Jean Perguet | Arrêt avant lecture

« construire une ville avec des mots », les contributions

Pendant 42 ans ingénierie informatique, jouer avec les mots était l’alternative au labeur des bytes. Lecteur impénitent, auteur de chroniques dont le Journal d’un lecteur sur la revue littéraire « incertainregard.com », je suis en cours d’écriture d’un roman. Site : éditions Deparrain.
proposition n° 1

« Je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps ». Arrêt avant lecture. Incipit qui le fige. Son visage soudain rêveur, sa main levée qui tient le livre, ses yeux qui fixent le plafond. Le reste est bloqué dans le fauteuil, toujours inerte, pieds calés, buste ceinturé.

« C’est mon tour ! Déjà quarante ans. » Sa mère couchée depuis déjà trois mois dans la chambre de sa fille qu’il avait déménagé dans une plus petite pièce dans les combles. « C’est pour ta Mamie qui est très malade. » Tapisserie fleurie, fleurs minuscules -– il ne se souvient plus du nom, de la styliste aux petites fleurs ; toutes les filles avaient les mêmes décors printaniers. Printanier ! Printanier pour l’hiver de cette vieille dame qu’il avait tant entourée. Sous morphine, elle restait calme avec ce sourire doux qui le rassurait, ces cheveux blancs soyeux qu’il lui peignait chaque matin avec soin, longuement. « Nous ne parlions plus qu’avec les yeux. ». Elle restait calme, calme, sereine tant que passaient en boucle les Chants Juifs pour violoncelle et piano. Si apaisants, si mystérieux, si transcendants. Il grimpait rapidement l’escalier, entrait dans la chambre quand le disque était fini – déjà elle s’agitait -– replay, et le visage se détendait. Il regarde les murs tristes et passés, le mobilier technique, les blouses bleu gris des aides-soignantes. La solitude. L’oubli « J’y reviendrai bien à mon tour ! »

proposition n° 2

Siège rangé au bord du lit, deux mains se serrent, deux regards s’ignorent ; l’un mobile fait machinalement le tour de la pièce, se noie dans les mille fleurs mauves, vite perdu, revenant vers celle, légèrement tachée, toc d’un compte mouton qui jamais ne s’endort ; l’autre regard est fixe, insensible aux appogiatures du violoncelle et du piano qui s’entête, tendu vers le tableau qui lui fait face, happé par la silhouette nue, dynamique, jeune et masculine, entraînante, si vivante, éphèbe serti dans le blanc opalin d’un coquillage protecteur, radeau perdu dans une mer d’algues, noyé dans cette lithographie bleu marine de Jean Lurçat, possible mer de larme où l’un plonge quand l’autre s’en échappe.

proposition n° 3

Courant d’air. Il est très sensible à tous les éléments extérieurs, fenêtres ouvertes sur l’ombre du parc ou le soleil de la cour, portes que l’on claque, matelas qui grincent sous le poids des pensionnaires — il distingue, aux imperceptibles variations de volume et de durée, leur morphologie obèse ou anorexique — sonnettes qu’il sait attribuer à chaque chambre comme un berger reconnaît les sonnailles de ses brebis.

Déjà, dans la chambre mauve, il n’osait bouger, il tentait d’échapper au rythme régulier de la respiration de sa mère, aux déglutitions mal contrôlées qui le bouleversaient, il fuyait son regard fixé sur la silhouette nue du tableau de Lurçat. Repousser ce mélange d’inquiétude, de tristesse et d’espoir qui enfermait celui qui ne sait plus si elle perçoit encore la compagnie qu’il lui offre. Il fermait les yeux. Dans son dos, la porte de la chambre. Quels jouets traînaient sur le palier ? Est-ce que la porte de la chambre des garçons était ouverte ? « Oui, je perçois la chaleur ensoleillée. » Est-ce que leur fenêtre était fermée ? « Non, des pépiements. Mésange ou rouge-gorge. Il faut que j’apprenne à les reconnaître. D’où viennent-ils ? Du pommier qui croule sous les fruits ? Du cerisier que les pucerons dévorent — d’ailleurs ont-ils encore assez de feuilles pour s’y réfugier ? — et que les merles ont dépouillé de leurs cerises ? » Derrière, il épiait le sentier qui longeait la venelle séparant deux îlots de pavillons crépis, deux nuances, différenciés par quelques touches de brique ou de meulière. Cliquettement d’un dérailleur, chaîne qui frotte. « C’est le vélo de Julien ! » Il tendait encore plus l’oreille. Coup de frein. Dérapage. « Ah, c’est ce fou de Léo ! »

Sensations, intuitions de la vie. Vie libre des enfants. Vie, prisonnière d’un lit, de sa mère. Et la sienne de vie, définitivement prisonnière d’un fauteuil ; mais si libre de se fondre dans le roman qu’il reprend.

proposition n° 4

Revenir dans un lieu comme on l’avait quitté. Rembobinons le film de la vie. Swuuuuuummmm, swuuuuummm, comme si c’était encore au temps de la pellicule. Trop accéléré. Refaisons plus lentement. Le pommier, le cerisier, la venelle entre deux rangées de pavillons crépis, toits de tuiles vieillies, style île de France, quelques détails décoratifs, bois, briques ou pierre, cinq, six, pas plus, et quelques variantes, une lucarne, une pièce en plus légèrement décalée. Une impression de petit village en bordure de ville, en lisière de forêt. Construction années quatre-vingt-dix. Bien après les meulières ; après les bétons, perrons, cubes et toits pointus ; avant les maisons d’architecte et les ossatures bois. Quelques rues sinueuses en impasse, des arbres préservés, des pelouses en façade sans clôture, rêve anglais, anglais plus qu’américain par la promiscuité relative des lots, réalité française par la taille négligée des pelouses et la couleur jaunâtre du manque d’arrosage. Sur l’arrière des maisons, un jardinet clôturé, des haies qui poussent — chacun chez-soi qui résiste encore et encore par manque d’injonction réglementaire — et, entre l’alignement des jardins, les venelles où courent les petits, cyclopèdent les enfants, s’agglutinent les grands si adultes limitrophes tolérants. La venelle qu’on remontait en famille, nous marchant, Maman et Lilou trottinant, Julien et Paul courant pour rejoindre plus vite le bois, les sentiers, les reliefs asséchés des anciennes carrières et les derniers étangs. Puis la trottinette et les vélos. La venelle qu’il avait fallu défendre chaque année contre ceux qui voulaient la condamner, repousser les clôtures : trop de cris, trop de jeunes, trop de flirts à l’abri des haies. C’était avant. Juste avant pour Maman. Il y a déjà longtemps pour moi. La venelle de la liberté. Reprenons : « Je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps… »

proposition n° 5

Parfois elle soulevait sa tête ; le regard devenait plus percent ; aux faibles mouvements de ses pupilles il devinait qu’elle parcourait le tableau. Il se concentrait, essayait d’en mémoriser le mouvement. Plutôt en bas à gauche, longue fixation. Montée verticale vers le haut, léger retour, bifurcation sur la droite, arrêt, presque dix secondes, chute vers le bas puis, après quelques lacets vers la droite, ses yeux faisaient une pause avant de revenir brusquement au point de départ. Des mouvements presque imperceptibles qu’il devait être le seul à remarquer. Il lui fallu plusieurs jours, toujours surpris de la voir soulever sa tête, pour comprendre que c’était toujours la même routine. Une sorte de promenade. Ce ne pouvait être que dans le tableau de Lurçat. Il le regarda alors à son tour, essayant de reproduire l’itinéraire.

Elle part de l’homme c’est sûr. Cette silhouette fine, bleu marine, épaules larges, fesses nerveuses. Qui voit-elle ? Elle, jeune ? Nous ? Mon père parti ? Un amant ? C’est cela qu’elle fixe sur lequel elle revient sans cesse. C’est lui qui lui donne ce regain d’énergie. Le coquillage ? Est-ce une refuge ou une prison ? Ce serait une prison. Mais il a cette feuille d’algue, nervurée, comme une porte sur l’extérieur, sur la mer, même tonalité de bleu, délayé de blanc, clarté d’un ailleurs, invitation à s’évader. C’est cela, elle suit la tresse de l’algue, la remonte, découvre les deux feuilles sombres, la densité du bleu qui devient abyssal. Elle hésite puis fait demi-tour. Elle prend l’autre ramification, accélère devant ce poisson-feuille inquiétant, carnivore, descend et part à l’opposé du tableau vers la droite. Elle y trouve cette autre silhouette aux bras agités qui ressemble étrangement aux démons et diables, à ceux des purgatoires des tympans sculptés. Il semble écarter des feuilles envahissantes, ou celle, la dernière, en forme d’œil inquisiteur. Le bleu est sombre à nouveau. Outremer. Elle fatigue. Pas de retour . Elle saute directement dans la coquille y retrouve le rassurant éphèbe.

Il bouge, se place entre le tableau et elle. Elle ne semble pas le voir. Le regard de sa mère se fige. Sa tête retombe. Aveugle et sourde à la présence de son fils qui la veille. Seulement consciente de ce tableau et de ces chants en boucle. Même ambiance mystique, amniotique. Ville subaquatique diffuse dans les bleus de Lurçat, dans les plaintes ou les joies du violoncelle de Sonia.

proposition n° 7

Une ville dans les abysses. Étrange. Pourquoi avait-elle acheté ce tableau de Lurçat ? Une pulsion sûrement. Celles que nous procurent les œuvres d’art, subites, irrationnelles, irréfléchies… sans quoi ce ne serait plus de l’art. L’indifférence en fait partie ; l’art qui touche les autres. Sa mère était si terrienne, campagnarde, montagnarde, naturaliste souvent, archéologue toujours, inspectant ruines, bâtiments, villes et villages, cherchant leurs histoires, rencontrant les gens, photographiant, notant tout dans ces carnets de route de sa belle prose précise, ambitieuse. Concrète. Tellurique.

Sauf ce tableau irrationnel.

Il y a quelques mois, quand elle sortait encore, ce n’était par les étangs qui l’attiraient, ni les bords de Seine. Loin de l’eau, elle restait proche de la maison, entre cité et forêt. Elle auscultait la lisière à petits pas, fouillant l’herbe, les feuilles, les arbustes, le pied des arbres de sa canne. À l’autre main un panier. C’était souvent de simples fleurs, de belles feuilles, des glands qu’elle partageait avec ses petits-enfants confectionnant leur herbier ; parfois c’était des fruits, prunes sauvages, mures, ou des champignons, morilles au printemps, coulemelles et chanterelles en été, bolets en automne, cuisinant un dessert ou une omelette. Tout l’été, elle rapportait des fraises des bois. Parfois une poignée, souvent un bol. On ne l’accompagnait jamais. C’était son temps libre, sa liberté, son escapade. Le trésor quotidien que les citadins pressés, valides, ignoraient.
Quand elle a perdu le sens de l’orientation, consciente de ses vertiges, elle n’est plus sortie.

Il a voulu prendre le relais, invitant les enfants à le suivre. Rapporter des fraises des bois à Mamie. Sûr, c’était dans les parages. Ils ont tout inspecté : la venelle, le sentier, la lisière près de la gare, les fourrés près de la rue jusqu’aux sous-bois dans les clairières. Jamais ils n’ont trouvé une fraise. Celles de Mamie, comme un miracle, sont devenues une légende. Un parfum qui reste en bouche.

proposition n° 8

Quand on est reclus à l’étage, qu’il faut connaître la combinaison du digicode pour sortir — ils la donnent en chuchotant aux accompagnants pour qu’on ne l’entende pas et leur demandent de veiller à ce que l’on ne s’échappe pas. D’ailleurs le pourrait-il avec son fauteuil et le manque de complicité d’un ascenseur en panne depuis des jours — il n’y a pas beaucoup de chance de s’évader. Pour lui, la seule, c’est d’ouvrir la fenêtre. Pourvu qu’il y ait de l’air, du vent, de la pluie, de l’orage. Tout ce qui peut couvrir le presque silence, celui des murmures, du pas feutré des infirmières, des gémissements assourdis par l’habitude. La pluie. Rosée, crachin, bruine, averse, orage. Il en décline les noms. Il cherche comment en décrire le bruit : feulement de la bruine, crépitement de l’averse, roulement de l’orage. La pluie, pour lui, c’est la joie. C’est la nature qui pénètre à l’étage. Il en profite, respire, hume la fraîcheur, l’odeur de mouillé, mélange de parking et de pelouse.

Aux fraises, elle y allait tous les jours. Même sous la pluie. Elle lui empruntait son parapluie de berger. Celui qu’il avait acheté à Pau. Manche en néflier, baleine en rotin, coton serré bleu — le même bleu que celui du tableau, coïncidence ? ¬ — capable de résister au pire des vents et, puisqu’il n’y avait pas de métal, n’attirant pas la foudre. Il la voyait braver les éléments. Ultime résistance qu’elle semblait rechercher, comme si renoncer à sa sortie quotidienne, c’était capituler devant la maladie. Tant qu’elle pourrait. Et lui, il était fier. Ces jours-là, la récolte était bien maigre. Mais cela n’avait pas d’importance. L’important, c’était de sortir. Quand il pouvait, il l’accompagnait. Le parapluie était suffisant pour deux et difficile à tenir. Il passait juste dans la venelle. Elle prenait son bras. Bruit de la pluie. Pas besoin de parler. Écouter, penser « la pluie fait des claquettes ».

