Cat Lesaffre | Arbres

« construire une ville avec des mots », les contributions

écrire, un essai de conversion et conversation. Blog se fait désirer. Publie uniquement chez FB (jusqu’à preuve du contraire).
proposition n° 1

Il gravit la colline. Toujours aucun signe d’habitation depuis le bas, pense-t-il. Vu d’ici, sur la route qui serpente pour y accéder, un bois de plus comme un ilot touffu. De l’autre côté le cimetière. Il est allé nettoyer leur tombe ? Oui, il y a bien longtemps. Et le village d’à côté, qu’y a-t-il de changé ? Fatigué, il est fatigué. Il a entendu dire… on lui a dit… il s’est imaginé… a-t-il rêvé ?

Doucement, monter doucement. Plus de souffle déjà, s’arrêter dans le virage, le dos collé à un arbre. Le cœur qui palpite, et lui, appuyant les deux mains dessus, avec une terrible envie de s’assoir. Cette côte, tellement montée, seul, il est seul maintenant. Leur colère, comme une strie, une nuée orageuse fondant sur lui de nouveau, suivie de leur oubli. C’est réciproque, maugrée-t-il entre ses dents serrées et tour à tour, ouvertes en quête de souffle. Et il avait signé, pas la vente non, en route pour son enfer ! Bleu, comme le sang compressé de son artère fémorale, hurlent à ses oreilles leurs voix révulsées, lâchées, noires et rouges aux fronts et même celles de tous les enfants : tes habituels bâtons dans les roues… Un coup de vent plus violent que les autres le fait lever les yeux, se redresser, annonce de tempête encore ? Il est fort. Sans danger, ses cheveux blancs ficelles, ses yeux brouillés comme celui d’un vieux chat. Et maintenant que fait-il ? Chancelant, il se reprend. Ses chaussures de sécurité qui voudraient le tirer en arrière à n’en pas douter. Sa détermination toute entière rassemblée, il monte. Déjà, arriver jusqu’à la première maison. Quand même, celui-là ! Il aurait dû exiger qu’il l’enterre, sa citerne. Rien que pour l’environnement, pour faire plaisir à notre père aussi. Et les autres qui lui hurlent dessus. La maison, telle qu’il s’attend à la retrouver, envahie par les mauvaises herbes. Ah, il en avait bavé pour entretenir ses cinq mille hectares de bois pentus, pendant que les autres ne faisaient rien ! Mais seul, graniteux comme un vieux paysan, pourquoi ici. Que se promet-il ? Avancer. Elle était vautrée dans le canapé, saoule, incapable de bouger et entre deux hoquets de rire et de larmes, je ne te reverrai jamais, tu entends ? Il hausse les épaules en appuyant sur un genoux qui fait mal. Au moins une chose, ce chant d’oiseaux, en arrivant à la hauteur de la maison du maire, non, de l’ancien maire, se dit-il en tournant la tête vers les volets bleus pâles, que tous trouvaient si charmants. Vous avez-vu son jardin comme il est bien soigné ? Il n’y a plus le moindre accroc, c’est du passé. Dans sa tête, tout est cloisonné. Une pièce par famille et une qui les recouvre toute, la sienne. A ces mots il éclate de rire. Ah ! Il les a bien eus ces imbéciles ! Ils s’imaginaient quoi ? Qu’il allait se laisser faire après tout ce dur boulot, méticuleux, précis, parfait ? Humant encore l’odeur des murs épais dont il s’enivrait seul au fond de sa cave, son antre, salle des machines où ils n’avaient pas accès. Bonjour Monsieur le Maire, comment ça va depuis tout ce temps ? Mais non, personne. Il n’y a personne. Où sont-ils tous ? Il est trop bas encore. Ils voulaient couper des arbres, n’est-ce pas ? Sous leur abord gentil. Vous pouvez me le dire maintenant ! L’aile du souvenir encore une fois, busard planant au dessus de sa tête ; elle m’a dit, dans un sourire hurleur troué d’un cri poisseux, la terre, oui, ils l’aiment la terre, et d’être cachés et ils adorent les arbres, mais ceux en trop, lui, il les coupe et hop, avec son fils, hein toi le fêlé, pour y voir clair ! C’est ça qu’ils veulent, s’aérer tu comprends ? Et c’est vrai qu’elle a disparu. On l’a jamais revue, ni elle, ni ses enfants. Et moi je suis resté, bien fait ! Jusqu’à ce jour maudit et pas la peine d’me traiter de fou !

