Lorette Andersen | Le jardin d’En-Bas

« construire une ville avec des mots », les contributions

Lorette Andersen, conteuse franco-suisse d’origine méditerraneéenne, a exercé différents métiers : ethnologue, ouvrieère, comeédienne, professeur de français aux étrangers, institutrice... Anime parfois des ateliers d’écriture auprès d’enfants, ou de conteurs/conteuses. Écrit et interprète ses spectacles de contes. Son site : lorette-andersen.com.
proposition n° 1

Elle y est peut-être retournée trois fois. Certains petits bouts de choses demeurent. La passerelle ? Ça, elle ne sait pas ! Il faudra qu’elle vérifie la prochaine fois. Celle du souvenir est si présente qu’elle oblitère l’actuelle sans doute ? Mais non, elle ne doit plus y être puisque le Jardin d’En Haut a disparu derrière les barrières électriques du nouveau domaine. Englouti le Jardin d’En-Haut avec ses sentiers de poussière rouge si douce aux pieds, ses arbustes odorants, ses deux poulaillers aux poules généreuses, ses cages à lapins blancs, sa bassine à lessive, ses coucous acides et ses doux cœurs de bourrache, son divan de jardin en ciment marquetés de fossiles vrais, sa treille fraîche, sa sombre maisonnette au fond du bois...

Reste l’abîme sous la passerelle. Un tout petit abîme à présent et pourtant il était grand, l’abîme qui séparait le Jardin d’En-Bas du Comte De M. du Jardin d’En-Haut de N. le charbonnier.

Le Jardin d’En-Bas, a perdu sa forêt de mimosas et de mandariniers. Quid du palmier dont les branches les balançaient ? Tué par la maladie du palmier ? La maison a rapetissé. On dirait bien, il faudra qu’elle vérifie, qu’on lui a rogné un étage. Non ! Ce n’est pas l’étage, c’est le balcon ! Ils ont supprimé le balcon ! Sa poupe de bateau !
C’était là que tous les jours, elles entraient dans le soir, côte à côte : sa grand-mère dans son fauteuil et elle sur sa petite chaise de fer. Elles parlaient peu, elles se remplissaient les yeux de la mer étalée et les oreilles des hordes exultantes de martinets. Elles regardaient rentrer les bateaux. Quand le temps était mauvais, elles s’inquiétaient pour eux, elles surveillaient leur avance au port. Elles se faisaient souci.

Elle voudrait bien une fois entrer dans la maison, remonter l’escalier de marbre. Elle le monterait quatre à quatre comme elle faisait en ce temps-là. Elle n’a jamais pu passer le seuil, elle ne connaît pas le code d’entrée. À chaque visite, elle attend un moment devant la porte en espérant que quelqu’un l’ouvre. Alors, elle montera l’escalier. Il n’y aura pas le divan rouge à droite dans le hall d’entrée derrière lequel elle se cachait avec sa chère N. la fille du charbonnier pour confidences et jeux de vilaines.

Il paraît qu’on vole les boules en cuivre des rampes d’escalier. Elle n’y sera sans doute plus, cette grosse boule qui sécurisait les descentes à califourchon sur la rampe de bois. Cette cage d’escalier elle y vole souvent en rêve comme une chauve-souris.

Il n’y sera plus non plus le cordon ! Avec le gros pompon de la sonnette, à l’étage du Comte de M. Puis ce sera la montée au deuxième, l’arrêt entre les deux étages avec la porte de la passerelle du Jardin d’En-Haut et sa ronde poignée de porcelaine. Dans un éclair, sa toute petite main brune, avec fossettes, qui tourne la poignée comme chaque matin de ce temps-là.

