ana nb | jusqu’à l’autre ville

« construire une ville avec des mots », les contributions

Je rêve en ce moment d’écrire comme Yann Gourdon joue de la vielle à roue. J’ai la chance d’avoir rencontré depuis septembre dernier un super collectif qui se retrouve dans un Centre Culturel Autogéré à Nancy pour lire, écrire quelques fois. Sinon j’ai deux chantiers d’écriture, je continue d’écrire ici et . J’improvise à la cithare amplifiée seule, parfois avec mon ami Ebi. M, et j’ai commencé une nouvelle expérience avec Octave Mélèse et Pascal Hallou (son/image).
proposition n° 1

Elle a le choix : passer par le haut ou passer par le bas. Elle prend la rue des écoles, longe un bâtiment nouveau qui lui sembla immense, construit sur un terrain de foot qui a toujours été petit. Quelques maisons plus loin, elle s’engage dans l’impasse, de chaque côté des maisons anciennes aux jardins entretenus. Arrivée à la dernière maison, elle s’arrête. Le chemin ne va plus là où il doit aller. Elle baisse les yeux sur la trace d’un oiseau, mandibule gorgerin gorge ventre tibia dos manteau côté du coup nuque front dévorés , ne reste plus que la trace de l’animal. Elle garde son appareil photo dans la main. De gros nuages étouffent la lumière. Devant elle, un chantier, des maisons en construction, des maisons achevées et des pans de terre. Quelque chose bouge, à quelques mètres d’elle, un homme torse nu sur le haut d’un mur gueule. Elle fait quelques pas. Elle regarde une première maison inachevée avec tout autour la trace angulaire d’un chemin de terre. La terre est celle des jardins d’autrefois. Puis elle s’approche d’une seconde maison, sans fenêtres encore, aux murs naissants des herbes inclinées. Elle va plus loin là où se trouvaient les arbres, trois quatre arbres fruitiers, maintenant trois maisons achevées. Elle se tourne vers le versant du chemin.Les nuages continuent d’étouffer la lumière.Elle pense à la terre des jardins engloutie par le ciment ; sur le haut du mur l’homme à la truelle continue de gueuler. Elle traverse l’espace qui sépare les constructions de la route du bas. Elle marche maintenant au milieu de la route, ici le corps des maisons respire dans les fissures, plus loin le dernier jardin. Elle s’arrête, photographe la terre les sillons avec leurs graines invisibles les herbes les coquelicots ; les nuages étouffent la nostalgie de la lumière.

proposition n° 2

le chemin commence là le chemin commence là où finit l’impasse le chemin forme une lettre avec l’impasse le chemin est une ligne de terre herbe pierre le chemin déroule sa longueur sur plusieurs centaines de mètres le chemin est un étroit couloir à ciel ouvert entre deux jardins le chemin est un espace temporel entre le haut des jardins et le bas des jardins le chemin est un trait d’ union entre quatre jardins le chemin a des tâches de rouille quelque part le chemin a une pierre noire à un autre endroit le chemin est glissant sous la pluie le chemin disparaît dans la nuit le chemin est un ensemble de mille choses invisibles vivantes ou mortes le chemin est une déchirure de la terre le chemin se crevasse dans le soleil le chemin fourmille de fourmis termites et autres insectes minuscules avec des drôles de noms le chemin sert de lien entre les habitants de la petite ville, le chemin ouvre l’œil

proposition n° 3

Deux minutes juste deux minutes je vais voir un truc. Elle dévale le bas de l’avenue , c’est fou la distance entre la maison et la lisière de l’impasse, en deux minutes on y est sans courir sans grands pas ; comment le corps garde la mémoire de la perception des distances d’avant, quand petite, quand adolescente, quand elle revenait au début de la nuit, chercher un toit et que le toit lui était refusé, par la voix maternelle puis par la voix paternelle – cent cinquante et un mille cent dix heures à vivre ici des milliers d’heures à entendre ces deux voix – et hop plus rien – elle regarde le grand verger face à elle, au loin la colline de Bezaumont et son serpent de lumière la nuit, le bois brûlé le quai de la gare, le chien à la machoire crispée, à deux pas de là. Elle s’éloigne de l’impasse, aperçoit la voiture descendre le bas de l’avenue. Takis monte dans la voiture. Bon je te propose d’aller écouter les anges dormir lui propose le mec au volant. Le chemin ne va plus là où il doit aller.Il prend une autre route, ne s’arrête pas à Pont à Mousson, longe la Moselle, un mur haut comme une forteresse, passe un pont en direction d’’un coin avec des arbres et là ; Takis attends ne cours pas reviens qu’est-ce que tu fous. Plus tard ils écoutent PIL, This is not a love song en boucles. Tout flotte, un peu au-dessus de la route, la vitre baissée, tout file sans bruit sans lenteur voulue. Le mec tourne à gauche, la voiture s’égare en cherchant la rue Lisbonne.

proposition n° 4

Takis cherche à dire au mec que si à Lisbonne on regarde par terre c’est que c’est beau, l’attraction de la couleur blanche des pavés c’est beau, si on lève la tête la couleur les fissures des murs c’est beau aussi ; on peut regarder ça très longtemps sans se lasser. Elle cherche des noms de rues, rua da Gloria rua da Rosa calçada de Santana, mais le mec ne connait pas, il lui demande seulement de continuer de parler, il veut sa voix qui parle, alors Takis parle de Lisbonne du jardin des étoiles du marché des voleurs de la place à l’arbre fleuri . Elle est maintenant dans l’autre ville, elle entend la circulation les voix, le bruit du tram quand il monte la ruelle, les voix dans le tram. Elle est loin de la petite ville, elle est quelque part dans une ville réelle une ville rêvée, dans le haut d’une rue elle aperçoit le Tage. Elle invente la ville en parlant, et en parlant elle marche de nouveau dans les rues, rua da Judaria rua Senhora da Glória rua Vale Formoso de Cima rua das Janelas Verdes rua de São Bento. Elle se perd. À chaque instant. Elle s’éloigne, quitte la ville ancienne dans le soir, part voir le fleuve. Takis s’arrête, dit au mec qu’aujourd’hui elle est lucide comme si elle allait mourir, le mec rigole. Alors on va où maintenant ?

proposition n° 5

Elle devient un écho obscur à la ville ; elle raconte en quelques secondes le séisme de Lisbonne, en 1755, un premier novembre, à neuf heures quarante du matin. Un tremblement de terre en pleine fête religieuse. Il faut s’imaginer (c’est impossible) la naissance d’innombrables incendies qui en peu de temps va tout détruire, et la ville se fissure de partout avec des béances jusqu’à cinq mètres ; il faut s’imaginer (c’est impossible), des dizaines de milliers de morts, et les vivants qui courent se ruent sur les quais assistent hallucinés au reflux de la mer, et voient s’échouer des milliers de débris de vaisseaux enchaînés à des vagues de quinze mètres de haut. Pendant cinq jours Lisbonne brûle. Il n’y a plus de chemin pour aller là où on allait. Elle ouvre une deuxième plaie : ce n’est pas à neuf heures quarante mais à neuf heures trente six que tout commence. Le mec dit c’est beau une ville détruite, regarde Takis et rigole. Deuxième plaie, elle répète.Elle pense que le mec va bien se rendre compte qu’elle n’y connaît rien à Lisbonne, qu’elle n’ y a jamais mis les pieds, qu’ elle est surtout prête à tout pour s’endormir avec les anges pendant mille et une nuits. Le lendemain les survivants hagards marchent dans les ruines , et un d’entre eux s’arrête, halluciné, devant les piliers et les arrêtes de l’église des -– elle reprend des Carmes épargnés par le séisme. Elle s’arrête. Elle pense que le réel ne tombe pas du ciel pas plus que la fiction, et qu’elle doit faire appel à des images. Elle pense au chien à la mâchoire crispée de Dieulouard, elle pense aux chiens de Lisbonne elle pense à Valse avec Bachir. Elle commence à raconter la scène avec les vingt-six chiens -– le mec se met à chanter This is not a love song this is not a love song this is not a love song this is not a love song.

Dans la forêt du Bois brûlé des arbres hauts et forts, d’autres plus jeunes élancés. Un violent incendie a détruit une grande partie de la forêt du Bois Brûlé, à la fin de la première guerre mondiale. Des années après on l’a reboisée. Chaque arbre porte dans ses racines la mémoire d’un arbre mort. C’est mon premier souvenir important avec des arbres, et moi à courir et danser entre les arbres. Après ma tête sépare d’autres souvenirs, qui passent par la route pour aller à Pont à Mousson. Rien, seulement la vitesse, la lumière de la nuit dans la vitesse, le mec m’attend place de Verdun, la nuit commence. On s’arrête chez un ami qui habite rue de la Bouillante, on traverse Blénod lès Toul , on va à l’Oiseau-Vert. En peu de temps on est loin très loin de là où on est partis. Partir tu comprends, parce que dans la petite ville on ne trouve rien. Je me barre, je ne veux plus rester dans cette ville minable, avec sa place de Verdun sa route nationale sa rue de la république, et sa – ah – rue des roses. Alors je veux toujours partir, j’ai compris plus tard pourquoi.C’est un été, au café du Peuple à Carmaux, avec mon père et ses amis qui ne parlent pas français. J’ai compris. Ma grand-mère paternelle Carmen pas connue mon grand-père paternel Pablo pas connu, ma grand-mère maternelle Hilde pas connue mon grand-père maternel Joseph pas connu, ma tante espagnole Esther pas connue mon oncle espagnol Diego pas connu, mes tantes françaises Armande et Liliane pas connues mes oncles français Tristan et Alban pas connus, mes cousines espagnoles Encarna Elvia et Alida pas connues, mes cousins espagnols Alberto José et Elias pas connus, mes cousines argentines Clara et Lucia pas connues, mes cousins argentins Matias et Lucas pas connus. On m’ appelle Takis, je vais sur la colline aux trèfles incarnats.

proposition n° 7

Le trajet dure une vingtaine de minutes, le temps d’ouvrir la vitre la ligne de la colline s’efface. Elle cherche des yeux ses repères, la maison avec son jardin mural, le rideau baissé froissé d’un boucher, la façade de l’auberge aux trois entrées, le tag, le pont avec un corps minuscule au bord de la rivière. Tout ce qui peut disparaître, disparaît, le temps de fermer les yeux. Alors la ville se vide rues maisons trottoirs places, le paysage se vide le pont la rivière, le nom de l’endroit se vide Neuves–Maisons ; le rêve entre par la main gauche, protège son visage.Elle marche au bord d’un chemin, les bords du chemin se resserrent, le chemin devient une ligne si mince elle marche maintenant sur un fil haut et tendu qui conduit de l’autre côté de la colline. Ses pieds glissent sur le fil ses bras repoussent le vent furieux, au-dessus d’elle deux circaètes Jean Leblanc immobiles, sous ses pieds une forêt qu’elle connaît réellement, elle avance très vite sur le fil, elle traverse une rivière elle entend un cri d’enfant, elle arrive à la fin, ses yeux écarquillés cherchent le chemin. Elle marche en laissant ses empreintes sur une terre noire et poudreuse qui se soulève avec le rythme de ses pieds, la chaleur de la terre brûle la plante de ses pieds. La peinture est mauvaise, elle fait quelques pas en arrière, une superposition de différentes couches de peinture brune et peinture noire, avec de grandes traînées de rouge. Le tableau est d’un immense format vingt cinq mètres de large sur cinq mètres de haut. Elle entend les pas d’un chien, elle parle de plus en plus bas, le mec assis à ses côtés se penche pour l’écouter. Le chemin commence au point zéro de l’horizon, elle corps vertical à la ligne d’horizon, elle baisse les yeux. A rua é cortada, la rue est coupée lui dit le mec à côté d’elle. Par là tu peux y arriver avant la nuit. Elle marche dans une ruelle étroite et sombre, elle cherche Pensão Pérola da Baixa, arrivée au sommet de la ruelle elle aperçoit les marches d’un escalier, elle décide de descendre la ruelle, arrivée au bas de la ruelle elle reprend l’ascension de la ruelle, elle s’arrête devant chaque façade, guette la moindre enseigne. Elle continue jusqu’à l’escalier, elle ne voit rien, la ligne s’efface. Rua da Glória, le mec la porte sur ses épaules, la nuit projette l’ombre géante de leur corps hybride, un corps qui ne parle plus mais danse.

