Dominique Hasselmann | Survirer

« construire une ville avec des mots », les contributions

Auteur de 140 tunnels (publie.net, février 2012), Dominique Hasselmann a contribué aux ateliers d’écriture de François Bon (Tiers Livre Editeur), et écrit un polar, Filatures en soi, aux Éditions QazaQ. Il a publié plusieurs notules dans le Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède (éd. Joseph K., novembre 2007). Il a tenu plusieurs blogs depuis mai 2007 (« Le Chasse-clou », « L’Irréductible », « Le Tourne-à-gauche »), le dernier en date a été lancé en novembre 2014, il se nomme Métronomiques. Dominique Hasselmann se balade aussi, depuis juin 2009, sur Twitter.
proposition n° 1

Il y a cette odeur de moisi qui n’a pas décollé, semble-t-il, depuis des siècles. Elle imprègne les murs quand il monte l’escalier et quand il le redescend : celui-ci tourne comme un phare de haute mer. La cour est sombre même quand il fait jour. Un oiseau noir passe en quatrième vitesse. Il sait qu’il ne vit là que la nuit et que peu importent le confort, l’éclairage, la douceur du lit. C’est un simple havre temporaire, une sorte de couchette de bateau dont il faudra se séparer à chaque escale quotidienne. Il remue ces souvenirs persistants de caserne à Montbéliard, où il fallait faire son lit « au carré » tous les matins à six heures. Le logement ne lui a pas coûté cher, c’est dans les traboules de Lyon. Quand il grimpe la rue de la colline de la Croix-Rousse, il rencontre immanquablement le café « L’Abri côtier » dont le jeu de mot le rafraîchit à mi-parcours. Le matin il devra partir rejoindre l’Institut où il suit son stage d’une durée d’un an en tant que futur cadre dans les télécoms. Il verra le soleil se lever sur la ville ou la pluie courser les deux fleuves : c’est quitte ou double. Le soir, il naviguera avec des copains dans les « bouchons » pour boire et manger, en côtoyant les touristes, en oubliant ce qu’il a appris dans la journée, et en rêvant au lendemain qui sera sans doute encore identique. Il se sent à la fois prisonnier et libre ici, mais il repense à Paris, qui est aussi traversé par des flots fantasques.

proposition n° 2

Elle est facile à retrouver, il suffit de se garer dans la rue qui monte, à droite presque en face de la préfecture, pas loin du lycée, elle est en hauteur comme pour mieux dominer le monde des vivants, ceux qui continuent comme si de rien n’était, sur le marbre les lettres dorées ne sont pas encore effacées, le sculpteur a fait un travail soigné (qui gravera son nom ?), on peut lire les dates de naissance et de mort – il ne s’est rien passé entre les deux – et ici la mention « professeur honoraire » qui semble si désuète, la surface marron reflète le ciel nuageux, ce cimetière est comme une enclave au sein de la petite ville, plus ou moins caché pas loin de la chapelle de la Motte, il est en pente douce comme l’été, on s’y arrête mais pas définitivement, on y philosophe intérieurement (on est peu de chose), c’est une stèle de repos, une stalle où l’on s’assoit virtuellement, où l’on médite sur ce que d’autres feront pour nous, en nous imaginant sous la pierre tombale du caveau familial pourtant complet.

proposition n° 3

De l’autre côté, la ville n’émet pas de rumeur : elle est éloignée et en contrebas. Le toit de la préfecture imite une ligne d’horizon, on n’est pas si loin de celle des Vosges. Ressentir une présence dans le dos, comme un fantôme qui nous toucherait subrepticement. Je me retourne mais il n’y a personne. Le « boulevard des allongés » est forcément immobile. Un chat roux se faufile entre ces rectangles gris ou marron. Des pierres encadrent l’espace silencieux. La cité peut se laisser contempler du haut de ces parallélépipèdes alignés le temps d’une concession. Mon regard panoramique sur des cheminées qui ne crachent rien dans l’atmosphère. L’avion à réaction qui déchire le calme doit provenir de la base militaire de Luxeuil, à une trentaine de kilomètres d’ici. Le pilote a-t-il pu apercevoir, depuis son cockpit, l’ancien cimetière ? L’éternité se moque bien qu’il ait passé le mur du son. Il est seul, lui aussi, il doit penser à son futur atterrissage. Une sirène d’ambulance se fait entendre au loin : pourquoi cette indiscrétion ?

proposition n° 4

La colline (peut-être inspirée ?) émettait comme un appel d’air, avec sa chapelle la coiffant d’un chapeau religieux. De loin, on ne voyait qu’elle, fanal dans le jour gris, fatale dans la nuit descendue sans crier gare. La ville semblait sous sa protection : chapelle des pénitents ou des suppliants, lieu de fixation pour quelques ex-voto en vrac, petit cône aspirant au ciel et à l’éternité d’un jour ou plus. Qui montait encore la visiter ? J’avais réalisé un court-métrage avec mon frère dans ce décor : il jouait une sorte de Nosferatu diurne apparaissant puis disparaissant aux détours du chemin tortueux. Personne ne pouvait s’inquiéter de ces mises en scène clandestines. Il me manque juste un projecteur en état de marche pour revoir cette histoire en 8 mm et sauter dans le passé par la magie des images ayant franchi toutes ces années lointaines. La vie n’est sans doute qu’un film à rembobiner, sans que l’on sache le nombre de fois possible.

proposition n° 5

Les ronces griffent, les mûres se goûtent, celles-ci soignent les premières. Des graviers, des galets, des cailloux, des pierres, des pavés se disputent le sentier. Les orties piquent sans vergogne. Le vent se couche avec difficulté. Il est tard. L’ex-voto dit : « Merci, Sainte-Vierge, tu m’as rendu mon garçon, tu l’as guéri par ton immense bonté. Marie-Ange, 18 avril 1935. » La plaque blanche a tourné au beige. L’inscription noire pleure un peu mais demeure lisible. Les quatre clous tiennent bien au mur l’affichette épaisse de deux centimètres. La prière est ainsi « gravée dans le marbre ». Un ouvrier avait dû venir la fixer comme signe de reconnaissance visible même après que celle qui l’avait écrit a disparu. La surface est mouchetée comme par des taches de rousseur : on dirait un visage disposé à plat. Le cri muet vers les cieux ne cesse pas, l’enfant a peut-être grandi et vu de ses propres yeux la preuve que le miracle existe, comme lui. Les murs de la chapelle laissent passer, par leurs ogives, des lames de vent froid : il porte les plaintes sous forme de lettres qui s’échappent vers les nuages à la manière d’un pissenlit soufflé.



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1ère mise en ligne 14 juin 2018 et dernière modification le 15 juin 2018.
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