Michèle Jousset | Revenir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Son blog : mjmelodie
proposition n° 1

Elle n’a pas choisi de revenir sur ce chemin. La route était tracée, le lieu de son rendez-vous fixé. Elle savait que le village n’était pas éloigné de sa destination. Elle aurait pu choisir un autre itinéraire, ayant jusqu’à ce jour soigneusement évité de s’en rapprocher. Ne roulait pas vite sur cette route de campagne. Vitre ouverte sur les senteurs de juin. Les arbres défilaient doucement tandis qu’elle conduisait. Un coup au cœur à la vue d’un panneau sur sa droite la fit obliquer. Sortir de la route. Emprunter le chemin qui se présentait sous la forme d’une flèche blanche et bleue, impérieuse, sous un rond rouge — attention sortie de camions – Reprendre sa respiration. Et puis y aller.

proposition n° 2

La mare dans le virage, boueuse sur le bord du chemin -– les vaches y viennent boire, un troupeau, le soir — lorsqu’elles rentrent à l’étable pour la traite. Boue d’argile, terre sombre avec des étincelles de lumière et d’eau. Soleil couchant, lumière rasante, herbe piétinée, foulée. Des flaques d’eau qui remontent. Une eau noire aussi. A sa droite, vers l’ouest, un chemin rectiligne fuit vers l’horizon, voie d’accès pour les tracteurs — clôtures, fils de fer barbelés — Traverse les prés et les champs. A sa gauche, suivant la courbe du virage, une petite route goudronnée pénètre le village, va rejoindre les maisons basses au toit d’ardoise. Une rangée de chênes très hauts, sentinelles, colore le ciel en vert. Leurs racines aussi boivent dans la mare.

proposition n° 3

La courbe gauche du virage, avant la petite route goudronnée, est plantée de buissons délimitant un jardin. Jardin en coin élevé par rapport à la route. Un fossé de drainage des eaux le borde. Sa pente est légère. La silhouette massive et sombre d’un if se dresse au milieu du terrain. Une rangée d’arbres de petite taille aux branches touffues forme une allée partant du pied de l’if. On aperçoit en contrebas une maison à demi-cachée. Pas de plan organisé, une végétation un peu hasardeuse excepté cette rangée d’arbres qui mènent à l’if, comme témoignant d’un autre temps.

proposition n° 4

Le chemin tourne suivant le puzzle que forment les champs et les prés. Les haies et les buissons prolongent les lignes, les fossés sont des lignes parallèles bordées d’un vert intense. Des morceaux de routes rapiécées en nuances de gris. Une pente légère et une bifurcation possible sur la gauche partant vers une autre mare enfouie sous les feuillages. Profusion. Le chemin s’élève en pente légère laissant voir tout à coup un horizon et d’autres chemins rectilignes sur la droite. Plus aucun arbre. Piquets de bois et fils de fer barbelés. Le ciel s’agrandit. Sur la gauche un champ de jeunes plants de maïs. Puis le chemin s’incline. Un hangar de tôle grise apparaît, des toits d’ardoise, un poteau électrique en ciment percé de trous s’élève d’où partent des rangées de fils parallèles. Des vaches noires et blanches se tiennent dans l’enclos près du hangar. La première maison sur la gauche est basse. Son entrée donne directement sur le chemin. De l’autre côté, un bâtiment tout en longueur, maison d’habitation qui fait face à un autre hangar beaucoup plus haut. Entre la maison et le hangar ouvert sur un échafaudage de bottes de foin, une basse-cour où picorent des dindons. Ils viennent s’agglutiner le long d’une barrière en poussant leur cri.

proposition n° 5

La maison en contrebas de la route. En cours de rénovation, très certainement. On aperçoit la coupe dure d’un coffrage en béton le long d’une porte entr’ouverte. Contraste avec les poutres en vieux bois qui font linteau au-dessus de la porte. Un amoncellement de branches coupées comme pour faire des fagots est posé à l’entrée. Une femme sort de la maison. Ses cheveux bruns très longs retombent sur ses épaules. Ses manches sont retroussées, elle tient dans sa main droite un arrosoir et semble partir, déterminée, vers le jardin tout proche. Une longue étole passe autour du cou et d’une épaule, soutenant un jeune enfant attaché ainsi dans son dos. Derrière eux, le mur de pierres aux contours irréguliers de couleur sombre.

