Jérémie Tholomé | Sans trop savoir pourquoi

« construire une ville avec des mots », les contributions

Poète marxiste. Mangeait des macaronis jambon fromage à même le poêlon quand il apprit l’existence de l’atelier d’été organisé par François Bon. On le voit parfois essayer de trouver une place gratuite où se garer à Charleroi et aux scènes slam belges sous le blase L’Harmonica.
proposition n° 1

L’occasion était trop belle. Oui. Il avait écourté la réunion de travail. Il avait fait en sorte. De s’échapper. Amener bagnole de service et collègue à quelques kilomètres de là. Se garer sur les places de parking qui raccourcissent inlassablement les trottoirs. Qui se balade encore ? On approchait midi. Il lui avait demandé si elle avait faim. L’occasion était trop belle. De garer bagnole et collègue juste en face de la friterie. Avant. Il y a longtemps hein. Avant, c’était pas comme ça. Premièrement, il n’y avait pas de place de parking juste en face de la friterie. Il fallait se garer sur la place à une vingtaine de mètres de là. Il fallait passer devant un café — maintenant c’est un fleuriste — et avant on pouvait encore fumer bordel. Et il y avait un coiffeur aussi entre le café devenu fleuriste et la friterie. Il y avait un coiffeur. La friterie est restée — Dieu merci — la friterie. Le nom est resté le nom mais pour lui, c’était “chez Alain”. Peu importe le nom de la friterie. Peu importe. C’était “chez Alain”, c’est tout ! Mais maintenant, et c’est bien là le deuxièmement, Alain n’était plus là. Il savait — on lui avait dit - qu’Alain avait remis son commerce pour s’occuper d’un business impliquant des bagnoles et des chemises à fleurs. Ou autre chose. Devant le poids de cette nouvelle funeste, il s’était juré de ne plus aller “chez Alain” si Alain n’était plus là. Faut pas déconner.

Mais aujourd’hui, sans trop savoir pourquoi, voilà qu’il pousse la porte de la friterie qui n’avait pas changé de nom. Les tables de plastique gris étaient toujours là formant un L à l’entrée. Le corridor menant au comptoir était décoré à l’identique. Photos en noir et blanc des employés de l’époque, photos de la baraque à frites originelle qui se trouvait de l’autre côté de la rue avant qu’Alain n’emménage dans la maison d’en face quand il avait enfin eu raison du permis d’urbanisme et du locataire du haut qui s’inquiétait pour les odeurs de graillon. Le nom était déjà le même. Et Alain disait déjà “à tantôt” en guise “d’au revoir”. Les panneaux lumineux derrière le comptoir, l’écran plat qui lui faisait face, les deux frigos à boissons de part et d’autre, la baie vitrée qui donnait sur la terrasse utilisée en été. Tout était là. Tout. Sauf Alain. Il prenait toujours la même chose : grande frite, fricadelle, sauce andalouse. Alors, aujourd’hui, quand il se retrouva au comptoir et que le type qui n’était pas Alain lui demanda ce qu’il voulait, il commanda une grande frite, une fricadelle et de la sauce andalouse. La collègue qui ne savait rien de tout ça demanda une frite moyenne, sauce andalouse et un cheese burger. Il lui proposa de s’installer à l’entrée, chose qu’il n’avait jamais fait. Avant il prenait à emporter et retournait chez lui à deux rues de là. Il n’était jamais allé “chez Alain” en bagnole. De toute façon, à l’époque, il ne conduisait pas. Il parla de choses et d’autres. Elle fit de même. Et au moment de partir. De reprendre la bagnole et le chemin du travail. Au moment de partir, le type qui n’était pas Alain leur dit : “au revoir”. Lui, pensa : “on dit : à tantôt”. Faut pas déconner.