Que fait-il ? Vous le voyez ? Il avance. Il monte la côte. Comme si elle ne devait jamais finir. Et lui de savourer son retour. Elle est à lui.

proposition n° 2

On dirait qu’elle attend. Enserrée d’herbes folles. Ou émergeant surpuissante d’une ancienne clairière, ou plutôt terrain, parcelle disparue, noyée de verts et bruns où l’on ne distingue plus l’allée centrale menant à la porte d’entrée, la terrasse côté gauche, ni d’avantage ce qui était qualifié par son créateur de chemin des moines, vestibule ouvert à l’arrière, propre à la déambulation, mais pour en revenir à la façade avant, prise de trois quart par l’œil qui a déjà assez à faire pour l’englober toute. Dans sa noirceur actuelle et son toit hérissé de pignons qu’on voudrait survoler, suivant les mouvements lents d’un drone surplombant les épaisses rondeurs de la canopée et découvrant l’enchevêtrement de tuiles plates et de cubes asymétriques posés de part et d’autre des deux pentes du toit. Souffler. La tourelle centrale délimitant l’entrée, un pas en avant de gagné sur les côtés , dont l’œil dépassé croit voir les extrémités se rapprocher pour former une ligne incurvée qu’on doit avoir rêvée . Majestueuse, silencieuse, abandonnée, comme promise à une lente destruction, cœur de forêt brisé, ayant vécu.

L’œil se pique de la comprendre mieux encore, ému, vouloir l’ouvrir, l’arpenter de nouveau, la reconnaître. Elle, hautaine ou suppliante, gardant son mystère périmé, cerné d’herbes et de ronces, de branches cassées répandues, on l’a fuit. La laissant savourer une victoire fatale sur de petits humains vaincus par sa force surhumaine. Dépassés, débordés, sanctuarisés. Pourtant la porte qui s’ouvre de nouveau sur son silence intérieur, doux, protecteur. Silence qui invite à venir se blottir comme la couvée d’une louve. Du temps de sa splendeur lorsqu’elle criait bienvenue au marcheur ou voisin et non passe ton chemin. Les arbres qui l’entourent se taisent, son histoire se déchiffre dans sa masse élégante, abandonnée, fourbue, foutue.

Immense, cinglée, blockhaus, château, antre, vision de rêve transpercée d’un homme -dieu à genoux, poutres énigmatiques, charpente colossale, espace vide où ne faire que rêver en balayant lentement, très lentement, avec le soin fervent de nos larmes apaisées, les crottes d’oiseaux et de rongeurs.

proposition n° 3

Derrière en tournant la tête à fond vers la droite, pour en finir avec les habitations, la maison étalée de tout son long, le dernier nid des dix numéros enroulés autour du chemin en escargot. Un peu loin … personne en vue. Mais leur tas de bois devenu immense, rangé aux petits oignons, pour l’heure balayé par le vent, de marbre lorsque l’eau déferle, préservé, tant elle s’écoule vite jusqu’en bas. Tandis qu’en face, le terrain leur appartenant, déborde d’arbres de la forêt, empiétant sur le chemin commun, pire qu’avant. Mais que fait la copro ? Inexistante ! Nos arbres. De chênes, de boulots, tu dors Papa ? Qu’elle avait gravé sur le papier chinois. Sont-ils morts, les maîtres des chats, les deux vieux du fond ? Sûrement relayés par des suivants, au vu de la hauteur du tas de bois tout prêt à l’emploi. Et toujours les sifflements des oiseaux, chez eux ici. Leur ville. Nettoyeurs d’idées noires et collées. La mousse a envahi la colline. C’est bon signe. Jamais le soleil ne passera, de moins en moins il passe ! On n’est pas à la plage ici ! Royaume de la sauvagerie préservée des hauts boisés. Devant, une exubérante façade de bois serrés à traverser, pour faire le tour habituel. Par force, le regard qui se porte, longuement, sur leurs longs corps gris clair, brun foncé, lisses, rugueux, on dirait qu’ils pourraient se mettre en marche. Marchez ! On ne sait pas à quel point ils existent, corps et âmes, tous. Par exemple, s’approcher et en prendre un dans les bras pour se régénérer. Une carapace où poser la joue pour une caresse hors norme. Y’en a pas mal d’abimés, il aurait fallu … Leurs vibrations nourries du sol se propagent et infiltrent tout ce qui passe. Et savoir que nul n’aurait pu entrer ici et se sentir chez lui sans être amoureux d’eux. Il paraît qu’en s’occupant d’eux … trop compter sur eux … pour eux … comme de la transmission d’une part de leur langage. Alors on peut les voir, les regarder, leur parler et les toucher, tout ce qui ne se fait jamais. Leur croûte, leur carapace, leur peau, leurs âmes.

