Rose-Marie Mattiani | L’immeuble

« construire une maison avec des mots », les contributions

Rose-Marie Mattiani anime depuis une vingtaine d’années des ateliers d’écriture et/ou d’art plastiques dans les Pyrénées-Orientales. Écrivain public, elle corrige des manuscrits et rédige des récits de vie. En ce qui concerne son écriture personnelle, ses livres sont édités aux Éditions Unicité. Son site : l’atelier de Rose.

proposition n° 1

L’immeuble se situait dans une des rues les plus bruyantes de Paris ; une rue embouteillée du matin jusqu’au soir, saturée de bruits de klaxons, gorgée d’invectives, de vociférations multilingues, avec les fêtards qui prenaient le relais la nuit. Elle passait devant les vitrines des ateliers de couture, celles des grecs, dépassait les portes taguées du New Morning au n°7, avait une pensée pour Verlaine face au n°10, frémissait au n°28 en souvenir de la militante anti-apartheid Dulcie September assassinée en 1985 devant la porte de son bureau du quatrième. Elle travaillait au 26, dans la pièce à vivre de son appartement où un parquet en bois dont l’usure retenait les fibres grinçait sous les pas, qu’éclaboussaient de lumière deux grandes fenêtres au bas desquelles des radiateurs en fonte ne suffisaient pas à la réchauffer l’hiver. Elle pianotait sur son Macintoch 128K, sorti l’année précédente, devant la cheminée en marbre surmontée d’un miroir au tain altéré, en tentant de faire abstraction des hurlements de klaxons, de sirènes de voitures ou de vitrines quand elle entendit les détonations très proches qui la figèrent instantanément sur sa chaise. Elle ne sut que plus tard qui avait été tué ce jour-là.

proposition n° 2

Derrière la porte massive de l’entrée, le tapis gondole jusqu’à l’escalier aux marches de bois sombres, peu hautes et larges, brillantes dans la pénombre quand l’interrupteur, réglé trop court s’interrompt ; qu’il faut gravir avec précaution, puis trouver le bon appui sur le mur suivi à tâtons en ligne droite par la main jusqu’à l’actionnement de la minuterie, pour enfin arriver au quatrième. Là, deux portes ; celle de l’appartement et celle des voisins, qui se querellent et crient, cassent des objets et des vitres au milieu des aboiements de leur chien aussi antipathique qu’eux. La lumière jaillit instantanément dès la porte ouverte par les deux fenêtres qui éclairent la pièce principale transformée en jardin d’intérieur par la luxuriance des ficus et la profusion des plantes. Le blanc des murs et le vert dominent, avec les moulures au plafond et la cheminée interdite d’usage où quelquefois un pigeon pénètre et, surpris, bat des ailes dans la grande pièce au-dessus des canapés qui se font face. L’appartement est vaste, clair, les pièces sont distribuées autour de l’entrée ; il a été repeint en blanc, les parquets de bois sombre, bien qu’usés, offrent une surface rustique et bavarde, qui chante sous les pas.

proposition n° 3

Dans la chambre, au mur, un grand miroir chiné dans une brocante. Selon un point de vue particulier, en se plaçant près de la fenêtre mais non dans son axe, on distingue parmi le tain piqueté de taches, une porte restée ouverte sur une pièce où sont disposés une table métallique ronde et deux chaises constituant un mobilier de jardin, près d’une grande baignoire blanche, un peu imposante, dont on aperçoit le robinet ancien aux joints usés. Sur le dossier d’une des chaises est posé un peignoir en lycra noir aux manches ornées de dentelle, et sur la table, deux verres ballons marqués de traces de vin où se reflète la lumière du matin d’une fenêtre cachée à la vue. Au sol, la moquette noire de la chambre s’arrête à la porte à partir de laquelle les carreaux de grande dimension d’un carrelage blanc, placés en diagonale, dessinent des lignes noires qui dansent et deviennent floues.

proposition n° 4

La vue cherchait son passage parmi les herbes hautes, là, de l’autre côté de la Départementale, dans cette étendue vide où tout était à construire ou à détruire ou à fuir, avec le regard arrêté par les versants de la montagne au calcaire entrecoupés de failles longitudinales. A présent, la vue circulerait sur un rond-point avec allées et contre-allées menant à un lycée avec ses cours, parkings et arrêts de bus. Mais le départ ayant eu lieu, la vue est ailleurs.

Pourquoi était-ce si difficile de revenir, de s’ancrer dans une sensation de retour ? Pourquoi est-ce plus aisé de devoir choisir, parmi la multitude d’endroits connus, de lieux fréquentés, celui dont elle s’éloigne ? Celui qui semble aujourd’hui s’imposer avec herbe, vent, montagne, ciel, est appel, impulsion : une route départementale parcourue en autocar menant droit aux rails du train. Une route droite, tendue vers la ville, traversant des villages où la vie doit s’écouler mais où il ne se passe rien ou pas grand-chose, du moins rien qui puisse retenir, que la maladie pour rester, la vieillesse pour mourir. Peut-être. Alors elle laisse les villages, elle en néglige silhouettes et voitures, elle n’en perçoit déjà plus les rumeurs, ni celles des chiens qui aboient derrière les grillages, ni ceux d’orage du ruisseau, du vent dans les peupliers, des oreilles qui bourdonnent, elle retient sa respiration à chaque arrêt de ce bus qui se traîne de peur qu’il ne s’arrête, ne l’oblige à descendre et ne la laisse ici, sur ce trottoir étroit, frôlée par voitures et camions. Mais non, le bus s’éloigne et par son pare-brise arrière s’en vont aussi, deviennent tous petits villages et lieux, maisons connues ou inconnues, jusqu’à disparaître, happés par la ville, ses rythmes, ses pulsations, jusqu’à s’oublier parmi la multitude, l’attrait de l’inconnu, les rails de l’éloignement. De la respiration.

proposition n° 5

La double porte de l’immeuble a été repeinte en vert foncé ; la partie droite s’ouvre à présent grâce à un digicode ; à droite de la porte, deux gouttières qui descendent du toit ; de vieux restes d’affiches y sont collées ; quelques tags au marqueur, qu’on distingue mal ; (qu’est-elle revenue faire ici ; pourquoi traîner devant cet immeuble ; dans cette rue où elle ne connaît plus personne ; la concierge qui vivait sous l’escalier la terrifiait ; elle comprenait mal sa langue ; du yougoslave peut-être ; en vérité elle s’en fichait) ; le trottoir est d’un gris sale ; à gauche de la porte, un salon de coiffure « Mélanie coiffure » ; à droite, une agence immobilière ; un caniveau humide où coule un filet d’eau ; au second (là où se trouvait l’appartement) posé sur le rebord de fenêtre, quelqu’un a accroché une plante dans un pot maintenu par du fil de fer ; la plante ressemble à un petit arbre dégarni ; un lierre chétif s’évade du pot ; (qu’est-elle venue faire dans cette galère ?)

proposition n° 6

Elle se revoit place Grenette un jour d’automne contemplant à la fois ses pieds nus dans des sandales et une paire de bottes dans la vitrine du magasin de chaussures de la Grande rue, bottes dont elle avait besoin pour voyager en moto en Hollande. Elle revoit sa silhouette se rapprocher d’elle dans la vitrine. S’étant croisés au lycée, elle accepta qu’il lui prêtât une paire de chaussettes. Habitant à deux pas, il lui montra la fenêtre de son appartement du deuxième étage où ils se rendirent. Place Grenette, qui ne fut qu’un champ servant de lieu de foires, de marché aux céréales et au bois puis de marché aux grains devint alors son centre, son fief, tous ses pas y menaient, tous s’y retrouvaient, lycéens, étudiants, marchands, cracheurs de feu, zonards… Se souvient-il de la fontaine aux Dauphins qu’ils remplirent de lessive et qui moussa longtemps sur les pavés, servant leur hilarité alors qu’ils jubilaient à la fenêtre ? Les places de Grenoble s’égrenaient alors tels des poèmes entre pavés, platanes et fontaines ; place Victor Hugo, place de Gordes, place Claveyson, place aux Herbes, place Saint André, quand elles prenaient des airs d’Italie, et quand vers l’Isère les immeubles se rapprochaient, l’ambiance devenait plus intime.