C’est presque douloureux d’imaginer la porte de gauche du deuxième. Porte plus jamais vue, immuable, infranchissable. Derrière, tous ces tendres fantômes !

proposition n° 2

Une brusque et vaste montée qui s’arrache au boulevard Carnot, grimpe et bifurque devant le portail de la villa pour gravir le Mont-Boron. Le haut portail de fer blanc est entrouvert. À l’entrée, la maisonnette de pierre de la gardienne, sur ses deux marches, une poule vagabonde et une fillette qui lit le journal « Bernadette Soubirou ». Une allée de cailloux blancs mène à la villa. L’allée est bordée sur sa droite des courtes colonnades de la terrasse qui surplombe le boulevard Carnot. Plus loin, la mer. Le ciel est rouge.

proposition n° 3

Au dessous le boulevard, où passent encore peu de voitures à l’époque, des vélos, des motos, le chiffonnier dont la voix grimpe jusqu’aux fenêtres. « Chiiifon ! chiiifonnier ! Le Garage Umbrosiano du père de Charlie, le joueur de banjo. La boulangerie où s’achète la crème Chantilly emballée à cru dans du papier glacé. Un feu rouge qu’un chien traversait au vert chaque jour en regardant à gauche et à droite. On peut prendre, passé le feu, le chemin de tortillons qui mène à la plage, en longeant les villas aux murs hérissés de tessons de bouteilles multicolores. Ou bien descendre le boulevard, l’église, le pensionnat Blanche de Castille, le Port, la pâtisserie et les palmiers vernis de sucre, le bistro, la Socca à 1,50 frs l’assiette, les petits verres pointus, le juke-box, Édith Piaf qui hurle L’homme à la moto avec un aigle sur le dos ! le Napoléon qui s’en va de nuit avec ses lumières et ses fanions en traînant derrière lui la nostalgie.

proposition n° 4

La villa est (était ) la première bâtisse sur la rampe de l’avenue Urbain Bosio. Celle-ci descendue, on tombe sur le boulevard qui quitte rapidement la ville en direction de Villefranche. On préfère descendre vers la mer, traverser ce fouillis de venelles ombragées ; profiter de leurs fraîcheurs malgré l’aspect rébarbatif, quasiment guerrier des hauts murs aveugles des villas. Au milieu de ses entrelacs sombres, une clairière — une halte quand on remontera ces chemins abrupts — avec un gigantesque palmier dattier. Arrivée à la plage de la Tour Rouge. La baraque de la plage, qui est en contrebas, est sur deux étages de planches disjointes, d’un gris poli par le vent et le sel. Descendre le premier escalier de bois, arriver au premier étage avec un bar à pans-bagnats et cacahuètes dans leur gros pot distributeur en verre. Un autre distributeur semblable : lui, de bonbons chewing-gums, ronds, rouges, jaunes et verts. On ne peut pas choisir sa couleur. Tournée la manivelle, ils sont individuellement éjectés par un mini-toboggan et tombent dans la main. Un lot de cabines déjà à cet étage et un très grand miroir où se pavaner, se pomponner. Un baby-foot ?

Descendre le deuxième escalier, aborder sur la plage de galets brûlants, ne poser les pieds que sur le tapis de coco qui mène à l’eau ou à la deuxième série de cabines de bois qui bordent la plage tout du long. On peut s’y changer, y laisser ses affaires de ville, fermer sa porte avec une de ces clefs — qu’on dirait grosses à présent — et qu’on cachera ensuite sous la planche de bois individuelle sans matelas encore, où on étendra sa serviette et qui seule permet de s’allonger sur le sol rude. On peut plus tard entrer dans l’eau, nager jusqu’au radeau, ne pas y monter, se glisser dessous, respirer la fraîcheur, l’odeur, se laisser bercer rudement, écouter les gifles des vagues sous le plafond bas, entendre sa respiration amplifiée par la voûte, avaler une tasse. Sortie de la cage, plonger, nager sous l’eau longtemps, jusqu’à l’urgence. Émerger avec le râle douloureux du manque, recommencer. Passé le cap de la Tour Rouge, comme qui dirait en haute mer, s’étendre, se détendre. Face au ciel, gentiment balancée par les vagues, contempler le Mont Boron dans son manteau de forêts vertes et cette unique trouée blanche : la Villa Marie-Rose.

