle tourne lentement sur son axe et laisse faire le vent. Attendre crée un intervalle dans l’agitation de la ville. Combien d’intervalles dans la journée des citadins ? Noyés dans le grondement lointain du métro extérieur, traversés du cri perçant d’une corneille ou d’une pie. Tu te dis que la vraie vie réside dans les interstices. Elle reste cachée à celui qui attend. Sa vie a perdu sa boussole. Une atonie. Tu penses aux villes asiatiques qui aiguisent ton attention pour te faufiler dans le flot incessant des deux-roues ; aux odeurs de cuisine, à ces gens qui s’activent sur les trottoirs ; qui dorment ; mangent. Quand tu reviens en Occident, tu ne vois que le désert. Tu étais venue voir comment les hommes vivent mais ce n’était pas différent des autres villes. La vie était ailleurs te disais-tu et tu te sentais prête à repartir. Des herbes folles avaient éparpillées leurs graines jusque sur le trottoir et tu songeais à ce livre, Ruines de Rome, où un personnage va poser des bombes végétales pour faire exploser le macadam et fendiller les murs.

proposition n° 14

On marche dans la ville, immense espace des pas perdus, comme si on attendait. Vacuité du regard, le corps absenté, à peine chahuté par les flux contrariés. Et puis au coin de l’œil, un mouvement, un geste vous saisit : une jeune femme sur le trottoir opposé, au pied léger, comme descendue d’une fresque de Pompéi, qui réanime la rue par la grâce de sa démarche ; un éclat d’iris bleu qui passe sur votre visage le temps de croiser l’inconnu qui vous frôle ; un corps accablé à peine soutenu par le porche qui le contient dans son ombre, et le pas s’alourdit. Maintenant en éveil, on pense reconnaître un dos, un profil et l’on se dit que peut-être, avec un peu de chance, parce que parfois les coïncidences… dans une faille du temps… et l’on marche comme on attend ; la ville se peuple et l’on s’assoit sur le banc qui s’offre ; et l’on se sent d’humeur à échanger un sourire avec le passant qui vous voit là, et sourit de l’intensité de vos yeux.

proposition n° 15

Elle avait laissé un message : « Je pars à Manchester. See you. » Des photos étaient apparues : un type en jaune, une vieille écluse, un banc, une bouteille vide. Quel genre de rébus étais-je censé décoder ? Elle ne m’avait jamais parlé de Manchester. D’ailleurs qui aurait l’idée d’y passer ses vacances ? Je savais qu’elle y avait vécu dans les années 70, sans plus. Et d’ailleurs ses photos ne ressemblaient en rien à des souvenirs. Sans légende pour me guider chaque nouvelle photo semblait creuser la distance qui nous séparait et je rêvais d’elle disparaissant dans les profondeurs du maelstrom que j’avais découvert, horrifié. Elle ne répondait pas à mes propres messages ; à quel jeu jouait-elle ? Installé sous le figuier devant mon écran d’ordinateur, le vide de la maison dans mon dos, béant, dans le grincement exaspérant des cigales, je me sentais prisonnier d’un écheveau de sons et de rais de lumière pendant qu’elle se dissolvait dans les brumes septentrionales. Qui allait-elle retrouver ? Cet écheveau impalpable me ligotait devant l’écran. Je constatai un matin que le rythme des photos s’était espacé et au désarroi de ne pouvoir traduire le récit imagé s’ajouta l’angoisse de l’écran aveugle.
Peut-être me lance-t-elle un défi ? Peut-être teste-t-elle ma capacité à jouer ? Only lovers left alive… La 16ème hier : une flûtiste joue à l’entrée –- ou est-ce la sortie ? -– d’un tunnel. Nous avions vu la vidéo ensemble à la Biennale de Lyon, Mondes Flottants. Le vent soufflait en rafales de la bouche d’ombre et chahutait les partitions. Dois-je trouver des passages secrets pour la rejoindre ou bien inventer le fil de ces instantanés déconnectés, faire des plis comme aux cartes ?

proposition n° 16

9-11-6 :Milk, bee : le lait et l’abeille, milk and honey, Manchester comme terre promise, comme délivrance ? Vraiment ?

8-6-12-7-14 : route repliée dans les plis du parapluie, gazon enroulé derrière des grilles, voie bouchée, Strangeways, écluse fermée sur l’eau noire. Je ne vois que les signes d’un espace forclos. Ou sont-ce des leurres pendant que tu t’échappes dans d’autres espaces… Un espace infra. (

2-3-4-10 : Vas-tu disparaître dans les tableaux comme une fourmi dans la foule ordinaire, ou dans les volumes d’une bibliothèque universelle ?

Notre relation se résume à une énigme et je crains pour ta vie.

proposition n° 17

Il te faut longtemps pour éclaircir l’obstacle, le dresser devant toi, le reconnaître, dire qu’il faisait aussi partie de la ville, de la vie. Les corps dans la ville, les corps de femmes dans la ville, dans l’espace extérieur contenu dans la ville, dans les lieux intérieurs qui animent la ville. Ca fait partie de ton déplacement, de comment tu te sentais déplacée.

Tu habites un moment près de Old Trafford. Les jours de matches, tu fais des détours par les petites rues où tu marches vite, raide, en regardant fixement devant toi. Tu les entends, ces hordes de mecs chauffés à la bière. On lançait des fléchettes dans le stade, tu l’as lu. C’était violent. Quand tu remontes l’avenue vers le centre, la police à cheval est à chaque croisement de rues. Très grands les chevaux. Ils pourraient écraser des gens sous leurs sabots. Il court une fièvre comme les jours de féria à Nîmes sans le rituel, sans le soleil du sud. Cela n’a rien à voir avec le football non plus. Le stade est un chaudron et ce n’est pas une image. On veut en découdre : la mise à nu de la violence cachée dans les dessous d’une urbanité gérée et contrôlée.

Les corps dans la ville : on se sent la liberté d’être excentriques, les regards glissent indifférents. Comme si une scolarité passée en uniforme multipliait les désirs de non-conformité, crevait les consignes de bienséance et d’élégance. Au restaurant où tu travailles à l’accueil, on transgresse les genres, on invente des menus farfelus, on provoque. Et pourtant au bout d’un an David te prend à part : il voudrait te voir en robe, il voudrait une élégance à la française, the French Touch, il veut te modeler sous couvert de t’offrir des perspectives d’avenir. Tu pars.