proposition n° 2

Dehors. Voitures garées en épis sur les nouvelles places de parking. Odeur d’essence et de sérénité. Juste devant la friterie. En épis. Sans doute parce que ça réduit les risques d’accident. Chaussée attenante, à deux sens. De l’autre côté de la chaussée, d’autres places de parking. En épis. En somme, deux champs en bord de route. La friterie du côté de la place. De l’autre côté, l’espace laissé vide devant la porte de voûte marron — toujours fermée — de deux mètres cinquante gardant le domaine de la Baronne. Avant. Il y a un certain temps, c’est de ce côté de la route que se trouvait la baraque à frites originelle. Sa porte coulissait. Maintenant. De l’autre côté. Passé l’autre champs d’épis, sa porte est battante. Côté Baronne, le trottoir a quasiment disparu. On y a semé les épis — et c’est dommage que le coiffeur ait fermé du coup — et, en bord de champs, côté chaussée, on a tracé une piste cyclable. Côté Baronne. Les piétons ont perdu. C’était sans doute trop risqué. Avant, en hiver, quand il gelait, les gens glissaient. Ils grimaçaient. Odeur de douleur et de “ça ne peut plus durer”. Le trottoir était, il est vrai, rudement défoncé. C’était plus vraiment. Plus vraiment plane. Plus vraiment lisse. C’était défoncé. A croire que ça. Ici. À croire qu’on n’aime pas trop ça ce qui est défoncé. C’est plus sûr du coup. Plat. Et bordé d’épis. C’est plus sûr, c’est certain.

proposition n° 3

Quelques encablures à gauche. Sur le même trottoir que la friterie à la porte battante. Avant. Deux banques se faisaient face. Celle du trottoir de la friterie avait été la première à fermer. Celle du trottoir de la Baronne avait gagné. Provisoirement. Il est bon de penser. Que sur un laps de temps suffisamment long. Les banques finissent par fermer. On ne manque pas d’argent ici. Alors. Puisque c’est comme ça. La banque côté Baronne avait mis la clé sous la porte à son tour. Mais, restons sur le trottoir de la friterie. Comme nous sommes lundi midi, il ne se passe pas grand chose. En tout cas, en rue. Ici, le taux de chômage est bas donc on peut penser qu’en tout état de cause, les actifs sont encore plus loin à gauche, là où il y a des opportunités d’aller chercher l’argent qu’il n’y a plus ici. Ni en face. Depuis que les banques sont closes. Les pensionnés sont sans doute. Pour la plupart. A l’intérieur des maisons paisibles et sereines. Devant a/ une émission de divertissement télévisuelle b/ leurs tartines de pain gris provenant de chez le boulanger se trouvant au bout de la rue côté Baronne — lui ce n’est pas comme Alain, c’est toujours le même — c/ la nécrologie parce qu’ici — comme ailleurs — c’est réjouissant de savoir qu’on est encore là tandis que d’autres ne le sont plus. Et c’est vrai qu’ici. A gauche. Le lundi à midi. On ne croise personne. Mais. Attendez. Nom de nom ! La boutique de prêt-à-porter est toujours ouverte ! Enfin, techniquement, elle est fermée car nous sommes lundi. Mais elle est toujours ouverte ! Elle a résisté au temps là où les banques, le coiffeur et le café devenu fleuriste ont rendu les armes ! Peut-être un lien direct avec la boulangerie d’en face. Côté Baronne. Qui n’a pas bougé d’un pouce à part les prix qui ont fait le ventre du boulanger un peu plus rond. Là, il n’y a personne mais peut-être qu’à d’autres moments il y a des gens. Mais nous arrivons à la fin de la rue. Côté friterie. Si l’on traverse tout droit, on longe l’ancien Café des Sports promu Taverne. Pour aller. Un peu plus loin mais il faut marcher un peu. Vers la boulangerie concurrente. Moins bien située que celle où les petits vieux et les petites vieilles se fournissent en pain gris qu’ils mangent — on ne peut que le supposer — devant leur divertissement télé quotidien ou la lecture morbide de la nécro du jour. Mais si, à la fin de la rue, on déciderait sciemment de tourner à droite on descendrait alors vers la gare. Par une rue qui lui ferait mal s’il n’était pas “chez Alain” à espérer vainement y croiser Alain. Car la rue qui mène à la gare. Avait changé du tout au tout. Pire que la prolifération des épis de parking. Pire que la fermeture des banques. Pire — et c’est dire la gravité de la chose — que le départ d’Alain.