proposition n° 5

Trottinement matinal, pieds nus dans la poussière rouge du sentier. Pour commencer la journée, volupté sous les pieds. Une pleine poignée de cloportes en boule, cheminer en compagnie Des œufs de lézard en écartant les pierres. Une brûlure d’iule dans la paume, qui s’y frotte s’y pique. Les pointes menaçantes des feuilles d’agave. Le violet si sombre des iris. Le nez immergé dans une fleur de l’oranger. Les fausses branches en ciment de l’escalier en colimaçon qui mène au Jardin d’En-Bas. Le grand néflier séculaire et néanmoins sacrifié qui donnait des fruits à jamais inégalés ! Un panier de pierres pour faire la guerre au quartier voisin. Des feuilles de journaux emplies de poussière pour les bombes. Un trou dans la tête. Du sang et du mercurochrome. Le court fouet avec ses lanières, caché au grenier. Les draps mouillés pour donner une raclée sans laisser de traces. Les longs blocs de glace, enrobés dans des sacs à patates, livrés en camion, par le charbonnier ! Le triage des lentilles et du riz, les enfants au boulot ! Les petits cailloux débusqués ! Noirs ou blancs ; l’éclatement de la puce entre les ongles des deux pouces dans la fourrure des chats. La langue râpeuse des chatons. Le cri du lapin pendu par les pattes, son œil fixe et saignant. L’œuf quotidien dans la paille du poulailler, tiède, percé des deux bouts, aspiré avalé ! Une barboteuse rouge sur un corps brun. Une barre de fer pour faire « cochon pendu » avec la voisine. Papoter la tête en bas. La colonne de fourmis sur la façade de la maison, deux files côte à côte, l’une qui grimpe du sol au sucrier du buffet, dans la salle à manger du deuxième étage, l’autre qui s’en retourne avec un grain de sucre dans les pattes. Les premiers flocons de neige aperçus un jour sur la passerelle…

proposition n° 6

Angèle ! Vestale des deux jardins,l, le rythme automnale de ses râteaux, le gigantesque bûcher de branches coupées, spectacle premier, dix bambins fascinés : Le Feu !
Mémé , mère en deuxième , toujours première, Noëlle faite chair, Jacqueline, Sonia, Nelly, grandes sœurs sans l‘être, initiatrices des premiers jeux, Jacqueline-aux-fesses-à-fossettes les quatre filles du Comte de M. Eric, l’ultime ange arrivant.

Dolly comtesse de M. le ciel est noir , au piano dans son salon, sous la tempête, face à la mer. Eclairs tonnants qui frappent l’eau, bateaux en détresse, les enfants chantent « Il était un petit navire », ils pleurent, c’est beau !

Famille de M. un gros sac de bonbons en papier cellophane rouge , posé sur leur palier. Cadeau envié ! La première voiture, Traction Avant noire avec ses marchepieds et dessus, huit enfants agglutinés. Le Comte de M. leur faisait faire le tour de l’esplanade du jardin.

Les N. Palier d’en face, la grand-mère faisait les raviolis avec ses mains et sa petite roulette, les gnocchis aussi, contait dans les bois : consécration du bois ! Le père, fouettard, Manu fils aîné tortureur de chats, grésillements des coussinets sur les innombrables feux allumés par les petits pyromanes du jardin, les épingles de sa sarbacane plantées dans un citron.

Georges-dont-elle-ne-dira-rien, Charly, équilibriste, musicien aux spectacles enfantins, faisait très bien l’Allemand aux jeux guerriers.

La plage de la Tour Rouge, le goût de ses eaux matricielles à nulles autres pareilles. Place Garibaldi, première pêche miraculeuse, canards en plastique jaunes au menu, gros anneau, manège pompon à attraper, t’as gagné ! Taverne Alsacienne , on grignotait des chips, leurs mères buvaient des bières dans des flûtes et elles des limonades. On jouait aux cartes avec les sous-verres pour se désennuyer.

Le grand marché où on crie, où on rit, fort, où on met des souliers pour y aller. Mémé y inspectait les légumes avec son face-à-main. L‘Église Du Christ Roi où le diable l’a surprise, arpentant la travée, avec casque et hallebarde.

Jean, commissaire de Police, faiseur des faux papiers pendant la guerre, écrivain du bien vouloir, séducteur à sourire en coin, Yvonne, tant aimée, Annie qui ne savait pas souffrir en silence, Yzzy, son parrain, sa fierté, au carnaval ses saillies savaient faire rigoler la foule, Nounoune et sa poupée en chiffon du même nom, toute plate, yeux en boutons.

