Nathalie Brillant | Ça n’existe pas

« construire une ville avec des mots », les contributions

Nathalie Brillant vit, lit (surtout de la poésie), photographie, photobouge, enseigne, cherche, principalement en Bretagne.
Ses villes ordinaires, en ordre d’apparition : Rouen, Nantes, Melesse, Pontivy, Rennes, Montréal, Paris, Thessalonique, reRennes, Arras, Dingé, Grenoble, rereRennes.
Ses chaînes Youtube : * _ *.

proposition n° 1

Nathalie Brillant écrit (vite fait) à Rennes et songe à Grenoble en ce 13 juin 2018.

Il ne neige pas.
Il n’y a personne dans la gare.
Aucune ombre aux pieds du Calder colossal.
Pas de ticket de tram à disposition sur le banc.
Il n’est pas l’heure de cavaler déposer la valise, saluer la boulangère, ouvrir la boîte à lettres.
Pas envie d’enclencher le photobougeur 57 secondes.
Il n’y a pas de chien sur la voie, pas d’ombre sur les murs.
Où sont les mots ?
L’homme qui danse station Victor Hugo n’est pas là, MAIS IL EST OÙ ?
Les montagnes ont disparu au bout de chaque rue.
Au musée il est dit : ceci n’est pas un musée.
Il manque une passerelle, de l’eau dans la rivière, un pas de porte et son odeur de bois.
Il n’y a plus d’été, ni de pluie, ni d’hiver.
Ni de soir, ni de petit matin.
La ville est sans lumière, sans voix, sans brume, sans fracture.
Il n’y a plus d’hésitations. Il n’y a plus de choix.
La bibliothèque s’affiche sans porte, l’allée sans but.
Il n’y aura pas de forme au désir ni d’objet à la hâte.
Le café St Arnaud fermé, ses rideaux baillent.
Le marché St Bruno ne chante plus. Tout est manque.
Revenir n’existe pas.

proposition n° 2

Nathalie Brillant écrit à Rennes, le 15 juin 2018, en songeant cette fois à la ville de Montréal où elle a vécu un moment durant les années 80, principalement dans le quartier Berri-Uqam.

Le rectangle est celui d’une vitrine de drugstore. Encore faudrait-il éprouver exactement ce qu’est un drugstore en Amérique du nord, avec sa petite musique commerciale, son odeur de café allongé et ses lumières-néon. Derrière le reflet des vitres : des chaises en plastique, des tables au métal incertain. On peut s’y accouder sans façon et laisser s’égoutter ses bottes à neige, ses mitaines et ses cils, entre deux métros de la ligne orange. On n’a pas idée de s’arrêter au drugstore quand on sait qu’en surface La Galoche est ouverte ou qu’on pourrait trouver une bière au Cheval blanc. On échoue plutôt au drugstore si les nuances d’un cadre romantique ne sont d’aucune nécessité. Ou quand la priorité tient à ce face à face immédiat entre deux inconnus. Urgence des mots. Connivence inouïe. On dénoue alors un à un les rubans d’une intimité improvisée et sans images. Le double regard réciproque et puissant ne se laisse troubler par aucun mouvement diffus des passants. La vitrine superpose les pas des silhouettes anonymes, refoule les rumeurs urbaines du côté des quais du métro. Dans le drugstore, des mots pâteux trainent sur les couvertures en papier recyclé des gratuits. La nuit est pleine de notes silencieuses, opéra ordinaire qui résonnera dans l’absence longtemps encore.

proposition n° 3

La valise est devant, les roulettes sur la pointe d’ombre du Calder. Soleil et neige de midi.

Faut-il regarder en arrière ?

Les talons touchent à peine les rebords du parterre écolo : cageots, poireaux, fanes de carottes sont devenus les logos comestibles d’une ville qui rêvait d’être fraîche, clean et innovante. Au pied du mur de la gare, stagne le fourbi des propriétaires des trois chiens qui musardent alentour. Entre flaques et reflets de lumière, un peu de boue fondue. Le mur taché se prolonge en grilles, réservant les quais aux voyageurs dans un effet de cage surprenant. Un kiosque à journaux, un distributeur de coupe-faim, des panneaux flashy illisibles. La voix de la SNCF, imperturbable, annonce le départ du prochain train pour Genève, un autre pour Gières, ce qui déclenche de légers tumultes. Le flux des manteaux, des anoraks, continue entre l’arrêt de tram et la bouche de la gare. Lever l’œil : au dessus des voies, les façades de verre réverbèrent les sommets sur un mode high teck tranchant. Le jeu des crêtes du Vercors, entre les lignes des buildings et des nuages, offre une pause esthétique qui enivre un moment : montagnes atemporelles, grâce offerte. En lisière du décor, au ras du sol, une femme enceinte brade ses passes au tout-venant, visage ravagé, bras grands ouverts.

proposition n° 4

N.B. écrit à Rennes en songeant au drugstore de la station Berri Uqam à Montréal (#2) d’où il s’agit de s’éloigner progressivement.

Autant que faire se peut les références à Grenoble et à Montréal alterneront sur cette page d’atelier, tant il est possible de fondre et confondre les fonctions biographiques et urbaines de ces deux villes intérieures.

S’éloigner du drugstore, non lieu où tout aurait été possible si. Quitter le centre. Viser les bords de la ville depuis la croisée centrale de Berri n’est pas une fuite. C’est un micro-voyage, les yeux dans le noir : il suffit d’embarquer ligne orange vers le nord, et de laisser s’enchaîner les noms de lieux du métro… glisser ainsi, sous la terre, calés entre les voyageurs, remonter le long du fil d’arrivée des migrants depuis le fleuve. Quitter Montréal en métro, c’est nécessairement s’éloigner du port, reprendre les pas des nouveaux arrivants s’installant dans un cercle progressif, fatigue après fatigue, depuis la vague portugaise, italienne, asiatique, sud-américaine, haïtienne… la neutralité des décors trop propres du métro laisse à peine à la rêverie un point d’accroche. Hochelaga. Sherbrooke. Mont Royal. Il y a peut-être un nid de castors au dessus de nos têtes. Jean Talon. Le marché-corne d’abondance. Beaubien, parfum des bagels chauds au milieu des terrasses. Mais il n’est pas question de faire halte à la surface. Avancer, écarter les repères du point névralgique et brûlant. Voir loin. Se dire après.

Au terminus Montmorency, tout commence là où tout finit. La banlieue plane des enfilades de fastfoods et de garages. Les pavillons qui ressemblent à des mobil homes artificiels. Des camions, des trucks et des autos aux proportions pas possibles. Des forêts de pylônes électriques, d’installations indéterminées, de câbles, d’enseignes délavées. On peut toujours rêver d’orignal, de caribou, de phoque en Alaska. Ce sera ailleurs, dans l’ailleurs.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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