La vie cosmopolite. Chypriotes, Turcs, Indiens, Africains, Iraniens, Sud-Américains. Ce sont tes amis, tes amants. Ils sont tous étudiants. Le monde se réverbère à travers leur histoire et l’histoire à ce moment-là c’est l’arrivée de la dictature en Argentine, c’est la partition de Chypre, c’est la Savak du shah d’Iran, c’est les fractures familiales à cause des castes. La ville t’initie de près aux violences de l’histoire. Aucun n’est indemne et l’exil creuse d’autant plus leurs blessures et nourrit leur volonté de résistance : le défi des vulnérables. Vous vous êtes dispersés, tu ignores ce qu’ils sont devenus.

proposition n° 18

Peut-être est-ce toi que la ville a mâchée, hachée, recrachée. Comme Jonas, le messager récalcitrant rejeté du ventre de la baleine. Manchester t’a mâchée, manducation mancunienne, sans rancune. Passée au hachoir de la mémoire, les mots à vif. La langue étrangère dissout les certitudes, cerne les attitudes, dissèque ton portrait craché. La longue rumination t’a dépouillée des rondeurs de l’enfance. Malaxe, malaxe. Le tu éclaté, le tu révélé pour ce qu’il est. Les jetons de ta présence où tu mises sur le rouge et tu pers tout. Le rouge sang. La ville en éternelle gestation projette ses métamorphoses. Tu cherches Phoenix Park, mais c’est une autre ville où tu as égaré un autre bout de toi. Tu t’éparpilles. L’haleine de la baleine dans les eaux du passé. Toi recrachée sur les rives de l’île que tu avais quittée. Manchester et Liverpool, la petite voix acide d’une chanson à quatre sous.

proposition n° 19

Ancrée au sol, genoux relâchés, la vieille dame ouvre les bras et soudain c’est le monde qu’elle fait tourner entre ses mains. Elle est là ce matin frais dans le parc et c’est comme si elle respirait avec ses amis dans le Tao Dan Park d’Ho Chi Min Ville, à deux pas de Saïgon River, Sông Sài Gòn. Entre ses mains le monde s’allège et la lenteur de son mouvement est une caresse qui apaise ses plaies. Un monde non cartographié qui n’a besoin que d’un matin dans un parc pour imprimer son rythme particulier. La boule entame une lente ascension, le sol devient mou, pris d’un léger tangage. La ville se décompose en un kaléidoscope où chaque lieu trouve son analogie dans un autre coin de la planète. Un canal rejoint le Keisergracht qui se jette lui-même dans le rio de Ca’Moro lui-même longé par le canal des Malcontents. Les bassins se hérissent des voiles pourpres des yoles, des triangles gonflés des boutres, les vastes filets de Kochi attendent leurs pêcheurs et les pataches escortent les convois vers la haute mer. Un éclat de brique rouge reflète l’ocre profonde du Canyon de Chelly ou la sombre braise de Timanfaya. La ville est prise de vertige. Les parcelles de mémoire court-circuitent le temps. Une aimantation intense aspire les tesselles échappées de leur mastic temporel. On s’imaginait composés d’émotions, d’affinités et de répulsions mais l’on comprend que chaque voyage a déposé son incrustation, et l’on ressemble à ces bancs de coraux qui déploient leurs polypes, noyés dans les hauts fonds de la planète égarée dans l’espace infini.

proposition n° 20

Presque rien, du roux sombre dans l’ombre barrée par des fûts verticaux. Une intermittence stridente. Un éclat métallique sur la longue béance de la vitre, surface creusée de turbulences obscures, un puits. Passages furtifs à pas félins. Pétales qui se referment sur des papillons repliés pour la nuit. Deux globes luisent à travers les entrelacs, clignotent, un élan qui bruisse : envol de la hulotte. Les toits pentus de la résidence universitaire sont troués de rares points lumineux qui pulsent parmi les branches agitées. Un saule pleureur caresse la rosée et se rassure. Whitworth Park s’est départi des humains qui suivent ses allées balisées. Les gardiens ont quitté le musée. L’arbre d’acier impose sa présence immobile pour témoigner de la perte, de la mémoire et du vieil arbre dessouché. Mais la vie dans la nuit n’en a cure.

proposition n° 21

Cercle 1, l’œil de Télérama de la semaine. Nord coupé de noir mat, triangle rouge au sud-ouest, à l’envers lettres blanches : « le nav ». Quart sud carré blanc : on lit « atelier de l’été ».

Cercle 2 sur tissu jaune orangé tacheté de marron, motif wax, calligraphie en jambages noirs ou bleus. A 4 heures l’arc d’une tasse, en deux couches inégales, 2 cm noirs recouverts de mousse beige.

Cercle 3 Ouest : cendrier coupé en son milieu, GOLDE gravé en majuscules précédé en calligraphie anglaise du mot tronqué Chesterfi. Intérieur 4 filtres orangés de mégots tordus à 45 degrés. A l’est le coin d’un carnet et cinq spirales d’acier.

Cercle 4 : grillage rouge posé sur arc rouge. Dedans zeste de citron jaune et le rouge duveteux d’une pêche sanguine, le tout posé sur set Liberty motif art nouveau sombre, sur même tissu wax au motif de poisson recourbé. A 6 heures sous triangle blanc formé par liasse 5 photos superposées sur gros dossier arrondi de carton blanc surmonté de la majuscule S. Détails indécryptables des photos. Probablement des murs de brique sombre.

Cercle 5 : Tissu déjà cité, œil de poisson, dessus le bas d’un cahier rouge, la tranche blanc cassé marquée d’un chevron bleuté. Dessus un carnet, couverture de carton bleu fatiguée. Au centre M/CEN/LIBR sur trois lignes. Sud-est triangle bleu et blanc suggérant un paquet de mouchoirs en papier.

Cercle 6 : Feuille quadrillée. Petits carreaux recouverts d’un texte manuscrit à l’encre violette : veau po/ ne orange a/ sson recourb/ gle blanc/ tos supe/ arr/ sur cinq lignes.
Cercle 7 : cuir rouge, rainure verticale traversée en bas du mot incomplet « açonnab » souligné d’une rainure horizontale.

Bande-son : hélicoptères pour l’arrivée à Valence du Tour de France.

proposition n° 22

Coin de table, moulure cloutée sur toile cirée usée. Petit cahier fermé avec table de multiplication. A angle droit portes de placard entrouvertes, pile d’assiettes dans l’ombre. Sur la gauche la tête penchée et le tronc de ma grand-mère. Glissando, le rebord de la fenêtre occupé par un Petit Larousse. A 45 degrés Ouest à travers la dentelle du brise-bise quelques pavés bordés de branches de lilas blanc en fleurs. Un guidon de vélo vert pâle dépasse du cadre de la fenêtre. Sol en carrelage piqueté de noir et blanc. Barreau de chaise en bois ciré luisant. Au coin gauche du rebord de cheminée en marbre verdâtre le noir mat d’un cendrier ouvragé. Dessous les feux d’une cuisinière à gaz. Fumée fusant de la cocotte. A 45 degrés Est l’ombre d’une autre pièce formant grotte. Travelling : miroir où se reflète un coin de cheminée en marbre verdâtre et portion de porte de placard peinte en blanc entrouverte, puis étagère soutenant un transistor. Plafond blanc traversé d’un néon. Arcature vers le carré du calendrier des Postes 1957, photo de chatons à droite de la fenêtre. La mouche s’est envolée. Le Larousse ouvert sur la table, la main de ma grand-mère sur une grille de mots croisés. Coin de table, moulure cloutée sur toile cirée usée. Petit cahier ouvert contre ardoise dans cadre de bois blond. Un petite main écrit : trillonfente.