Il s’avance vers la fenêtre. Un petit coup de manette. Bien ranger le fauteuil contre la fenêtre. Courant d’air. Giclée froide et légère. Crépitement soudain contre la vitre voisine. Un délice. « Monsieur, pardon ! ». L’aide-soignante referme déjà la fenêtre. Il n’a pas autant de chance.

proposition n° 10

« Je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps… ». Mais déjà son esprit s’échappe. Pas possible de lire plus loin. La fenêtre est fermée. Il fait sombre. Ne pas retourner dans sa chambre, solitude assurée, une odeur légère de moisi, rance, qu’il n’arrive pas à faire disparaître, malgré les serpillières désinfectées, entêtantes de fleurs chimiques, que passent régulièrement les femmes de ménage. Dans ses quelques mètres carrés il a pu conserver une petite bibliothèque. Quelques récits de voyage. Gautier, Hugo, Lacarrière, Bouvier, Olivier, Bon, Tesson. Une manière de s’échapper. Quand on est en fauteuil, cloîtré en EPHAD, faut-il se résoudre ? Comment voyager au-delà de sa fenêtre, même si, de la sienne, on domine, en contrebas, le centre-ville et sa cathédrale — il y a plus moche — et, au lointain, quelques riantes collines. Autrefois, son salon et son bureau avaient l’odeur des livres. Celle qu’il retrouvait quand il allait à la bibliothèque. L’odeur douce du papier, pas celle, acre, de l’encre. Une odeur qui aurait dû être constante mais qu’il trouvait subtilement variée car à chaque rayon il associait un contenu. Ici, les romans du XIXe, la campagne et la ville fantasmée. Ici encore, les récits de voyages, les épices. Là, la poésie, les sonores effluves fluviaux de Darras où les acides fumées industrielles de Vénaille. Ça sent une bibliothèque. Tellement plus qu’une étagère. Où sont ses livres de cuisine ? Il les a gardés bien qu’il n’aille plus en cuisine, ne mange plus que le menu du jour, 1500 kilocalories minimales pour mieux vieillir, pour durer, surveillé. Livres de cuisine, pas de recette. L’Aide-Mémoire Culinaire d’Escoffier. Le dictionnaire de cuisine de Dumas. Ceux qui suggéraient une alliance de mets, un dépaysement, pas une procédure. Il se décide et range, sur la table de chevet, ce livre dont il ne peut dépasser la première phrase. Dumas !

Fraise… Fraise… « Fraise : Fraises des bois, ananas, capron, des quatre-saisons et de Calabre musquée. Fraise de veau… » Non pas celle-là.

Quand elle revenait de sa promenade. Direction la cuisine. Elle sortait avec précaution, posée sur un torchon, sa cueillette de fraises des bois. Elle les triait méticuleusement, pas par taille, elles étaient presque identiques, par nuance de rouge. Les plus roses, celles qui avaient gardé, d’un côté (celui à l’ombre ?) une tache claire, les fermes, du rouge que l’on appelle fort justement le rouge fraise, et pour finir les plus juteuses, charnues, plus sombres, tirant sur le rouge framboise. Si elle pouvait, elle les répartissait en trois tas, panachant chacun d’entre eux, et en gardait une, une seule, pour elle. « Les enfants ! ». Ils accouraient aussitôt, feignant la surprise. « Des fraises ! ».
Pas si vite. Elle leur faisait sentir. Les moins mûres. Quand l’odeur du sous-bois perdure. Craquante sous la dent. Un peu acide. Les rouges, où déjà se dégage le parfum si particulier de la fraise des bois, douce et fruitée, tendre, qui éclate son jus. Enfin les sombres. Déjà un parfum de bonbon, presque une caricature. Fondantes sous la langue. « Écrasez-les sous le palais. Laissez couler le jus. Pas si vite. Profitez-en au moins, bientôt il n’y en aura plus ». Les doigts rouges, parfois une tache sur la chemise. Ils repartaient jouer. Elle s’asseyait, fatiguée de sa cueillette. « J’en ferai des gourmets » lui disait-elle.

proposition n° 11

Depuis quelque temps elle rentrait plus tard. Les fraises se faisaient rares. Mais ce n‘était peut-être plus la saison. Il s’inquiéta. Déjà quelques jours que ses sorties s’éternisaient.

Ridicule. Il se sentit ridicule. Pourquoi ne pas poser, tout simplement, la question ? Ce serait renoncer à la part de mystère. Une rencontre ? Il avait souvent entendu dire que la vieillesse, le sentiment de délitement du corps, le besoin de compassion déclenchent des amours insensés parfois libidineux, souvent platoniques. Sa mère, l’ancienne professeur de lettres, serait plutôt — en est-il si sûr ? — du genre amour courtois, pâmée au pied d’un chêne. Mais cela le taraudait.

Prétexte de la sécurité. Il la suivit. Ado, l’avait-elle suivi autrefois ? Peut-être ; sûrement. Cela ne le disculpa pas vraiment. Peur de se faire voir, de lui laisser percevoir son inquiétude. Il se tint à une bonne distance. Si elle marchait plus lentement qu’autrefois, elle avait encore bon œil et cette intuition, ce cinquième sens qui nous laisse percevoir toute présence inaccoutumée. Pourquoi avait-elle pris la venelle à l’envers, vers la ville à l’opposé des bois ?

Elle sortit des résidences modernes, longea les maisons en meulière, les quelques décors Art Nouveau, les verrues de béton qui avaient rempli les interstices, divisant les terrains sous la pression immobilière, et, arriva enfin à l’école primaire, classique école de la république, un fronton, ÉCOLE, et deux ailes, FILLES – GARÇONS.

Embouteillage. Impatience. Pourquoi faut-il les amener en voiture ? Je ne le faisais jamais doit-elle se dire. Des parents pressés, cartable d’une main et enfant trottinant de l’autre, presque à tomber pour certains. À peine un bonjour à l’institutrice de service, une bise sur le front en se débarrassant de l’enfant et en se délestant de cartable, fuyant déjà vers l’auto qui gène ou la gare. Quelques groupes de mamans, ou des aides maternelles, rarement un papa, parfois des grands-parents qui, les enfants déposés et criant dans la cour, papotent, commentent la dernière absence, la prochaine ouverture de classe, les rythmes scolaires, sujets inépuisables, ou les actualités locales. Elle resta seule, un peu à l’écart. Personne ne semblait la remarquer. La convivialité n’est pas extensive. Les personnes âgées, surtout une femme, n’inquiètent pas. Les conversations continuaient, indifférentes. Et elle aussi. Elle semblait ne pas vouloir se faire remarquer. Juste profiter d’une ambiance, d’un flux de jouvence et de jeunesse. Pourquoi avait-elle choisi cette école ? Pas celle où allaient ses petits-enfants, l’école toute neuve, fonctionnelle, ouverte sur la forêt ? Pourquoi n’avait-elle pas essayé de les accompagner, eux, qui lui étaient si proches, eux qui l’auraient attendue avec, il en était convaincu, tendresse ? Peut-être pour rester dans un lieu traditionnel, l’école classique qui devait lui rappeler celle de ses parents, couple d’instituteur qui dirigeait l’aile des garçons pour l’un et l’aile des filles pour l’autre, parité institutionnelle imposée aux hussards et hussardes de la République. L’entrée, la cour, le préau de l’école. Théâtres de plaisir, d’espoir, de déconvenues, de jeux et de disputes qu’elle avait connu pendant toute son enfance se liant, indélébilement, aux enfants des autres instituteurs. Cette école si particulière, école française, architecture républicaine, construite en même temps que l’usine, ouvriers espagnols, maîtrise et cadres français, construite par Solvay en Espagne. L’école qui était plus qu’un lieu d’enseignement, de rencontre. L’agora de la diaspora.

proposition n° 12

Porte gris anthracite à double battants, lourde, coupe-feu. Digicode et panneau : « Veuillez-bien refermer la porte derrière-vous et vous assurer que les personnes qui vous accompagnent sont autorisées à sortir ».

Digicode changé fréquemment, au moins une fois par semaine, pour s’assurer que les vieux, ces « personnes qui ne sont pas autorisées à sortir » ne s’en emparent et tentent une sortie ; sorties qu’il avait dénoncées, jeune correspondant de guerre en Iran parcourant les tranchées à grandes enjambées ; sorties qui le réveillent encore (mémoire long-terme dit le docteur) ; sorties qui qualifiaient les vagues humaines cisaillant les barbelés, droguées et forcées à sortir pour mourir. Code à peine entendu et aussitôt oublié (mémoire court-terme dit le docteur) ; code nécessaire pour sortir vivre.

Couloir pour petits pas, pour tours de roue à la force des bras, qui finit brusquement sur la porte opposée, lourde, coupe-feu. Digicode, panneau.

Couloir linéaire hérissé de cellules latérales. Portes gris souris, lampes rouges souvent clignotantes, alarme têtue de la 57 qui semble décompter l’effectif débordé, médecin à la 52, infirmières à la 55 et la 59, aides-soignantes à la 53 et la 56. Fauteuils hirsutes de leurs roulettes, accoudoirs métalliques et porte-accessoires. Lits cages improprement médicalisés.

Deux mondes.

Les gens libres, bien portants.Ceux ou celles qui accompagnent forçant et composant leurs sourires. Ceux qui parlent à voix basse. Ceux qui soignent et servent, sérieux, concentrés, pressés, économes, paroles programmées : alors-comment-ça-va-ce-matin, il-faut-se-lever-un peu, on-va-faire-sa-petite-toilette. Ceux qui vont et viennent occupés. Ceux qui ont le code. Ceux qui s’assureront que la personne qui les accompagne, en embuscade, est autorisée à sortir. Ceux, les visiteurs, qu’il sait gênés, perturbés, quand il tente de sortir, fauteuil emballé dans leur pas, non-monsieur-désolé-je-dois-refermer-la-porte, gardes-chiourme malgré eux.

Les vieux et les vieilles, vieilles surtout. Ceux et celles qui errent et rodent, hébétés ou excités. Il les connaît tous. Lui, immuable pyjama bleu d’un lot que son fils a acheté en solde, qui lui parle breton (mémoire long-terme envahissante dit le docteur) ; vous parlez breton ? Oui avec les vaches. Avec les vaches ? Oui mais pas avec les taureaux. Pourquoi les tau réaux ? Suite, marmonnée, bretonnante, sa curiosité déçue. Elle, encore belle, alerte, coquette, tailleur coloré, moderne, petites lunettes rondes d’intellectuelle, plantée devant le bureau des infirmières, litanie : 8 jours que j’attends le bon de sortie Inadmissible Rien à foutre. Pas rapides vers le bureau du médecin. Même rengaine. 8 jours, toujours, compteur bloqué depuis quand ? Retour dans le couloir interpellant chaque personne, bien portant ou vieillard, 8 jours que j’attends le bon de sortie Inadmissible Rien à foutre. Pas de réponse, indifférence ou impuissance, aucune exaspération.

Chacun dans son monde.

Les pressés efficaces qui sont payés pour faire durer ceux qui durent et payent, ou pour qui l’on paye, pour qu’on les fasse durer.

Et, lui, encore toute sa tête, coincé entre deux digicodes, la lecture pour s’évader.

proposition n° 13

Il s’est bien habillé. Style visiteur, nullement négligé. Il sait que l’ascenseur, derrière la porte anthracite, fonctionne enfin ; les visites se sont subitement multipliées car les vieux qui visitent les très vieux, reconnaissables à leur canne ouvragée qui escorte un déambulateur, sont de nouveau nombreux, symptôme du vieillissement de la population où les vieux valides sont devenus les anges tutélaires des vieillards dépendants. Lui résiste de toute sa tête pour compenser ces jambes qui le lâchent. Camouflage. Il a raccourci sa barbe et gagne bien dix ans. Il a mis sa casquette, sa chère Stetson gavroche blanche qui lui donne un air encore plus jeune malgré le fauteuil roulant.

Proche de la sortie, il s’est placé dans l’impersonnelle salle d’attente qui pourrait pourtant être un salon au prix d’un minimum de décoration, de couleurs vives, de bouquets, même factices, de quelques cadres, sans trop augmenter le déficit de l’hôpital.

Ça y est une visiteuse un peu lourde, hésitante, cherche le papier sur lequel elle a noté le code. Quelques tours de roue, un « Je reviens demain, je t’embrasse » adressé à la salle vide fait diversion. Compatissante, elle lui tient la porte, appelle l’ascenseur puis lui ouvre toutes les portes jusqu’au dernier couloir, la boutique, le distributeur de sandwichs et de boisson où les quelques soignants qui ont réquisitionné la seule table, c’est la pause conviviale, ne font aucunement attention à celui qui vire à gauche, accélère, franchit la porte coulissante, dévale le plan incliné, fonce vers la terrasse au soleil où vapoteurs et fumeurs se délassent.

Sans l’indice des blouses blanches et bleues, on différencierait quand même le personnel soignant des visiteurs. Les premiers, pressés, isolés, ayant momentanément abandonné le service avec une once de culpabilité, tirent méticuleusement sur leur cigarette, crachent la fumée comme une cocotte-minute prête à exploser, vérifient qu’il leur reste encore quelques taffes avant de consommer le filtre, regardent fréquemment leurs montres et, après un dernier soupir, disparaissent car le devoir les appelle. Les seconds prennent leur temps, déambulent, grégaires, entre amis qui n’ont pas eu le courage de venir seul afin de ne pas trop se projeter dans la solitude des, ou en famille (il a fallu convaincre les enfants de venir). Ils se dérouillent les jambes (c‘est si pénible de rester assis à côté, ou en face debout, d’un lit quand personne n’a plus rien à se dire, quand seul le regard peut témoigner de l’affection presque toujours sincère, souvent surfaite), prennent le temps de papoter, toute simplement de souffler… entre deux bouffées et, car il est temps de remonter, finissent par jeter négligemment un mégot négligé. Il se souvient de cette expression des serveurs (il pense que c’était à Billancourt, place Jules Guesdes, au bar La Régie) « Le café, négligé ou distingué ? » Au temps des tasses en faïence blanche, négligé rempli à ras le bord, ou distingué, demi-tasse de café court, le préféré des Italiens, qui laissait voir un col, comme celui des cols blancs en costume noir qu’il ne fréquentait guère.