L’Ecole Blanche-de-Castille,premier exil. Madame Benetton, institutrice, ses mains autour de son cou pour l’étrangler parce qu elle n’arrivait pas à se mettre le chiffre trois dans la tête. Il fallait aller au Port pour des cours particuliers, des pages de bâtons à se coltiner.« Médor » premier mot lu ! Elle avait cinq ans en ce temps.

proposition n° 7

Il va pleuvoir, c’est si rare, un miracle, une épiphanie météorologique. Le ciel s’éteint d’un coup, à l’immuable bleu succède un gris rafraîchissant puis le noir. Le ciel s’ouvre et la pluie tombe. Aussi simple que ça.

Ça ne sait pas pleuvoir doucement, pleuviner encore moins. Ça s’abat d’un coup, une cataracte assourdissante, une gigantesque rouste à la terre et aux plantes. On craint qu’elles ne s’en relèvent pas. C’est un opéra tragique cette pluie. Elle ravit et sidère mais elle ne dure pas. Quand elle a chanté son grand air, elle s’évanouit d’un coup en emportant son manteau gris. C’est fini. Il a plu.

proposition n° 9

Les enfants appellent sous les fenêtres :
— Maaaaman ! Nooooooelle !

Les adultes aussi, tous les visiteurs, personne ne monte les deux étages avant de s’être annoncé de façon tonitruante. Elle a encore dans l’oreille le cri de ce cousin arrivé de Rome en Vespa, elle était bleu roi la vespa, qui émerveilla les habitants pour l’exploit : Méééémééé !

On se campe sous la fenêtre, on prend une grande inspiration pour faire enfler la voix et pouvoir allonger une syllabe au maximum comme un flèche qui pénétrera au fond de l’appartement qu’on vise. Puis on pousse sa clameur. Comme un coq ! C’est souvent un son vibrant d’impatience joyeuse qui réjouit tous ceux qui l’entendent même si ce n’est pas à eux qu’on rend visite.

De l’autre côté, on abandonne tout, on se hâte, on se précipite à la fenêtre, on salue le visiteur par son nom, parfois on lui hurle sa surprise et sa joie.
Le chiffonnier fait de même en passant dans le boulevard et son chant matinal la sort du lit :
— Chiiiiiifon ! Chiiiiiifonnier !

Et la voix des Italiens ! Le son monte d’au moins quatre crans après leur arrivée. De son lit elle en savoure le volume. Il y a aussi l’appel téléphonique. Une seule famille a le téléphone, il est sur le palier de leur appartement à l’extérieur ; quand le téléphone sonne tout le monde dresse l’oreille. Le propriétaire du téléphone répond et ensuite il crie le nom de l’habitant qu’on réclame. Elle pense que le système s’est mis tout seul en place, que le collectif est encore naturel. Ensuite on braye dans le combiné, tout le monde en profite.

Il y a aussi un peu de musique : dans la radio, l’orchestre joyeux de Ray Ventura« La vie en rose » dans sa boîte à musique, un petit chalet suisse qu’elle démonta pour s’apercevoir que les musiciens n’y étaient pas cachés. Le « Grenier de Montmartre » tous les dimanches matin, « L’homme à la moto » dans le jukebox sur le port contre un sou dans l’appareil, les cris étourdissants du marché, le brinquebalement du tramway, la sirène du bateau qui part pour la Corse avec sa musique et ses fanions. Les motos qui foncent dans le boulevard Carnot. Le tendre roucoulement des poules, le chant du coq qu’on mangea un soir en représailles d’une—dira Mémé qui allait droit au but— « inqualifiable « agression à coups de bec et d’ergots.

