Rose-Marie Mattiani | L’immeuble

« construire une maison avec des mots », les contributions

Rose-Marie Mattiani, formée à la Sorbonne, Paris 8 et Paul Valérie à Montpellier, anime depuis une vingtaine d’années des ateliers d’écriture et/ou d’art plastiques dans les Pyrénées-Orientales où elle vit. Elle exerce la profession d’écrivain public, corrige des manuscrits, écrit des biographies, etc. Également écrivain, ses livres sont édités aux Éditions Unicité. Site : l’atelier de Rose.

proposition n° 1

L’immeuble se situait dans une des rues les plus bruyantes de Paris ; une rue embouteillée du matin jusqu’au soir, saturée de bruits de klaxons, gorgée d’invectives, de vociférations multilingues, avec les fêtards qui prenaient le relais la nuit. Elle passait devant les vitrines des ateliers de couture, celles des grecs, dépassait les portes taguées du New Morning au n°7, avait une pensée pour Verlaine face au n°10, frémissait au n°28 en souvenir de la militante anti-apartheid Dulcie September assassinée en 1985 devant la porte de son bureau du quatrième. Elle travaillait au 26, dans la pièce à vivre de son appartement où un parquet en bois dont l’usure retenait les fibres grinçait sous les pas, qu’éclaboussaient de lumière deux grandes fenêtres au bas desquelles des radiateurs en fonte ne suffisaient pas à la réchauffer l’hiver. Elle pianotait sur son Macintoch 128K, sorti l’année précédente, devant la cheminée en marbre surmontée d’un miroir au tain altéré, en tentant de faire abstraction des hurlements de klaxons, de sirènes de voitures ou de vitrines quand elle entendit les détonations très proches qui la figèrent instantanément sur sa chaise. Elle ne sut que plus tard qui avait été tué ce jour-là.

proposition n° 2

Derrière la porte massive de l’entrée, le tapis gondole jusqu’à l’escalier aux marches de bois sombres, peu hautes et larges, brillantes dans la pénombre quand l’interrupteur, réglé trop court s’interrompt ; qu’il faut gravir avec précaution, puis trouver le bon appui sur le mur suivi à tâtons en ligne droite par la main jusqu’à l’actionnement de la minuterie, pour enfin arriver au quatrième. Là, deux portes ; celle de l’appartement et celle des voisins, qui se querellent et crient, cassent des objets et des vitres au milieu des aboiements de leur chien aussi antipathique qu’eux. La lumière jaillit instantanément dès la porte ouverte par les deux fenêtres qui éclairent la pièce principale transformée en jardin d’intérieur par la luxuriance des ficus et la profusion des plantes. Le blanc des murs et le vert dominent, avec les moulures au plafond et la cheminée interdite d’usage où quelquefois un pigeon pénètre et, surpris, bat des ailes dans la grande pièce au-dessus des canapés qui se font face. L’appartement est vaste, clair, les pièces sont distribuées autour de l’entrée ; il a été repeint en blanc, les parquets de bois sombre, bien qu’usés, offrent une surface rustique et bavarde, qui chante sous les pas.

proposition n° 3

Dans la chambre, au mur, un grand miroir chiné dans une brocante. Selon un point de vue particulier, en se plaçant près de la fenêtre mais non dans son axe, on distingue parmi le tain piqueté de taches, une porte restée ouverte sur une pièce où sont disposés une table métallique ronde et deux chaises constituant un mobilier de jardin, près d’une grande baignoire blanche, un peu imposante, dont on aperçoit le robinet ancien aux joints usés. Sur le dossier d’une des chaises est posé un peignoir en lycra noir aux manches ornées de dentelle, et sur la table, deux verres ballons marqués de traces de vin où se reflète la lumière du matin d’une fenêtre cachée à la vue. Au sol, la moquette noire de la chambre s’arrête à la porte à partir de laquelle les carreaux de grande dimension d’un carrelage blanc, placés en diagonale, dessinent des lignes noires qui dansent et deviennent floues.

proposition n° 4

La vue cherchait son passage parmi les herbes hautes, là, de l’autre côté de la Départementale, dans cette étendue vide où tout était à construire ou à détruire ou à fuir, avec le regard arrêté par les versants de la montagne au calcaire entrecoupés de failles longitudinales. A présent, la vue circulerait sur un rond-point avec allées et contre-allées menant à un lycée avec ses cours, parkings et arrêts de bus. Mais le départ ayant eu lieu, la vue est ailleurs.

Pourquoi était-ce si difficile de revenir, de s’ancrer dans une sensation de retour ? Pourquoi est-ce plus aisé de devoir choisir, parmi la multitude d’endroits connus, de lieux fréquentés, celui dont elle s’éloigne ? Celui qui semble aujourd’hui s’imposer avec herbe, vent, montagne, ciel, est appel, impulsion : une route départementale parcourue en autocar menant droit aux rails du train. Une route droite, tendue vers la ville, traversant des villages où la vie doit s’écouler mais où il ne se passe rien ou pas grand-chose, du moins rien qui puisse retenir, que la maladie pour rester, la vieillesse pour mourir. Peut-être. Alors elle laisse les villages, elle en néglige silhouettes et voitures, elle n’en perçoit déjà plus les rumeurs, ni celles des chiens qui aboient derrière les grillages, ni ceux d’orage du ruisseau, du vent dans les peupliers, des oreilles qui bourdonnent, elle retient sa respiration à chaque arrêt de ce bus qui se traîne de peur qu’il ne s’arrête, ne l’oblige à descendre et ne la laisse ici, sur ce trottoir étroit, frôlée par voitures et camions. Mais non, le bus s’éloigne et par son pare-brise arrière s’en vont aussi, deviennent tous petits villages et lieux, maisons connues ou inconnues, jusqu’à disparaître, happés par la ville, ses rythmes, ses pulsations, jusqu’à s’oublier parmi la multitude, l’attrait de l’inconnu, les rails de l’éloignement. De la respiration.

proposition n° 5

La double porte de l’immeuble a été repeinte en vert foncé ; la partie droite s’ouvre à présent grâce à un digicode ; à droite de la porte, deux gouttières qui descendent du toit ; de vieux restes d’affiches y sont collées ; quelques tags au marqueur, qu’on distingue mal ; (qu’est-elle revenue faire ici ; pourquoi traîner devant cet immeuble ; dans cette rue où elle ne connaît plus personne ; la concierge qui vivait sous l’escalier la terrifiait ; elle comprenait mal sa langue ; du yougoslave peut-être ; en vérité elle s’en fichait) ; le trottoir est d’un gris sale ; à gauche de la porte, un salon de coiffure « Mélanie coiffure » ; à droite, une agence immobilière ; un caniveau humide où coule un filet d’eau ; au second (là où se trouvait l’appartement) posé sur le rebord de fenêtre, quelqu’un a accroché une plante dans un pot maintenu par du fil de fer ; la plante ressemble à un petit arbre dégarni ; un lierre chétif s’évade du pot ; (qu’est-elle venue faire dans cette galère ?)



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
Cette page a reçu 41 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).