proposition n° 23

Un sifflement continu recouvre la ville et fait tourner les têtes dont les regards ne savent où se poser. Manchester, devenue invisible, n’est plus qu’une note modelée sur les souffles qui s’engouffrent dans les interstices. On se rassure en cherchant les points de vue familiers : la façade des Shambles et ses maisons à colombage du 16ème siècle. Leurs rectangles blancs capturent la maigre lumière ambiante et la purifie, et du plus loin de ses cinq siècles ignorent les bouleversements et les sons incongrus. Dans Piccadilly Gardens les paupières de Queen Victoria n’ont pas frémi. Sur son sceptre le brin d’herbe lèse-majesté partage sa grandeur placide. La tour de l’horloge fière de ses 66 mètres semble se souvenir de son premier nom, Refuge Assurance et les briques vernissées de son architecture néo-gothique affiche l’arrogance impassible des marchands qui passaient son porche sculpté. Alors on se tourne vers les façades de verre qui sont apparues ces dernières années dans les caries de la ville : hautes canines verticales ou palais des glaces arrondis. Leur matériau sensible bien qu’isolant, de haute performance environnementale et anti-balles réverbèrent la vibration sonore si bien que le vertige s’empare des passants. Par groupes, attirés par le chant irréel comme par le joueur de flûte de Hamelin, les voilà convergeant vers Deansgate au pied de la Beetham Tower dont le 48ème étage se perd dans les nuages. Ils restent ainsi, fascinés, en transe. Le long de ses 168 mètres court un chant inouï qu’aucun architecte ni qu’aucun musicien n’a jamais conçu et que même les maîtres de Feng Shui ne renieraient pas.

proposition n° 24

C’était un pèlerinage. Il y avait dans ta mémoire ce pub ancien au coin d’une rue dont le nom t’échappait, quelque chose comme Mr T… Tu errais, entêtée. Les rues emmêlées du centre croisèrent une place que tu ne reconnus pas. Néanmoins, les deux grandes bâtisses perpendiculaires qui la bordaient t’étaient familières, seuls vestiges du XVIe siècle, ces black and white houses, en colombage qui font le charme de Stratford upon Avon ou de bien d’autres bourgs plus au sud. Mais ces terrasses, cette place accueillante rare sous ces climats rudes et humides, t’avaient fait douter de ta mémoire, comme un témoin confronté à ses contradictions et qui hésite sur la réalité de son souvenir. C’était plus que troublant, c’était comme si ta présence même dans la ville était niée, abrogée. Pourtant ces bâtisses semblaient bien avoir traversé le temps, mieux que toi, dirait-on. Alors aujourd’hui tu cherches. Et voilà que la réalité se multiplie, pailletée comme du mica. La ville où tu as cru vivre et celle que tu explores 40 ans après sont toutes deux des décors, du faux-semblant. Les vestiges du 16ème siècle qui authentifient l’ancienneté du lieu n’étaient pas là quand tu parcourais la ville. Les photos anciennes que tu découvres le confirment. Tu apprends que ces vieilles dames avaient échappées au Blitz qui avait détruit le quartier des Shambles – le vrai, l’historique, derrière Market Place – et qu’on les avait assises confortablement sur un socle de béton et d’acier avant d’ouvrir le premier centre commercial tout juste inauguré à ton arrivée. Tu apprends qu’en 1996 ces vaillantes dames étaient encore sorties indemnes des destructions occasionnées par une bombe de l’IRA qui n’avait touché que les constructions modernes. Admirable ! Mais rien n’échappe à la marchandise : Marks & Spencer a voulu s’agrandir et ces belles maisons anciennes mitoyennes les gênaient. Malgré la ténacité de leur présence, un nouveau décor fut imaginé. Grâce à la prouesse technique de la modernité elles furent déplacées vers la cathédrale, séparées pour former un L ; les nouveaux Shambles étaient crés qu’on ne prit même pas la peine de nommer « New » Shambles. La toponymie aussi se plie aux nécessités de la rénovation urbaine.

Mr Thomas’s Chop House n’avait pas bougé, au coin de Cross Street. Son décor suranné était préservé et t’avait rendu le socle de béton et d’acier de ta mémoire un instant menacé.

proposition n° 25

Pourquoi être revenue là comme au lieu d’une renaissance quand tu vois à quel point la ville t’échappe et te leurre. Pourquoi le nom de la rue retrouvé par hasard hier t’a-t-il rempli d’une allégresse qui t’a fait te sentir plus légère. Que vaut un nom un mot posé au bon endroit. Et si tu t’étais trompée si tu avais mis un autre nom un autre mot la ville en aurait-elle été affectée. Se soucie-t-elle là-bas tout au nord à 2000 kilomètres de ce que d’elle est encore en toi. Pourquoi imaginer un dialogue entre ses rues et toi. Ne passent-ils pas indifférents ces gens d’aujourd’hui tout remplis de leurs vies. Que sais-tu des drames de ces familles qui ont perdu leur enfant à l’Arena. Ne te sont-ils pas tout autant étrangers que les victimes de toutes les guerres de tous les conflits de tous les crimes. Tu tenterais de répondre non. Oserais-tu. Et toutes ces questions tous ces doutes qui te submergent parfois parviens-tu à les oublier. Pourquoi te dis-tu qu’il faudrait à nouveau y retourner chercher les lieux que tu ne connais pas car c’est bien ce que tu as dit hier n’est-ce pas. Est-ce que tu viens de créer un engrenage. Croyais-tu que cet espace-temps t’appartenait.

proposition n° 26

« Vous avez de la chance, vous n’êtes pas obligés d’acheter les légumes. » J’avais cinq ans et Andréa, la sœur de mon grand-père qui habitait un petit appartement au sixième étage à Paris près de République venait de me révéler ce qui séparait la grande ville de mon petit bourg campagnard. Je la regardai d’un air incrédule.

Quand on mesure tout juste un mètre, la ville est un terrain de jeu. Les trajets à Reims annonçaient toute une gamme de plaisir : on sortait des Grands Magasins chargés de cartons que l’on tenait par une anse en bois et qui contenaient les tenues « habillées » toutes neuves. Puis on traversait les passages Subé-Talleyrand sous la verrière pour rejoindre la place d’Erlon et s’installer à la terrasse d’un grand café près du manège. Jamais je ne voyais ma mère ou ma grand-mère entrer dans un café chez nous, mais à Reims les règles étaient différentes. On retrouvait la voiture place du Forum, près des ruines romaines, on repassait par la monumentale Porte de Mars, on traversait les faubourgs et je m’endormais sur la route entre Champagne et Picardie.