proposition n° 8

Tout défile, l’arrêt Salle des fêtes du TED R330, le magasin de cheminées, l’agence immobilière, la place de Verdun , le coiffeur pour dames. La pluie fine ne marque pas la rue. Elle longe la route nationale, prend le chemin de l’église, un garçon tête baissée mains dans les poches siffle en dévalant l’escalier. Devant la mairie, elle lit une information sur un risque de pollution du ruisseau de la Bouillante. On parle du bras mort situé à l’aval du ru et de la Moselle sauvage. Elle passe par la ruelle qui donne sur la cour de l’ancien couvent. La pluie fine ne marque pas les grands pavés blancs. Dans la cour elle reçoit un appel – oui elle veut aller de l’autre côté de la colline oui c’est la colline sainte Geneviève oui elle peut venir samedi. Elle passe devant l’école silencieuse. Elle marche maintenant dans l’impasse. Une pluie lente entre sur le chantier. Elle entend l’ouvrier sur le toit presque terminé gueuler. Elle regarde le bruissement de la pluie sur trois sacs de gravats, sur des planches empilées sur un mur en construction sur des maisons entières et laides, sur des herbes la pointe des herbes, des coquelicots – oh elle voudrait tellement que tout disparaisse dans un immense mouvement de pluie et de vent. Elle quitte l’impasse. Par une fenêtre ouverte elle entend de la musique, une fanfare des cuivres des percussions. Elle marche à grand pas.La pluie marque sa robe de fines hachures noires.

proposition n° 9

Elle racle sa gorge, cherche un mot, la voiture file sur une route de nuit, la musique est trop forte, I pray for the end of the night hoping the light will still the storm, pour chuchoter quelque chose pour dire un mot , elle tourne sa tête vers la nuit, sa tête heurte la vitre. À basse voix, elle heurte heurte heurte heurte cœur heurte corps heurte voix heurte heurte heurte heurte cœur heurte corps heurte voix heurte heurte heurte heurte cœur heurte corps heurte voix heurte heurte heurte heurte cœur heurte corps heurte voix heurte la voix absente heurte son cœur. Sur le parking six camions de pigeons voyageurs, elle prend trois photos, elle s’approche entend à peine des battements d’ailes. Plus loin un chœur de chiens, des rires de petites filles des bruits de pas de petites filles. On entend rien. La maison est devenue silencieuse, du bas au haut de la maison. Elle pense au silence de la petite ville après la chute de la neige, une nuit dans l’autre ville elle mange de la neige, elle marche cherche une porte à défoncer pour dormir quelque part. Le bruit de la porte s’ouvre brutalement. Quelqu’un parle sur le seuil d’une maison , la porte se referme. Le mystère nourrit les voix parties. L’écoute d’une voix qui répète une leçon en tournant autour d’une table de cuisine. Une voix s’exclame qu’elle sait maintenant la leçon. On s’éloigne, d’une ville à une autre ville à une plus grande ville. Bruit assourdissant du tram, elle tourne la tête, reste bouche fermée. Un passager s’énerve dans une langue violente, un autre passager lui demande de se taire. Une jeune fille écrit à toute vitesse, on entend la jeune fille soupirer. L’homme s’arrête de parler. Elle pense à une petite cassette de répondeur avec des voix enfermées dedans, des voix aimées, a donde vas ahora. Elle part avec les deux gardiens de la ville, le silence et l’attente. Elle se perd ici là dans la petite ville mais aussi là-bas dans la ville étrangère. Elle aime entendre toutes les voix dans les choses du jour – ouverture fermeture des portières du tram ligne 9 Fasanenkrug – toutes les voix des arrêts – Stadtfriedhof Bothfeld Bothfeld Klingerstraße Pelikanstraße Vier Grenzen – elle aime beaucoup Vier Grenzen depuis le premier jour – Lister Platz Hauptbahnhof. Elle regarde les visages, un visage est un visage, tout est étrange dans chaque visage. Entschuldigung leider ich spreche ein schlechtes deutsch. Elle traverse la gare immense, en mouvements incessants de voyageurs, de traverseurs, elle traverse la grande chorégraphie sonore, les voix mêlées, les annonces de départ, les musiques à l’entrée des boutiques. De tous les corps en mouvements, elle retient le geste d’un corps immobile. Elle sort de la gare, trois voix braillent un truc punk. Elle s’éloigne, passe devant un homme qui construit un jardin de sable, entre dans la Galeria Kaufhof. Parler ne suffit pas. Elle traverse une voie ferrée, plus loin le vent soulève la poussière blanche d’un chemin. Ici on est au nord - est de la petite ville, il rit doucement puis son rire devient insupportable. Fuir fuir s’enfuir. Elle s’arrête au milieu du chemin. Elle écoute le ciel les arbres la terre aride. C’est la nuit elle voit sur une porte un rideau rouge de théâtre, au milieu du rideau rouge de théâtre une tête de cheval. Elle répète elle entend les sons des mots dans sa tête, je vais partir je vais partir loin très loin très très loin.

proposition n° 10

Si je m’arrête je tombe il dit. Alors il marche , il marche à grands pas à pas rapides à pas penchés à pas tangués à pas désarticulés à pas du très tôt le matin à –- tomber quelque part dans la nuit. Il traverse la ville –- la ville ne se touche pas – Il traverse la ville du grand boulevard à la place de la gare de la place de la gare devant les grands magasins à la grande rue des magasins de la grande rue des magasins à – là – en-bas de la grande rue, un café à l’angle, avec trois tables dehors un café pour faire boire son chien son chien et lui. L’été il marche pieds nus torse nu, on voit son grand corps maigre au crâne rasé et ses yeux sans couleur, presque sans couleur, ses yeux transparents. Il marche pieds nus du grand boulevard à –- jusque-là, le café de l’angle. Il reste debout devant une table, il se balance d’un pied à l’autre pied brûlé, un verre d’eau à la main, et le chien avec sa gamelle transparente d’eau. La ville il ne la touche pas, ou alors quand – un jour le chien gueule ouverte du chien tout contre son visage à lui. On le voit la ville n’est pas un songe. On entend à peine sa voix explosée dans un râle, son visage une partie du front de la joue du crâne et tout son corps grand et maigre attiré d’un coup violent par la terre, la terre cachée sous la ville, la terre cachée sous son masque sale lisse noir – il reste là longtemps, à ne pas bouger, à ne pas dormir, à ne pas rêver. Le chien finit par s’endormir – un passe deux passe passe trois passe quatre passe. Un autre jour on le voit, il marche -– non il ne marche pas, il danse avec des mouvements larges brisés de bras de jambes, hauts dans le vide du grand boulevard – le chien devant lui danse sa danse de chien. La ville ne se touche pas ou alors quand ,entre deux rues -– là –- entre deux rues, il s’allonge sur la terre cachée de la ville –- là -– entre deux rues un bout de terre caché, il s’allonge dessus – une voiture manque de l’écraser freine brutalement gueule à l’homme aux yeux transparents qu’il aille dormir ailleurs, que la route c’est pas fait pour dormir. Il marche le chien a soif et il a soif –- il veut un grand verre d’eau et après un café, et puis de l’eau pour son chien. Sa bouche trop sèche sa langue trop sèche, il – le chien se barre il n’arrive plus à crier à gueuler. Il vomit l’eau qu’il attend, il vomit un drôle de truc avec un peu de sang. Il s’arrête devant un supermarché, un supermarché en face d’une boulangerie, il reste debout , il sent battre fort son cœur son sang dans le corps dans la tête, il fixe le mur peint en face -– un passe deux passe trois passe quatre passe cinq passe, une vieille femme tire son chariot détourne la tête, deux gamines rigolent. Il fait quelques pas. On ne l’a pas vu avancer tanguer avancer tanguer avancer –- d’un côté de l’autre côté du vide – on ne l’a pas vu s’écrouler visage contre la terre cachée sous le goudron -– là pas loin des trois poubelles de tri sélectif -– on ne l’a pas vu, à quelques pas de l’entrée du supermarché -– là –- il ne marque pas la terre cachée de la ville de son empreinte de corps tombé sans cri sans – son corps tombé dans un court silence son visage aux yeux transparents -– la ville ne se touche pas

proposition n° 11

Ligne1 du tram arrêt Le Reclus, dix-huit heures valider le pass 10 Stan, s’asseoir dans la première voiture, dix-huit heures une dix-huit heures deux dix-huit heures trois dix-huit heures quatre dix-huit heures cinq dix-huit heures six dix-huit heures sept dix-huit heures huit dix-huit heures neuf dix-huit heures dix dix-huit heures onze dix-huit heures douze dix-huit heures treize dix-huit heures quatorze dix-huit heures quinze dix-huit heures seize dix-huit heures dix-sept dix-huit heures dix- huit dix-huit heures dix -neuf dix-huit heures vingt dix-huit heures vingt et une dix-huit heures vingt-deux dix-huit heures vingt trois dix-huit heures vingt-quatre dix-huit heures vingt-cinq dix-huit heures vingt-six dix-huit heures vingt-sept dix-huit heures vingt-huit dix-huit heures vingt-neuf dix-huit heures trente dix-huit heures trente et une dix-huit heures trente-deux dix-huit heures trente-trois dix-huit heures trente-quatre dix-huit heures trente-cinq dix-huit heures trente-six dix-huit heures trente-sept dix dix-huit heures trente-huit dix-huit heures trente-neuf dix-huit heures quarante, une peau très pâle d’un visage des cheveux noirs tirés coiffés en chignon des yeux brun foncé sous une ligne naturelle de sourcils une bouche aux lèvres fermées une bouche d’un rouge naturel de bouche, une fine médaille portée sur un cou gracile, un tee shirt blanc à manches courtes sans motif, un tatouage au bas du bras droit, une sorte de bracelet à trois rangées crantées, dix-huit heures quarante et une, descendre arrêt Cristalleries.

proposition n° 12

Le train longe la rivière bordée de saules, de fines bandes herbeuses strient de vert l’eau de la rivière. On voit plus loin la vieille usine décadente, le rouge du pont. L’ombre avance sur le quai. On entend un micro grésiller et les noms des petites villes se transformer en Frou Igneulles Ompey Bache Elleville. Le train s’immobilise un peu après Elleville, devant un lampadaire allumé une rangée d’arbustes plus loin quatre maisons plus loin derrière, des champs de blé. Rien ne bouge. Pas un arbre pas de volée d’oiseaux. Les blés droits dans les champs. Quelque chose se passe, un passager se retourne, semble vouloir dire quelque chose puis détourne son regard. On a rien à faire ici, alors ouvrir un livre et se plonger dans une lecture incroyable. Qu’est-ce qui nous manque dans ce lieu paisible – quatre maisons des champs au loin une route sur le quai un lampadaire allumé sur le blanc du gravier, des coquelicots apportés par le vent sur le bas-côté. On attend entre point de départ et point d’arrivée. Quelque chose se retient d’ici, un souvenir de larmes de neige ici, un souvenir commencé avant ici, Frou Igneulles Ompey Bache Elleville. On ne sait plus une minute, douze minutes dit la voix du passager à la tête retournée.Tout s’emporte, un contrôleur arrive annonce que le train ne repartira pas, qu’il faut descendre qu’un bus arrivera bientôt. On reste assis. On attend dans du temps muet. Trois passagers font des signes sur le quai. Un volet s’ouvre puis tous ceux d’une maison. Quelque chose se passe, on oublie la couleur grande du ciel la couleur couvre toutes les vitres du train, une couleur bleu asséché de juin. On entend le micro grésiller, la gion du and est vous merci, la région du grand est vous remercie. Sur le quai le vent affole les coquelicots.

