Valérie Louys | Vertige des premiers pas

« construire une ville avec des mots », les contributions

Née en 1982 à la Réunion, étudie en lettres modernes à Lyon, s’oriente un moment vers le théâtre et se plonge plus récemment dans l’apprentissage musical. Un peu de tout ça nourrit son enseignement en lycée, à Aubervilliers, où avec ses collègues elle découvre l’anthropologie et les sciences sociales.

proposition n° 1

La ruelle a été élargie, depuis qu’elle permet de contourner et de désengorger l’avenue centrale du village. Les trottoirs semblent disproportionnés, là où le souvenir s’accroche encore aux sables et gravillons de l’ancien chemin qui grouillait de débris, d’épines et de chiens errants. Mais sans doute les nappes de béton sont-elles bondées, le dimanche, de fillettes en robes blanches ou roses, de vendeurs de chrysanthèmes et de statuettes, de groupes progressant lentement jusqu’à l’entrée du chemin de pèlerins — un escalier qui serpente sur le flanc de la falaise, plus qu’un sentier. Le souvenir s’arrête à ce début, contre la paroi sombre qui contient le paysage comme le mur de fond d’un théâtre. Elle la perçoit sans oser vraiment poser le regard sur la roche. L’image de la petite chapelle qui surplombe à l’arrivée de la montée, cette image est introuvable dans sa mémoire, au point qu’elle doute finalement d’être parvenue une fois jusqu’au sommet. Ça ne doit pourtant pas être si loin ni si difficile d’accès. Aujourd’hui, elle ne fera que passer en voiture, en ralentissant à peine. La saisit, pourtant, le vertige des premiers pas dans la montée, qui soulèvent en quelques mètres au-dessus de la ville.

proposition n° 2

Nul panneau ne marque l’entrée du site, mais les étals des fleuristes, leurs minces planches posées sur des tréteaux, sous les parasols. Dans les seaux vert olive se tassent les bouquets vifs, invariables, sans saison, assemblant les couleurs vives en gros, avec la densité constante des mêmes pétales. D’autres taches de couleur se répondent sur les figurines et ex-voto, le bleu voile-de-Marie, les dorures. L’esplanade s’étale sous l’ombre du relief et des arbres hauts, jusqu’aux départs des escaliers peints en blanc à même la pierre ou le bois. Plus haut, le tracé du chemin surgit en pointillés à travers la végétation. C’est entretenu, comme pour faire perdurer ce à quoi ça doit ressembler, les bouquets, les cierges, la netteté du site, nourrissant la familiarité du paysage plutôt que le pittoresque. Le culte qui se veut très local, célèbre le souvenir de miracles : une épidémie de choléra contenue aux abords de la ville, une apparition, une guérison. Dans d’autres rues, plus proches du littoral, se déploie parfois la marche sur le feu tamoul.

proposition n° 3

Cette fois lancé à toutes jambes dans une traversée horizontale du stade, sur l’aveuglante étendue de gazon sec, porter la voix loin vers les camarades de jeu. Contre un haut mur résonnent les balles de pelote, leur rythmique puissante dont la régularité parfois captive l’oreille, jusqu’à ce qu’un impact échappe au cycle. Dans la pleine lumière, ça se court, ça se crie. Un chapiteau s’y dressait une fois l’an, la plus grande aire de la ville alors peuplée aussi de tentes et de kiosques, de fumées grillées, de câbles rampants, de gobelets en plastique. Le souvenir du lieu bouleversé est plus proche que celui de son état habituel ; lorsque, quelques jours plus tard, on le retrouve évidé, rincé, l’air, le sol. Qui défie qui, des corps ou de cet espace qui leur est tendu, découpé quadrangulaire dans l’épaisseur de la ville ?

proposition n° 4

Dans sa longueur, la ville est bordée par la mer et la falaise, à tout moment on peut prendre quelques virages et trouver un surplomb sur les rectangles des toits blancs ou gris, les plus petits volumes des climatiseurs qui s’y greffent, les masses sombres des bâtis plus anciens en basalte. Elle a aussi ses travers, par lesquels on peut descendre sous elle. Elle est percée de lits de rivières plus ou moins asséchés. En partant de la mer, on les remonte. Les conduites d’eaux usées font le même parcours. Les visiteurs de ces contrebas sont louches, eux-mêmes ne lèvent guère les yeux.

proposition n° 5

Sur le terre-plein central de la route, la végétation plantée est trop basse encore pour faire de l’ombre ; régularité des espacements, des touffes vert clair et des troncs minuscules ; la terre tire sur le rouge. Pas de déchet, ni sur cette plate-bande, ni contre les murs de part et d’autre de la route. Un trottoir côté colline, plus récent, est largement fissuré ; il est assez large pour y stationner deux voitures côte à côte ; on a voulu rétrécir la route. Des dos d’âne visuellement bien marqués mais peu saillants. Poteaux électriques en bois ; poteaux d’éclairage public métalliques et peints bleus aux extrémités ; poteaux d’éclairage du stade beaucoup plus hauts ; petits lampadaires gris et bleu disséminés sous les arbres, à l’entrée du site, au début du sentier.