proposition n° 7

Elle avait fini par se perdre dans ce quartier qu’elle ne reconnaissait plus. Elle en avait arpenté lentement les rues, s’était immobilisée sur les places. Comme un fait exprès, le brouillard l’avait surprise dans ce jour de vue troublée qui lui offrait cet égarement avant la correspondance d’un train. Elle n’était plus revenue dans ce secteur où, il lui semblait s’en souvenir, vers la gare, au fond d’une impasse, se situait l’appartement de P. Elle s’était avancée dans une petite artère où elle avait cru distinguer, parmi les façades d’immeubles pour la plupart ravalées, dont elle imaginait par beau temps les airs pimpants, des airs de neuf qui la dépouillaient de son histoire, celle où se trouvait la fenêtre de la pièce principale dans laquelle P. avait installé son piano. Son attention avait été retenue par l’appui de fenêtre ancien en fer forgé à barreaux et à volutes – ou sa copie à l’identique de l’original–, qu’elle avait maintes fois dessiné, assise sur le parquet au soleil alors que le piano seul, nu, poursuivait son voyage. Mais elle n’était plus tout à fait sûre qu’il s’agissait de cet immeuble, d’autant plus qu’à présent elle était entourée d’appuis de fenêtre aux volutes se ressemblant toutes.

proposition n° 8

Le vent qui s’était levé précéda l’orage. Occupée à travailler sur son Macintosh 128K, elle mit un moment avant de se rendre compte qu’une fenêtre ouverte claquait. Elle se leva pour la fermer, en profita pour préparer du thé, s’étirer et se dégourdir les jambes en marchant de long en large pieds nus sur le parquet du salon. La lumière derrière les carreaux s’affaiblissait ; l’obscurité envahissait la pièce. Aux premières gouttes qui résonnèrent sur la verrière, elle se plaça devant la fenêtre avec sa tasse, contemplant l’embouteillage, percevant les sons de klaxons assourdis. Elle regarda sous l’averse les passants accélérer le pas et les livreurs des ateliers de confection pousser brusquement leurs portants à roulettes remplis de textiles ou de fourrures recouverts de housses de protection s’engouffrer dans les boutiques ou sous les porches. Elle observa la rue se vider, les caniveaux déborder, la rue devenir ruisseau.

proposition n° 9

Comme tous les soirs depuis qu’ils avaient emménagé, les nouveaux voisins s’envoyaient en l’air. L’ardeur de leurs ébats faisait trembler la cloison. Elle avait essayé de leur faire comprendre que l’immeuble n’avait aucune isolation sonore et qu’elle pouvait les entendre : les deux tourtereaux s’en fichaient. Cela commençait par des éclats de rire et de voix, puis des sons de frôlements, de feulements, des bruits de poursuites se prolongeaient en miaulements, grognements d’on ne savait quels animaux : ils puisaient dans la basse-cour comme dans la savane leurs harmonies préliminaires. Puis cela s’apaisait dans des soupirs, des bruits de succion, des baisers aux sons plus assourdis entrecoupés de silences. Des baisers plus profonds s’accompagnaient du bruissement de vêtements qu’anticipait le son net de la chute des paires de chaussures. D’abord, le son court et vif des escarpins de madame jetés au sol, puis le timbre plus ample bien qu’étouffé des semelles de crêpe des chaussures de monsieur.

Il s’ensuivait une accalmie sonore ponctuée de soupirs troqués en gémissements augmentant crescendo simultanément aux grincements des ressorts de plus en plus sollicités du sommier. Aux grincements désagréables s’exprimait en rythme un son lancinant du lit animé qui venait cogner dans la cloison. Elle patientait car elle connaissait la bande son par cœur ; les gémissements de madame se transformaient en cris, enfin les deux respiraient et criaient en harmonie, les ressorts vivaient leurs derniers soubresauts, la cloison ses derniers coups de grâce. Cela dura une année environ jusqu’à ce que le ventre de madame s’arrondisse. La cloison retrouva un calme relatif, les ressorts s’exprimèrent plus modérément. Par contre leur marmot s’égosilla des nuits entières.

proposition n°10

Pourquoi l’image du bocal sur la première étagère du buffet en formica jaune lui revient-elle à ce moment précis ? La table est mise : trois assiettes, trois verres en pyrex, trois couverts, salade, vin, sel, le père qui se lave le visage dans ses mains remplies d’eau au-dessus de l’évier, qui vient s’asseoir à sa place, qui saisit son Opinel, qui l’ouvre, qui sort le pain, qui en coupe de larges tranches, qui sort la bouteille de vin rouge aux six étoiles, qui se remplit un verre, qui le porte à ses lèvres. La mère sert le repas en silence, le père est fatigué, il a travaillé toute la nuit à l’usine. L’enfant observe l’Opinel coupant de gros morceaux de steak. Sortira-t-il le bocal du placard, rien n’est moins sûr. Sur la table les plats cuisinés par la mère s’amoncellent, un gratin de pâtes fume, l’enfant a du mal à avaler son beefsteak – finis ta viande ! la voix aiguë de la mère la fait sursauter, le père lui lance un regard complice, ouvre enfin la porte du placard, en sort le bocal devant la mère qui maugrée, qui dit qu’il y a assez à manger, que ça ne fait pas partie du repas. Le père tire sur le caoutchouc orange du bocal qui s’ouvre dans un bruit de pet caractéristique et odorant, la mère fronce le nez, fait sa bouche en cul de poule, elle ne supporte pas ce met d’italien du sud, cette odeur d’huile, de poivron, de piment et d’ail qui remplit la cuisine. L’enfant frissonne de plaisir, attend le père qui fouille dans le tiroir, qui en ressort une fourchette propre avec laquelle il extrait du bocal des morceaux de poivron qu’il dépose dans les assiettes avec des tiges de persil, de l’ail et du céleri grossièrement découpés – tu le manges celui-là et pourquoi pas l’autre morigène la mère. Le père déguste avec l’enfant les morceaux de poivron dégoulinants d’huile disposés sur des tranches de pain, ils se régalent des bouchées généreuses qui emplissent leurs bouches, l’enfant exulte, le pain, le gras, le poivron, l’ail, le persil, le céleri sont avalés avec la volupté du plat partagé, volé, vécu en dehors du temps, affranchissement vis à vis de l’ordonnance tyrannique de la mère, de ses repas équilibrés, hérésie que toute cette huile, ce poivron cru, cet ail indigeste à ses yeux, aux sens de l’enfant immersion dans une mer Adriatique aux senteurs capiteuses, communion avec le père, les mots de la Combost, expression Adriatique de l’art, exhalaison méditerranéenne, exaltation du palais et des sens : sa bouche est en feu grâce au baiser du piment.

proposition n° 11

Quand elle se sentait fatiguée, qu’elle cherchait un peu de repos après ses longues marches dans la ville, c’était vers les églises disposées sur ses itinéraires comme autant de pauses qu’elle se dirigeait. Elle y pénétrait quelquefois mais le plus souvent s’asseyait sur leurs marches ou sur un banc dans un de leurs squares. L’un d’entre eux, vers la gare, à proximité de son immeuble, minuscule, dépeuplé, était flanqué de quelques arbres et d’une statue de la Vierge enluminée de fientes de pigeons. Ce qui lui plaisait et la ravissait était contenu dans cet infime lieu désert, laissé à l’abandon, ces herbes non arrachées, ces pigeons profanateurs et cet isolement à deux pas de l’agitation du boulevard.