proposition n° 13

Elle ne connait pas le nom de l’homme qui parle, elle ne sait pas d’où il vient c’est comme les gens dans une gare on ne sait pas d’où ils viennent -– elle entre dans la gare traverse la gare sans voyageurs –- elle n’a pas retenu le nom de l’homme qui parle -– les faits sont simples : aujourd’hui dimanche matin il est presque midi une phrase traverse sa tête –- elle descend l’escalier bruyant elle répète dans sa tête la phrase de l’homme qui –- elle arrive dans le hall des départs, elle s’ arrête, au milieu par terre une carte d’identité — elle ramasse la carte d’identité, regarde la photo d’un homme, son nom son adresse -– elle hésite se retourne le hall est toujours vide — elle connait son nom, elle ne connait pas son visage. Elle n’ a pas le temps de déposer la carte d’identité quelque part ; elle demande à un guichet de lancer un appel –- monsieur Gilles L. est attendu dans le hall des départs monsieur Gilles L. –- elle attend fait quelques pas regarde le nom des villes affichés sur le tableau Metz Strasbourg Epinal Paris –- elle voit un jeune homme se diriger vers le quai 1 — der Kavalier le parleur le haut parleur personne niemand ne vient le haut parleur der lautsprecher reste muet – elle répète des mots dans sa tête ; la gare reste muette -– jetz– où est –- il maintenant : sur le quai dans un train une voiture un taxi parti à pied Place Thiers rue Crampel rue Mazagran, assis à l’une des terrasses de café les yeux émerveillés devant la place blanche et son mobilier urbain -– où êtes vous passager de jour qui êtes vous passager de jour. Les faits sont là : l’homme à la carte d’identité perdue s’appelle Gilles L. metteur en scène de la compagnie de théâtre Le sang noir de la Mazurka. – bonjour j’ai trouvé votre carte d’identité hier dans le hall de la gare de Nancy .Je n’ai pas eu le temps de la déposer aux objets trouvés, pouvez–vous m’indiquer une adresse à laquelle je puisse vous l’envoyer, j’habite Nancy , mais dois partir à Hanovre demain matin – bonjour, merci infiniment ! je peux passer la prendre en fin d’après-midi, bien cordialement -– voici mon adresse 58 rue de Lisbonne 16h00 ? –- merci parfait pour 16h00.

proposition n° 14

Son visage prend toute la rue la largeur de la rue, il hurle un prénom , il part comme un fou ; la colère creuse ses yeux ses joues . Arrivé au bas de la rue Il s’ arrête, il n’ arrive plus à respirer, il plaque ses deux mains sur le mur d’une maison. Un homme se penche par une fenêtre.La colère s’échappe encore de sa bouche soulève son corps. Dans le soir il retrouve les deux de la Bouillante. Deux filles arivent.Ils marchent maintenant dans l’heure vide de la petite ville. Ils longent la route nationale, traverse la place de la salle des fêtes. Les deux filles sont assises sur le banc et les trois garçons dos collé au mur de la gare, une cannette à la main. Un mec arive le front en sang. Une fille plaque sa main contre sa bouche. Les trois mecs tournent la tête sur l’aboiement de deux chiens faméliques.

proposition n° 15

Tu dis la vérité tu ne mens jamais, tu vas parler plus lentement maintenant , non tu n’as pas peur des chiens ni de personne. Personne ne t’a appris la peur. Tu dois sortir c’est le vent qui te pousse dehors -– c’est le vent l’air sur la peau tes cheveux l’air froid oui l’air froid de l’hiver tu dis la vérité tu claques la porte le vent contre ton visage contre ta peau contre ton front tu marches longtemps sans fatigue toujours plus devant et tu ordonnes à tout ton corps d’aller dans la ville dans sa plus grande extrémité dans le haut à la presque entrée d’une autre ville. Tu mâches des mots dans ta tête tu atténues la fatigue avec une autre langue celle du marin allongé sur le sable à l’ombre de minces palmiers -– comme il ne pouvait pas revenir dans sa patrie – et tu construis avec tes pas une autre ville et l’autre ville devient la tienne avec des maisons ouvertes des portes ouvertes pour faire entrer ceux qui ne savent plus où aller ; Tu t’orientes avec la lumière du soleil tu ignores le nom des rues tu ne connais pas le nom des places et des boulevards au nom de généraux tu te concentres sur l’extrémité la fin de la ville l’extrême fin de la ville. Ton œil dessine de nouveaux contours des murs transparents des maisons pour surveiller les enfants seuls, tu dessines de nouvelles rues de nouvelles places de nouvelles impasses de nouveaux passages. Tu passes ta main dans tes cheveux , tu veux plus de vent encore plus de vent pour chasser les mauvaises idées. Tu te précipites au sommet du dernier boulevard de la dernière rue tu ris.Tes yeux dessinent les points lumineux de la ville des milliers de points, tu ranges les rues par ordre de grandeur les place par ordre de diamètre, tu assouvis ton attente d’être au point le plus haut , tu te couches sous le nom barré de la ville. Ici la ville se termine, ici une autre ville commence.

proposition n° 16

On évite les rues connues le grand boulevard, on prend un chemin jamais pris. Ici la ville s’absente, on s’engouffre dans des ruelles où ne passent que deux corps ; on marche sur un sol dur on renverse la tête ; deux têtes renversées marchent au ralenti , on fait tourner notre tête une fois on recommence une autre fois puis beaucoup de fois, on rit le rire du poison, puis on court on remonte la ruelle on redescend la ruelle on s’arrête on reprend un peu de poison et, on recommence ; les ombres molles des murs disparaissent dans un couloir mince osseux où il devient difficile de respirer , on lève la tête pour lire le nom de la ruelle , on tente de s’échapper, on court dans une autre ruelle , nos pas rebondissent sur le sol et tout notre corps s’emplit de ce son mat ; on cherche l’escalier , la place pas loin de la station - service, pas loin, mais arrivés à l’extrémité de la ruelle on se retrouve dans une autre ruelle, quelque chose brûle notre bouche notre langue, brutale accélération de nos pas, nos deux corps se heurtent nos mains tiennent nos mains, nos deux corps deviennent deux ondes fluides, s’enfoncent dans une autre ruelle, la paroi de la ruelle n’a plus de recoin pour se reposer ; nos deux corps se soulèvent nos deux bustes se soulèvent ; le présent s’épaissit , une foule traverse maintenant à contre - courant la ruelle , nous sépare nous divise nous coupe en deux.

proposition n° 17
Elle voit le chemin mort.
Elle voit le panneau Solutions de traçabilité et de vision industrielle.
Elle voit un mur blanc.
Elle voit des briques sous un plastique transparent.
Elle voit un tracé au sol entouré de piquets.
Elles voit Les Matériaux des projets pour la vie.
Elle voit un mur en construction.
Elle voit six maisons neuves.
Elle voit le jardin mort.

On a vu des têtes de mort sur les cuves rouillées de l’usine de traitement des vieilles huiles, à l’entrée de la ville. On apprend qu’en 1995 le ruisseau la Bouillante a été pollué par trois cents litres d’huile usagée qui s’étaient répandus sur le sol. On apprend qu’il aura fallu attendre deux années pour que la préfecture fasse intervenir l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. L’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie a évacué plus de huit cents tonnes d’huile et d’autres déchets, des huiles contaminées. On apprend qu’en 2006 la police des eaux a évalué les potentialités de migration des sources de pollution. On apprend la reconnaissance en juillet 2006 des pollutions du ru de la Bouillante, bras mort de la Moselle. On apprend la reconnaissance en 2008 d’une pollution très marquée en Hydrocarbures Totaux, Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques, Polychlorobiphényles sur les sédiments du bras mort de la Moselle. On apprend que ce site était l’un des plus pollués de France. On apprend qu’ en 2010 le ministère a donné son accord pour la démolition du site de l’ancienne usine de traitement des huiles.En 2013 on apprend la validation d’un projet de traitement paysager de la friche industrielle de Petrocarbol par le conseil municipal.

L’eau est acheminée par quatre immenses seaux posés sur une charrette. Il descend au milieu de l’avenue, il descend l’eau pour son jardin.

proposition n° 18

le chemin ne va plus là où il doit aller quelque chose commence là mord mord la peau et tu deviens mordeur arpenteur de chemin et s’ouvre la première image ; la neige lumière sur l’allée, la main petite dans une grande main , l’éloignement du grand corps les mains froides sous le vent sabreur –- la course la chute dans la forêt du Bois brulée le prénom crié par les autres enfants, le chemin serpent pour aller dans l’autre ville s’ éloigner se laisse guider par celui qui connait les chemins –- on longe un lac une étendue de fleurs blanches d’arbres une route sablonneuse couverte de soleil jusqu’à l’arbre penché –- on se perd sur des petites routes on lève la tête sur un oiseau très grand dans le ciel plus loin un corps porte un autre corps dans des herbes inclinées –- on entre vite dans la ville -– le corps s’efface dans la lumière des phares entre dans une forme débridée –- à la radio : c’est la guerre dit le président c’est la guerre dit le premier ministre c’est la guerre dit la journaliste de télévision c’est la guerre dit le chroniqueur c’est la guerre dit l’ homme –- le chemin ne va plus là où il doit aller, du chemin le plus proche là ; sortir descendre la rue Pasteur continuer la rue de Graffigny tourner traverser la place à l’heure vide remonter la rue Jeanne d’ Arc, prendre un passage sans nom, une ruelle sans nom, entrer dans les veines de la ville -– c’est la guerre la nuit des ombres tombées des hommes en feu du ciel irrité de rouge c’est la guerre d’un jour brûlé –- là le chemin disparaît -– dans nos voix notre géographie sonore de nos pas de tous nos pas dans une autre langue une langue ancienne -– tirando de un hilo, descosí un laberinto –- courir courir courir encore sans rien comprendre à la loi végétale du chemin cherché ; tous les chemins se superposent et finissent dans un grondement de terre poudreuse blanche monstre de tambour glissement dans un volume sonore échange cannibale sur un chemin étroit s’approcher s’éloigner dans le bruit des voitures avec la voix sa voix à côté s’approcher s’éloigner de la presque parole projetée dans le bruit des voitures et après –- le grand silence, l’improvisation des oiseaux dans le ciel, la chorégraphie synchronisée de notre départ –- ton chemin sera le mien un chemin une découverte un miracle de chemin -– c’est périlleux le saut sur le chemin en arrière - déchire ciel plantes et pieds et dresse musique du soir -– le chemin ne va plus là où il doit aller

proposition n° 19

On te trouve sur la table de Peutinger. Tu portes le nom de Scarponna ou Scarponne.Tu as des forêts un ruisseau une chapelle au bord d’une falaise.Tu construits des voies des ponts des commerces un château un couvent des habitations des écoles une mine une usine une gare des abris une salle des fêtes un cinéma.Tu combats tu te défends tu caches tu sauves tu dénonces tu exécutes, tu mets sous terre des enfants tu inscris le nom des enfants morts sur le blanc du calcaire.Un jour sans bruit l’eau ouvre sa bouche géante.Tu perds toutes tes couleurs, tes couleurs connues et celles restées sans nom.Tout ton corps plonge dans les eaux profondes. Ne reste plus à la surface qu’une fine couche de cendre, ta robe de mémoire.Une image montre ta robe de mémoire.Tu te trouves dans le Grand Est de la France. Avant on disait tu te trouves en Lorraine et dans Lorraine on peut entendre Lotharingia. Tu as parlé une autre langue avec un autre vocabulaire et une autre façon de dire la couleur du ciel.Un jour tu as eu la rage, la rage devenue ta force de petites ville. Des centaines de mineurs sont sortis de la profondeur de la mine pour refuser la dureté du travail et la cherté de la vie.Tu te souviens du chemin qui conduit à la mine, une route droite et propre.Tu reprends des couleurs. Ton château est rénové la cour de ton couvent blanchie, ta place centrale agrandie.Tu étends maintenant tes rues comme une pieuvre, ton unité de petite ville éclate dans une explosion silencieuse.Takis arrive avec l’ombre de deux chiens faméliques.Elle s’appelle Takis, elle marche dans les rues de Dieu La Garde. Ses deux chiens faméliques ont un poil brillant et bleu sous le grand soleil. Le regard de Takis embrasse plus loin la petite ville, l’horizon recule, elle gravit l’escalier, jusqu’au plus haut. La petite ville offre d’autres scènes à voir.Là une femme ratisse un immense coin de terre, là un homme pousse une charrette avec des seaux d’eau, là des enfants jouent sur une friche industrielle, là un homme penché sur le toit d’une maison.Une voiture s’arrête.

