Laurent Schaffter | Terapolis

« construire une ville avec des mots », les contributions

Laurent Schaffter partage sa vie entre le Jura Suisse, la Croatie et les livres.
proposition n° 1

Revenir, revenir, revenir où ? Là d’où il faillit ne jamais revenir ? Nombreux les lieux, les pas sur lesquels il revint. En Provence, en Suisse, en Normandie, en Bretagne, à Strasbourg, Paris, Montreuil, Villemomble, Houdan, Nice, Marseille, Amiens, Die, à Florence, complètement paumé, or à ce jour il n’a pas revu l’endroit clé de son existence. Il y songe ça et là. Rien ne l’oblige mais quoi le retient ? On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve — merci Héraclite — et le fleuve charrie les mémoires tant que le temps s’efface sous le flot des résurgences, des indices dérivant au gré des relances de l’inattendu.

Ce lundi son pote Raymond ne bossait pas et lui, en vadrouille, suggéra qu’ils aillent boire un pot à l’Ours. Au passage ils en grilleront un sur la terrasse. Soleil de la partie. Journée prometteuse. A onze heures il n’était question que de l’Ours, or une fois sur place que faire ? Le lundi, été comme hiver, l’Ours hiberne. En contrebas du troquet la bastille ! Il s’y étaient rencontrés. Que faire ? Doit y avoir une cafeteria dans ce bordel qu’il lance à tout hasard et, décision prise, les voici, trente-trois ans après, qui descendent vers l’entrée principale. Les grilles franchies, ils gagnent le petit pont jeté au-dessus du fossé. La porte d’entrée n’est plus. Un sas vitré lui a succédé. Dans le couloir par contre rien n’a bougé ; le temps l’évite. Les deux bancs fatigués, usés, peints et repeints, la grisaille des murs, la neutralité du sol, la fraîcheur, l’absence, l’allée perpendiculaire menant aux ailes, aux étages. Le A, le B, le C. Un vide sale, invisible recouvre un silence misérable et dur. Le kiosque, lifté dans les années quatre-vingt-dix, aligne presse, clopes, bonbons chocolats au même emplacement. Le personnel déjeune. Cafète complète, Ours fermé il ne leur reste qu’à se casser, cinquante bornes, ou patienter. Ils poireautent, papotent sur un banc face au tabac-journaux,. Du vieux bois. Inconfortable. L’accueil n’est pas le point fort de l’endroit et en aucun cas ils n’envisageaient ce matin, lorsqu’ils se décidèrent pour l’Ours, de revenir là, dans ce couloir prendre racine en attendant une table et deux chaises disponibles à la cafeteria de l’abbaye. Il se lève. Feuillette les magazines. En achète deux. En file un à Raymond. La suite défie l’entendement.

proposition n° 2

Un couloir, des escaliers, un couloir, des escaliers, un couloir. Froids. Au fond du troisième une porte épaisse à double battant ouvre sur une salle carrée. Belles proportions, haute de plafond. Murs crème. Une longue table s’empoussière près des fenêtres à croisillons. Non loin de la table des chaises empilées. Au centre de la pièce un trépied. Fixé au trépied un appareil. Un vieil engin évoquant celui à soufflet du Lotus Bleu lorsque Tintin et Tchang prennent la pose. Face à l’objectif une chaise vide. Au sol, du parquet. La photo ! La victoire !

proposition n° 3

Raymond venait de passer la première porte. Il suivait. La franchissait à son tour. Marre de trainer dans ce corridor. Ça colle la sinistrose. Tant pis, pas de kawa, rien, il avait accepté, renoncé à la récupérer. L’idée lui en était venu subitement alors qu’ils survolaient ces mensuels aux couvertures glacées. Il l’exposa à Raymond. Du coup, retour au kiosque. La responsable déjeune lui répondit la vendeuse. « Attendez qu’elle revienne. Elle ne devrait plus tarder » précisa-t-elle. Plus d’une demi-heure qu’elle doit revenir bientôt. Tant pis, pas de cafète, pas de. Le chuintement de la porte se refermant lentement derrière lui interrompit brusquement le flux de ses réflexions. Raymond, les yeux déjà dehors s’apprêtait à actionner l’ouverture de la seconde quand un sonore : « Messieurs ! Messieurs ! » les fit se retourner. A dix mètres environ, au milieu du couloir, à hauteur du kiosque la buraliste les désignait du doigt. A sa gauche une femme, petite, brune, souriante les regardait. Raymond éloigna sa paluche du bouton. La question fusa « Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? » Un cocktail de oui, bien sûr, volontiers, si c’est possible servi par deux voix surprises, étonnées tandis qu’ils quittaient le sas et rejoignaient, d’un pas léger la petite brunette qui venait à l’instant de les inviter à la suivre. Direction l’allée perpendiculaire. Ils avaient tué près de vingt minutes à détailler dans ce couloir, suspendues à une cimaise, des œuvres d’artistes du cru. Des aquarelles torturées, violemment expressives, oppressantes, dérangeantes, interpellatrices mais surtout le lieu de l’exposition influait sur le ressenti. Ailleurs ces dessins auraient perdu cette connotation, cette étiquette que l’endroit collait inévitablement dans l’esprit de qui les regardait. Les mules claquent, résonnent. Elle a pris à gauche. Immédiatement à droite un autre couloir donne sur le A puis une montée d’escaliers. Large, du granit. Brusquement leur guide pivote à gauche et à sa suite ils passent le seuil d’une porte beige à la poignée costaude, durable, garantie à vie, puis découvrent un clair espace inondé de lumière en ce lundi veille de Saint-Valentin. Un comptoir de bois divise la salle dans sa longueur. Les quatre cinquièmes de la surface sont occupés par l’administration le reste est dévolu aux visiteurs. Des bureaux de belle taille, lignes lourdes et datées, juxtaposés, disposés en deux rangs se faisant face réquisitionnent le centre. Un trio de secrétaires digère. Les minutes rampent à ras du sol. Une alignée d’armoires métalliques, style armoire de vestiaire XXXL garde le mur ouest. Le gris fonctionnel domine.Une photographie de famille, sous son verre au cadre doré, jette une tache de couleur égarée. « Quelle année messieurs ? ». Ils se regardent surpris : « quelle année ? ». Celle de votre admission précise la responsable de service maintenant derrière le comptoir. En chœur, spontanément : « 1973 ». Mille neuf cents soixante-treize répète-elle songeuse.. « Trente-trois ans ! Ce n’est pas récent ! Je ne sais pas si nous aurons conservé des archives aussi longtemps ». Tout en remisant leurs papiers d’identité, ils la voient se diriger vers les armoires métalliques dressées au garde-à-vous. Elle fait vraiment petite à côté d’elles.

proposition n° 4

À la sortie nord de Tavannes quitter l’axe principal et filer en direction des Franches-Montagnes. Un itinéraire bis. La route sinueuse grimpe jusqu’au plateau. Quelques villages léthargiques accrochés aux mamelles des collines broutent et ruminent. Paysage de carte postale : verts tendre les prés, sombres les bosquets de conifères, rouges les tuiles, blanches les fermes fleuries, bleu le ciel. Des auberges, des bistrots, une épicerie, une fontaine à laquelle s’abreuvaient les bêtes au passage, une église, une laiterie reconvertie en salon de coiffure, peut-être encore une école, à coup sur un cimetière. La fraicheur d’avril s’engouffre par la vitre baissée. La caisse connaît le chemin. Elle l’emprunte parfois. Les baffles envoient la sauce : Purple Haze. Stone Free. Red House Blues. Dernière épingle. Devant un ruban plat, rectiligne. Parfois un tracteur. Bientôt les bâtiments que la voiture longera lentement, très lentement ralentissant dans la courbe. A l’embranchement d’un chemin de campagne, un panneau destiné aux randonneurs indique : « Les Vacheries ». Les Vacheries, une sale vacherie Les Vacheries. Fait partie du domaine. La colère gronde. Le moteur monte en régime. Les clôtures défilent en accéléré. Le bled se rapproche. Le calme revient.Vitesse limitée à cinquante. Petites boites, sagement similaires, posées à intervalles réguliers, en rang d’oignon, aux jardins proprets où flottent ça et là, au bout d’un mat, à la balustrade d’un balcon, à la tablette d’une fenêtre, de petits drapeaux à croix blanche sur fond rouge. Le sang bouillonne. La mémoire s’active. La tire vient de passer le nom du patelin. A gauche, l’Ours ; trapu, massif, assoupi derrière son arbre centenaire, possible un tilleul. Les petites classes, vers dix ans s’y rendaient en excursion : « Course d’école ». Déjeuner sur l’herbe, jeux, marche, un zeste de botanique, un saut à l’église de l’abbaye puis ça se terminait généralement à l’Ours, devant une limonade, un ovo chaud accompagné d’une part de tarte abricots ou cerise et retour en car. La voiture décélère. En seconde. Depuis la démolition de ce qui devait être la réception, loge du concierge ou du jardiner, l’aile gauche est entièrement visible de la route ; elle vient buter contre le flanc de l’église. Au troisième étage, un long couloir déroule une quinzaine de fenêtres. Le C ! Section fermée, des mois, des années, pour certains des décennies sans quitter le couloir. A son extrémité jouxtant l’église, dans la tour, un dortoir. A l’autre bout, dans la deuxième tour un atelier. Entre les deux, réfectoire, douches, toilettes et cellules avec lits superposés. Robert Walser y fut pensionnaire. Il existe un microgramme, sa feuille d’admission à Bellelay, couverte recto-verso de cette écriture codée, abrégée, minuscules, format ton CV sur un grain de riz. La caisse roule au pas. N’empruntera pas l’allée menant au parking. Rien ne transpire des murs épais, des fenêtres double vitrage, dépourvues de poignée, toutes à l’exception d’une, au fond côté cour, toujours ouverte braillait la chiourme des fois que l’envie d’en finir...et ça n’a pas manqué. Deux pattes brisées. Un certain Jeannotat. Les cris, les coups, la misère, la crasse, les suicides, pendaisons, punitions —notamment la descente au A — les camisoles de force, chimiques, les électrochocs, lobotomies, castrations physiques, moléculaires, shoots multiples et divers, les sangles, rien ne suinte, ne coule le long de la façade sinon une atmosphère champêtre, bucolique, élégante de paix retirée, cloitrée que la présence de l’église aux traits baroques, le soleil printanier renforcent. En-dessous du C, le B. Section ouverte. L’antichambre de la sortie et au rez de chaussée le A se referme sur ceux qu’on ne montre jamais. Terrifiant. Allongé sur un grabats, un abbé Faria squelettique d’un autre âge, hydrocéphales, bancals, tordus, vrillés, ombres d’ombres dans la nuit. Maigres reliefs d’existences tronquées, niquées, foutues, dévastées, flinguées deux fois. La première par la nature la seconde par les hommes. Zombies en pyjama tapis au fond des alvéoles, larves atrophiées suspendues, errant par les limbes désolées aux frontières de l’être. La tour du dortoir, le clocher, le regard innocent, vaguement niais du fronton baroque dans le rétro, la caisse grignote un raidillon. Négocie le tournant. Début de la descente. Direction Undervelier, Glovelier, Porrentruy. La route surplombe le potager qui livre au regard ses rectangles au cordeau, sa terre brune et grasse et en retrait s’étale l’aire goudronnée du pavillon d’observation : un E auquel manquerait la barre centrale. L’entrée des urgences se situe là, au milieu de cette verrue solitaire sise dans le prolongement de la buanderie ou des cuisines, annexes détachées du corps ancien. A gauche de l’entrée, la cellule de rétention. Un lit en ferraille, des courroies, une lourde blindée, le judas, le passe-plat. Un corridor mène à la salle commune. Quelques cinquante mètres carrés. Quatre portes. Bouclées en quasi permanence toutefois trois, selon les horaires, sont ouvertes le temps que passe le troupeau. La quatrième est, dans le sens de la sortie, strictement réservée au personnel. La première, sollicitée uniquement par beau temps, donc peu souvent, permet d’accéder au jardin. Chapeau de paille obligatoire. La seconde donne sur le dortoir. Des chiottes sans porte, les cercueils debout des alcooliques que l’on enveloppait de linges humides et que l’on bouclait, dans les années soixante encore, debout pour la journée le visage à hauteur de grillage, sans possibilité de remuer un orteil. Les douches, la cellule du délirium-tremens. Dans cette salle à manger, à trainer à pourrir, à tourner successivement autour de quatre tables au toiles cirées identiques, à bouffer des barreaux, à mater la croute à l’huile médiocre, et fade pendue au mur sud et derrière la troisième porte, des escaliers mènent au sous-sol. Au bassin de pierre dans lequel marinent des tiges d’osier puis sur la droite, la salle des clous. L’atelier ! Sinistre. Le pente augmente. Dans le rétro, devant, plus que des arbres. Tout ça c’est loin qu’il se dit. Près de deux ans maintenant qu’il y est retourné avec Raymond et finalement il a récupéré ce portrait, cette photo au dos du dossier. Ce qui occasionna dans les mois qui suivirent de très insolites incidences, coïncidences. « C’est la victoire ! C’est pour la photo. Allez avance. La victoire, tu dois être content » que lui répétait à longueur de couloirs et d’escalier le vieux maton hargneux. Usant alors à son encontre d’un singulier surnom.

proposition n° 5

La terre rétrécit : les océans s’apparentent à des lacs, les mers à des mares, les fleuves à des rivières. Les continents sont devenus les potagers, jardins publics de la gigapole terre aux centres multiples dont les mégapoles forment les banlieues ; où les grandes villes sont assimilées aux quartiers, les moyennes aux boulevards, les petites aux rue quand villages et hameaux constituent les venelles, les impasses de la ville globale. Le pont, au sortir du sas de l’abbaye, le conduisit par des chemins sinueux en d’étranges contrées. Un détail : passé inaperçu alors que la responsable du service lui tendait le dos déchiré de la farde à laquelle était, depuis 33 ans, collé son portrait. Son portrait tiré dans cette salle carrée où la brute lui ordonna sèchement de poser son cul sur la chaise et de sourire. « C’est la victoire ! Sourit ! » et la brute de se marrer. Ce détail émergea quelques jours plus tard tandis qu’il remisait sa tronche dans la boite à mémoire. Sous le cliché, une date à l’encre qu’il n’avait pas remarquée : huit mai 1973. Va savoir pourquoi il se rendit illico à la cuisine consulter le calendrier des postes à la date du huit mai et bingo ! Victoire ! 39/45, fin de la seconde. Il pige enfin, à tant de distance, l’ironie à deux balles de la brute. Ici manquent trois feuilles arrachées. On le retrouve ensuite en dessous de Naples, dans le quartier italien de Tera, rue d’Amalfi. Précisément au balcon du cinquième de l’hôtel « La Boussole ». Plus tard dans la journée, en attendant Sylvie, assis sur une marche au milieu de la montée menant à l’église, on le voit feuilleter une brochure touristique embarquée en quittant le cloître. Bzzzz... flash !!! Le 8 mai 1208, les trois tibias et cinq mâchoires de l’apôtre André, ramenés de Constantinople, processionnent en grande pompe dans l’ancienne cité corsaire. Les reliques du patron d’Amalfi reposèrent près de huit siècles dans la crypte de la cathédrale. Huit mai 45, huit mai 73, huit mai 1208. En moins de deux mois. Évidemment ça le titille sans pour autant l’avancer cependant il entrevoit comme un arc-en ciel, une énigme, un pont gigantesque, un lien ténu, insignifiant, entre l’abbaye et la cathédrale toutefois, l’apôtre ne l’aide en rien. D’André il n’en connaît qu’un : Dédé, un pote qu’il recherche depuis plus de dix ans. Ils laissent Amalfi, la boussole, et le soir atteignent tard dans la nuit Sulmona, un boulevard des Abruzzes, patrie d’Ovide.

proposition n° 6

Un ramassis de noms propres à rien, à peine bons à déambuler dans un couloir !Saint Nozinan priez pour nous. Père Électrochoc, Mère Lobotomie, Frères Baston, Sœurs Piquouse, Tantes Camisole, Oncles Coupe-Burnes, vos neveux, nièces, sœurs, frères, filles et fils dégustèrent un max sous le règne de fer de l’Homme de Fer où faire et défaire c’était toujours Fer.

Rardin, l’homme des jardins : l’homme à déplacer des pierres dans le vide, l’homme aux bras magiques qui tapait des clopes sans dentier et mangeait des tuiles mais aussi Noël, compagnon de Jeanne d’Arc, perdu dans le courant capricieux des siècles où Farine, pointeau en main, montait des barrettes à ressort pour des clopinettes. Farine, pas du tout dans la semoule mais au C, à la table ronde de l’atelier, rivé à la petite machine -– tchic-tchac clic -–, répétait à longueur de journée : « mais si on est fous, qu’on nous guérisse et qu’on nous laisse aller ! » Au mot Maman Petit Otto démarrait au quart de tour, criant, pleurant, Otto volait violemment contre le mur le plus proche et rebondissait et recommençait et rebondissait jusqu’à ce qu’Adréoni, un gamin de 18 ans depuis cinq ans traînant d’institutions en institutions, cesse de jouer, de tuer l’instant, faut bien vivre et rire malgré tout, un André s’est pendu, le vendredi riz aux champignons et pleuvaient les insultes, quotidiennes, quand la douche était hebdomadaire sauf pour Héron-Mort dit Kiki, du matin au soir, immobile, perché sur une jambe, doigts entremêlés tant que l’usure creusait la pulpe à la base des phalanges, et Kiki, traversait régulièrement cul nu le couloir du C, propulsé par les coups de la Brute tenant bras gauche tendu, – le droit, les pieds servant à cogner – le fut dégoulinant de merde ce qui, au passage indignait Albert, un long maigre aux ongles jaunâtres, cassés au fenêtres, les mains grises, le teint beige-pâle, l’arête nasale fine tel un arc légèrement tendu, de la peau sur du cartilage, des narines étroites, rétrécies, morveuses tant que des croutes dévoraient la marque de l’ange et il s’essuyait régulièrement sur sa manche ou parfois sortait d’une poche, une étoile carrée de tissu gris, repassée, brillante dans la nuit mentale, impeccablement pliée aussi une mèche rebelle de cheveux gris-déchirés, dans ses pantoufles se dandinait, bascules incessantes, saccadées, en continuelle recherche d’équilibre, démarche de marionnette brisée, de traviole à hauteur de hanche, menton péninsulaire, mâchoire de guingois pas, mal rasé, pas, mal lavé, pas, mal peigné mais gentil, aimable, doux, accueillant. Le premier qui le voyant débarquer au C, – suite à changement de secteur – avec sa valise contenant son appartement et qu’il venait de poser, le premier, Albert, s’approcha de lui, de la valise et, tout en bafouillant, hoquetant, le corps secoué d’avant en arrière par d’invisibles mains électriques, un index osseux, tordu, tremblant, vaguement pointé vers la valise bavant sur ses pantoufles odorantes, rongées à la trame, Albert, à chaque syllabe comme encaissant un coup qui à la hanche, qui la tête, entre-deux tentait de reprendre : « hahahaaa... vavavavalise ? hahaaaa vavavavalise ? hahahaaaa... vavavavacances ? hahhaahaaa... vavavavacances ? Le Pavillon, la salle d’obs, le dortoir la salle des clous , en bas, à la cave, horribles atroces, terrifiants caramels du Docteur Camisole, finement broyés et la Brute l’aidait à déglutir, surveillait la glotte tandis que le Docteur Viéperaneu menaçait d’injecter les caramels, de doubler les doses s’il venait à se plaindre du traitement, c’est pour son bien comme on dit en passant, bon appétit, les Vacheries, une ferme portant à juste titre son nom, transformée en centre de cure pour fumeurs de pétards et autres défonces, musique notamment qui rappelait le passé à bannir à tout prix et surtout au prix de sa personnalité donc il a insisté pour qu’on le boucle ailleurs dans le zoo mais par pitié, pas au Pavillon et de grâce plus de caramel, de grâce stop les pastilles de Docteur Sourire et ainsi fut transféré au C. Bouclé mais sans caramel un bonheur pourtant lorsque Albert s’intéressa à sa valise et à d’éventuelles vacances un frisson le parcouru. Quelle plage de quel rêve ? quelle île paradisiaque avait-il abordé ? de quel palace venait-il de franchir le seuil ? Mazet, soixante dix balais, un homme des bois à angle droit s’est retrouvé piégé, comme un vieux furet dans ce couloir. Depuis plus de quatre mois il réclamait, à chaque passage du Docteur Labringue, une ceinture de soutien rénale qui lui eût permis de redresser l’angle que formait son torse avec la verticale et de considérer d’autres horizons que le carrelage au sol, les coins des tables, les tablettes des fenêtres, la ligne, à moins d’un mètre crème, qui faisait office de frontière entre les deux nuances de tristesse-acrylique étalées sur les murs que soutenait Hüller, de la diane au couvre-feu, assis une chaise Hüller ne se relevait que pour la cantine, pisser, manger, les sèches défilaient, extrémités de l’index et du majeur droits Terre de Sienne, fringué à la diable, dégarni, lèvre inférieure tombante, pratique pour coller les roulées, Hüller un bâtisseur, suceur de briquets, les tripes récurées à l’eau de Cologne, en période de divorce après avoir scié le lit conjugal et monté un mur flanqué d’une porte séparant de la sorte la chambre en deux parts égales, Hüller, sur sa chaise, la sienne, sa place, rabâchait inlassablement qu’il n’aurait jamais dû retourner en Suisse ; ce qui ne tomba pas dans l’œil d’un sourd. Là régnait, d’une poigne de fer dans un gant d’acier, L’Homme de Fer assisté de la prescription, de l’administratif, des rétorsions, nombreuses et variées, dures, sévères, de fer. « Docteur Jekill et Mister Hyde si je ne m’abuse ? » Les trois pages suivantes, caviardées ne laissent deviner, à la dernière ligne du chapitre, qu’un seul mot : Zolmena, Salnama… une rue sans doute, un faubourg de la ville globale, peut-être une impasse autre que le C, ce couloir au troisième, aile gauche de l’Abbaye voie sans issue truffée de culs-de-sac.

proposition n° 7

Aussi pourquoi ? Le souffle va où bon lui semble. Le temps ne revient pas sur ses pas. La gargote aura disparu et la bourgade à la frontière de l’ancien royaume de Trébizonde, perdue dans le quartier proche-oriental de Terapolis, sous l’œil gris du Mont Ararat ressemblera sans doute à une rue quelconque, inconnue, récente et déglinguée. La petite mosquée aura perdu son sourire et le garçonnet grandi. Cette habitude d’avancer en regardant par-dessus son épaule. Franchir la porte et revenir, évidemment ça perturbe toutefois ce n’est pas tant l’endroit, ni l’envers mais le lieu se déplace en lui, l’accompagne, le suit, le précède. Rues, boulevards, aéroports, impasses, ports, gares, stations de bus, de métro, immeubles, arènes, théâtres antiques, temples, bibliothèques, librairies, jardins, placettes, ponts, tours, lacs, mares, rivières, ruisseaux, musées à venir déjà sont passés, déjà transformés, déjà différents à cet instant et au suivant, tous qu’il ne reverra plus cependant là, il est retourné. Une dernière fois. Plusieurs mois après la visite surprise en compagnie de Raymond. Après que la responsable lui ait rendu ce cliché comme une part arrachée de sa personne et enterrée depuis si longtemps – à son échelle – dans cette armoire métallique où dormait en silence tant de chemises, tant de souffrances. Il y retourna dans l’intention de lire une lettre. Une lettre de sa sœur Athéna. Une lettre qu’elle lui avait écrite alors qu’il dégustait les caramels du Docteur Denfer. Trois prises journalières. Dimanche et jours fériés inclus. Il y retourna sans aller au-delà du couloir perpendiculaire, sans revoir les armoires ni le long comptoir du secrétariat. Une vieille harpie, sèche, aigre, venimeuse, becs et ongles barrait l’accès à sa requête. Impossible de consulter. Demande écrite obligatoire. Il ne franchira plus le seuil de l’Abbaye. Foulera-t’il encore Sulmona-boulevard ? Il en doute et plus improbable encore son retour dans le hall de ce curieux hôtel, à l’écart des ans, désuet, discret, en retrait, qu’un épais brouillard noyait comme il noyait le soir, s’insinuant dans la moindre ridule puis les marches grinçantes, la chambre au dernier étage sans ascenseur, les interrupteurs, robinets, tuyauteries, lampes, chevets, descentes de lit, le lino, le couvre-lit, la commode, le miroir d’un autre âge mais surtout, ce rêve, ce rêve. Sommes nous rêvés ? Toujours est-il, on ne revient pas dans un rêve ; impalpable il s’évanouit. On s’en rappelle ou pas, or quai gauche de l’Arno, cinq minutes à pieds en amont du Ponte Vecchio, sous une lune dorée, chaude de mai, les ifs hiératiques à flanc de collines, les villas découpées dans la lumière blé, le fleuve sombre, taiseux traversant Florence, joyau de Terapolis 3 au-dessus duquel les étoiles sans bruit roulaient dans la rotation des mondes, où ne bruissait pas même le soupir d’un chat endormi, où rien ne cillait sinon le fleuve à répéter ses vagues, ses remous si tranquilles qu’on les aurait cru immobiles mais brusquement ! sans crier gare ! distrait un instant il ne l’avait ni vu, ni entendu s’approcher mais devant lui, à quelque deux mètres, se tient un étrange individu. Louche ma foi et certainement pas en règle. Une sorte d’émigrant imposant, un échalas, une perche, vêtu de l’hypothèse d’une espèce de toge, robe de chambre d’un seul tenant, d’une seule étoffe, il n’en est pas certain et du reste qu’importe ce qu’il vit d’emblée relégua les fringues aux oubliettes. Immense, ambrée, dorée mais pas vraiment ambrée ni seulement dorée, pétillante, si peu crépitante, à peine ondoyante, vibrante, l’auréole respirait, baignait, nimbait, irradiait, contournait, couronnait le visage et s’arrêtait aux épaules. Comme reposant dessus. De suite pensa être en présence d’un saint, un saint, un grand saint, aucune crainte toutefois submergé, subjugué, ébloui, ébahi par la force, la lumière, la grandeur se dégageant de l’être, le rêveur avança d’un pas dans l’intention d’enlacer, d’embrasser, quand le personnage prononça distinctement, exactement ces mots : « Heureux de te revoir cher ami mais je suis désolé, je ne pourrai plus te protéger très longtemps...je vais devoir partir ». Qui que quoi dont où ? Il peinait à suivre, n’en croyait pas ce qu’il rêvait. Le saint répéta la phrase alors le rêveur franchit la courte distance les séparant puis comme en un songe, étreignit l’apparition sur la rive gauche de l’Arno et les berges, le parapet, les luminaires, le pont, une tour au loin, lui, tout était tel que réel, espace tridimensionnel, tout à l’exception de celui qu’il serrait dans ses bras, une silhouette en 2D, style PLV grandeur nature. Une larme, pleine et ronde, roula sur la joue plate du saint, une autre dans la chambre au cinquième ou ailleurs en Onirie mais l’auréole, vache d’auréole, le sourire, la voix, douce et profonde, à la source lointaine, ne sortait d’aucun gosier mais résonnait de l’infini sur lequel s’ouvraient les lèvres et au-delà, le rêveur entrapercevait une voix sans visage, sans forme, sans nom ni provenance sauf à considérer l’infini, voire un lieu sans dimension, ni sablier ni mort. Que dire du Verbe ? Que connaissons-nous de notre maison ? Il ne retournera pas dans la chambre au dernier étage, ni dans cette auberge fantôme, et s’il se rend à nouveau, caprices des chemins, à Sulmona-boulevard il regardera de loin. Ne louera pas même un cagibi, ne montera plus l’escalier grinçant qui sait ? aujourd’hui démoli ? Il ne retournera plus au bord de l’Arno, à cet endroit, cette nuit, à cet instant rien ni personne n’apparaîtra. Réveil, perplexe, inquiet, perturbé. Lequel des ses proches, des ses amis venait ainsi de le saluer ? Brumes matinales, goût d’absurde au fond du verre et la mémoire se vidait à mesure qu’il se repassait le moment où le saint disparaissait, – sans qu’il eût le temps de qui es-tu ? – monte, s’envole comme si le ciel s’était ouvert, qu’il en soit venu et puis pfffuit... Au petit déjeuner, Sylvie un café lui un thé comme d’hab. – dégueulasse dans la plupart des troquets – place du marché, face aux allées de pébroques, les trois huit mai, la photo, l’apôtre dansaient sans qu’il en tire la moindre conclusion par contre une angoisse, une oppression lui nouait le cœur. Devant les croissants défilaient des visages et de ce bazar, une seule nécessité s’imposa : aussitôt rendu au 137 des Assagits téléphoner à Athéna. Qu’elle mette le turbo pour retrouver Dédé.
Des fois que...L’Éternel retour, la même chanson, le même seuil que l’on passe et repasse comme un col de montagne entre terre et ciel. Terapolis lui semble soudain minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule même en majuscules...