On oublie les détails que l’on faisait entrer dans toutes les histoires que se racontent les enfants. Mais l’idée de dérive, on l’a retrouvée plus tard, autrement, en plus radical chez Chtcheglov : « On eût dit qu’en regardant seulement la ville et la vie, il les changeait. » (Debord)

Défilent Sienne, Anvers, Bruges. Apparaissent les villes tranchées : Belfast, Berlin, Nicosie, Pondichery. Il flotte autour de soi tout ce qu’on a absorbé et imaginé dans l’éphémère du passage et qu’on n’a jamais dit. Pourtant les plus intimes, les plus secrètes ont surgi éclairées par la seule lampe de chevet : Carthage et ses parfums entêtants, Gloucester grâce à Powys, New Orleans, Kyoto, jusqu’aux Cités Obscures de Schuiten et Calvino bien sûr. Les plus troublantes sont sous nos pieds, enfouies à jamais, ignorées des archéologues. Sous ma rue il y a un théâtre antique que personne ne verra jamais.

proposition n° 27

La voiture roule depuis plusieurs heures après le débarquement à Douvres. Tu as adopté spontanément la conduite à gauche et évitant Londres tu viens de traverser les Chiltern Hills. Les voies de l’autoroute s’étendent jusqu’à l’horizon, il suffit de glisser sur le ruban noir et se griser de vitesse. Il s’agit de creuser l’écart, de tourner le dos au passé qui disparaît derrière toi. Un jour est née l’urgence de partir. Tes doigts se crispent sur le volant, encore chargés de l’énergie qui t’a propulsée là, doublant les véhicules par la droite, le regard oblique dans le rétroviseur côté passager. De nouveaux réflexes se mettent en place. Tu as toujours aimé les longs trajets d’autoroute, détachés des paysages, qui laissent flotter les pensées à l’intérieur de l’habitacle. Elles s’évanouissent aussi vite que les panneaux routiers que tu ne lis pas et te donnent une sensation de légèreté. Le voyage pourrait durer ainsi des jours et des nuits. Tu rechignes à songer à ce qui t’attend. Tu es sur une orbite précise et déplacée, entre ici et ailleurs.

Il avait fallu choisir un point de chute. Non pas une destination – tu veux éviter le piège des voies toutes tracées. Des amis avaient proposé de t’accueillir, cela avait suffi. Ce serait une étape, une escale pour voyageur sans boussole. Un avion long courrier s’arrache de la piste, ses ailes étendent leur ombre. Tu passes le mur du son.
Les voies sont devenues des rues. Aux bâtisses éparpillées sous les feuillages encore verts s’intercalent des rangées de boutiques basses accolées les unes aux autres. Les numéros ne sont pas toujours visibles et les séries semblent aléatoires. Le pair et l’impair se côtoient, se perdent. Entre le plan sommairement dessiné et les successions de croisements, l’analogie échappe. Tout à coup tu t’inquiètes. S’ils n’étaient pas là, si la sonnette résonnait dans le vide, si l’adresse n’était pas la bonne. Une cour s’ouvre entre deux piliers, tu gares la voiture sur le gravier, ils sont déjà sur le perron : tu es arrivée.

proposition n° 28

Sur les quais de Cornbrook Station la ville verticale est parcourue de passerelles superposées. Le sol disparaît comme dans un gouffre. Les regards s’élancent vers les étages supérieurs des tours lointaines. L’air est bousculé, il tourbillonne dans le sillage des transports. On monte l’escalier dans des relents d’urine. La rame du Metrolink striée de jaune ralentit en chuintant. On rejoint les rares passagers : un ado les oreilles bloquées dans ses écouteurs, une mère de famille aux cuisses larges moulées de rose fané et son bébé endormi dans sa poussette, des employés gris. Guère de monde à cette heure, ou bien est-ce dû à la ligne qui tourne le dos au centre, et file vers Navigation Street. On a choisi de monter dans la première rame venue, la suivante vers Trafford dans trois minutes. Elle est déjà à quai. On glisse au-dessus des lotissements d’une monotonie toute anglaise : maisons jumelles sans volets, arrière-cours encombrées, petits abris de jardin. L’œil se lasse. Il aurait mieux valu viser le nord, les tours et oser le trajet jusque la lointaine Rochdale.

On a vu des oiseaux – des pies, des petits échassiers, des pigeons -– faire des boucles entre les voies qui se croisent en diagonales échevelées. Ils plongent, virent et dans un looping osé bouclent la boucle au-dessus d’un camion réfrigéré, avant de freiner et descendre se poser sur une rive de canal pour se désaltérer. On aimerait explorer ainsi la ville, glisser de biais sur des toboggans invisibles, en tester les altitudes, filer vers le soleil ou viser un jardin suspendu. On se contentera de revenir à Cornbrook dans l’éclat d’un soleil couchant, laisser passer les silhouettes à contre-jour et se laisser porter, tranquillement assis, vers Ashton under Lyne tout au bout de la ligne.

proposition n° 29

Tu flânes dans les allées du Craft and Design Centre qui s’est installé dans l’ancien marché aux poissons. On entre ici, on ressort, on laisse filer le regard. Tiens, une idée de cadeau. On entre là. La jeune femme explique volontiers ses créations, elle sourit, elle s’harmonise bien à ce lieu tout blanc et lumineux sous la verrière. On bavarde. Tu lui dis que tu vivais dans cette ville il y a quarante ans. Simultanément tu te rends compte qu’elle doit avoir vingt-six ans tout au plus. Elle sourit de tes souvenirs d’une ville qu’elle n’a pas connue et qui pourtant est la sienne. Les phrases s’échangent aisément, elles prennent le temps et se déploient entre les bijoux ciselés. C’est vrai, on parle volontiers à l’inconnu ici. D’ailleurs cela lui joue de mauvais tours, dit-elle. Sa spontanéité – on aurait dit à une autre époque son urbanité – est source de quiproquos lorsqu’elle va à Londres et l’a placée dans des situations embarrassantes voire malencontreuses ou même dangereuses. Là-bas on prête des intentions qui déforment ou même abîment ce simple plaisir d’échanger quelques mots, de créer des rencontres fugitives. Ces malentendus la blessent, elle est à Londres comme en contrée étrangère, freinée dans son élan, regardée de travers. Les habitants de Manchester se reconnaissent dans ce trait de caractère, ils s’en revendiquent. Cela imprime l’atmosphère et traverse le temps. C’est ce parfum-là aussi qui imprègne tes souvenirs.

proposition n°30

Il apparaît très difficile de se pencher sur les rituels d’un lieu lorsque votre séjour dans ce lieu est très court d’autant plus lorsque vos amis sont des étrangers comme vous-même et non des indigènes. Ainsi pour ne pas tomber dans les travers d’un regard superficiel et donc empreint de clichés et de stéréotypes, il est conseillé d’oublier la liste que vous venez de constituer dont les cinq items ne présentent aucun intérêt ethnologique, rien qui surprendrait quiconque ayant une vague notion de la vie en Angleterre, à Manchester ou ailleurs, soit grâce à la lecture des œuvres d’Agatha Christie ou grâce à la série Coronation Street, digne ancêtre de Plus belle la Vie. Le rituel de la distribution de lait sur les pas de portes a déjà été évoqué précédemment, inutile d’y ajouter la pause « cuppa tea » de dix heures. De même Christmas et des guirlandes de cartes accrochées au plafond des intérieurs n’a rien qui puisse susciter le moindre intérêt, d’ailleurs vous-même n’avez-vous pas fui ce pays à cette période jusqu’à vous retrouver de l’autre côté de la Manche, éblouie par les illuminations lilloises alors que vous cherchiez à garder l’équilibre sur une couche de verglas particulièrement dangereuse cette année-là. De même oubliez l’autre tradition des repas de Noël des entreprises dont vous avez pu constater de visu la chaleur contrainte, derrière la réception du Jabberwocky, accablée que vous étiez à organiser les réservations et à signaler au serveur français une tablée décontenancée devant des artichauts vinaigrette attendant d’être effeuillés dans les règles de l’art. Last but not least, vous avez déjà narré l’atmosphère des jours de match à Old Trafford. Renvoyez donc le lecteur à ce chapitre avant de vous demander pourquoi vous êtes restée aveugle aux mystérieux rituels de la vie collective qui vous entourait . A moins que la priorité, à cette époque de votre vie, était de rompre tout début de rituel, de fuir la répétition, et d’inventer l’inouï. L’auriez-vous oublié ?