Et sur la gauche, le chemin qui descend, jusqu’à la dernière bifurcation, la première vue d’ici, signalée par le gros chêne que leurs voitures contournent. Et plus encore à gauche, le voisin tout grillagé, chien méchant ; possible ? Certain. Celui qui a empiété sur la borne, invisible d’ici, faut le savoir et c’est tout.

proposition n° 4

Qu’est qu’on fout seul ici, dans cette vie, dans cette forêt, dans cet arbre ?

Quand c’est arrivé, le coup dur, tu te rappelles ? Il s’est agit de prendre du recul. Quoi, toi, du recul ? Tu sais l’faire ? Laisse moi rire ! Ben oui, c’est arrivé, fallait bien, j’avais plus rien à y faire et vu l’histoire ! Je l’ai bouclée de fond en comble et j’ai filé. En effet il a filé, comme s’il marchait à reculons ou plutôt roulait. Et la pente, à reculons aussi ? Sur la neige ? C’est ça, sur la neige. Trop vite, sur la neige et sur les nerfs, ça aide. Et après ? Après, la petite route dans le bas. Quel sens ? Gauche tiens, pas pour une ballade en campagne, fuir, ficher le camp ! C’est vrai, on le voit qui traverse le bled, les champs froids, déserts, et arrivé dans la rue du centre, encombrement à cause de l’hiver. Les mains noires, crispées, reculant toujours. Oui. De la maison, impossible la lâcher, juste reculer comme ça, en faisant semblant d’avancer. Puis, le plein à la station du centre commercial. T’as croisé quelqu’un ? Oui, fait semblant de pas le voir, le mécanicien, tant pis. Et de nouveau la rue commerçante, laissée derrière, et lui aussi encore plus loin derrière tout en avançant, divisé, multiplié, comme à reculons, tout ce temps, toutes ces années. Ensuite, longer la rivière, passer devant ce qu’il reste de l’usine fermée, mais toujours, l’image en surplomb de la colline, rondeurs vertes touffues juchées par dessus, et un peu plus proche d’où il se trouve en ce moment, caméra zoom arrière, les champs de blé ensoleillés l’été, le clocher de l’église, le petit cimetière, minuscule, perdu, penché, et tout rapetissé le long du chemin étiré, le village en forme de cubes, mixés, rougeâtres, blondinets, et bleuté là où ça coule, l’Andelle ; non, plutôt verte foncée, la ligne qui serpente. Ainsi, pendant que tous ses autres lui planent, son enveloppe arrivée au niveau du nouveau carrefour, tout bétonné (pour quoi faire ?) et foncer alors que les autres restés suspendus, au dessus de son paysage normand, vert, blond, sa rivière encaissée, ses collines boisées, sa maison, leur maison. Et après ? Après les traversées de villages, les uns après les autres en tachant de récupérer tous ses joyeux retardataires, ce qu’ils appellent se reprendre, espérant quoi ? Rien, résolument ; juste ce tournis particulier, ni bien ni mal, de la tête en arrière et du corps en avant. Jusqu’où ? Alors non, il ne le dira pas, pas si vite. La nationale, celle avec les platanes, avec l’image grossi de l’arbre et celle toute éloignée de la maison, toute floue, disparue.

