ana nb | le chemin ne va plus là où il doit aller

« construire une ville avec des mots », les contributions

Je rêve en ce moment d’écrire comme Yann Gourdon joue de la vielle à roue. J’ai la chance d’avoir rencontré depuis septembre dernier un super collectif qui se retrouve dans un Centre Culturel Autogéré à Nancy pour lire, écrire quelques fois. Sinon j’ai deux chantiers d’écriture, je continue d’écrire ici et . J’improvise à la cithare amplifiée seule, parfois avec mon ami Ebi. M, et j’ai commencé une nouvelle expérience avec Octave Mélèse et Pascal Hallou (son/image).
proposition n° 1

Elle avait le choix : passer par le haut ou passer par le bas. Elle prit la rue des écoles, longea un bâtiment nouveau qui lui sembla immense, construit sur un terrain de foot qui avait toujours été petit. Quelques maisons plus loin, elle s’engagea dans l’impasse, de chaque côté des maisons anciennes aux jardins entretenus. Arrivée à la dernière maison, elle s’arrêta. Le chemin n’allait plus là où il devait aller. Elle baissa les yeux sur la trace d’un oiseau, mandibule gorgerin gorge ventre tibia dos manteau côté du coup nuque front dévorés , ne restait plus que la trace de l’animal. Elle garda son appareil photo dans la main. De gros nuages étouffaient la lumière. Devant elle, un chantier, des maisons en construction jouxtaient des maisons achevées. Quelque chose bougea, à quelques mètres d’elle, un homme torse nu sur le haut d’un mur gueulait.Elle fit quelques pas. Elle regarda une première maison inachevée avec tout autour la trace angulaire d’un chemin de terre ; cette terre peut être celle des jardins. Puis elle s’approcha d’une seconde maison, sans fenêtres encore, aux murs naissants des herbes inclinées. Elle alla plus loin là où se trouvaient les arbres, trois quatre arbres fruitiers, maintenant trois maisons achevées. Elle se tourna vers le versant du chemin.Les nuages continuaient d’étouffer la lumière.Elle pensa à la terre des jardins engloutie par le ciment ; sur le haut du mur l’homme à la truelle continuait de gueuler. Elle traversa l’espace qui séparait les constructions de la route du bas. Elle marchait maintenant au milieu de la route, ici le corps des maisons respirait dans les fissures, plus loin le dernier jardin. Elle s’arrêta, photographia la terre les sillons avec leurs graines invisibles les herbes les coquelicots ; les nuages étouffaient la nostalgie de la lumière.

proposition n° 2

le chemin commence là le chemin commence là où finit l’impasse le chemin forme une lettre avec l’impasse le chemin est une ligne de terre herbe pierre le chemin déroule sa longueur sur plusieurs centaines de mètres le chemin est un étroit couloir à ciel ouvert entre deux jardins le chemin est un espace temporel entre le haut des jardins et le bas des jardins le chemin est un trait d’ union entre quatre jardins le chemin a des tâches de rouille quelque part le chemin a une pierre noire à un autre endroit le chemin est glissant sous la pluie le chemin disparaît dans la nuit le chemin est un ensemble de mille choses invisibles vivantes ou mortes le chemin est une déchirure de la terre le chemin se crevasse dans le soleil le chemin fourmille de fourmis termites et autres insectes minuscules avec des drôles de noms le chemin sert de lien entre les habitants de la petite ville, le chemin ouvre l’œil