proposition n° 6

Il est arrivé par la route qui traverse le village. La vieille R16 rose s’est rangée le long de la haie de lauriers du voisin Raymond. Rose ? Quelle couleur pour une voiture ! Et même d’un rose fuchsia, difficile de passer inaperçu alors que toutes les voitures sont blanches ou grises. Ils l’ont achetée au postier du bourg de Mazai. Parfait état, a-t-il dit, mais le garage de la poste est trop étroit pour elle. Il n’y a pas assez de largeur pour ouvrir la portière. Petit garage petit bureau de poste petit bourg aussi. Pas de médecin pas de pharmacie mais une boucherie, une épicerie, une boulangerie, un café tabac qui fait restaurant pour les ouvriers ou les routiers de passage. C’est Raymond qui tient le bistrot avec sa femme. Il part chaque matin du village de la Davinière, leur village à deux kilomètres du bourg. Le soir, au retour à la Davinière, il fait cave ouverte. Les sons des voix d’hommes traversent les murs voisins et viennent s’échouer sur les fagots entremêlés du petit jardin.

Pour les courses plus importantes, il faut aller jusqu’à Nort-sur-Erdre, Ancenis parfois même Chateaubriand. La R16 rose traverse une forêt ancienne et d’autres villages dont le nom finit presque toujours en -ière, évoquant une origine perdue dans le temps, un ou une qui a donné son nom au lieu pour une raison inconnue. Il y a aussi le Moulin-aux-loups, le Moulin-Pommeau, le Moulin-monde et puis la Renardière, la Fauxcelière. C’est un pays entre fleuve et rivières.

proposition n° 7

Il laisse la portière de la voiture ouverte, il avance lentement vers le vieux four de pierre, une ruine recouverte de lierres. Il ne la voit pas, ni elle ni l’enfant, son regard entièrement tourné vers l’if puis vers les hauteurs des nuages. Est-ce au pied de l’if, qu’ils ont un jour de grande chaleur estivale, ébauché ce rêve d’acheter un petit bateau ? Est-ce dans la pièce qu’on devine derrière les fenêtres ? Étaient-ils accoudés autour de la longue table rectangulaire, au pied de l’escalier ?

Il aperçoit la terrasse de pierres aux couleurs sombres, en opus incertum, comme disait le schéma de construction. Sa main en connaît le tracé. Il se souvient des pierres à agencer selon leur forme. Ou bien était-ce à l’étage sous les lambris teintés ? Une odeur de pierres chauffées au soleil et de ciment frais emplit ses narines.

proposition n° 8

Soudain la pluie. La femme scrute le ciel et revient vers la maison. L’enfant penche un peu dans son dos. Il devine qu’elle lui parle tout en pressant le pas, attentive à ne pas heurter les branches à l’entrée. Ils ont disparu, elle a fermé la porte.
Les gouttes d’abord si fines deviennent plus grosses. C’est une averse. La pluie frappe le sol avec violence. Il faut se protéger. Revenir à la voiture dont la portière est restée ouverte. Courir. Le voilà à l’abri sous le toit de métal. La pression des gouttes sur la tôle se fait tapage, vacarme.

Vacarme aussi en son cœur. Et si cette pluie se mettait à saccager le jardin ? Elle commence à ruisseler sur les pierres de la terrasse. Il aperçoit une grosse rigole qui suit la pente et va lessiver une deuxième terrasse de béton gris. Il baisse la vitre de la portière et voit nettement la cime de l’if dont les branches s’agitent, désordonnées tantôt s’inclinant d’un côté, tantôt de l’autre.

proposition n° 9

Revenir. Elle gare la voiture à la sortie du village, le long d’un court de tennis désaffecté, abandonné, incongru dans ce paysage. Les herbes y poussent sur des surfaces ocrées. Elle tourne la clé de contact. Stop — les bruits du moteur. Stop — la radio. Stop – la voix qui parle du monde. Vitre ouverte, le monde est là tout entier pour elle. Chuchotement des feuilles dans la cime des chênes, cris d’oiseaux, c’est tout. Cris d’animaux dans le lointain, des vaches sans doute – dont le mugissement est étouffé par l’air humide. Les oiseaux — des merles peut-être ? C’étaient les premiers chants des matins d’été, quand on a dormi la fenêtre ouverte, qu’on est encore à demi-rêveur, à demi-éveillé. Leurs cris s’étirent ou s’interrompent comme des phrases qui nous sont destinées, à nous, uniquement à nous. Un tracteur, au loin, fait entendre son labeur. Elle imagine l’homme dans sa cabine, suivant obstinément un sillon, puis un autre. Une voiture passe sur la route, ramène ses pensées au cours imprévu de la journée.