Maintenant Takis chante une chanson qui dit : nous irons au bord des eaux profondes, nous ne dormirons pas, nous marcherons jusqu’à l’autre jour.

proposition n° 20

La porte de la chambre, séparée des autres pièces par un escalier aux sept marches bruissantes est ouverte. Incise de lumière par les lames des volets, ombre d’une cage sur le sol, ombre ondulée d’un rideau. Soulèvement léger. Il manque une ampoule sur les cinq ampoules de la suspension, un long bois flotté, une ampoule type ampoule à calotte avec une douille en porcelaine noire. Le battant d’un volet s’ouvre, altération violente d’un ciel presque noir et le bleu des murs, bruit d’un tir, son du tir se multiplie. La porte est grande ouverte, sourde salve sonore, hurlement d’un chien, hurlements de plusieurs chiens jusqu’ aux pierres aléatoires des marches. Plus loin le chemin terreux est vide. Les taillis bruissent les herbes plient sous la claque violente du vent. Ici c’est la fin de la ville presque, à quelques mètres.

proposition n° 21

Longtemps sur la rétine le blanc s’étire persiste, loin de l’hostilité, sans s’en rendre compte une autre forme nait.Le corps ne bouge pas, seul le mouvement de l ’œil sur le blanc de la porte, un rectangle de treize sur cinq. L’œil lâche sa proie pour le blanc. Un acteur et son talent sans parole. Et son corps déroule toute son expressivité. La ville lumière s’étend sur un rectangle de treize sur cinq. La première personne rencontrée n’est pas un ange, l’ange est invisible, clairement invisible.Le premier soir dans l’angle du mur une mince colonne de fourmis. Immobile. Arrêt sur le corps allongé étendu sur une poutre , sous la poutre une grande toile vide, le bras à angle aigu et la pointe de l’immense pinceau boucle le cercle. Le corps louvoie entre immobilité totale et léger mouvement du bras droit. L’œil réinvente le blanc chaque jour, ode à l’attente. La neige fond par endroits devant les portes, de longues traînées noires marquent sa disparition. Tu t’éloignes du blanc, de la maison haute blanche, ses meubles blancs ses draps blancs, seule la serviette de toilette grise. Longtemps l’attente devant le mur blanc, et les yeux aux coins rougis. Tu m’écris et je lis à haute voix ta lettre, nous devions partir pour l’ Angleterre trente ou quarante jours de traversée à quatre sur un bateau, et puis une fois en Angleterre , nous serions repartis ensemble, grosse déception, ils ne peuvent partir qu’ à trois, j’irai quand même avec eux jusqu’ aux Isles Fernando de Noronha à environ trois cents kilomètres de la côte brésilienne.

proposition n° 22

Ça commence sur le sol carrelé d’une cuisine. Tu déposes le papier cartonné les pigments la gouache le white spirit de vieux chiffons et différentes pointes. Tu cherches avec des pigments noirs rouges et bleus et du white spirit une forme de nuit opaque, avec des mouvements vifs élancés repris répétés, tu avances dans l’espace dans sa profondeur, tu ajoutes des pigments , parfois la nuit opaque s’éclaircit par le white spirit. Tu t’ éloignes, tu reviens , tu cherches la place du visage , tu ne sais pas quelle place donner au corps au visage. Tu verses du white spirit, tu effaces de la nuit pour faire entrer le visage pour faire entrer le corps comme le dedans d ’une ombre dans la nuit opaque. Tu accentues le contour avec une pointe fine, le visage le corps apparaissent dans un mouvement dansé. maintenant le mouvement se fige dans le rouge. Les pigments mélangés au white spirit sèchent vite. Quelque chose doit apparaître là sous le silence des traces noires, dans la matière opaque. Tu te lèves, tu te déplaces autour du grand carton, il n’y a pas d’histoire à raconter , il n’y a pas de date de lieu précis. Il y a deux questions, à quoi ressemble la limite d’une incarnation, comment on peint l’incandescence d ’un corps.

proposition n° 23

Ici l’horizon n’existe pas. L’espace où tu marches tu le connais comme la voix d’un ami, c’est un petit territoire avec à la fin un arbre et à son pied un carré d’herbes, là venait dormir il y a , huit dix ans une femme errante , elle dormait là, elle fumait là, souvent seule, mais parfois avec d’autres. Cet espace, tu fais corps, tu devrais dire tu fais œil oreille avec lui, l’angle du jardin avec sa grille bleue son massif couvert de fleurs, son perron, ici le chemin, la voie sans issue au mur couvert d’écritures effacées ce mur où ton dos un jour appuyé et ce long baiser, ce mur ce temps du mur et comment à chacun de tes passages , ton regard cherche recherche ce que tu peux voir ce que tu as déjà vu, le corps tombé d’un jeune homme, la marche cassée d’un homme au beau visage, la beauté d’un enfant portée sur les épaules de son père, et toi tu cours, ici ou tu t’arrêtes il fait nuit, il fait hiver, il fait jour il fait été, tu te souviens, cet espace ici avec une fenêtre et des notes de piano, la scène de jour se joue un peu plus loin , le sol plat devient grande colline, tu aimes courir sur cette grande colline, courir sur le chemin d’ Abbas Kiarostami, et derrière toi les maisons la rue s’effacent, le chemin bifurque, tu cours maintenant à travers les arbres , tu danses avec les arbres, avec la musique d’avant la ville, avant de traverser le pont et marcher vers le centre. Ici l’horizon s’oublie.

proposition n° 24

La voiture s’arrête au feu, devant l’arbre à l’errante. Depuis quelques années les errants sont chassés des arbres de la ville, là où ils peuvent dormir étendre leur corps éprouvé par les marches longues du jour et de la nuit, tu tournes la tête. Errante tu traverses heures hors temps la ville. On ne sait rien du pays de la ville de la maison de la femme errante. La femme errante chante la respiration d’un oiseau. La femme errante descend dans le lieu noir de sa maison brûlée. Elle se tient debout tête corps droit devant nous. Elle souffle son chant sur notre chemin. Elle marche dans une rue pas loin sur l’avenue elle s’arrête elle marche un peu plus loin près de la gare, elle fume assise sur le socle d’une statue , elle marche sur la place blanche de la gare. Elle marche elle trace son paysage son paysage devient cheveux longue chevelure peau souffle et langue nouvelle sous l’arbre. Elle marche et tant de lumière soudain. C’est un carré d’herbe bordé de ciment, dans le vent fantôme l’errante. Sa bouche n’a pas crié sa voix n’a pas crié son corps n’a pas crié. Elle choisit l’arbre, elle trace une forme autour de l’arbre, un cercle puis un autre cercle, un autre cercle chaque jour un autre cercle, bientôt couvert de fleurs rouges.

proposition n° 25

la rue quelle rue donne - moi le nom de la rue, l’œil te parle du paysage, ton œil droit ton œil gauche ? comment tu fais avec la grandeur du paysage ? la rue où tu marches des milliers de fois c’est dans quel pays dans quelle ville ? C’est quoi l’instant du paysage ? Il faut quoi pour qu’un paysage existe ? ce que tu entends dans le paysage comment tu l’entends ? c ’est du temps des rues ce que tu entends ? ton corps s’efface à chaque passage dans le même paysage ? ton corps s’efface vraiment ? le corps vieux de la rue a ta mémoire ? comment les sons du paysage se posent sur toi ? la rue quelle rue donne-moi le nom de la rue, comment tu regardes le paysage ? ta rue est un paysage un paysage à toi ? la tristesse du chien tu l’as vue ? Comment le paysage te prend ton temps ? le paysage te permet de vivre ? où sont les traces de tes passages ? le paysage existe où ton corps passe ? le paysage est vrai ? qu’est - ce qui t’ attache au paysage ? qui construit le paysage, ta mémoire ton œil ton oreille ton corps ton cœur ? la rue quelle rue donne-moi le nom de la rue , la rue de l’animal, la rue de l’aube liquide, le nom de la rue dis-moi le nom de la rue , la rue de l’écorcheur, la rue des éclats, la rue du ciel noir la rue du vent froid , la rue du prénom crié, dis - moi le nom de la rue, dis-moi quelle rue, la rue du corps tiré sur le trottoir, la rue du sang, la rue des étoiles, la rue de la grande terreur, la rue des bruits, la rue, quelle rue donne-moi le nom de la rue , la rue de la beauté, la rue de la neige, la rue de la colère, la rue du froid, la rue du regard perdu, la rue du garçon tombé, la rue du condamné à la nuit, la rue de la faible respiration, dis- moi quelle rue donne-moi le nom de la rue, la rue du ciel blanc la rue du matin, la rue du vent froid, la rue du froid, la rue du sang sur le front , la rue de l’animal blessé, l’animal en sang le vent plaque son cri, la rue quelle rue donne-moi le nom de la rue

proposition n° 26

Tu entends un grondement de voix dans le bas de la grande rue, une bande sonore prend toute la place, s’amplifie, touche le vêtement de la ville dans toute sa hauteur de ciel, s’infiltre dans l’air, les oreilles. Les oreilles chaotiques de la ville. L’espace s’étire entre toi et la foule, jusqu’à sa disparition. Le grondement de voix persiste s’étire s’échappe du bas pour se fondre dans le plus haut des façades fermées des magasins des banques des boulangeries des magasins de rien, des cafés, des cinémas. Le temps mêlé des voix te saisit t’attire ailleurs. La foule se multiplie son grondement fait écho à l’autre grondement de voix ,les voix rebondissent contre un mur poreux, tracent une ligne d’un chant de rage. Tu restes là dans le haut de la ville, tu vois les lumières s’éteindre, de la banque au café de l’homme au chien. Le nom de la rue chute dans sa forme droite de rue. Tu pars. Le bas de la rue grandit dans le sombre, la foule avance tête contre tête corps contre corps.Le corps de la rue disparaît sous le corps de la foule. Le présent se retire. De ne plus voir la forme de la rue tu te perds, les voix te parviennent encore quand tu t’égares dans un lacis de ruelles .Le blanc de la rue t’aveugle. Là dans ce point de blancheur tu marches dans la ville sans sommeil, la ville laide à grands traits. Tu dérives de rue en rue, tu veux tuer le vent.Ta main veut tuer le vent, celui qui porte des voix.¡Ay ! Si es que yo miento,que el cantar de mi canto lo borre el viento ¡Ay ! Que desencanto, si me borrara el viento lo que yo canto.Tu voudrais en savoir plus sur ce chant de vies englouties.Tes yeux te portent devant une maison, tu lèves la tête.