De temps en temps un VSL arrive, se gare à côté des autres. Coopératif, tout ce petit monde se pousse pour laisser manœuvrer un fauteuil. Le chauffeur et un acolyte en uniforme (c’est curieux, ceux-là sont en treillis marron et casquette de livreurs américains ; on dirait UPS ! ; on n’est pas des colis, songe-t-il), en extraient une vieille dame, prostrée, presque inerte, veste de grosse laine, malgré la température estivale, aussi incongru le pantalon gris en pied-de-poule. Ils la soutiennent, chancelante momie qui doit réussir deux pas vers le fauteuil, l’assoient avec précaution, s’énervent au moment de ranger ses jambes sur les repose-pieds ; il faut dire qu’ils avaient presque oublié, l’un poussant le fauteuil avant que l’autre ait agi ; c’est la grimace de la dame qui les a alertés. « Merde ! » Ça leur a échappé. « Pardon ? » a semblé dire la vieille dame car cela s’est étranglé car ils foncent vers la porte qui coulisse déjà.
Lui, au soleil, sur son fauteuil autonome, motorisé, rit jaune. Mélange de voyeurisme, de malice et de compassion. On ne s’imagine jamais aussi vieux que l’on est. Les malades, les décatis, ce sont les autres.

Il passe alors en revue les visiteurs.

Une jeune femme, cheveux en brosse, piercing au nez, t-shirt court sur taille basse qui dévoile son tatouage, tête basse sur le téléphone. Elle ne pianote pas. Il devine le chagrin, son poids, à l’échine courbée. Son observation attire son regard. Œil humide. Besoin de se recharger avant de partir ou de remonter rompre l’isolement d’une grand-mère. Elle se détourne. Semble se perdre dans le no man’s land qui entoure le bâtiment de gériatrie. Il accompagne son regard. Tous les autres immeubles sont en ruine, ou en démolition. Les parkings sont presque déserts. L’hôpital a déménagé vers le sud, dans un beau complexe moderne. Seul survivant, la gériatrie. Mais cela, ça ne le fait pas rire. Morbide prémonition qu’il voudrait ignorer.

Ils n’ont pas de mal à se garer, ceux qui arrivent, quelques paquets, sûrement du rechange, des mots croisés, quelques friandises et, bien qu’ils essayent de faire bonne figure, il les sent préoccupés. Ceux qui repartent ne traînent pas. Ils courent vers le boulot, les courses ou les enfants. Ce qui, quand on sort d’ici, n’est plus corvée.
Ah, celui-là, il le reconnaît ! C’est le fils prodigue, celui de la dame du 57 qui était toujours seule. Celui qui est soudain réapparu, présent maintenant tous les soirs, main obséquieusement caressante depuis que sa mère va très mal et que ses jours sont comptés (il a entendu le médecin le dire et ne peut s’empêcher d’y penser), pas la dame des « 8-jours-que-j’attends-le-billet-de-sortie », non, celle qui est tombée sur la nuque en essayant de se lever, ce choc sourd sur le carrelage statufiant l’étage quelques secondes. Il rigole, ça ne peut pas toujours du mal d’être méchant, « tous ces sourires, ça sent le sapin et l’héritage ! »

proposition n° 14

Paupières closes, le soleil l’éblouit encore, cette merveilleuse impression d’aveuglement, d’un halo qui persistera, il l’espère tard dans la soirée. Des autres, il ne perçoit plus la présence qu’aux voix diluées, aux relents de cigarette, au démarrage d’un moteur, aux cliquetis des touches d’un téléphone portable. Il ou elle doit être toute proche.

Ombre sur la droite. Ombre à gauche puis ombre globale. Menace ? Ne pas ouvrir les yeux. Garder lueur et chaleur.

« Monsieur ! »

Contre-jour. Trois. Ils sont trois penchés sur lui. Grande, buste massif, cou engoncé, deux bras qui l’ont pris aux épaules et le secouent un peu. Silhouette qui se précise. Lunettes rondes à montures épaisses, branches du stéthoscope qui enserrent le cou, c’est pour cela qu’il lui a semblé si large, cheveux raides, tendus par le chignon comme son attitude, ses intentions, son nouveau « Monsieur ! »

Les couleurs reviennent. À gauche blouse bleue, col ouvert sur la gorge qui se penche. C’est jeune, lisse et rond, si doux, pense-t-il, comme la voix légère, comme cette mèche qui s’est échappée de la coiffure, qui l’a effleuré un instant avant de se reposer sur la poitrine. Prude, il détourne le regard.

Blouse blanche, un peu étriquée, col serré qui souligne quelques plis du cou pourtant long. Le visage est aigu ou est-ce plutôt un regard un peu offusqué, la colère qui transparaît encore, les sourcils contractés. « Vous nous avez fait peur ! C’est Sophie qui nous a prévenues. Elle vous a vu pendant la pause. Pour sortir, il fallait demander. On aurait essayé. »

Sa vue se précise. Deuxième cercle de curieux. Les ambulanciers reconnaissables à la drôle de casquette plate, anguleuse, large visière. Et la fille aux cheveux courts si lumineux dans le soleil, comme une auréole. Ange gardien qui tend le cou. Qu’elle est gracile ! Elle lui sourit, un air de compassion dans le regard. Elle a compris on va le reconduire à l’étage, comme sa grand-mère qui l’émeut.

proposition n° 15

Quand tu m’as demandé d’où j’étais, de quelle ville je venais, j’ai eu un long silence qui m’a semblé incongru — tes yeux curieux puis interrogateurs et, quand les sourcils se sont légèrement froncés, subitement suspicieux — presque douloureux car des images contradictoires se disputaient, coupant, bloquant chacune des réponses qui surgissaient et que je ravalais pendant que tu scrutais de plus en plus profondément mon visage, que nos bouches jouaient un dialogue muet ou plutôt un double monologue synchrone et avorté, l’une pour compléter sans doute la question, l’autre pour articuler probablement la réponse, des phonèmes coincés qui s’évanouissaient de concert, à tour de rôle, jusqu’à ce que tes yeux s’adoucissent soudain, tes sourcils se relâchent, ton front se déride, que je sente notre fou rire sourdre, que nous le laissions hésiter, se débattre, exploser puis se calmer, que d’un geste affectueux et complice, tu sèches une larme nerveuse que j’essayais de retenir, enfin que ma parole se libère, non, tu sais, je ne suis de nulle part, pas de là où je suis né en tout cas, car — par quel phénomène qui passionnerait les psys ? — j’ai oublié toute mon enfance de ma naissance à la fin de l’école primaire, un peu moins les années collèges, bref j’ai oublié Limoges et Bordeaux-Bastide — et ne suis pas non plus d’ici car je crois, en fait je pense, que l’on est ni d’une école, ni d’un clocher, que l’on est, ou que je suis, d’un lieu imaginaire, d’un lien fantasmé où se sont passées des choses graves, ou légères, où je retiens encore les miens, ceux qui m’étaient chers, ceux qui, comme celui qui frappait à la porte sans jamais qu’on lui ouvre, celle disparue à quatre ans, dont je n’ai en mémoire que quelques portraits en médaillon, celui, si beau, si grand, regard clair et bronzage sportif qui sautent aux yeux même sur les photos en noir et blanc — est-ce que le deuil nous obligeait à supprimer les couleurs des diapositives pour tirer ces portraits figés qui trônent sur tous les buffets ? — heureusement chez moi j’ai échappé, dessous, aux napperons en dentelle et, au-dessus, aux croix ! — et, enfin elle, celle qui a ravivé, réparé ma boite à souvenir, si je puis dire ainsi, une boite à photos dont il faudrait que j’extraie des villes, des villages, des maisons et des hôtels, des bibliothèques pour en faire ma ville idéale, les y ramener tour à tour — tous ensemble, je ne vois qu’une fois, c’est drôle ou plutôt ça ne l’est pas, une fois où nous étions tous réunis, en rémission — un terme dramatiquement médical qui prend soudainement pour moi un sens familial, social — le lieu idéal, voilà, se serait « Rémission » — non ce n’est pas joli ! — et puis ce n’est pas définitif alors que je voudrais te raconter un lieu unique, irréversible, ineffaçable, un lieu de nature, et pourtant en béton, où sceller mes souvenirs et où nous projeter quand, comme moi, tu chercheras à savoir non pas d’où tu es, mais d’où tu viens et où tu vas, donc à trouver ce lieu qui existe bien qu’il n’existe pas, ou qui existera, si tu le veux bien, en m’aidant, avec elle, avec lui, avec celui que je serai, à bâtir un lieu de mémoire.

proposition n° 16

Il faisait très chaud. J’avais hésité longuement à ouvrir la fenêtre. Éternel dilemme : choisir entre quelques souffles d’air ou emprisonner la fraîcheur. C’est l’éternelle obsession des oisifs, des bureaucrates, ou des écrivains — bien que beaucoup écrivent tôt le matin trouvant la fraîcheur de l’inspiration dans celle de l’air, jusqu’à ce que cesse la touffeur pour lire et relire. J’attendais ma fille pour lui conter la suite, lui faire visiter mon ébauche de ville imaginaire, lui offrant le privilège d’en être la première exploratrice et d’y chercher ainsi ses propres traces. Je me suis sans doute assoupi face au tableau, observant le coquillage d’or et de nacre, antre de cet athlète — Est-ce Protée avant toute métamorphose ? — qui ne sait quel chemin d’algue suivre.
Ne t’en fais pas, m’interpelle Protée, ne cherche pas la réalité, compose. Tu n’es pas privé de mémoire. Elle sélectionne. De chaque lieu, de chaque temps, de chacun des tiens et mais aussi des autres, elle n’a gardé que le meilleur. Tu oublies vite. C’est ta force. Certains diraient naïveté, ingénuité. Moi, je dirais la jeunesse que trouve encore en toi ta fille et tes garçons. Protée s’extrait du coquillage, suit une branche, écarte quelques feuilles, hésitant et se transforme en algue-poisson, front massif du mérou, nageoires feuillues et me montre, blasé, les tiges qui l’entourent. Ces venelles collectives que tu défendais tant, que ta mère parcourait d’un pas de sénatrice, où courraient tes enfants, où ta fille a appris à faire du vélo, hésitant entre celles qui s’enfonçaient dans les bois ou celles qui donnaient sur la ville, ces chemins peuplés d’adolescents bruyants et d’amoureux planqués, c’étaient bien les nerfs de ta cité. « Imaginez-vous votre corps juste en artères, quelques veines, sans vaisseaux capillaires ? Imaginez-vous une campagne sans chemins vicinaux ? ». Tu les as défendues mais dès que tu as déménagé, on les a supprimés, englobés au mieux dans un jardin et clôturées souvent. Depuis, elles sont envahies d’herbes folles ; quand elles n’ont pas été arrosées de Roundup ! Et, me dit encore Protée, cette cité vivante, égayée de cris d’enfant, s’est endormie. Comme les places publiques privées de bancs pour éviter jeunes et chiens, shit et bière, volées aux vieux et aux boulistes. Comme les cours d’école, leurs préaux, leurs panneaux de basket, inaccessibles derrière leurs barrières vigipirate, privées des cris d’ados. Comme l’église cadenassée qui n’a plus de pèlerin ou de vagabond à abriter. Vois-tu, conclut Protée, ces venelles sont loin ; il te reste ce couloir à arpenter, sans banc, sans maison. Vois-tu les bras du bonhomme qui s’agite plus bas dans le tableau avant d’être happé par les valves d’un coquillage. Il appelle au secours, refuse de se laisser enfermer. Toi, ta mère et peut-être demain ta fille, vous n’avez su nous entendre. Adieu.

L’homme bleu est revenu à sa place. Dans mes insomnies je l’observe. Est-il encore temps de fuir ?

proposition n° 17

C’était avant, bien avant qu’elle vienne chez lui se reposer, se rassurer, attendre, s’occuper de ses petits-enfants autant qu’accepter qu’ils l’entourent de leurs joies, de leur insouciance, qu’ils l’abreuvent de leur fraîcheur. Elle venait pour de courts séjours, profitait du calme de la petite ville, explorait les bars proches, les accompagnait en bord de Seine, les entraînait à la bibliothèque, répondant à leurs questions ; comment c’était avant, pas mieux, différent, moins pacifique, cela c’est sûr, elle qui au même âge avait fui la guerre d’Espagne avec ses parents mais n’en parlait jamais.

Il l’a ramené à la gare Montparnasse. Elle tient à porter elle-même sa valise, cherche le numéro du quai. Il lui confirme, l’embrasse car il est déjà en retard. Elle part vers les quais. Il se retourne. Elle lutte contre la marée des villes proches qui débarquent. Sa valise la gêne. On la bouscule. Elle perd sa direction. Il la voit qui hésite, lutte un instant, reste au milieu du courant, peine, n’arrive pas à rejoindre le reflux des deux quais voisins qui embarquent. Elle est comme un bois mort sur la vague. Elle renonce, suit le flux, repart vers le métro. Avant qu’il la perde des yeux, il fend la foule, la rejoint, la prend par le bras. Maman ?