Comment s’est-elle retrouvée là, aujourd’hui, dans ce village ? Quelque chose a changé, mais quoi ?

proposition n° 10

La terre d’ici est noire et son parfum mêlé à l’eau est puissant. Juin y ajoute des senteurs musquées de seringa en fleurs, mêlées à l’odeur âcre du lierre sur les pierres Comme si la matière voulait se mélanger à l’air, une vapeur flotte soudain qui baigne son regard. Le paysage s’estompe comme fondu dans un lavis d’encres. Emotion, larmes qui montent, l’emportent.

La cime de l’if se balance plus doucement, il voudrait se mêler au paysage de toutes les parties de son corps, respirer cette moiteur suave de tous ses pores. S’imprégner de ce paysage, lui appartenir comme son âme — depuis toutes ces années passées au loin – lui appartient.

Les terres perdues forment-elles un paysage secret, inaliénable, en nous ?
Il sort une jambe de l’habitacle de la voiture, pose son pied sur le sol détrempé. Relève la manche de sa chemise et tend un bras vers l’allée, arrache une poignée d’herbes où se mélange la terre mouillée, la ramène à lui de sa main large. Il la contemple, la respire comme on hume un vin précieux, une nourriture sacrée. Elle emplit le creux de sa main, se répand entre les doigts, cherche à fuir. Il retient la masse plus sombre et la porte à son visage, comme une caresse maternelle.

proposition n° 11

Sur la façade couleur de craie, bien en vue, en hauteur, le cercle rouge barré de deux traits blancs à angle droit – comme un petit escalier auquel manquerait une marche — signale le lieu où acquérir le journal régional, si l’on n’a pas été livré très tôt le matin. Ouest France — presqu’un trait de famille de la façade atlantique nord de l’hexagone France. Une reconnaissance encore rurale, chaque bourgade a son correspondant, son lieu de vente. Souvent le même que le bureau de tabac. La carotte rouge voisine d’ailleurs le logo du journal sur le mur blanc.

Le bar « Au joyeux pêcheur » tient le cap, malgré les bourrasques successives amenant un défilé de gérants, chacun plein de promesses et d’espoir – la vie allait-elle renaître dans ce bourg devenu dortoir ? Dans un dortoir on dort, on ne cause pas, on rêve.
On est sur le bord, une fois passées les trois marches décorées d’une jardinière avec son bambou. On reste sur le bord — comme à l’entrée d’un vaisseau, l’espace deviné au fond est si sombre — On reste sur le bord, le comptoir est à l’entrée avec ses étagères où sont disposés les paquets de cigarettes. Les paquets brillants, presque luisants de cellophane, affichent une présentation soignée. Clean, le poison est à l’intérieur, la couleur importe autant que le nom de la marque. Les paquets rouges avaient succédé aux bleus, Gauloises puis Rothmans puis Bastos.

On est sur le bord, on refait le même geste, comme avant, on sort de sa poche la somme ronde, juste ce qu’il faut pour payer, le prix connu depuis longtemps. On reste sur le bord. On aperçoit sur un côté de la salle des tables et des chaises grises. La rénovation est récente. Ouste, les vieilles tables et chaises en bois dites chaises de bistrot ! Il faut remettre ça au goût du jour !

On reste sur le bord, on a payé, on se retourne, on part. Alors on aperçoit au fond de la salle des adolescents qui jouent au babyfoot. On entend le claquement de la balle en bois qui heurte la cage du but. On s’immobilise, on attend la suite, le bruit familier de la partie : la balle remise au centre, les manettes qui tournent, les voix fortes des jeunes garçons penchés au-dessus de la table.

Un homme plus âgé — il est là depuis peu, on ne connaît pas son nom – entre par une porte du fond et annonce que le bar sera ouvert ce soir pour la coupe du monde.

proposition n° 12

Dans la galerie de l’hypermarché. Elle marche. Le couloir s’étire sur plusieurs centaines de mètres sous les lumières froides du néon. Semblable à celui d’une route, son tracé dessine un virage. Coursive illuminée. D’un côté des verrières aux proportions qui lui semblent immenses. Des arbres s’y épanouissent. Des yuccas géants, des ficus, des caoutchoucs philodendrons une végétation d’un vert intense, presque tropicale. De l’autre côté s’ouvrent les boutiques — chaussures vêtements pâtisseries électroménager souvenirs luminaires tapis vêtements lunettes, une brasserie, une librairie. Elle marche au milieu de la foule. Des hommes des femmes des enfants seuls ou par deux, entrent et sortent des boutiques, regagnent la galerie. Elle se sent avancer comme dans une très ancienne procession, au ralenti. Elle cueille des phrases. Deux jeunes filles plus pressées la doublent dans le flot sonore et brillant. Elle entend « un fut en cuir ça déchire ». Elle s’arrête un instant sur un banc aux barres métalliques brillantes, se sent comme un poisson niché dans une anfractuosité, se tourne vers les vitres. Sur le parking les voitures sont rangées comme des miniatures. Le bruit des moteurs lui parvient assourdi. Wendy Wendy chantent les Beach boys dans les hauts parleurs. Wendy Wendy left me alone.