proposition n° 8

Il pleut. Il pleut sur les toits. Il pleut. Il pleut sur les tuiles. Il pleut. Il pleut sur les tôles. Il pleut. Il pleut sur l’herbe. Il pleut. Il pleut sur le parking. Il pleut. Il pleut sur les bagnoles. Il pleut. Il pleut aux carreaux. Il pleut. Il pleut aux barreaux. Il pleut. Il pleut dehors. Il pleut. Sur les morts, il pleut. Il pleut dedans. Il pleut. Sur les vivants, il pleut. Sur le futur, il pleut. Il pleut. Il est rentré. Il pleut. Athéna a répondu. Il pleut. Sur les souvenirs. Il pleut. Aucune nouvelle d’André. Il pleut Il pleut. Il pleut. Elle le recherchera. Il pleut. Encore. Il pleut. Elle comprend. Il pleut. C’est important. Il pleut. Il pleut. Elle le fera. Il pleut. Le ciel arrose. Il pleut. Il pleut. Il pleut. Terapolis trinque. Il pleut. Au Pavillon il pleut. En salle d’obs. il pleut. Il pleut et rien ne change. Il pleut. Des caramels. Il pleut. Il pleut. Il en pleut de toutes les couleurs. Il pleut. Il pleut. Le temps s’immobilise, il pleut. Ils n’iront pas au jardin de mains. Il pleut. La vie va de travers. Il pleut.

proposition n° 9

La température grimpe. Le glouglou de la bouilloire sur le quai des départs se fait attendre. Pas, peu de bruit en ce bosquet de maisons entre champs et bois mais des sons. Des sons vecteurs de sens et qui chacun indique, renseigne, éclaire. Au signal suite à l’esprit une image familière s’éveille. L’information passe. La tronçonneuse du voisin, sa tondeuse à gazon, l’aspirateur quasi banni de la maison familiale. Le déclic de la bouilloire électrique. Pourquoi avoir pris celle-ci qu’il n’aime guère ? Le chant de l’eau versée dans la théière. Marrakech-boulevard s’invite le temps d’un cliché thé à la menthe. Deux cobras croisent une vipère des sables sur la place Jemaa el-Fna. Terapolis a dévoré la jungle. Elle est devenue jungle. Terapolis a dévoré la terre. N’est devenue ni terre ni lac. Le grincement d’un geai déchire la quiétude. Le lave-vaisselle bourdonne, la radio crépite tandis que du bureau par la porte entre-ouverte s’échappe Let’s Work Together, un vieux tube des Canned Heat qui tombe à pic vu qu’il est en plein boulot. L’agenda se remplit. Lundi il rempile On The Road Again ; 700 cents bornes en musique. Le tchk, tchk, tchk des secondes à l’horloge murale, tchk, tchk, tchk il suit la grande aiguille. Elle remonte vers le DRRRRINNNGGG retentissant d’un réveil à cloche, fourré par Abdallah dans la poche droite de l’imper beige de Tintin et qui se met brusquement à sonner alors que Tintin planquait, espionnait, écoutait de derrière une palissade une conversation des plus édifiantes. Docteur Müller ? Il imagine le boucan de ces vieux réveils. Il en eut. Et la sonnerie il l’entend. Il plaçait le réveil dans une assiette avec quelques pièces de monnaie et le tout vibrait dans un tel tintamarre qu’il manquait rarement de sortir du pieu et la sonnerie persiste, persiste, insiste jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il ne s’agit pas de celle du réveil en fond d’horloge mais de la sonnette d’en bas. Une heure. Sans doute le facteur. Les amis montent et frappent au carreau. Il a commandé un bouquin. Sans doute le bouquin voire un PV. Un truc chiant. Il descend. Salue le postier. Réceptionne le bouquin. Il éteint le poste. Les infos pourries il s’en tape. A de loin. Trop répétitives. Meurtres, viols, magouilles, arnaques politiques, financières, guerres, misères, famines, réfugiés, noyés, le gars parle et ça change quoi ? Que fait Terapolis ? Une paire de ciseaux, une paire de ciseaux. SLAM ! Un tiroir claque. BING ! Un second. Les mains fouillent. Raclement métallique. SLAM ! Perché sur le frigo, le chat dérangé ouvre deux grands yeux interrogateurs, s’étire et toup atterrit sur le plan de travail puis saute sur le parquet. Nonchalamment gagne sa gamelle. Les croquettes croustillent, le chat mangeait lui regardait. Tintement des œufs contre l’aluminium. Oubliés ceux-là. De la main gauche il coupe la plaque ; de la droite serre le manche de la casserole, la soulève, se tournait vers l’évier mais la repose fissa, brûlante sur la nappe et se précipite en direction du bureau. Cette sonnerie. Électronique, froide, grêle, brève donc il fonce, pense aux œufs, se demande qui l’appelle. Décroche. Ça grésille. Friture. Des sons tronçonnés, des brides de phrases quelques mots épars « zappé, comment, désol, cuse.. » lui parvenaient tandis qu’il secouait le combiné, désentortillait le cordon tout en expliquant que les hachures, les parasites, que ce devait être une erreur et il raccrochait quand la perturbation cessa net puis il comprit qu’Athéna était au bout du fil. Il lui demanda de reprendre. Aussitôt elle se répand en excuses pour lâcher, à bout de mea-culpa, André, elle a eu des nouvelles d’André. En décembre l’an dernier. Cinq mois auparavant. Il avait baissé le volume. Canned Heat en sourdine. Il coupe le son. Sous la fenêtre une voiture rétrograde. Peine dans la côte. La chienne des voisins aboie. Le chat se frotte à ses mollets. Ronronne. On pourrait entendre un poisson rouge siffler la Marseillaise dans son bocal. Il s’assied. Tire sur le câble. Le téléphone tombe. Un choc rejoint l’autre. Elle a eu des nouvelles d’André mais comment a-t-elle pu oublier ? Cinq mois ! Cinq mois et pas un mot ! Douze ans au moins qu’il la relance au cas où et le flot des ses questions roulait continu lorsqu’elle l’interrompit « je n’ai pas tout dit mon frère » Silence en ligne. Blanc. Noir. Sa frangine reprend : lui dit tout. Il écoute. A la cuisine les œufs le regardent. C’est dur ! Les tomates ne rigolent plus. Il n’a plus faim. Il a remis de l’eau à chauffer. La vieille bouilloire. André dans une maison de fin de vie. Elle ignore laquelle. Elle trouvera. Elle est de la partie. Tutututututututut comme un train dans un tunnel qui n’arrive jamais. L’impact d’une chaussure heurtant une marche. Quelqu’un monte.

proposition n°10

Il roulait vitres baissées. L’odeur persistait. Plus de dix jours déjà que le Chanel pour hommes se mêlait aux émanations résiduelles de la diarrhée du toutou de sa belle-mère. Ne les recouvrait pas, ne les étouffait pas et le vent par brassées remuait ces remugles. Sur France Culture des internés, mystiques aux bouffées délirantes, schizophrènes, allumés, causaient du Christ. Intelligemment. Le chocolat fondait délicatement dans sa bouche. Sa langue, épisodiquement tentait d’extraire un éclat de noisette coincé entre les prémolaires. Les doigts tâtonnent en quête d’un cure-dent. Il devait rentrer le 26, jour anniversaire de Sylvie. Il part la veille. Il embarqué des BD. A cette simple évocation, surgit la signature lisse, à peine boisée des livres neufs que l’on goûte dès l’entrée des librairies et qui file, fugace, à peine pointue lorsqu’on feuillette. L’encollage geint. Glisser le doigt au dos de l’ouvrage. Éprouver la reliure, le papier au toucher, cette odeur, compagne de toujours, sortie des fioles de sa mémoire le respire et bien que les bouquins remisés dans un carton au parfum de grange, de paille, de poussière, bien que le carton dans le coffre, cette senteur quasi-neutre s’installe ; dissipe un instant les miasmes parfumés de l’habitacle. Il double un bahut. Hésite à peler l’orange. La dernière du filet. Dans sa paume le poids et le grain de l’agrume. Les genoux prennent la relève, contact du futal avec le volant. Il calait l’affaire sur une ligne droite dégagée mais reposa l’orange. Il va en coller partout. Déjà que le volant poisse.
Une ruelle horlogère sous l’aile de L’Unesco. Le train l’emporte, Blaise Cendrars, la succession Chadenas rapportée dans un de ses romans, effluves de vieux ouvrages à la porte de cet immeuble, zone Phénix de Terapolis, rive gauche de la Scène, non loin des deux arches brisées du Pont-Vieux, des traces de cire, de siècles suspendus et cet autre libraire, proche de la retraite, avait acquis entre autres, suite à la succession, une lettre de Christophe Colomb (retournée en Amérique) et un exemplaire de la Description de l’Égypte accompagné de son meuble en acajou revendus au musée du Kèr. Ce respectable bibliophile qui lui mit le pied à l’étrier exerçait dans une impasse provençale. Au fond d’une ruelle perdue, dans un dédale venelles, un érudit fumé à la Gitane... les liens se croisent, se recoupent, relient, délivrent, se révèlent à mesure que la navette va et vient et que l’ouvrage, au fil des siècles, avance. A Terapolis le train ne s’arrête qu’aux banlieues, boulevards, artères principales.

Tachycardie. Son cœur cogne. Près de vingt heures. Il coupe le contact. Une paisible clarté, velours invisible, presque palpable, inonde le hall. Présence certaine et permanente de la mort adoucie par un voile transparent, flottant, insaisissable venant à chaque inspiration titiller ses nerfs olfactifs, dénouer ses angoisses et il humait, goûtait ce bouquet dans le hall désert quand des pas lui firent lever la tête. L’infirmière confirma. Non, pas trop tard. Frappez doucement. S’il répond, entrez ! Il a lavé les cerises. Senti l’eau fraîche couler sur ses mains, éprouvé la maturité des fruits en pressant faiblement la pulpe entre le pouce et l’index. A point. Suit une prune prise dans le réfrigérateur. Froide. Effleurement du fruit à la peau fripée. Le jus dégoulinant sous la pression de la lame ruissela jusqu’à l’allergie dont souffrit Athéna : impossible pour elle d’avaler, voire toucher un fruit. Beurk. Gluant, glaireux, visqueux, collant et d’Athéna il dérive (tout en rajoutant du yaourt sans vrai morceau de cerise) vers André. André et les burlats du jardin qu’il devait lui rapporter. Ils se sont revus. Jeudi 25 mai, jour de l’Ascension, à 20 heures André ne dormait pas. Cerises, prune, noisettes, yaourt arôme artificiel, goût synthèse, toutefois la texture crémeuse, agréable, rafraîchissante qu’il laisse reposer sur la langue recueillant une saveur venue d’usine, laissant le velouté violet progressivement se liquéfier dans la bouche. Du fond de son lit André hésite. Qui vient de refermer la porte ? Ses yeux se plissent, scrutent et d’un coup son large sourire éclaire la chambre. Ils parlèrent. Du bonheur. André naquit un six août. Hiroshima. Les reliques de l’apôtre au frais depuis huit siècles dans le tombeau de la crypte furent, en présence du représentant de l’archevêque d’Athènes et de Grèce, l’objet d’une translation, ; environ deux mois avant qu’il ne ressorte de la cathédrale d’Amalfi. Deux semaines après qu’ils aient poussé la porte du sas et quitté le couloir. Lui photo en poche et Raymond souriant. Raymond ayant appris, en consultant son dossier, que son père suait sang et eaux pour le tirer de là, or Raymond supposait l’inverse. Réconciliation posthume. Un bout d’os prit donc la route d’Athènes pour y dormir dans une autre crypte. Combien longtemps ? Il touille, brasse. Mélange fruits, yaourt et flocons d’avoine. Envisage une lessive, de ranger le bureau, d’attaquer un bout de compta. Sa sœur Athéna qui, quelques années lointaines, sortit avec Dédé supervisait un examen. Un peu trop liquide la mixture estima-t-il en enfournant une cuillerée pleine à ras-bord. Dans le même établissement tandis qu’André rendait le dernier souffle Athéna interrogeait une candidate. Il déglutit. Au passage de la bouillie dans l’œsophage un sentiment de bien-être. A la seconde pioche il tombe sur une noisette. Ronde, dure, parmi les flocons. En dépit plusieurs décennies de travail dans le secteur Athéna découvrait ce mouroir. S’y rendait pour la première fois. La mauvaise dent, celle à éviter en cas de concassage. Pile dessus ! Elle reste persuadée qu’elle n’y retournera plus. Les hasards du boulot... La manducation s’est arrêtée. Il dépose le bol. Porte la main à la mâchoire. En bas. Là où ça lance. La douleur l’expédie illico dans une salle blanche. Peu de meubles mais une fragrance médicamenteuse, hygiénique et la fraise dévorant la pulpe abimée, la tension sur la chaise, ébloui dans la lumière crue avec à la bouche ce goût de pâte granuleuse, ni fraise ni framboise et pas vraiment menthe. Un vide. Un abeille se pose au bord du bol. Jours de miel, jours amers, vies aux saveurs changeantes, aux goûts étranges quand on y pense mais à Terapolis on ne pense pas. On spécule. Le bonheur s’envole au gré des disparitions, revient plus tard, telle cette carte postale oubliée sous le trieur d’un obscur relais des postes fermé depuis belle lurette : bons baisers de Teramare 5. Le parc est magique et la rivière si large. On a pu voir des poissons. Ils vivent dans l’eau. Il nous aura fallu deux heures de tube pour laisser, dans la banlieue méditerranéenne, l’immense quartier du Kèr.

proposition n° 11

On se retrouvait devant la machine. Dans le hall d’entrée qui distribuait couloirs et escaliers. L’automate délivrait café, thé, sucre, Ovo et en dessert un velouté de tomate. Agglutiné non loin de la bête un petit cercle dissertait du concert de Sun Râ, de celui de Deep Purple, aussi à Montbé.

tandis que le gobelet en plastic tombait, se calait entre deux pinces, que la poudre se déversait, que l’eau bouillante – le récipient mollissait – remplissait le godet, qu’une main retirait l’indispensable jus de la pause le suivant glissait déjà la pièce, qui commentant la cuite d’hier, qui un contrôle surprise, qui râlant sur Camus et sa peste qu’il fallait et samedi, à Montreux : Pink Floyd. Alex au volant, Blind Faith dans le Uher sur la tablette arrière de la R16. A la sonnerie quelques-un papotent encore. Soufflent sur le liquide. C’était la récré de dix heures. Dehors le froid mordait.

proposition n° 12

« Au grand passage ». Il aimait le nom de cet établissement au centre de Genève et dont une des entrées-sorties donne toujours sur la place du Molard. Trivialement il associait ce nom à l’idée d’un col de montage, d’un gué, d’un pont mais aussi l’espace que l’on traverse en courant du verso au recto de la même porte. Enfant il allait à Genève par le train. Sa mère ne pouvant l’accompagner dressait la liste des arrêts de son bled à Genève et la lui faisait lire, répéter. Sur la quai l’attendrait sa marraine. Peu de passages dans sa ville. Un tout frais à la gare pour se rendre d’une voie à l’autre. Un autre tagué, puant la pisse a remplacé les barrières qui s’abaissaient au passage du tortillard régional. Sous la gare il ne s’y rend quasi jamais. L’autre, il le contourne, l’évite toutefois s’il lui vient la fantaisie de remonter les traces adolescentes de la bande, il arrive qu’il prenne celui qu’ils empruntaient. Discret, peu fréquenté, ses escaliers, offraient un asile aux potaches venant fumer un joint, écluser une bière et stationner sur les marches s’il pleuvait quand par beau temps ils le parcouraient pour déboucher dans la cour. A l’écart, ils s’arrangeaient d’un coin d’herbe et comme dans la chanson, vivaient le cul dans l’herbe tendre. On accédait au passage par une courte côte menant à l’ancien couvent des Capucins dont le tunnel sombre, gravillonneux à l’odeur de cave, aujourd’hui muré ouvrait sur le cimetière des moines toutefois ils s’arrêtaient à mi-pente. Là où le mur de soutien des jardins en gradins vient buter contre le corps rectangulaire d’une petite tour trapue, trois marches, un porte, des fenêtres, absence de signalétique, le voyageur égaré n’eût vu dans cette façade que celle d’une habitation privée. Utilisé par des employés – greffe du tribunal, offices cantonaux – se rendant à pied au bureau, le passage était ouvert uniquement la journée. Fermé samedi-dimanche ; en dehors de la dizaine de fonctionnaire le franchissant vers huit heures, à midi et en fin de journée, personne. Idéal ! La porte refermée, de suite à droite une large montée d’escaliers, cinq ou sept volées de quelque vingt degrés chacune puis venait, en pente douce, une charmante coursive à colombage, au toit pointu de tuiles rouges fêlées, moussues, aux croisées verrouillées livrant à l’œil de chaque côté des terrains en friche où poussait le sureau, de la broussaille, des orties reléguant ce passage dans un oubli qu’il vivait de sa mort tranquille jusqu’aux temps des rénovations, aménagements modernes qui précéda celui de sa mise en valeur dans le cadre d’un circuit touristique. Au bout de la coursive endormie, une allée fleurant le ciment, fraîchement dallée, sinue entre deux murs crème, crépis que quelques appliques à la lumière tiède divertissent. Le court boyau s’arrête à la cage. Un espace circulaire. Un tube vertical. L’escalier hélicoïdal s’enracinait là puis se perdait tout en haut dans un trou de lumière. Ils prenaient l’ascenseur, de temps en temps grimpaient. A l’arrivée le frisson d’un regard vers le bas. A la sortie de la Tour du Trésor le soleil éblouissait. Le château déroulait le ruban blanc de ses bâtiments. Ils ignoraient le puits. Profond. Ils n’y lâchaient plus de cailloux. Parfois se décidaient pour la tour , trente mètres d’un escalier étroit sans ascenseur, la profondeur du puits sans escalier mais pourvu d’une échelle de barreaux rouillés scellée dans sa paroi. Elle fut supprimée. Le puits grillagé. Généralement ils s’installaient près de la barrière de la terrasse. Considéraient la ville, ses rivières, ses ponts, ses allées, rues, principaux édifices, tentaient d’apercevoir entre les mèches rousses, brunes des toits et se penchant suivaient comme d’un avion une ville à la campagne. Une ville au milieu des champs déballant sa camelote, son baluchon d’Histoire à l’auberge du Temps Qui Passe.

proposition n° 13

Punaisé au zénith, le soleil inonde la place. Le temps dilaté se détend. S’allonge. Un instant bâille.

La lumière cherche l’ombre. Au centre du carrefour le flic cuit dans son uniforme. S’agite. Pivote, siffle, orchestre le passage des piétons. Retient, libère les bagnoles. Les carrosseries étincellent. Le pavé sue. En terrasse les bières tiédissent. Un long soupir s’élève d’une table de trois. Une mouche s’aventure vers la mousse. Une main la chasse. Porte le verre aux lèvres. À la même seconde, une autre main propose des clopes. Un briquet se lève. En allume trois. La fumée éloigne la torpeur. Un groupe de filles passe en riant. Les couleurs fraîches des vêtements dansent, se rattrapent dans un courant joyeux. Un parfum s’évapore... La touffeur s’estompe... L’un deux se redresse. Propose une troisième tournée. L’opticien à l’angle a fait sa vitrine d’été. La pharmacie d’en face promotionne le bronzage en tube. La mairie a fermé ses portes. Les rouvrira lundi. Enrobées de buée, la condensation sillonnant les verres, les bières arrivent. La serveuse donne un coup d’éponge. Embarque les pichets vides. Distribue les pleins. Bloque le ticket sous le cendrier. Rien a faire sinon poireauter. L’air poisse et les gaz des véhicules n’arrangent rien. Le flic s’en bouffe un max. A la table, les conversations se diluent dans l’expectative. Que faire ? Le plus speed du trio se retient de râler. Laisse pisser balance le gars à tronche de bougie Il viendra. Une Chevrolet vient de caler. Ne redémarre pas. Un bouchon se forme. Personne ne klaxonne. Chacun patiente. Il a dû être retenu par le boulot. Le rituel du samedi aura lieu. Il vient toujours. Le flic s’énerve. Engueule le conducteur. Un jeune gars. Le mec sort. Se met à pousser la tire. Trois pékins traversent à sa rescousse. Le temps s’étend, s’étale en attendant le prof.

proposition n° 14

Le plus con de la bande était ce que l’on nomme un « gosse de riche ». Fils unique. Grande gueule, absence de jugeote et d’idées personnelles, fuyait la cage parentale. Le rock, quelques velléités anarchisantes l’avaient conduit à se rapprocher du « peuple », qu’il défendait ardemment et dont il pensait participer ce que par la suite, sa carrière dans une officine militaire démenti formellement. Il était assis sur les marches. Dans le passage menant à la cour du château. A ses côtés, debout, le plus orgueilleux, le cador alpha appuyé contre la rampe, se prenait pour Napoléon, Lamartine, Chateaubriand, César ou Ponce-Pilate. Esprit fort, intelligent, supérieur sans doute.Très doué en dessin. Il venait de passer le shilom au plus paumé qui démêlait ses nœuds. Cherchait ses marques. Sentimental, doux, naïf toutefois démerdard. Beau gosse à l’enfance difficile. Un risque-tout. Avide d’apprendre. Il lisait beaucoup. Fauchait. Livres, disques fringues, alcool. Du cher. Filait des trucs. Il se dit en ville qu’il a trinqué sévère mais qu’il s’en est tiré. Il vit, dit-on, en Allemagne ou Paris ou Londres, ou Rome. On ne sait pas trop. Sauf qu’il s’en est sorti. Ce trio constituait un des noyaux durs au lycée autour duquel gravitait notamment le plus niais et qui fut brillant. Fils de bourges sympa toutefois son accent, son origine étrangère à la ville, sa relative bonne éducation en faisaient par moments une sorte de souffre-douleur. Le désignaient pour les corvées, cible idéale des gags tordus. Ses parents souvent absents ils se réunissaient chez lui. Une dizaine. Pas tous. Certains refusaient sa compagnie. Le plus crade, le plus défoncé, le plus déjanté ne voulait pas en entendre parler. Longs cheveux noirs, raides, visage blême, sourire narquois, moqueur. Odeur de buffet rance. Fils de misère. Enfant, accompagné de sa petite sœur tenue par la main, on le voyait peiner à ramener de l’épicerie du coin le sac plein de litrons. A seize ans il se démerdait. Évidemment il n’était dans la cage d’escalier ce jour là. Dehors la pluie remplissait les flaques. Bientôt six heures. Le plus joyeux se leva. Ouvrit la fenêtre donnant sur la montée des Capucins. Aérer avant que le personnel du château ne descende et sortir avant que le concierge ne ferme. Qu’il pleuve ou pas, le plus joyeux refusait rarement de monter au château. Un gamin. A peine quinze ans. Il suivait les grands mais gardait sa loi. Aimable, gentil, serviable, futé, malin à l’extrême. Les aventures parmi les plus rocambolesques devaient lui être réservées. Très vite un groupe se forma autour de lui toutefois rien n’était défini, pas de bande au sens propre cependant des potes, des amis, des connaissances, des nids, des refuges disséminées. Un appartement, un piaule, la forêt, le parc tout proche, le jardin botanique, l’aire de la balustrade et ce passage aussi. Il se connaissaient tous. Fils de toubibs, de notaires, de prolos, de profs, de fonctionnaires, d’ouvriers, d’entrepreneurs de chômeurs ou d’ivrognes se mêlant à la fête se découvraient, s’apprivoisaient, s’estimaient. Qui à l’usine, qui à l’uni., la musique, l’underground, l’époque, l’espérance folle de l’âge les animait d’un même élan festif, libérateur. D’une même conscience sociale, politique. Manifestations contre la guerre. Révoltes en tous genres. Mai 68 arrivait avec un an de retard au bled. San Francisco, les Doors, les Beatles, les Stones et tant d’autres avaient creusé le sillon. Imagine !