proposition n° 5

Hors les murs et dans la ville-arbre, on aurait tout aussi bien pu s’attacher à l’imperceptible de l’intérieur des lieux, le domaine est vaste, les parcelles sont diverses. Hors les murs l’œil s’arrête au fond du terrain pentu délimité par deux fils de fer barbelés tendu par le paysan d’à côté. Celui dont on traverse les terres pour se rendre en file indienne de sioux courant penchés en zigzag, jusque dans l’intérieur du cimetière où on les a enterrés tous les deux, alors qu’on ne savait même pas qu’ils étaient mortels. Le paysan, lui, celui qui fait paître ses vaches, laboure sa terre, rameute son tas de fumier juste en bas de la côte qui mène au bois, chez nous, on l’a jamais rencontré. Donc on franchit les fils en rampant dessous c’est facile, et au retours de notre escapade on se plante devant l’arbre. C’est lui le gardien, ami, copain immobile et taiseux. Notre pote l’arbre du bout. C’est là que l’œil s’interroge, s’absorbe, se pose, se délite, se fond. Ouille, ça doit faire mal les fils de fer barbelés dans la jambe juste en bas du gros genou. Pourquoi il a fait ça le paysan ? s’élève une voix fluette. Mais rien du tout, il a pas fait ça, c’est l’arbre qui est venu après, lance une autre plus ferme. Après quoi ? il est énorme cet arbre dit un troisième. Alors c’est que c’est pas ce paysan, c’est celui d’avant, et encore avant et encore avant. Du temps où il y avait plus d’habitants ici que maintenant, beaucoup plus. Et notre forêt cachée elle va être vidée aussi ? dit la voix fluette en posant une main rassurante et protectrice sur le genou du gros arbre, là, juste au dessus du fil de fer qui le traverse, de toute la hauteur de ses tendres années. Personne ne bouge et ne se lasse de contempler ce mariage, cette greffe, de l’homme et de la nature. Plus bas, la jambe de l’arbre est gonflée douloureusement, ajoute le quatrième. La cuisse, elle, rude et verdoyante s’élance, mais on n’arrive pas jusqu’à sa hauteur pour y mettre les mains et on n’ose pas grimper, par respect, et parce que le gros plan de ce genou là que nous seuls avons repéré est un point fixe prégnant et grave.

proposition n° 6

Il avait fallu baptiser la colline. Nul n’entre ici s’il n’est le protégé des bois. Trouvez-moi quelque chose de simple, a dit notre père qui commençait à voir le bout de son dossier de viabilisation, un énorme parallélépipède à faire se dresser les cheveux sur la tête comme les arbres sur la colline, vu la complexité de son entreprise. Ce sont des bois et ils sont hauts. Plus tard, les parcelles se dressaient en suivant le plan en escargot qu’il avait imaginé, à force d’arpenter le domaine des épaisses disait-il, canopée de verdure alimentée en pluies abondantes dans cette région de Haute Normandie. On lui suggérait : ne mets pas des numéros aux parcelles, un peu de respect pour les résidents ! Regarde les oiseaux qui habitent ici, corbeaux freux, étourneaux, geais, bouvreuils, fauvettes, mésanges ? Et le père Raymond, venu présenter ses salutations à l’étrange lotisseur, et qui s’y connaissait en oiseaux, ajoutait à la liste un sitelle torchepot qui nous laissait sans voix. Le maire aussi était venu, bien avant le curé. Mais lui, constituait une pièce du redoutable puzzle. Ce qui ne l’empêchait pas de se mêler à la conversation en nous mentionnant cet autre sublime inconnu qu’était le pic épeiche. Tout le reste des conversations trop sérieuses est tombé dans le domaine de l’oubli. Il n’empêche. Le vieux Perrol né en 1216 et converti dès 1249 en Perruel, qu’on transformait en père Huel ou en paix ruelle faisait l’affaire, et le toit de chaume de la maison témoin de charme commençait à faire parler de lui dans les chaumières. Vivre dans les bois. Dans un hameau minuscule et caché à proximité d’un village de 450 habitants traversé par l’Andelle, où les pécheurs de truites ne se privaient pas, tout en remettant consciencieusement les jeunettes à l’eau. Personne n’en revenait. Depuis la minuscule départementale 114, quittant Perruel et la rue de l’Andelle, un illuminé proposait des terrains dans les bois, rendus constructibles par l’opération de son opiniâtre sagacité. Et derrière le profil busqué du vieux chef indien, tous les évadés heureux du pays d’en bas, un à un pour satisfaire leur quête de sauvagerie, leur désir de calme, de paix, d’ombre et d’écorces. Parallèle à la route de Mesnil, le chemin d’accès escaladant la colline trouva peu à peu ses grimpeurs. Pas pour une vie communautaire, assurément non. À la normande, comme chez Flaubert dont l’héroïne avait vécu tout près, sans se dire plus que bonjour bonsoir et ne jamais s’inviter tout en ne refusant aucun service demandé. On est replié sur le chemin de l’escargot mais on est civilisé à nos heures, tout de même ; et à leurs débuts, tous respectèrent la demande de leur père fondateur, faire place nette aux chemins enroulés et déroulés pour s’y balader. Ceux qui voulaient boire un coup avaient le bar de la ville d’à côté rue de la Valette, ou celui de chez Colette dans le centre, rue du Général de Gaulle. Pour les courses, il y avait bien sûr l’Intermarché, plutôt piqué des hannetons dans cette vallée assez paumée mais ils s’en fichaient, ils en faisaient partie, même s’ils représentaient plus ou moins les notables du secteur. Essentiellement, ils étaient les habitants des Hauts Boisés et c’est cela qui les distinguait silencieusement des autres perrueliens. Quand le patriarche fondateur a cassé sa pipe, quasi centenaire, il fut enterré avec les honneurs dans la petite église Sainte Geneviève qui faisait la fierté du patelin dans sa beauté simple et élancée de grès de brique et de silex. C’est qu’il était colonel de réserve, avait mérité le respect de tous, et vécu l’âme artiste.