proposition n° 3

Deux minutes juste deux minutes je vais voir un truc. Elle dévale le bas de l’avenue , c’est fou la distance entre la maison et la lisière de l’impasse, en deux minutes on y est sans courir sans grands pas ; comment le corps garde la mémoire de la perception des distances d’avant, quand petite, quand adolescente, quand elle revenait au début de la nuit, chercher un toit et que le toit lui était refusé, par la voix maternelle puis par la voix paternelle – cent cinquante et un mille cent dix heures à vivre ici des milliers d’heures à entendre ces deux voix – et hop plus rien – elle regarde le grand verger face à elle, au loin la colline de Bezaumont et son serpent de lumière la nuit, le bois brûlé le quai de la gare, le chien à la machoire crispée, à deux pas de là. Elle s’éloigne de l’impasse, aperçoit la voiture descendre le bas de l’avenue. Takis monte dans la voiture. Bon je te propose d’aller écouter les anges dormir lui propose le mec au volant. Le chemin ne va plus là où il doit aller.Il prend une autre route, ne s’arrête pas à Pont à Mousson, longe la Moselle, un mur haut comme une forteresse, passe un pont en direction d’’un coin avec des arbres et là ; Takis attends ne cours pas reviens qu’est-ce que tu fous. Plus tard ils écoutent PIL, This is not a love song en boucles. Tout flotte, un peu au-dessus de la route, la vitre baissée, tout file sans bruit sans lenteur voulue. Le mec tourne à gauche, la voiture s’égare en cherchant la rue Lisbonne.

proposition n° 4

Takis cherche à dire au mec que si à Lisbonne on regarde par terre c’est que c’est beau, l’attraction de la couleur blanche des pavés c’est beau, si on lève la tête la couleur les fissures des murs c’est beau aussi ; on peut regarder ça très longtemps sans se lasser. Elle cherche des noms de rues, rua da Gloria rua da Rosa calçada de Santana, mais le mec ne connait pas, il lui demande seulement de continuer de parler, il veut sa voix qui parle, alors Takis parle de Lisbonne du jardin des étoiles du marché des voleurs de la place à l’arbre fleuri . Elle est maintenant dans l’autre ville, elle entend la circulation les voix, le bruit du tram quand il monte la ruelle, les voix dans le tram. Elle est loin de la petite ville, elle est quelque part dans une ville réelle une ville rêvée, dans le haut d’une rue elle aperçoit le Tage. Elle invente la ville en parlant, et en parlant elle marche de nouveau dans les rues, rua da Judaria rua Senhora da Glória rua Vale Formoso de Cima rua das Janelas Verdes rua de São Bento. Elle se perd. À chaque instant. Elle s’éloigne, quitte la ville ancienne dans le soir, part voir le fleuve. Takis s’arrête, dit au mec qu’aujourd’hui elle est lucide comme si elle allait mourir, le mec rigole. Alors on va où maintenant ?

proposition n° 5

Elle devient un écho obscur à la ville ; elle raconte en quelques secondes le séisme de Lisbonne, en 1755, un premier novembre, à neuf heures quarante du matin. Un tremblement de terre en pleine fête religieuse. Il faut s’imaginer (c’est impossible) la naissance d’innombrables incendies qui en peu de temps va tout détruire, et la ville se fissure de partout avec des béances jusqu’à cinq mètres ; il faut s’imaginer (c’est impossible), des dizaines de milliers de morts, et les vivants qui courent se ruent sur les quais assistent hallucinés au reflux de la mer, et voient s’échouer des milliers de débris de vaisseaux enchaînés à des vagues de quinze mètres de haut. Pendant cinq jours Lisbonne brûle. Il n’y a plus de chemin pour aller là où on allait. Elle ouvre une deuxième plaie : ce n’est pas à neuf heures quarante mais à neuf heures trente six que tout commence. Le mec dit c’est beau une ville détruite, regarde Takis et rigole. Deuxième plaie, elle répète.Elle pense que le mec va bien se rendre compte qu’elle n’y connaît rien à Lisbonne, qu’elle n’ y a jamais mis les pieds, qu’ elle est surtout prête à tout pour s’endormir avec les anges pendant mille et une nuits. Le lendemain les survivants hagards marchent dans les ruines , et un d’entre eux s’arrête, halluciné, devant les piliers et les arrêtes de l’église des – elle reprend des Carmes épargnés par le séisme. Elle s’arrête. Elle pense que le réel ne tombe pas du ciel pas plus que la fiction, et qu’elle doit faire appel à des images. Elle pense au chien à la mâchoire crispée de Dieulouard, elle pense aux chiens de Lisbonne elle pense à Valse avec Bachir. Elle commence à raconter la scène avec les vingt-six chiens – le mec se met à chanter This is not a love song this is not a love song this is not a love song this is not a love song.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 16 juin 2018.
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