Deux mois sont passés. Autre week-end. Elle a amené les enfants dans les bois. Temps des mûres et des feuilles. Un panier, un cahier, des buvards qu’ils sont allés acheter avec elle. Un cahier pour chacun, vert, bleu et rouge. Tri, choix des plus belles feuilles mises à plat soigneusement ; buvard, écriture soignée de l’essence, de la date ; plan du bois, au-delà des venelles, soigneusement recopié sur la première page, emplacement des spécimens repérés par le numéro de page. Leçon de chose et de sciences. Il n’avait jamais remarqué qu’il y avait, si proche de la ville, autant d’espèces d’arbres et d’arbustes, de fleurs, dans les bois.

Il la ramène à Montparnasse. Il a pris sa matinée et choisi un train tardif, bien après la cohue du matin. Ils ont leurs habitudes. Ils traînent un peu dans la librairie-presse. C’est là qu’il la quitte. Elle note le quai de départ. Juste en face. Gare calme, quais presque déserts. Il la regarde partir, valise à la main. Tiens ! Sa démarche est moins vive. Ce n’est plus la mère qui lui a appris la montagne. Elle hésite, il la voit lire les numéros de quai. Elle reste plantée face à son quai quelques minutes. Elle bifurque et part tout à droite vers les lignes de banlieue. Il accourt. Maman ? Où vas-tu ? Œil vague. Ah, c’est toi ! Je ne sais plus où je suis. Ils traversent le hall. La rectitude des quais, l’incertitude du pas de sa mère, l’inquiétude qui le ronge soudain. Maman, quand tu reviendras, on ira chez le médecin ; ne t’inquiète pas.

L’hiver, elle venait quand même. Les enfants râlaient car Mamie voulait toujours sortir. Bonnets, écharpes, gants qu’elle a tricotés. Il y avait toujours quelque chose à voir dans la forêt ou sur les étangs. Givre, cristaux. Nez rouges qui la font rire et qu’elle leur réchauffe de la paume de sa main quand ils se plaignent. Elle leur faisait observer l’orfèvrerie du froid. Vite on dessine.

Il l’amène chez le neurologue. Ils remontent la venelle vers la ville puis traversent la rue principale et longent les meulières, si semblables et pourtant caractérisé par un motif de pierre, un médaillon, ou tout simplement un nom — Villa Jeanne. Qui était Jeanne ? — et inventent une histoire, retrouvent la complicité des contes qu’elle racontait et qu’il écoutait, et celle de leur correspondance quand il était interne. Maintenant, elle lui tient systématiquement le bras, se laisse guider. C’est là. Au centre médico-social, petit immeuble, préfabriqué juste amélioré qui jure au milieu des villas des bords de Seine, des havres impressionnistes. Il est resté avec elle. C’est drôle que ce soit lui aujourd’hui qui l’accompagne. « Fermez les yeux, marchez devant vous. Bien. Écartez les bras. Levez les pouces. Les voyez-vous ? Non ? Ramenez-les vers l’avant. Les voyez-vous ? Pas encore… » Il la perçoit fragile, désorientée. La chaleur lui monte au visage en même temps qu’une larme. « Je peux sortir ? Je vous laisse avec elle. »

proposition n° 18

« Je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps. » Il boucle à nouveau. Ce JE qui l’empêche de lire la suite et l’enlise dans un analepse récurent. Il se le reproche, tentant d’aller plus loin, de se plonger dans cet essai, autobiographie des lieux et du temps, que vient de publier F.B.

« Tu reviens dans un lieu quitté il y a longtemps. » Est-ce que cela aurait provoqué la même sensation ? Se serait-il senti autorisé, à peine franchi l’incipit, à voyager en tandem avec le narrateur, à naviguer de conserve ou à caboter librement avant de se retrouver au même port ? TU qui engage ; TU des déclarations d’amour, ou des accusations.

« Il revient dans un lieu quitté il y a longtemps. » Il aurait alors plongé dans la lecture, curieux d’identifier ce IL, cet autre, de décider de LE faire soi, familier, ou de LE tenir à l’écart, par respect ou rejet, de déférence ou de violence, par un « Vous revenez dans un lien quitté il y a longtemps ».

Et nous ? « Nous revenons dans un lieu quitté il y a longtemps ». L’injonction d’un JE qui, dans ses pensées, c’est implicitement transformé en NOUS. Un lieu pour ceux qui l’ont partagé avec lui, ceux qui l’ont aimé comme lui, ceux qu’il y a pleuré, ceux qui l’ont quitté.

« …quitté il y a longtemps » Pourquoi a-t-il chargé ce longtemps de souvenirs ? D’êtres chers ? Pourquoi avoir pensé ce lieu dans sa chair, dans sa force qui le lâche, peuplé d’âmes perdues ?

Il n’y avait pas de « TROP », pas de « Je reviens dans ce lieu quitté il y a TROP longtemps ». Trop aurait-il amené autre chose ? Aurait-il glissé de la mélancolie et de la désillusion qui teintent ses souvenirs, ses pensées, vers quelque chose de plus emphatique, vers l’amour vache ou la colère ?

Et TRÈS ? « Je reviens dans ce lieu lieu quitté il y a TRÈS longtemps » ? Quel est, déjà, ce thriller où le narrateur enquêteur est un fœtus ? N’est-ce pas cette intuition du TRÈS qui l’a immergé dans ce tableau, cet homme prisonnier d’une coquille, ce milieu aquatique, ces lianes ombilicales, cette cité abyssale ?

proposition n° 19

Ouvrir le portail, s’échapper du clos, longer les murs en galets, traverser la place, s’échapper jusqu’au gave. Je l’ai fait tant de fois transportant bouées, canne à pêche, et plus tard, attirail de bivouac. Depuis mes villes sont escarpées, forestières — futée, bois ou forêt —, fluviales et riveraines ¬ — gave, rivière ou fleuve —, presque jamais maritimes, loin des estuaires, des plages et même des falaises. bien que le courant les oriente, les fasse courir le long des berges, les transforme. Quel que soit le pays, le continent, la latitude, que la rivière structure la ville en quartiers grégarisés par l’amont et l’aval, la rive droite et la rive gauche, le fond de vallée ou le haut des collines, cela me fascine. J’en déguste les nuances fluviatiles, qu’elles soient paysagères, naturalistes ou sociales.

proposition n° 20

Quand le dernier train est passé, vers une heure, la lune n’a plus de concurrence, plus aucun phare ne circule, pas un lampadaire ne rassure un improbable retardataire, aucune enseigne n’appâte un impossible chaland, et dans l’ouverture de la fenêtre, face au lit, juste à côté du tableau, ses rayons forment bien haut un halo dans le ciel, irisent un dégradé de gris bleu, un lent assombrissement qui lutte contre ce qui doit être, toujours vivace, le reflet du fleuve masqué par la crête noire de la forêt, sur lequel se détachent, fixant un peu de la lumière lunaire, les façades des pavillons, afin qu’un rayon central, plus coriace, coure jusqu’au mur, trouve le miroir, s’y réfléchisse, se concentre, puis blanchisse le cœur du tableau, tire vers l’outremer le bleu marine des algues et des poissons, les rende soudainement plus agressifs, affine la silhouette musclée, fasse éclater l’or du coquillage, de la nacre, dans un silence presque sidéral juste troublé par la rumeur du vent dans les arbres, et le souffle régulier, de celle que semble veiller Protée.

proposition n° 21

Prémonition d’un rayon de lune qui, comme une lanterne magique, se concentre sur le tableau de Lurçat, se détourne soudain de Protée, glisse vers ce qui pourrait être le sud-est de cet univers aquatique, cherche par sa blancheur à vivifier la palette des bleues — d’ailleurs peut-on parler de palette, quand la teinte est la même, le même bleu marine, que Lurçat délaye de blanc, jouant juste sur le contraste avec le blanc du papier ; il aurait pu aussi bien peindre à l’encre, au pinceau japonais, juste en échelle de gris ; dit-on échelle de bleus ou de jaunes ? — puis cadre la plus sombre, une feuille nervurée, pessimiste qui semble sombrer, avant de, comme une liseuse de bonne aventure, suivre les lignes de la feuille qui suggèrent un corps filiforme, deux pattes arrière, six bras, une tête minuscule de mante religieuse, qui fuit, une étoile — Qui de l’étoile ou de la mante est la carnassière ? Qui est la prédatrice ? — forme claire au cœur sombre percé de trois germes. Quels germes contient ce tableau au cœur de la feuille, frappés par ce rayon de lune. Il ? Elle dont on entend toujours le souffle ?

proposition n° 22

Verdâtre. Du bleu, beaucoup, un peu de jaune, un vert qui n’a pas complètement abandonné son bleu, qui est loin de la mer, se rapproche de celui des prés, l’été, pas le vert tendre du printemps, un vert qui se serait répandu sur la table en auréoles, des gouttes que l’on aurait laissées se superposer, les unes après les autres, créant ainsi toutes les nuances du même vert, ombre épaisse, soleil, contre-jour, blanc jusqu’à l’aveuglement. Un motif qui semble revenir, une sorte d’étoile, tâche éclatée à sept branches inégales ? Je compte. Oui sept branches. Ou étoile plus régulière à cinq branches. Et là, une petite galaxie. Non, finalement ce n’est pas si répétitif que cela. Il y a même un peu de jaune vert par-ci par-là qui donne un peu de chaleur. Et déjà quelques rayures. On va me demander de mettre un sous-main. Je le sens. Je mâche le bout de mon crayon.

Jean ! Tu penses à quoi ? Tu rêves ?

Il me faut bien cesser de compter les branches des étoiles du formica de la nouvelle table de la cuisine qui vient de remplacer celle en bois clair où nous avions gravé quelque chose, sur le bord, dès que Mamé avait le dos tourné et s’était replongé dans ses poêles et casseroles. Retourner à la feuille blanche sur la table. Oublier les motifs du formica, les étoiles aux multiples branches, les odeurs de ce que Mamé cuisine. J’essaie d’identifier. Poivrons qui rissolent. Mamé ! Oui ! C’est une omelette que tu prépares. Et, tu fais quoi ? Tu étais dans la lune et maintenant tu n’es pas très concentré sur ta rédaction. Raconte ta journée. Après, je viendrai corriger les fautes. Allez !

Elle est finie ma rédaction. J’ai pris une nouvelle feuille, pour écrire à Elle, Maman, qui est partie en voyage comme chaque année pour visiter un coin d’Espagne et préparer un nouveau cours en nous confiant à Mamé et Papé.

Il lui a toujours écrit. D’abord pendant ces voyages sur la table en formica, aux étoiles de plus en plus usées, passées, lustrées. Puis toutes les semaines quand il était interne et qu’il ne revenait, et encore pas toujours, que pendant les vacances scolaires et ensuite, presque aussi souvent quand il était étudiant. De longues lettres où il y avait tant de choses à partager : ses lectures, ses randonnées, ses amitiés et elle, racontait, ses voyages, les difficultés de ses cours, les expériences pédagogiques qu’elle faisait, leur projet de voyage quand, chaque été, elle lui consacrerait une semaine, pour écumer, à son tour, un petit coin d’Espagne, Castille, Aragón, Andalousie, elle lui donnait aussi des nouvelles de ses frères à qui il n’écrivait jamais. L’écriture est venue par la correspondance dont les lectures, les livres, étaient souvent le prétexte. Le quotidien est si monotone en général, c’est la littérature qui nourrissait les lettres, qui permettait en fait, de parler de soi sans en avoir l’air. Lire entre les lignes ce que dévoilaient les références, les réflexions, le plaisir ou les déceptions. Puis d’autres correspondantes se sont rajoutées. Curieusement que des filles avec qui il pouvait partager plus, y compris ses premiers émois. Est-ce que les garçons n’aiment pas écrire ? Est-ce de la paresse, de peur, de la pudeur, de la prudence. Tant de mots en P dont l’écriture pâtit.

Étoiles vertes du formica. Quand il pense à cela, il pense à Elles, sa mère, l’intellectuelle qui l’accompagnait plus qu’elle ne l’élevait et sa grand-mère qui l’élevait, éveillait odorat et goût, le faisait cuisiner après les rédactions et les problèmes, et lui a transmis le don de la cuisine, l’art des compositions, l’équilibre des parfums et des épices et l’intuition des temps de cuisson.

Étoiles vertes du formica. Étoiles culinaires et littéraires. Il est sûr que pour beaucoup, la table de cuisine, fut aussi la première table d’écriture. Et la cuisine… une écriture.

proposition n° 23

Enfin ! Le digicode est en panne ! La porte gris anthracite ne peut plus fermer. Ils ont désigné une stagiaire pour veiller, pour s’assurer qu’aucun de nous ne s’échappe. Nous sommes-là, moi sur mon fauteuil, elle, la belle femme toujours bien mise qui a soudain interrompu son compte de non-retour, lui, le breton, qui en a soudain retrouvé son français. On fixe la serrure, les touches du digicode, ce boîtier qui de loin ressemble à une petite figure, un mauvais génie. Ne te répare pas ! Résiste de toutes tes touches et ta gâche ! Et toi, petite jeune à l’air gêné de son rôle de gardienne, n’as-tu pas une envie de pipi, de pause-café, de fin de service. Ayons l’air détaché, nous les vieux en embuscade, sinon c’est fini.