proposition n° 7

Tu voudrais de nouveau être là-bas et ne pas trouver le chemin. Que cela prenne du temps, devienne obscur et confus, que tu te sentes vide et préfères renoncer. Non pas retourner en arrière pour savoir ce qui s’est réellement passé, ni supputer ce qui allait arriver et peut-être voir la fiction dicter sa loi au réel, ou même inversement, le réel déterminer la fiction comme on a tendance à le croire, mais qu’il n’y ait plus que ce chemin perdu, comme si jamais rien n’avait pu arriver de tel : cette maison brûlée ou vendue ou conservée en l’état par un seul, laissé pour compte, sanctuarisé, emmuré, ayant sauvagement ou insensiblement privé les autres de tous moyens d’actions, sûr de son droit, aveugle aux différentes batailles menées en dehors de lui et ignorant leurs récits ; celui-là poursuivant obstinément un chemin gardé depuis le commencement secret, enterré, parcouru d’une succession de rhizomes noués, entrelacés, verrouillés, alors que toi-même, immobilisée au loin et visualisant la croisée de ces chemins, te serais portée à ce carrefour infranchissable, de sorte de ne plus savoir ni t’en retourner ni t’engager dans tel ou tel sans hésitation, malgré la connaissance que tu avais des lieux, mais simplement te tenir là, dans ce no man’s land dépourvu de tout mode d’emploi, comme celui auquel se heurterait un candidat à l’émigration, no man’s land où ne se dessine plus le trait, où ne s’ouvre plus le flot ni la pente naturelle où se laisser glisser dans une soumission intraitable à ce que veut la vie, où ne roule plus la vague réglée de toutes pièces sur la présence de ces autres posés autour de toi comme sur un échiquier ; no man’s land perdu dans la brume hivernale où l’on n’aperçoit même plus la côte, cette fameuse côte à escalader avec la détermination de vouloir emporter l’étape, celle que dessine la fiction, pour accéder au territoire où devrait s’ouvrir le vide au dessus duquel se lancer, dans le dernier mouvement de libération créatrice possible ; non, rien ; plus rien que cette immobilité sourde, arrêt vibrant du temps d’où émerge lentement la vision de près, de l’homme ayant procédé à un enroulage méthodique de fils de téléphone et de rallonges électriques posés mollement sur les bureaux, s’en étant emparé durant sa déambulation nocturne et les ayant enroulés autour de son cou comme autant d’attributs décoratifs d’une civilisation indigène en voie de disparition, et ainsi prémuni, s’étant avancé pour entrer en contact par des voies magiques avec l’ambassadrice, dépêchée à sa rencontre à des fins d’exploration ou collectage d’un monde qu’on ne reverrait jamais, tel un occident devenant peu à peu obsolète dans l’esprit et les forces du monde, l’ambassadrice, toi-même, voulant seulement prendre soin, alors que lui parvenait à l’oreille l’axiome prononcé par la voix tragiquement posée du vieil homme se tenant devant elle : « on n’est jamais chez soi nulle part » ; ce même vieil homme dépassé par toute cette histoire, cet homme, ce pater familias et entrepreneur, ayant sombré dans sa folie.