proposition n° 27

Tu ne sais pas où commence la ville. Des gens se croisent, un homme croise un homme sans pays une femme croise une femme sans pays. La vitre te sépare de la ville. Tu ne sais pas où est la porte d’entrée de la ville. Les villes n’ont plus de porte. Tu es à l’ arrière d’une voiture, tu vas voir ton père pour la dernière fois. Tu es coupé de la ville. Tu connais la petite ville, à son entrée huit cuves fissurées avec des têtes de mort. Tu arrives dans le centre d’une autre ville, dans un autre pays. Tout est pareil puis tout n’est pas pareil. Tu marches dans une autre ville dans un autre pays, le ciel a la lumière de la mer. Tu arrives un dimanche, les rues sont vides. Un homme dort sur un banc. Tu arrives sur une grande place, la place du commerce. Tu passes sous les arcades, un homme vend des vieux livres. Tu marches dans la ville basse. Tu vois le fleuve , l’eau du fleuve près de la ville. Tu sors de la gare, la gare de la petite ville est fermée. Tu passes devant un jardin de pierres, un vendeur de kebab, une banque, un bureau de tabac, un coiffeur, un boulanger, un teinturier. Tu vois le reflet de la ville dans une flaque. Tout s’effondre avec le soir, le corps la vie dans le corps la vie dans une maison. Tu te trompes de train, tu arrives dans une autre ville, la ville s’appelle Grenade. Tu entres dans la ville par la voix de ton voisin. Tu es déjà dans la ville. Ta peine a la couleur de ta maison. Tu viens de Cerbère, tu viens de Port-Bou, tu viens de Porto, tu viens d’ Albox, tu viens de Berlin, tu viens de Barcelone, tu viens de Lisbonne. Tu es dans la ville horizontale. Tu vois une femme assise, une femme sans pays, un homme assis, un homme sans pays. La ville n’a pas de visage. Tu ne veux pas voir le corps mort le visage mort. Tu sors de la maison morte. Tu vois la lumière sur l’eau de la fontaine. Tu es quelque part dans une rue. Tu es fatigué de ton voyage, tu vois des orangers. Tu passes devant une terrasse de café, tu entends ton prénom. Tu vois un homme sans pays le dos collé à la vitrine d’un magasin. Tu t’éloignes de la rue de ton arrivée. Le corps de la ville s’étend jusqu’au fleuve. Tu ne suis pas la flèche, tu prends un autre chemin. Tu vois l’immense pont. Tu marches longtemps entre deux villes. Le ciel n’indique rien de l’entrée de la ville.Tu vois la main de l’homme qui parle au ciel.

proposition n° 28

Un voyage de deux fois trente minutes avec la ligne 128 des fantômes de la clairière, des saules des renards des muscardins, et les habitations immensément longues et grises. Tu valides ton ticket STAN sans nom de lieu. Tu suis la ligne du jour, tu plonges dans deux fois trente minutes d’ une autre réalité. Dans quel pays tu vis, dans quel pays sans terre tu marches, sur quel plateau tu cherches un point de lumière. De la place de la République au HDL Haut Du Lièvre. De la place rénovée, arbres jeunes bâtiments de verre gare routière au plateau de Haye. La ville haute a changé de nom, abattu une partie de ses grandes barres le Blanc-Sycomore et le Hêtre-Pourpre, construit de nouvelles habitations, des commerces, planté des files d’arbres fins, ouvert une prison. Deux fois trente minutes, le temps d’oublier la ville, celle du centre celle de l’or sur les grilles de la place, les rues laides et sales des banques. Balle dans la tête balle dans la nuque balle dans le cœur corps calcinés mains ligotées quelle langue dois-tu parler pour comprendre la mort. Des enfants montent, des mères chargées de gros sacs, un vieil homme le bras bandé de blanc. Le jour éteint la nuit, le 128 démarre à 8h02, tu laisses glisser l’avenue de Patton le boulevard Albert Ier la fin du boulevard de Scarpone. Maintenant le 128 aborde le grand S , la montée vers le plateau, l’avancée lente dans la brume, dans la lumière de printemps dans l’éblouissement de l’été, huit minutes de grand S. Tu regardes pendant huit minutes la beauté des arbres, avant le premier arrêt avenue Pinchard.

proposition n° 29

C’est un matin d’hiver, derrière la vitre d’un bus, sur un bout de trottoir, avant le carrefour, avant le pont Kennedy.Un jeune homme grand en manteau d’un autre temps, des cheveux noirs et son regard. Adossé au mur d’une maison bourgeoise. Pendant de nombreuses années tu te souviens du premier hiver.Tu le vois s’approcher des voitures à l’arrêt, se pencher, montrer un carton avec quelques mots au conducteur. Tu le vois replacer une longue mèche s’éloigner de la voiture, s’arrêter devant une autre voiture, recommencer, puis revenir sur le trottoir, se tenir droit. Tu le vois dans d’autres endroits de la ville, un bureau de tabac, un supermarché, une place avec des arbres et des bancs. Un jour tu entends sa voix et son autre langue, tu vois son visage légèrement blessé sous l’œil droit. Il se déplace maintenant en vélo, avec son carton posé à l’arrière. Il se tient debout contre un mur. Il y a un commencement à regarder un visage, se souvenir d’un visage, un visage sans prénom. Il a un peu d’argent il s’achète des bières, ses cheveux sont plus longs et sales. Il attend il ne regarde rien, tu vas vers lui, tu lui donnes du pain avec quelque chose dedans. Plus tard tu le vois, ses cheveux coupés, son bras blessé, son corps plus lourd. Un jour tu ne le vois plus pendant longtemps. Tu n’oublies pas son visage sans prénom.

proposition n° 30

Tant pis on fêtera noël. On est le 25 décembre 2002, il est dix heures, un homme un vieil homme un mari un père est dévasté à l’intérieur de son corps par une maladie invisible.Il est allongé sur un canapé fleuri. Une femme une épouse une mère sans émotion apparente ouvre la porte d’entrée à trois enfants trois femmes trois filles.Une arrive de Moscou avec du caviar et de la vodka, une arrive de Mens avec des ravioles du Trièves et la dernière arrive de l’enfer avec des oranges et des étoiles de pain d’épices. C’est noël jour de noël, le sapin est là, la table couverte d’une grande nappe brodée, les trois filles se tiennent debout dans la salle à manger, dos tourné à celui qui semble dormir. C’est jour de noël dans cette putain de petite ville de Dieu Le Garde, petite ville pas si douce que ça. On s’active à apporter poser déplacer les mets , la table se couvre , on s’assoit on parle beaucoup. Dehors la neige tombe avec soin sur chaque chose arbre arbustes plantes roses tardives ilots d’herbes du jardin. On mange du caviar, on boit de la vodka, on prend le chemin de Moscou avec celle qui raconte le travail là-bas, les faibles salaires les emplois multiples, les pauvres qu’on cache, la générosité avec le peu. L’homme le vieil homme le mari le père ne bouge pas sur le canapé fleuri. On mange une viande avec des fruits, on goûte les ravioles de Mens, on boit un vin du nord de l’Espagne, on part ailleurs avec celle qui raconte comment on ramasse les châtaignes sous des arbres centenaires au Trièves. Dehors la neige couvre les marches de la maison, et plus bas, dans la grande avenue une voiture peine à avancer. On mange maintenant des oranges glacées et une étoile de pain d’épices, celle de l’enfer raconte comment elle s’entraîne à devenir chaleureuse attachante ouverte calme pour trouver un homme à marier. On lève son verre à noël, on apporte un verre à celui qui ne dort peut être pas, on pose le verre à portée de sa main . Celle qui vient de l’enfer s’approche de son visage , dit quelques mots de promesse dans son oreille, baise son front froid , est-ce que son corps est froid ses mains, c’est l’hiver le cœur de l’hiver, on fête l’ombre de noël l’ombre frappée de noël avec celui qui dans trois jours quittera le monde. Il est tard on parle beaucoup, celle de Moscou raconte son voyage en taxi dans la banlieue de Moscou. On entend une clameur d’ombre, mala hora réveille - toi, écoute ma voix traverser écoute mala hora écoute la dernière neige.

proposition n° 31

La future morte devra quitter sa ville, oublier sa maison, son jeune mirabellier, ses arbustes pour les oiseaux, sa lavande aux racines apparentes, ses photographies cachées dans des tiroirs. On lui accorde cinq mois, le temps de fracasser sa vie à l’intérieur de sa tête à coup de grands troubles, le temps de perdre sa langue, une langue qui lui appartient, fille de la guerre, fille de brodeuse vendeuse de poisson ouvrière textile, danseuse de bal, amoureuse d’un anarchiste andalou. La future morte doit apprendre à perdre tous ses repères de temps de dates de jours, d’appartenance à sa ville, celle où elle arriva un printemps des années soixante pour s’installer dans une grande avenue d’arbres, dans une rue aux nom de fleurs. Elle courrait de là à la gare tous les matins pour travailler dans la grande ville, elle glissait les jours de neige, manquait de tomber, riait de son énergie de sa force de son amour du travail. Elle apprend aujourd’hui à répéter que le bleu du ciel est magnifique, comment c’est possible ce bleu du ciel et ces fleurs, la beauté de ces fleurs c’est beau. Elle s’endort elle oublie qu’elle s’endort dans sa peau fine et très blanche dans ses yeux verts de transparence. Elle se réveille, elle a oublié le nom de la ville où elle dort depuis longtemps. La future morte visite une autre ville celle de sa fin, une maison neuve froide isolée du reste de la nouvelle ville, une maison avec un mur haut et un code pour entrer dans sa dernière maison . La ville n’habite plus nulle part dans le corps et la tête de la future morte. La future morte vit maintenant nulle part, elle passe de longues heures dans une chambre avec des photographies sur des murs immaculés. La ville s’éloigne d’ elle, elle demande parfois où elle est, on lui répond, tu vas à la mort ne pleure pas la ville te libère. Maintenant tu es à Abejuela Abla Abriojal Abrucena Aguamarga Alamos Alara Albánchez Albaricoques Albox Albox Albox Albox Albox Albox Albox. Le livre reste ouvert jour et nuit , elle regarde le livre ouvert sur les montagnes magiques les champs jaunes la terre ocre. Elle s’arrête, elle regarde le visiteur, lui dit que son cœur va bientôt cesser de battre comme le cœur de la ville oubliée.

proposition n° 32

Chaque jour tes mains dessinent dans le vide une ouverture sur le ciel. Chaque jour le ciel est à prendre. Le ciel trace une ligne continue sur le toit des maisons le haut des arbres le contour des branches sur le bord ondulé lobé des feuilles. Tu restes là, visage torse bras main, peau tendue au pacte lumineux du ciel. Le ciel occupe une grande partie de ta journée. Dès que tu sors, tu regardes le ciel, et plus tu regardes le ciel plus ton ignorance du ciel est immense. Tu lèves l’index le plantes dans le ciel, le bus s’arrête et t’ amène hors de la ville. Tout se détache, les rues les maisons les places les arbres les passants. Ton corps endormi, un champs de blé des coquelicots. Tu regardes l’ordre apparent du ciel. Tu regardes le ciel du jour. Tu frottes tes yeux fermés, le ciel n’apparaît pas seul le cadre de la fenêtre. Combien de pertes de ciels à ce jour, dix huit mille et d’autres dans d’autres villes d’autres pays. Tu te couches sur l’herbe cassante de l’été, tu restes longtemps à écouter le ciel ciseler toutes les parties visibles, les assembler, étreindre tout l’espace. Il faudrait connaître le ciel tous ses mouvements les nommer, les transformations du ciel heure après heure les déchiffrer. Tu ne connais rien du ciel et pourtant tu sens le ciel, sentir le ciel. Le ciel commence de ce côté là, dans l’inouï sonore des insectes, entre les herbes, monte s’élance une grande toile souple verticale. Un nuage pointe le ciel effile sa face défie de sa chute le ciel.