proposition n° 4

On y rentre. Si l’on vient de l’autoroute. De la speedway comme Maman le disait. Au prix d’un virage sec à 90 degrés. On y rentre si l’on sait que c’est là. Pas possible par hasard. Épais feuillages verts qui prennent le dessus sur les bords métallisés de l’autoroute. De la speedway. Si on prenait le temps de regarder le bitume, on y verrait les traces de freinage. La gomme qui a voulu se perdre juste à l’entrée. Parce qu’elle s’est laissée surprendre. Par le virage à 90 degrés. Le virage à la gomme. Imprimée sur son bitume. Combien s’y sont laissés surprendre. Combien de “hé bien”. Grommelés. Entre les dents. Goutte de sueur à la base du cou jusque dans le creux du dos. On ne sait pas. La speedway est sans témoin. Si ce n’est. Furtifs. Comme le virage. Pas éclairé après 20 heures. Périlleux. Comme Maman le disait. On pourrait voir si on pouvait le faire. Les leviers de vitesse qui n’ont plus le temps. De traîner. De s’enrayer. Cinquième. Demi-seconde. Quatrième. Demi-seconde. Et ainsi de suite. Sur quoi ? 15 mètres. Pas le temps de penser. On fera le deuil. De la gomme. Plus tard. Quand descendu de la speedway dont personne ne sait vraiment. Ce qu’il s’y passe. Si ce n’est la prolifération des épais feuillages verts. Qui cachent le joyau et l’écrin. A ceux qui ne bifurqueront pas à 90 degrés. Pas de “hé bien”. Pas d’offrande de gomme. A ceux qui préféreront — parce qu’ils ne sont pas au courant — continuer à serpenter sur la speedway. Comme Maman le disait.

proposition n°5

Chérubins, on nous apprend qu’il est possible de calculer l’âge d’un arbre en observant les cernes d’une souche. Les anneaux ne pourraient mentir. Mais que faire quand il n’y a pas d’arbre ? Pour dire l’âge de la ville. Et qu’on ne parle pas de ces pseudo arbres que des types en chaussures de sécurité et pantalons à bandes réfléchissantes encastrent — qu’on ne parle pas de planter ! — dans un carré de terre artificielle encerclé de tous les côtés par le macadam. Peut-être. Ce serait fou. Mais peut-être serait-il possible et heureux. De s’en référer aux passages pour piétons. De sorte que. Par miracle. Nous puissions à l’aide de toute cette technologie incroyable — nous sommes quand même allé sur la lune, que diable — analyser les couches, sous-couches, sur-couches, primer, accrocheur, lasure, laque, spray, latex, résidus de solvants. Afin de dater la ville. Pour ne pas se fier aux livres fake news et aux témoignages des pseudo témoins qui connaissaient l’homme qui connaissaient l’homme qui s’était laissé dire qu’aux environs de l’an mille, la ville existait déjà. Prenons ce passage pour piétons reliant le magasin de prêt-à-porter et la boulangerie. Regardons. Nous voyons. Tout le monde en convient. Onze bandes blanches d’une longueur parfaitement identique. La largeur, idem. Onze bandes blanches de longueur et largeurs similaires. Reliant — pont suspendu à même le sol — les deux côtés de la chaussée. D’un rang d’épis à l’autre. Nous voyons. Que quelqu’un. Sans doute un homme en chaussures de sécurité et pantalons à bandes réfléchissantes. Est passé par après. Bien après l’an mille. Pour combler les espaces entre les onze bandes blanches d’un rouge-rosé terne qui s’étend également à cinquante centimètres à gauche et à droite des onze bandes blanches. Travail postérieur au tracé des onze bandes blanches originelles. Si seulement. Nous avions la chance inouïe de bénéficier de l’aide salutaire de la technologie incroyable. Pour savoir. Combien de couches ont été apposées sur ce passage pour piétons. À travers l’histoire de la ville. Si seulement. Avec cette technologie incroyable. Les bandes blanches ne pourraient mentir. Sur les onze. Il y en a bien une qui cracherait le morceau.