proposition n° 13

Elle a dépassé le groupe de maisons et la ferme qui forment le village. Elle s’est retrouvée là près du court de tennis, il fallait bien s’arrêter puisqu’on était venu pour revoir. Et maintenant, elle était déjà sortie, le village dans son dos. Allait-elle faire marche arrière, revenir vers les maisons au ralenti ? comme on revient à la page précédente dans un livre pour s’arrêter sur une image, des mots, écouter leurs vibrations en nous, les faire nôtres. Le vent dans les chênes se fait insistant, un vent qui vient des collines à l’est. Elle voit les petites parcelles jaunissantes des blés pas tout à fait mûrs — ou vertes des avoines qui ondulent avec le vent. Des coutures vertes au flanc des collines dessinent un réseau de lignes désordonnées avec des renflements plus touffus. Dans la haie de chênes qui borde le court, des tourterelles se répondent puis s’envolent soudain dans un grand bruit d’ailes. Le clocher de Mazai sonne l’heure. Porté par le vent, le son est clair. Mazai n’est qu’à un kilomètre à vol d’oiseau. On entend encore le bruit du tracteur comme une sourdine ininterrompue. Puis un son plus lourd se présente, s’installe, s’amplifie, se rapproche, annulant les chants d’oiseaux et la douceur du vent, comme si la terre était secouée par une force déchaînée. Elle devine les pelleteuses en action, raclant la terre pour le chantier de l’autoroute. Pour les ouvriers et leurs machines, c’est l’heure de la reprise après la pause du repas de midi.

proposition n° 14

C’est la casquette qu’on voit d’abord, d’un bleu délavé sur le dessus et plus sombre sur les bords. Elle semble vissée sur le crâne tellement elle est serrée. Des mèches de cheveux gris s’échappent au-dessus des oreilles et dans le cou. Il avance vers le fossé bordant le jardin d’un pas lent, les mains dans les poches, le regard porté vers le terrain en surplomb, puis se retourne pour saluer le conducteur d’un tracteur qui vient d’arriver sur la route derrière lui. Bruit de frein. L’homme se penche sur le côté, la portière ouverte de haut en bas. Le sourire est jovial, il salue tout en continuant à mâchouiller un bâtonnet coincé entre ses dents. Depuis la maison en haut du village, une femme arrive avec un petit enfant à la main. Ils se dépêchent, pressent l’allure malgré la lourdeur des bottes de jardin en caoutchouc vert, puis ralentissent à l’approche du tracteur. Elle porte un tablier sombre qui ne laisse pas deviner ses formes. L’enfant sautille et fait des gestes comme s’il voulait monter dans la cabine. Une autre femme les rejoint, très brune, à la peau blanche, l’œil rieur. Elle a un geste très tendre en direction du petit garçon.

proposition n° 15

Le ronronnement du tracteur s’est arrêté. Du village lui parviennent des échos de voix. Laisser la voiture sous les arbres, y aller. Elle presse le pas. Et si c’étaient d’anciens voisins ? La reconnaîtraient-ils après toutes ces années ? Elle longe la propriété du constructeur de courts, sans un regard pour le jardin soigné, les pavés irréguliers bordés de mousses vertes, les hortensias roses, le talus sous les chênes. La mare est là. Dans le virage un petit attroupement s’est formé autour du tracteur. Elle s’approche. Les têtes se tournent. Regards curieux — puis un sourire se forme sur le visage du paysan qui les domine du haut de son tracteur. Il lui fait un signe de la main. « Alors vous êtes revenue dans le coin ? J’ai failli ne pas vous reconnaître, mais maintenant si. Vous êtes revenue voir votre maison, ce qu’elle est devenue, elle a bien changé, le jardin surtout, il n’y a plus de potager, vous aimiez ça, jardiner, je m’en souviens. Vous étiez là avec les petits, on vous voyait bien souvent. Et vos gars, que sont-ils devenus ? Doivent être grands maintenant. Ah je me rappelle bien des deux grands qui avaient failli couler votre voiture à la mare, des bêtises de gosses. La campagne ne vous manque pas ? Et Marc, que devient-il ?