proposition n° 12

La galerie marchande habituellement détestée devenait supportable pour sa climatisation. Elle la traversait d’un bout à l’autre pour échapper à la canicule le temps d’une déambulation, tel un fantôme parmi d’autres spectres, regardait à peine les vitrines, ne cherchait rien de particulier, peu attirée par les soldes de juillet. Elle se serait mieux sentie sur une place ombragée à savourer une bière fraîche, regarder les passants ou le mouvement hypnotique de l’eau jaillissant d’une fontaine. Des passants, il y en avait de nombreux dans ce temple consommatoire-consolatoire ; ils allaient, venaient, s’arrêtaient, redémarraient, seuls ou par grappes comme des moules accrochées à leur rocher, ils poussaient des chariots vides ou pleins dans des allées plus larges que celles des cimetières. Ses pas accélérés la menaient rapidement à l’autre bout de la galerie où elle ralentissait enfin sa marche. Elle en appréhendait l’issue sitôt les portes tourniquets dépassées. Elle savait qu’elle se retrouverait à nouveau dans la chaleur de la ville, au bord de la nausée, avec la tête qui tourne et qu’elle n’aurait d’autre choix que de continuer sa route jusqu’au métro où elle pourrait enfin, à cette heure et avec de la chance, peut-être s’asseoir.

proposition n° 13

Sur la place plantée d’arbres est installée une petite scène entourée de barricades afin d’en empêcher l’escalade ou qu’aucun enfant ne s’aventure au-dessous. A cette heure, personne ne fréquente plus la place encore pleine le matin d’un marché, de camelots, de touristes, d’autochtones, d’enfants, de quelques gars des rues venus chercher l’été plus au sud avec leurs chiens. Il fait trop chaud, les pigeons eux-mêmes ont du mal à se mouvoir et restent à l’abri du soleil, perchés sur les rebords de fenêtres de la vieille salle des fêtes ; ils ne guettent plus les cagettes débordant de fruits exposées côté rue de la marchande qui les chasse avec ce qui lui tombe sous la main. Celle-ci n’a pas encore ouvert son magasin à presque seize heures alors que sur la vitrine est inscrit quinze heures trente.

Il faut attendre, tapi dans l’ombre, sous le porche de l’ancien rempart surmonté d’une Vierge ceinte d’un bocal de verre, pour éviter les déjections de pigeons, encore ces sales bêtes. De villes en villes, d’années en années, elle sera accompagnée de Vierges et de pigeons, c’est ce qu’elle se dit en souriant, alors qu’harassée par la chaleur elle a du mal à garder son équilibre. Un vieil homme passe lentement sur son vélo, il rentre du jardin avec ses outils accrochés au porte bagage ; il lui sourit de toute la broussaille de ses sourcils en passant. Elle lui répond avec un temps de retard puis le regarde s’éloigner. Un pigeon s’agite et survole la place, il semblerait qu’à la terrasse du bar en haut quelques clients se lèvent et s’éloignent, elle perçoit au travers des feuilles des arbres les couleurs de leurs vêtements qui se déplacent, tout est un peu confus.

proposition n° 14

Elle s’est assise sur un banc dans le petit square. Devant elle se tient la statue de la Vierge enluminée par l’usure et les chiures de pigeons qui dégoulinent de sa tête et ses yeux sur ce qui lui sert de robe ; misérable et délaissée, elle trône malgré tout au milieu du square et de l’agitation de la ville. La Vierge de l’Humilité. Sur le trottoir passe en courant une jeune mère tenant son enfant par la main, tous deux rient aux éclats alors qu’ils accélèrent leurs course. Elle se réjouit de cette vision joyeuse et déjà leurs rires s’éloignent, elle a juste le temps de remarquer sa jupe courte sur ses jambes un peu maigres et, dans son autre main une baguette de pain, quand ses yeux se posent sur une femme âgée que les années plient en deux, qui marche en regardant ses pieds, le corps dissimulé dans un manteau alors qu’il fait chaud. Elle porte un cabas déformé par des boîtes de conserve et l’homme qui la dépasse, un téléphone portable à la main, en train de rédiger un message, s’en écarte subtilement, puis porte son téléphone à son oreille et s’exprime fort tout en accélérant le pas. Il porte un costume sombre et une chemise blanche, des chaussures vernies qui lui donnent l’allure d’un l’homme d’affaires ou tout du moins d’un homme affairé. Deux amoureux arrivant dans l’autre sens le croisent, eux aussi se tiennent par la main mais ne courent pas, au contraire, ils semblent avoir tout le temps, lui se penche vers elle, sa bouche plongée dans ses cheveux, ils ont des visages rayonnants de jeunesse et d’amour, la fille lui montre le square et tous deux en cherchent des yeux l’entrée puis ils changent d’avis et traversent l’avenue, attirés par une vitrine de meubles et décoration dans laquelle trône un canapé de forme design.

proposition n° 15

C’était un jour aussi banal que les autres, dans le métro, (j’en avais déjà laissé passer un certain nombre, aucune envie d’aller travailler), quand je t’ai vue, là sur le quai en face du mien, debout, occupée à lire, c’est cette attitude qui m’a fait te reconnaître, parce qu’au début, je n’étais pas sûr, avec les années nous avions changé, (indubitablement aurais-tu dis du temps où tu aimais ponctuer tes phrases d’adverbes), après avoir consenti à me parler, j’avais dû déployer des trésors d’ingéniosité et d’humour afin que tu t’intéresses à moi… en fin de compte, nous nous étions rapprochés pour une paire de chaussettes que je t’avais prêtées, parce qu’essayer des bottes les pieds nus… je t’ai reconnue, j’aurai pu t’appeler mais je n’étais pas sûr, j’ai hésité, pourtant… à ta manière de te tenir, tes mains étaient bien les tiennes, ton visage était bien le tien, avec les années en plus, c’était pourtant bien toi… tu es montée dans le métro, tu t’es assise et tu m’as regardé par la fenêtre, tu semblais chercher dans ta mémoire et au moment où tu as esquissé un sourire – moi, je levais la main pour te faire un signe –, le métro est reparti. Tu me l’avais souvent dit : je n’ai jamais été rapide.

proposition n° 16

La seule lettre reçue de toi durant toutes ces années, je n’avais pas pu y répondre, elle sonnait si juste qu’elle m’avait fait mal, elle dénonçait trop ce que je craignais, et puis je m’étais senti si seul quand tu m’as quitté que j’avais décidé de t’oublier, couper les ponts, tourner la page : engloutissement. Nous avions dû avoir la même réaction puisque des années de silence ont suivi jusqu’à cette lettre dans laquelle tu m’écrivais que ton bonheur avait été éphémère, que ta vie pourtant bien remplie te pesait. Éphémère ! Passager, volatile, temporaire, fugitif comme tu l’avais été et cela te convenait très bien, je n’allais pas te plaindre ou te répondre, au contraire ; j’ai juste pensé, avant de brûler ta lettre, que c’était bien fait pour toi, que ton bonheur éphémère, tu l’avais bien mérité, que tu aurais dû réfléchir avant, qu’on ne revient pas en arrière, que je t’avais oubliée et puis merde, que du bonheur, toi, tu en avais au moins vécu un peu.

proposition n° 17

Elle passa une fois de plus devant le miroir de leur chambre en s’en détournant comme elle refusait la vue de la salle de bains avec, sur la table de jardin près de la baignoire, la bouteille de vin terminée seule. Il avait claqué la porte sur sa colère, il ne rentrera pas. Elle attrapa son peignoir avec ses manches ornées de dentelles qui lui semblèrent tout d’un coup hideuses puis, couchée, alors qu’elle tentait de se concentrer sur un roman, elle se releva afin de faire cesser un bruit de goutte à goutte. Impossible d’en faire abstraction. Elle utilisa une clé à molette pour serrer le robinet quand elle perdit l’équilibre. Elle glissa, rien de grave, mais quand son regard rencontra son visage dans le miroir, elle se mit à pleurer.