proposition n° 8

On est en bande pour une fois, il pleut, on va aux champignons, c’est la saison. En cours de route, les plus jeunes se lassent et filent. On se retrouve à quatre, le nez par terre, à fureter sous les feuilles, à l’aide d’un bâton, se pencher, s’exclamer, s’interroger, s’accroupir, ou dédaigner le mauvais, l’empoisonneur. L’eau coule, sur la figure entre les yeux, dans le cou si on lâche la capuche. Pas forte mais terriblement insistante. Ici on s’en moque. C’est la normal. Le pays où la pluie tombe sur les vaches et les pommiers, autrefois les poiriers. Cette pluie habituelle ne devrait pas pouvoir faire revenir Verlaine, mais si, dans le secret de son cœur où on tient son chant mélodieux au chaud, prêt à être modulé, lentement, pour soi seul, dans la forêt où nous marchons. On s’échange des remarques, des blagues, il pleure dans mon cœur, on rit, la terre détrempée dans laquelle collent et se décollent nos bottes, comme il pleut sur la ville, on s’interpelle. Les cèpes, les bolets, quel vin ? On demandera à Michel et il nous fera un délice à sa façon, contredit par le Colonel. Une belle dispute sur la recette en perspective, quelle est cette langueur, et assez rapidement nos paniers sont pleins, qui pénètre nos cœurs. On rentre, les petits nous ont rejoint. Ils nous parlent des arbres, des animaux, de leurs courses d’indiens. Eux non plus ne se plaignent pas du temps, ô bruit doux de la pluie. Ils l’apprécient sans façon, pour claquer leurs pieds dans les flaques, et venir s’éclabousser l’un après l’autre, par terre et sur les toits. Vite, défaire les petites bottes, les passer sous l’eau, préparer une marinade, les envoyer repasser leurs leçons, leur donner des explications, tu restes toi cette nuit ? pour un cœur qui s’ennuie, non, je travaille demain et je passe ce soir chercher les enfants chez leur père, ô le bruit de la pluie. Le Colonel s’approche, un verre de blanc à la main, goûtez-moi ça, en faisant claquer sa langue sur son palais, délicatement. Michel active un feu, avant de se mettre au fourneau. Le chat miaule affamé, il pleure sans raison et notre mère appelle. Vite, éplucher les légumes, lui faire un plat à part, dans ce cœur qui s’écœure. Je l’aide à se lever, je dis aux garçons, baissez d’un ton, le feu crépite dru dans la cheminée, viens maman, assieds-toi, réchauffe-toi. Ce n’est pas le moment de te laisser abattre, on est tous là, tu as fait un rêve, quoi, nulle trahison ? pas réel, raconte, ce deuil est sans raison, et, dit notre mère, dans sa belle langue de toujours, j’ai rêvé que mon cœur était en carton et qu’on me le découpait aux ciseaux. C’est bien la pire peine, on se tait, silence, il n’est pas sans raison, chacun s’empresse, fait ce qu’il a à faire, bruit de vaisselle, mettez la table les enfants, c’est bien la pire peine, non, pas ici les fourchettes et attention en tirant ce tiroir. Dehors, la pluie s’est arrêtée, dommage, de ne savoir pourquoi, encore qu’entre ces murs, beaux et costauds, de la grande maison, on ne l’entend plus guère, pour ne pas dire du tout, on la regarde juste, en se demandant comment, sans amour et sans haine, de tous ces petits riens, qui font la vie ensemble, pour un moment spécial, isolé, retenu, Verlaine, mon cœur a tant de peine.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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