proposition n°31

Depuis presque deux mois tu parcours cette ville et tu hésites entre ces bribes de passé que tu croyais mort et ce que tu découvres encore palpitant au long des phrases qui s’accumulent inexorablement. D’un gouffre où se perd l’essentiel, chaque seconde vécue, les mots récupèrent des brisures, des miroitements qui, mystérieusement, survivent à l’oubli, à la mort. Les mots écrits et tous les autres qui sont restés dans le secret de tes découvertes, ces blocs de mots intercalés dans les pages qui décrivent d’autres villes, d’autres époques, et qui à les lire éveillent encore d’autres échos, ce temps présent posé sur la rive avant que ne vienne l’heure du nocher, font œuvre de résurrection. Bien sûr les cimetières, bien sûr les salles glacées des hôpitaux, bien sûr ashes to ashes, dust to dust, mais les énergies qui soulèvent les lourdes pierres tombales de la mémoire et de l’imaginaire et qui creusent inlassablement les territoires oubliés mettent au jour ce qui se refuse à disparaître, réverbèrent les vibrations des dessins de troupeaux sur les parois des grottes, se mêlent aux graines en attente de la pluie, à tout ce qui perdure.

proposition n°32

Certains jours on dirait que les corps sont des condensations du brouillard. La ville entière s’est soulevée pendant la nuit, les bruits se sont éteints. Elle vit dans une matière grise qui l’imprègne. On est revenu au premier temps du monde avant que la terre ne se sépare du ciel, quand le chaos hésitait encore sur ses projets de symétrie, quand le monde baignait encore dans sa soupe primordiale.

Cela pouvait durer des semaines. Dès le milieu de l’après-midi le halo impuissant du soleil renonçait, de pauvres réverbères lui offraient en échange leurs lueurs orangées qui tachaient le couloir rétréci des rues longées par des ombres pressées.

C’est un temps d’attente, de latence. Le monde tourne ; là-bas la lumière du matin noie de bleu les reflets du fleuve majestueux. Maigre consolation dans le creux de l’hiver pour ceux qui ne sont pas nés là. Tu as beau savoir que ce sont les mystères de la respiration de la terre et que les avions s’entrecroisent dans un pur azur, le troisième hiver tu as filé vers le sud.

proposition n°33

A cette époque ils se retrouvaient dans leur pub habituel à leurs moments perdus. En fait, ces moments, loin d’être perdus, devenaient les plus complexes, les plus subtils, les plus exigeants, les plus révélateurs. Certains soirs on entendait le claquement sec des jetons du backgammon à l’intérieur du silence et de la concentration parfois interrompue d’exclamations ou de grognements déçus. Ces jours-là rassemblaient surtout les Chypriotes et les parties se succédaient toute l’après-midi à plusieurs tables. Tu observais, déconfite malgré les explications de Veni : la rapidité des déplacements après les lancers de dés finissait par t’hypnotiser et te faisait oublier ce qu’on avait commencé à t’apprendre.

D’autres fois Hashmuk et le Français s’absorbaient dans des parties d’échecs. Un silence encore plus profond recouvrait les têtes penchées des joueurs. Les heures disparaissaient.

Quant à vous, vous transportiez votre go-ban partout où vous alliez. Variant les handicaps, vous inventiez de nouveaux territoires au gré de stratégies qui souvent vous étonnaient et vous échappaient. La lecture du Maître de Go de Kawabata avait même un temps insufflé des intuitions éphémères.

Au milieu des échanges quotidiens limités aux déplacements, aux achats ou au travail, il semblait que ces jeux étaient l’exemple le plus riche de ce que l’on pouvait attendre de rencontres. Toutes les facettes des personnalités apparaissaient sans qu’un seul mot ne soit dit, elles s’approfondissaient au fil des parties. Les partenaires se mesuraient, se choisissaient, élaboraient un dialogue subtil. Lorsque la lassitude ou la fatigue s’installait, les conversations reprenaient plus gaies, plus euphoriques, derrière les pintes de bière qui se renouvelaient.

proposition n°34

Ce qui apparaissait dans cette cartographie du souvenir ressemblait fort à une constellation qui, comme lorsqu’on se plonge l’été dans la nuit étoilée, à côté des étoiles brillantes, et par un écart du regard, révèle d’autres sources de lumière si bien que le ciel tout entier semble pulser dans vos yeux noyés d’obscurité. Ainsi Manchester, perçue non plus dans sa réalité matérielle mais dans sa configuration émotionnelle selon le tracé de sa Carte du tendre, ciselait à l’envers des mots ce que nous devenions, des éclats de sidération imperceptibles.

NORTH

Rousseur de l’automne et le froid des matins, le germe d’un projet dans la cavalcade rieuse de l’escalier étroit. Strangeways encore. La rue en pente de Cheetham Hill, juste quelques semaines d’inconfort, deux ou trois images trompeuses, en tout cas tronquées. On dit du quartier que c’est la capitale de la contrefaçon, et cela convient bien au bout du compte à ce qui flotte dans la mémoire et déborde dans toutes les directions, des contrefaçons convaincantes marquées d’un filigrane secret.

Il y a maintenant un autre nord, the Northern Quarter autour de l’ancien marché aux poissons : artisanat, design, murals et tags, cybercafés déguisés en sitting-rooms victoriens. Une jeunesse branchée se retrouve là et concocte un avenir sur ses claviers, en avalant des scones ou des shortbread home-made. On va se servir un thé ou une bière sans payer, à l’envi. On a acheté du temps d’occupation avec l’illusion que dans les limites de ce temps acheté tout le reste est gratuit, Ziberflat : pay-as-you-go, 8p per minute. So cosy. On chercherait peut-être en vain le lien entre ces deux quaartiers.

WEST

Anticlockwise. Dans le sens inverse des aiguilles. Peut-être est-ce à Manchester que le temps de l’usine fut inventé et ses cloches désacralisées, ses sirènes qui engloutissent les masses ainsi capturées. Le vent de la mer poussaient vers l’est les fumées grasses des fabriques. Les beaux quartiers poussaient à l’ouest. La pollution contemporaine est plus démocratique, on dirait.