proposition n° 18

Dès les premières minutes je t’ai reconnue, c’était bien toi, j’aurai pu t’appeler mais j’ai hésité pourtant je t’ai reconnue, toi et pas une autre, je t’avais connue, amour de jeunesse, peau de vache peau de chagrin belle salope, connue reconnue nue dans ta nudité, ton dénuement, reconnu ton visage reconnu tes mains tes lèvres, connue, reconnue, nue, ta nudité, ton dénuement, reconnue comme je t’ai connue, sous toutes les coutures, sous toutes les angles, comment ne pas te reconnaître, toi que j’ai tant photographiée, reconnue au premier regard, sur ce quai parmi les inconnus reconnue, toi, que je n’ai jamais regretté d’avoir connue, pour le meilleur et le pire, je ne regrette rien, ni ta disparition subite, ta volonté de couper les ponts, tourner la page, ton absence, ton abandon, je ne regrette rien, ne pas t’avoir connue plus longtemps, rien, espèce de petite conne.

proposition n° 19

Petite et fonctionnelle, la cuisine s’ouvre sur une fenêtre qui donne sur un espace intermédiaire délimité par les bâtiments attenants, creux entre les immeubles, puits de lumière, minuscule cours, impénétrable, sans porte ni accès, espace déterminé par lui-même, espace perdu dont l’utilité est de laisser entrer un peu de lumière, éclairer, éclaircir les immeubles, cuisine et couloir de l’appartement du troisième étage, ouvrir la vue, élargir et rétrécir la vue sur trois autres façades arrière d’immeubles, béton brut de décoffrage, sans fioriture ni ornement, ni rambardes ou fenêtres décoratives comme sur les façades côté rue mais du simple, du fonctionnel, escalier de service, et tout au fond, jetés là dans le creux éclaircissant l’intérieur des murs, des détritus, un vieux vélo rouillé, des saletés, sacs poubelles, immondices jetés pêle-mêle, comme le voisin fou un jour, jeté, récupéré par les pompiers passés par la fenêtre du couloir, comme dans un rêve.

proposition n° 20

L’appartement est presque vide. Dans la pénombre, quelques cartons de déménagement jonchent l’antique moquette rouge qui fait des plis dans l’entrée, sur laquelle le pied bute, inchangée par les locataires qui se savent de passage, de passage seulement. Les deux grandes fenêtres de la pièce principales éclairent le parquet où aiment s’accrocher les fils de la serpillière, parquet grinçant, chantant, vivant de pas et d’absences, la plante verte au pot trop volumineux pour être transportée y lance son ombre, et jusque dans ses interstices plus sombres où reposent de perpétuelles poussières s’inscrit la trace de leur passage, de pieds nus ou en chaussettes, de miettes, de taches de thé brûlant transporté jusqu’à la fenêtre, qui réchauffe les mains et le cœur, dissipe l’ennui, introduit une pause bienfaisante, aide au processus de créativité à moins qu’il ne le freine, tandis que l’esprit flotte, prend l’apparence d’un nuage volant au-dessus des toits puis revient dans l’espace de travail et de vie, espace bientôt quitté, miroirs, cheminées et moulures immuables bientôt quittés, qui resteront là alors que d’autres viendront écrire la suite de l’histoire.

proposition n° 21

Capuchon de feutre rouge, segment de Bic noir au corps transparent vide. Fond de rainures dans bois clair et stries plus foncées. Morceau de bas d’écran gris cerné de noir. Page 1 sur 1. 29 mots. Français (France). Environ deux cm2 de tissu vert. Sous-main ou set de table ou les deux. Morceau de haut d’écran gris cerné de noir. Fragment de verre au fond violet. Traces de pulpe de citron. Aperçu d’angle de placard. Bleu. Poignée de placard en bois vernis. Aspect vieux. Jaune. Jaune. Jaune. Blanc Brandt. Bouton marche arrêt à l’arrêt. Portion de tissu clair aux deux zébrures rouge et bleu. Brandt blanc 7 boutons programmes de 55°C à 40° C. Nature vraiment morte de bols, casserole retournée, poivrière, deux couverts en érection sur darne d’évier inox. Verticalité d’un segment blanc. Transparence. Bout de tissu fin qui bouge un peu. Air invisible. Mouche sur rondelle de vitre. Bourdonnement. Verticalité d’arête de mur jaune. Impressionnant amas de fils agrippés en torsion sur jaune. Jaune. Jaune. Jaune. Page 1 sur 1. 181 mots. Français (France).

proposition n° 22

Sol recouvert de carrelage bleu. Joints noirs. Fenêtre donnant sur montagne. Chien au bout d’une chaîne. Yeux suppliants. Détaché, se sauve. Poulailler. Ça se dispute. Caquètements. Agitation d’ailes. Poussière soulevé. OK Corral chez les gallinacées. Objet du conflit : ver de terre. Table en formica jaune moucheté de blanc. Tranches noires. Bahut idem. Portes et tiroirs cerclés de noir. Tiroir de table contenant de l’ail. Fleure mauvais. Placards du bas remplis de casserole. Fouille. Tintinnabule. Six heures du matin. Avant gazinière, poêle à bois. Marmite sur le poêle. Sent bon. Ragoût qui mijote. Sauce tomate. Pot au feu. L’hiver, pieds glacés en rentrant de l’école. Goûter de pain et chocolat noir fondu mangé pieds en chaussettes sur porte ouverte du four chaud. Printemps. Cagette remplis de poussins au coin du poêle à bois. Piailleries piaulements émerveillement. Automne. Champignons sur table. Papier journaux. Dauphiné Libéré. Châtaignes. Nèfles. Radio Monte Carlo sur bahut jaune. Gauloise dans cendrier. Sent mauvais. Opinel. Pain en couronne. Bouteille de rouge aux six étoiles. Vin de table de consommation courante. Monte et descend à la cave. Tonneau. Chien détaché. Couché en travers de la porte. Queue qui tape par terre au moindre regard. Content. Os jetés dans le jardin. Dévale les escaliers ventre à terre.

proposition n° 23

Le regard par la fenêtre. Verticalité d’arête de mur jaune. Amas de fils agrippés en torsion sur mur jaune. Jaune pâle écaillé de pelures blanches. Deux arbres immobiles. Place déserte le dimanche. Le sol de marbre rose ne résonne d’aucun pas. Vue de face, quatre arbres immobiles. Pas de vent. Un des arbres recouvre en partie la devanture d’un coiffeur. Vers sept heures commence l’installation des camelots. De nuit. Du dessus, six arbres. Boules immobiles. Toujours pas de vent. Au centre de la place, un rond de marbre rose auquel sont rattachées sept rayons du même marbre. Soleil central. Place déserte. Bas. Sorte de ciel noir constellé de points. Etoiles ? Trois lignes brisées au premier plan. Tons noir, gris, blanc. Bâtiments flous au fond de l’image. Trouées noires, sortes de fenêtres déformées. Plus aucun toit. Bâtiments plats. Vision tronquée, disloquée.

proposition n° 24

L’introduction d’appel à la danse exécutée par le flabiol et le tambori retentit. Au centre de la place, sur le rond de marbre rose aux sept rayons de soleil, le cercle fermé s’organise ; hommes et femmes se tiennent par les mains, alternant pas courts et pas longs au son de la Cobla. Depuis combien d’années, tous les mardis soir, l’été, tant d’été déjà, de Sardane, de chalumeau et tambourin, il faudrait qu’elle s’en éloigne, arrose ses plantes, jette quelques vêtements dans un sac, tourne la clé dans la serrure, prenne la voiture, le train, l’avion. Qu’elle s’éloigne de la place forte qui la retient, qui l’aspire, qu’elle la désapprenne, la laisse dans le lointain, l’efface, qu’elle s’éloigne du pays des tramontanes vers d’autres airs, d’autres vents, d’autres places et villes.