Pierrot –- elle l’avait reconnu tout de suite –- était donc toujours là, paysan un peu à part, il avait fait des études de sociologie puis repris la ferme de ses parents. En rage souvent, son rêve de vie agricole ne collant pas toujours à la dure réalité du commerce des choses de la terre. Et vous ? dit-elle, elle avait hésité puis choisi de le vouvoyer. La terre a encore besoin de vous ? Un nouveau tracteur ? Le Pony n’est plus là ? Elle revoyait la remorque pleine de bois tirée par le Pony rouge, son homme assis sur le siège métallique, tenant de ses bras arrondis le volant noir de direction. Pierrot et lui avaient dû faire plusieurs tours de chargement pour amener tout près le bois coupé dans une forêt à quelques kilomètres. Oui, je suis revenue, le chantier, les camions, c’est tout ce bruit que j’ai entendu sur la route d’Ancenis qui m’a menée là.

proposition n° 16

Elle était tout entière absorbée dans la contemplation du tracteur— celui-là plus moderne, avec une cabine. Elle n’entendait plus les paroles du paysan. Les deux femmes la reconnurent à leur tour. Ce furent des embrassades et des sourires, à nouveau. Pourtant leur vue amena en elle un nouveau sentiment. Je pourrais être là, avec elles, comme si le départ quelques années plus tôt, n’avait pas eu lieu. Avec cette sensation d’être à côté du monde, que le bonheur des enfants et du jardin ne suffisait pas à remplir sa vie, que les rituels des rencontres entre hommes dans les caves les laissaient – elles - sur un autre bord, avec une soif impatiente, grandissant de jour en jour, d’autres rencontres, d’une autre vie.

proposition n° 17

Elle voyait soudain le premier Noël dans la maison en grand chantier. Elle était allée faire des courses à Niort avec un porte-monnaie quasiment vide. Elle avait envie de fruits qui sont comme les petites lumières de Noël, les oranges, les mandarines, les poires. Abondance simple qui avait été celle de son enfance et puis là tout d’un coup, alors que leur enfant venait de naître, que la maison était froide dans son dénuement, un désir de chaleur la submergeait, qui venait de loin, de très loin, des livres de l’enfance posés au pied de la cheminée dans un chausson avec des chocolats et un petit carnet. Affronter la pauvreté, lui savait. Et ce soir d’hiver tout engrisaillé de pluie et de vent où le patron d’un garage nantais, son patron, était venu sermonner la jeune épouse. Les installations de prises de terre pour le téléphone, il n’en réalisait pas assez. Pas assez rentable. Non, il n’était pas sérieux. C’est ce qu’il disait. Vous pouvez le raisonner, madame. N’était-il pas irresponsable ? Raisonnez-le, madame. Là, des années plus tard, elle se tenait dans le virage près de leur maison, sous un soleil de juin, au milieu de ces visages encore familiers, et les souvenirs comme des flashes survenaient. Pourtant leur couleur était passée, fanée comme s’ils étaient de vieilles photos en noir et blanc ou plutôt sépia. Ils n’avaient plus ni force ni violence. Elle eut soudain envie de rire se rappelant cette colère qui l’avait prise – peu en importait la raison – et l’avait poussée à jeter au sol d’un élan un peu théâtral une pile d’assiettes tenue de ses deux mains. Brisée net sur le carrelage tout neuf.

proposition n° 18

Lui savait. Que savait-il ? Lui qui savait. Savait la vie comme tout un chacun ? Quelle vie savait-il ? Sa vie d’enfant qui n’était pas une vie ? Sauver sa vie, il savait. Savait faire comme cinq comme dix. Savait la vie pas comme tout un chacun. Lui lire ses lignes de vie ? Tu voulais. Combien de lignes de vie ? Quatre lignes de vie, cinq lignes de vie. Il avait six lignes de vie. Comme un pêcheur à la ligne, il les a lancées. Dans le fleuve il les a lancées, dans la Loire il a pêché. Dans les marais il a pêché. Dans la langue de son enfance, il a pêché des mots, des phrases – Ferme la lourde, bon sang – et la gibbelbeuse, il l’a pêchée où ? Dans quel roman ? Lui savait. La caisse, la tire, le larf, le nom qu’il t’avait donné. Lui savait.