Pourquoi est-ce tombé sur moi ? Je sens leurs regards culpabilisants, leurs discussions accusatrices, alors que tout allait bien, qu’ils avaient accepté ma jeunesse, mes hésitations et mes maladresses. Me donner une contenance, fixer la serrure, relire les dix chiffres, les deux lettres A et B, dissocier le quinconce parfait, viser le zéro encadré du A et du B. Les mêmes codes que l’on trouve sur nos immeubles et nos comptes bancaires. L’obsession de la sécurité qui cette fois m’utilise, me transforme en gendarme. Tiens cinq touches sont plus ternes, sales et usées. 1, 3, 5, 8 et A. Bon ! Les vieux ont-ils vu aussi cela, eux qui n’ont plus besoin de lunettes pour lire quand la myopie génétique est compensée par l’inévitable presbytie. Combien de combinaisons ? J’ai oublié mes formules. Combien de temps pour toutes les essayer quand nous tournons le dos ? Ah, c’est vrai, ils n’ont plus de mémoire court terme. Un plan, hélas irréalisable, je rirais de les voir s’échapper.

On a refermé la porte pour pouvoir discuter. J’ai vite appelé les services techniques. On sentait la pression monter. Les trois mêmes. L’écrivain sur son fauteuil mais qui arrive encore à manipuler sa liseuse, sa tablette et son stylet et qui, j’en suis sûr note tout, ses états d’âme qui rejoignent souvent les nôtres ; la tristesse de cette porte gris anthracite ; cette serrure qui à force de résister, d’être ouverte et fermée avec précipitation, s’est grippée ; de ce digicode malmené tant de fois pendant que nous sommes toutes dans les chambres engluées dans le marathon des toilettes et des repas. Bon, Monsieur le réparateur, ne me dîtes pas qu’il n’y en a plus en stock ! Le modèle ? J’ai pris une photo. Pas la peine d’ouvrir la porte et d’affronter à nouveau les regards d’espoir, de convoitise, de colère, de méchanceté. Je vous l’envoie.

Tiens ! Que de monde à la porte. Pour une fois je n’ai pas eu à monter cinq étages à pied. L’ascenseur marche enfin et il m’en a coûté. Bonjour ! Ah, la porte est cassée ? Seulement la serrure. Décidément je ne m’en sortirai jamais ! Cette référence ? Voyons. Elle ne se fait plus. Aujourd’hui on met des serrures connectées, plus sobres, moins voyantes, moins agressives. Si, si, on a des budgets pour cela. Croyez-moi, c’est utile. On ne peut les malmener. Votre badge suffira. Sans contact. Plus de chiffre à retenir pour vous. Un badge ? Mais il faudra ouvrir aux gens quand ils s’en vont. Du travail en plus ? Mais voyons, c’était déjà dans le règlement, mais vous ne pouviez le faire. Il le faudra.

Du bureau je vois la serrure, je ne vois qu’elle, énorme, démesurée, noire mate qui se détache à peine sur la porte grise. Porte d’hôpital ou porte de prison. C’est à cause des délais qu’on a déplacé mon bureau, celui des entrées et des sorties juste à côté. Vous ricanez que c’est vraiment un bureau des sorties. Le temps de la commande, de l’autorisation, de la livraison, de l’installation, de la connexion… des imprévus a ironisé le technicien. Comme pour l’ascenseur. Qui sera peut-être nouveau en panne. Qui sait ?

Ils sont tous de l’autre côté, autour de la porte. La discussion est animée. D’ici du bout du couloir, le digicode a presque une allure sympathique, un génie plein d’yeux qui rigole avec ses deux lettres rouges, deux cerises sur le fond gris. Au fait, la serrure sur la porte d’en face, de l’autre côté. C’est entrebâillé. J’appelle les autres ? Non, on nous repérerait. Tant pis pour eux. Moi, j’accroche, je recule, ça s’ouvre. Manette à fond. Pas vu, pas pris. Derrière la porte grise, la peinture est rose. Je fonce.

proposition n° 24

Devant l’ascenseur tout est calme. Son cœur se calme bien qu’il craigne que la porte s’ouvre. Ils n’ont pas dû le voir. Il les imagine encore face à la serrure. C’est bien la première fois qu’une serrure sauve un prisonnier, même si un EPHAD, au cœur d’une ville, n’est pas qu’une prison. Ni un orphelinat. Il n’y a pas de mot pour les lieux des vieux abandonnés. Un orphelin est un enfant qui n’a plus de famille. Comment appelle-t-on un vieux abandonné par sa famille. Ou presque abandonné car, ce serait injuste, sa fille vient encore me voir. C’est la seule. Vieillard oublié ou délaissé ? Un viélaissé dans un viélanat. Ça sonne bien ! L’ascenseur du viélanat n’arrive pas. Mais revenons aux portes et aux serrures. Il sort de l’enfer. Porte grise fermée, digicode, couloir immense, digicode, porte fermée. Quelle fut sa première porte ? Une cour. Il avait moins de quatre ans. C’est le seul souvenir de sa petite enfance. La porte de la maison, trois marches, la cour étroite, peut-être une ancienne ruelle, les pavés qu’il sautait par deux, par trois, tentant les quatre, ne pas glisser avant la porte close. Ses frères qui jouaient. La porte basse, celle d’un soupirail condamné, bois renforcé de fer, clous ouvragés. Lui qui demandait souvent : qu’est-ce qu’il y a derrière la porte ? Et ses grands frères imperturbables, arrêtant à peine leur jeu : LE LOUP ! Et lui qui reculait. Un trou de serrure. Énorme. Il mettra des jours pour oser s’approcher et regarder. Le noir. Le loup était noir ! Silencieux. Sa curiosité et ce trou de serrure qui restait éternellement noir, sans jamais d’yeux de Loup qu’il craignait tant de voir. Quelle est la signification d’une serrure ? Sécurité, mystère, interdit, enfermement ? Pourquoi tant de fascination ? À chaque âge ses serrures. Et cet ascenseur qui n’arrive toujours pas. Quelle sera la prochaine ? Pas le digicode ; on ne le rattrapera pas. Que l’ascenseur arrive ! Il n’y a plus de serrure dans un ascenseur depuis qu’il n’y a plus de grille. Mais parfois un digicode. Pour éviter les étrangers et les démarcheurs. Mais pas ici. Juste un clavier à touche. 10 étages. La touche de la liberté, un 0 cerclé de vert ! Vert comme les près ! Rez-de-chaussée, couloir qui donne sur la lumière, couloir de la vie. Taxi qu’il va appeler. Chez sa petite fille ? Il n’y verra pas de serrure. C’est l’été, la porte sera toujours grande ouverte. La vigne et, au loin derrière la haie, l’église du village ; autour les prés. Verts.

proposition n° 25

Le chauffeur n’a pas dit mot, n’a pas semblé étonné, n’a pas demandé qu’il lui montre sa prise en charge. Il l’a aidé à monter à l’arrière, a plié le fauteuil dans le coffre, ne s’est pas étonné de l’absence de valise. Quatre heures de route ; j’ai le temps de rentrer avant ce soir, a-t-il dit avec un léger accent slave. Le chauffeur lui sourit du sourire complice des sages.

Quelle intuition vous porte à ne pas poser de question quand tout est étrange presque anormal sauf l’intuition d’un service à rendre immédiat et impératif que d’autres ont dû refuser parce que c’était contraire aux habitudes moralistes ou aux protocoles. Quelle bienveillance rend le silence attentif aux pensées qui se devinent imperceptiblement dans les yeux ou la commissure des lèvres comprenant que l’heure des questions n’est pas encore venue et que seule une attente pudique est nécessaire. Les yeux sympathiques qui le sondent parfois délicatement dans le rétroviseur ont-ils déjà vécu assez de drames pour comprendre celui d’une personne très âgée qui de toute évidence est en exode. Où le mènera ce retour chez sa fille qui est pour lui une évasion et sera pour elle une invasion bien que l’être le plus cher ne fasse que réclamer un peu de présence et la liberté de se laisser glisser pour toujours. Comment ne pas tuer l’amour quand on est désespérément dépendant. Aurait-il pu anticiper et quand il était assez valide comme le faisaient les vieux esquimaux prendre un dernier traîneau pour s’anesthésier dans l’immensité blanche gardant ainsi le choix du jour de la fin douce. Qu’est-ce prévoir anticiper écouter entourer exhausser.

Quelqu’un vous attend ? demande le chauffeur qui a compris à son regard qui s’éveille que cette question ouvrirait bien des réponses.

proposition n° 26

Pourquoi a-t-on besoin de calme, de silence, d’avance sur recueillement, pour finir sereinement ? Quelle mysticité soudaine avait envahi sa mère quarante ans plus tôt la plongeant dans le bain antalgique du violoncelle de Sonia Vieder-Atherton ? Que lui offrira la chambre que sa fille lui cédera face aux vignes et, loin derrière, après le rang de rosiers rouges, l’uniforme façade dorée des chais ?

Les sorties hebdomadaires de l’internat d’une petite ville de province, les escapades le long des gaves fuyant les villages pour remonter vers les sommets, la boulimie de paysages panoramiques où la terrasse du refuge devient le soir un planisphère, les lisières qui précèdent l’isolement forestier, est-ce vraiment cela qu’il veut sentir à portée de fenêtre, à risée de tramontane. Revient-on à la nature avant de se murer dans la caverne ?

L’adolescent montagnard que je fus monta subitement sur Paris pour passer des concours. Arrivée, tôt le matin, par le train de nuit, gare Montparnasse. « Il est cinq heures, Paris s’éveille ! ». Mon premier contact avec la ville est un plan de métro, et les noms des stations chantent soudain, familières, surgies de romans, de chansons, de tableaux, de photos. Des noms isolés qui ne sont rattachés à aucune ligne, ne sont ni tête ni terminus. La réalité soudaine que cela a un sens, et bien plus que des récits ou des paroles, que ces stations sont une géographie souterraine qu’il me faut maintenant parcourir comme j’ai parcouru les sommets pyrénéens, capable de tous les citer dans la linéarité de la chaîne. J’ai acheté un forfait touristique et, oubliant presque l’heure de convocation, plan de métro en main, en apnée dans les tunnels pour mieux sortir la tête quelques minutes aux nœuds d’une toile, mieux respirer Bastille, Concorde, Opéra, Louvre, Cité, avant de me poser juste à temps à Cluny-La-Sorbonne. Entre les clichés, je sentais Paris frissonner, bouger puis courir ; le métro, les rues et les trottoirs s’animaient, je découvrais soudain la multiplicité humaine avec une curiosité croissante. L’appel des gaves, des sentiers et des sommets s’estompait. La ville me faisait de l’œil, pernicieuse et ironique, m’ouvrant au monde et à l’humanité. Parvis de Notre-Dame, kilomètre zéro, je me fis un serment, me trouvai une devise : Curieux de tout, ouvert à tous. Mais Paris ne fut qu’un amour éphémère, un flirt initiatique, un dépucelage de jeune montagnard. Les concours m’amenèrent à Lyon que je découvris certes avec moins d’impatience mais où je retrouvais rivière, fleuve et collines. Mon premier séjour citadin fut la Croix-Rousse d’où je voyais les Alpes.

Il, ce moi que je serai peut-être, demande au taxi de quitter l’autoroute — moue de dépit qui regarde sa montre, puis son compteur. Il sort son mobile, le cale contre la vitre, et fige de temps en temps centres-villes, frontons de mairies et d’écoles, bureaux, pavillons ou maisons de rues, commerces, zones commerciales, artisanales ou industrielles, carrefours et ronds-points, rocades, passerelles, échangeurs, toute cette grammaire urbaine qui l’exaspérait quand il préparait ses continuelles escapades, mais où il revenait toujours car elle contenait aussi bibliothèques, cinéma d’art et d’essai, théâtre, musée, université.

proposition n° 27

Les routes sont plus étroites et il perçoit que le chauffeur hésite souvent, scrutant le GPS, comptant mécaniquement les sorties à chaque rond-point. Quelques haies, de rares prés, quelques villages aux maisons d’un étage rapidement traversés, quelques maisons de maîtres plus imposantes qui dominent les chais, un château au fond d’une allée entre les vignes qui deviennent de plus en plus prégnantes, l’ont alerté bien avant que le chauffeur annonce « on arrive dans dix minutes. Vous êtes sûr de l’adresse ? ». Chauffeur de ville à qui il a fallu expliquer qu’un lieu-dit c’est comme une rue et qui a semblé un peu dubitatif en tapant « Chevillard ».

Quand est-ce qu’on arrive ? Nous l’avons tous posé, mille fois cette question quand on était entassé à l’arrière, que les parents nous interdisaient de baisser les vitres, qu’il faisait chaud, que l’on connaissait par cœur le paysage, l’enchaînement des villages, que l’on attrapait mal au ventre à force de regarder nos chaussures, compter les cailloux sur le tapis de sol, entendre pester contre le camion impossible à doubler sur ces routes de montagne qui nous ballottaient brutalement. L’arrivée, la fin du calvaire et le début des vacances dès que la voiture se glissait entre les murets de galets, dernier virage à droite, crissement des graviers, et enfin se garait devant la grande porte de la grange qui servait de garage. Début du bonheur. Sa mère l’amènerait pêcher le goujon au bord du gave puis, un jour, le laisserait libre d’aller seul avec ses copains taquiner les truites qui dédaigneuses négligeaient sa cuillère, le dernier modèle acheté à la Manufacture, et malignes préféraient les classiques hameçons des fils des fermiers voisins.