proposition n°6

Elle avait. La ville. Payé son tribut aux atrocités. Avant l’odeur d’essence. Avant l’odeur de sérénité. La statue du Soldat Inconnu trônait au cœur du rond-point lui-même placé au cœur du centre-ville. Le cœur. C’est quelque chose. Ce n’est pas rien. Les artères y mènent. D’ailleurs. Elle avait. La ville. Nommé les artères en mémoire de ceux dont le sang y avait coulé. Puis cessé de couler. Un instant. Le coeur battait. Puis c’était fini. Lieutenant Edmond Laffineur. Sous-lieutenant Marc Brison. Adjudant Victor Van Grootven. Maréchal des Logis Chef Achille Bauduin. Capitaine Charles Jaumotte. Soldat Joseph Dechamps. Soldat Gery Everaerst. Soldat Félicien Goossens. Soldat Alfred Haulotte. Soldat Constant Legrève. Morts pour la ville. Maintenant artères. Maintenant parties de la ville. Citoyen Arthur Hardy. Citoyenne Joséphine Rauscent. Habitaient la ville. Morts en ville. Tribut aux atrocités. Maintenant artères. Pour toujours parties de la ville. Pour toujours, parties prenantes de l’odeur d’essence — et c’est à espérer — de l’odeur de sérénité. Maintenant. Le Soldat Inconnu se trouve juste en face. Sur la place. A qui on a donné le nom d’un Roi. Né loin de la ville. Mort loin de la ville. Près de la friterie près de laquelle la bagnole de service est garée. En épis. Parce que c’est plus facile. À ce qu’on dit. Près de l’église Saint-Martin, évêque de Tours au 4ème siècle. Né loin de ville. Mort loin de la ville. A l’intérieur de l’église, si on poussait la lourde porte, on pourrait voir le nom des tributs aux atrocités. Les militaires à qui on aurait pu dire : “Les risques du métiers”. Les civils à qui on aurait pu dire : “Pas de chance”. Mais la ville en a décidé autrement. Elle qui a décidé que puisque le cœur battait. Et. L’instant d’après. Le temps du. Et. Et peut-être moins. Ceux qui ont payé le tribut par le sang deviendraient artères. Voilà ce qu’il se passe. Et voilà pourquoi on peut dire. Avec notre sang qui coule. Avec notre cœur qui bat. Qu’entre odeur d’essence et odeur de sérénité. La bagnole de service. Qui ne sait rien de tout cela. Se gare. Nécessairement en épis. Devant la friterie qui se trouve — selon le cadastre — sur la place à qui on a donné le nom d’un Roi. Né loin de la ville. Mort loin de la ville. Quelque part. Entre la rue Constant Legrève et la rue Joséphine Rauscent.