Mais surtout l’allégresse des martinets et chaque nuit d’été, le chant mouillé des grenouilles ! Il vient des forêts inconnues, dans les mystérieuses propriétés en deçà du jardin.

proposition n° 10

Tous les quinze jours, la lessiveuse trônait non loin du poulailler dans le Jardin d’en Haut. Angèle y faisait les lessives. Elle, ces jours-là, aidait à tordre les draps et plus tard les plier. Pendant quelques jours quand on passait à côté de l’endroit ça sentait le feu, l’eau de lessive, la cendre mouillée, dans laquelle subtilement s’immisçaient les senteurs du poulailler. Le jour du repassage, la cuisine avait l’odeur des fers bouillants qu’on avait préparés sur le feu et celui du tissu humide et chaud. La grand-mère soulevait ces fers très lourds et les posait sur le linge. C’était une cérémonie inquiétante et belle, que seules les deux vieilles dames pouvaient célébrer avec des gestes précautionneux et lents. On devait s’en tenir loin à cause des brûlures. La poule grise s’accroupissait quand elle venait la saluer chaque matin, la serrer dans ses bras et fourrer son nez dans ses plumes. C’était chaud et parfumé, ça sentait sa peau de poule et la plume. Comme elle était née en mars, chaque année elle venait sautiller autour des mimosas pour célébrer sous leur parfum leur anniversaire commun. Avant l’œuf du matin et l’odeur du poulailler, elle reniflait la fleur de l‘oranger. La poussière rouge du chemin était terriblement douce sous les pieds. Aussi était douce mais légèrement urticante la peau de la pêche qu’elle dégusta un matin en montant l’escalier de marbre. L’œuf est un peu bosselé, les lèvres s’y collent, elle aspire par le petit trou le blanc qui jaillit en premier. Elle a la bouche pleine du liquide tiède et visqueux, elle crache. Vient ensuite, si elle persiste, le velouté du jaune avec son parfum de foin. On fabriquait des petits bonshommes de pâte qu’on faisait cuire dans la sauce tomate. Quant à la première crème au chocolat, elle fut une révélation quasi mystique. L’agave et le cactus étaient des ennemis sournois dont elle gardait longtemps sous sa peau les brûlantes blessures. La première caresse au premier chien dura très longtemps. Chacun y trouva son plaisir.

proposition n° 11

La Taverne Alsacienne il faut aller remonter loin dans son passé car il n’en reste nulle trace, elle l’a cherchée. Quand on y entrait, la Taverne était sombre, elle sentait le cuir de ses sièges et la bière. Il y avait de petites fenêtres avec des carreaux colorés coupés en biseaux, des bois sombres, des tissus rouges. On y était traîné par les mères qui aimaient y bavarder devant leur flûte de bière. L’amie avait la peau très blanche, une grande bouche rouge, un rire rauque qu’on aimait entendre. On était condamné à la limonade, on grignotait des chips, le bon côté des choses, on se tortillait sur les chaises. Plus tard on aurait droit à une giclée de bière dans la limonade et encore plus tard, elle, y rentrerait étudiante pour déguster sa bière à elle. Elle a toujours préféré la bière dans des flûtes à cause de ces interminables attentes à fixer les verres de ces dames à soupçonner le contenu et le contenant de vertus particulières, comme ces jardins enchantés dans les contes de Madame Leprince de Beaumont qui vous tiennent délicieusement prisonnières. Il y avait un rez-de-chaussée avec des tables de bois alignés et un étage en balcon de quelques marches avec des sortes d’alcôves d’où l’on surplombait les consommateurs. Là, on pouvait plus facilement observer pour se désennuyer. On collectionnait les ronds des sous-verre de bière en carton. On jouait au portrait chinois.

proposition n° 12

On y va pour échapper à la plage bête et toute plate avec ses troupeaux de matelas, ses armées de parasols et ses hordes de serviettes. Sans parler des étrons qui flottent gentiment sur ces flots-là, les serviettes hygiéniques, les sacs en plastique, ça vous gâte la baignade. Pour y échapper, on dit : « On va aux Rochers ! » Il faut un peu grimper, suer pour atteindre le Passage qui mène aux Rochers, quitter la ville et puis laisser la route, le trouver et s’y enfoncer. D’un coup passer du grand soleil à l’obscurité, de la forte chaleur à la fraîcheur, de l’odeur à celle de l’urine.