Nous sommes déjà arrivées ? Elles semblaient déçues que le voyage en car n’ait pas duré plus longtemps. Des mois qu’il leur racontait ses week-ends où, au lieu de rentrer chez ses parents à plusieurs heures de train ou de rester comme beaucoup à l’internat en attendant les vacances, il pouvait disposer, bien plus proche, de la maison familiale, la maison de vacances, dans un village plus haut dans la vallée. Il en tirait une aura de maturité, d’indépendance et savait si bien décrire à ses condisciples la vue sur les montagnes, les grandes bibliothèques, le feu dans le poêle en fonte, le silence, le mystère, la solitude, qu’il était devenu une sorte d’Augustin Meaulnes. Un faux « je suis invité chez Marie ce week-end », un mensonger « je suis invité chez Yvonne ce week-end » ouvrirent une semaine d’impatience où toutes leurs conversations tournaient autour de sa maison de galets où l’on allait s’enfermer, ne pas aller plus loin que le jardin et le gave, où l’on allait dévorer les conserves et les charcuteries qu’elles avaient chipées dans leurs caves, et déguster les vins qu’il avait dans la sienne, où, promesse et crainte, Marie chaponnerait Yvonne qui chaponnerait Marie, et où, fantasme, il les aimait déjà. Assis au fond du bus, dans le dos de tous ceux qui les dévisageaient en montant mais ne connaissaient pas les filles, tous les trois monopolisant la banquette arrière avec leurs sacs, lui au milieu, se tenant par la main, souriant, riant de tous leurs yeux. Des yeux en orbite, hors du temps, hors du lieu. Les yeux vert foncé persillés d’or, immenses, presque hypnotiques de la rousse Yvonne ; les yeux noirs, pupille et iris confondu en un disque dense, perçants, ironiques, accueillants de la brune Marie ; les siens avides et hésitants, fiers et sceptiques, interrogeant silencieusement l’une et l’autre ; sans un regard pour la ville, les virages en lacet, le pont sur le gave, les murets en galets. L’arrivée, la fin de l’innocence, l’impatience de la séduction.

Vous êtes arrivé ! Il sursaute. Pas de murs en galets. Des haies mal entretenues, quelques fils distendus délimitent les parcelles des terrains que le viticulteur a cédés sur quelques parcelles glaiseuses où végétaient les pieds de vigne. Un îlot citadin, maisons basses, façades angulaires légèrement déstructurées, évitant les angles droits pour donner une allure de maison d’architecte, prêt-à-bâtir d’un catalogue, murs crépis, quelques décors de Pierre rappelant le calcaire doré des maisons traditionnelles et derrière les vignes séculaires, rentables. Loin du bruit des rocades, des voies rapides qui amène à la ville. Il n’a pas de valise. L’arrivée chez sa fille, ses petits-enfants, sans retour.

Te voilà arrivée ! Il portait sa valise depuis la gare. Une gare en lisière de forêt, direction Paris, en bordure de fleuve, direction Normandie, qui avait longtemps été fréquentée par les peintres, les écrivains que l’on déposait à mi distance de deux villages dans un souci d’optimisation des arrêts à l’époque où les voyages duraient, où cabriolets, automobiles et locomotives rivalisaient et se complétaient. Les meulières et leurs frises de céramique avaient cédé l’espace aux pavillons pour grignoter la lisière, s’élargir vers le cœur de la forêt par quelques venelles. Elle contemplait cela sur droite, voyant avec satisfaction que la forêt et le fleuve n’avaient pas cédé le dernier kilomètre et qu’il lui restait encore un espace ouvert où elle pourrait se promener. Volonté des hommes ? Non, lui expliqua-t-il, volonté des normes, zone inondable côté rive, zone fragile d’une ébauche de champignonnière côté lisière au pied de la colline qui semblait se fortifier d’une falaise face à l’extension du bourg, de la ville en puissance. Il habitait presque le dernier pavillon et lui proposa de prendre la rue ou la venelle. Je préfère arriver doucement par la venelle et surprendre les enfants qui jouent dans le jardin, dit-elle.

proposition n° 28

Le long des clôtures, ces clôtures monotones en maille de fil de fer galvanisé d’un vert sapin qui voulaient se confondre dans les haies, poussaient des mauvaises herbes. Elles colonisaient la venelle ne laissant plus qu’un frêle passage pelé, meurtri par les pas des usagers pressés du train ou les poursuites des enfants. Elle les entendait qui criaient plus loin. Ses petits-enfants ? Ou les enfants des voisins ? Ou les deux ? Elle avait ralenti sa marche.

« Ce n’est pas toi qui as planté ces thuyas, j’espère ? Regarde. C’est d’un monotone. Coupe au carré, rien qui dépasse. Ce doit être un militaire. D’ailleurs la nature reprend ses droits. Elle n’aime pas l’ordre. Ils dépérissent. Regarde les pieds qui se dépouillent laissant apercevoir le jardin. Et le bout des branches qui sèchent. Ça finira en canisses. Bon, celui-ci a planté des pyracanthas. S’il n’y avait ces grappes de fruits rouges ce serait le même défilé monotone. Mais les enfants adorent cela. Quand tu étais petit, tu en remplissais tes poches. Il fallait les retourner avant qu’elles pourrissent. Pourquoi les gens aiment tant l’ordre, ces alignements ? Ces haies hirsutes qui masquent leurs maisons et leurs jardins doivent les rassurer. Tu vois, je crois que les haies, les pelouses et les massifs sont vraiment à l’image de ceux qui les taillent. Mais heureusement la nature se révolte. Regarde. Les sempiternels pissenlits ; deux coquelicots qui résistent, celui-ci n’a déjà plus qu’un pétale. Et là ces élégantes corolles blanches. Sais-tu ce que c’est ? Des silènes de nuit. Cueilles-en une pour les enfants. Elle sent le clou de girofle. Et ces jaunes. Des boutons d’or ? Eh bien non. Des onagres. Légères et fragiles avec leurs quatre pétales. On les appelle aussi les primevères du soir. Et même une achillée millefeuille. Un oiseau a dû porter des graines. C’est bien car elle protège des moustiques et c’est mal car elle envahit. Elle va les intéresser, mille feuilles et mille fleurs. Une belle histoire. Pourquoi Achille ? Il a soigné ses soldats avec une décoction d’achillée. Vois-tu, l’homme ne peut pas imposer son ordre. Le vent, les oiseaux désobéissent. Heureusement, personne n’a mis de désherbant… Soi-disant sélectif. »

Je la laissais aller doucement. Les commentaires m’étaient désormais à peine adressés, se transformant en un subtil soliloque rythmé par l’apparition de mauvaises herbes dont je n’avais pas remarqué la diversité, ne prenant plus le temps de traîner dans la venelle. Une science qu’elle avait construite, guide des fleurs à la main, pendant ses randonnées.

Je savais qu’elle repérait, se construisait un domaine à sa mesure maintenant qu’elle ne parcourait plus le monde mais qu’elle promènerait ses petits-fils et sa petite fille dans celui-ci comme elle m’avait entraîné moi-même autrefois sur les sentiers autour du village, me constituant un herbier et plus tard, armée d’un filet, d’un bocal rempli de plâtre cyanuré — plutôt elle que moi qui m’en étais vite lassé — une magnifique collection de papillons que je conserve encore à l’abri de la lumière. Elle était alors capable de me tenir presque tout un après-midi le nez dans l’herbe auscultant la nature d’un lent cheminement que j’entrecoupais de courses folles ou d’escalades d’arbre pendant que patiemment elle se déplaçait d’un talus vers un fossé, d’une rive vers une haie, d’un pré vers un bosquet, cette dense variété de paysages qu’offrent les vallées du piémont pyrénéen, ou tout simplement le verger et le jardin derrière la maison. Elle choisissait une touffe, une espèce rare et m’avait raconté les plantes, les arbustes, les insectes, et les légendes, les breuvages, les philtres d’amour, les poisons, les médecines. Des noms entendus si souvent et que j’ai pourtant systématiquement oubliés, contrairement aux noms d’oiseaux. Pourquoi la mémoire est sélective ? La mémoire. Un sujet épineux. Un sujet d’inquiétude qui s’amplifie au fil des ans.

« Ce jardin n’a plus de clôture ; c’est le seul on dirait. C’est le tien ? Tu as planté un oranger du Mexique. Et un forsythia. Et là ? Ces fines et longues feuilles échancrées qui rosissent ? C’est un érable du Japon. J’aime ce désordre. Un buis. Heureusement tu ne l’as pas taillé. Ils sont souvent si ridicules. Là encore la taille en dit beaucoup sur les hommes, leur besoin d’avilir la nature. Est-ce la peur de la nature. Ici au moins, chez toi, c‘est ouvert. J’y serai bien avec les petits. Je ne les vois pas. Les enfants ! Les enfants ! C’est Mamé ! »

proposition n° 29

Mamé ! Raffut dans l’escalier. Doucement ! Claquement sec des talons sur le carrelage puis, un peu plus amorti, sur le parquet ; les enfantss surgirent l’un après l’autre, par rang d’âge, les deux grands, à grandes enjambées irrégulières dans des hennissements mêlés de rires, puis la petite, dans une course plus fragile, déséquilibrée par l’impatience de se jeter dans les jambes de Mamé. « Attention ! Tu vas me faire tomber ! Je ne peux plus te porter, tu sais ! » Mamé me tendit l’arrière l’appareil photo qu’elle portait autour du cou quand elle voyageait. Boitier d’acier lourd qui aurait pu les blesser. Figure nichée entre les cuisses, deux mains tendres fouillaient les longs cheveux bruns. Les cavaliers finirent de tourner autour de leur grand-mère. La tendresse fut contagieuse. Ils ceignirent les hanches de Mamé qui caressa tour à tour les cheveux courts et drus des grands puis replongea ses doigts entre les mèches de la petite. Silence, communion qui durait. Ils savaient que Mamé serait là pour longtemps ; Papa leur avait expliqué. Tête penchée vers les trois nuques, regard humide. Joie, mélancolie ou premières interrogations sur leur futur. Que pensaient-ils ? Bonheur de l’instant ou projets ? « Mamé vient ! On va te montrer ta chambre. Tu sais je te l’ai donnée ! J’ai celle des garçons maintenant. — Et vous, les garçons vous dormez où ? — Papa en a fait deux dans le grenier. Viens voir ! — Hé ! Pas si vite. Laissez-lui le temps de souffler. »

Première étape dans le salon, avant de lui montrer sa chambre. « Tiens Mamé ! Regarde ! C’est ta photo sur le bahut. »

Cheveux plus blancs que gris, épais, sans lunettes, elle, la cinquantaine, à l’époque où elle avait enfin accepté la blancheur, cessant brusquement les teintes noires, parfois auburn, qui finissent toujours par tourner, sans lunettes, qu’elle ne mettait alors que pour lire, — mais qu’elle avait cependant toujours dans sa poche près de la carte de la randonnée du jour, carte qu’elle avait soigneusement calquée sur un Canson indépendant, et près de son carnet de moleskine noire qu’elle annotait du nom d’un lieu-dit, d’une maison, d’une personne rencontrée, de quelques croquis et de quelques détails qu’elle avait peur d’oublier, puis qu’elle reprenait le soir dans un autre cahier, dans des récits de voyages d’une précision universitaire, linguistique, géographique et historique — carnets et cahiers qui m’ont servi quelques quarante ans plus tard de guide de voyage — une tenue de randonnée colorée, élégant blouson imperméable rouge vif, pantalon de coton épais tomate et pull richement tricoté d’un motif assorti jouant sur des nuances de rouge, de violet et de bleu ; et comme toujours son appareil photo, le reflex Nikon qu’elle adorait et maîtrisait, tournant autour de ses sujets sans compter son temps, cherchant le cadre, le premier plan, la lumière, le contraste, exaspérant parfois ceux qui l’accompagnait en voyage, peu s’y risquait deux fois — diapos qu’elle triait, numérotait, documentait d’une référence au crayon sur le cadre, classait méticuleusement en référence de ses cahiers — et que, quelques quarante ans plus tard, nous avons visionné, comparé, additionné aux photos prises par ma compagne sur les traces de ces carnets, percevant, comprenant, regrettant ou justifiant les évolutions naturelles, artisanales ou industrielles du lieu — et surtout, illuminant cette silhouette encore jeune et sportive, cet accoutrement mi citadin mi rustique, mi distingué mi bohème, le large sourire engageant, confiant et franc que je lui ai toujours connu. Cette photo prise en bordure de chemin, à l’orée d’une forêt, quelque part en montagne car on devine, au-delà des arbres aux couleurs d’automne, est vraiment la représentation de cette mère qui m’a accompagné le long du gave avant que je l’accompagne à mon tour dans quelques-uns de ses périples pyrénéens espagnols, basques, aragonais ou catalans.