proposition n° 15

Je marchais, remontais la rue principale, je marchais et vois-tu dans le même temps que je marchais cette impression bizarre de survoler mon corps, et de voir la ville s’agrandir puis diminuer et ce quelque chose, moi-même sans doute, survolait mon corps, or la question se posait de savoir lequel était véritablement réel, le piéton dans la rue principale ou ce moi planant au-dessus des toits et qui m’escortait pourtant, vois-tu, je ne dissociais pas celui d’en-haut de celui d’en-bas qui marchait la tête farcie de questions les unes plus insolites que les autres et remarque, tu y étais ce fameux soir que me balance le plus joyeux qui racontait, dévidait, déroulait et j’écoutais ne l’interrompant que rarement pour un détail à ajuster constatant que nos mémoires, pour la tranche commune, se complétaient, que nos récits respectifs bouchaient un vide de vingt-cinq ans et de plus, quelle surprise de le retrouver vivant, en forme et sa femme, aussi belle que toujours se leva pour préparer un thé mais alors lui fis-je tout en suivant son histoire d’hôtel à Thamel, de trafic avec les tibétains exilés, de la saisie, de sa fuite par les toits de Kathmandou jusqu’à l’aéroport -– il se sert un whisky – puis me cause de son chien, son seul regret dans cette affaire, ensuite revient aux tibétains ayant tout perdu à l’occasion de la saisie des douanes – plusieurs centaines de kilos d’or -– de provenances obscures dont un pourcentage rattaché au bizness des traveller’s chèques que les babas, hippies, beatniks, voyageurs revendaient en douce, avec les fafs, les déclarant volés, et la monnaie tombait des assurances donc le plus joyeux avait appris à contrefaire les signatures, très habile à ce jeu et détaillait la première fois qu’il se présenta au guichet, les soupçons du caissier, sa visite à l’étage, bureau directorial et comment ça a passé et rebelote et rebelote, des commerçants de mèche, soudain il bifurque sur l’Inde, une histoire de fou, ensuite revient sur la taule, sur ce guide international des prisons à écrire, encore sortait du chapeau un des mille coup de bol pas possible, commentait les pièges, les coups tordus et je dormais dans un hôtel à Bâle et c’est moi mais pas à Bâle qui ai initié ton pote à la poudre et je l’écoutais me parler de mon meilleur ami d’enfance, un tel bagou, me retenant de poser ma question, à savoir, vu qu’ils allaient tous deux bien, depuis combien de temps avaient-ils décroché et comment et deux secondes, je vais pisser t’a vu mes chats qu’il me lance alors je regarde les chats vautrés sur le canapé, j’en caresse un, le plus sauvage qui se retire, comment ne pas les voir puis tout en considérant l’ameublement, la discothèque, bibliothèque couvrant tout un pan du salon, je m’empare de l’interlude, pose ma question à laquelle « cinq ans cette année » me parvint juste avant le bruit de la chasse d’eau, grâce à un pasteur, un mec super mais je fume toujours précise-t-il sur le seuil, un mec super, du coup de catholique je suis passé à protestant mais de tous ces trucs je préfère Shiva qu’il s’exclame en désignant de la tête une tenture murale grand format, exposée en compagnie de ses sœurs fluo, Ganesh, Shiva encore, des peintures sur toile aux chats flashant, flamboyant, ambiance reggae-music et je pensais, tournant la tête en direction de sa femme revenant chargée d’un plateau, -– théière, tasses, sous-tasses, cuillères, assiette de biscuits, du raisin et des dattes et je pensais la mort l’a frôlé souvent, regardé, touché presque et il rigole,rigole, rigole, se marre joyeusement, le plus joyeusement du monde mais combien, une, trois, neuf, vingt, mais de combien de vies… de combien de vies dispose-t-il ?

proposition n° 16

Dehors c’est propre dedans ça pue. Un peu comme ces bilans trafiqués et donc j’ai ramassé le 41 ou le 42. Ce truc pourri. Internement administratif qu’ils avaient baptisé cette saloperie votée en 1925, repassée en 42 –saine influence de nos amis nazis – et inutile d’employer l’imparfait, même si dans les années 80 la loi fut officiellement abrogée, les abus se poursuivent. Récemment une clinique du genre a dû, suite à enquête, mettre la clé sous la porte et il en faut dans cette zone pour une diligenter une enquête visant des autorités ! T’imagines pas ! Administration de la violence et du meurtre ! Rien d’autre j’te dis. Tu l’crois ? De un jour à indéterminé ! Six, huit mois, un an, cinq, dix, à vie… sans aucun jugement. Qui ne filait pas droit, ne collait pas au citoyen standard tombait sous le coup de cette loi scélérate. Interné d’office. Traînards, fainéants, manouches, vagabonds, excentriques, homos, filles-mères en taule ou chez les dingues ! Bébés arrachés à la mère, adoptés à son insu. Dans le meilleur des cas, en cabane avec elle. Ils bouclaient les ivrognes bien sûr, les clodos, les inadaptés plus en rab tout ceux qu’il fallait cacher. Qu’on ne montre pas. Les taulards énervés en transit étaient calmés. De vrais agneaux. Tu connais, t’as eu le même article mais moi, je ne bouffais pas de médocs. Pas de bonbons pour les camés. Pas comme toi. Tu y a eu droit ! Quand on est venu te voir, franchement on a pensé que tu y resterais. C’était flippant. Quelle arrangée mec ! On se demandait s’ils t’avaient ôté le cerveau avant la lessive et ça le fait marrer. Il se marre, de lui, des autres, de tout de rien, il rigole, rigole, rigole entre deux averses. Toujours compassionnel. Zéro rancune. Il était très pote avec le plus défoncé. Le gars aux cheveux raides, visage blême, doux, narquois, « Loup des Steppes » coincé dans la poche de l’imper trop grand de son père, et son goût du gothique, de la déglingue, est-ce que j’aurais des nouvelles de lui ? J’hésite un instant. Je suivais à moitié. J’étais au C. Un détail venait de remonter des profondeurs. A force de l’entendre parler de cette époque un truc à ressurgi. Je n’ai pas le temps de fixer l’affaire qu’il reprend !Denfer ! Docteur Denfer ! Le directeur de ce bordel aux murs si blancs, si épais, si lisses, aux jardins si coquets, au petit pont si charmant, à l’église si tranquille, aux toubibs si compétents, si dévoués, je disais quoi ? Ah oui, le directeur, la première fois ou la seconde, je ne sais plus, je me suis évadé les deux mais avant même bonjour, le Bon Docteur m’a lancé : « toi tu ne sortiras plus jamais d’ici ». J’avais dis-huit ans et tu vois, je suis sorti le jour même. Par l’imposte. Il tousse. J’étais pas gras. Maintenant non plus remarque et je remarquais, quand il passa à la seconde évasion. Les draps ont lâché. A dix mètres ! J’en étais à tenter de visualiser dix mètres, la fenêtre du C donnant sur le fossé, les draps, la neige, l’hiver, la forêt lorsque la société débarque : nulle à chier, armée jusqu’aux dents, égoïste, raciste, peureuse, véreuse, malade, à l’envers, des zombies qui marchent au plafond et bossent pour des nèfles ! Les exemples se bousculaient et que devient l’homme dans tout ça qu’il envoie au terme d’une longue tirade pour, subitement, sans transition, taper dans le 19ième siècle et me sortir un discours. Celui d’un chef indien. Seattle. Je connais. Le laisse raconter et embrayer sur la dernière lettre de Saint-Exupéry. Écrite la veille de sa disparition. Je ne l’interromps pas. Il résume la teneur de la lettre puis, subitement comme s’il tenait le Graal entre ses mains, s’écrie : « que faut-il dire aux hommes ??! » voilà ce qu’il a écrit ! Que faut-il dire aux hommes !! ? Tu te rends compte ? À quoi je réponds pas bien. Je n’avais rien à dire aux hommes et je me demandais ce qu’il pourrait leur dire ou qui que ce soit d’ailleurs. Je doute qu’ils entendent à plus forte raison qu’ils écoutent et je suivais son histoire , ce qu’il avait vu, de ses yeux vu, un vieux brutalisé par des infirmiers mais bien, du solide, je l’ai vu, vu qu’il qu’il insistait montant le volume et le toubib aussi je l’ai vu ricanant au bout du pieu. Il était tourné vers le vieux maintenu fermement par deux costauds et le vieux, genre 80 balais, étouffé aux larmes essayait d’avaler la purée que le troisième larbin enfournait de force. J’ai vu le dentier dans les draps et j’ai entendu le toubib, tu sais celui avec un drôle d’accent, lui demander en se fendant la gueule si la pourée était bonne. Le lendemain le vieux sortait. Direction la morgue. On allait là soit pour mourir soit pour y revenir. On a eu du bol ! Un putain de bol. Sur ce, sautant du coq à l’âne, il enclenche sur un truc bizarre cependant rien à voir avec le vieux, ni même le C tandis que depuis dix minutes déjà je creusais cette image. Cette réminiscence incomplète Une salle et j’y faisais quoi ? Denfer était présent et l’autre salaud avec son accent. Une sorte de lit aussi. Des sangles, des infirmiers. Ça se mélangeait. Aux tempes en emporte le vent...le temps des copains, le temps de l’amour et de l’aventure se résorbait dans sa mémoire. Il était passé de l’autre côté. Vraiment de l’autre côté. Le temps n’allait plus, ne venait plus. L’aventure aboutissait à l’anéantissement.

proposition n° 17

Vivre n’était pas simple. Aimer non plus. La chanson mentait. Aujourd’hui ment de plus belle. Rien ne s’arrange. Le temps se dérange. Les ennuis, les problèmes, les tracas quotidiens se multipliaient. L’empoisonnaient. Chez lui, à l’école, dans la rue, la clique du pont. Les claques, les coups volaient. Les bonnes manières l’assiégeaient. Fallait ceci, fallait pas cela et même dans les clous ça n’allait pas. Il encaissait sans comprendre. Trouvait des issues, des échappatoires, des refuges, des planques. Quand la vérité équivaut à réclamer une raclée, mentir s’impose. Après y avoir réfléchi, il décida de mentir systématiquement en cas de dérouillée flottant dans l’air. Donc souvent. Au plus profond de lui il se construisait secrètement. Élaborait ses règles tout en refusant le modèle parental. Grandir et partir ! Vers dix ans vivre n’était pas simple penserait-il sans doute et certes les obstacles n’ont pas manqué. Carrément des cassures. Des gouffres. Il lui fallu se construire puis se reconstruire, encore, encore et encore sur les ruines d’une existence avec les débris de l’ancienne en rebâtir une autre. A l’image d’une ville dans un couloir d’invasion, oublier et recommencer. A croire qu’il n’était venu que pour ça mais que vaut de s’étendre sur les grands chambardements d’une existence quand tant de bouleversements mondiaux... tant de gens noyées, broyées…et peut-être était-ce désabusé qu’il ne nous livra de cette année que trois menus incidents. Ces constatations, frustrations, déceptions prirent à ses yeux une taille démesurée. A tel point que ces instants, somme toute triviaux, se gravèrent dans sa mémoire. Ce pincement lorsqu’il vit en ville plusieurs de ses camarades, ayant comme lui réussi l’examen d’entrée de la prestigieuse école régionale, juchés sur des vélos flambant neufs quand l’achat obligatoire de la casquette et du sautoir aux couleurs du collège représentait une difficulté d’ordre économique assombrissant son succès. Toujours des problèmes dont il héritait le souci. Ces vélos avaient dû « coûter bonbon ». Il mesurait la distance entre sa situation et celle de ces cyclistes venant de remiser la trottinette au garage sans pourtant pouvoir l’attribuer à une cause particulière. Certes, ses parents trouveraient l’argent. Ils n’arrêtaient pas de bosser. Usine de l’aube au couchant, heures supplémentaires, peu de vacances, pas d’alcool, pas de clopes. Les enfants, le boulot, ça et là une toile, des piques-niques l’été, loto en hiver, quelques fantaisies... –- les quinze lignes suivantes sont illisibles. Recouvertes au feutre noir. Le texte reprend à cadavres –- cadavres dispersés le long des berges de la rivière asséchée. Près de trous d’eau stagnante, verte et croupie. Un sinistre personnage dégommait les pigeons. Il en avait ramassé un puis, gonflé d’une indignation enfantine s’était rendu au commissariat. La police, la justice devait trouver le coupable. Arrêter ce massacre. Dans ses illustrés, presse populaire bannie des demeures bourgeoises, le héros s’emparait de l’affaire. Redressait les torts, rétablissait le juste, le faible dans ses droits. Remettait la vie sur ses rails et les canailles au shérif car ces dernières devaient comparaître. Être jugées loyalement et souvent finir à la potence voire, mis en situation de légitime défense, le justicier, in-extremis, abattait le bandit. Un désert, un précipice, un scorpion, la folie, les Apaches mêmement évitaient au héros le sale boulot, or au commissariat, derrière son bureau, le flic ne bronchait pas. Considérait tout à tout le gamin, le ramier mort. Ordonna de l’emporter. Conseilla de l’enterrer. La police a d’autres chats à fouetter. De ce jour, son regard sur les héros en uniforme changea. Il ne voulait plus devenir policier. Si la police ne veut pas arrêter les tueurs d’oiseaux, à quoi sert-elle ? L’injustice ! Très tôt il en eût horreur à tel point qu’il s’est rappelé longtemps ce contrôle grammatical trimestriel. Angoissant. La classe s’agitait. Les craintes s’exprimaient d’autant que la note comptait double, triple si zéro faute mais zéro faute semblait inatteignable, déjà la moyenne… Résultat, deux sans faute dont lui. Cependant le prof ne tripla pas sa note en raisons de ratures, de l’écriture et de la présentation. Ces anecdotes aiguisaient son regard. ; sans qu’il le perçoive, préparaient le terrain des déchirures, le préparaient à affronter la vanité, la futilité, la dureté, la brutalité, l’indifférence d’une société de classe, de paumés sur laquelle règne l’argent tout puissant de quelques oligarchies omnipotentes à Terapolis.

proposition n° 18

Ombre, sœur sereine et solitaire sous la canicule ton parfum me trouble. Au creux de passages oubliés, par les venelles mortes, je m’enfonce à ta recherche. La lumière cherche l’ombre. La phrase tomba sans qu’il cherche. A la suite de trois courtes propositions elle marque un soupir. La lumière cherche l’ombre. Il relu. Banal, facile. Sans doute repris dix mille fois. Le soir pourtant il y revint. Ce verbe, il pourrait le remplacer. Y avait songé dans la journée. La lumière traque, piste, perce, déchire, fouille, comme un flic ta bagnole, le manteau noir de la nuit toutefois, cette lumière là joue. Musarde. Elle cherche l’ombre sans chercher vraiment. Elle ne la pourchasse pas ; elle voyage. A l’instar du touriste estourbi de chaleur, elle aspire à l’ombre, à la fraîcheur. Il a envisagé de substituer fraîcheur à ombre, plus juste, plus précis et la lumière représente le soleil de midi, à la verticale, stationnant en zone bleue sans son disque. Le soleil cherche la fraîcheur... ça collait tout aussi bien cependant la précision, le retour à l’image originelle – soleil et fraîcheur – eût restreint, réduit le champ des interprétations. Occasionné de lourdes pertes. L’antinomie ombre/lumière passait à la trappe et ce verbe ! La lumière erre, cherche l’ombre. Le R tout à la fois les reliant, sépare deux souffles d’air susurrés, chuchotés ... La lumière cherche son amie ; sa compagne et, constante dans sa quête, file au-devant de l’ombre immobile. L’ombre : rivée aux corps et que la lumière ou son absence révèle. L’ombre se réfugie dans l’ombre. Au fond des caves, des souterrains, des égouts, grottes, abysses, dans le silence des espaces intersidéraux. Le territoire de l’ombre se dilue dans la ténèbre infinie. Ondulatoire et corpusculaire la lumière, Janus aux deux visages, invitent nos esprits à penser superposition. Oui ou non exclusif devient oui et non simultanément inclusif. Le verbe chercher, tout en produisant le mouvement associé à la lumière, paradoxalement équilibre la relation. La balance dont le R central forme la colonne et les phonèmes che les plateaux, ne penche ni à gauche ni à droite mais dès que la lumière l’atteint, l’ombre s’enfuit. Se dissipe pour se reformer de suite après le passage du concierge qui vient d’éteindre les néons de la salle. Le noir n’est pas une couleur, dit-on. La lumière les contient toutes. En dépit des apparences, lumière et ombre ne s’opposent pas. De même, sous-tendus par la symbolique des termes de la phrase, les divers appariements noir-blanc, ciel-enfer, intérieur-extérieur, bien-mal, lumière de la résurrection, royaume des ombres ne s’affrontent pas en un duel éternel. L’éternité précède, suit le temps. Pendant elle s’écoule et devient le temps pour un temps. La lumière cherche l’ombre vitale. Elle s’en nourrit. L’ombre se retire, livre ses trésors à mesure que la clarté progresse. La lumière apprivoise l’ombre. Sa sœur sauvage. Enténébrée, sombre, craintive, muette et même s’il lui arrive de monter sur les planches d’un théâtre poussiéreux elle n’aime guère sortir et reste blottie à l’ombre d’un doute, discrète dans la pénombre d’un crépuscule mourant ramenant les deux sœurs au chevet du jour qui s’éteint. L’ombre hérite de la nuit et la lumière de quelques parcelles éparses et scintillantes, de la voie lactée plus un luminaire froid, sans ampoule, qui trainait au grenier. A l’aube bleue les sœurs se retrouvent. L’une recevra de la nuit les ombres fugaces du jour l’autre traversera lentement le ciel sous l’aspect majestueux d’un astre de feu. La lumière cherche l’ombre. Cette phrase lui semble vaguement représentative d’un état d’âme particulier qui le surprend à certains instants, jamais pareils, cependant aux mêmes racines archétypales, alliées aux retournements, au désir de surprendre, de se surprendre, de se suspendre aux mots et de s’y balancer. Oui, c’est assez lui cette liberté langagière, cette indifférence –- fausse un jour sur deux -– aux pensées passés par sa main. Il marche. Se retourne rarement sur les pages envolées. Il marche. Voudrait pousser la phrase au bout, à bout. Qu’elle tienne seule dans l’assonance, flotte irréelle, ne finisse pas, ouvre des portes et que son ombre soit un fil au cœur du labyrinthe de Terapolis. Un fragment de carte, une indication qui mènerait à retrouver en soi le lieux précis où la lumière amadoue l’ombre, où l’ombre déverse candeur et saveurs nocturnes, habille, tamise, adoucit sa jumelle parfois si crue. Beaucoup de mots pour un peu d’ombre et peu de lumière...Il regrette presque d’avoir ouvert la boite mais la superposition des états, l’union, la fusion des complémentaires yin-yang, c’était l’idée découlant naturellement d’un semblant d’opposition et puis ce verbe chercher qu’il n’a pas trouvé, il aimait bien.

proposition n° 19

Il aurait fallu raconter une ville. La construire. Avec des mots dessiner le pourtour des remparts, avec des phrases percer des passages, avec des lettres envisager un métro, des stations, des gares, des espaces verts, un centre ancien, des ruelles étroites, des artères, des boulevards, des feux, des ronds-points, du mobilier urbain, lampadaires, bancs publics, fontaines, poubelles, panneaux, sculptures, statues, un fleuve, des ponts, des berges, des péniches amarrées et laisser la respiration de l’imaginaire guider les pas vers le nouveau stade, la patinoire olympique, le terrain vague où s’amoncellent les ordures, repérer le rat furtif dans l’arrière-cour du grand restaurant sinon un quartier, un coin, un troquet, deux tables sur le trottoir, son menu à quinze balles aussi l‘épicerie, il aurait pu en pousser la porte et se trouver face au commis, décrire les étagères, les bocaux, le vrac, la caisse d’un autre âge, le tablier du commis, le commis, l’épicier, venant de fermer la trappe menant à la réserve, saluer sa fille passant en coup de vent et puis sortir en ayant acheté une bonne bouteille, monter dans un taxi où le chauffeur tout en conduisant lui causerait de sa banlieue. Il aurait surtout fallu ne pas retourner dans ce couloir ! Réfléchir, pauvre crétin, au lieu d’emprunter ce boyau. Le trou du cul du monde. Le cloaque de la bête. Trop tard ! Aussitôt le sas ouvert le film commençait. La bobine se dévidait, le générique derrière, il ne restait plus qu’à adapter, jongler, rattraper la sauce au gré des situations que le hasard, le maître du jeu, au fil des jours disposeront sur sa route. Terapolis n’existe pas. On ne connaît rien d’elle hormis, superficiellement, quelques lieux insignifiants. Un carrefour, un passage, un hall de lycée, des couloirs, des salles, une impasse, une rue. Les quartiers sont évoqués, une auberge nommée. Terapolis, toile de fond sans couleur, sans odeur, sans un pépiement de moineau, sans un cri, un rire d’enfant, sans même le goût d’un jambon beurre ou d’une pomme que l’on croquerait en croisant le parfum d’une femme dans la nuit, rien et les images défilaient d’une ville absente, d’une ville vide car pour lui les lieux n’existent vraiment que lorsqu’ils prennent la parole, qu’ils s’animent, se creusent, se courbent se penchent et recueillent les évènements ! L’action ! La vie. La villa disparue, le vélo de son père, le petit magasin du bas de la côte, le bistrot, sa terrasse, le vieux tilleul, le portail ouvragé, les roses du double escalier, le double escalier, envolés, envolés tous. Une ville composée de villes, une ville en projet, une ville de pixels, une ville en mer, une ville dans la brousse, une ville sur une île, une ville en hauteur, une ville de mille clochers, la ville des chevaux, la ville des chats, une ville hors-saison, une ville à la plage, une ville sans lumière, une ville industrielle, une ville provençale, une ville sur l’eau, une ville de bidons, une ville de sable, une ville ouverte, une ville en rase campagne, une ville tombée, une ville à la dérive, une ville sans rue, une ville sans toi, une ville de vacances, une ville de merde, une ville pourrie, une ville sympa, une ville de cent mille habitants, une ville enfumée, une grosse ville qui se prend la tête, une ville musé saccagée, une ville dégoulinant des rochers, une ville servie sur un plateau, une ville au milieu de nulle part et toutes ces villes, bourgades, villages, hameaux interconnectés : Terapolis en cours de construction, de destruction. Ici se dressait, ici s’élevait, ici se tenait, ici se trouvait, ici finissait, ici commençait... ils prenaient souvent la caisse pour un tour de périph., descendaient parfois d’une traite à San Pedro, à défaut de bagnole optaient pour l’ascenseur de l’immeuble et la terrasse où patientaient les transats. Ils draguaient à la piscine, au parc, longeaient les rives du canal de nos jours comblé et sur l’ancien cimetière, des immeubles « nouvelle génération » rutilant, scintillant se multiplient dans les reflets des parois de verre, répercutés de façades en façades, réseau optique, palais des glaces grillagé aux petites allées proprettes, au monorail glissant par dessus les toits plats, tissant une toile, un filet d’acier jeté sur l’immense cité-pilote mais plutôt revenir sur ce sentier… en quittant par l’ouest la bande rejoignait la rivière au sillon capricieux et qui traversait la plaine jusqu’aux quartiers de l’autre langue. Au loin le profil obtus des blocs locatifs s’amenuise par contre la plaine, dévorée par la tôle des usines, pleure sa toison, ses fleurs, ses rongeurs, ses insectes, ses vaches, ses moutons... Rentabilité, sécurité, traçabilité, hygiène, clonage, les troupeaux sont entassés, parfois sur plus de vingt étages, dans de vastes silos verts aux vitres teintées. La bande n’existe plus et les champs limoneux, tapissés de routes, de cubes gris ou beiges, sillonnés de barrières, agonisent sous les aires de stationnement. Il aurait dû revenir plus tôt. Il décida de pousser en avant. Jusqu’au petit bois de son enfance pour constater que l’image qu’il conservait précieusement dans sa mémoire collait mal avec celle sous ses yeux. Métamorphoses. Terapolis bourgeonne. Il n’approche pas. Regarde à peine. Retourne sur ses pas. Le chêne du premier baiser...Des fantômes et lui revenant ne trouve plus ses marques. Chemin faisant les lieux perdaient de leur importance. Il leur accordait certains atouts, aspects stratégiques, situations propices et certainement se disait-il que les lieux... cependant loin derrière ce qui s’y produit car, selon lui, ce qui génère un espace dans les mémoires, ce n’est pas l’endroit, retenu à postériori, mais bien les évènements qui s’y déroulèrent. Terapolis le téléporte de faits en faits, de circonstances en coïncidences, d’évènements en surprises sans qu’il ne s’attarde davantage sur les voies rapides, l’urbanisation folle, la cité dormante aux deux cinémas fermés, la place du marché couverte de parasols, la chambre du dernier étage, d’autres chambres d’hôtel, une rue dans les nuages, un visage dans les blés, l’appartement du 26, le kiosque du pont éjecté par un parking, Radar et les vingt centimes cadeau que lui filait sa grand-mère en l’envoyant au kiosque, les couvertures l’impressionnaient du magazine, des drames, des gros titres mais une mosquée non loin ramène une frontière, un bus WW des années 70, tant de lieux dont il se rappelle et qui existent en lui par la force et l’intensité du vécu imprimé dans sa chair. Terapolis. Une histoire en ville, une histoire sans ville, une histoire de ville, une ville d’histoire, l’histoire d’une ville sans histoire...

