Jean Perguet | Arrêt avant lecture

« construire une ville avec des mots », les contributions

Pendant 42 ans ingénierie informatique, jouer avec les mots était l’alternative au labeur des bytes. Lecteur impénitent, auteur de chroniques dont le Journal d’un lecteur sur la revue littéraire « incertainregard.com », je suis en cours d’écriture d’un roman. Site : éditions Deparrain.
proposition n° 1

« Je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps ». Arrêt avant lecture. Incipit qui le fige. Son visage soudain rêveur, sa main levée qui tient le livre, ses yeux qui fixent le plafond. Le reste est bloqué dans le fauteuil, toujours inerte, pieds calés, buste ceinturé.

« C’est mon tour ! Déjà quarante ans. » Sa mère couchée depuis déjà trois mois dans la chambre de sa fille qu’il avait déménagé dans une plus petite pièce dans les combles. « C’est pour ta Mamie qui est très malade. » Tapisserie fleurie, fleurs minuscules -– il ne se souvient plus du nom, de la styliste aux petites fleurs ; toutes les filles avaient les mêmes décors printaniers. Printanier ! Printanier pour l’hiver de cette vieille dame qu’il avait tant entourée. Sous morphine, elle restait calme avec ce sourire doux qui le rassurait, ces cheveux blancs soyeux qu’il lui peignait chaque matin avec soin, longuement. « Nous ne parlions plus qu’avec les yeux. ». Elle restait calme, calme, sereine tant que passaient en boucle les Chants Juifs pour violoncelle et piano. Si apaisants, si mystérieux, si transcendants. Il grimpait rapidement l’escalier, entrait dans la chambre quand le disque était fini – déjà elle s’agitait -– replay, et le visage se détendait. Il regarde les murs tristes et passés, le mobilier technique, les blouses bleu gris des aides-soignantes. La solitude. L’oubli « J’y reviendrai bien à mon tour ! »

proposition n° 2

Siège rangé au bord du lit, deux mains se serrent, deux regards s’ignorent ; l’un mobile fait machinalement le tour de la pièce, se noie dans les mille fleurs mauves, vite perdu, revenant vers celle, légèrement tachée, toc d’un compte mouton qui jamais ne s’endort ; l’autre regard est fixe, insensible aux appogiatures du violoncelle et du piano qui s’entête, tendu vers le tableau qui lui fait face, happé par la silhouette nue, dynamique, jeune et masculine, entraînante, si vivante, éphèbe serti dans le blanc opalin d’un coquillage protecteur, radeau perdu dans une mer d’algues, noyé dans cette lithographie bleu marine de Jean Lurçat, possible mer de larme où l’un plonge quand l’autre s’en échappe.

proposition n° 3

Courant d’air. Il est très sensible à tous les éléments extérieurs, fenêtres ouvertes sur l’ombre du parc ou le soleil de la cour, portes que l’on claque, matelas qui grincent sous le poids des pensionnaires — il distingue, aux imperceptibles variations de volume et de durée, leur morphologie obèse ou anorexique — sonnettes qu’il sait attribuer à chaque chambre comme un berger reconnaît les sonnailles de ses brebis.

Déjà, dans la chambre mauve, il n’osait bouger, il tentait d’échapper au rythme régulier de la respiration de sa mère, aux déglutitions mal contrôlées qui le bouleversaient, il fuyait son regard fixé sur la silhouette nue du tableau de Lurçat. Repousser ce mélange d’inquiétude, de tristesse et d’espoir qui enfermait celui qui ne sait plus si elle perçoit encore la compagnie qu’il lui offre. Il fermait les yeux. Dans son dos, la porte de la chambre. Quels jouets traînaient sur le palier ? Est-ce que la porte de la chambre des garçons était ouverte ? « Oui, je perçois la chaleur ensoleillée. » Est-ce que leur fenêtre était fermée ? « Non, des pépiements. Mésange ou rouge-gorge. Il faut que j’apprenne à les reconnaître. D’où viennent-ils ? Du pommier qui croule sous les fruits ? Du cerisier que les pucerons dévorent — d’ailleurs ont-ils encore assez de feuilles pour s’y réfugier ? — et que les merles ont dépouillé de leurs cerises ? » Derrière, il épiait le sentier qui longeait la venelle séparant deux îlots de pavillons crépis, deux nuances, différenciés par quelques touches de brique ou de meulière. Cliquettement d’un dérailleur, chaîne qui frotte. « C’est le vélo de Julien ! » Il tendait encore plus l’oreille. Coup de frein. Dérapage. « Ah, c’est ce fou de Léo ! »