proposition n° 25

Perdue dans la ville. Le questionnement tombe à point nommé. Qu’est-elle venue écrire. L’a-t-elle voulu. Pourquoi ce retour en bas de l’immeuble. Ce regard ému vers les fenêtres du troisième. Cette montée d’escaliers dans la nébulosité de la mémoire. Ou l’opacité de l’imaginaire. Perdue dans la ville. Les villes. Si elle avait su elle aurait choisi un autre lieu. Aurait peut-être évité une écriture dispersée. Que lui reproche-t-elle au juste. Qu’est-ce-que cela aurait changé. Elle ne savait pas où ça la mènerait. Elle ne sait toujours pas mais elle y est. Elle y est. Rassembler. Rassembler. Mais est-ce si éparpillé. Et quand bien même quelle importance. Pourquoi avoir choisi cet appartement. Pour y vivre. Pour y écrire. Pourquoi cet appartement et pas la maison du départ au milieu des montagnes dans la vallée. Pourquoi cette route départementale parcourue en autocar menant droit aux rails du train. Une route droite, tendue vers la ville, traversant d’autres villes au fur et à mesure de l’avancée de l’aventure. De l’histoire qui lui fait de l’œil. L’aguiche. Une narration qui s’ébauche. Ces fragments d’apparence disparates posés çà et là comme des pavées mal ajustés semblent ébaucher un récit. En marche. Marche par marche. Marche après marche. Apprendre l’humilité. Accepter une écriture inadéquate. Instable. Hachage par moments. Discontinuité. Inconfort. La norme toujours la norme. Impression d’aller dans des chaussures trop grandes. Ou trop petites. Ou même pieds-nus. Elle se sent bien pieds-nus surtout avec la chaleur. Alors elle continue. Un bel été.

proposition n° 26

Entre le jaune des forsythias et les fleurs parfumées des pommiers du japon elle observe la circulation sur la nationale des autocars VFD. Elle en connaît le bruit des moteurs, leur décélération, celui de l’arrêt du car jusqu’au son des pas sur le marchepied métallique où elle espère poser le pied un jour. En attendant – il faut bien vivre – elle embarque le samedi dans la voiture parentale direction Carrefour, pressenti comme un avant-goût de la ville, immeubles démultipliés, feux tricolores, allées de voitures, contre-allées desservant les premières enseignes commerciales, gigantesques stations de pompes à essence, cliniques, sièges sociaux, locaux étranges, mochetés diverses. Exceptionnellement, à l’occasion d’un rendez-vous médical ou d’une visite chez un parent, tirée par la main en centre-ville, il faut marcher vite jusqu’à ce qu’une contraction douloureuse l’assaille, ce satané point de côté auquel sa mère ne croit pas et qui la fait passer pour capricieuse. Happée par sa douleur elle ne voit rien ou si peu de la ville dont elle devine les façades ouvragées, le rythme, la pulsation, l’élégance vestimentaire, le bruit de la circulation, les fontaines. Elle la connaîtra plus tard une fois au lycée, d’où elle s’échappera pour la dérouler sous des pas lents dans une apparente nonchalance destinée à l’expérimenter de fond en comble, à s’incorporer à elle, l’apprivoiser, à s’y dissoudre.

proposition n° 27

Elle se place côté vitre au centre du bus loin des soubresauts des roues. Assise bien droite sur le rembourré du siège, elle laisse derrière elle le vieux monde. Villard-Bonnot, Le Versoud, Domène, Murianette, Gières sont traversés alors que son malaise se dissipe, qu’elle s’apaise, se reconstitue ; de la ville elle a besoin pour exister. Sitôt arrivée à St Martin d’Hères, elle commence à en ressentir les effets, quand le bus s’engage entre les premiers immeubles Grenoblois, elle est rassurée, à la descente du bus Square Docteur Martin dont elle respire les arbres, elle se saisit au passage des bancs, des nuits passées à fumer, discuter, défaire et reconstruire le monde, tant de jours à arpenter les rues jusqu’aux moindres impasses du centre-ville, places et jardins. Paris, c’est en TGV qu’elle y arrive, qu’elle y revient, sitôt sur le quai de la gare émotion des années éteintes, reprise de sa place dans foule, métro, rues surchargées, elle aime. A Perpignan qu’elle rejoint en voiture, ce n’est pas la ville mais l’arrivée sur les marais, l’abord des éolienne et des collines qui la soulèvent, la bouleversent. A la vue des éoliennes elle se sent chez elle, dans sa région d’adoption, la Catalogne, Grenoble, Paris ; ses villes, ses maisons.

proposition n° 28

Se déplacer, une fois, souvent, beaucoup, avec lenteur, empressement, peu importe la vitesse, le rythme : bouger. Elle se souvient avoir réappris à marcher après une période d’alitement de plusieurs mois, elle se souvient de ses pieds hésitants à retrouver le sol malgré l’envie, le désir d’aller, d’arpenter, de quitter, fuir lit, cocon, enfance, ennui, elle se souvient de ses efforts pour récupérer le sens de la marche, gravir les escaliers et pire, les descendre, avec un sens de l’équilibre improvisé. Elle se souvient avoir trouvé le sol si plat, si calme avec son corps rétabli dans son axe symétrique, ses deux pieds posés sur le sol, ce sentiment de plénitude, la terre est ronde et pourtant le sol aplani permet le mouvement de la marche, travail d’une grande complexité, démarrer avec le pied droit au sol et le talon gauche prêt à frapper le sol, le corps soutenu par les deux pieds jusqu’à ce que le droit se plie vers le haut et que ses orteils quittent le sol, puis poursuivre avec le pied droit quittant le sol et commençant à s’élancer en avant, elle se souvient avoir observé de sa marche les moindres détails, dans sa décomposition forcée des mouvements en avoir éprouvé lenteur et difficulté, puis le talon droit frappe le sol et ensuite les deux pieds se retrouvent à nouveau sur le sol, peu importe qu’elle soit en nage, en sueur, chaleur suffocante de l’effort, les orteils gauches quittant le sol terminant la phase d’appui gauche, sueur, larmes, douleur, joie, mêlées, elle marche sur le trottoir goudronné qui longe la nationale, phase d’appui gauche, phase d’oscillation droite, un jour elle arrivera à courir, mais en attendant elle s’applique, oh comme elle s’applique.

proposition n° 29

La vendeuse de légumes lui a appris la mort de madame Boudon ; elle s’en doutait, ses volets fermés n’avaient pas bougé depuis plusieurs jours. Vingt ans de voisinage avec cette dame toute petite qui s’exprimait entre espagnol et français, qui mélangeait les deux, qu’elle avait du mal à comprendre, qu’elle avait souvent fait semblant de comprendre, de toute façon, la conversation ne portait que sur des détails, des plaintes concernant le bruit, l’agitation de la rue, la chaleur, le froid, la tramontane. Madame Boudon descendait jusqu’au magasin de légumes acheter quelques fruits et discuter, comme beaucoup, puis remontait chez elle guetter de sa fenêtre la vie du quartier. De fenêtre à fenêtre, l’habitude de faire un signe de la main à madame Boudon ramassée un jour de canicule dans son garage, emportée en ambulance, revenue avec une prothèse de hanche après un séjour en maison de repos, avec les années descendant de moins en moins, toujours le signe de la main de fenêtre à fenêtre. Elle avait constaté que madame Boudon, les derniers temps, dans un langage de plus en plus incompréhensible, racontait des choses étranges, se plaignait davantage encore du monde, du quartier, de la vie, alors elle l’évitait un peu, écourtait la conversation, se disait qu’elle lui consacrerait plus de temps le lendemain puis oubliait. Signes de la main et paroles échangées du bas de la rue pour elle et de sa fenêtre pour madame Boudon qui ne descendait plus jusqu’à ce qu’elle disparaisse. La vendeuse de légumes lui avait expliqué que sa fille était venue la chercher, l’avait emmenée dans une maison de retraite loin du quartier où elle était morte dans la même semaine. Elle a vu la semaine suivante sa fille et son gendre emporter ses quelques meubles, déposer sur le trottoir un fauteuil cassé, une vieille télé, une tête de lit et quelques sacs d’habits avant de fermer définitivement les volets. Elle n’a pas osé parler à la fille de madame Boudon parce qu’elle n’avait pas su quoi lui dire, qu’on est si peu de chose, qu’on passe comme une ombre sur terre puis qu’on en disparaît, des choses mal formulées.