proposition n°7

Années 60. Années 60. Une poétesse parlait hier. Loin de la ville. N’y ayant jamais mis les pieds. Ne sachant même pas où c’est. Elle aurait continué sur la speedway. Comme Maman le disait. Pas de “hé bien” en raison du fameux virage à 90 degrés. Des années 60. Il existait. Dans la ville. Rue Joséphine Rauscent. Une boutique. Certains auraient dit mercerie. “Chez Sylvette”. Il était noté. Ou. “Boutique Sylvette”. Il était peut-être noté. Sur la devanture. Il ne se souvient pas de la boutique. Certains diraient mercerie. Il se souvient d’une photo. On l’y voit. Petit. Entre trois et six ans peut-être. Haut comme trois pommes. Près du comptoir. Près de la caisse. Le comptoir. Du moins c’est ce dont il se souvient. Est en verre transparent. Il se souvient peut-être d’une cabine d’essayage. Espace clos surmonté d’une tringle sur laquelle est suspendu un épais rideau en coton. Peut-être beige. Ou serait-ce vert ? Il est bon de pouvoir essayer des vêtements. Dire oui, il me plait. Ou non. Non, ce n’est pas ma taille. Non, ce n’est pas mon style. Non, il ne me définit pas en tant que personne. Il se souvient d’une mouche factice. En plastique. Une grosse mouche. Montée sur un aimant. Il adorait cette mouche. Entre trois et six ans. Haut comme trois pommes. Mais. Maintenant. Il se demande ce que ferait ce genre de babiole. Dans une boutique. Ou une mercerie. Rue Joséphine Rauscent. Ce qui est sûr, c’est qu’on y payait en francs belges. La boutique ayant fermé ses portes au début des années 90. Il se souvient des vieux livres de comptes. Et des sommes en francs belges. Ça faisait beaucoup lu comme cela. Il les avait trouvés au grenier. Plus tard. Quand le comptoir en verre avait disparu. Et la cabine d’essayage dont il pense se souvenir. Beige. Le rideau était sans doute beige. Quoique. Ce qu’il reste, c’est la maison. On y voit la friterie. A ce moment précis, Sylvette, si elle regardait par sa vitrine devenue fenêtre. Pourrait voir la bagnole de service. Qu’on n’avait jamais vue en ville auparavant. Garée en épis. Ou quelques instants plus tard. L’homme et la femme en sortir. Pour pousser la porte battante de la friterie. Quant à lui, s’il avait regardé vers la rue Joséphine Rauscent, il aurait pu apercevoir Sylvette. A sa vitrine devenue fenêtre. Mais pas l’inscription “Chez Sylvette”. Ou. “Boutique Sylvette”. Parce que. Depuis le début des années 90 ce n’est plus “Boutique Sylvette” ou “Chez Sylvette” mais simplement chez Sylvette.

proposition n°8

Les immenses horloges du clocher n’indiquent plus les mêmes heures. Comme dans la chanson de Tom Waits. L’entrepreneur qui avait réalisé des travaux de rénovations avait brûlé le mécanisme. Ou quelque chose comme ça. Par mégarde. C’est ce que l’on suppose. Dès lors, pour des raisons techniques, les horloges n’étaient plus synchronisées. De sorte qu’il y avait au sein même de la ville, plusieurs fuseaux horaires. Et c’est ainsi qu’il revenait. Dans la bagnole de service. Chien mouillé. Comme dans la chanson de Tom Waits. Et s’il pleut. Sur les horloges. Sur les horaires. Sur la réunion de travail écourtée. L’occasion était trop belle. Oui. Les épis aussi doivent prendre la pluie parfois. Et pour les éboueurs c’est pareil. Et ça ne change rien. Comme dans la chanson de Tom Waits. Soleil ou pluie. C’est pareil. Même que la pluie sur les ordures ménagères. Sur les canettes de soda. Sur le restant de rata. C’est peut-être même mieux. Pleuvait-il ce jour-là ? Ou plutôt. Lors de quel jour ne pleuvait-il pas ? Si l’on bifurquait vers la rue qui mène à la gare. Entre la boutique de prêt-à-porter et le Café des Sports promu Taverne. Depuis le temps. Que nous indiquerait la une chez le marchand de journaux ? N’est-ce pas exactement la même chose que la dernière fois qu’il avait pris le train ? Qu’il pleuve ou pas ? Que dit la une, qu’elle ne disait pas déjà ? Est-il possible de rester. Chien mouillé. Sous le soleil. Sous la pluie. Un chien mouillé reste un chien mouillé. Comme dans la chanson de Tom Waits. Une grande frite. Fricadelle. Sauce andalouse. Alain ou pas. Porte battante ou coulissante. D’un champ d’épis à l’autre. On peut comprendre. Ce qui pousse un homme à faire son baluchon avec l’envie. Le besoin. Le désir d’aller explorer ailleurs. D’aller chercher le soleil. D’aller chercher une autre pluie. Prendre un jour le train. Parce qu’on ne conduit pas. Et revenir. En bagnole. Sous la pluie ou pas. Parce que l’occasion était trop belle. Parce qu’on se trouve à quelques kilomètres de là. Avec une collègue qui a faim. À midi. Sous la pluie ou pas. À midi. Une collègue a toujours faim. Et il l’avait appris. Depuis le jour où il avait pris le train. Pleuvait-il ? Peut-être. Il avait appris. Cette chose. Ce fait. Et bien d’autres choses encore. Mais. Sous la pluie ou pas. Un chien mouillé peut revenir. Il ne revient jamais vraiment. Comme dans la chanson de Tom Waits. Même si l’une des immenses horloges du clocher indique midi. Et que la collègue a faim. Un chien mouillé ne revient jamais à la maison.