proposition n° 19

Par delà la mare, le paysage au loin s’étendait tranquille comme un océan par temps calme, sans aucune ondulation. À perte de vue. On distinguait à peine la ligne d’horizon. Les bâtiments de la ferme s’étiraient, s’allongeaient comme des paquebots aspirant au lointain voyage, la route était une rive de la Méditerranée qui s’offrait. La rangée de chênes sur le côté semblait barrière rocheuse, les cimes des arbres des citadelles perchées. Des vaches descendirent soudain de l’étable en haut du village comme s’échappant lentement d’une arche de Noé, dans un livre d’enfant. Elle sentit dans son dos le surplomb du jardin se figer comme un paysage de carte postale.

proposition n° 20

La grille est fermée. Personne n’entrera. Le vent dans les noyers tout proches — derrière le muret — pourra déployer sa musique. Ample, douce et profonde. Les grenouilles aussi s’en mêleront, ajoutant leur petite note joyeuse et flutée. Seront la vie cachée, impatiente. Une pleine lune — bonne vieille lune, toujours là, fidèle aux morts comme aux vivants — éclairera d’une lumière sombre les rangées de tombes. Les plaques de marbre luiront. Une forêt de croix de hauteurs différentes se dressera, elles seront bien alignées avec des formes plus noires et chaotiques à leur pied. Les allées dessineront un damier désordonné dans ce paysage entre pénombre et obscurité. Tout au fond du petit cimetière, derrière de hautes stèles de pierre aux formes étranges comme des mégalithes, la lune attendrira une tombe de calcaire blanc. La pierre diffusera sa clarté sur toute la rangée voisine, elle sera comme éclairée de l’intérieur, mystérieuse entre tous ces mystères de pierres. Une chouette effraie traversera l’espace du ciel sombre en un éclair blanc.

proposition n° 21

Un haut parleur de plastique blanc en forme de fleur avec des pétales chromés — ce pourrait être une broche pour un manteau noir de cérémonie ou un trèfle à quatre feuilles stylisé — sur deux de ces fleurs métalliques s’inscrivent le signe plus et le signe moins. L’objet surmonte un demi-globe lui aussi de plastique blanc posé sur des cercles de métal chromé brillant. La box blanche est de la même matière. Perforée de minuscules trous noirs, elle est reliée à plusieurs câbles un peu abandonnés derrière elle tandis que sur sa tranche s’étale un long câble blanc — brindille ou serpent ? — devant un œil jaune. Un œil tout grand ouvert dans les ténèbres, dirait Victor Hugo. C’est le règne du blanc et des angles arrondis — là encore sur le téléphone voisin - même si les touches, retenant un peu la sueur venue des doigts, sont grisées sur les coins. Il est posé sur une table de bois lissée d’un blanc laiteux. Tout près, l’écran noir posé sur un socle blanc et rond affiche un paysage de campagne verdoyant avec des vaches blondes au premier plan. Un jouet d’enfant, petit cheval de couleur chair à la crinière et la queue blanches, aux sabots noirs, regarde la scène. Son œil, fin cercle noir, semble malicieux, comme s’il trottait, lilliputien, entre le clavier et le planisphère punaisé au mur.

proposition n° 22

C’est une table de cuisine ancienne, fabriquée pour le mariage de ses parents dans les années 30. De quel bois est-elle faite ? De peuplier peut-être, bois tendre et peu coûteux pour de jeunes époux peu fortunés. Elle faisait partie du trousseau : deux armoires, deux lits, une table et des draps. Juste ce qu’il fallait pour commencer dans la vie. Aujourd’hui, elle est là posée sur le plancher un peu poussiéreux d’un grenier qui sert de lieu de travail. Dans les années 50, elle avait été recouverte d’une feuille de formica — Ce formica bon dieu qu’il était bien collé – on ne pouvait l’enlever totalement, il restait de grandes plaques d’un vert indéfinissable, alors on avait fini par retourner le plateau ; quand elle passait la main dessous, dans un moment d’essoufflement de l’écriture, de mots qui ne voulaient pas venir, de phrases restées en suspens, alors elle se reculait le dos bien calé sur la chaise, passait la main dessous pour sentir ce relief devenu comme souterrain. Ce geste familier rattachait les lapins en civet, les saucisses aux choux, les omelettes à l’oignon à cette cuisine de la langue qu’elle s’était mise en tête de réaliser. Le plateau retourné avait été repeint d’un vert forêt. Elle pouvait suivre la trace des deux planches rectangulaires collées pour le former, comme une fine ligne dessinée au tableau par la maîtresse d’école, promesse d’écriture. Au centre de la ligne, une cavité laissée dans le bois, peut-être la trace d’un nœud enlevé ou plutôt d’une planche mal débitée achevait le souvenir de l’arbre. Les petites saletés de l’écriture, épluchures de crayon, miettes de mines sombres de graphite, venaient s’y loger, comme dans une petite barque.