proposition n° 20

Un renard. Personne ne l’aperçut. Le même chaque fois. La ville lui appartient et il faudrait être lui pour apercevoir à l’heure vide, aussi creuse qu’une absence, ce reflet roux dans la flaque. Il s’est passé quoi cette nuit là ? Qui dira ce qu’il n’a ni vu, ni entendu ? Le concierge dormait. Les voisins en congé avaient confié le chat à une amie. Les flics pataugeaient. Aux archives des rapports brefs. Secteur sous surveillance. Rien à signaler. La science également s’enlisait. Les analyses ne dévoilaient rien de probant. L’appel à témoin chou-blanc exceptés quelques délires dont nul ne tint compte et qui figurent parmi les douze énormes liasses, classées secret défense. En dernier recours, huit voyantes, hautement réputées, furent sollicitées. La première entrevoit un homme vêtu d’une étrange combinaison fluorescente. Elle le décrit comme glissant au-dessus du sol. Elle s’évanouit. Abandonne. La seconde, venue d’Asie et n’ayant de sa vie quitté son village, détailla par le menu la rue principale, le carrefour de la mairie, signala un marchand d’yeux, l’opticien, cependant refusa de s’aventurer plus en avant. La simple pensée de s’y rendre de nuit la terrifiait. A la sixième l’huissier établissant les constats utilise la notion de transe. Note que la femme en sueur éructe, rugit, râle plus qu’elle ne parle. Il est question d’un renard, plutôt d’un homme qui se métamorphoserait en renard voire l’inverse. D’un feu aux pouvoirs extraordinaires. Les cinq autres rapports ont disparu toutefois, les domiciles et noms de huit femmes apparaissent dans un courrier recommandant l’élargissement de l’enquête. Les pistes ne conduisant nulle part hormis où elles ne devaient pas aller, l’affaire fut étouffée. Le village rasé. La zone, par la suite déclarée militaire, couvrait près de cinquante mille hectares hérissés de barrières-laser, de miradors, pylônes truffés de caméras, de détecteurs de mouvement. Un succession de murs de verre de plus d’un mètre d’épaisseur et entre les murs, un dédale disait-on jonché d’ossements,. Au cœur du dispositif s’élevait un gigantesque dôme de cristal. Personne n’approchait. Cette fameuse nuit, dans un rayon de trente kilomètres la totalité des caméras de vidéo-surveillance fondirent. La robotique, la domotique, l’électronique : à l’intérieur de tous les appareils pourvus d’une horloge on retrouva du sable La panne fut attribuée à un défaut du logiciel de régulation sectorielle. Personne n’a vu personne. Pas même un entrefilet dans la presse locale. Dans ce coin perdu tout passe. A la grande satisfaction des autorités centrales l’affaire sombra dans l’oubli et de nos jours la rampe éclaire une scène vide. Une anomalie. Seule une photographie dans ce tas d’archives. Prise la veille de cette nuit mémorable. En fin d’après-midi. On découvre une alignée de maison basses, d’aspect misérables, suintant l’ennui, des voitures garées le long d’un trottoir. Des travaux dans la rue. Une canalisation. Sans doute profonde, cependant aucune mention dans les registres de la mairie d’un aménagement à cette date. Sous le même jour, dans le registre des naissance une main tremblante inscrivit : « Divine Comédie aux abonnés partis » on se demande pourquoi et l’auteur de ces cahiers bleus, mêmement affirme voir ce qui n’existe pas et le faire exister, se plaçant lui-même, en chair et en os, à l’intérieur de l’imaginaire, parcourant des lieux sans géo-localisation, l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis, les contrées du : »Dictionnaire des lieux imaginaires » d’Alberto Manguel, traversé de chapitres en chapitres de même, Jules Verne n’est jamais descendu vingt mille lieues sous les mers cependant, son immersion totale dans le récit inverse la relation. Le récit s’empare du conteur, l’utilise à ses fins, le déborde puis vole de ses propres ailes. L’artisan disparaissant sous les copeaux, n’est plus maitre des lignes. Ne distingue plus sa part de celle de l’autre. Noyé dans l’encre bleue de la phrase drossant l’écume des mots contre les écueils du sens, autant de vagues à la file repoussant les falaises, déplaçant des îles dans un espace que le temps arrange à sa sauce ; un hôtel borgne à l’angle d’une rue morte s’écroule, le vent sans chapeau tourne la tête, le square désert se plaint, les rames sans barque sont accrochées au mur, les barques sans rivière abandonnées... où sont passés les témoins du vide ? Que sont devenus ceux qui entendaient le silence, qui du bout de l’être goûtaient le néant, eux qui respiraient la quintessence de l’être, touchaient du doigt l’impalpable équilibre, où sont-ils ? Au cœur de la capitale d’une forêt sans lune, à la table d’un pays de papier, hier ou demain un énergumène s’est amusé à énumérer, sans la moindre oreille aux fenêtres, tout ce qu’il ne lui était pas advenu au cours de la journée écoulée.

proposition n° 21

Le sommet d’un capuchon argenté, la lisière bleue d’un épais cahier, fatigué : une enveloppe grise, un bout de sa fenêtre transparente, un segment de câble noir. Noir sur blanc, les lettres SPL d’un mug, deux tronçons de stylos roller anthracites, -– waterproof/ – inscrit en petits caractères sur une bague gris-clair, un petit triangle couleur turquoise, un Bic, un carton déchiré, les veinules d’une pierre ovale beige, l’angle arrondie d’une plaquette de médocs. Plus proches, des feuilles à rouler, au revers du paquet ouvert, police festive, on lit : ternational, en dessous Design puis plus bas Contes, la courbe bleue d’un godet blanc . Un zeste de briquet rouge A peine un bout d’ordi. Une feuille quadrillée, à l’encre noire deux mots penchés vers l’avant : H2B2, flacon et de l’ab. ? À l’autre extrémité le bord d’un rouleau de PQ, le témoin orange d’un baffle, son interrupteur. Sur la droite, un petit losange de balcon. Les lettres blanches T, G, Y, et H du clavier noir. La touche H est partiellement masquée par une section cylindrique. Du bois.

proposition n° 22

Au mur, de suite à gauche en entrant, le compteur à gaz accepte les pièces de un franc, de cinquante et vingt centimes. Contre le même mur un grand buffet blanc. Ni beau, ni laid, fonctionnel ; composé de deux principaux éléments. Le bas, sorte de bahut plus haut que long, comportait deux battants s’ouvrant sur les assiettes, casseroles, plats, saladiers, le faitout, le panier à salade, le pot en grès pour les marinades des jours de fête, quelques boites de conserve dont toujours une d’ananas au cas où. Deux tiroirs complétaient la partie inférieure. Recouverts, comme toutes les étagères et fonds de buffet de la maison par ce papier glacé que l’on achète en rouleau et qui servait notamment à l’époque à protéger livres et cahiers. Dans le tiroir de gauche, le portemonnaie rouge et long, à fermeture chromée, voisinait le carnet de timbres-escomptes, le scotch, la colle, la paire de ciseaux, le papier à lettre, un bout de crayon mais surtout les « Saridon ». Son jumeau contenait un range-couverts donc les cuillères, grandes et petites, fourchettes, couteaux et hors trieur, le pilon à patates, le rouleau à pâte et, le rémouleur ne posant plus sa meule dans la rue, une pierre à aiguiser. Venait là-dessus le haut du buffet. Deux colonnes identiques reliées par une troisième composante, pourvue d’une petite vitre à la partie inférieure dépolie, et qui s’arrêtait à mi-hauteur des colonnes laissant un espace libre sous le corps central, sorte de niche carrée ou traînait parfois une enveloppe. Sept pitons métalliques arrondis. Deux pour les battants du bas, un à chaque tiroir et trois pour le haut. Le buffet regardait le mur crème au-dessus de l’évier quand l’évier lorgnait la table à la nappe couvertes de motifs floraux aux tons vifs dont émanaient des senteurs de plastic. Le bassin desiège faïence, encadré par deux petits meubles artisanaux en bois ne bossait qu’aux heures des repas. A gauche un rideau que l’on tirait sur des produits d’entretien, lessive, seau, serpillère, balai-brosse, cirage, chiffon, encaustique et accolée au prolongement blanc de l’évier, sous l’égouttoir, derrière une porte beige, la place de la poubelle. Un vieux fût d‘une contenance de deux cents litres, scié par la moitié, aux bords coupants (plus tard martelés), tapissé de papier journal. Lourde la poubelle. Quant à la table, elle se tait. Snobe de sa hauteur les six tabourets pareillement assortis au buffet. Même blanc-cassé et revêtements identiques. Un ensemble acquis vraisemblablement à l’occasion du déménagement à l’étage du dessous. Dès lors, depuis la cuisine, du jardin on ne voit plus que le mur. Donc au second un autre buffet et pas ces tabourets par contre un à vis, en bois, un disque de petit diamètre pour siège quant à la table, une autre mais laquelle ? Sous les nappes la table pourtant un tiroir, un tiroir, brun, tourné en direction de la fenêtre alors qu’au premier, pas de tiroir à la table. La gazinière, elle, a suivi. Au même emplacement, chaque meuble au même emplacement qu’à l’étage du dessus. Les poêles sous le four, avec la plaque à gâteaux ; jusqu’au calendrier de la crèche dont on arrachait chaque jour un feuillet. Les dimanches, fêtes religieuses en rouge, les jours ordinaires en noir. Parfois lire la maxime...selon que l’on y pensât ou pas.

proposition n° 23

Les aiguilles de son horloge sur le douze, un clocher franc-comtois. Le bourdonnement de la cité gagne l’orée du bois. Ronronnement mécanique d’estomacs creux filant vers le repas. La toiture du collège forme un angle droit avec celle de l’ancienne église des jésuites. L’œil en suit les faîtes. Saute et revient au pré en dessous du banc. Surface partiellement grignotée par une école maternelle bariolée sise à proximité d’un collège gris-ciment de construction récente. Stade de foot en contrebas. En arrière plan, la halle de gymnastique : entièrement vitrée. Un ruban d’asphalte longe le champ. Des habitations, villas années soixante, s’égrènent côté trottoir. Plus bas, au croisement, les tuiles couleur tabac d’une institution religieuse. Brisant l’horizon, bornant la ville au nord, un cylindre à chapeau flanqué d’une imposante masse rectangulaire grège-clair : la tour et le corps principal du château. Deux vagues collines, un creux entre. Les fortifications, les tours dominent la ville qui s’étale au pied des vieilles murailles. Perpendiculaires aux rues du bas, la ville remonte par des tracés parallèles qui aboutissent au collège principal, l’autre point culminant de la cité. Draps rouges, ocres, plaques noirâtres, verdâtres des toits tendus sur un fil courant d’une extrémité à l’autre des cordons d’habitations. Bandes passantes... Au jardin botanique, sur un autre banc, à l’ombre végétale d’une voute ouvrant sur la marche du progrès. Un bloc locatif de dix étages, le plus haut de la ville, rutile de tous ses balcons. Plus proche, le béton brut de deux centres commerciaux rivaux. Une place sans intérêt les sépare. Une voie débouche. Un stop. Juste en-dessous les serres du jardin botanique. Le pavillon, sa salle de sciences naturelles, physiques, hyper bien équipées. En regagnant le centre, flânerie dans la cour supérieure de l’Hôtel-Dieu. Au fronton un triangle duquel, issus de son centre de gravité, fusent les rayons d’un cercle invisible. Un tilleul creux près d’une grille fermée. Accès condamné. La cour est à hauteur des gouttières d’en face. Les reliquats de l’ancienne porte fortifiée. Un bassin tristement bétonné. Un fantôme, celui d’un magasin. Rectangle de panneaux préfabriqués. Du provisoire. Quelques marches de bois, deux rampes à l’entrée principale s’essayaient à enjoliver le parallélépipède. Au milieu du petit pont il marque un arrêt. Les courants, les dessins des remous, la fin de ce ru souterrain, roulant en partie sous la ville et se déversant, au coin d’une bâtisse renaissance, dans l’eau venue de la plaine se balader en ville. Les eaux brassées, mélangées des cours d’eau rejoignent, passées le pont, celles d’une troisième rivière. A cent pas de là, sous la porte il stationne. Un courant d’air. Essence séculaire. Parfum de pierre. La chaleur écrase les tétons des trottoirs. La porte aux deux tours verrouille les fortifications que la rue prolonge tel un ultime et double rempart. Un mur de soutènement. Un cheval blanc, l’enseigne de la boucherie chevaline, entretient de bonnes relations avec les grilles en fer forgé du vis-à-vis : deux excroissances noires au rez-de-chaussée saillant de la façade. La rue pavée s’incurve légèrement. S’achève sous une arche maigre, sans fioriture, ni guet, ni tourelle. Une arche pour les voitures, une plus petite pour les piétons, pas même un passage. Une modeste présence qui rappelle qu’autrefois, la ville au soir, telle une grande maison en hiver, fermait portes et volets.

proposition n° 24

La rue, la route c’est pareil ! L’une conduit à l’autre qui ramène à celle-là. Flanquée d’un monde à chaque extrémité, la rue respire entre ses deux portes. Elle n‘est ni principale, ni grande. Au début du siècle dernier mal famée, alcoolisme, misère, violence, ce genre de brouet quotidien dans lequel des mômes se démerdent ou pas dès six ans. Fin des années cinquante, le typhus, la tuberculose en moins, quelques îlots de prospérité en plus, elle présentait un profil similaire. Il habitait la maison aux barreaux-cages. Onze enfants sur trois étages. Le boucher d’en face s’amusa à recenser les gamins ; quarante-deux entre la Porte et la légère pente du pont. Des bandes à tricycles que le bourrelier du 24 apercevait, qui passaient, repassaient, pédalaient à tout berzingue sur leurs petits vélos. Selles, lanières, attaches, mors, sangles, licols pendaient en vitrine. Il fabriquait, réparait. En hiver stockait son bois sur le trottoir. En hiver les tablettes extérieures des fenêtres (double-vitrage que l’on posait dès l’automne) servaient de réfrigérateur. De mangeoires aux pigeons. Au 22, un couple sans enfant nettoyait à sec. Les effluves chimiques, évacuées par l’arrière-cour parvenaient au second. Il lui arrivait de se pencher, plus curieux que friand de cette odeur insolite qu’il goûtait pourtant, partagé entre attirance et dégoût. Sur ce même trottoir exerçait un horloger. Une poignée de montres, un oignon, présentés derrière la grille d’un caisson vitré, cadenassé, fixé entre la gouttière et une boutique vide à droite, signalaient l’artisan. Suivent des devantures aux vocations changeantes mais tout au bout des maisons collées épaule contre épaule, juste avant de tourner vers le pont ou de descendre à la rivière, rayonnait l’âme de « La Juliette ». Une institution ! Frontière de la bande des tricycles : les cagettes de fruits et légumes à la porte de l’épicerie. Restée « jeune fille », dimanche à l’église, élevant seule son neveu – terreur du secteur –, elle vendait de tout Juliette. Elle a tenu longtemps Juliette. Elle faisait crédit Juliette. Elle lui filait ça et là un bonbec, une branche. Vis-à-vis la rue, après le stop de celle du pont, reprenait au marchand de vélos. Un grincheux. En regard, sur l’autre trottoir, à onze heures de la marchande de quatre saisons, de riz, de pâtes, de mélasse, confitures, boites de singe, de raviolis, de haricots, de lentilles, cirage, lacets, tubes de dentifrice empilés, alignés sur des rayonnages en bois derrière le comptoir et la caisse, un banal tiroir, un trieur pour la monnaie, les billets dans une boite en carton, les soupes, sauces déshydratées en présentoir ; à onze heures donc du magasin de Juliette, sur le trottoir d’en face, une seconde institution : « L’Aigle 1900 ». Un oriel file un air chic au café, toujours en place, séparé du marchand de meubles, encore en activité, par une courte montée rejoignant le passage du château, les reliquats du couvent des capucins. Au pied de la colline, la rue somnole à l’ombre de la citadelle dont elle épouse les formes. En allant de l’Aigle à la boucherie on portait ses chaussures chez le cordonnier ; dix mètres carrés au rez-de-chaussée. A l’hôpital des pompes, émanations, les senteurs d’une colle épaisse et luisante qu’il extrayait, à l’aide d’un large pinceau-brosse, d’un épais pot couleur bouteille. Une petite enclume, un marteau, des embauchoirs, du papier journal en fonction des chaussures, l’ouvrage ne manquait pas. Les godasses se réparaient. Sa fenêtre aux rideaux blancs donnait sur la rue. Au fond du corridor de l’officine, cinq marches d’un bel escalier en colimaçon, de la pierre, une corde pour rampe. Venait ensuite la boulangerie. Boules, miches, baguettes excellentes, bonnes pâtisseries, chewing-gum, réglisse, coquillages acidulés aromatisés citron, orange, fraise, des Carambar, caramels, bonbons et chocolats. Grande vitrine que la boulangère nettoyait régulièrement. Elle vendait tandis que son mari, que l’on apercevait peu, pétrissait. Suivait le corbillard. Le père le conduisit puis le fils qui prit sa retraite voici quelques années. Plus d’un demi-siècle de bons et loyaux services mais on s’y rendait rarement pour des fleurs. Bon voisinage avec le commerçant qui proposa, durant deux décennies au bas mot, tapis, descentes de lit, lino, revêtements de sols, nappes, à deux pas d’une laverie automatique jouxtant une lainerie-mercerie consacrée au tricot, passementerie, broderie, crochet, aiguilles de tous calibres, œufs de raccommodage, des bobines de fil et, fermant la marche, la boucherie chevaline : la maison du confectionneur d’atriaux. Le corridor, quatre étages fleurant la cire, un couloir, une porte toujours ouverte la journée et l’on aboutissait dans la cour des capucins. Le raccourci a été muré, idem le boyau qui débouchait sur l’ancien cimetière des moines, recyclé par la suite en potagers. Le troquet du Moulin, logé dans la tour gauche en entrant par la porte médiévale. Ses volets à l’ouest s’écartent sur la rue, au nord regardent la France. Blotti contre le Moulin le cinéma homonyme. En plus de l’usine, son père y était projectionniste. Par temps de pluie, le dimanche après-midi, en fonction du film, il autorisait fiston à caler ses fesses sur un des sièges laqués noir et relevables du parterre. A l’entracte ça causait. Du film, du boulot, de la rue en tirant une sèche, de la rue qui cancanait, blablatait par les fenêtres grandes ouvertes pour aérer. On se rendait de menus services. Radio à fond une femme à pleins poumons accompagne un tube, une autre secoue ses carpettes, les transistors roucoulent, l’été bat son plein. Du soleil et la rue riait. Les gens sortaient. Croisaient des qui bougeaient rarement « On ne l’a pas vu de tout l’hiver ! La mère Beaumont faisait les courses. De la chance qu’il l’ait celle-là ! ». Papotages, bavardages aux seuils des maisons, des boutiques ; le laitier vers dix heures perché sur sa carriole (pneus de bagnole), trainée par un cheval affublé d’œillères noires et qui à l’arrêt, boulottait le museau plongé dans la gamelle de toile accrochée à son cou. Ding !Ding !Ding ! On ratait rarement la cloche. Descendre avec le bidon et l’argent du lait, l’occasion de saluer la grande voisine, une copine, un pote, madame Machin, Monsieur Trucmuche. Passaient de temps en temps le rémouleur et sa meule trimballée en charrette à bras, des gitans disparus, des paniers sans osier, sans main, des colporteurs à valise – besoin de rien, Madame ? – les témoins de Jéhovah, la Tour de Garde, un magazine du consortium qu’ils voulaient à tout prix te filer et que sa mère acceptait poliment histoire d’avoir la paix, le facteur pedibus puis à bicyclette, les bals à l’Aigle, l’horloge, la casse sonnant sans relâche les quarts, demis, trois- quarts et les heures. La rue dessinait un paysage de fortune, de mœurs, les joies brèves, le travail à la boite sinon à domicile, les fins de quinzaine difficiles, les genoux écorchés, les engueulades, les bastons, les plaintes des mères, la rue bruissait de commérages, se nourrissait de potins, d’odeur de cuisines et des cris de la marmaille sous l’œil aiguisé d’une vieille postée au carreau.

proposition n° 25

Il aurait aimé savoir ou ne pas savoir ou que les choses se fussent passées différemment. La ville s’apparentait à une énigme quand elle n’en était que la scène mais au gré de l’humeur du temps elle intervenait. Prenait part au jeu. Quittait sa fixité léthargique et telle une comédienne en cothurnes s’élançait sur les planches. Aujourd’hui encore elle danse dans sa mémoire. En cela elle ressemble à la vie fuyant entre les doigts. Les réponses n’en étaient pas. Nulle ne venait clore l’interrogation fondamentale dont il n’arrivait à se dépêtrer et qui se répercutait de miroirs en miroirs dans un dédale de points d’interrogation. Capricieuse la question changeait d’objet. Absurdement se posait à propos de tout et de rien alors qu’il ne s’agissait pourtant que de la même problématique formulée de mille manières éparpillées. Il avait revu le bar. Sans émotion. Le flipper avait disparu. Le baby-foot pareil cependant le même long comptoir de bois et la même disposition des tables. Plusieurs endroits en ville le ramenaient à des seuils. Sans raviver la douleur rafraîchissaient le souvenir. La réminiscence des écueils. Les traces des passages. Dans un premier temps il en sortait amoindri sinon chargé d’un doute assorti souvent d’une stupéfaction rêveuse à laquelle succédait parfois une colère étrangère le submergeant. Mettre un nom sur cet homme sans visage. Possiblement la cause de tout ce bazar sans qu’il en soit toutefois convaincu. La villa vendue puis démolie ne livrera pas ses secrets mais dans le jardin du haut cet incident comme un jalon qu’il devait redécouvrir plus tard dans un embrasement. Une fulgurance qui s’éternise. Bien sûr le bar. Une charnière. Peu de monde ce matin. Il commande un thé noir. Les questions affluaient par vagues. Le thé de qualité médiocre passait mal. Il visualisait ces carrefours. Réfléchissait à ces embranchements. Des bifurcations souvent brutales. L’envers du décors mais de tout le décors. L’envers de la terre l’envers de la mort l’envers du ciel l’envers du présent l’envers du sens l’envers de la chair l’envers du temps l’envers de l’horizon l’envers de l’enfer l’envers du bleu l’envers de l’âme et ces mots parachutés dans son esprit et tous étaient à l’envers. Se reflétaient dans le breuvage noirâtre qu’il ingurgitait à petites gorgées. Après il s’était rendu au Mouton. Un bistrot. Quelle drôle d’idée au lieu de rentrer. Là tout aurait été différent. Sa vie entière cependant n’aurait pas été la sienne ou peut-être mais parvenir au même endroit par d’autres voies que celles qu’il emprunta lui semble une impossibilité logique. Sans passer par cet étranglement. Ce goulot d’un couloir à cet autre couloir. Sorte de translation spatio-temporelle dont il se serait volontiers dispensé et qui pourtant devait advenir puisqu’elle advint. Huit mois après ce qui le laisse à ce jour encore perplexe. Pantois. Un quotidien régional traîne sur une table. Il ne cherchait pas à bien faire. Vivait selon ses règles. Peu mais des bonnes pensait-il. Surtout il voulait comprendre. Savoir où le mènerait la suite à supposer qu’il y en ait une à cette histoire qui l’occupe depuis si longtemps déjà. Il paya. Dehors hésita. Monter ou descendre il n’en savait que dalle et s’en fichait de savoir s’il eut dû ou non savoir quelle direction prendre. Cette dernière pensée s’évanouit sans réponse. Main droite en visière il leva les yeux vers le soleil. Scrutant la lumière comme à la recherche d’une question qui répondrait à la sienne.