Sensations, intuitions de la vie. Vie libre des enfants. Vie, prisonnière d’un lit, de sa mère. Et la sienne de vie, définitivement prisonnière d’un fauteuil ; mais si libre de se fondre dans le roman qu’il reprend.

proposition n° 4

Revenir dans un lieu comme on l’avait quitté. Rembobinons le film de la vie. Swuuuuuummmm, swuuuuummm, comme si c’était encore au temps de la pellicule. Trop accéléré. Refaisons plus lentement. Le pommier, le cerisier, la venelle entre deux rangées de pavillons crépis, toits de tuiles vieillies, style île de France, quelques détails décoratifs, bois, briques ou pierre, cinq, six, pas plus, et quelques variantes, une lucarne, une pièce en plus légèrement décalée. Une impression de petit village en bordure de ville, en lisière de forêt. Construction années quatre-vingt-dix. Bien après les meulières ; après les bétons, perrons, cubes et toits pointus ; avant les maisons d’architecte et les ossatures bois. Quelques rues sinueuses en impasse, des arbres préservés, des pelouses en façade sans clôture, rêve anglais, anglais plus qu’américain par la promiscuité relative des lots, réalité française par la taille négligée des pelouses et la couleur jaunâtre du manque d’arrosage. Sur l’arrière des maisons, un jardinet clôturé, des haies qui poussent — chacun chez-soi qui résiste encore et encore par manque d’injonction réglementaire — et, entre l’alignement des jardins, les venelles où courent les petits, cyclopèdent les enfants, s’agglutinent les grands si adultes limitrophes tolérants. La venelle qu’on remontait en famille, nous marchant, Maman et Lilou trottinant, Julien et Paul courant pour rejoindre plus vite le bois, les sentiers, les reliefs asséchés des anciennes carrières et les derniers étangs. Puis la trottinette et les vélos. La venelle qu’il avait fallu défendre chaque année contre ceux qui voulaient la condamner, repousser les clôtures : trop de cris, trop de jeunes, trop de flirts à l’abri des haies. C’était avant. Juste avant pour Maman. Il y a déjà longtemps pour moi. La venelle de la liberté. Reprenons : « Je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps… »

proposition n° 5

Parfois elle soulevait sa tête ; le regard devenait plus percent ; aux faibles mouvements de ses pupilles il devinait qu’elle parcourait le tableau. Il se concentrait, essayait d’en mémoriser le mouvement. Plutôt en bas à gauche, longue fixation. Montée verticale vers le haut, léger retour, bifurcation sur la droite, arrêt, presque dix secondes, chute vers le bas puis, après quelques lacets vers la droite, ses yeux faisaient une pause avant de revenir brusquement au point de départ. Des mouvements presque imperceptibles qu’il devait être le seul à remarquer. Il lui fallu plusieurs jours, toujours surpris de la voir soulever sa tête, pour comprendre que c’était toujours la même routine. Une sorte de promenade. Ce ne pouvait être que dans le tableau de Lurçat. Il le regarda alors à son tour, essayant de reproduire l’itinéraire.

Elle part de l’homme c’est sûr. Cette silhouette fine, bleu marine, épaules larges, fesses nerveuses. Qui voit-elle ? Elle, jeune ? Nous ? Mon père parti ? Un amant ? C’est cela qu’elle fixe sur lequel elle revient sans cesse. C’est lui qui lui donne ce regain d’énergie. Le coquillage ? Est-ce une refuge ou une prison ? Ce serait une prison. Mais il a cette feuille d’algue, nervurée, comme une porte sur l’extérieur, sur la mer, même tonalité de bleu, délayé de blanc, clarté d’un ailleurs, invitation à s’évader. C’est cela, elle suit la tresse de l’algue, la remonte, découvre les deux feuilles sombres, la densité du bleu qui devient abyssal. Elle hésite puis fait demi-tour. Elle prend l’autre ramification, accélère devant ce poisson-feuille inquiétant, carnivore, descend et part à l’opposé du tableau vers la droite. Elle y trouve cette autre silhouette aux bras agités qui ressemble étrangement aux démons et diables, à ceux des purgatoires des tympans sculptés. Il semble écarter des feuilles envahissantes, ou celle, la dernière, en forme d’œil inquisiteur. Le bleu est sombre à nouveau. Outremer. Elle fatigue. Pas de retour . Elle saute directement dans la coquille y retrouve le rassurant éphèbe.