proposition n° 23

Sur le toit de la maison, l’œil rectangulaire d’un velux fixe le ciel, parfois un quartier de lune vient s’y encadrer, parfois ce sont des nuages sombres. Une toute petite ouverture sur le mur au nord laisse passer les vrilles d’un lierre qui tombe des ardoises voisines. Il pourrait être dans n’importe quel pays du monde, ce lierre qui tente de s’accrocher au vieux mur, mais on ne peut l’apercevoir qu’en montant l’escalier. La neuvième marche offre la hauteur nécessaire. Puis un autre velux, plus grand celui-là, sur l’autre versant du toit, forme un puits qu’on dit de lumière. Il déverse en abondance le soleil de midi ou des nuages qui s’effilochent en dessins merveilleux si l’on s’arrête un moment dans la descente de ce deuxième escalier. Parfois la porte du séjour en bas reste entr’ouverte sur la terrasse de pierres en opus incertum. Le regard se porte sur les lignes brisées de l’agencement. Vue d’en haut, du jardin en surplomb, la terrasse révèle ses irrégularités.

proposition n° 24

Ses irrégularités étaient déjà inscrites au moment où il avait fallu percer la terre dure de ce pays minier. Pour faire de cette écurie surmontée d’une grange à foin ouverte de tout son long sur le village, comme une fenêtre d’un autre temps, il avait fallu pelleteuse et pioches. La future maison était alors sortie du paysage, une vraie maison, pas une écurie. Il fallait s’y mettre, creuser, pelleter, enlever pierres en surnombre.

Autour d’elle, c’était une terre dure qui deviendrait boue par temps de pluie. Alors la terrasse s’était imposée. Les pierres mises de côté avaient constitué le fonds nécessaire. De la roche rugueuse, dense, avec plein d’aspérités, d’angles impossibles à tailler. Alors il avait dû jouer avec leurs formes pour parvenir à une surface à peu près plane. Était-ce de la maçonnerie ? Un graphisme de pierres ? Sous le choix de ses mains, elles étaient devenues parement, le mortier pour les joindre une géométrie fantaisiste. Puis l’opus incertum deviendrait surface banale, quotidienne pour les enfants qui y feraient leurs premiers pas, sans aucune attention aux aspérités qui écorcheraient leurs genoux.

proposition n° 25

C’est l’heure de la reprise, pensa-t-elle, entendant le grondement des pelleteuses au loin. Elle se demanda quelle direction prendrait cette nouvelle autoroute, si elle longerait la Loire – mais il y avait déjà la voie ferrée parallèle au cours du fleuve entre Nantes et Angers, si des familles, des fermiers seraient délogés de leurs maisons, si leurs terres seraient coupées, séparées par une ligne infranchissable. Savoir qui établissait le tracé des routes et quelle route invisible l’avait conduit jusqu’à elle — si l’if était l’arbre sacré des Celtes, lien entre les vivants et les morts — savoir comment un arbre vieux de plusieurs siècles s’était retrouvé au cœur de leur existence. Savoir comment dessiner son visage avec des mots, si les rêves nocturnes où il apparaissait étaient les jours d’une autre vie et dans quelle mythologie voguait-il à présent. Savoir quel souffle décidait le fruit mûr à tomber.

proposition n° 26

Le village, la ville, deux opposés qui se tiennent. Du village on va vers la ville pour ce qu’elle offre de mouvement des êtres et des choses. Au village, dit-on, il ne se passe rien. La ville, pour elle, s’était inscrite dans l’enfance avec un sentiment de peur diffuse. C’était le son lancinant de sirènes de police, le bruit continu des voitures la nuit. Dans l’obscurité d’une chambre inconnue, dans un immeuble de plusieurs étages, à Paris, ses parents l’avaient laissée là, seule, dans ce territoire sans odeurs rassurantes. Ils étaient sortis avec leur amie pour un spectacle des Folies Bergère. Elle avait huit ans, ils étaient venus rendre visite à cette amie ou lointaine cousine concierge. C’était les bruits de la ville nocturne qui étaient entrés en elle dans un demi sommeil. Au village, la nuit était peuplée de silence ou de cris d’oiseaux, là les sons ne pouvaient être identifiés. Plus tard, elle avait vécu dans une grande ville de l’Ouest ; malgré la persistance des odeurs maritimes, elle avait toujours eu la nostalgie du silence nocturne.