Usages du blanc comme seule signalétique, la peinture du passage piéton devenant comme la première étape de l’itinéraire ; peinture blanche sur les murets, sur les rampes en béton, sur une croix, sur des portions d’escalier ; et une balise blanche et rouge de randonnée ; étrange coïncidence des possibilités de la marche, des façons d’être piéton ici.

Au sud, mur longeant le stade, suite de panneaux pour certains intégralement peints, un personnage nonchalamment allongé en grandes dimensions ; sur d’autres quelques graffitis épars, sans doute les mêmes depuis longtemps car la majeure partie du pan de béton est restée brute. À la limite nord du site, un petit piton rocheux percé pour l’évacuation des pluies, les extrémités des tuyaux dépassent ; un autre pan de roche grillagé pour contenir les éboulis.

Saturation des fonctionnalités du lieu, par ajouts successifs. Dans quarante mètres carrés : un banc près d’un lampadaire, mobilier urbain ordinaire ; derrière lui un gradin miniature de trois niveaux, en béton, traversé de deux escaliers et bordé de sa rambarde de sécurité, pour tout juste une trentaine de places assises ; il est installé devant une stèle blanche dont la sculpture abrite de petites statuettes ; près du gradin, une fontaine à eau ; deux jardinières urbaines dont l’une n’est pas garnie, quatre pieds de parasols coulés dans des seaux de béton, stockés là pour les fleuristes ; un arbre... rien n’y est suspendu.

Depuis quelques années, un kiosque pérenne, son toit pointu en zinc pour les messes de décembre ; au sol un carrelage gris et ocre, bordé d’une grille blanche bien que l’espace demeure ouvert ; simple découpage, ou prévention pour les jours d’affluence.

proposition n° 6

On imagine que sur un parcours très familier la marche s’enroule, égale, lorsque le pas sait ce qui lui reste de foulées encore, qu’on profite de ce rythme et de cette distance incorporés. On lève les yeux pour vérifier la maturation des mangues de chez G., puisqu’on n’en voit pas encore au sol ; on s’attarde comme toujours sur la boîte aux lettres cabossée de K. ; au numéro suivant, on grince intérieurement à cause du nouveau portail de bois qui n’est plus si nouveau mais qui persiste comme anomalie, sa partie supérieure ondulée sent la location saisonnière... On entend le bailleur au téléphone avec les vacanciers : « Au portail en forme de vague...  ».

On dépasse le second passage piéton sur le boulevard Bonnier — orthographié Bonnies sur Google. C’est le carrefour avec la rue des Capucins — on ne pense même pas que ça désigne autre chose que des poissons — on ignore la courbe large du trottoir vers la gauche, là-bas au bout c’est la route nationale, on jette plutôt le regard à droite, où la rue finit en surplomb de la plage. À mesure, on réenclenche le même découpage des vues, on engage le regard dans les mêmes perspectives ; on a l’illusion de tracer de nouveau l’habitude par une mémoire toute proche, dans la répétition ; sans le vouloir autant que lui, mais un peu comme ce personnage, dans une pièce de théâtre post-apocalyptique, piétinant obstinément la cendre pour que son chemin soit.

On imagine que parmi ces repères du trajet quotidien, à l’angle d’une certaine rue, on puisse approcher d’une plaque indiquant le nom de la voie, que l’on passe devant elle comme devant un miroir, parce qu’elle porte son nom à soi. Si l’on exclut le cimetière, quelle proportion d’habitants est-ce que la ville appelle ? de combien d’entre eux le nom propre est-il inscrit ? La rue Pierre-Hibon est une autre perpendiculaire au boulevard Bonnier. Le cabinet du médecin de la même famille, dans le centre, a certainement aussi sa plaque. Sa villa se situe quelques dizaines de mètres plus loin, sans doute que la voie privée d’une propriété réduite avec le temps a été ouverte à la circulation. Pour lui comme pour les autres, ce nom est toujours déjà là — il n’est que Google, à nouveau, qui note Hibonc, pour susciter la surprise. Si le patronyme pose questions, ce sont celles de son histoire, de sa généalogie, les ascendants arrivés sur l’île, leur région d’origine, roture ou noblesse, son attribution éventuelle à des esclaves affranchis.

Au bord de la plage, une autre maison est enfouie dans le jardin mystérieux du grand-père, si méticuleusement fourni. Si l’on va plus loin en arrière, Hibon, c’est celui-là : le jardin exceptionnellement ouvert à la bande de gosses autorisée à se cacher et se courser, sous condition d’une extrême vigilance qui aiguise encore le jeu. Quant au petit-fils qui est parfois de passage, il porte son nom comme la crème solaire largement étalée sur ses épaules par l’attention maternelle ; toute la morgue s’en est allée chez la bande qui dédaigne de l’inclure dans les parties.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 31 juillet 2018.
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