proposition n° 30

Les camionnettes arrivent sur la place. Quelques marchands se retrouvent au bar pour boire un café avant de commencer leur déballage : stand, parasols ou barnums pliables. Vêtements, légumes et fruits sont disposés sur portants ou tables. Le vendeur d’articles de bazar empile ses caisses hors de sa fourgonnette tandis que sa femme dispose des tréteaux en aluminium ou lits de camps sur lesquels elle déploie des clayettes en bois. Les caisses regorgeant de fils, pelotes, ustensiles de couture, de cuisine, colliers de chiens et harnais, martinets, fleurs artificielles, nappes traitées antitaches, chapeaux de paille et tapettes à mouches, bouchons de liège et d’éviers sont déposées sur les clayettes selon un rangement strictement identique d’une semaine à l’autre, puis chacun va garer son fourgon dans les rues environnantes ou les parkings. Il est bientôt huit heures, les premiers clients sont arrivés, des personnes âgées réveillées depuis cinq heures du matin, qui, à dix heures auront bouclé leur journée. La matinée s’anime de conversations et cris, de petits groupes qui se font et se défont, conversent un instant, échangent sur le temps, la santé, le prix des marchandises qui augmentent, puis vers onze heures une autre clientèle arrive, qui flâne, touche un vêtement sur un portant, manipule un sac en paille ou un chapeau puis achète un demi-poulet à la rôtissoire du chinois avant de partir. A partir de midi et demi chacun commence à remballer dans un brouhaha de fourgonnettes, de moteurs qui tournent, de voix et d’émanations de pots d’échappement. Les poubelles au bas desquelles les cagettes s’amoncellent sont visitées par un vieil homme remplissant un cabas de légumes et de fruits abîmés, un autre récupère des cagettes, puis commence la tournée du nettoyage : camions poubelles, aspirateurs à déchets, balayage manuel des employés municipaux.

proposition n° 31

Où qu’elle aille, quel que soit l’endroit de la ville où elle se trouve, un détail peut lui rappeler tel ou tel défunt, cela peut être une silhouette, une démarche, une gestuelle, une couleur, le flou d’un vêtement, une parole ou une voix, une intonation, une odeur, un plat, un tableau... qui font revivre, quelques instants, un instantané de personnes disparues. La ville englobe vivants et morts qu’elle réunit en des endroits multiples : sa ville a disséminé ses morts ; elle les a éparpillés puis rassemblés. Dans quels cimetières ? Celui situé derrière l’église ronde de la rue du Souvenir, dont la grille d’entrée grince quand on la pousse, qui s’ouvre sur des tombes d’enfants dont elle a lu chacun des noms avant de les oublier ? Cela peut être le cimetière de l’île Verte où à présent elle se perdrait, situé lui aussi rue du Souvenir, à moins que ce ne soit celui du Père-Lachaise où elle aime se promener au hasard des allées. Ce pourrait être ce vieux cimetière du Prieuré de Marcevol avec sa tombe et sa croix de fonte ou plutôt celui de Port-Bou, taillé dans la pierre, perché sur la colline, fait d’un ciel continu plongeant dans celui de la méditerranée, avec ses morts allongés dans leurs cases et le mémorial en hommage à Walter Benjamin, « Passages » contenant l’idée de la frontière et de l’exil avec son texte écrit sur la vitre : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres (...) »

proposition n° 32

Dans la ville, monde, bruit, agitation, bousculades dans les métros, les magasins, les allées, les musées… Pas assez d’espace libre. Sensation d’enfermement. Elle avait quitté l’appartement des premiers ordinateurs pour prendre chaque matin le métro puis le RER, traverser à pieds le pont de Neuilly pour rejoindre la passerelle menant à l’esplanade de la Défense et son bureau au 36ème étage de la tour Gan. Sur le pont de Neuilly tout s’éclaircissait. Sur la passerelle sa vue s’ouvrait. Respiration. La contemplation des nuages la transposait dans une rêverie qui la mettait dans un état second alors qu’elle suivait du regard leur mouvement. Elle levait les yeux de son ordinateur et observait le passage des nuages au travers des baies vitrées ; elle contemplait l’étendu des couleurs changeantes du ciel dans le désir de recevoir éclairs, tempête, trombes d’eau, de marcher dans un froid glacial sous un ciel sombre ou dans un embrasement de lumières.

proposition n° 33

L’appartement est vide. Les cartons de déménagement ont disparu dans le camion qui roule en direction du sud. Elle observe les voitures dans la rue par une des grandes fenêtres de la pièce principale, marche sur le parquet vibrant une dernière fois. Le pot du ficus y a laissé une trace circulaire qu’elle n’est pas parvenue à effacer. La plante voyage dans le camion, elle a insisté pour qu’elle soit emportée dans le déménagement. La géante qui a tant proliféré durant les années passées dans l’immeuble a été taillée afin d’être transportable, emballée dans du plastique. Elle fait le tour des pièces une dernière fois puis saisit sa valise, son sac, sort en refermant la porte, remet les clefs à la concierge selon l’accord avec le propriétaire. Elle vient de rendre l’appartement. C’est définitif. Elle évite d’y penser, appelle un taxi. En route vers l’aéroport. Dans l’avion, elle s’auto-persuade : sa décision est la bonne, une nouvelle vie l’attend, etc. Entre découragement d’avoir à tout reconstruire et excitation d’aller vers l’inconnu, elle tente de fixer son attention sur les nuages, puis sa vue se trouble et elle ferme les yeux.

proposition n° 34

NORD : Entourée de paysages champêtres, de vignes et de cultures maraîchères, la ville construite autour d’une petite colline haute de soixante-cinq mètres où siège une cathédrale n’en finit pas de s’étirer vers le nord en lotissements résidentiels et petits ensembles locatifs. Les champs bordés de platanes ou de roseaux sont délimités par la voie ferrée et, parallèle à elle, se trouve la voie rapide sur laquelle sa voiture roule en direction de Perpignan. Elle dépasse un premier village un peu en recul, laisse sur sa droite une clinique posée aux milieu des champs, sur sa gauche un vendeur de poteries qui brade toute l’année des produits fabriqués en Espagne, puis elle ralentit avant d’atteindre le radar disposé dans la ligne droite où la circulation se fait plus dense avec ses voies qui se séparent en deux directions : centre-ville ou autoroute.

OUEST : Pour sortir de la ville côté ouest elle traverse une avenue bordée de palmiers et de petites maisons discrètes aux jardins cachés, puis elle passe sous le pont de la voie ferrée pour rejoindre la route départementale bordée d’arbres, de bosquets, de propriétés dissimulées dans la végétation. Après les champs de culture maraîchères, elle apprécie la vue des villages et des habitations aux pieds des Albères ou accrochés à flanc de montagne. Elle pense aux vallées dessinées par des ruisseaux, celle de Lavail où des années auparavant, elle profitait du soleil allongée sur de larges pierres, nageait dans les trous d’eau, construisait des cabanes avec les enfants.