Vers l’ouest aujourd’hui, en s’égarant entre les lotissements anonymes et sans cachet, avant que ne se dressent les hautes piles du Lowry Millenium Bridge au-dessus des bassins de Mediacity que l’on rechigne à décrire ici, on peut se faire happer par une faille du temps et s’imaginer au 15ème siècle : le gracieux Ordshall Hall défie les temps industriels et se prête aux déguisements généreusement offerts aux visiteurs derrière son damier noir et blanc. Ainsi une dame et son page ont ainsi pris vie le temps d’une échappée hors du présent.

EAST

A l’est c’est l’Orient. En toutes lettres, Chinatown. Les villes ont toutes leurs prétensions. Ici Chinatown c’est tout au plus trois ou quatre rues au débouché de l’Arch, le portique, le « paifang » bâti en Chine et amené en bateau dans trois containers. Des restaurants en haut d’escaliers étroits et raides, des commerces, des officines, des banques asiatiques, toutes les activités des communautés thai, vietnamienne, chinoise, etc, regroupées dans cet espace délimité. On y hume et on y goûte les recettes déjà testées sur leur sol d’origine par tant de touristes. Tripadvisor et les guides en parlent sous des photos colorées. On peine à sentir sur la peau la moiteur du delta du Mekong devant son Banh Xao. Ce quartier n’existait pas il y a 40 ans. Les familles étaient déjà là depuis parfois longtemps mais la ville les absorbait sans tracer les contours colorés sur le plan de l’office de tourisme.

L’Est est plus loin encore mais tu ne le connais pas. Chinatown, c’est encore le centre. Dans ta constellation apparaît uniquement une véranda presque de la taille d’une serre. Tu plonges dans une végétation dense et verte aux reflets aquatiques. Un grand chien pose son mufle humide contre ta jambe. Un après-midi d’automne, juste une courte visite, une seule fois.

SOUTH

Le sud est album à lui seul. Pas de photos sur papier ou dans les mémoires dures ou molles des écrans, ni argentiques, ni polaroid. Mais des chemins pour rentrer chez soi, les différents chez soi dans ces années 77-79, des chez soi un peu précaires. Des chemins qui tournent à angle droit, à gauche, à droite, qui longent les restaurants aux odeurs de curry, qui s’égarent dans Moss Side où éclatent les violences sur les trottoirs encombrés de vieux canapés éventrés, qui traversent Alexandra Park, Whitworth Park, Platt Field Park, Birchfield Park. Tu cours en mordant dans une pomme et tu crois voir la silhouette d’Alan Turing courir pas loin de toi. Le sud les jours de retour ou de départ quand on a devant soi la M56 qui se fond dans la M6 et l’on roule plein sud, hors des villes, vers la mer, la mer d’Irlande, la Manche, la mer du Nord, et au-delà vers ce qu’on avait laissé derrière soi un jour d’été et personne n’en était revenu, les pusillanimes qui ne constataient ta témérité que pour la déplorer.

proposition n°35

« Et quand ils se furent procurés une chaîne d’arpenteur, un graphomètre, un niveau d’eau et une boussole, d’autres études commencèrent. » Bouvard et Pécuchet

NORTH

Dans la forteresse de Strangeways, l’ancienne prison transformée en espace culturel, les cellules encore salies de taches brunes et marquées de sentences rageuses, présentent aux foules esthètes les artefacts post-post-actuels sur des écrans tactiles. On peut aussi par simple pression capturer une image de soi dans la posture choisie et simuler sa vie de prisonnier. Les portraits ainsi créés viendront s’ajouter aux dizaines d’autres qui décorent l’entrée. La capitale de la contrefaçon inspire les nouveaux créateurs. Ils ont quitté les cybercafés d’il y a quelques années et épanouissent leurs intuitions à travers de nouveaux algorithmes. Le Northern Quarter oublié multiplie les tags désenchantés derrière les poubelles qui débordent. Le cœur des villes migre périodiquement vers de nouveaux espaces à réclamer.

WEST

Mediacity a avalé les lotissements anonymes. Etranglé par les nouvelles architectures photosensibles, Ordshall Hall se recroqueville dans sa bulle de temps. Le manoir des Radclyffe, faussement accusé d’être le cadre de la Conspiration des Poudres, est devenu un décor de nouvelle série en streaming et fermé au public. Un Guy Fawkes géant éparpille ses brins de paille sur l’allée de cyprès.

EAST

Dans Chinatown, et sous l’impulsion de la ville jumelle, Wuhan, Piccadilly Gardens a été remplacé par un lac en écho au Lac de l’Est local. Des poissons exotiques y évitent les passages maladroits de sampans miniatures que les enfants manient sur les rives sécurisées. Des pistes végétalisées et balisées déroulent un couloir naturel jusqu’aux abords du Peak District, sous l’œil vigilant des caméras. Les jours de beau temps les familles enfourchent leurs vélos électriques et munis de pique-nique se rassemblent sur la lande protégée par le règlement des parcs nationaux.

SOUTH

Le sud s’est détaché de la métropole. C’est devenu des groupements autogérés par les représeentants des communautés ethniques. Rusholme a des airs de Mumbai, Moss Side a ouvert des galeries d’art africain et les créateurs de mode kenyans organisent leurs défilés. Little Jerusalem and New Dubai complètent les zones autonomes. Ainsi quittant la ville pour rejoindre l’aéroport, on peut apprécier la diversité des langues, des tenues, des nourritures avant de prendre un billet d’avion pour des territoires inconnus.

proposition n°36

Des éclats de sidération imperceptibles à l’envers des mots, ni nord, ni ouest, ni est, ni sud. Les vents du rêve.Un livre sur le 15ème siècle prend germe dans un escalier de Cheetham Hill, le Téméraire en filigrane secret à mon insu. Strangeways nous déporte dans l’ombre de sa massive architecture. Des couches de couleur avalent les murs aveugles et des enfants en armes surgissent de la brique.

L’ouest s’éteint sur les bassins de Salford où plongent les lettrines arrogantes des studios de télévision. Les sirènes médiatiques ne connaissent pas la nuit. Le fantôme de Guy Fawkes hante les feux allumés par Turner.

Sur ses vitres brisées la véranda diffracte les éclats rougeoyants. La maison abandonnée a perdu ses reflets aquatiques mais comme jamais elle exprime la mélancolie des heures désaffectées. Chinatown chante à l’heure des karaokés, sa playlist empruntée aux rengaines des sixties. Les corsages soyeux de vieilles Asiatiques ondulent sous les notes soufflées par des voix timides.