proposition n° 26

La ville s’effondre sous sa masse. Elle n’est plus ni tentaculaire ni géante, ni même envahissante. Simplement malade de sa croissance démesurée rendue possible par le nombre et la technique. Elle a perdu ses repères, ses districts, et vogue au gré des investissements. En un temps record d’autres villes naissent à sa périphérie. Rejetons de béton, échelles de verre à l’assaut des nuages et toutes ces villes raccordées, villes en sous-sol, villes-champignons, villes-pilotes, villes-musées, villes-usines, villes anciennes, modernes, d’eau, de montagne, de plaine, industrielles ou de vacances, immenses moyennes, petites toutes participent de la même toile, de la même juridiction globale soumise au pouvoir oligarchique de Terapolis. Rome, Tokyo, Londres, Paris, Genève, les lettres noires sur fond blanc des emballages de luxe, n’évoquaient en lui que de lointaines abstractions. Des millions d’habitants. Difficile de se représenter les millions quand on apprend à soustraire... Bombay, les Cigares du Pharaon, Bilbao fume ton cigare là-haut, sous les ponts de Paris, Mexico Mariano, le smog londonien, la louve romaine, l’Acropole d’Athènes, Avignon tous en rond, Bâle, New-York, Singapour, Genève, la gare de Cornavin, les villes surgissaient des albums, des livres, des refrains, du titre d’une chanson, il est cinq heures, je n’ai pas sommeil...sortaient de la radio, du journal, impalpables, irréelles, magiques, dotées de l’âme que sa seule imagination leur insufflait. A ses yeux une ville aussi étendue, aussi haute fût-elle se résumait à une rue, un numéro, un étage, une terrasse, une place, un banc, une allée, un pont, un parc, des lieux précis qu’il fréquentait et pareil Istanbul, Amsterdam, Marrakech, Barcelone, Florence ou Paris, il n’en percevait souvent que l’aspect intime ; un balcon, une façade, une ruelle, une échoppe, un porche et certes des édifices impressionnants cependant sans aucunement prendre en considération la globalité, l’unité de la cité dont il déchiffrait des fragments. Dans sa lente marche vers la ville il y eut d’abord la villa, l’immense jardin, la route à traverser et la demeure à tourelle vis-à-vis, perchée à deux pas d’une forêt, le domaine où vivait son premier pote. Aussi le bas de la route, en face de l’épicerie où il attendait son père. Ensuite vint la rue. Au début la rue ! la rue, que la rue à laquelle s’abouchèrent successivement des chemins, des itinéraires ; celui de l’école, de la gare, le haut de la ville, la tour, le parc, la piscine, insensiblement il s’appropriait la petite commune, la parcourait, explorait ses singularités, dénichait des planques, se risquait, se faufilait par des raccourcis, coupait à travers des immeubles, prenait des libertés et la ville lui livrait ses secrets. Il y avait ses habitudes. Ses refuges. Vers treize ans il distribuait des pubs dans les boites aux lettres. Il poussait des portes, humait des corridors frais et si pas de boite, montait les étages, posait les pubs sur le paillasson voire le guéridon au milieu du palier et bien qu’il connût la ville dans ses moindres recoins, la sienne n’étant qu’un gros bourg de quelque six mille habitants, il ignorait tout de la ville. Babylone, Sparte, les dessins couleurs d’un « Tout l’Univers », une gravure, une photographie dans un bouquin d’histoire, de géo, des villes en suspension dans son imaginaire. Grandes vacances : hormis la momie égyptienne dans son sarcophage de verre au musée d’histoire, Genève ne l’impressionna pas. Une vie de quartier. Du marché au troquet en passant par le buraliste pour un magazine sinon le parc entourant la barre d’immeuble. La forêt lui manquait. L’ascenseur, ça c’était nouveau, la salle de danse où enseignait son oncle, le cinéma du boulevard, le resto d’en face, le jet d’eau que l’on voyait de la mansarde or, en dépit de ce qu’elle lui révélait, l’entité ville n’existait pas à ses yeux mais uniquement des trajets réguliers, des endroits précis qui le dévisageaient, le saluaient et qu’il découvrait à la hauteur d’un enfant de huit ans escorté par des adultes. Ce fut en traversant nuitamment Lyon de part en part pour rejoindre la nationale vers Genève, chargé pire qu’un mulet, que cette dimension d’espace urbain entra en lui. Aux alentours de dix-sept piges, par les pieds il prit enfin la mesure de la distance. Ce qui lui déplut fortement. Rejet des villes à l’exception de celles supposées fabuleuses. Il vivait donc en campagne. Un hameau d’un quinzaine d’habitants. Des parisiens exilés retournant régulièrement au bercail lui proposaient une place dans la bagnole, un hébergement à Montreuil, qu’il refusait. Il n’aimait pas Paris. S’en foutait. Il y avait galéré. Pas tant d’avoir roupillé ado sur un banc en compagnie de clochards dans le square des thermes romains, ni de n’avoir plus un flèche en poche, un fille sympa qui vendait des casse-dalle sur le boulevard lui filait à croûter pourtant, passer par Paris en descendant d’Amsterdam ça valait l’os et ces quelques jours à zoner côté Saint-Michel, c’était bien par contre, la seconde fois, en janvier, en deuche au départ de Genève, ils devaient retrouver des potes en banlieue et tout a foiré. Errances glaciales. Une ou deux nuits dans la caisse puis retour. A dater de cette expédition Paris l’indifféra. Douze ans plus tard, les circonstances firent qu’il y retourna. Les deux premières fois à l’aller sur le pouce, une valise vide à chaque main, retour en train avec les achats. Une vingtaine de gros cartons plus les valises pleines à craquer mais surtout le matin printanier, le sourire des passants, la Seine, les bouquinistes, les quais, la rue Dauphine, de Nesle, de Seine, fontaine St-Michel, place St-André des Arts, le quartier latin, Paris le prenait par la main, l’enveloppait toutefois il n’en goûtait jamais que le charme provincial. A peine débarqué (par le gars qui l’avait chargé en stop) devant la gare de l’Est, il entre au hasard « Chez Foulard ». Au comptoir du rade à siroter un jus et de suite cette impression d’un village... le barman s’adressait familièrement à chacun des clients. Comme s’il les connaissait. Sans doute des gens du quartier...D’emblée cette proximité réduisit la taille de la capitale. Du reste il ne cavalait pas dans le métro en trimballant ses colis pour le plaisir de l’exploration souterraine mais pour le boulot. Fallait du blé et vu son CV vide, intact depuis sa sortie du lycée soit douze ans déjà ! que faire à part se mettre à son compte ? Au troisième voyage, le choc ! Permis en poche depuis jeudi, une Ami6 break bricolée, quelques biftons pour les emplettes, il prend la route dimanche vers quinze heures. Craignant d’être paumé dans le trafic parisien, il a prévu d’atteindre Paris aux environs de deux heures du mat. et de gagner la gare de l’Est par la porte de Pantin, itinéraire emprunté par le chauffeur lors du premier trajet et qu’il repéra. Ainsi il aurait le temps de se familiariser avec la conduite parisienne. Prendre le ton, le tempo, le pouls de la circulation. La caisse tint bon et conduire dans Paris, le pied ! Ce fut lorsqu’il se rendit place d’Italie, longeant les tours du treizième que waouh ! Combien par étages ? Trois quatre dix vingt fois plus qu’au village et combien d’étages et combien de tours, de barres, de places, de rues, de boulevards, le périph sur lequel il s’engage pour la première fois computant, visionnant des milliers de kilomètres de câbles, fils, gaines, conduites, buses, tuyauteries, raccords, collecteurs, réservoirs, ces villes dans la ville qui s’enfoncent en sous-sol, de galeries en galeries, d’escalators en profondeurs, labyrinthe carrelé de faïence blanche, royaume d’un lointain minotaure, sans parler des égouts, catacombes, un gruyère et dessus des immeubles à perte de vue, eau, gaz, électricité, téléphone, ascenseurs, passages, cours intérieures, il additionnait bout à bout des escaliers, doublait, triplait quintuplait la ville dont il estimait ne voir que la surface tandis qu’il tentait de réunir en une seule sonnerie effrayante tous ces réveils-matins se déclenchant aux mêmes heures, la ville s’allumait, s’éteignait, les gares, le métro aérien franchissant la Seine, les péniches paressant à l’amarre, passant sous les arches, le ballet des caisses enregistreuses, la valse des tickets, les transactions par dizaines de milliers à chaque seconde et combien de kilomètres quotidiens usés par ces mollets pressés dans une forêt de jambes en marche. ? les rendez-vous, les affaires se nouent se dénouent en hauteur, au sous-sol, au troquet, à la brasserie, aux creux des lits, ces lits, tant de lits dans la ville, montagnes de lits qu’il empile mentalement et ils, elles, eux qui chaque matin s’habillent lorsque la ville se lève, s’étire, s’agrandit, s’étend, se transforme à midi en mâchoires affamées, quantité phénoménale de nourriture engloutie journellement, avalée et l’eau dégringolant des chasses, des baignoires, lavabos, machines à ceci, machines à cela mais aussi l’eau tombant du ciel épanouissant les coroles des pébroques sur les trottoirs luisant sous l’œil électrique des réverbères, inquisiteur des caméras nouvelles génération, la rue de Rivoli et chaque chambre de bonne, cambuse, cahute, appartement interconnecté, relié à des ombres, à des canaux, tuyaux, artères, égouts, aération, ventilation, circulation de la matière, des énergies, ondes, influx, produits par l’homme en son sein et dont la ville s’empare et qui l’alimentent depuis tant de siècles qu’elle semble devenue immortelle. Il venait de saisir le nombre, le mouvement de la multitude, d’embrasser la ville dans sa dimension holistique, il sentait la sève circuler et non loin d’ici, des villes et des villes, des bus, des routes, des tunnels, des rails, des aéroports, deux, quatre, six, douze voies d’un quartier à l’autre de Terapolis. Une heure vingt de Genève à Zagreb, vingt quatre pour les antipodes qui ne sont plus que le prochain boulevard. Il suffit de traverser le ciel.

proposition n° 27

« VITA NOSTRA BREVIS EST ». Il marque un arrêt. Son regard glisse d’une extrémité à l’autre de l’aiguille. Passe du soleil à la lune ; suit les volutes symétriques des rinceaux jusqu’à l’ove bleu-ciel couronnant la petite ouverture rectangulaire surmontant le cadran peint, comme posé sur le linteau d’une fenêtre qu’un meneau divise en deux rectangles égaux. Le voyageur était averti qui entrait en ville par la porte de France : « notre vie est brève » et longtemps j’ai flippé lui a confié cet ami, qui se refusait à lire l’inscription latine, quand lui, habitant à vingt mètre depuis le printemps qui le vit prendre le chemin de l’école, il s’en battait. Il apprenait à lire et pas « rosa rosa rosam...rosarum rosis rosis » mais avion, matin, tulipe, fille et ce latin qu’il n’a pas écorché, estropié, raison pour laquelle il trimballe comme un vide : « le latin facile en quarante leçons » l’ouvre rarement tant les lectures prioritaires se pressent au portillon mais en ce moment les chiffres romains à l’intérieur d’une couronne circulaire, blanc sur bleu ; puis il relit la maxime. Rien ne presse. Il vient de récupérer son passeport avant hier à l’ambassade. Plus de quinze ans sans revoir la rue ni cette horloge si familière, intégrée aux décors mais pas le temps alors de détailler le soleil ou la lune, il est en retard, sa mère l’avait prévenu, à six heures donc il fonce et c’était toujours pareil. Demain le lycée célébrera quatre siècles d’existence. Reverra-t-il des potes. Il a, comme on dit, réussi voire est en train de, ça plane pour lui même s’il bosse dur ou peut-être parce qu’il bosse dur et de la vie brève, il en a boulotté une bonne tranche pensait-il tout en cogitant cette inscription, brève également, qu’il ne quittait pas des yeux, songeant au drame qui s’y produisit, ce suicide, vers vingt ans, d’un ami de son paternel et qui fit que plus jamais il ne regarda l’étage comme un étage. La tour vivait de sa mémoire, la mort était passée là, brutale, soudaine. Il établissait un parallèle entre ce fait et l’inscription quand un bref coup de klaxon le fit sursauter. Dangereux de se planter aux milieu de route en matant les astres d’une aiguille toujours trop rapide. Vie brève, vie brève mais quelle connerie ! Ça vaut pas un clou ce truc de débile, déjà comment le miracle s’embarrasserait-il du temps ? et que vaut la durée quand on a pris perpette ? Comme si la durée d’une existence était implicitement un bien et qu’il faille se hâter, sans gaspiller une seconde alors que de les vilipender enrichit en puisant dans un trésor qui semble sans fond, que l’on voudrait tel, que l’on ressent tel finalement car dans le temps jeté aux alouettes réside la grâce, le luxe du vivant, le goût de vivre plutôt que de manigancer, de rentabiliser chaque seconde, ne pas les retenir, ne pas les monétiser, ni les jours ni les ans, vivre et peut-être que point de fond à ce puits mais des paliers et la question serait de savoir si l’on descend ou l’inverse. Qualité ? Quantité ? Les deux mon capitaine ! Nos existences sont brèves buvons le jour à la santé de nos os pulvérisés mille fois mais nos vies ! nos vies ? que signifie être ? Il espère retrouver cet ami d’enfance. Que sont nos amis devenus... maître Rutebeuf ? Et pour quelle raison a-t-il loué cette bagnole ? La sienne au garage ?

proposition n° 28

La valise au grenier était dans un piteux état et les cahiers encore pire. Des rats, des loirs l’avaient percée, creusé une galerie, s’étaient installés dans la valoche gondolée de l’oncle, bousillant bon nombre de carnets de croquis, d’esquisses, d’aquarelles, de registres, feuillets, lignes perdues, l’encre délavée par l’urine, des pages pourries d’excréments sinon bouffées par les rongeurs telle l’entame de ce chapitre. On ignore le pourquoi de ce voyage. Aucune note, remarque antérieure ne le signale. Brusquement il part ! Parce qu’il pouvait se le permettre ? parce que son ami avait insisté ? parce qu’à trente ans de là il en rêvait ? Les sommets défilent. Il ne quitte plus le hublot. Un air venu de nulle part joue dans sa tête l’intro d’un opéra récupérée par une pub d’eau minérale. Les cimes basculent, dans un lent mouvement rotatif se rapprochent. Rapidement la tache brune de la plaine se précise. Un éparpillement ocre strié de lignes sombres d’où sort le damier orange et gris des toits. Des terrasses que l’on devine quand brusquement, juste avant l’atterrissage, la musique dont il n’arrivait pas à se défaire passe en boucle dans l’avion. Ça lui plait ce truc. Ensuite, traversée à semelles du tarmac. L’attente des bagages sur le tapis roulait et oh surprise ! son sac arrive en tête. Ça lui plait pareil. Bon accueil, prélude agréable...Ils sont montés dans une caisse brinquebalante aux gommes aussi nazes que la conscience d’un financier. Dès la descente de l’aéroport, mômes accrochés aux basques, les petits au dos dans un panier d’osier conique à lanière frontale, des femmes vont en file indienne ; par grappes, des mecs accroupis à l’orientale, coiffés de calots bigarrés, prennent le thé, d’autres sont en route vers la journée, un âne pisse dans un terrain vague, l’ouverture de minuscules échoppes en rang d’oignon, guirlande de misère au cou de Kali, une vache broute des détritus, le jour se pointait, effilochait les pâles lueurs de l’aube peu à peu estompées, dispersait un brouillard résiduel sautant au gré des chaos, des trous, des bosses de la chaussée en réfection jalonnée de tas de gravier. Sur des feux de fortune des mères font chauffer de l’eau, débarbouillent les minots, entre les tentes s’affairent au petit-déjeuner, les amortisseurs de la tire sont morts, l’image ripe, une jeune fille rince ses cheveux à la fontaine, un trentenaire, miroir de poche en main gauche, achève de se peigner, glisse son matos dans une sacoche portée en bandoulière, un chien maigre roupille sur le perron d’un temple, une baraque en ruine squattée – peu, pas de tags en dehors de quelques slogans politiques – mais un portefaix courbé sous l’habitude de la charge fume une clope près d’un cyclo-pousse dont le conducteur, enveloppé dans une couverture, dort sur la banquette tandis qu’un commis tire une charrette dégueulant de meubles que la bagnole frôle, trois poules picorent et la caisse vibre, tinte, tremble de tous ses boulons pourtant résiste car de chaque côté des vitres baissées, des tableaux défilent que l’on croirait champêtres si n’étaient ces colonnes ininterrompues de personnes en marche et les images se succèdent serrées, tressautent, pivotent, freinent, accélèrent, stationnent le temps pour lui de saluer ce mendiant au large sourire et pour la gamine en costume d’écolière, celui de se retourner sur son pote qui n’en perd pas une prise vu qu’il filme, dragonne au poignet puis, comme si de rien n’était, la ville se resserre à proximité du centre. La bobine ralentit, s’arrête sur le mouvement des passants, celui de tentures bariolées, Shiva, Ganesh, Bouddha, Hanumân, mandalas qu’un vent frisquet décolle légèrement du mur brique alors qu’aux branches d’un arbre, tout en haut, se balancent à l’ombre de larges feuilles, des œufs noirs suspendus pointe en bas et qui attendraient la nuit pour éclore. Trois, quatre joailleries au rez du même immeuble ; un plateau garni de verres vides, d’une théière, d’un pot d’où dépasse le manche scintillant d’un couvert, le coursier se faufile entre les voitures à l’arrêt, longe un étal ambulant, adresse trois mots au marchand souriant derrière une antique balance à plateaux, bananes, pommes, oranges, citrons voisinent un trio de femmes assises au bord du trottoir qui papotent et devant chacune d’elles, un tissu chatoyant étalé couvert d’encens, de bijoux de pacotilles, gagner l’argent du riz, du loyer toujours la même rengaine et ça passe en face, derrière, sur les flancs, dans les deux sens, à pied, à bicyclette, à moto, rickshaw et ça met les gaz par ce que le bruit, la vibration sous la selle, vaine trépidation du moteur la foule s’écoule, se mélange, se brasse, se croise au carrefour contournant le perchoir blanc-crade d’un flic en uniforme bleu foncé, sans masque, noyé dans le mono, dioxyde de carbone, il règle la circulation ; ordonne, dirige, bloque, libère les flux à la façon d’une valve, d’une soupape régulant la pression urbaine des artères de la capitale. C’est ici qu’ils descendent. La ville viendra à pinces ! Au rythme des ses habitants, dans le kaléidoscope des rues avec le temps qui s’effacera laissant la voie libre à la mémoire… la mémoire de qui, de quoi ? la suite au dos est perdue, digérée, depuis longtemps passée par l’estomac du grenier...

proposition n° 29

Les Germain, les Léon troussant les cotillons et toutes ces mains sur des nichons. Articulation du destin. Un être-clé soudain surgissant. Ni elle ni lui, simplement la rencontre. Association d’un instant et d’un lieu partagés. Quand et où on s’en rappelle tudieu ! Les corps défilent. On ne rencontre pourtant que des âmes ; dimensions inconnues, territoires insoupçonnés. De fait tu bascules en l’autre et pareil en face. Un vent doux raccompagne la mort à la porte du paradis. Parler de rencontres, d’une certaine rencontre, lui est difficile en raison même de la nature du contact. Termes au reste inappropriés, impropres, un ravissement, un enlèvement, élèvement –- ses mots -– seraient plus justes et l’on sent l’hésitation dans les lignes lorsque se pointe ce sujet qu’il n’effleure que du bout des doigts. L’art d’esquiver le choc frontal. D’ergoter, de douter sans relâche, par des voies détournées d’égratigner la surface. Quelles raisons le conduisent donc à tergiverser ainsi ? à éviter sans cesse le cœur de l’affaire ? Aliénation, absurdité, aberration ? En ce cas inutile de couvrir des pages dont le fond subjectif puiserait à la source d’une démence organisée, cohérente cependant, à supposer que l’oncle ne soit pas total barjo, intervient alors la difficulté se rendre à l’évidence d’une réalité hors-normes. Foutrement hors-normes ! Tant qu’il mit près de quarante ans à l’intégrer et encore... sinon simplement fêlé l’oncle, au tournant du millénaire, racontant cette nuit et les suivantes advenues dans cette chambre (au premier d’un gourbi d’un bled paumé en bordure de l’axe Erzurum / Tabriz), avant la fondation de Terapolis, et qui elles, devaient constituer le centre, le moyeu, l’axe, le lieu vide de ces récits gravitant autour d’un astre invisible, or il dilue, dissémine, éparpille l’essentiel dans la narration de son long cheminement vers l’acceptation. Certes, les circonstances ultérieures rapportées entrent en résonance, plus ou moins forte, avec le fracas central ; à la façon d’un éclairage indirect, un miroir qu’il tiendrait ; à croire la lumière crue, crue, crue de la réalité par trop insupportable. Quatre décennies de digestion, de flottements, d’incertitudes, de rejets. Allongé sur le plumard, il ne pouvait que respirer, ventiler à toutes pompes, adhérer, assumer, endosser, endurer et s’étonner entre stupeur, frayeurs et merveilles. Des rencontres capitales qui infléchirent sa route il en retrace plusieurs. Un prof vers treize ans, un mec super à qui il doit d’avoir appris à apprendre, d’aimer l’étude grâce au dévouement peu commun de cet enseignant mais encore, deux trois mois avant les « évènements des confins » ; sur le seuil du « Ménestrel », un rade aujourd’hui muet, un après-midi de juillet qu’un instant déserta, ce langage partout, langage d’avant la chute, langage d’outre-terre, langage universel, langage en gage ; langage en cage et la porte s’ouvre et le ciel s’envole, langage de toujours, langage de langage, langage de soie, langage fleuve, langage de demain, langage mendiant une aumône à la chance, langage de sève, langage d’Eve à Genève, langage d’elle dans la langue de Vénus d’elle, jeune si..si...si...tant.. tellement.. et bien qu’aucun son n’émergeât de ses yeux, du sourire au regard mystérieux, bien que son menton volontaire creusé d’une légère fossette ne remuât point, il entendait, saisissait, voyait sans pour autant prendre conscience de ce qui se produisait véritablement, là ! sur le seuil, ces cheveux ondulants, ruisselant de boucles en cascades vaporeuses, noires, luisantes dans lesquelles jouait une lumière d’entre chien et loup, de suite le désir du grain, de leur odeur contre ses lèvres, sa main tel un peigne dans la chevelure, roulant entre les doigts cet accroche-cœur, or il s’apprêtait à partir. Elle tourna la tête. L’étincelle jaillit. La tête lui tourna. Il ne remarqua pas la mèche. Déjà elle se consumait. Mèche courte, mèche longue ? Quelle mèche ? Quelle étincelle ? Simplement bouleversé il s’approcha d’elle. Certaines actions se prolongent à travers leurs conséquences bien au-delà de l’instant du déclic. Des dizaines de siècles, quelques décennies, des années selon la nature, l’impulsion, la force, le positionnement de l’acte initial. Devient alors évident, limpide, ce détail, cet incident incompréhensible, voire oublié, lequel brusquement, à la lueur d’un fait nouveau, resurgit et s’ajuste. S’encastre parfaitement dans une globalité organique dont les évènements sont la signature et le rapport personnel à l’existence, notre griffe. Ce n’est qu’à l’épuisement des ressources, au terme de tous les enchaînements engendrés par l’acte déclencheur, lorsque la dernière boule sur le tapis vert du billard s’immobilise, qu’il convient, avec réserves, de considérer qualitativement l’essence, la trempe, la frappe, bonne ou mauvaise, erreur ou vérité, folie ou réalité, entre autres d’une rencontre près de l’Ararat et qui huit mois plus tard, l’expédiait pourrir dans un couloir à bouffer des neuroleptiques aux effets ravageurs, lesquelles pilules rongeaient sa matière grise, dévoraient ses fibres nerveuses, calcinaient ses fonctions cognitives, oxydaient, dissolvaient sa personnalité pourtant, à supposer qu’il ait agit différemment ce fameux dimanche soir, qu’aurait-il vécu ensuite ? Aucune et mille réponses inutiles à cette question stupide nonobstant, il soutint à trente ans de là, que de voir tomber le masque d’une société inique, hypocrite, répressive, sordide, cynique, meurtrière fut salutaire ; ne lui laissait plus le choix, vers vingt berges, qu’entre partir un peu et mourir beaucoup sur place. Il survécu l’oncle et plutôt bien. Il a raconté l’oncle, dans son langage à lui de curieuses confluences, confrontations, face-à-face désarmants mais avant tout celui de la frontière. Celui qu’il évoque, survole, esquisse, frôle, soulève sans approfondir, lâchant par ci par là un détail insignifiant tel ce bouquin, acheté à Nice : « Les frontaliers du néant ». Tonton, pourquoi tu tousses ? Ça lui allait bien à l’oncle ce titre. En l’occurrence comme prémonitoire…

proposition n° 30

En dehors de Noël, Pâques et Toussaint ( où sa mère fleurissait, arrangeait la tombe des ses parents) pas de rituels. La vie se présentait au jour le jour. Le temps bien que régulier, répétitif, ne laissait planifier que l’immédiat, l’essentiel, toutefois Noël était particulier qui commençait au premier décembre par l’ouverture du calendrier de l’avent. Le six était à ne pas rater. Escorté du père fouettard, de scouts maintenant un cordage tendu entre la foule massée sur les trottoirs, les mômes courant dans tous les sens, et le cheval de Saint-Nicolas, patron des marins, des écoliers qui, du haut de sa monture, parcourait à la nuit tombée les rues principales de la ville, lançait force noix, bonbecs, oranges, cacahuètes, papillotes, mandarines jusqu’à ce qu’il descende de cheval près de la mairie, se rende sous le grand épicéa dressé devant en décembre et ainsi s’achevait la fête par une distribution générale de cornets, toutes friandises assorties. Dans la foulée suivaient diverses célébrations : Noël de la fédération ouvrière horlogère, celui de l’école du dimanche, des pompiers, de la ligue anti-alcoolique, relax en classe, traîner dans les magasins, baver devant le flipper mécanique, y jouer sous prétexte de l’essayer, sinon le baby-foot repliable, des concours, des films... il ne loupait aucune manifestation. Vers le vingt du mois, son père allait seul couper l’arbre en forêt. L’oncle a repris le flambeau : durant plus de trente ans, chaque année, accompagné des enfants, choisir un sapin sous la neige. Là prenait place un rituel. On ne le sciait pas n’importe comment. Il s’agissait auparavant d’exposer son sort au choisi : recouvert de guirlandes, de lumière, au chaud dans une maison de bourges, un amoncellement de colis sous les branches oui mais en janvier, débité en bûchettes. Marché de dupe ! Pas même un marché. Juste on expliquait la mort et la gloire ! Sale job sapin de Noël. Un peu comme poulet de batterie, une galère mais bon, joie de le décorer... – à propos Tonton, où sont passées les boules en verres, les support à bougies que ta mère t’avait filés ? – . Pas question de messe de minuit. Trop tard pour les enfants cependant une fête de famille, un super repas, des cadeaux, or en dépit de l’impatience, nulle précipitation ! Chaque paquet était l’occasion d’un petit compliment, poème, chansonnette que ses sœurs concluaient élégamment en tirant la révérence. Noël était une trêve. Une trêve d’un mois et bien que la bousculade ne connût de cesse, on respirait en y pensant ; une lucarne s’ouvrait dans l’automne déjà en hiver. Légendes, contes, récits, numéros spéciaux de Mickey, Spirou, Tintin réapparaissaient. Hergé dessinait la couverture d’un « Spécial Noël » à emprunter à son pote abonné qui le recevait chaque semaine. Noël, célébration périodique, Pâques pareil, teindre des œufs, en chercher, trouver des lapins dans le jardin sympa pourtant moins prenant, plus court puis une année, les poules les ont pondus teints. Quant aux rites de passages, baptême, circoncision, enterrement, mariage, sa première communion : obtenue de justesse. Tonton s’était fait virer des cours préparatoires hebdomadaires, obligatoires, s’étalant, s’étalant s’étalant, sur un an ! Ça lui bouffait le jeudi après-midi ce truc ! Et ça le gonflait carrément d’entendre pour la énième fois la multiplications des conneries, la pêche miraculeuse, l’aveugle chez le guérisseur quand ses potes dehors s’éclataient, que le soleil au carreau n’était que plus cruel. Il trouvait pas terrible, pas très chrétien de lui bousiller le seul jeudi de la semaine. De quatorze à seize heures. En plein dans le mille ! Autant dire ça passait mal, très mal et vu qu’il s’emmerdait à mourir, il a grillé une chaîne, petite, trente quarante pétards, sous son pupitre histoire de réveiller les brebis et quoi ? un peu d’ambiance dans ce cimetière où l’on ressuscite certes, en fin de voyage, mais gavant, gavant, l’apprentissage…Couloirs affolés !!! Par chance peu de classes. Convocation chez le directeur. Arrangement avec le pasteur. L’oncle bénéficiera de cours particuliers. Mercredi de cinq à six. Une heure c’est mieux hein Tonton ? ! Et les horaires corrects : mercredi école jusqu’à 16 h.20. Jolie demeure que celle du pasteur tenue par une épouse aimable, douce, belle et lui finalement sympa. Certaines séances ne manquaient pas d’intérêt. Un mercredi, le saint homme en retard, l’oncle prenait racine sur le muret pastoral. Dos à la grille, près du portail, transistor collé à l’oreille. « Mellow Yellow » Donovan ! SLC ! Salut Les copaiiiins... Putain cette chanson ! Aucun rituel, simplement une de plus au répertoire cependant de prendre l’avenue, de jeter un œil en direction du balcon, du muret et tac ! Mellow Yellow » remonte. Comme de l’écrire, qué Tonton ? Sur la photographie prise du parvis de l’église, en primo communiant, t’as l’air franchement niais. Innocent, vaguement poseur debout au troisième rang. Ainsi dans cette église, trois évènements. Vers l’âge de treize, quatorze, l’oncle monta en chaire le jour de Noël. Ce soir, la famille était du public. Un honneur. Il avait bossé dur le texte chez un pasteur concurrent. Un mec super et ce 24 décembre, il lisait, déclamait l’évangile selon Matthieu. Bon auditoire, salle comble ! Seconde occurrence, cette première et unique communion puis on saute en 2007 : au décès de sa mère. Derechef une histoire étrange que ce décès, maison du seigneur remplie à ras les portes qu’on ne pouvait fermer. Que des prolos, des gens pour lesquelles ce ne fut pas souvent dimanche venus saluer, rendre un hommage à celle en allée, des prêches, une éloge prononcée par un de la famille, silence, un court silence brusquement applaudissements, des applaudissements crépitant sous les tuiles d’un temple à l’occasion d’un enterrement ; de surcroît en Suisse... Débordant de rebondissements ce départ bouclant la série entamée avec André. Le cycle démarra lors du retour, en compagnie de Raymond – parce que l’Ours fermé le lundi – dans cette bastille, ce couloir où l’oncle récupéra, in-extrémis, ce cliché du 8 mai 73 collé dos de son dossier. D’une Saint Valentin à l’autre la mort fauchant autour de lui, par cinq fois, l’interpella. Cinq personnes venues le saluer avant de partir. La vie, la mort c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Changement de fréquence… Retour au sein de l’universel dont on émerge comme d’un long sommeil. Lent cheminement intra-utérin. La mémoire se réveille et tu meurs ! La poche a cédé dans les escaliers. La tête coince, tu voudrais retourner, refermer cette brèche, ton cœur s’accélère, ton crâne se déforme, autour de ton cou une corde passée deux fois t’étrangle. Stop ! Tu voudrais dire stop ou le penser mais rien de ça. Juste la noirceur de la force qui te pousse à mourir et la tête, trop tard, le corps glisse, un cri, long cri déchirant, l’air s’engouffre, le feu, la chaleur. Tu viens de passer ailleurs, venu d’ailleurs et repartira abandonnant une écorce vide, des cahiers, des clés USB à tel point hors-circuits que pour trouver la bécane en mesure de les lire, il a fallu franchir le seuil d’un antiquaire spécialisé en informatique et c’est pas donné ces vieux machins m’enfin... c’est la vie hein Tonton ?