Il bouge, se place entre le tableau et elle. Elle ne semble pas le voir. Le regard de sa mère se fige. Sa tête retombe. Aveugle et sourde à la présence de son fils qui la veille. Seulement consciente de ce tableau et de ces chants en boucle. Même ambiance mystique, amniotique. Ville subaquatique diffuse dans les bleus de Lurçat, dans les plaintes ou les joies du violoncelle de Sonia.

proposition n° 7

Une ville dans les abysses. Étrange. Pourquoi avait-elle acheté ce tableau de Lurçat ? Une pulsion sûrement. Celles que nous procurent les œuvres d’art, subites, irrationnelles, irréfléchies… sans quoi ce ne serait plus de l’art. L’indifférence en fait partie ; l’art qui touche les autres. Sa mère était si terrienne, campagnarde, montagnarde, naturaliste souvent, archéologue toujours, inspectant ruines, bâtiments, villes et villages, cherchant leurs histoires, rencontrant les gens, photographiant, notant tout dans ces carnets de route de sa belle prose précise, ambitieuse. Concrète. Tellurique.

Sauf ce tableau irrationnel.

Il y a quelques mois, quand elle sortait encore, ce n’était par les étangs qui l’attiraient, ni les bords de Seine. Loin de l’eau, elle restait proche de la maison, entre cité et forêt. Elle auscultait la lisière à petits pas, fouillant l’herbe, les feuilles, les arbustes, le pied des arbres de sa canne. À l’autre main un panier. C’était souvent de simples fleurs, de belles feuilles, des glands qu’elle partageait avec ses petits-enfants confectionnant leur herbier ; parfois c’était des fruits, prunes sauvages, mures, ou des champignons, morilles au printemps, coulemelles et chanterelles en été, bolets en automne, cuisinant un dessert ou une omelette. Tout l’été, elle rapportait des fraises des bois. Parfois une poignée, souvent un bol. On ne l’accompagnait jamais. C’était son temps libre, sa liberté, son escapade. Le trésor quotidien que les citadins pressés, valides, ignoraient.
Quand elle a perdu le sens de l’orientation, consciente de ses vertiges, elle n’est plus sortie.

Il a voulu prendre le relais, invitant les enfants à le suivre. Rapporter des fraises des bois à Mamie. Sûr, c’était dans les parages. Ils ont tout inspecté : la venelle, le sentier, la lisière près de la gare, les fourrés près de la rue jusqu’aux sous-bois dans les clairières. Jamais ils n’ont trouvé une fraise. Celles de Mamie, comme un miracle, sont devenues une légende. Un parfum qui reste en bouche.

proposition n° 8

Quand on est reclus à l’étage, qu’il faut connaître la combinaison du digicode pour sortir — ils la donnent en chuchotant aux accompagnants pour qu’on ne l’entende pas et leur demandent de veiller à ce que l’on ne s’échappe pas. D’ailleurs le pourrait-il avec son fauteuil et le manque de complicité d’un ascenseur en panne depuis des jours — il n’y a pas beaucoup de chance de s’évader. Pour lui, la seule, c’est d’ouvrir la fenêtre. Pourvu qu’il y ait de l’air, du vent, de la pluie, de l’orage. Tout ce qui peut couvrir le presque silence, celui des murmures, du pas feutré des infirmières, des gémissements assourdis par l’habitude. La pluie. Rosée, crachin, bruine, averse, orage. Il en décline les noms. Il cherche comment en décrire le bruit : feulement de la bruine, crépitement de l’averse, roulement de l’orage. La pluie, pour lui, c’est la joie. C’est la nature qui pénètre à l’étage. Il en profite, respire, hume la fraîcheur, l’odeur de mouillé, mélange de parking et de pelouse.

Aux fraises, elle y allait tous les jours. Même sous la pluie. Elle lui empruntait son parapluie de berger. Celui qu’il avait acheté à Pau. Manche en néflier, baleine en rotin, coton serré bleu — le même bleu que celui du tableau, coïncidence ? ¬ — capable de résister au pire des vents et, puisqu’il n’y avait pas de métal, n’attirant pas la foudre. Il la voyait braver les éléments. Ultime résistance qu’elle semblait rechercher, comme si renoncer à sa sortie quotidienne, c’était capituler devant la maladie. Tant qu’elle pourrait. Et lui, il était fier. Ces jours-là, la récolte était bien maigre. Mais cela n’avait pas d’importance. L’important, c’était de sortir. Quand il pouvait, il l’accompagnait. Le parapluie était suffisant pour deux et difficile à tenir. Il passait juste dans la venelle. Elle prenait son bras. Bruit de la pluie. Pas besoin de parler. Écouter, penser « la pluie fait des claquettes ».

Il s’avance vers la fenêtre. Un petit coup de manette. Bien ranger le fauteuil contre la fenêtre. Courant d’air. Giclée froide et légère. Crépitement soudain contre la vitre voisine. Un délice. « Monsieur, pardon ! ». L’aide-soignante referme déjà la fenêtre. Il n’a pas autant de chance.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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