SUD : Elle longe les terrains de sport de la ville et les dernières habitations pour rouler sur la voie rapide qu’elle quitte aussitôt par la sortie en direction de Palau del Vidre, nommé ainsi pour son artisanat verrier, qu’elle rejoint par une petite route serpentant entre cultures, vignes, arbres fruitiers, champs de salades, arbres et petits chemins menant à des fermes ou des mas qui recherchent de la main d’œuvre en saison. Dans Palau elle tourne à droite, traverse un quartier résidentiel pour rejoindre le lac ou bien traverse la ville vers d’autres villages en direction de l’Espagne.

EST : A cinq kilomètres environ après avoir dépassé la jardinerie, les pompes funèbres et le nouveau cimetière, (l’ancien, le premier, situé au centre de la ville, coincé entre les rues et les habitations, les morts y étaient trop à l’étroit, on a dû leur assigner un autre terrain, vaste périmètre triangulaire planté de lauriers, arbres dont les branches ploient sous les fleurs en été), elle longe les plages qui s’étendent entre Saint Cyprien et Canet puis gare sa voiture au niveau du troisième accès après l’embouchure du Tech. Là, elle traverse une partie de la réserve naturelle pour atteindre la plage qui descend en pente douce dans la mer.

proposition n° 35

NORD : Entourée initialement de paysages champêtres, de vignes et de cultures maraîchères, la ville construite autour d’une petite colline où siège une cathédrale se prolonge vers le nord en lotissements résidentiels jusqu’aux abords de Perpignan. Les champs bordés de platanes sont délimités par la voie ferrée et la voie rapide sur laquelle sa voiture roule, dépasse un premier village, laisse sur sa droite une clinique, sur sa gauche un nouveau quartier résidentiel, une station-service et un supermarché. Puis la densité de la circulation fait ralentir les véhicules avant le grand carrefour dont les voies se séparent en plusieurs directions.

OUEST : Pour sortir de la ville côté ouest elle traverse une avenue bordée de palmiers et de maisons avec jardins, puis elle passe sous le pont de l’ancienne voie ferrée pour rejoindre la route départementale bordée de propriétés dissimulées dans la végétation. Après les champs de culture maraîchères divisés en parcelles constructibles, elle apprécie la vue des villages et des habitations aux pieds des Albères. Elle pense aux vallées dessinées par des ruisseaux, celle de Lavail où, bien des années auparavant, elle profitait du soleil allongée sur de larges pierres, nageait dans les trous d’eau et construisait des cabanes avec les enfants. S’en souviennent-ils ?

SUD : Elle longe les terrains de sport de la ville et les derniers immeubles pour rouler sur la voie rapide qu’elle quitte par la sortie en direction de Palau del Vidre, nommé ainsi pour son artisanat verrier, qu’elle rejoint par une petite route serpentant entre cultures, vignes, arbres fruitiers et chemins. Dans Palau qu’elle contourne, elle traverse un quartier résidentiel pour rejoindre le lac ou prendre la direction de l’Espagne.

EST : A quelques kilomètres après avoir dépassé l’ancienne jardinerie, les pompes funèbres et le cimetière, (l’ancien, le premier, situé au centre de la ville, coincé entre les rues et les habitations, les morts y étaient trop à l’étroit, on a dû leur assigner un autre terrain, vaste périmètre triangulaire planté de lauriers, arbres dont les branches ploient sous les fleurs en été), elle longe la zone assignée aux gens du voyage puis longe les plages qui s’étendent entre Saint Cyprien et Canet. Elle gare sa voiture au quatrième accès après l’embouchure du Tech. Là, elle traverse une partie de la réserve naturelle pour atteindre la plage qui descend en pente douce dans la mer.

proposition n° 36

La ville construite autour d’une colline où une cathédrale résiste au temps est entourée de voies rapides et de zones commerciales piquetées de panneaux publicitaires, d’enseignes et de drapeaux. De nombreux immeubles et quartiers résidentiels sont en perpétuelle construction et les avenues se doublent de rues en contre-sens bordées de cliniques psychiatriques ou d’hôpitaux en travaux, de stations-service et d’hypermarchés que surplombe un gigantesque pont ondulant sur 32,7 kilomètres dont 28 kilomètres en continu sur la mer. Pour sortir de la ville il est obligatoire de passer par un des guichets situés sur les carrefours aux quatre points cardinaux afin de régler les taxes obligatoires à chaque passage. La chaîne de montagne disparaît peu à peu sous la pression des promoteurs. Seules quelques vallées dessinées par des ruisseaux subsistent, la plupart étant ensevelies sous la végétation d’une réserve d’animaux sauvages cernée de grillages électrifiés. A quelques kilomètres, après avoir dépassé une ancienne jardinerie ayant appartenu au maire de la ville, dont l’existence est à présent attestée par une avenue portant son nom, puis le nouvel espace dédié à la crémation après l’abolition des zones appelées « cimetière », on longe de longues dunes de sable bordées d’une route équipée de parkings sous-terrain dans lesquels on trouve des boutiques et divers accès à la mer. Une réserve naturelle sépare la route des dunes derrière lesquelles sont cachées quelques rares plages en accès libre.

proposition n° 37

Passer au travers des murs de la ville, en pénétrer l’épaisseur, d’un intérieur à l’autre ; un chien couché sur un petit balcon regarde les passants ou s’endort malgré les bruits de la rue ; une pièce vide remplie de cartons en attente d’un prochain déménagement ; un magasin de fruits et légumes dont les profondeurs des frigos recèlent quelques taches de pourriture réfractaires au nettoyage ; une dame âgée remplissant lentement un sac en papier de raisin à 4,40 euros le kilo après avoir tâté les grenades jugées pas assez mûres à son goût ; un appartement visité par un jeune couple qui trouve la terrasse mal orientée, la chambre petite et le loyer trop élevé ; un jeune couple qui descend les escaliers en se moquant de la femme mal fagotée de l’agence ; un évier encombré dans une cuisine un peu sombre ; des fruits posés sur une table ; des moucherons voletant autour des fruits ; des torchons accrochés à la cuisinière sur laquelle boue de l’eau dans une casserole ; un paquet de pâtes posé sur une table ; dans le fond d’une pièce, assise sur un canapé, une fille pleure après avoir raccroché son téléphone ; une femme âgée lave marche par marche les escaliers d’un immeuble de trois étages dont elle est responsable de l’entretien ; des employés de bureau qui s’apprêtent à prendre leur pose rangent leurs dossiers ; certains quittent leur ordinateurs mis en veille ; sur un des bureaux une plante dont le pot est encore entouré de papier cadeau ajoute une touche de vert au gris environnant ; un homme referme brusquement une porte ; un peu de plâtre chute d’un mur mitoyen ; un adolescent repose sa guitare et allume un joint ; deux gamins jouent au ballon dans une impasse ; une femme à la fenêtre en appelle un et lui dit qu’il est l’heure de manger ; dans une pièce, des machines à coudre sont à l’arrêt au milieu de la poussière et des chutes de tissus tombés au sol ; une souris grignote un morceau de pain…

proposition n° 38

L’Immeuble : récit relatant la vie d’une femme dans un immeuble parisien avec allers-retours dans d’autres villes. Années 80 ?

L’Appartement ou La Salle de Bains : rajouts éventuels au récit L’Immeuble, sorte de développement autour d’une salle de bains rêvée comme une pièce à écrire.

L’Échappatoire
 : tentative de fuite via une Départementale.

Le Square ou La Vierge de l’Humilité : moment de vie du personnage principal. Son rapport vague à la religion dans l’évocation d’une Vierge dite de l’Humilité enluminée de fientes de pigeons.

On dirait le Sud : possible référence à une chanson puis une ville de Catalogne où un personnage séjournera sur ses vieux jours (peut-être, si l’auteur y parvient).

Indubitablement : une femme dans le métro reconnue par un vieil ami une vingtaine d’années plus tard (au moins). A rapprocher d’un passage intitulé Bonheur éphémère qui plongerait le récit dans le mélo, voire la bluette. A éviter.