Il faut en passer par là, descendre quelques marches, en remonter d’autres, déambuler un moment dans un couloir creusé dans la pierre et au bout, la lumière dans laquelle on émerge, soulagée. Il n’a pas d’autre nom, on dit Le Passage. Il mène aux Rochers, qui surplombent la plage sauvage qu’on a convoitée. On ne s’y installe pas très commodément sur ou entre ces dits rochers, on regarde la mer qui est plus belle vue d’en haut, on peut même y sauter de ce très haut, sa mère l’a fait mais pas elle.
Elle se rappelle que bien plus tard, elle a repris ce passage, elle était alors très jeune fille. C’était l’un de ces pèlerinages idiots qu’elle faisait de temps en temps à cet âge pour retrouver, en vain, les empreintes encore fraîches d’avant l’exil. C’était un jour de printemps bien trop tôt pour les baigneurs. Elle commençait sa marche dans le tunnel, quand dans le cadre solaire tout au bout, elle a vu un homme penché sur les rochers, côté du précipice. Elle a pensé que c’était un pêcheur parce que quand il s’est tourné vers elle, elle a vu qu’il tenait un poisson dans sa main. Elle ne portait pas encore de lunettes et elle supposait que c’était un poisson parce que ça y ressemblait. Elle a continué à remonter le tunnel en essayant de comprendre pourquoi l’homme secouait son poisson, ça l’intriguait vraiment. Sans doute, plissait-elle un peu les yeux pour mieux voir. Ce n’est qu’au dernier moment quasi arrivée dans la lumière — elle était vraiment très myope — qu’elle a compris que c’était son sexe que l’homme agitait violemment à son profit. La sidération n’a duré qu’une seconde, on ne peut imaginer que ce qu’on connaît, c’était son premier, elle a repris au trot le chemin en sens inverse, couru dans le couloir, redescendu, remonté les petits escaliers, le cœur battant dans la poitrine, prise entre peur et rire. N’a plus jamais repris le passage ni profité de la plage aux Rochers. Porte des lunettes depuis l’âge de quinze ans.

proposition n° 13

Trottoir. Un gros sac en tissu. Fillette assise dessus. Ses sandales claires en cuir trop dur avec découpes ovales, pour faire respirer les orteils ? Le caniveau et l’eau qui coule emportant des feuilles, des mégots. Un pigeon les pattes dans l’eau, le cou gonflé, secoue la tête d’avant en arrière. En colère ? Les pieds des passants, tant et tant, les gros clous du passage à piétons qu’il ne faut pas dépasser quand on traverse sinon Gendarme ! Le feu rouge de l’autre côté là où attend souvent le chien-qui-regarde–à-droite-et-à gauche. Derrière le feu, la pâtisserie aux palmiers vernis- sucrés, l’épicerie qui livre à domicile puis le salon de coiffure où se tapit la grosse araignée qui fait les permanentes et les ciseaux qui coupent les oreilles. Un choc ! Trois sous troués jetés sur sa robe rouge. De la dame qui s’éloigne, elle ne voit que la couture noire et droite de ses bas, ses hauts souliers à semelles de bois. La petite se recroqueville, fait semblant qu’elle disparaît. Puis c’est un homme qui sort du bistro, sa serviette de serveur encore au bras, il tient à la main une grosse tartine de confiture d’abricots, il l’offre à la petite qui fait Non ! Non ! De la tête. L’homme pose brusquement la tartine à côté d’elle sur le tas de chiffons et retourne dans le bar en haussant les épaules. La petite examine la tartine à la dérobée, elle a l’air effrayé, ne jamais rien accepter à manger, elle regarde là où l’homme a disparu, elle pousse du doigt doucement la tartine en faisant attention de ne pas être atteinte par la confiture empoisonnée. La tartine laisse une trace orange sur le sac, elle choit dans le caniveau, reste moitié immergée dans l’eau. Le pigeon, puis deux autres, accourent et la picorent avec entrain.

Elle grimace, elle ne veut pas voir mourir des pigeons, tente de les chasser en tapant des pieds. Elle pleurerait bien mais Angèle arrive enfin avec de nouveaux chiffons qu’elle est allée chercher dans l’immeuble. La petite lui raconte les trois sous et surtout la tartine empoisonnée. Angèle remplit le sac avec les nouveaux chiffons, elle le hisse sur son dos, attrape la main de la petite et dit :
— T’es bête !



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 29 juillet 2018.
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