proposition n° 33

Il veut retrouver le visage, celui effacé par les jours et les nuits.Il faut du temps pour retrouver le contour du visage les yeux le nez la bouche les cheveux.Il est perdu, il ne sait pas comment retrouver le chemin du visage. Chaque jour le visage est si différent. Sur le chemin il trouve de la lumière de la peur aussi, des tremblements.Il reste enfermé dans un périmètre de la peur, le cauchemar est une suite d´images brèves. Des corps de profil s’accumulent à l’entrée d’un chantier de construction, des hommes portent des combinaisons blanches avec un masque de chien aux yeux crevés, une femme juchée sur un toit balance des crabes sur la terre rouge du chantier, un homme aveugle récite les lettres de l’alphabet arrivé au Z il est pendu à la poutre d’une pièce vide sans mur, un maçon plâtre cinq corps humains avec une petite truelle, trois maçons se transforment en gargouille vivante, une femme tourne sur elle même s’enroule avec deux immenses voiles rouges, on entend sa respiration de plus en plus faible, un homme danse tend le bras sa main est arraché par un gant blanc. Il veut écouter ce visage ses yeux noirs sa voix. Il se précipite, il voit le visage déchiré, il entend des mots en désordre, puis un mot inaudible . Il veut retrouver le visage une image fantôme. C’est bien ici la source de l’angoisse, du cauchemar enfermé dans un périmètre étroit d’une rue sans ciel. La lumière faiblit avec la peur de ne plus revoir le visage. Il tourne maintenant dans le cri du visage arraché. Il s’arrête devant le chantier, un homme gueule sur un toit, deux autres fument dos adossé contre une camionnette, il voit le chien son œil. Il entend une voix scandée incantatoire prononcer son prénom.

proposition n° 34

Le Sud vit dans ta tête dans ta mémoire dans tes yeux tes oreilles. Le Sud, pas un Sud défini, un Sud de famille, un Sud de voyage, mais le Sud apporté dans ton pays et en Europe par des milliers de réfugiés, d’errants, un Sud brûlant de corps échoués sur des plages, de corps errants dans des rues, un Sud sombrant dans les profondeurs de l’ inhumanité. Ce Sud n’est pas de terre de pierre ce Sud est de chair et de cœur. Ce Sud est un corps une voix d’un enfant d’une femme d’un homme. Alors, avant de partir dans le Sud supposé de ta ville tu dois dire ceci : en mars 2016 le gouvernement de ton pays a modifié sa politique d’accueil des migrants, c’est à dire des demandeurs d’asile des réfugiés, des exilés qui arrivent dans ton pays avec des papiers et parfois sans papiers d’identité. Des enfants des femmes des hommes qui ont traversé le désert du Sahel, traversé des pays en guerre, traversé la Méditerranée, des cimetières à ciel ouvert, le chaos, sont conduits et enfermés dans des centres de rétention administrative, des sortes de prison pour les enfants les femmes et les hommes qui viennent de si loin. Quarante mille de ces enfants femmes hommes ont disparu depuis les années 2000 avant de pouvoir toucher le sol de ton pays ou un autre pays d’Europe. Broyés par une machinerie inhumaine, exploités torturés d’un côté, ignorés et bannis de l’autre côté. Ce Sud vit quelque part dans ta tête ta mémoire tes yeux tes oreilles. Le gouvernement de ton pays a choisi de devenir inhumain face aux enfants femmes hommes les plus démunis. Ceux qui n’entrent pas dans les critères d’accueil définis par des bureaucrates, ceux qu’on appelle les Dublinés III. Alors se sont ouverts dans les villes de ton pays, non pas des cimetières à ciel ouvert, mais des camps immenses, parfois immense comme une ville, sur des terrains vagues, sur des parkings, dans des bois, sur des bouts de rue, sous des ponts. Le nom de ces campements changent d’une ville à une autre ville, à Calais c’est Jungle, à Metz c’est Blida. Nancy, une terrasse de café pas loin de la Place des Vosges , puis plus loin avenue du Général Leclerc, rue des Sœurs Macarons, une serveuse de café, deux clients, un bouquiniste de livres régionaux un vendeur de fruits et légumes, un vendeur d’encens et de shampoing au chocolat se demandent avec toi si on est au Sud de la ville. Maintenant tu marches Quai de la Bataille, c’est un artiste uruguayen passionné de Delacroix, de peinture baroque et de fresques qui t’a parlé de cette bataille historique, entre le duc de Bourgogne Charles Le Téméraire et le duc de Lorraine René II. Quand l’histoire s’en va te dit Francisco, il reste un nom. Il n’y a pas de frontières dans la ville ou alors elles sont invisibles. Elle parle avec un autre pays que le tien dans sa voix, tu lui demandes si elle est italienne , elle dit non, son accent vient de Roumanie sa langue est aussi une langue latine. La ligne qui nous divise, dit-elle, n’est pas la frontière, c’est la ligne de notre vie, là où nous sommes ce que nous faisons ou ne faisons pas, peu importe le pays la ville. Elle vit dans une ville qui n’est pas la sienne, de sa ville elle a tout perdu. Elle est ruinée. La ville ici n’est pas douce, ce n’est pas un enfer non plus. Elle dit je dois régler certaines choses. Elle sourit. Tu marches au bord de la Meurthe, dans un coin de l’Est de ta ville, des adolescents en tenue rouge ou orange chantent sous un pont, un homme remplit des seaux blancs d’eau. Tu regardes la photographie en train de se faire avec les adolescents et le porteur de seaux blancs . Deux petites filles courent habillées en panthère. Pas très loin d’ici, un soir de printemps tu as écouté la voix d’ Arthur Teboul , quel est cet endroit où dans l’ombre confuse les démons et les anges se mélangent ?Ah, je te rejoins dans cette brume épaisse que le tabac, le bon joint obscurcissent alors je pleure ton nom Oui je pleure ton nom.Tu pars au Nord de ta ville. Ici on entend le silence de milliers de voix derrière les immenses barres, on rencontre peu de passants dans la grande avenue Pinchard, plus loin dans les nouveaux quartiers de la ville haute. Un terrain de volley ball, des arbres une table de ping pong deux bancs de bois une bouteille d’eau vide, plus loin une pharmacie, un supermarché un coiffeur, un pressing un café. Entre le supermarché et le café tu vois des hommes assis en train de boire. Une jeune fille en veste jaune fluo t ’indique ton chemin. Tu t’arrêtes près d’un square bordé d’un reste de forêt , entre les arbres un escalier. Deux enfants guettent un chat caché dans un taillis.Tu traverses de longs couloirs de circulation sous une chaleur écrasante. Plus loin deux immenses terrains de foot. Plus loin le haut de la prison , le haut du mirador. Tu marches sur un large trottoir avec de jolies maisons aux façades mixtes de bois et de grès. Tu entends des voix d’enfants, devant toi un parking des voitures garées une route des arbres, un talus, un grillage, le mur de la prison. Tu t’assois sur un banc. Tu entends la voix hurlée d’un homme. Plus tard tu attends le TRAM 2, tu remarques un homme à la barbe bleue, son enfant au bord de la route. Le temps se fixe sur la pierre les façades les écritures des murs et quelque part dans une partie de ton cerveau , un territoire de toutes tes traversées. Tu descends la rue du Chemin blanc , puis par l’escalier de Bel Air tu arrives devant l’immobilité apparente de ta ville. Sous un ciel bandé de bleu de blanc, tu entends des sirènes, le son des cloches, le son du train, le vent à peine le vent dans les feuillages, les pas d’un promeneur, le bruit d’une machine, le bruit sourd de la circulation. Plus tard dans le parc, tu regardes un jeune homme grimper dans un arbre et secouer ses branches pour faire tomber ses fruits. Le fruit a une peau violette, sa chair est légèrement acide. Tu repars à pied, tu descends la rue de la Côte, puis tu traverses le cimetières du Sud, ici les arbres accueillent les morts.