Elle avait méticuleusement préparé ses voyages, bien avant que le Guide du Routard « formaté » existe, privilégiant de courtes étapes, du temps disponible, la possibilité d’un détour, d’une découverte. Hors des villes, elle prévoyait chaque étape, écrivait des lettres — « Cher Monsieur l’instituteur. Je suis professeur d’espagnol. Je vais visiter en détail votre région du… au… et je projette de faire étape dans votre village le… ou le… Sachant qu’il n’y a pas d’auberge dans ces parages, pouvez-vous m’aider à trouver un logement et un dîner chez l’habitant. Je vous joins une enveloppe timbrée à mon adresse et espère recevoir bientôt une réponse afin de pouvoir, si cela n’est pas possible, modifier mon itinéraire… Sincères salutations. » — et recevait toujours la réponse d’un instituteur ravi de la recevoir, de pouvoir bavarder toute une longue soirée avec ce professeur français, et souvent proposer de servir de guide pour faire découvrir ce que l’on ne trouvait ni sur les guides ni sur les cartes. Que pensaient alors, dans cette Espagne reculée, encore très catholique, les bergers, agriculteurs, artisans qui voyaient débarquer au bout d’un chemin, traîner longuement au pied d’un olivier noueux, d’un rocher fantastique, d’une église, cette femme seule, petit sac à dos, allure distinguée d’une citadine, armée de son objectif et de son carnet ? Je me souviens de cette rencontre qu’elle a tant raconté, partageant avec un paysan, près du « trigo », l’aire de battage du blé, à l’ombre maigre d’un olivier, un frais gaspacho sorti miraculeusement d’une jarre de terre, légèrement poreuse, suintante d’évaporation : « Pourquoi, vous, les touristes, vous photographiez, nos fermes ? Vous n’en avez pas en France ? — Si, beaucoup, mais elles sont différentes. Par exemple, chez moi, elles sont en galets gris. — Mais les églises ? Vous n’en avez pas en France ? — Si, aussi. Mais ici, vos petites églises, avec leur mélange de sculptures romanes et maures, leurs céramiques, sont particulières et très belles. — Et des cathédrales ? À León, il y a toujours pleins de touristes quand je vais au marché. Vous n’en avez pas en France ? — Si, bien sûr. Mais comme celle de León, il y en a peu en Espagne. C’est d’ailleurs la seule qui a été construite, d’un gothique très élancé, comme les cathédrales du nord de la France. Alors on la photographie. —… —… — Bon, mais il y a une chose, j’en suis sûr, que vous n’avez pas en France ? —… — El Cognac ! » Silence bienfaisant. « En France, t’as un mari ? »

proposition n° 30

Elle avait fait son dernier voyage en Espagne quelques semaines auparavant avant de s’installer à la maison, sans ses livres mais avec quelques cahiers et coffrets de diapos. Sa démarche incertaine, ses troubles d’orientation étaient l’un des symptômes d’une difficulté d’accommodation de la vue, d’une défaillance de cet imperceptible et irréfléchi pilotage, incessant funambule des lignes, acrobate des retours, gymnaste des interlignes, qui nous permet de lire sans effort pendant des heures. Pour l’accueillir, j’avais investi dans une riche discothèque de musique du Monde, une anthologie de musique espagnole, et, auprès d’une association d’aveugles, acquit quelques enregistrements, traductions ou lectures originales, de la littérature espagnole. La señora pouvait s’installer.

Ses anciens élèves, devenus à leur tour professeurs d’espagnol, nourris des conférences et des exposés qu’elle avait composés après chacun de ses voyages, conscients de l’émergence de sa maladie, de l’urgence d’une probable dernière confrontation, avaient organisé un périple en Navarre où, pour une fois, elle ne serait pas le maître et le guide mais l’invitée, où la marche, les rencontres et l’étude se noieraient dans la joie, les repas, les spectacles et les chants, mélange de reconnaissance et d’amitié et lui avait demandé d’en faire un dernier récit moins universitaire, plus festif. Elle avait réussi à prendre quelques notes, avait surtout glané d’originales diapositives des lieux, des rencontres et du groupe. Je l’aidai donc, à installer dans sa nouvelle chambre, sous le regard bleu marine de Protée dans sa coquille d’or, un bureau suffisant pour contenir sa collection artisanale, sous-main en cuir de Cordoue, règle en olivier du Maestrazgo, stylo-plume en corne d’Extremadura, et surtout son dernier carnet, les boîtes de diapos et la visionneuse, l’Olivetti qu’elle espérait encore dompter quelque temps. Un nouveau cadre, un portrait d’elle sereine, rieuse, au milieu de quelques visages des jeunes collègues qui avaient passé commande pour la motiver, là forcer à garder un lien avec eux et l’écriture.
Dès que les enfants étaient partis à l’école, elle montait dans sa chambre, reprenait ses notes, ses diapositives, ouvrait la carte de Navarre et notait consciencieusement sur chaque diapositive, un numéro de référence, le lieu, la date, un ou deux mots de résumé. Puis tapait, maintenant qu’elle avait du mal à écrire sur une ligne droite, le récit qu’elle aurait rédigé dans son cahier. Je ne suis pas sûr qu’elle se dépêchait. Prenant son temps, elle écoutait simultanément quelques mélodies espagnoles. J’étais étonné par ce changement d’attitude. Elle avait toujours eu en horreur que nous mettions de la musique tout en lisant ou écrivant — les casques et écouteurs n’avaient pas encore isolé les gens — nous sermonnant « tu ne peux pas être concentré sur ce que tu lis et écouter en même temps ».

En début d’après-midi, si la chaleur était raisonnable, le froid et la pluie ne l’effrayaient pas, elle remontait la venelle, et partait vers une des cueillettes, gourmandises ou curiosités, qu’elle partagerait avec les enfants dès le retour de l’école.
Elle essaya bien, comme l’avait fait pour moi ma grand-mère, d’aider aux devoirs du soir mais y renonça vite, sans mot dire, car la lecture des énoncés ou des récitations était vraiment difficile. La lectrice passionnée qu’elle était ne témoigna jamais de rancœur, ne manifesta aucun mouvement d’humeur contre cette faiblesse soudaine. Indifférence, dignité, inconscience ? Nous n’avons jamais abordé le sujet, évitant tacitement toute remarque qui ne nécessitait pas une consigne médicale. Mais j’avais l’impression d’en souffrir secrètement plus qu’elle-même. Rapidement, elle suppléa par un nouveau rituel. À l’heure du coucher, elle invitait les enfants à la rejoindre. Sous les abysses de Lurçat, à côté du bureau, assise dans un confortable petit fauteuil crapaud en cuir, les enfants à ses pieds, je découvris une merveilleuse conteuse, une mémoire infaillible. Invoquant la littérature espagnole, du romancero ancien aux nouvellistes contemporains, les contes d’Amérique Latine, elle leur improvisa des histoires fantastiques, rocambolesques, romanesques, épiques, qu’elle meublait d’anecdotes, de détails pittoresques, farfelus, émouvants, jouant plusieurs personnages, associant chacun des enfants dans des rôles d’aventurier, de princes et de princesses, d’explorateurs, les interrogeant, leur faisant émettre des hypothèses et finissant toujours son épisode par une question en suspens, une devinette, suscitant, comme dans les Mille et Une Nuits, l’impatience de la prochaine soirée.

Mon enfance me revint. Nous partagions une chambre, mes deux frères et moi. Maman, que nous voyions peu de toute la journée, plongée qu’elle était dans les préparations des cours, des corrections, des inspections, des conférences pédagogiques, nous confiait aux soins de notre grand-mère. Pendant les repas familiaux, présidés par mon grand-père, les enfants n’avaient pas grand droit à la parole. Mais elle réapparaissait toujours à l’heure du coucher. Elle apportait un livre et, tantôt en français, tantôt en espagnol, nous lisait de fantastiques histoires. Les mythologies grecques fréquentaient les mythologies ibériques et sud-américaines. Elle nous lisait tout cela dans un semblant de désordre, mais où nous saisissions quand même un choix inspiré maintenant une sorte de tension dramatique tout au long de l’année. Ces histoires, je ne les avais pas oubliées, elles surgissaient à nouveau dans une envoûtante oralité et j’essayais, tout en restant en retrait au fond de la chambre, de ne pas les manquer.
Notre vie s’organisait autour de la rémission de Maman.

Je découvris soudain que nous n’avions jamais eu d’autre rituel familial. Pas de messe du dimanche chez cette famille d’enseignants de l’école publique, issus d’une lignée de hussards de la République. Pas de visite de proches car la cellule familiale (grands-parents, tante unique, mère, frères ; père banni, pas de cousin) vivait sous le même toit. Pas de cimetière à fleurir. Mes arrières grands-parents n’étaient que des couples aux sourires figés, belles bacchantes lissées et chignons tirés sur fond d’école ou de gendarmerie, en noir et blanc, légèrement sépia, bordures floutées dans des cadres ovales. Pas de Noël, de Carnaval et de Pâques, puisque, privilégiés, nous partions systématiquement à la neige dans un home d’enfants. Pas d’habitude de week-end car Maman improvisait en fonction des évènements, du temps, des programmes de cinéma, du théâtre et que nous fûmes tous rapidement indépendants, dégourdis par les Louveteaux et Éclaireurs. L’été non plus n’avait pas de rituel ou plutôt, nous ne le sentions pas comme tel. Promenades, parties de pêche, excursions en montagne et rapidement ascensions dans le Piémont puis sur les hauts sommets de la chaîne, le dénivelé gravi étant plus significatif de notre âge que les marques gravées sur un montant de porte. J’ai souvenir d’une indépendance rapidement accordée, des adultes du Club Pyrénéen avec qui nous partions le temps d’un bivouac ou d’une nuitée en refuge, et, quand nous étions à la maison du seul respect, impératif, de l’heure des repas.

Même le départ de Maman en voyage pour deux ou trois semaines, pour explorer le coin d’Espagne fidèle à l’itinéraire et aux étapes qu’elle avait préparés pendant toute l’année, n’était ni un événement, ni une absence. Ni les rentrées scolaires ou l’internat qui suivaient.

Plus je cherche, notre ciment familial fut tout simplement les lectures du soir et, à travers elles, le goût de l’insolite, du dépaysement, la curiosité. Puis à l’adolescence, au temps de l’internat, des échanges et des propositions de lecture, ma propre voix intérieure partagée entre littérature espagnole et française. Le temps de partage muta des lectures du soir, devenues impossibles, aux échanges épistolaires. De longues lettres, écrites le soir où nous avions beaucoup à nous dire. Correspondance plus espacée. Hebdomadaire d’abord, puis peut-être mensuelle, mais jamais interrompue. Lettres de l’instant, du présent, que je n’ai jamais gardées, jetées à la corbeille à l’instant, dans l’inconsciente absence d’une chambre à soi. Attente d’inédit, de nouveautés, de projets. Rien à répéter.

proposition n° 31

Rémission. Je garde peu de souvenirs de la discussion, ou plutôt de l’information, donnée par le Professeur. « J’ai proposé à votre mère de l’opérer. On peut espérer une longue rémission. »

Rémission. Remittere : Grâce, pardon définitif du mal. C’est bien du mal, d’une tumeur maligne qu’il s’agit. Cela résonne dans ma tête, sonne comme un espoir, remittere.
Remettre. Remettre à plus tard. Répit. Les sens s’opposent, m’écartèlent. « Longue ? — Un an, peut-être deux, maximum trois. — Trois ! Avec toutes ses facultés ? — Toutes, presque toutes. Sauf complication… improbable. » Elle avait acquiescé ; j’avais acquiescé.

Complication ? Question de point de vue. Aucune pour le professeur. Ne plus pouvoir lire, est-ce si grave ? Les lignes qui semblent se croiser mélangeant les phrases. Ignorait-t-il qu’elle était une lectrice gourmande, vorace. Complication, l’équilibre fragile ? Ne plus trop s’éloigner. Trouver un ange gardien et des angelots qui pourront aller à sa recherche dans la venelle, près de la gare, à l’orée du bois, dans des limites que l’on s’est tacitement fixées.

Rémission. Tous les mois je m’interrogeais, je faisais un bilan que je gardais pour moi car il fallait faire bonne figure. On n’inquiétait les enfants. Mais on se préparait muettement au pire.

D’où sommes-nous ? D’où est-elle ? Pas d’ici, mais de la vallée où les générations précédentes étaient nées, vivaient, mourraient. Du village qui les avait accueillis. Où chaque famille avait son caveau, simple dalle, sobre, sommaire, sans arrogance, où les lointains disparus faisaient de la place aux récents, dans un petit cimetière où mon grand-père avait pu faire construire le nôtre ; un havre séparé du gave impétueux par une digue de galets.

Le pire ? Le gave qui bat, le vent qui bruit dans les trembles — est-ce parce qu’ils ne sont jamais muets qu’on les a plantés dans le cimetière ? — un terrain suffisamment accidenté pour n’accepter aucun alignement, pour abriter dans un sympathique désordre les familles dont on connaît les noms ; une fontaine et des arrosoirs afin que les proches restés au village fleurissent et nettoient ; un portail toujours ouvert aux adolescents qui y trouvaient le meilleur endroit pour atteindre la berge sauvage et bouillonnante du gave.

Le pire ? Ce l’aurait été s’il n’y avait la perspective de ce lieu familier où, c’était une évidence, elle voulait que je l’amène le jour venu. Il n’y aurait pas de cérémonie religieuse. Le lieu était clos sous les trembles, signalé par deux cyprès. Ses collègues et anciens élèves viendraient nombreux. On ferait corps et l’une d’entre eux lirait un poème.

Aujourd’hui, je m’interroge. Qu’en sera-t-il pour moi qui ne me considère plus de là-bas mais de partout ? Qui partage ma vie avec quelqu’un d’ailleurs. Qui construit virtuellement une ville idéale, proche des siens aux quatre coins de France, que je remplis de souvenirs mais aussi de projets. Qui craint la fin contemporaine, solitaire, impersonnelle, repoussée par le bio, les soins et les aides ; ce vivre longtemps sans garantie de bien vivre. La Ville aux morts invisibles. Je l’ai déjà dit : je rêve de banquise.

proposition n° 32

« Merci de m’aider. Le chemin est en mauvais état. Ce n’est pas un fauteuil tout terrain. » Sourire compatissant ; le chauffeur n’en est plus à quelques minutes. Il pousse, au sec, entre deux ornières boueuses, flaques métalliques qui reflètent le ciel, un ciel de plaine où les nuages peuvent courir s’agglomérer en masses abstraites ou suggérer des figures. Une impression de regard qui le fixe. Dieu serait dans la tombe… Il lève les yeux. Un… ? Cumulonimbus, c’est cela, ouate verticale qui fixe toutes les nuances de gris et, c’est cela, un regard, des sourcils épais, des mèches bouclées, des lèvres serrées et menaçantes, qui lui suggèrent… Rimbaud, décomposé, vieilli. Infirme comme lui et fuyant vers Marseille, aigri, cherchant le ciel lumineux, aveuglant, cautérisant de la Méditerranée.