Sous les feuillages de Whitworth Park, un élan qui bruisse, des globes luisants dans les entrelacs. Les ombres furtives se donnent rendez-vous et mêlent leurs désirs. Les phares glissent dans le noir au delà des signalétiques, sous le clignotement des avions en partance, et filent tout droit vers la mer qui ignore tout des derniers courants d’art dans la prison reconvertie.

proposition n°37

Retraçant tes pas avec un dernier regard sur les fenêtres sans volets, glissant devant les rideaux de fer baissés et taggués, sur les ouvertures murées par des parpaings ou des planches brutes, tu te mets à déplorer l’uniformité des intérieurs meublés chez les mêmes trois ou quatre enseignes internationales. Tu te souviens de ton incrédulité devant une simple boite en carton IKEA dans une maison de Chennai dont tu avais la réplique chez toi. Soudain Sei Shonagon te murmure à l’oreille son doux catalogue de choses vues. Plutôt que de te dire que seules les ondes magnétiques jouaient les passe-murailles alors que les humains s’encombraient de codes digitaux, de bips, de pass, tu te laisses glisser dans un état de rêverie pour faire surgir de la mémoire un cabinet de curiosités où, comme Le Traducteur Kleptomane, tu empilerais les objets qui réjouissent l’œil.

Un anneau de métal dans un mur de briques d’une fabrique rénovée, les gros couvercles émaillés sur une ancienne cuisinière, une petite étagère à livres tournante dans un coin de palier, la guillotine des fenêtres anglaises, un tissu Liberty jeté sur un sofa, des animaux de verre dans une vitrine et l’assiette du Jubilee de 1977, une reproduction d’un tableau de Burne-Jones, La séduction de Merlin, au-dessus d’un lit et tu te demandais qui séduit qui, une affiche détournée de Durutti Column trouvée chez Grassroots oubliée dans un de mes bedsits, une odeur d’encens dans la chambre d’une amie indienne, un jeu de backgammon sur un coin de table devant la bow-window, un mortier jauni de curcuma, une chevalière écussonnée oubliée sur une commode chez G, un grand vase ancien dans une véranda de l’est de la ville, les moirures colorées des vitraux sur les tables du restaurant installé dans une église désaffectée de Rusholme, une pub pour le pastis Ricard au Jabberwocky et son slogan The French Touch, les vieux dictionnaires dans l’officine de traduction de Mrs P., le calendrier de 1978 de Sue ouvert à la semaine du 17 au 23 avril où un trait rageur a écrit Nothing happened, ou le 8 janvier Terrible fuckin night.

proposition n°38

L’abeille et la belle au bois dormant : récit légendaire de l’activité numérique et le sommeil empoisonné de son créateur : vie imaginaire d’Alan Turing

Mary & Lizzy : le revers passionnel de la critique politique, un commentaire revisité de la pièce éponyme de Frank McGuinness sur les deux sœurs compagnes d’Engels

Livret lu à voix haute en sous-titre d’une chorégraphie intégrant les tracés et les structures de la ville et les gesticulations erratiques qui la parcourent.

La ville comme essaim  : à la recherche de la reine cachée dans les lieux hantés de la nuit.

La ville cosmopolite : livre multilingue dans lequel des représentants des diverses communautés résument en trois phrases leur image de Manchester. Une note renvoie à un lien sur Deezer où les langues se mêlent comme un nuage sonore sur la ville.

Le Jabberwocky : une intrigue à l’intérieur d’un restaurant disparu. La séduction de Sue par Finch et son influence sur le choix des menus.

Strangeways, le chemin des égarés.

Dans la Central Library un personnage glane les traces laissées par les lecteurs et invente leurs vies imaginaires, les conséquences imprévues

This is a wall : collage des inscriptions recueillies sur les murs de la ville, une illustration de l’esprit mancunien par les jeux de mots anonymes. Road works, no it doesn’t, etc

Une mémoire difractée.

Ordshall Hall, un roman gothique

Une jeune femme ouvre un « bloom truck » et se déplace d’est en ouest. Bribes des jours

L’Hacienda, point magnétique des dérives noctambules. Eclats funèbres

proposition n°39

Les zones réhabilitées se gentrifient au milieu des entrepôts désaffectés. Une rue entière se pétrifie dans l’attente des démolisseurs. On devine les volontés spéculatives qui feront fi des derniers habitants. Au coin d’Ellesmere Street, après les petits ateliers de pneus et de matelas au bas de cours envahies d’herbe sale, la maison en triangle de l’antiquaire se tient seule, les murs arrière soutenus par des étais là où s’appuyaient les maisons voisines. Derrière la grue, des matériaux, des trous, des flaques et chaque jour depuis des mois le passage des engins qui écrasent les ornières de la veille. Dans la vitrine d’étranges amas d’objets viendront donner une touche d’authenticité aux appartements rénovés qui font face au chantier. On s’attarde là, à distinguer les vestiges derrière la vitre grise.

Le Wellington Inn et le Sinclair’s Oyster Bar se reposent de leur migration dans les rues de la ville. Mieux que les éléphants du vice-roi des Indes, ils ont parcouru avec dignité des centaines de mètres vers leur nouvelle place dédiée aux touristes. Tu imagines un manège nocturne qui ferait tourner quelques bâtisses que l’on découvrirait au matin dans les espaces de la veille. C’est ainsi que les villes répondent au principe de mutabilité et bénéficient de liftings pour faire oublier les lieux encore visibles sur de vieilles cartes postales dans le tiroir d’un antiquaire.

proposition n°40

Le narrow boat rouge cramoisi glisse lentement sur le Peak Forest Canal. Ses deux lés tiennent la ville à distance. Oubliés les heurts de la circulation. Les sons s’éteignent dans les profondeurs de l’écluse d’où l’on ressort vers une promesse de lande sauvage. On passe sur un tapis de reflets émeraude qui ondulent doucement le long des flancs du bateau. Les minutes s’étalent avec ton souffle ralenti. On débarque. Le regard capte un horizon ouvert de prairies qui disparaissent au pied d’un mont tendrement arrondi. Le canal qui convoyait les embarcations chargées de charbon et de chaux a trouvé un usage plus paisible. Près du quai tu aperçois le premier kissing gate ; une légère poussée et te voilà de l’autre côté.

proposition n°41 (3 augmentée)

Dans Princess Street – ou était-ce Oxford Street ? - le mur est introuvable. Ou plutôt, les murs ont poussé : les cubes de nouveaux instituts universitaires, les parkings à étages. Ils ont pacifié la zone intermédiaire entre le city centre et le Greater Manchester. La rue est maintenant une coulée uniforme. Il semble même que les anciennes bâtisses avec leurs bow windows, qui avaient droit de cité, bien sûr, sont devenues… incongrues. En lieu et place (double assignation) elles ont l’air de reliques, des souvenirs pour touristes asiatiques attirés par le charme désuet du siècle passé : so British !

La longue artère garde sa perspective. Sa cible : Manchester Central Library, la belle arrondie dont il faudra réveiller les secrets, bientôt.

Un trajet comme un jeu de marelle [1], qui mène au paradis.

Premier lancé du galet : Rusholme. Oublier les nouvelles devantures comme un dentier rénové. Fermer les yeux. Les parfums de l’Asie, les curries… les laisser servir de guide. Et voilà Sanam Sweet shop, les papilles savent déjà quelles douceurs s’inviteraient si l’on passait la porte. Dans le dos, par-dessus l’épaule, les fantômes de Rajan, d’Hashmuk [2], de Subroto. Il suffirait, il suffirait de dévier, de plonger dans le lacis de ruelles pour retrouver la maison commune [3] . Se retenir. Rester dans l’axe.