proposition n° 35

Le Sud vit dans ta tête dans ta mémoire dans tes yeux tes oreilles. Le Sud, pas un Sud défini un Sud de famille un Sud de voyage, mais le Sud apporté dans ton pays et en Europe par des milliers de réfugiés, d’errants, un Sud brûlant de corps échoués sur des plages, de corps errants dans des rues, un Sud sombrant dans les profondeurs de l’ inhumanité. Ce Sud n’est pas de terre de pierre ce Sud est de chair et de cœur. Ce Sud est un corps une voix d’un enfant d’une femme d’un homme. Alors, avant de partir dans le Sud supposé de ta ville tu dois dire ceci : en mars 2016 le gouvernement de ton pays a modifié sa politique d’accueil des migrants, c’est à dire des demandeurs d’asile des réfugiés, des exilés qui arrivent dans ton pays avec des papiers et parfois sans papiers d’identité. Des enfants des femmes des hommes qui ont traversé le désert du Sahel, traversé des pays en guerre, traversé la Méditerranée, des cimetières à ciel ouvert, le chaos, sont conduits et enfermés dans des centres de rétention administrative, des sortes de prison pour les enfants les femmes et les hommes qui viennent de si loin. Quarante mille de ces enfants femmes hommes ont disparu depuis les années 2000 avant de pouvoir toucher le sol de ton pays ou un autre pays d’Europe. Broyés par une machinerie inhumaine, exploités torturés d’un côté, ignorés et bannis de l’autre côté. Ce Sud vit quelque part dans ta tête ta mémoire tes yeux tes oreilles. Le gouvernement de ton pays a choisi de devenir inhumain face aux enfants femmes hommes les plus démunis. Ceux qui n’entrent pas dans les critères d’accueil définis par des bureaucrates, ceux qu’on appelle les Dublinés III. Alors se sont ouverts dans les villes de ton pays, non pas des cimetières à ciel ouvert, mais des camps immenses, parfois immense comme une ville, sur des terrains vagues, sur des parkings, dans des bois, sur des bouts de rue, sous des ponts. Le nom de ces campements changent d’une ville à une autre ville, à Calais c’est Jungle, à Metz c’est Blida. Nancy, une terrasse de café pas loin de la Place des Vosges , puis plus loin avenue du Général Leclerc, rue des Sœurs Macarons, une serveuse de café, deux clients, un bouquiniste de livres régionaux un vendeur de fruits et légumes, un vendeur d’encens et de shampoing au chocolat se demandent avec toi si on est au Sud de la ville. Maintenant tu marches Quai de la Bataille, c’est un artiste uruguayen passionné de Delacroix, de peinture baroque et de fresques qui t’a parlé de cette bataille historique, entre le duc de Bourgogne Charles Le Téméraire et le duc de Lorraine René II. Quand l’histoire s’en va te dit Francisco, il reste un nom. Il n’y a pas de frontières dans la ville ou alors elles sont invisibles. Elle parle avec un autre pays que le tien dans sa voix, tu lui demandes si elle est italienne , elle dit non, son accent vient de Roumanie sa langue est aussi une langue latine. La ligne qui nous divise, dit-elle, n’est pas la frontière, c’est la ligne de notre vie, là où nous sommes ce que nous faisons ou ne faisons pas, peu importe le pays la ville. Elle vit dans une ville qui n’est pas la sienne, de sa ville elle a tout perdu. Elle est ruinée. La ville ici n’est pas douce, ce n’est pas un enfer non plus. Elle dit je dois régler certaines choses. Elle sourit. Tu marches au bord de la Meurthe, dans un coin de l’Est de ta ville, des adolescents en tenue rouge ou orange chantent sous un pont, un homme remplit des seaux blancs d’eau. Tu regardes la photographie en train de se faire avec les adolescents et le porteur de seaux blancs . Deux petites filles courent habillées en panthère. Pas très loin d’ici, un soir de printemps tu as écouté la voix d’ Arthur Teboul , quel est cet endroit où dans l’ombre confuse les démons et les anges se mélangent ?Ah, je te rejoins dans cette brume épaisse que le tabac, le bon joint obscurcissent alors je pleure ton nom Oui je pleure ton nom.Tu pars au Nord de ta ville. Ici on entend le silence de milliers de voix derrière les immenses barres, on rencontre peu de passants dans la grande avenue Pinchard, plus loin dans les nouveaux quartiers de la ville haute. Un terrain de volley ball, des arbres une table de ping pong deux bancs de bois une bouteille d’eau vide, plus loin une pharmacie, un supermarché un coiffeur, un pressing un café. Entre le supermarché et le café tu vois des hommes assis en train de boire. Une jeune fille en veste jaune fluo t ’indique ton chemin. Tu t’arrêtes près d’un square bordé d’un reste de forêt , entre les arbres un escalier. Deux enfants guettent un chat caché dans un taillis.Tu traverses de longs couloirs de circulation sous une chaleur écrasante. Plus loin deux immenses terrains de foot. Plus loin le haut de la prison , le haut du mirador. Tu marches sur un large trottoir avec de jolies maisons aux façades mixtes de bois et de grès. Tu entends des voix d’enfants, devant toi un parking des voitures garées une route des arbres, un talus, un grillage, le mur de la prison. Tu t’assois sur un banc. Tu entends la voix hurlée d’un homme. Plus tard tu attends le TRAM 2, tu remarques un homme à la barbe bleue, son enfant au bord de la route. Le temps se fixe sur la pierre les façades les écritures des murs et quelque part dans une partie de toi, un territoire de toutes tes traversées. Tu descends la rue du Chemin blanc , puis par l’escalier de Bel Air tu arrives devant l’immobilité apparente de ta ville. Sous un ciel bandé de bleu de blanc, tu entends des sirènes, le son des cloches, le son d ’un train, le vent à peine le vent dans les feuillages, les pas d’un promeneur, le bruit d’une machine, le bruit sourd de la circulation. Plus tard dans le parc, tu regardes un jeune homme grimper dans un arbre et secouer ses branches pour faire tomber ses fruits. Le fruit a une peau violette, sa chair est légèrement acide. Tu repars à pied, tu descends la rue de la Côte, puis tu traverses le cimetières du Sud, ici les arbres accueillent les morts. C’est la nuit la nuit dans une grande ville du monde c’est la nuit dans une grande ville rafale rafale rafale rafale rafale silence rafale rafale rafale rafale rafale rafale silence c’est la nuit dans une grande ville du monde son nom un jeune garçon sort de la nuit un autre jeune garçon sort de la nuit une jeune fille sort de la nuit un autre jeune garçon sort de la nuit une jeune fille sort de la nuit un jeune garçon sort de la nuit une jeune fille sort de la nuit. Tu entends un prénom . Un Jeune garçon sort de la nuit un jeune garçon court un jeune garçon crie un prénom , tu entends le prénom un jeune garçon prend appui sur un mur, un jeune garçon tire à bout de bras un autre garçon, une jeune fille tombe, une jeune fille court une jeune fille court un jeune garçon court un jeune garçon court. C’est la nuit la nuit dans une grande ville du monde. Tu entends un prénom un jeune garçon crie un prénom, tu entends sa voix, sa voix n’est pas forte sa voix n’est pas puissante sa voix est désespérée.

proposition n° 36

Le sud s’étendait dans ta tête ta mémoire tes yeux tes oreilles, par irruption soudaine d’images brutalement interrompues. Des milliers d’enfants de femmes d’hommes portaient le Sud et venaient le disperser sur une carte d’Europe béate de bleu et d’étoiles. Les rues se remplissaient d’autres voix, les portes s’ouvraient , les tables s’animaient à toute heure. On commençait à parler des langues d’ailleurs, des livres venus du Sud étaient traduits et accessibles. Nous découvrions d’autres façons de marcher, de penser, de s’incliner sur la beauté du monde. Nos bouches et nos têtes s’emplissaient de nouveaux mots. Sans cesse le jour et la nuit la ville éclatait de rencontres inouies. Le gouvernement mettait en place de nouveaux modes d’accueil des réfugiés, des architectes créaient de nouvelles habitations facilitant les échanges et les rencontres. La question identitaire sombrait dans l’oubli depuis qu’était instauré pour tous le libre droit de circuler dans le pays et dans toute l’Europe. La mer Méditerranée retrouvait peu à peu son bleu originel. Vivre sans peur était de nouveau possible, tu peux le dire nous pouvons le dire, il est possible maintenant de le dire, tu répètes vivre sans peur et la ville et toutes les villes donnent refuge à cet écho. Les frontières tombaient une à une , les langues redevenaient riches d’autres langues et l’ Occident rencontrait l’ Orient . La ville est une immensité la ville est une immensité bleue la ville est une immensité ocre la ville est une immensité orange la ville est une immensité de voix la ville est une immensité d’humanité la ville est une immensité. Il n’y a pas de frontières dans la ville ou alors elles sont invisibles. Tu écoutes sa voix, sa voix vient de Roumanie sa langue est une langue latine comme la tienne. La ligne qui nous divise dit-elle, n’est pas la frontière c’est la ligne de notre vie, là où nous sommes ce que nous faisons ou ne faisons pas, peu importe le pays la ville. Elle vit dans une ville qui n’est pas la sienne, de sa ville elle a tout perdu. Elle est ruinée.La ville ici n’est pas douce, ce n’est pas un enfer non plus. Elle dit je dois régler certaines choses. Elle sourit. Tu marches au bord de la Meurthe, dans un coin de l’ Est de ta ville, des adolescents en tenue rouge ou orange se dispersent, un homme porte des seaux d’eau blancs vides. Deux petites filles habillées en panthère te regardent. Pas très loin d’ici, un soir de printemps, la voix d’ Arthur Teboul prenait la nuit , quel est cet endroit où dans l’ombre confuse les démons et les anges se mélangent ?Ah, je te rejoins dans cette brume épaisse que le tabac, le bon joint obscurcissent alors je pleure ton nom Oui je pleure ton nom.Tu pars au Nord de ta ville. Le silence de milliers de voix se lève dans les immenses barres. Tu ne vois personne dans la grande avenue Pinchard, dans les nouveaux quartiers de la ville haute. Un terrain de volley ball des arbres une table de ping pong deux bancs de bois une bouteille d’eau vide, plus loin une pharmacie, un supermarché un coiffeur, un pressing un café. Entre le supermarché et le café tu vois des hommes assis en train de boire. Une jeune fille en veste jaune fluo t ’indique ton chemin. Tu t’ arrêtes près d’un square bordé d’un reste de forêt , entre les arbres un escalier. Un chat file dans un taillis.Tu traverses de longs couloirs de circulation sous une chaleur écrasante. Plus loin deux immenses terrain de foot. Tu entends maintenant des voix d’enfants. Devant toi un parking des voitures garées une route des arbres un talus , un grillage, le mur de la prison .Tu restes là.Tu entends la voix hurlée d’un homme. Le TRAM 2 arrive, tu regardes un homme à la barbe bleue, son enfant au bord de la route. Le temps se fixe sur la pierre les façades les écritures des murs , dans une partie de toi, un territoire de toutes tes traversées. Tu descends la rue du Chemin blanc , puis par l’escalier de Bel Air tu arrives devant l’immobilité apparente de ta ville. Sous un ciel bandé de bleu de blanc, tu entends des sirènes, le son des cloches, le son du train, le vent à peine le vent dans les feuillages, les pas d’un promeneur, le bruit d’une machine, le bruit sourd de la circulation. Plus tard dans le parc, tu regardes un jeune homme grimper dans un arbre et secouer ses branches pour faire tomber ses fruits. Tu manges le fruit à la chair légèrement acide. Tu descends la rue de la Côte, tu traverses le cimetières du Sud. Ici les arbres accueillent les morts.

proposition n° 37

confusion de bruits au dernier étage, avancée d’un corps sur un balcon, bruit métallique des volets fermés, brève apparition d’un enfant sur un balcon, bruit de pas sur le parquet d’un appartement vide, bruit d’une alarme de voiture, des mains posent des plantes en pot de grandes tailles, une voix d’enfant compte un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix, bruit de pas de pas dans un escalier, silence des fours du boulanger, un apprenti cherche une cigarette dans son blouson, voix du boulanger, bruit de l’interrupteur, un jeune homme lit le scénario de Le vent nous emportera, bruit de l’eau versé sur des plantes d’intérieur de très grande taille , une porte claque une fenêtre s’ouvre, bruit de la circulation dans une longue rue, une à une les quatre fenêtres de la maison voisine s’allument, presque tout le monde se trompe je fais rien je tube attends gros mes potes vont arriver avec de la beuh c’est meilleur, si tu savais le nombre de fois la voix disparaît dans une musique de rock sophistiqué, claquement de porte, sur une installation électrique les yeux d’un électricien, voix de l’électricien, voix de l’électricien s’amplifie, tête voix penchée par la fenêtre, c’est au deuxième, un chat saute d’un bureau au sol feutré d’une moquette, sons d’une publicité télévisée pour une assurance, putain j’te crois pas, aboiement plaintif d’un chien, je ne sais pas si je dois te répondre, bruit d’eau qui coule dans un évier, bruit d’une chaise déplacée, bruit d’ un journal qui tombe sur un sol carrelé, le temps est l’adversaire le plus redoutable, claquement de porte, bruits de pas dans un escalier, le vent soulève un rideau, générique d’un film de Jean-Luc Godard, je fais tout mon possible pour que ça marche, bruit d’assiettes et de couverts posés sur une table, tu finiras alcoolique tu m’entends tu ne m’écoutes pas, une petite fille marche sur la pointe des pieds, la nuit est venue d’Orient, mélange de rires d’un enfant d’une femme d’un homme, bruit d’une porte ouverte puis fermée, une petite fille lit Les amis de Lili, on marche des jours et des jours des semaines, toi toi toi tu te souviens, bruit du silence de deux heures du matin, voix de deux jeunes garçons, la mer sera forte à très forte il y aura de fortes rafales, quelle heure est-il, il est tôt, rendors-toi, silence étendue sur les trois étages de la façade suivante, seul l’aboiement d’un chien, bruit d’une clef dans une serrure,une porte s’ouvre

proposition n° 38

Dans la ville basse
La vie normale de Takis
Le grand bruit du visage
Écoute la dernière neige
Les chiens borgnes
Exercices de mémoire
Six voyages
L’autre ville
Nous marcherons jusqu’à l’autre jour
Lettres de Dieu Le Garde
Chronologie du peu
Je n’ai pas de pays natal
La vie rapide de l’oiseau
L’absence bat le chemin.
De la ville à la nuit

proposition n° 39

Takis marche au bord de la ville, les bords de la ville se resserrent, la ville devient si mince elle marche dans la ville, celle qui conduit de l’autre côté. Ses pieds glissent effleurent à peine le sol, à coups de grandes enjambées, son genou gauche cogne son genou droit, ses cheveux barrent son front. Elle évite le centre de la ville, la concentration de rues commerçantes avec posés là, des corps assis à vivre la ville au plus bas et au plus loin. Elle fait une grande boucle, elle marche dans plusieurs rues sans rien regarder, même pas le ciel. Elle arrive dans une autre rue, elle s’arrête devant une vitrine.L’ intérieur de la boutique est vide, il y a seulement une affiche avec une flèche indiquant qu’il faut tourner à droite. Takis a l’âme sombre. Quelque chose l’abandonne. Elle voit la tranchée au milieu du carrefour, elle s’avance, elle voit les deux gros tubes noires, le tube rouge, elle voit le corps. Quelque chose l’abandonne, quelque chose qui recouvrait sa langue. Elle regarde le corps immobile. Elle comprend le lien gigantesque entre la langue et ce corps endormi dans une tranchée de terre. Un lien tout petit dans l’immensité de la ville.Takis regarde devant elle, le début de la ville dessine un demi cercle, la hauteur des premières façades coupe le ciel. Takis se retourne, la terre se déplie le corps du mec se déplie.Takis crie, sa bouche sa mâchoire grande ouverte, elle crie.Celui qui ressemble à la ville immobile, combien de temps peut-il rester hors d’ici hors de là hors du temps.