Presque vide  : à rapprocher de l’Appartement, récit divergeant vers un épisode de tentative de suicide d’un voisin fou sauvé in extremis par les pompiers de Paris.

Trois textes à écriture disloquée : sans titres ou titres provisoires. Leur écriture pourrait répondre à une sorte de gêne éprouvée concernant les hésitations sur le lieu où situer le récit.

Perdu(e) dans la ville : essai de synthèse. Ébauche de récit-éparpillement. Tentative de rassemblement.

proposition n° 39

En arrivant par la sortie Nord de la voie express, les abords de la ville ont changé d’apparence et de forme au point qu’un visiteur revenu des années plus tard ne pourrait reconnaître les lieux que difficilement. Là où des années auparavant le visiteur était accueilli, sitôt le panneau indicateur du nom de la ville dépassé, par une sorte de casse-auto ayant pris la place d’un verger dont seuls les visiteurs d’âges vénérables se souviennent, se dressent à présent les premiers éléments d’un EcoQuartier qui aurait dû respecter les principes du développement durable tout en s’adaptant aux caractéristiques de son territoire si une nouvelle Municipalité n’en avait pas fait arrêter les travaux.

Le visiteur pourrait alors se sentir dérouté par, d’un côté, une bande de terrain herbeuse bordée par des plantations récentes de lauriers-roses à feuillage persistant et, de l’autre côté, par une petite route barrée d’énormes blocs de pierre posés là probablement afin d’empêcher le passage des voitures, petite route plantée de réverbères aux formes épurées, flambants neufs, ne s’éclairant pas la nuit. Derrière cette route avortée, des parcelles destinées initialement à la construction, restées en l’état, sont peu à peu envahies d’herbes, tandis qu’une maison est sortie du sol, avoisinant un autre bâtiment en travaux. Des barrières éphémères constituées de canisses posées à la manière de brises-vues ne protègent en rien la maison solitaire, qui, bien que non terminée, semble habitée.

proposition n° 40

Une petite rue bordée de maisons neuves peut matérialiser une limite possible à la ville. Parcourue pour s’en assurer à pieds, le bitume de cette rue, pompeusement baptisée « Avenue / Avinguda François Mitterrand » s’interrompt brutalement. Une rangée de grands blocs de pierre bouche l’accès à un terrain vague envahi d’herbes, de bosquets de roseaux et de buissons. Quelques panneaux rouges où est écrit en blanc « Terrain inondable » dépassent çà et là du sol. Un long réverbère muni de deux éclairages, faisant partie d’un ensemble, est relié à d’autres réverbères par des fils électriques. Sur la route qui s’arrête et délimite un des bords de la ville, est disposée une bouche d’incendie d’un rouge flamboyant. Cette prise d’eau pour les pompiers semble constituer le dernier élément matériel de l’extrémité de la ville.

proposition n° 41

Le vent qui s’était levé précéda [1] l’orage. Occupée à travailler sur son Macintosh 128K, [2] elle mit un moment avant de se rendre compte [3] qu’une fenêtre ouverte claquait. Elle se leva pour la fermer, en profita pour préparer du thé, s’étirer et se dégourdir les jambes en marchant de long en large pieds nus sur le parquet du salon. La lumière derrière les carreaux s’affaiblissait ; l’obscurité envahissait la pièce. Aux premières gouttes qui résonnèrent sur la verrière, elle se plaça devant la fenêtre avec sa tasse, contemplant l’embouteillage, percevant [4] les sons de klaxons assourdis [5]. Elle regarda sous l’averse les passants accélérer le pas et les livreurs des ateliers de confection pousser brusquement leurs portants à roulettes remplis de textiles ou de fourrures recouverts de housses de protection s’engouffrer dans les boutiques ou sous les porches. [6] Elle observa la rue se vider, les caniveaux déborder, la rue devenir ruisseau.

proposition n° 42

entre 2 et 3

Dès la toute première visite de cet appartement, elle avait su qu’il lui était destiné : une vraie cuisine, trois pièces ou chambres, un vaste salon avec cheminée, parquet en bois, moulures au plafond, une salle de bains, véritable pièce à vivre… Elle ferait abstraction de la vétusté du lieu.

entre 11 et 12

Il y avait comme celui-là des lieux-refuges où se soustraire au bruit et à la fureur de l’hyper centre était rendu possible. Le square près de l’immeuble offrait un havre de paix, mais aussi les églises dans lesquelles, partout dans la ville, elle pouvait se réfugier. Petit à petit, elle s’était fabriqué une carte mentale toute personnelle d’un certain nombre d’édifices offrant sécurité, fraîcheur et calme.

entre 33 et 34

Partir, revenir… Peu importait, une ville en valsait bien une autre.

proposition n° 43

Tout reste à écrire, enfin, presque tout. Certains jalons sont posés, qui nécessitent de nombreux joints, des interstices qui deviendront à leur tour fragments accouchant d’autres fragments. Lier le tout, compléter, opérer des choix de direction, de contenu, élaguer, trancher dans ce qui relève du mélo ou du superflu, garder la pulpe, secouer l’ensemble, recommencer, recoudre, refaire les bordures, allers au creux de certains plis. Il s’agirait d’élaborer ce récit avec ses allers-retours dans le temps, dans les lieux principaux des actions, avec changement d’âge, d’époque, de style, de motivation. Laisser peut-être les histoires vivre de manière autonome ou en travailler l’alternance. Approfondir, donner du détail ou esquisser à grands traits, faire que l’ensemble s’équilibre, en travailler le rythme.

proposition n° 44

C’est un livre dont je me souviens comme la somme de nombreux autres livres, avec sa particularité d’être lu depuis le début jusqu’à tel chapitre ou de suivre les indications de lecture trouvées en fin de chapitre, un chapitre menant à tel autre sans véritable ordre apparent, du moins pour la lectrice débutante que j’étais : c’était la première fois que le « schéma actantiel avec héros poursuivant la quête d’un objet » basculait en autant d’histoires parsemées de références livresques et culturelles. Il me suffisait, moi, lectrice autodidacte, de tirer le fil et de découvrir, d’autres auteurs, lectures, œuvres d’art, musique de jazz, personnages, lieux et ponts de Paris que j’ai parcouru, une fois sortie des limbes de l’enfance, mon carnet de notes à la main et l’émerveillement au cœur.

C’est un récit rempli de ruelles élargies, de désengorgements d’avenues, mais aussi de fillettes en robes claires, de vendeurs de chrysanthèmes et d’un souvenir s’arrêtant contre une paroi sombre. Je me souviens d’un paysage contenu dans un mur au fond d’un théâtre, de taches de couleurs et d’éblouissements, de voix, de cris au loin. Semble se dessiner une ville bordée par la mer et la falaise avec, par endroits, l’usage du blanc comme seule signalétique et un texte qui procède par ajouts successifs d’éléments jusqu’à un jardin mystérieux où il s’arrête.

A tâtons dans l’écriture d’une histoire comme une déambulation dans passé et présent, entre éléments du réel et pures inventions, villes différentes voire contraires, morceaux de vie comme en apesanteur, avec le sentiment qu’il y a encore à écrire, que cela peut se continuer, se déplier en autant de fragments, de liens entre ces fragments, perdurer comme la vie, tant que la vie respire, autant que la vie respire.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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[1un imparfait conviendrait mieux : à réfléchir

[2après vérification, il s’agit bien de ce modèle, du premier ordinateur personnel de la famille des Macintosh lancé par Apple Computer le 24 janvier 1984.

[3maladroit ; à revoir

[4abus de participes présents ; passage à revoir

[5par la fenêtre fermée

[6préciser peut-être qu’il s’agit de scènes quotidiennes de ce quartier du Sentier. Le rythme s’amplifie par temps de pluie