proposition n° 27

Le jour venait à peine de se lever. Des écheveaux de nuages roses traînaient encore dans le ciel. Le carrefour comme une grande croix barrant le paysage de prés verts, de buissons touffus. La pancarte Sortie de camions, impérieuse. Sa voiture obéissante. Elle frotta de sa main droite la vitre embuée, eut une vision plus claire de la route et tourna le volant d’un mouvement d’épaules décidé. Elle vit le carrefour s’éloigner dans le rétroviseur, ajusta l’angle de ses bras sur le volant et ralentit presqu’aussitôt pour suivre un tracteur qui venait de déboucher sur la droite.

proposition n° 28

Trente ans plus tôt, ce carrefour était pour elle un lieu de passage quotidien. Le matins d’hiver, prendre la direction de Nantes, passer devant les mêmes villages encore endormis, croiser quelques camions, le camion de lait avec sa citerne métallique, un tracteur, monstres brillants aux formes apprivoisées comme celles des arbres dans le brouillard. Les phares perçaient encore la nuit et peu à peu le jour se levait. La route se dessinait grise, à l’approche de la Drivière, elle eut une pensée pour cette voisine qu’on avait rencontrée la veille avec ses deux chiens, cette femme qui semblait si différente des voisins fermiers. Ses pensées se formaient à un rythme ralenti car elle roulait doucement sur la départementale. Sur la nationale, le passage des voitures s’intensifiait, surtout si l’on se rapprochait de la grande ville. Alors il fallait être plus attentive alors que sur la départementale, elle conduisait un peu en automate, comme si le décor — arbres maisons fossés buissons – était une extension de sa maison, les murs reculés, le paysage devenu une part de son intérieur.

proposition n° 29

Le village devant lequel elle passe chaque jour, c’est la Drivière. La maison – une seule maison dans ce village – est un peu cachée, en retrait de la route par un petit bosquet d’arbres touffus, serrés. On devine la maison à son toit seulement, un toit d’ardoises comme tous ceux d’ici. Comment l’avaient-ils rencontrée ? Un incident ? Un chien qui s’était perdu ? Qu’on lui aurait ramené ? Elle vivait seule avec ses deux chiens. Une grande cheminée avec un feu triomphant ou bien était-ce elle la triomphante ? Elle portait des guêtres avec des bandes de couleur bleue et noire qui moulaient ses jambes. Debout devant le feu elle donnait de petits coups de fouet à l’un des chiens d’une voix de dresseuse de chevaux. Oui, c’était l’impression qu’elle donnait d’être une cavalière un peu hautaine, si différente de tous ceux qui vivaient ici dans les fermes. Il y avait bien ceux qu’on nommait les vieux gars, trois frères qui vivaient en solitaires près d’une mare, mais une femme élégante seule dans ce lieu retiré, c’était inhabituel, étrange même. Elle avait parlé de séjour en prison, avait laissé traîné un halo mystérieux autour d’elle.

proposition n° 30

Les journées de juin s’allongeaient jusqu’à la saint Jean ; alors venait chaque année le temps de la fête de l’école. Les enfants, s’y préparaient depuis le matin. C’était toujours un samedi. Ils iraient à pied jusqu’au bourg, en passant par le nouveau chemin de remembrement, puis par les champs qui débouchaient sur l’arrière de la classe des petits. Le pré choisi pour la fête se trouvait de l’autre côté du bourg. Il était légèrement en pente, ce qui posait quelques difficultés pour faire tenir de niveau les planches sur les tréteaux destinés aux étalages de la fête et à la petite scène qui servirait pour les représentations. Lui nous rejoindrait plus tard. Il garerait sa voiture un peu plus loin dans le champ devenu parking. Il aurait son paquet de cigarettes dans la poche de son jeans, jamais de sac en bandoulière. Il s’arrêterait devant chaque stand, la pêche à la ligne, le jeu des canards – il fallait lancer des anneaux sur les canards en plastique jaunes évoluant dans une mini-piscine. Celle-ci était formée de bottes de foin recouvertes d’une grande bâche de caoutchouc noir. Il saluerait, jovial, les autres parents déjà occupés à leur tâche de forains improvisés. Puis on le retrouverait plus tard installé dans un fourgon destiné à transporter des veaux, transformé en baraque à frites pour l’occasion. Il s’affairerait dans un grand tablier bleu de jardinier à sortir les frites congelées du sac de vingt kilos, les mettrait dans le panier d’aluminium de la friteuse. Penché au-dessus des vapeurs d’huile chaude, il attendrait un peu puis secouerait à plusieurs reprises le panier métallique. Il riait, plaisantait avec tous, une petite bière à la main. C’était un jour de fête.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 20 septembre 2018.
Cette page a reçu 595 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).