proposition n° 31

Phénix de verre, Terapolis aux mille cités orgueilleuses, si tes villes renaissent quid de tes habitants ? Les morts en ville, les sous la ville, les sans corps, sans sépulture, aux ombres incrustées dans le béton, aux chairs crevés par la mitraille, bouillies dans les caves, carbonisées dans les ruines de la lumière des enfants. N’existent, ne souffrent, ne mangent, ne rient, ne dorment, ne vivent, ne meurent que des individus. La mort, à l’instar de la vie est un acte personnel A chacun sa manière. L’oncle ce samedi soir ne trouvait pas le sommeil. Las, il reposa ce bouquin en pensant oui, Bâle est quand même une ville importante. Dimanche vers seize heures départ en compagnie de la cadette. Au programme : une semaine de ski chez l’ainée flanquée de son amoureux d’alors qui tous deux bossaient en station. Fondue, retrouvailles, la fête sans s’éterniser : extinction des feux vers onze heures. Demain les tourtereaux turbinent quant à la petite et lui, ils loueront des lattes, prendront deux forfaits semaine puis s’élanceront sur les bleues, les rouges, si possible le matin encore. Huit jours que le sommeil joue à cache-cache ; ce soir, l’oncle espère une immersion rapide, profonde dans l’océan réparateur d’une nuit complète et bien c’est râpée ! La gamine pareille. Papa entame la lecture d’un poche retraçant l’épopée de la route de la soie. Aux alentours de deux plombes ils s’endorment. L’oncle rêve. L’oncle tombe. Lentement dans un puits aux parois parfaitement lisses. Chute paradoxale. Ascension renversée. Sentiment d’apesanteur, nulle crainte, descente agréable, bras en l’air, sans repère à l’intérieur d’un immense tuyau dressé à la verticale. Clin d’œil à Alice toutefois aucune montre à gousset, ni lapin blanc, ni retard mais tantôt du temps, tantôt de l’espace quand subitement ! le manège s’arrête net. Tonton lève les yeux. Regarde à gauche, à droite. Remarque deux rebords diamétralement opposés et sur chacun d’eux une silhouette penchée. Deux mains ont attrapé les siennes. Le tiennent fermement au-dessus du vide. Il est blindé Tonton, or quand il reconnaît Dédé puis en face, ce jeune ami, second de la série de cinq, envolé le lendemain du décès d’André, littéralement les bras lui en tombent. La chute reprend. A la même allure, imperceptible, lente mais en prime des lambeaux de chair, des veines, des artères, des nerfs, des esquilles, restes de deltoïdes l’accompagnent dans une bruine pourpre, sorte de brouillard rouille. Trop lourd l’oncle ! Les bras déchirés au niveau des épaules sont entre les mains de ses amis et l’amusaient ces morceaux de lui, cette escorte, ces débris, ces éclats, comme provenant d’ailes arrachées, une cape déployée, jetée sur ses épaules. La glissade continua jusqu’à ce qu’une corde, une corde tendue en travers du tube, pile le bloque à l’entrejambe. Vacillant, l’oncle se remet d’aplomb. Aussitôt une voix, voix sans visage, voix forte, impérative sur un ton déclamatoire, : « maintenant il te faudra marcher sur un fil jusqu’au dernier de tes jours. En seras-tu capable ? » et l’oncle de rétorquer qu’il n’en sait rien cependant sans bras, jouer au funambule ça craint mais pas le temps d’une question que d’un coup, sans crier gare, ni bonjour, sa mère se pointe. En hauteur, sur la droite. Tant estomaqué, choqué de la voir à l’intérieur de ce long pays sans fond que : « qu’est-ce-que tu fous là ? » fut tout ce qu’il pu décrocher. En réponse, en silence, peut-être en souriant, sa mère lui redonne ses membres supérieurs. Tel quel ! Il voudrait savoir pourquoi elle ici, aussi cette histoire de bras sans queue ni trop tard, il vient de se réveiller. A la lisière de l’éveil, se repasse la bobine. Quatre heures. La petite s’étire, baille, se redresse. Père et fille devisent accoudés à la tablette de la fenêtre ouverte qu’enjambe une lune de reblochon. Papa raconte Emmaüs, l’Abbé Pierre mort voici trois semaines, un peu de physique, gravitation, quelques constellations, la famille, bonheur de vivre loin des tracas, disputes, graviers dans la soupe, tendres banalités. Il se rendorment assurés de louper la matinée. Bingo, à sept heures trente l’oncle étonné préparait le thé. Le temps d’en boire deux gorgés son mobile sonne. « Maman est à l’hôpital » lui annonce Athéna. Deux infarctus coup sur coup. Vers deux heures du matin papa l’a conduite à l’hosto puis ils l’ont admise dans un centre régional mieux équipé. Sa frangine est sur place. Elle a vu maman. Lui a parlé. Ce regard dans celui de sa fille que disait-il ? je pars ? l’amour, inévitablement l’amour. Les toubibs évitent de se prononcer quant aux séquelles éventuelles. Aller la voir ? Plus de cinq cents bornes dont un bon tronçon de montagne mais surtout l’oncle est seul avec sa fille endormie. Les grands travaillent. Athéna a pris congé. Elle suit l’affaire. Le tient au courant. Au cours du petit déjeuner papa expose la situation à bientôt treize ans laquelle affirme se débrouiller très bien seule et pas de problème : « tu peux partir papa si tu veux » Oui mais non ! Vers dix heures nouvel appel. Leur mère est transférée à Bâle. Je crois bien que tu devrais monter mon frère...L’ainée se libère. Elle s’occupera de sa sœur. Elles s’adorent, aucun problème. Peu avant midi il retrouve sa bagnole bloquée par une camionnette de plombier rien à foutre d’autrui. La bouche en fleur, le mec radine au bout de dix minutes. Contact. Marche arrière. Route en lacets. Coup de bigo à Athéna. Batterie à plat. Chargeur out. Une, deux, troisième station-service il dégote le bon modèle. Le branche. Redémarre. Lundi 12 février, treize heures cinq. Le soleil cogne. Le portable vibre. Coup d’œil au rétro. Il répond. Athéna tente de le joindre depuis près d’une heure. Maman a rendu l’âme en cours de transfert. Ils conduisent le corps à Bâle et demain retour au bled. Là elle suit l’ambulance-corbillard. Rappellera de Bâle. L’oncle roule vers la ville, vers la mort, vers le cadavre. En lui ça se bouscule, le bon, le mauvais, la sévérité, la tendresse, l’amour, la souffrance, les colères maternelles mais les après-midi à ramasser des mûres, les tables de multiplications au parc sous l’épicéa, des sacs à craquer de « Nous-deux » « Intimité » qu’elles se prêtaient entre copines et qu’il trimballait à travers la ville... Ça brasse au volant. L’adolescence, la naissance, les embrouilles, la pouponnière d’état, la petite enfance, les escaliers hélicoïdaux rue du Moulin, le bord du lac, la bouée, la peur, les clés au front de sa mère, la déchirure, le cri, les étoiles rouges sur le vert du jardin, à Pâques, il allait sur cinq ans…et et SLAM !! en pleine poire ! Bâle est quand même une ville importante, cette phrase deux jours plus tôt alors qu’il posait son bouquin. Lui maintenant qui trace vers Bâle. Dans le ventre de la ville une morgue. Dans cette morgue une dépouille ; celle de sa mère. Bouleversement immédiat. Nécessité soudaine et vitale de saluer sa mère à Bâle. Athéna rappelle. Demande où sur la route ? Cent bornes en-dessous de Grenoble. Si tu veux arriver à temps t’as intérêt à pas lambiner mon frère. Le gars ferme boutique à dix-sept heures trente. Mort-bizness. Tarifée. Horaires de fermeture. Longues veillées assassinées... Contourner Grenoble, Chambéry, Aix- les-Bains, la frontière, Genève, entrer dans Bâle aux mauvaises heures, autoroutes suisses limitées à cent, serré, serré, très très serré. Cent soixante, cent quatre-vingt sur nationales, ralentir en croisant, freiner, négocier l’épingle, speeder à mort, 200 sur autoroutes dégagées, des pointes de 240, ça et là un petit cent-quatre vingt. La pression. Le permis chauffe, vire à la braise. Des travaux à l’entrée de Bâle. Par chance son beauf le guide. Les rails du tram, il les suivait lorsqu’il avisa un taxi. Une place libre devant. Tchac ! Bagnole bouclée il saute dans la caisse. Offre une prime rapidité au chauffeur. Sur le perron de l’hosto deux frangines plus un beauf. Athéna résume en quelques mots. Redescendu voici cinq minutes récupérer un truc oublié, le gars est en bas. Il remonte d’un instant à l’autre. Il devait en fait quitter à seize heures trente. Presque une heure qu’elle le retient. File, file avant qu’il ne parte. Il a pris cet ascenseur devant lequel l’oncle stationna moins de d’une minutes. Trapu, court sur pattes un homme quitte une boite sous le cru d’un néon. C’est lui. Il ne veut rien savoir. A terminé sa journée. Devrait être parti depuis une heure déjà. Il rentre. Ne rouvre pas. Cinq minutes ! cent ! deux cents, cinq cents, le cash qu’il a sur lui. Il s’en fout. « Toi t’as ta mère encore et là tu vas la retrouver ! Elle vit ta mère ! La mienne est en bas et je veux la voir ! ». Cette ultime tirade remue les tripes du serviteur de Charron lequel inévitablement, vu sa tronche, vivait avec sa maman... Cinq minutes, pas plus consent le préposé aux frigos. La cage aux morts s’enfonce dans les sous-sols. Directement débouche sur la salle des coffres. Quel nom votre maman ? Il ne pouvait laisser sa mère seule, dans cette boite, ces casiers alignés du sol au plafond, une consigne réfrigérée, gare de triage des cadavres en partance pour l’oubli stockés dans cet espace blême, clinique, froid, dévolu à l’inerte où le gars positionne un brancard à roulettes à hauteur d’un des petits carrés gris, qu’il déverrouille. Alors, lentement, le mur recrache le corps. Je vous laisse cinq minutes et cinq minutes suffirent à tout nettoyer. Bâle est quand même une ville importante...

proposition n° 32

Ce sentiment d’un grillage le séparant du ciel. Son regard montait, se blessait aux câbles tendus entre les immeubles, filet d’acier des trolleybus jeté sur la ville, résille se densifiant aux carrefours et qui découpaient le ciel en tranche ; ce ciel, qui descend jusqu’à terre, ce ciel d’aquarelle dans les flaques où s’éclaboussent les enfants. Ce ciel sous nos semelles, au-dessus de nos crânes, en nous vaste et redressé par un réseau neuronal au service d’une image par trop délaissée pour l’œil d’un objectif clic clic clic ciel dans l’appareil ! Un coucher, un lever de ciel, un jaune d’œuf dans la poêle bleue du firmament, clic clic clic pixelisé. Ciel de nuit, de jour, d’orage, de cendre aux nuages pétrifiés le temps d’un visage. Encre sympathique des poètes, havre où leurs âmes accostent au crépuscule, nécropole aérienne d’astres d’humeur tantôt anthracite, ferrugineuse, plombée que brise un éclair éblouissant le silence, embrasant les craintes ancestrales, fendant d’un coup sabre magistral la nuit de haut en bas, tantôt d’humeur vagabonde, mendiant à la mer un reflet d’argent, penché vers la terre, mains dans les poches, le ciel sifflotant va son chemin ; à la belle étoile pisse des galaxies comme s’il en pleuvait, parfois pleure, une larme tombe en Égypte et des dieux s’éveillent dans l’esprit des hommes. Immense organe céruléen que décortique la physique, poumon de l’azur des rêveurs le ciel contrarie les grincheux tandis que, sous un dais de Noël, les innocents aux dix mille questions bâillent aux corneilles. Flocons attrapés au vol, fondant, crépitant presque sur la langue les anciens tourbillonnent en habit de cristal, recouvrent la bourgade d’une ouate glacée ; le ciel secoue ses tapis sur Terapolis transie. Pays des saisons, chanté, aimé, perdu, encombré, contrôlé ciel sans elle, ciel des trottoirs luisant sous l’averse mais ciel d’abattoir, grenat, sombre, poisseux, noir et blême, à l’haleine fétide, putride, bourdonnant de mouches et gémissant au couchant, glissant sur les cadavres, les agonisants, les blessés des guerres inutiles et futiles. Mordant, déchirant, avalant les jours, ciel de traine à la peine dans l’hostilité des brumes industrielles, ciel d’airain teint par l’espérance, ciel de guimauve, d’outre-jour à contre-ciel et si le ciel de la terre perd sa saveur qui saisira sa main tendue à la porte de la Chapelle ? Qui entendra sa voix à la bourse des gratte-ciel ? Qui chantera dans les couloirs du métro les couleurs de ce ciel sans vague ni souffle ni personne pour le dire ou le lire or, c’est inscrit dans le ciel et tous autant affairés à l’oublier, à tel point courbés sur de basses besognes que le ciel frappe sans répit à la porte de l’homme toutefois ne frappe qu’à la manière du ciel et donc aucune réponse d’en-bas. Les oiseaux, les insectes le désertent qui se vide. Sous peu seules des machines le sillonneront et pareil pour les océans. Le ciel n’est plus qu’un milieu. Ciel de papier, de teinturier, d’encre, d’huile, de toile, de sons, ballets des nuages, chorégraphies éoliennes, décors de nos turpitudes, châteaux dans le ciel que l’homme décline en vers, fleuve tourmenté de bleus, horizons intérieurs invisibles zébrés de rose, tâchés de pâle, piquetés de gris, rayé de vert, de feux aux reflets contrastés, ; lente dégradation de la lumière inondant une harde de cirrus broutant les Champs-Élysées. Réappropriation du ciel par le biais des arts, de la formulation : scientifique, mythologique, théologique, astrologique mais tellement de rubriques...bien davantage que d’individus pour s’en étonner. Ciel ! L’oncle entreprit de les répertorier, un boulot absurde, un plan à la Sisyphe qu’il abandonna après trente ans. Résultat : plus de trois cents cahiers cramés. Le ciel se vit en prise direct, par tous les temps, et ce que l’oncle relate n’est plus le ciel cependant sa mémoire des ondées. Les pieds sur terre, la tête au ciel. Dès treize ans il évoque cette évasion sublime. De la ville sous le ciel vers la ville dans le ciel. La cité des nuages... En ville le vent se lève ! En ville les papiers volent. En ville les gens se pressent sous l’œil noir, gonflé d’une poche violette prête a crever sur les badauds et les tuiles. En ville le ciel renverse les arbres, transforme les rues en torrents, balaie les toitures, les antennes, coupe les communications, transforme les voitures en bateaux, les bateaux en épaves et la ville d’eau prend l’eau, la ville prend le large, ville flottante entre ciel et mer, louvoyant d’arc en-ciel en arc-en ciel, en quête d’une île, une île pour une ville sans terre...

proposition n° 33

Le jour se lève sur la ville ! La ville se pressant dans les pas des passants, la ville bruissant de sons, de cris, grincements, craquements, chuintements, cliquetis étouffés, noyés dans les couleurs sourdes du trafic de la ville respirant, transpirant, exsudant ses odeurs grasses, aigres et sucrées, ses acres relents de pisse au fond des impasses. Son sang circule, remonte les veines des boulevards, irrigue ses organes, pulse dans ses artères, achète un pain, commande un café, compose le numéro du garage, se hâte vers la bouche d’un métro, tape son code à la billetterie, composte, consulte l’horloge de la pompe aspirante et refoulante, déversant, avalant la foule sous la marquise, dispersant tout un chacun vers ses occupations, obligations, ces poignées de mains, ces saluts matinaux, ces embrassades, ces « donne ta valise », ces figures maussades aux comptoirs et les serveurs de naviguer entre les chaises, un gars lisait « Le Monde » quand une annonce brisa net les flux de la ruche bourdonnante. Des têtes se levèrent attentives. Des s’arrêtèrent qui regardèrent autour d’elles : un garçon encaissait un jus. Un couple libérait une table. Sept heures déjà. Un clodo sur son plastic ronfle et pue tandis que les indifférents vont— chacun flanqué de son passé – vers des futurs ordinaires, en majorité programmés susceptibles toutefois de basculer soudainement comme bascula l’oncle dans son entreprise folle consistant à vouloir saisir toutes, absolument toutes les amorces, conclusions, transitions, transactions humaines s’opérant simultanément à la seconde X. Sur le champ son esprit quitta la gare et pour une part : la raison. Le monde sous ses yeux se prolongeait. Là-bas des villes s’endormaient à la lisière des déserts, s’allumaient sur les berges des fleuves, d’autres sous le soleil zénithal s’effondraient dans la torpeur de la surchauffe, en fin de journée prenaient le thé, or dans ces villes, à chaque seconde des tractations, des marchandages, des regards qui s’allument, s’éteignent, se détournent, plongent, s’enfoncent en eaux profondes, et la pluie, de la partie ce matin, invita le soleil dans le cœur de l’oncle lequel se met à visionner mentalement la liste de tous les possibles d’un instant. Les possibles organiques, les possibles mécaniques, les possibles du mouvement, les possibles de la colère, les possibles du crime, les possibles accidentels les possibles du flouze, dans toutes les monnaies partout sur Terapolis, les possibles du langage, le nombre de oui, de non, le silence en cette seconde où des mots, des syllabes, dans tous les langages, jaillissent, bondissent, grésillent, crépitent, hurlent, se murmurent se déclinent en tendres étincelles là, là, en cet instant déjà révolu, or la musique des langues ne connaît de cesse, enregistrées, en direct les voix de l’homme rendues en numérique, ces appels gommant les distances, compressant le temps, sonnant de toutes parts, les rires de la terre entière dans son esprit, les possibles de la médecine, ces portes en ce moment ouvertes, claquées au propre comme au figuré et l’oncle s’interrogeait : quid de l’équilibre cosmique ? autant de qui que de quoi ? de refus que d’acceptations ? de marches montées que descendues ? à l’intérieur de ce battement lequel durait depuis cinq minutes déjà quand Tonton réalisa que la simple recension des rubriques prendrait des années quant aux sous-catégories... à subdiviser encore et encore jusqu’à parvenir à la boulangère qui rend vingt centimes au gamin mal fagoté du 137 faubourg des hirondelles et les conversations !!!! combien de milliards à l’instant ? La seconde de l’oncle se dilatait, s’étendait. Dehors le temps s’écoulait. En l’oncle la seconde n’arrêtait de grossir, d’enfler telle une bulle translucide jusqu’à l’instant où il réalisa qu’elle l’enveloppait, que chaque nouvelle donnée augmentait le rayon de la sphère. La seconde couvrit des heures, des dizaines de cahiers bondés de personnages, chacun pris sur le vif de cet instant venu comment ? pourquoi ? il répondait les traverses, la flaque de vomi sur le quai, une femme auprès d’un contrôleur, les fresques : Lyon, Avignon, Marseille, Toulon, Nice, Nice surtout, or d’effleurer du regard ces villes sur les murs, les habitants lui sont apparus, comme lui à la gare, près des voies ou dans un train, sinon speedant sur les trottoirs, bloqués aux feux, debout à la cuisine buvant, préparant le café, le thé, s’étirant sous la couette, bâillant à la salle de bains, sifflant sous la douche, descendant les escaliers, appelant les ascenseurs à Menton, partout dans les campagnes s’activant, sur l’eau, dessous, dans les hôpitaux les infirmières sillonnant les couloirs, souci du prochain, fatigue, conditions de travail pourries... c’est la vie hein Tonton et la seconde remplit ainsi une valise de manuscrits….Les départs , les arrivées, ceux remontés des entrailles des mégapoles, à l’arrêt qui attendent le bus, tous les bus de Terapolis, embarquant, déposant, roulant dont les passagers subissent un contrôle, ceux en réparation, à l’entretien, au dépôt, en route vers la casse et combien maintenant écoutent le même tube, regardent la même émission revendue, repassée cent fois ? ? donc recenser les émissions de radios, de télé sur les ondes à la seconde S. L’oncle remplissait S conscient de la nature délirante, chronophage de son entreprise pourtant se réjouissait de cette vision, de cette explosion de gestes, d’actions, s’amusait des tonnes de mayonnaise dégoulinant aux alentours de midi sur le monde, s’indignait de la croissance des montagnes de débris, des mètres cubes rajoutés au cours de cette minuscule parcelle, retranchée du temps, qu’il décortiquait, bourrait de prières, de requêtes, de demandes marmonnées, écrites, muettes larmoyantes... comblant ce bref intervalle de pourvu que, peut-être que, si par chance, si par hasard, faites que... Puis,après avoir épuisé momentanément les grandes catégories, groupes inclusifs, exclusifs, l’oncle rapprocha détails et généralités. Certaines habitudes, rites permettaient de répondre précisément à la question : « qui fait quoi en cet instant en ville » ? Les horaires des bureaux, des usines, des écoles canalisent le temps en direction de faits précis soumis à récurrence quotidienne, hebdomadaire : les mêmes personnes aux mêmes endroits à la même heure. Situations à ajuster en fonction des fuseaux horaires Précision toute horlogère comme si Terapolis n’était qu’un immense rouage, un engrenage, un ressort que les hommes enroulent dans leur sommeil et qui se détendant la journée, égrène, scande, distribue, positionne les actes en fonction du planning, partition mille fois rejouée et l’oncle, de ce flonflon soporifique, répétitif tant que déplaisant, s’évadait ; tentait de bloquer le temps sur cette unique seconde devenue immense où Chronos n’était plus que de l’espace à traverser : un voyage tout autour de la terre qui s’arrêta pile au milieu du cahier 137 A. Rubrique actions invisibles : possibles des pensées flottantes 1111 : « songe ».

proposition n° 34
NORD

L’oncle habitait au sud. Chez les chinois. Dans une tour au trente-deuxième. Comme souvent, ce samedi matin il remontait le Sébasto au volant de sa vieille guimbarde. Objectif : puces de St Ouen. A l’angle de Tati les vendeurs sortent les bacs sur le trottoir. En face, sous le pont des voleurs ça magouille, deale, traficote, mégote, fumaille. Par le Rochechouart il rejoindrait Pigalle, ralentirait à l’approche de la Cigale, de la place Blanche Le feu passe au vert. A gauche le cul, à droite la dope ! L’oncle a rendez-vous. Pas question de traînailler. Direction le périph., la frontière. Au-delà le grand Nord, là où c’est chaud. Dans le blaupunkt Ferré chante le boulevard que Tonton vient de quitter. Ici tout change ! Au bled le temps lanterne. Vrai pourtant que Léo y séjourna un mois chez un pote de l’oncle. Vrai qu’à la sortie nord-est un panneau indiquait : Paris 457 km. Vrai que la grand-mère de Tonton fut baptisée à la Madeleine. Vrai que des élèves après la matu intégraient la Sorbonne. Vrai que l’un d’eux devint le brillant élève de Barthes. Vrai que Raymond Lesvêque, s’installait au piano du Cheval Blanc où les paroles de « Quand les hommes vivront d’amour » furent écrites et vraie la réplique d’un poète du cru « oui, c’est bien… un peu simple pourtant. » et vrai que l’appart de son père à longtemps été celui d’un prof. de Sorbonne » et vrai que ça ne rend personne plus malin et vrai que le coin était français sous Napoléon et vrai que le collège des jésuites mua en École Centrale et l’on trouvait même, à défaut d’hôtel, un « Café du Nord ». La poubelle roule au pas. Longe les stands. Tonton coule un regard en direction du déballage sauvage, un autre dans les allées. Sur la plaine du Lendit le nord étale la descendance de la grande foire médiévale de juin : des entrepôts, des ZUP, des ZI, des ZAC, des ZA, des ZIC, des ZUS, des forêts d’immeubles, un stade, des cabanes, des bistrots du coin, des plats du jour mijotés, des snacks, des vitrines, des caisses en bois, en plastic, multicolores, ça range, arrange, vide les bagnoles, dispose la marchandise sur une bâche, à même le goudron, un mec hèle la vendeuse de kawa qui passe poussant sa charrette. L’oncle gare sa caisse à savon. Ajuste sa veste, vérifie qu’il n’a rien oublié. Se penche deux minutes sur un lot de bouquins. Le soleil éclaire un titre. La journée promet d’être belle.