proposition n°9

Vroooooooooouuuuummmmmmmmm. Bruit de voiture qui se gare. Bruit silencieux des épis sur lesquels elle roule. Cri imperceptible de l’épi de macadam. Gargouillis dans le ventre de la collègue. Ceintures que l’on déclique. Bruit du mouvement des corps remis lentement en mouvement. Membres inférieurs qui pivotent et bruit du glissement de ces corps sur la mousse synthétique des sièges gris vers l’extérieur de la bagnole. Bruit de portières qui claquent précédées par loquets que l’on enfonce dans le plastique intérieur des portières. Apaisant ronronnement de sécurité factice. Bruit du ventilo de la bagnole se repaissant du ronronnement de sécurité factice. Soupir de soulagement mécanique. Soulagement (et bruit associé) de l’âme de la bagnole de service quelque part entre le pot d’échappement qui crachotait encore. Teuf. Teuf. Et l’alternateur qui faisait son bruit d’alternateur. Il y a encore un instant. Bruit de bouche. Qui dit : “Bienvenue dans mon tier-quar” et ainsi de suite. Bruit de bouche. Qui répond : “Ah oui, c’est sûr que c’est pas la même chose” ou un truc comme ça etc etc. Bruit de semelles sur épis de macadam. Agonie atone de ceux-ci. Bruit des médias qui n’en parlent pas. Bruit des médias qui n’en parlent jamais. Au loin. On entend le bruit imaginaire des hordes d’humains. Des flots d’humains ayant affronté le son abyssal des vagues au bruit aqueux et qui affrontent aujourd’hui les bruits abrutis des crétins dont les cravates font des bruits de cravates et les costards des bruits de costards. Pour leur dire d’aller retourner voir vers les bruits aqueux. Mais c’est loin. Ou pas. En attendant. Les bruits de pas reprennent après un léger arrêt pour laisser la place au bruit battant de la porte battante (très différent du bruit coulissant de la porte coulissante d’antan). Succession de bruits divers. Notamment celui des frites cramées au Xième degré. De ce génocide silencieux quotidien, de ce génocide là non plus, aucun bruit de médias. Pas même un bruissement. Rien. Succession donc. Notamment celui des dents qui tour à tour dans un bruit de balais d’émail mâchent, tranchent, lacèrent. Succession donc. Jusqu’au bruit de satisfaction venu du ventre de la collègue. Bruit des synapses qui transmettent qu’on est à nouveau tranquille jusqu’aux gargouillis du soir. Bruit d’au revoir. Absence de bruit d’à tantôt. Et cette absence-là. Elle met comme un bruit de douleur dans l’âme. Pas celle de l’alternateur. Pas celle du pot d’échappement. Comme un bruit de plaie. D’amanite. Ou de sumac. Ce genre de bruit. Voilà ce qu’on entend. Par-delà le vroooooooooouuuuummmmmmmmm.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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