Mais l’impulsion consciente qui ordonne aux jambes traverse un brouillard de sensations. Les expériences sensorielles accumulées se réveillent. Une multitude, un tourbillon, un chaos. Une impatience. Des signes de reconnaissance explosent en cascade. Nous revoilà ! Voyez ! Nous sommes revenus ! Enveloppés par le long ruban du passé comme le drapé des saris multicolores des vitrines. Ralentir. Se laisser faire. Laisser grandir cet autre en soi qui dormait dans les limbes. [4]

Un saut vers l’avant : Whitworth Gallery. [5] Les étudiants suivent le même chemin. Le cosmopolitisme s’est encore accentué. C’était déjà son charme et le charme retrouvé requiert un sourire. Le pouls vivant dans les veines de la ville.

Un saut et c’est The 8th Day Coop. Fidèle, plus rangée mais toujours liée à l’histoire du mouvement coopératif qui a pris racine ici dans les heures sombres de la révolution industrielle. La ville a aussi sa mémoire.

Un dernier saut avant la home base [6]. On se rétrécit, on se nanifie entre les façades arrogantes vêtues de pourpre comme des doges vénitiens, jusqu’à l’impérial Midland Hotel. [7]

Et là, s’arrêter. Parce que c’est là que tout commence. Manchester Central Library. Le troisième lieu du retour amorcé. Une autre fois… [8]

proposition n°42

entre 1 & 2

Ça n’avait été ni une migration ni un exil. La ville t’était déjà familière et ton départ ressemblait à un retour. Certaines villes vous font signe. Plus tard ce fut le cas pour Sienne, et d’autres encore. Un jour, plusieurs décennies après tu as décidé de retourner là-bas. Vérifier. Vérifier si la ville a encore quelque chose à te dire. Un message enfoui que tu as oublié. Une zone en jachère qui attend d’être revisitée. Tu te souvenais des terrains vagues jusqu’au centre de la ville, ces friches hérissées de vestiges du 19ème siècle, comme des cicatrices mal refermées…
Tu marches.

entre 19 & 20

Tu ne sais plus pourquoi tu reviens encore là. Mais entre chaque éclat, chaque éclaboussure, quelque chose persiste qui t’accompagne de jour comme de nuit. Au réveil tu devines que des glissements de terrain se sont produits pendant ton sommeil, des brèches d’où s’échappent des images oubliées que tu dois recomposer. Le parc, la nuit…

entre 27 & 28

Aujourd’hui tu sais que personne ne t’attend. Ta voiture dort sur un parking d’aéroport. Une semaine tout au plus. Via internet tu as réservé ton billet et choisi une adresse parmi plusieurs en fonction de photos qui t’ont attirée. C’est une escapade si courte qu’on ne remarquera pas ton absence. En arrivant comme tout visiteur étranger tu t’es munie de plans, de guides. Chaque jour tu choisis une direction où le nouveau et l’ancien s’entremêlent. Au ras du sol, l’œil te guide. Mais dans les rames du métro aérien, la ligne décide.

proposition n°43

Tu es passée de l’autre côté.

Dans le parc la vieille Asiatique est revenue. Elle ouvre les bras et soudain c’est le monde qu’elle fait tourner entre ses mains. Une ombre descend un escalier marche après marche et s’évanouit dans l’obscurité. L’écume ourle les piliers des écluses qui clôturent les canaux. Un vol d’oies bernaches strient le ciel entre les grues d’un chantier.

Que vaut un nom, un mot posé à cet endroit ou celui-là ? Croyais-tu que cet espace-temps t’appartenait ? La ville avait fini par te surprendre, par te prendre en défaut. En défaut d’écriture.

Tu es passée de l’autre côté.

proposition n°44

On s’enveloppe d’irisations, une matière dense et translucide mais dont on perçoit la consistance faite de couches, de touches, de bandes repliées, entrecroisées. Puis on entre dans une zone de sol meuble et on a les pieds dans la tourbe, les narines frémissent, odeur de mousse. A peine le ciel insiste, presque vainement, juste entrevu. Ce serait un lieu en recomposition, une habitation sans portes ni fenêtres où circulent des éphémères, tant qu’elles évitent la toile de l’épeire. On se berce sur des phrases qui arrivent en vaguelettes régulières. Leur régularité contredit les vacillations sous-marines qui chahutent à proximité des abysses.

Ce serait un chantier en construction ou de démolition. On passe sur des planches d’échafaudages et tout soudain c’est le vide. Des remords, des remplois, (ces pierres récupérées dans les décombres de l’histoire), sans plan préconçu. Ou bien ce serait des galeries de mine abandonnée qui s’amorcent et finissent en impasse. Et inopinément des puits de lumière et levant la tête on aperçoit la diagonale d’un vol. Le pied se blesse sur une écharde du passé, la rétine capte un éclat fugace où il s’imprime. On ressort à l’air libre dans l’indécision du présent.

Ce serait une toupie. Elle tourne, glisse, fait un écart et se penche vers une case où elle reste posée. Elle tourne sous des éclats de musique, des bribes de lyrics. Elle file dans les couloirs et semble mourir à cause d’un souvenir. Elle descend dans les profondeurs, remonte dans la transparence d’un ascenseur et croise des personnages qui se mettent à virer avec elle, entre cours et jardins, dans une ville où l’on dit deux phrases en passant que l’on cueille et dépose en bouquet en fin de journée. L’histoire en traces, des traces de rien, mais l’on revient. Des dangers rôdent, vous frôlent et volent des bribes d’identité. On ne sait plus qui on est, ni si on existe vraiment, dans des rushes de films égarés, des riffs de guitare obsédants, un travelling en spirale.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 18 septembre 2018.
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[1ceci est un clin d’œil à Cortazar une manière d’appeler les mânes protectrices sur soi au seuil de l’errance

[2erreur d’orthographe. Il y a quelques semaines le hasard d’une rencontre a corrigé cette erreur. Il s’agit de Hasmukh et son nom n’est pas P. comme je le croyais mais D. Il se trouve que depuis cette époque il habite dans le centre de Paris où nous aurions pu nous croiser. Le jeu de Cortazar n’est pas infaillible

[3ce ne fut pas si simple. Le hasard de recherches sur le cinéma à Manchester dans une de ces dérives inexplicables induites par le net m’a fait tomber sur le nom de la rue des premiers studios. C’était celle que je cherchais en vain sur Googlemap. Il suffisait de tourner à gauche sans se perdre outre mesure

[4il est navrant après 40 ans de constater que ces limbes sont habitées par tant d’autres possibles de soi et que seule l’écriture permettrait de les faire advenir sur le papier

[5pour info les résidences universitaires qui bordent l’arrière de la galerie ont été surnommées Toblerone à cause de leur architecture

[6expression idiote à supprimer

[7il y a tant à dire sur cet édifice monstrueux

[8voir note 1 il n’y aura pas d’autre fois. Y a-t-il même un autrefois ? Les retours amorcés deviennent vite des retours avortés. Les cases de la marelle s’effacent sur le trottoir encombré du temps