OUEST

Finalement l’oncle ne s’en sortait jamais si bien que lorsqu’il était dans la merde et de chaque rupture renaissait plus vif, plus joyeux, plus fou, plus déterminée qu’avant. A croire que les abîmes le ressourçaient. Il venait d’acheter – curieuses circonstances, recoupements intrigants – un superbe entrepôt, maison de maître, verger, à l’ouest de Paris. D’ordinaire il rentrait en ville par la porte de Saint-Cloud. Piquait sur la voie Georges Pompidou et de là, laisser filer jusqu’à Châtelet, Bastille, flottant au volant, un œil sur l’eau, un sur la qualité de la pollution, le troisième au milieu du trafic mais sous le pont Mirabeau la Seine, la photo d’Apollinaire trépané, la lente migration des barges pont de Grenelle, pont de Bir Hakeim où, au dernier étage de l’ouvrage, le métro joyeux prend du soleil plein les mirettes quand dessous des bagnoles s’échangent les rives, les amoureux deux par deux, Paris tendre, Paris riche, Paris gagné, Paris des berges, Paris des ponts, Paris promis et le soir, en rentrant, la bagnole brinquebalait aux abords du « nouveau quartier Citroën », l’oncle alors ralentissait et balançait, par la fenêtre ouverte, la monnaie des poches aux clodos installés contre la pile d’un pont-autoroutier, les saluait du bras, dans le rétro les voyait répondre puis contournait la station ouverte 24/24, prenait la rampe d’accès au périph ouest, détournait le regard aux abords de l’immeuble de TF1 aussi voyant que la chaîne nuisible, Canal plus dans le secteur, l’oncle a vu les maisons, les jardins fondre, les pavillons disparaître, les machines dévorer le ciel. Parfois lui arrivait de passer par la Défense, de tourner entre, sous les cages de verre climatisées, du futur déjà dépassé, toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite, encore plus cons. La sortie qu’il négociait en épousant la courbe menant à la RN12. Un court tunnel auquel s‘abouchait le tablier du viaduc aux pieds trempant dans la Seine, des péniches à touche-touche, St Cloud étiré sur la colline, une femme accoudée à la fenêtre d’une fresque peinte sur une façade juste avant que le tunnel de faïence n’avale le trafic.

SUD

A l’entrée de Malakoff, sous la pluie sans parapluie, sous la pluie sans paradis, une femme debout à l’angle d’un immeuble. Une femme dans la nuit liquide, une déesse sous l’averse descendue des étoiles sur le bitume. Un miracle, mirage de solitude, de vie surgissant souveraine, fleurissant au milieu de nulle part, or l’oncle crevé passa outre, pressé de retrouver l’appart du pote chez lequel il créchait. Un bel F3 au départ duquel, un matin, il reconduisit sa belle-mère à la première station-service de l’A86, lui confia les clés de sa voiture pleine à craquer du bazar d’un jeune ménage, avec mission d’amener le tout à bon port. Soit 650 bornes. Ma bagnole !!!! hurla l’oncle lorsque Mamie déboitant coupa la voie à un gros cul qui klaxonna à mort et l’ancêtre qui détestait conduire, en montagne, tombe sur les douanes qu’elle abhorre autant que les flics (souvenirs de 39/45 ) mais le coffre refusa de s’ouvrir ; brouillard à couper au couteau, flotte, trafic soutenu, des phares fallait avoir l’habitude, la grand-mère furibarde au bout du fil, du folklore pour la mémoire cependant l’oncle naviguait plutôt du côté de Montrouge et plus tard, lorsqu’il s’y rendait, venant de l’ouest par Versailles, Clamart, Châtillon, il était surpris à chaque fois des métamorphoses, des nombreux panneaux signalant les immeubles de standing à venir – pubs façon BD niaise – carrés de verdure, apparts. de prestige, familles béates à la vue des futurs HLM vaguement améliorés, biseautés, en escalier, balcons à foison, des petits riens les différenciant des barres ainsi les bâtiments poussaient en remontant la côte tels des orties dans un terrain vague, jalonnant la longue plongée vers le périph., la descente qui le ravissait en raison de la Tour Montparnasse, Eiffel, Trocadéro, quartier de la Défense, Grenelle, le sud, l’ouest, le nord. La moitié de Paris dans le compas. Un de ses circuits favoris. Après passage sous le pont du métro, prendre à droite puis remonter l’avenue mais souvent l’oncle tournait en raison de travaux, déviations, sens unique pas là avant, et se paumait dans le maillage des rues Racine, Corneille, Molière, Fénelon, Pascal, Boileau, La Fontaine , Descartes lors, quand enfin il trouvait et garait son épave à proximité, immédiatement le saisissait la blancheur, le calme du quartier, les maisons basses, un vieux garage années soixante, un bistrot du coin pour faire le point, coin-coin mais cet ami retrouvé par hasard qui habitait la rue parallèle et donnait dans le mobilier en bois flotté mais les épaisses, larges lanières de plastic, – jadis transparentes – faisant office de porte la journée, que Tonton écartait pour se faufiler entre des allées étroites formées de palettes accolées, des tours de bouquins, encombrement maximal à l’entrée puis sur quelques trois cents mètres carrées, des piles raisonnables, une arrière-salle, des containers, du vrac, fallait fouiller, remuer, trier les titres, se renseigner : cette série par deux cents c’est possible ? et la question classique : : « çuila t’en as beaucoup » ? Un bon marocain près de Malakoff, un excellent chinois à deux pas de porte d’Italie, un fournisseur sympa à Montrouge, deux potes, la messagerie dans le treizième, les colis à livrer avant dix-sept heures, la cité universitaire internationale devant laquelle, frustré d’études, Tonton bavait en traçant sur Bercy imaginant sans doute que d’y résider rendait intelligent, c’était ça le sud de l’oncle. De Malakoff à porte de Choisy. Aussi, bizarrement, cette femme posée là, sans parapluie sous la pluie, dans un imper beige et qui semblait n’attendre personne...

EST

L’oncle s’était plié de bonne grâce à l’exercice. Le scénar s’enrobait. Le tueur symétrique – comme l’appelait la presse – frapperait à l’est. Il en était convaincu. A l’intérieur du triangle Nation, Porte de Vincennes, porte de Montreuil. N’en démordait pas et en ces temps, lorsqu’il se rendait à Montreuil, chez un fou de ses potes, par Cours de Vincennes, Boulevard Davout, Tonton cogitait ferme. A l’instar de nombreux parisiens, tout en le révoltant, l’écœurant l’affaire l’intriguait par le caractère méticuleusement sordide des meurtres, la disparité des victimes mais surtout l’absence de mobile et la signature, fuites que les journaux s’étaient empressés d’imprimer. Son pote vivait à Montreuil. Dans le haut de la rue de Paris. Un garage occupait le rez-de chaussée de l’immeuble. Son pote déballait sur les puces. Vendait au détail et par lots. Immédiatement ils sympathisèrent. Régulièrement déjeunaient « Au Bon Coin ». Cuisine familiale excellente, tarifs raisonnables d’autre part, le troquet communiquait avec la salle de boxe (tenue par le fils du bistrot) où son collègue, féru d’art martiaux, s’entrainait. Une atmosphère de lentilles, de ragoût, de sueur, de cordes à sauter à deux pas de sa boutique à l’escalier casse-gueule et, jouxtant l’enseigne, un box squatté par deux mecs en galère toutefois sympas qui dépannaient parfois d’un peu d’herbe puis, côté puces, l’entrepôt, les piles de déclassés dont l’oncle bourrait sa caisse ; de la bonne came revendue sur les marchés de Provence. En prenant à gauche, dans la rue perpendiculaire au bouclard, ils passaient chez un peintre auquel son pote avait passé commande d’un portrait des enfants. Le mec logeait en sous-sol. Des dizaines de tableaux de bonne facture alignés à même le béton, un chevalet, un semblant de cuisine et l’endroit de prime abord foutait le blues, la sinistrose mais l’oncle aimait cette immense cave aux piliers gris que la présence d’un artiste éclairait.

proposition n° 35
NORD

Marre de rentrer tard de Garonor, de tourner dans le treizième à la recherche d’une place et le matin de balancer la prune à l’égout. Avenue de Choisy les PV filèrent au ordures jusqu’à ce que l’oncle expédie ses palettes chez le saint patron des toubibs. Désormais l’oncle est à l’ouest. Les itinéraires aussi. Une des dernières fois qu’il emprunta le Sébasto fut pour déposer son pote de Montreuil métro Réaumur-Sébastopol. C’était un jeudi, un jeudi qui le ramena dans ce couloir, à cette photo récupérée in-extremis, vers Dédé décédé la veille et l’oncle roulait sur le boulevard alors que ce jeune ami passait le bac. Les maths à 14 heures. Comme promis trois jours avant, en début d’aprème Tonton pensa à lui or, ce jeudi... ce jeudi aux environs de quatorze heures... Alentour le secteur s’assagissait. Rue St Denis des corps, rue St Denis des tapins, rue St-Denis d’Éros s’achetait une conduite. Rue Blondel plus de blondes et plus d’elles. Volatilisées les fleurs du pavé. Le fournisseur de St Ouen donnait maintenant dans la fripe. Tati tenait bon. Le pont des voleurs était devenu celui du métro Barbès. La période nord s’achevait dont il n’aurait pu dire qu’une chose : le temps par endroits avait coulé si vite qu’il éprouverait quelques difficultés à se repérer dans ce Nord autrefois familier. Porte de la Villette le tango des bouchers ne saigne plus. L’oncle, en bagnole, jetait un rapide coup d’œil au chantier. Le bâtiment principal sortait de terre et plus tard, à chacun des ses passages, la géode s’arrondirait davantage. A la porte de Notre Dame des Misères, les entrepôts Mac Donald rasés ; remplacés par un point d’interrogation vu que par la suite, pour Charles de Gaulle, il montera dans un taxi, passera par le périph toutefois il assista à la mode naissante des ronds-points, à la multiplication des bretelles, des échangeurs et ainsi par étapes suivra la métamorphose de l’A1, la disparition d’un pont autoroutier à la courbe idéale, la pose des murs anti-bruit, l’édification du Stade de France, la désertification de certains quartiers aux commerces trop souvent pillés, la prolifération des carcasses de bagnoles, celle des dealers sur le perron des immeubles... Le rêve factice des années soixante s’effritait comme s’effrite à chaque seconde celui d’hier quand celui de demain n’est déjà plus qu’une verrue sur la peau du paysage urbain. Souvent, à l’entrée d’une ville l’oncle effaçait de sa vision les bâtiments des cinq dernières décennies. Tout était allé si vite et le pire du cadeau de Pandore de se déverser sur le monde dont le drame réside dans l’absence de mode d’emploi, notice, recommandation, précautions élémentaires à prendre en cas d’usage prolongé, or de cette omission, tout affairé à compter les biftons, si follement occupé à bricoler les armes du futur, l’homme ne s’avisa point et c’est bien dommage qu’il soit, comme qui dirait, tombé dans le panneau, le collet, la nasse de son avidité oui, bien dommage pour les petits oiseaux, les arbres, la mer, les gros poissons, la terre et ses locataires...

OUEST

Du saint patron des toubibs et des groupes pharmaceutiques, l’oncle, toujours à l’ouest , emménagea dans l’arrière-boutique du patron des économes. A douze kilomètres du poulailler industriel reconverti en dépôt qu’il louait depuis six ans déjà mais cette fois, l’oncle devenait propriétaire. Fini de casquer pour un bien qui ne lui appartiendrait jamais et les conditions rocambolesques de l’acquisition vaudraient d’être contées, ce sentiment d’inévitable, d’une voie tracée sur laquelle il avancerait, n’en comprenant la réalité qu’à la manière d’Épiméthée : après coup. Bien sûr le quartier Citroën, l’immeuble de TF1, de Canal, il se rappelle les avoir vu pousser et ballon météo n’existait pas, aussi les voies sur berges devenues en partie piétonnes l’obligeaient, c’était nouveau, à prendre la sortie Concorde, à se gaffer du radar ; rejoindre le Pont Neuf par le tunnel des Tuileries, les emplettes de la rentrée à la Samaritaine, des librairies, des bouquineries, une bonne pâtisserie, insensiblement de petites joies disparaissaient. A l’angle de la station 24/24 un nouvel immeuble de verre à la gloire de Microsoft et de suite le périph. Tonton prenait Versailles or, en trois minutes, difficile d’apprécier les transformations d’autant que ni le viaduc, ni St cloud, ni le tunnel ne changeaient vraiment. Seul, avant la descente sur Versailles, le nouveau raccord à péage avec Nanterre avait vaguement modifié l’aspect du trajet. Plus loin, le contournement de Jouars-Pontchartrain évita les bouchons et peu à peu, tronçons par tronçons, la RN 12 devint voie rapide jusqu’à Dreux. Ce qui valorisa la propriété de l’oncle qui n’était plus, aux bonnes heures et en respectant les limitations, qu’à quarante-cinq minutes de Paris toutefois la brusque éclosion des radars automatiques, des caméras partout, le flicage général, l’oncle encaissait mal pourtant continuait de rouler ses clopes tout en conduisant et lorsque les situations le permettaient, que la mouche le piquait, il positionnait le régulateur sur vitesse raisonnable puis s’asseyait en tailleur tandis que défilaient, direction Antony, le centre Bouygues dont les grues quadrillant le ciel avaient disparues, la tour de verre des Smart, la zone aéronautique, long bâtiment bas délabré de briques et de vitres, terrains en friche, une soufflerie au fronton triangulaire résistait mais combien de temps encore ? L’oncle ne retourna que rarement dans la République-Vidéo -Surveillance. Il a tout vendu et s’est cassé. Un nuage blanc arrange une boucle dans le miroir des façades reflétant de façades en façades les façades des façades et le ciel de peiner à peigner cette mèche rebelle tombée sur terre alors que les voitures autonomes électriques, propres, recyclables, communicantes, branchées sur Teranet glissent en douceur vers la destination encodée, sur le bureau présidentiel, le dossier du premier surgénérateur nucléaire. Quatrième génération. A quantité égale d’uranium, plus de cinquante fois la production d’une centrale classique sans compter le combustible appauvri ouvrant la porte, vu les réserves actuelles, à des milliers d’années d’autonomie énergétique. Le rêve et en prime plus de CO2. La terre refroidit. Reste à faire avaler le rêve au peuple. Les médias s’en chargent déjà. La science progresse. Les risques diminuent. Terapolis veille. Tout va bien. Dormez en paix braves gens. Sécuropolis contrôle.

SUD

Tonton ne s’y rendait plus qu’épisodiquement. Par la porte d’Orléans où les travaux du tram vert ralentissait la circulation qu’un flic régulait au carrefour. Le tram circule le flic s’est chopé un cancer. Son pote de Malakoff vivait en famille près de la gare de Meudon. Il passait le saluer puis le boulot se déplaçant, l’oncle ne passa plus. Le grossiste de Montrouge but le bouillon. Surnagea quelques saisons dans le treizième sans que l’oncle eût le temps d’y faire un saut. Des années qu’à la bifurcation de Clamart Tonton traçait sur Antony puis retrouvait la A6. La famille, les entrepôts, les entrepôts la famille... Aller-simple : 650 bornes. Davantage s’il passait par la Suisse saluer son père et d’indécrottables potes abreuvés au terroir. Le gars au bois flotté s’est exilé en Province. Le marocain ? Le chinois proche de porte d’Italie ? remplacés par un marocain, par un chinois en grande banlieue ouest. Il ne piquera plus vers Montrouge. On ne descend jamais deux fois la même rue. Parait que le tram la remonte. L’oncle pensait à se barrer. Il avait une vague idée d’où cependant les éventuelles destinations sont repassées au stylo-bille, appuyé à tel point que la pointe par places perça la page. L’oncle était bizarre mais le plus bizarre du sud parisien resta pour lui la vision d’une femme sous la pluie, la pluie en imper gris, or cette femme dans la nuit l’avait-il revue ? était-il parti la retrouver ? Bien avant que Tonton ne se pique d’écrire, dans un agenda de 87 qui faillit partir à la benne, le thème de la pluie infiltre les commandes, les rendez-vous, les téléphones à passer, une femme se faufile entre les dates, des poèmes remplissent les jours libres, des post-it débiles style : « saluer la pluie. » « choisir du bleu dans les rayons du soleil » « dans la pâleur tubulaire d’un néon, sous l’averse d’une nuit à la renverse l’eau du ciel noyait les tombes » de sa belle écriture, une flèche en-bas pour la suite au verso...

EST

Dans le soir électrique de Paname, l’oncle venait de contourner Nation. De passer entre les deux colonnes Ledoux. Il sortait d’une séance de boulot. Roulait peinard vers porte Montreuil. Son pote avait téléphoné hier. Ils devaient se voir. Des embrouilles encore car son pote, bien que découvreur, défricheur talentueux, attirait les tuiles pire qu’une toiture en continuelle réfection mais c’est un pote et un pote c’est sacré. Un sacré pote ! Cours de Vincennes l’oncle conduisait lentement. Là aussi la morale à deux balles avait fait place nette. Il balance son mégot par la vitre et voilà qu’une bagnole le dépasse. Coupe la route ! Des lampions s’allument. Les flics. Voiture banalisée. Papiers, vous faites quoi ? Vous venez d’où ? Vous allez où ? Cours de morale : les mégots balancés c’est mal et vous fumez quoi ? Coup de torche dans la boite à gant tandis que Tonton tranquille raconte qu’il prend des repères pour son polar en cours. Explique qu’il se glisse dans la peau de son héros, un privé, qu’un de ses amis bosse aux mœurs et il en était à interroger le keuf sur l’éducation, la conscience citoyenne quand l’autre, n’ayant déniché ni arme de destruction massive, ni cadavre, ni sac de sport bourrée de dope ou de pognon, pas plus de bourrin, de dragon que de dinosaure lance un « c’est bon » à son collègue lequel rend ses fafs à Tonton. Ce conte évitait de répondre où, pourquoi, comment par contre l’oncle avait abandonné son polar bidon au tueur symétrique et décrété que le polar c’était pas son truc. D’autres y excellaient… Tonton ne prêtait guère attention aux changements. Constatait l’impermanence. Par taches la persistance du passé. Le troquet à la sortie du métro s’est stabilisé dans la déglingue. Le pont franchit toujours le périph toutefois les puces ne ressemblent plus à rien. Des déballage d’infortune, trois nippes, un poster, deux bouquins fatigués, une montre au verre fendu, du piteux état et les professionnels proposent de la godasse en vrac, des soldes, du plastoc, du clinquant. Plus de chine. Un papy noctambule pousse un chariot d’hyper. A droite, tout est parti dans les mémoires. Bientôt seuls de rares clichés, albums de famille récupérés par un broc diront ce qui fut puis ces ultimes traces disparaîtront comme la boutique de son pote, l’escalier casse-gueule, le « Bon Coin », la salle de boxe, les deux zonards, le box, l’entrepôt, les maisons, tout le pâté écrasé, détruit comme sera détruit le centre commercial vautré à la place du vieux quartier et finira sa musique lénifiante, son éclairage artificiel, passeront ses allées dallées, ses fausses plantes, faux arbres plus vrais que vrai, ses promos débiles visant à transformer le citoyen, le client lambda en artisan de sa défaite. Bah, c’est la vie comme dirait l’oncle...

proposition n° 36
NORD

La découverte, au centre de recherche miraculeusement intact de l’immense complexe d’Agartha, du graviton, très rapidement de son anti-particule puis des applications techniques, balayèrent les concepts d’habitat, de transport, les rapports de l’homme à la terre, de l’homme à l’homme. A l’automne l’oncle soufflera 353 bougies. Il habite au sud. Une plateforme verte surplombant la mer jaune de Fotanbo. La ville s’élève en entonnoir. Ses paliers circulaires flottent au-dessus des débris de la vieille cité coiffée d’un gigantesque dôme magnétique. L’oncle a palabres. Pas question de traînailler. Direction la barrière. Niveau un. Porte cardinale N. La frontière. Au-delà le grand Nord, là où c’est chaud. Parmi les décombres des ZUP, ZI, ZAC, ZA, ZIC, ZUS. Là où l’on meurt encore avant cents ans. Là où les primitifs, les non-améliorés, se reproduisent en liberté. Il doit se rendre aux abords du cratère ictère. Rencontrer le Grand Conseil du Nord dans les souterrains de Balbekès. Le Conseil n’accepte ni les androïdes ni les clones, ni les hologrammes en temps réel certifié A peine daigne-t-il recevoir un émissaire d’en haut.

OUEST

Chaque palier, chaque module est interchangeable, mobile, libre et constitue un élément autonome adapté à la vie communautaire. Le ciel se peuple. La terre se régénère. Chaque station produit sa nourriture, recycle son eau, son air, les déchets des déchets. L’habitant des nues veille à l’équilibre. Quelque chose a percé, germé dans l’invisible de sa nature. Les clés ont disparu. Toute n’est qu’activité strictement volontaire ainsi, libéré du travail, l’homme vaque à ses occupations, ses amours, sa famille, ses jardins. La créativité explose. Acheter, argent, arme, mort, guerre, haine, ces termes n’ont pas disparu. Il servent à dépeindre autrefois. La connaissance enfin a pénétré le cœur de l’homme et le mal autant que le bien appréciés à leur juste valeur mais surtout à leur juste place. Réintroduction du pinson des arbres sur le Mont Mérou, L’’îlot artificiel de Vers Taille Monté des Eaux s’efface dans la brume vespérale. Un tableau récemment restauré y est exposé à la lueur duquel il apparaîtrait que Louis Soleil ne fonda pas Vers Taille cependant son frère Louis Croisade. Le débat fait rage Difficile également d’échapper au discours sur la grâce absolu et les dons étranges dont bénéficient les Primitifs. Curieusement le futur rêve du passé. L’homme se relit comme s’il se cherchait. Des machines contrôlent des machines La ville est devenue vaisseau, flottille, escadre. Le niveau 88 de la cité radieuse australe s’est apponté au seizième anneau secteur ouest. Une nuée de techniciens, physiciens débarque. Centrale de Charrtoues : en zone R1U, réacteur 12 à fusion, génération 4, stabilisé depuis près d’un demi-siècle, les capteurs ont enregistré et confirmé une agitation thermique anormale.