Lui, s’il avait pu, cela aurait été la banquise. S’y perdre dans le froid, dans le blanc, quand le ciel et la terre semblent se confondre en un imperceptible horizon séparant un blanc gris d’un gris blanc. Coutume ou légende ? La banquise anesthésiante digérant les anciens devenus inutiles mais décidant encore ; les âmes se scindant, le bien perdu dans le ciel, le mal réincarné dans les bêtes. Mais lui, il n’a pas eu le temps. C’est tellement difficile de décider, d’anticiper, de percevoir le seuil où le fauteuil vous attrape car on a décidé pour vous. Trop tard.

Quand et que décider ? Peut-on choisir le ciel de sa dernière demeure, son dernier ciel ? Rimbaud souhaitait-il les ciels brumeux ou striés de bruine de Charleville-Mézières ? Chateaubriand a pu choisir, jusqu’à hypothéquer sa tombe, les rochers de Saint-Malo, les embruns, le large, le mouvement incessant, imprévisible, migrateur des nuages, le jeu chatoyant des éclaircies, le rideau rapide des averses.

Lui, il a renoncé au cimetière familial malgré le chant du gave, les frissons des trembles. Vallée devenue trop encaissée où le gris des galets se confondait souvent avec le gris du ciel, ce plafond uniforme, brouillardeux, suintant des printemps quand les 3000 retiennent les flux océaniques sur le piémont ; cet autre plafond qui s’obscurcit dès midi, se plombe uniformément, retient la canicule jusqu’au soir avant de tonner, zébrer, s’éclairer quelques secondes en aval ou en amont sans même libérer les averses d’été que l’on attend et que l’on craint à la fois.

Est-ce que les morts choisissent leur ville ? Qui décide : la tradition, la croyance, la superstition, l’héritage ?

Lui, s’il a fui l’étage, les portes grises, les digicodes, les fenêtres toujours étanches aux courants d’air, c’est pour choisir. Si sa fille l’accueille. Choisir une maison, la fenêtre d’une chambre, une terrasse ouverte sur les vignes et les bocages pour dépeindre les ciels polymorphes, fantasmagoriques et versatiles de la Gironde.

Il est serein. Il n’est plus d’ici ou d’ailleurs, il est de partout, des villes et des villages vécus. Quand ses cendres se seront dissoutes en terre ou auront été balayées par le vent vers le ciel, il sera toujours là, il écrit, il construit sa vie, sa ville imaginaire, un tiers-livre diffus dans le nuage.

proposition n° 33

L’aide soignante entrouvre la porte. « Monsieur P. ? » Pas de réponse. Elle passe rapidement toutes les chambres en revue. Ce n’est pas dans ses habitudes, c’est d’ailleurs presque le seul, discret, solitaire dans ses livres et ses écrits, à ne pas s’immiscer à la première occasion dans la chambre des autres. Nulle part. Stupeur, recommence. Non, nulle part. Court, incrédule, refait le parcours en sens inverse, interroge la stagiaire de garde devant la serrure en panne. « Vous n’avez pas vu Monsieur P. ? » Nouveau rassemblement devant la porte grise, dans le couloir cette fois, les patients les plus valides à leurs portes, curieux. Ils arrivent tous, internes, médecin chef, aides soignantes. « Depuis quand ? Qui l’a vu la dernière fois ? Quand on faisait le point sur la réparation de la porte. » « Allô ! L’accueil. As-tu vu Monsieur P. ? Oui, celui qui a toujours sa tablette avec lui sur sa chaise roulante. C’est cela, l’écrivain, qui note tout. Il est parti en tax ! Un VSL ? Allô. Poste de garde ? Avez-vous accès aux vidéos ? Oui. N’effacez-rien. Appeler la police. On vous rejoint tout de suite. » L’ascenseur est encore en panne. Interne et chef dévalent l’escalier, manquent de renverser un livreur de pizza qui vient améliorer l’ordinaire, en douce. Cage vitrée du poste de garde et écran de contrôle. « Vers 10 heures. Quand on était avec le serrurier. Faites défiler. Non, non, non… Stop ! Revenez en arrière. C’est lui, la 508 noire. On peut lire la plaque ? Bon, messieurs de la Police, je compte sur vous. Nous, on remonte. Je préviens l’administration. On trouve son référent.

Central ? XG 078 QB. Un Uber, c’est ça. Non pas d’alerte. Il n’est pas dangereux, ni en danger. Juste un vieux qui a fugué et la gériatrie qui s’affole. Vous prenez le relais ? Parfait. »

Le reste de l’hôpital continue de tourner, indifférent à la fugue, gérant le quotidien et l’urgence. Les plongeurs réceptionnent les plateaux sales, vident les assiettes à peine entamées, jettent, trient ce qui va dans le tunnel de lavage. Une femme de ménage nettoie le carrelage du goinfre qui a enfourné l’assiette du voisin de chambre. Une ambulance stoppe. Des pompiers descendent le brancard avec précaution, manipulent les roulettes. L’un d’entre eux, médecin sans doute, parle à l’accidenté, sollicite son visage et sa main de petites tapes. Parlez-moi ! Parlez-moi ! Les urgences ont préparé un bloc et vérifient le matériel. Le brancardier court dans les sous terrains qui relient les bâtiments, sans tenir compte du patient encore conscient qui s’agrippe dans les virages. À l’entrée du bloc, on se lave les mains jusqu’aux coudes, on repasse dix fois entre les doigts, on frotte les ongles coupés court dans la mousse retenue dans les paumes, on enfile les gants, on remonte le masque, on se concentre. Tout le monde a pris son poste, attend, dans ce silence qui précède les mousses des éthers, les chairs cautérisées, les os sciés, les aspirations ? Avant les regards concentrés, les gestes calculés, maîtrisés, les paroles exigeantes. Dans la chambre mortuaire un infirmier et son aide découpent un vêtement sale, enlèvent un pansement, masquent les traces, extraient un pacemaker, savonnent, épongent, lavent, masquent les plaies, ferment les yeux, coiffent, rhabillent.

Ça ne répond pas. Il a dû couper son téléphone. On essayera plus tard. Pas la peine de lancer un avis. Ce n’est pas un enfant.

Le chauffeur de taxi rebrousse chemin, regarde sa montre, estime le temps de retour. Trop tard pour faire d’autres courses. De toute manière ce n’est pas son secteur. Pas la peine de remettre le téléphone.

proposition n° 34

Je me réveille en sursaut. Ce n’est pas le téléphone, juste le fracas du verre qui tombe dans la benne au lever du jour ; les sagouins ! Ni fauteuil, ni couloir gris, ni digicode, juste le cauchemar de ces visites à l’EHPAD, ces rencontres qui m’obsèdent et auxquelles on n’est jamais préparé. Moi, je vais bien. Je cogite.

Ma journée ? Mes journées, devrais-je dire. Laisser enfin les autres prendre le RER ou le train et foncer vers leur travail, sac à dos d’ordinateur, sacoche ou cartable, cette démarche caractéristique, irrégulière, légèrement hésitante de ceux qui téléphonent, celle plus directe, souvent plus lente de ceux qui écoutent de la musique, celle de ceux qui sont déjà en retard, qui prennent le train à l’arrache.

Un flux du sud au nord car la ville s’allonge coincée entre forêt et fleuve, sans pont pour s’échapper à l’ouest, quelques tunnels sous les voies ferrées vers le nord et l’est.
Où commence le nord quand la ville est écartelée entre son centre, mairie, église, place, boulangerie, sans restaurant ou café digne de ce nom, centre abandonné en semaine par les jeunes et les adultes actifs où il ne reste que quelques retraités, ceux qui vont encore faire leurs courses à la supérette du coin, ne se font pas déjà livrer à domicile ou attendent les enfant pour aller au supermarché le week-end, ou encore, à l’heure de sortie de l’école, des trains de poussettes, nounou poussant, grands tenant d’une main une poignée en plastique et de l’autre un doudou qui traîne, centre qui ressuscite soudain du vendredi soir au dimanche de son marché, sa messe, son cinéma d’Art et d’Essai, sa bibliothèque, son espace de création musicale, héritages des municipalités communistes égarées et où l’on vient des autres communes en Saint-quelque-chose, écartelée entre sa gare, construction opportuniste au bord des voies qui a attendu un demi siècle pour être rejointe puis mangée par les modestes pavillons cubiques, les immeubles HLM, le lycée, le collège et, enfin, la zone d’activité, accentuant encore la grande migration matinale ?

Est-ce l’autre nord, après la gare, celui où personne ne va plus depuis que la plaine agricole qui fut noyée sous les eaux usées de Paris puis abandonnée en jachère, rongée par les gravières, monticules coniques de fin sable jaune qui se déplacent chaque année, grues flottantes qui creusent, caterpilars monumentaux en noria, engins impersonnels masquant les hommes dans leurs cabines aux vitres teintées, climatisées, engins déversant, poussant, tassant un remblai que l’on espère sain et, heureusement, grâce à de rares oublis, des étangs qui font le plaisir des pêcheurs et le danger des baigneurs, ce nord que l’on a oublié de relier au fleuve, négligeant les randonneurs qui ne peuvent plus faire le tour de leur vile, cadenassant l’est ?

L’est canalise le flux transitant du nord populaire vers le sud bourgeois, l’inverse des villes américaines où les quartiers du nord sont blancs et ceux du sud de couleur. L’est est protégé. Forêt domaniale, bouffée d’oxygène et de silence qui nous protège de la touffeur carbonée de Paris et ses ceintures. Une route, d’un côté les villas de béton enduit qui font place, petit à petit, au fur et à mesure que l’on se rapproche du centre, aux meulières, aux chiens qui vous harcèlent et semblent en être les seuls habitants, de l’autre, juste derrière la piste cyclable qui thrombose peu après, le parcours santé, poutre, agrès, espaliers, désespérément désertés au profit des salles de fitness, l’immense futaie de chêne, de hêtres et de pins, ses sentes, où, à peine rangé le sac d’ordinateur, la serviette ou le cartable, desserré la cravate et quitté le tailleur, revêtu le jogging coloré et chaussé les baskets fluos, connecté la montre et le casque sur le téléphone en brassard, on trottine, seul ou en petit groupe, en couple, madame déliée entraînant souvent monsieur qui s’essouffle, évitant les allées des enseignes-sacs-en-plastique, la chaise abandonnée par la callipyge ou plantureuse immigrée qui, dans ce quelque part qu’on devine, vide la faune masculine échappée furtivement, négligemment, des voitures mal garées dans un trou du talus.

Le flux ignore l’est, marche à pas pressé, pédale ou trottinette, s’entasse dans le bus vers le sud, les feus chênes feuillus, déclassés, abattus viabilisés, oubliés malgré le nom de quartier, lotis en « Île de France » où « Cottage ». Allées, contre allées, décalage, absence de clôture et absence de commerce — on prend sa voiture pour aller dépenser dans les rues piétonnes, boutiquières achalandées, des Saints-quelque-chose —, pelouses soignées, soirs de semaine studieux et calmes qui attendent les week-ends conviviaux au sortir de la messe ou du tennis, polos et pantalons de toile, sécateur et tondeuse que l’on se prête entre voisins pendant qu’un d’eux télétravaille — il faut bien paraître chef contraint par les urgences —, toute la partition relationnelle que jouent les rues Kosma, Pleyel, Vian — un peu d’impertinence enfin — avant de rechausser les fluos pour aller, en famille, courir vers l’est dans la forêt et, surtout ne pas se perdre juste derrière la trouée verte, dans les rues Robespierre, Condorcet et Danton, ce coupe-gorge où l’on deale dans les entrées et où l’on brûle des voitures quand la France conquiert sa deuxième étoile. Cette cité qui les sépare du vrai ouest.

Tout à l’ouest, le flux est fluvial, presque maritime, après avoir traversé la route départementale congestionnée qui depuis vingt ans résiste pour ne pas devenir autoroute, ne pas voir défiler encore plus de poids lourds, ne pas leur permettre de tuer, sur le fleuve tout proche hérissé de peuplier et caressé par les saules, les dernières Becquey et Freycinet qui transportent le sable et luttent contre les pousseurs de double barge grande largeur. La frontière de l’ouest c’est le sentier de halage, les berges et les talus d’herbe où la diaspora du nord se promène, VTTète, pèche, campe, saucissonne ou mergueze pendant que le sud fuit plus à l’ouest vers Deauville où Étretat.

Rose des vents disparate et désintégrée qui illustre la difficulté des politiques urbaines, l’échec des mixités sociales, l’impossibilité chronique du développement harmonieux des communes rurales qui sont absorbées par le Grand-Paris, qui ne font qu’alimenter en main d’oeuvre les usines automobiles et aéronautiques. Et moi, au centre de la rose des vents je reste car, si près des gares, du Nord, de l’Est, de Saint-Lazare et Montparnasse, je ne sais quelle direction choisir pour aller me poser sans m’éloigner de tous pour m’approcher de l’un, mes enfants partis travailler au nord, au sud, à l’est, et hésité à abandonner, déserter, au centre de ma ville la bibliothèque, le cinéma et le théâtre qui résistent.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 19 août 2018.
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