proposition n° 40

à la limite de l’entrée dans la haute ville, là où le boulevard semble interrompre toute poursuite de circulation, la route bifurque vers un pont continue plus loin moins large pour relier la ville basse à la ville haute. Les maisons se font rares et les arbres supprimés depuis longtemps. Elle part dans la rue, une rue au nom oublié, bordée de maisons dispersées. Elle part, elle sait seulement qu’au bout de sa traversée, elle regardera l’arbre unique . Elle marche dans un soleil d’hiver. Le froid se fixe sur sa peau ses cheveux, humidifie ses yeux. Le ciel tire du bleu . C’est une évidence de ciel d’hiver, de traversée sous un ciel d’hiver, dans des rues vides des maisons des portes des fenêtre fermées. Elle contourne la place aux quatre arbres et fleurs éteintes, et après la grande route. Elle remonte la grande route. Ici son entrée par la ville haute, dans la paume de la main un papillon mort. Elle passe devant la station – service , traverse la rue, continue sa montée. La neige tombe légère autour d’elle, la neige dans ses yeux. Elle construit un rêve de soir, une femme aux yeux masqués par un pansement brun étroit. Les paupières collées. Son œil écoute le silence de la neige. Elle chante doucement chanson toi qui ne veut rien dire. Elle rit , la neige entre et fond dans sa bouche. Elle marche jusqu’à la fin de la rue, elle marche vers l’arbre. Elle voit l’arbre unique, elle le connaît le reconnaît, elle s’assoit près de lui. Elle fixe le ciel d’hiver, le ciel tire maintenant du bleu de nuit.

proposition n° 41

Takis marche au bord de la ville, les bords de la ville se resserrent, la ville devient si mince elle marche dans la ville, celle qui conduit de l’autre côté. Ses pieds glissent effleurent à peine le sol, à coups de grandes enjambées, son genou gauche cogne son genou droit, ses cheveux barrent son front. [1] Elle évite le centre de la ville, [2] avec posés là des corps assis [3] . Elle fait une grande boucle, elle marche dans plusieurs rues sans rien regarder, même pas le ciel. Elle arrive dans une autre rue, [4] elle s’arrête devant une vitrine.L’ intérieur de la boutique est vide, il y a seulement une affiche avec une flèche indiquant qu’il faut tourner à droite. Takis a l’âme sombre [5] . Quelque chose l’abandonne. Elle voit la tranchée [6] au milieu du carrefour, elle s’avance, elle voit les deux gros tubes noires, le tube rouge, elle voit le corps. Quelque chose l’abandonne, quelque chose qui recouvrait sa langue, [7] . Elle regarde le corps immobile. Elle comprend le lien gigantesque entre la langue et ce corps endormi dans une tranchée de terre. Un lien tout petit [8] dans l’immensité de la ville. Takis regarde devant elle, le début de la ville dessine un demi cercle, la hauteur des premières façades coupe le ciel. Takis se retourne, la terre se déplie le corps du mec se déplie. Takis crie, sa bouche sa mâchoire grande ouverte, elle crie.Celui qui ressemble à la ville immobile, combien de temps peut-il rester hors d’ici hors de là hors du temps.

[1] Elle ne sait pas dans quelle ville elle marche, la ville d’avant ou l’autre ville

[2] alignement de vitrines devant du macadam gris percé de noir

[3] une femme un enfant avec une valise, un garçon avec une plaie sur le front, une fille avec son chien, un homme vieux le bras bandé, un homme très maigre avec des yeux d’enfant, un homme avec un livre,

[4] c’est la rue d’Enfer, certains disent qu’elle ressemble à une rue de Providence

[5] elle cherche un lieu dans la ville un lieu qui porte un objet de sa mémoire

[6] elle s’interroge sur la profondeur de la tranchée, la tranchée peut abriter le corps d’un homme couché

[7] elle cherche des mots dans sa langue dans une langue possible à entendre pour un corps couché dans une tranchée

[8] un lien de fraternité invisible entre elle et lui

proposition n° 42

entre 14 à 15

Le chemin ne va plus là où il doit aller. Les trois mecs et leur chien disparaissent à l’angle de la rue. Takis marche dans une rue longue qu’elle ne connaît pas. Elle ne va pas loin. Elle s’arrête devant un piano dans une vitrine, poussière sur les touches d’ivoire. Elle chante doucement chanson toi qui ne veut rien dire , chanson de ma terre lointaine. Elle colle son front contre la vitrine. Elle voit les trois corps immobiles de l’autre côté de la rue.

Entre 24 et 25

battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur lumière angle fleur gigantesque pauvre place du vagabond avenue bruyante TRAM 1 TRAM 2 tranchée creux de terre corps immobile corps endormi battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur marche nuages œil oiseau ombre passage celui qui tourne sur lui même celle qui sur le sol sale silencieuse ciel cigarette cœur colère éclat fenêtre feu flamme, geste l’homme qui creuse la terre de la ville, geste l’homme qui creuse la terre de la mort, battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement de cœur battement.Elle est traverseuse de frontières de rues de bords de ville, errante, traverseuse d’ailleurs.

Entre 28 à 29

Elle veut une rue sans croisements de corps sans évitements de regards, sans bruits de pas derrière Traversée dans l’ ’éclipse de la ville, l’oubli jusqu’à l’ autre ville. Takis entre dans une autre ville avec une rue qui appelle un fleuve une rue qui appelle une plage une rue qui appelle une autre rue. L’entrée se fait par une lumière particulière, inhabituelle à la ville, l’entrée se fait par une voix entendue qui parle la langue de la ville. Elle demande son chemin. Tout droit, descendre à gauche , puis aller à droite, au carrefour passer le pont, aller de nouveau tout droit, toujours tout droit et vous verrez. Parfois l’explication du chemin s’accompagne d’un plan avec quelques mots quelques croix pour localiser les différents espaces. Takis est bel et bien dans une ville de fleuve, elle marche quelque part dans une ville aux pavés variés de blanc. Elle ne fuit rien, elle sent seulement l’air du fleuve la lumière du fleuve, elle va plus loin traverse une grande place, et pas loin le fleuve s’échoue sur la pierre de la ville. Elle regarde le mouvement léger, elle écoute sa musique. Elle pose sa main sur la fraîcheur d’une table, elle marche maintenant sur le chemin qui mène à la plage. Elle glisse doucement son pied la plante de son pied sur le sable , elle glisse son buste son bassin, elle soulève son buste prendre appui sur ses coudes, elle garde les yeux fermés, elle entend la mer. Elle reconnaît l’escalier, elle voit les hommes assis sur le sol, elle sait comment poursuivre son chemin, comment le chemin va la conduire , là dans ce passage , ce tournant, et soudain. Elle marche dans la vraie ville, la nuit tombe. Les ombres s’en vont avec la chaleur écrasante, les voix se font plus éclatantes les corps s’habillent d’argent.

proposition n° 43

Elle entend une voix lancer un prénom. Elle voit les mains en porte – voix d’un mec, Takis Takis Takis Takis. Elle regarde la lumière du ciel, le mec partir en titubant. Sur l’écran d’une télévision une femme parle devant une assemblée d’ hommes dans une langue qu’elle ne connaît pas. Le chemin sec charrie maintenant de la boue. Elle marche dans une autre ville un autre pays, elle veut écouter des voix de la ville, des mouvements de corps, une musique d’un endroit particulier. La musique inonde la place, elle s’éloigne. Elle reste longtemps à regarder un bout de rue, un arbre, un homme au corps bancal sa beauté, la nuit effacer les rues, la lumière s’échapper. Elle part dans la petite ville de Dieu Le Garde , celle à la pollution cachée. il pleut. Une armée de gouttes lentes s ’abat sur le chantier de maisons posées sur des jardins morts. Ce qu’elle laisse dans le lieu. Elle longe façades maisons routes carrefours places, elle longe le bord de la ville. Ce que la ville marque dans son cœur sa tête ses yeux. Elle ferme les yeux, elle marche dans une rue de Blanes Sabadell Barcelone Madrid Carmaux d’Albox Lisbonne Muros Dieu Le Garde, toutes les rues forment une ville.C’est une traversée d’une ville quittée depuis longtemps. Le chemin ne va plus là où il doit aller. Le chemin ouvre une plaie une parenthèse un écho un fragment un bout de fragment de la petite ville à l’autre ville. Sur les chemins de Takis on assiste à une cérémonie crépusculaire, un emprisonnement sous une pluie, une conversation silencieuse au bord d’une tranchée de terre, une fête avec un chien borgne.

proposition n° 44

C’est du bleu du rien, du rien, du bleu du rien. Ça commence avec un regard absolu de la perte dans une autre langue, une autre langue et une autre maison à venir. C’est de la langue, la langue qui n’est pas à soi qui ne vous appartient pas, la langue d’une ville , une autre ville. La langue devient la place de l’absence.

Un homme jeune tenu par la faim, la faim du corps et la faim d’écrire. Tout s’enchaîne se déchaîne dans une boucle infernale d’errance dans une ville. Tout s’échappe d’une chambre sombre. Il marche dans des rues, sur des places publiques. Il écrit dans un cimetière. La ville est pleine de sa solitude, de ses échanges avec des commerçants, Son errance renouvelée chaque jour, chaque jour sa faim entraîne chez le jeune homme une vision de plus en plus délirante de la ville et des personnes qu’il croise. On ne sait pas comment il s’appelle. Il marche dans le vacarme de la ville avec son corps rongé par la faim. Il s’emplit de sa faim, la faim de son corps, la faim d’un amour absolu, la faim comme rage de vivre, à hurler dans la ville.

Elle sort d’une maison d’une rue longue, elle marche vite à grands pas. Bruit de ses pas dans la rue longue et silencieuse. Elle marche vers le centre de la ville, elle change de chemin. Elle marche maintenant dans une petite ville, au bord d’un chantier aux maisons posées sur des jardins morts. Takis, c’est son nom son vrai faux nom venu d’une maladie de sang. Takis vient chercher quelque chose dans chaque rue qu’elle traverse de jour et e nuit. Deux voix, un arbre, une malédiction, une fatalité, des voix voix dans un fracas. Une nuit il arrive quelque chose, l’apparition d’un chien borgne. Elle agrandit les bords de la ville, la ville s’étend maintenant à un autre pays une autre langue. Une voix se multiplie, ici au bord d’une tranchée de terre, là au carrefour d’une grande avenue, là au pied d’un arbre, ici dans une rue de pavés blancs, plus loin au sud de la ville.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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