SUD

Sur la plateforme, l’oncle cultivait un lopin. Comme il vivait modestement, la majeure partie des légumes filait entre ses voisins proches et l’île des Tempes. Le reste du domaine tenait en dix ruches, une centaine de fruitiers plus trois hectares de caillasses, thym, romarin, fenouil, asperges sauvages, aloé vera, arbousiers, figuiers à préserver en l’état. Au replat de la colline une famille de chênes verts, variété récupérée de justesse, avait pris racine. L’accord du comité sylvestre de l’Anneau 108 Sud obtenu, l’oncle s’installa dans les arbres. Absence totale de fer. Du bois, du cordage, du verre souple. Le premier niveau comportait dix pièces dont la salle d’eau. Sept alloués à la bibliothèque ancienne. Des rescapés de toutes langues, la plupart mortes. Des illustrations, des reproductions, photographies, magazines, quelques brochures, manuscrits datés de la grande dévastation, rares, précieux témoignages fragiles d’une volonté de renaissance. De là une passerelle rejoignait deux chambres obscures remplies du sol au plafond de matériel électronique d’avant. Ordinateurs pré quantiques, clés mémorielles 4D, fiches, prises, câbles, en grande majorité hors d’usage pourtant Tonton ne désespérait pas d’en assembler un qui puisse lire les fichiers voire, par écho femto réactiver les disques. Il était obsédé par la mémoire, ses failles, ses vides, ses blancs. Une femme en imper beige, sans parapluie sous la pluie, la nuit le visitait régulièrement. Qui est-elle ? que fait-elle ? que désire-t-elle ? pourquoi la pluie ? Plusieurs articles télépathiques de l’oncle firent le tour de Terapolis 2. Au second de la »cabane » : musique, ateliers graphiques, plastiques, langages du corps, des signes, articulation du discours, reliure, cabinet d’astronomie et au sommet de trois yeuses monumentales, ses appartements. Une hutte entourée d’un balcon, petite terrasse, quatre rosiers, de la menthe en pot, idem du basilic, trois cactus et huit chats allant, venant librement et qui franchissaient la rivière au pin renversé. Jamais le pont. L’oncle descendait les gamelles à l’aide d’un ingénieux système de poulies afin d’éviter les toitures disséminées vu que la baraque, sur deux étages, squattait une vingtaine de vénérables. De la terrasse Tonton suivait la progression des digues, la marche de ces gigantesques pompes par dizaine de milliers, le jour, la nuit refoulant l’eau de la mer à la mer. Villages, villes, ponts, tours effondrées, tordues, rien n’a tenu. L’histoire sort des eaux ainsi cette portion d’autoroute dégagé en fin de sixième saison. Carcasses de buildings, terres émergées, ferrailles irrécupérables et finalement tous ces polders, ces barrages, ces canaux, inutiles sans la coopération des Primitifs. A vivre en zone blanche ? ou les avaient-ils auparavant ? la question travaille, toujours est-il que mutations ou autres phénomènes, les dons sont bien là. A chaque tribu le sien, à chaque famille sa particularité, sa spécificité ; ces facultés se mêlent, bourgeonnent, s’éteignent, réapparaissent en fonction des besoins, des naissances or voici quatre générations, la tribu des Oceman hérita non seulement de l’immunité radioactive totale mais du pouvoir de décontamination. Le matin ils avançaient par la plaine détrempée. A chaque pas le sol soupirait, se régénérait. Viendront très vite les recycleurs organiques, suivront les désosseurs, les rangeurs, les distributeurs, les réducteurs. D’ici deux ans cette vaste portion de terre sera rendue aux hommes. C’est important et ne l’est pas. Le ciel est si vaste... A maintes reprises la Confédération des Anneaux offrit aux Primitifs de vivre dans une cité A.G. Refus systématique. Aucune tribu, famille, individu à ce jour n’a franchit une des quatre portes cardinales. Pour eux la terre est socle du cosmos. Ils ne comprennent pas les modifiés. A quoi bon vivre si longtemps, mourir si loin des étoiles et si loin de soi-même…

EST

Seul horizon dégagé. Bien que le fleuve recouvrît la plaine les marais mercuriels furent vite asséchés et le Capsotube opérationnel de Mont Œil Boncoing jusqu’aux falaises de Rince. En dépit d’une moindre radioactivité, les métaux lourds, en quantités phénoménales, condamnaient la région pour des siècles. Longtemps l’oncle œuvra en qualité de coordinateur Est. Notamment à sauver ce qui pouvait l’être des quatre tours de la Grande Bibliothèque où, dans ce secteur surexposé à l’extrême, le système de protection Alpha de l’oncle tombe en rade ce qui eût dû entrainer une mort quasi immédiate, or non seulement l’oncle ne s’aperçut de rien mais le logiciel ne signala la défaillance que le sas franchit. Par trois fois l’incident se renouvela. Ce fut quittant la Chambre Haute Ocemanienne que l’oncle, dans le dédale de Balbekès confia au jeune Olak cette anomalie d’avoir, à trois reprises, survécu à une exposition cent fois mortelle sur quoi, celui qui deviendrait le grand fédérateur suggéra de couper Alpha. De ce jour, sans pourtant bénéficier du don de décontamination, l’oncle connut sa particularité. Dans ce boyau l’oncle découvrit également le secret de son étrange longévité. L’oncle n’a jamais subit d’amélioration, d’augmentation et sa réalité, sa mémoire extraordinaire, son pouvoir de régénérescence les devait, confessait-il, à un il ne savait quoi de sans âge, d’intemporel, d’inexplicable. Soixante ans plus tard il annonça sa singularité aux citoyens de Terapolis 2 lors, dans la foulée, fut nommé premier ambassadeur auprès des Primitifs. Ils élaborèrent ensemble le traité dit « du Ciel et de la Terre » stipulant que les surfaces nettoyées reviendraient aux tribus et la récupération, dont les Primitifs se désintéressent, à Terapolis 2. Huitième humanité : un enfant court en riant derrière un ballon, un homme berce tendrement sa fille, le blé des astres lève dans la tempête qui se retire avec la mer.

proposition n° 37

Cinq nuits que l’oncle visitait des appartements. Que des appartements. Des appartements sans personne dedans. Des appartements neufs, refaits, à rénover avec ou sans cheminée, double-vitrage, balcons, terrasses, salles d’eau lumineuses, modernes, vieillottes aux lourds éviers de grès, bidets désuets, tapisseries murales, boiseries, parquets, cabinets de travail, boudoirs, cuisines, salons, fumoirs, chambres à coucher, alcôves, placards, recoins, mezzanines défilaient et ces vastes modules, ces surfaces, ces espaces, ces lofts étaient extraordinairement meublés. Tonton ne s’intéressait pourtant que vaguement aux buffets et autres merveilles mais ralentissait à proximité des tableaux et des rayonnages de bibliothèque lorsqu’une nuit, effaré, il découvrit tout un pan d’ouvrages aux titres insolites, inquiétants dont l’Abdelthor, Le Livre des Chairs, Les Évangiles du Mal, Mémoires Infernales, Pouvoirs d’en Haut Pouvoirs d’en Bas, l’Abomimédicon, Vertueuse Anthropophagie, Sève des abîmes, De Séduire la Mort, le Necronomicon, Cercles Pentagrammes Formulations, Jurisprudence Satanique, le légendaire Code Noir en treize tomes, le Guide Sombre de Pandémonium mais en dehors des livres qu’il se gardait d’effleurer, l’oncle dédaignait ces amas de richesses, les bijoux, les trônes, l’or, l’argent partout présents et strictement ne touchait à rien. Simplement il glissait d’une pièce à l’autre, silencieux, sans se donner la peine d’ouvrir les portes car il était devenu Passe-Muraille. Sans doute le devait-il à la femme en imper beige. Elle intervint vers la fin de la période inondée. Un mois que Tonton, chaque nuit, rêvait d’eau, de Paris, de mer, de villes aériennes, de tribus errantes, de cataclysme, de lente résurrection quand cette femme, croisée régulièrement dans son sommeil, une nuit lui proposa d’ouvrir les yeux : de se réveiller et l’oncle bien réveillé, les yeux écarquillés, médusé la fixait. Elle était là ! Assise sur son canapé sans son imper beige mais bleue, enveloppée d’un voile, d’un halos bleu. Sans un mot elle se lève, sourit, passe un collier au cou de l’oncle. Dans un tourbillon bleu d’écorces blanches s’évapore. Au matin l’oncle, ainsi qu’à l’accoutumée, se repassait les images de la nuit. Évidemment l’apparition sur le canapé, ces contes à dormir debout, relevaient du songe, or à la salle de bain, dans le miroir, il remarqua le collier. Un collier ? Un collier ? D’où ce collier ? Il n’en portait jamais. Toujours est qu’il le retira, passa une excellente journée à – ici le bas de la page manque – sombra dans un sommeil de plomb, épais, dense, absolu. Le lendemain par contre les balades reprirent toutefois les plateformes, sa cabane parmi les yeuses n’existaient plus en revanche retour de ces labyrinthes, manèges, pirouettes, déplacements, parties de colin-maillard qui l’égaraient et le déposaient au pied du songe sans qu’il ne sache plus rien ni de lui ni de l’endroit. Juste il va rêver et ce vendredi, il ne retourna pas à quoi il s’était habitué au point de devenir un habitant de son propre rêve, un citoyen qui bossait à l’est de ce monde détruit, rebâti en Onirie ; ce vendredi, après avoir tourné, tourné les yeux bandés, après s’être retrouvé à marcher dans un désert vers ce qui s’avéra être une ville à demie ensablée et dans la cité morte cette porte cochère dégagée. Depuis cinq nuits la même cependant chaque fois débouchant sur une courée, un corridor, un palier, différents et qu’elle ne fut pas sa frayeur lorsque, la découvrant, voulant la pousser, sa paume passa à travers puis son poignet, son coude, son bras, son épaule, sa jambe, son torse, sa tête traversèrent le battant. Il se retrouva dans une cour d’immeuble. Voulu vérifier. S’élança contre un mur et s’étala dans une cuisine qu’il comprit, après rapide inspection, être celle du concierge. Il passa successivement quatre plafonds puis, du cinquième étage remonta la rue des Oubliettes. Une quarantaine de logements en enfilade ; chacun regorgeant de pièces, de salles débordant des plus fantastiques richesses jamais accumulées. Une suite de cavernes d’Ali-Baba qu’il explorait depuis six nuits déjà changeant à chaque expédition de rue, de quartier. Il s’imprégnait des lieux désirait comprendre, toutefois gardait ses distances d’avec le jeu auquel il était convié. Les nuits s’écoulaient de parquets précieux en invraisemblables plafonds, de l’âge d’or égyptien à la renaissance, de la renaissance au siècle des massacres, de fontaines en bassins, de jade en jaspe, de nacres partout le luxe, le silence des ombres, aux courbes ambrées, chaudes, dorées, luisantes, chatoyantes, toutes époques, civilisations mêlées, disposées et il crût reconnaître la Toison de Jason, l’arc d’Ulysse, la voile noire de Thésée, le bâton de Moïse, la toute première boussole, première monnaie métal, première roue, premier alphabet toutefois rien d’un musée. Des humains habitaient ces murs . Travaillaient-ils de nuit ? L’absence totale de vie à l’exception de la sienne l’intriguait. L’intriguait aussi le fait que les miroirs l’ignoraient et qu’à chaque salle, pièce couloir, chambre se trouvait un objet qu’il reconnaissait et dont il eût pu revendiquer l’appartenance : un tambour, une luge, un tank, une casquette, une palette de chef de gare, un train mécanique, un paquet de clopes, des illustrés en pagaille, Michey, Kit Carson, Oliver, Buck John, Tex Bill, Tarou, Vengeur, Tarzan, Blek le Rock, Kiwi, Mandrake, Le Fantôme, train électrique, serviette d’école, ardoise, crayon d’ardoise, éponge dans sa boite ronde en plastic translucide vert, rouge, orange, bleu, une trousse, trois plumes, un porte-plume au bois rongé, une fronde découpée dans une chambre à air noire, des pistolets à eau, à amorce, sac de sport bleu, pantalon pat d’eph., stylo-bille quatre couleurs, sur la cuvette des WC, les tables, le manteau des cheminée, les couvre-lits, dans un corridor une toupie, contre la barrière d’un balcon une trottinette, les objets remontaient le temps à mesure qu’il franchisait les murs, ne prenant jamais qu’une seule porte : la porte cochère. La seule qu’il tenta de pousser et les questions fusaient : passer les murs, les plafonds et marcher sur le sol ? les miroirs ne renvoyaient ni son visage, ni ses vêtements, pourquoi ? et ces objets familiers ? La série dura douze nuits. A la rencontre des propriétaires les voyages s’arrêtèrent aussi sec. Net. D’un coup tout redevint normal. Il était temps ! La fatigue, l’accumulation d’images… Trente jours de déluge, un de pause et les apparts, l’oncle commençait à en avoir plein les tatanes, craignait la démence, le coup de calgon la dépression et ce matin du douzième jour, après une nuit d’émerveillement supplémentaire, sans trop savoir pourquoi, il empocha le collier dans l’intention de le balancer ce qu’il oublia puis incidemment, en sortant la monnaie du service, le tira de sa poche lors son amie insista pour qu’il l’essayât ; estimant que ça lui allait bien, qu’il devrait le porter, il le garda sans plus y prêter garde. S’endormit avec or, en empruntant un court passage reliant les deux ailes d’un hôtel particulier, les miroirs de la galerie reflétèrent son visage. Son corps à droite se perdait à l’infini ; à gauche pareil et lui au milieu ne savait plus. Quel type donc d’existence que la sienne ? Quart de tour gauche. C’était lui ! Bien lui et ce lacet de cuir auquel suspendue par une attache d’argent pendait une perle bleue, aigue-marine, saphir, verroterie ? Il se retourna. Se dévisageait, se confirmait dans la contemplation surprise de son reflet quand un grésillement l’arracha à ses considérations : la pierre fondait, se liquéfiait sans qu’il ressente la moindre brûlure, la plus insignifiante élévation de température. De la gemme il ne resta pas une larme, pas une trace. Le cordon se détacha, rampa sur le sol qui l’avala. L’oncle en était baba soudain les dalles, les glaces, le plafond, à vitesse folle se mirent à grandir, à croître démesurément. En un instant se stabilisèrent. Cinq bonnes minutes pour en sortir tant vaste la salle... Il crut reconnaître un buffet. Il s’en approchait, s’apprêtait pour la toute première fois à toucher, un objet ouvrir un tiroir lorsque dans son dos, un toussotement le fit pivoter. Ils étaient là. Debout. Mari et femme sans doute. Les proprios. La femme expliqua l’urgence absolue. : vendre. Les appartements, le mobilier, les tableaux, les antiquités tout ce qu’il avait vu : « et ça avec » rajouta le mec en ouvrant subitement au milieu de rien, une fenêtre à laquelle l’oncle se pencha, de laquelle il considéra les champs, le bocage, les coteaux, la rivière verte et lente, les nuages blancs qui s’y baignaient, le petit pont, le parc, les allées de rosiers tout ça ? lança Tonton sans réfléchir et le reste ajouta la femme... C’était absurde évidemment. Si l’oncle vivait loin du besoin il n’avait pas de quoi se payer le quart de la moitié du centième d’une salle alors le lot ! Cependant lorsque la femme articula le prix, la raison de Tonton décampa. Celui d’une baraque, d’une belle maison dans la cambrousse. Quelques centaines de milliers d’euros. Il réfléchissait quand lui vint une question : « et ça aussi ? » désignant sur la colline à droite, une immense statue de Shiva flanquée à ses pieds de fidèles en train d’en faire le tour et le tour et le tour et le tour... .Non, c’est le domaine des voisins répondit la femme. A l’idée de voisins l’oncle fronça les sourcils. Bien sûr, il pourrait liquider le bazar toutefois le transport, le stockage, le boulot mais la vente ! La vente ! La femme baissait le prix ; abîmé dans ses réflexions il n’ écoutait pas. Que faire ? « Dernier prix ! A ces mots l’oncle dressa les esgourdes, demanda de répéter. Faillit tomber à la renverse. Il pouvait payer cash ! Signer le chèque sur le champ mais à quoi bon tout ça ? De maison il en avait déjà deux. Une très grande plus une immense, bourrées de meubles, d’affaires, de bouquins. Pourquoi davantage ? cependant ces terres, ce vallon magnifique, la rivière, les bois mais de ça il jouit quotidiennement et l’oncle, égal à lui-même, en parfait égoïste qu’il fut, sans même penser à sa famille, considérant que de ce fatras nul besoin, déclina l’offre. Aussitôt l’immense halle vacilla, les murs par plaques, le plafond s’écroulaient, le verre fusait de toutes parts, les miroirs explosaient, l’oncle courrait tel un dératé vers la sortie, entre les allées, les chemins encombrés, tandis que le sol se fendillait, gondolait, se déformait, se reformait , les lames, les plinthes, les miroirs, les dalles, des débris s’assemblaient, flottaient, se délitaient puis retombaient lourdement, comme si le rêve résistait quand le noir, le blanc, brusquement sur son séant, parmi les draps entortillés, en sueur, l’oncle reconnaît les piles de livres, son futal sur la chaise, ses chaussettes sous la télé restée allumée. Instinctivement il porte la main au cou. Plus de collier.

proposition n° 38

Tonton collectionnait les obsessions. Mort, sexe, temps, mémoire, Dieu, pas Dieu, le silence, le hasard, le réel, le rêve, les coïncidences, synchronicités, les preuves, la connaissance, frontières en tous genres, lieux de passage, dates, gares, hôtels, bistrots, salles d’attente, couloirs, ports, péages, autoroutes, stations-d’essence, cages d’escalier, écoles, souterrains, ponts, portes mais aussi certaines catégories d’objets le fascinaient et notamment les miroirs, les livres, les fenêtres, les nuages alors venait le mouvement, l’impermanence, la transition perpétuelle, maintenant déjà derrière cet éternel présent qu’il se targuait d’habiter, ce foyer dont les circonstances triviales l’éjectaient… que les mots lui permettaient de réintégrer. Ainsi, suite au ce fameux ; « été des rêves », il s’attela à rassembler, trier, ordonner, classer des écrits aujourd’hui perdus. Du brut, du vrac, du congelé, de la matière, du grain, de la pâte, des chutes, du tissu de formes, couleurs, dimensions diverses toutefois d’une même étoffe, séquences, paragraphes qu’il s’efforça d’ajuster, de coudre sans aiguille ni fil sur une trame éclatée d’où sortirent trois recueils de nouvelles, un de poésie ainsi que deux romans. Six éditeurs : à chaque un ouvrage différent, six pseudos et les tapuscrit expédiés de six villes. Tous refusés. Jamais parus. Jamais nés. Cette époque a cramé au fond du jardin, or en l’absence de ces huit feuilles A4 de 1984, tapées recto-verso, pliées et retrouvées à l’intérieur d’une pochette, nous ignorerions tout de l’existence de ces cahiers. Deux cents seize petits formats quadrillés. Vingt-huit catégories subdivisées. Des flèches, des numéros, chiffres romains, des regroupements, des recoupements, points d’interrogation, surlignages, soulignages, surcharges, biffures, notes entre les lignes, 252 têtes de chapitres, plus 83 titres dont 41 allaient aux trois bouquins de nouvelles, dix à la plaquette, le reste entre les deux romans somme toute jamais écrits car sans lecteur pas d’existence ; juste des pages avalés par la singularité, boulottées par le vortex des textes et s’il est émouvant de se pencher sur des espoirs qui certes n’aboutirent de son vivant néanmoins le soutinrent dans la solitude, il est amusant de constater la naïveté, le kitch, l’aspect celluloïd, magazine populaire de titres tels que : « – Le Labyrinthe des Sentiments – Suaire des Délices – La Lie du Ciel – Crépuscule des ossements – Le tombeau des disgrâces – L’Amour en Exil – Nuit des Âmes – Le Mariage des Ombres – Le Palais des Circonstances – Le Baldaquin des Songes – » puis au second volume , après l’amour, – Le Chant des Chairs – se pointent le temporel, la mémoire, le hasard, la mort et toujours ce manque de moyens l’obligeant à jongler à l’aide d’une centaine de mots ce qui donne des : « – Mémoires Infinitives – L’aube d’Inconnaissance – La Monnaie des Jours Sans – Une seconde d’Éternité – Les Dés Pipés – Hasards Volontaires – Destin de l’Homme Carotte – Calices Amers – Souvenirs D’en Deçà du Temps – Voix des Portes –. Impossible d’attribuer un titre précis à l’un des recueils ; du reste, qui sait si ceux retenus figuraient même sur la liste toutefois le troisième lot fournit quelques indices intéressants. Il s’attache aux lieux et bien que connus de l’oncle, des lieux difficilement localisables à travers les : « – Gueules de Gares – Vers Ailleurs – Ports à la Dérive – Fantômes à Quai – Passages Autonomes – Terapolis Underground – (déjà !) – Le Débarcadère des Âmes –Nord sans Boussole – Illusions Urbaines – Impasse des Flétrissures – Centrale des Tombeaux Ouverts – Au Temps Réfléchi – Miroirs sans Dimension – Le Couloir – Passages de Mémoire – suivit de – Mémoires de Passages – » tous manuscrits, poèmes, aphorismes, esquisses, scénar., moments d’exaltation, de mélancolie, de déprimes brûlés avec le reste à l’occasion de la crise consécutive aux quatre réponses, polies mais négatives et le pire, les deux romans restés sans retour. Les avait-ils reçus ? Il n’osa s’en enquérir. Du coup, nécessité faisant loi, durant plus dix ans Tonton ne rédigea que des listes de commandes, des bons d’expédition, des adresses, des factures...

proposition n° 39

Chantier interdit au public ! Ça fait des vacances ! Inutile d’’imaginer les dalles, les assises, les fondations, on s’en fiche. Du cratère, des passerelles, des bétonnières, des marteaux-piqueurs, des grues, des camions, des traces d’engins dans la boue jaune on s’en tape et pareil des deux molaires pulvérisées de la mâchoire supérieure du quartier. On ne risquera pas un œil à l’endroit où, ayant sauté, un nœud mort de la palissade laisse comme un judas. On s’en balance ! C’est les vacances ! Que les soubassements descendent en enfer si bon leur semble et les piliers, qu’on ne visualise pas plus que l’acier griffant l’air gris, pas plus leur alignement que leurs coffrages, que ces foutus piliers de la croissance grimpent donc jusqu’au ciel si tel est leur destin… Terapolis n’est plus qu’un chantier démentiel où tout ce qui n’est pas interdit devient obligatoire alors ? À quoi bon réparer sans cesse les dégâts d’hier en fourbissant au présent ceux de demain et cette maladie du pharaonique, l’orgueil finance la démesure quand la misère s’accumule aux pieds des tours. Enfant les chantiers le fascinaient comme le fascinaient redresseurs de torts, marshalls, shérifs et ces excavations qu’il regardera plus tard avec indifférence, antan l’attiraient. Gamin il les arpentaient. A la fois terrain de jeu, d’exploration, de découvertes et source de revenus. Les pioches, les pelles, marteaux, truelles, bacs, niveaux, mètres, fils à plomb seaux, perceuses, scies électriques, câbles, de ce bazar il n’avait cure par contre se concentrait sur les bouteilles de bière orphelines, vides, abandonnées, chacune consignée trente centimes. Ainsi le sentiment non de taxer mais plutôt de débarrasser, de rendre service quoi ! Deux sur un échafaudage, une oubliée sur la pelle mécanique, l’autre contre une pile de palettes, celles-là trainant dans la gadoue en compagnie de ferrailles rouillées toutefois et curieusement, en dépit du rapport intéressant, – cinq, six bouteilles en vingt minutes –, l’oncle se désintéressa très vite des chantiers. Il avait les siens et sans consigne ceux-là...

proposition n° 40

Le bled avait relativement peu changé ; alentour les agglomérations explosaient, poussaient dans toutes les directions quand la petite cité épiscopale procédait par bonds. Rien de continu, de soutenu mais un lent accroissement. Par la plaine des taches grises, beiges, ocres prolongent la géométrie minimaliste d’un secteur industriel tandis que sur les collines les bourges ont fait construire des demeures transparentes, des intérieurs au dépouillement criard sensé refléter le luxe, l’espace, l’aisance mais renvoyant surtout l’écran géant, le canapé cuir interminablement confortable, l’absence rédhibitoire de bouquins et le vain paraître. Les limites de la ville, sous l’insignifiante pression de quelques opérations immobilières, étaient sensiblement restées les mêmes. Au sud le garage Lamborghini mais à l’ouest difficile de savoir si le dinosaure en résine du rond-point signale l’entrée du domaine des théropodes et autres gastéropodes géants ou les confins de la commune s’effilochant, clairsemant ses demeures en direction de l’ancien aéroport, alors qu’au nord, près de l’hôpital et du château bornant la ville, aucune modification notable n’est intervenue. Idem vers Paris, lorsque tu longeais, quittant le bled, le cimetière dont les murs tracent, depuis des générations, la frontière nord-ouest du bourg. Quelques villas somnolent qui jadis se sont essoufflées à grimper la côte cependant, hormis la carrière du ferrailleur reconvertie en chaufferie de quartier, la villa détruite où tes parents louaient le rez-de-chaussée plus, face aux sépultures, une petite aire de stationnement, rien n’a changé dans le secteur ; aucune construction récente comme si ce lopin planté de cyprès, de stèles et croix interdisait l’outrage, le dérangement qu’occasionnerait un quelconque chantier proche. Frontière tracée au cordeau : le mur et au-delà des champs. La mort apprécie le silence. Rien de bâti dans le secteur depuis quatre générations sinon en contrebas, si bas qu’ils semblent loin, vers fin des années 50 des immeubles toujours en place mais aussi ces baraques basses de bric et de broc, bois, plastics, tôles de récup., ces jardinets, terre grasse et juteuse, à la lisière sud du préau des morts. Ici ne construiras point ! Ici la quiétude et la paix enfin respecteras articulait le vent dans le langage des tombes, toutefois l’oncle s’en foutait du pré aux dalles, de ces tumulus, petites croix, fleurs en pot, mausolées, caveaux familiaux cossus, couronnes défaites, photos fanées, la mort dans la mort, le jardin des morts pris par la grippe du temps à sa manière meurt et vit, anges éplorés, regrets éternels, indéniablement la ville se reconstitue à l’horizontale et chaque épitaphe telle une adresse en nécropole renvoie les descendants aux rues, maisons, logements, commerces d’époques révolues ; le grincheux, l’avare rimaillent et ripaillent en compagnie des vers du colonel. Les salauds d’hier enfin poètes, les militaires troubadours... A chaque fois que l’oncle filait vers la France voisine, il ralentissait près l’enceinte paisible et rarement manquait d’adresser une pensée à sa mère laquelle, il le savait, vivait ou comme-ci ou comme-ça, ici et là mais surtout pas sous ce marbre noir gravé à son nom parmi les prénoms, les patronymes du crû comme si après avoir eu, vécu, été la ville les citoyens bénéficiaient à moindres frais de son dortoir et de les faire se lever, se rencontrer une nuit de temps en temps... à l’improviste, oui, ce serait marrant de les revoir se revoir, de nous revoir nous revoyant, tous, qui au comptoir, qui à la caisse, qui en ville sans son balai, les équipes à la sortie des troquets, ce pote avec sa R16 au cendrier : « il est interdit d’interdire » calé à l’avant, le Uher à l’arrière en route pour le concert des Cream.. On roulerait sans fin, couperait par la Voie Lactée, super musique, bon matos, les étoiles comme on veut et l’autre, titubant à midi, la vieille et ses cabas, ces trois anciens sur un banc, oui, toutes ces personnes qui firent, furent la ville, les sortir du champ des archives et qu’ils chevauchent les limites, traversent les mondes, les murs, recouvrent les mémoires, toutes les mémoires puis descendent en ville nous dire, nous dire entre deux verres, entre cousins, comment mieux nous y prendre pour moins regretter…

proposition n° 41

Raymond [1] venait de passer la première porte. Il suivait. La franchissait à son tour. Marre de trainer dans ce corridor. Ça colle la sinistrose. Tant pis, pas de kawa, rien, il avait accepté, renoncé à la récupérer. L’idée lui en était venu subitement alors qu’ils survolaient ces mensuels [2] aux couvertures glacées. Il l’exposa à Raymond. [3] Du coup, retour au kiosque. La responsable déjeune lui répondit la vendeuse. « Attendez qu’elle revienne. Elle ne devrait plus tarder » précisa-t-elle. Plus d’une demi-heure qu’elle doit revenir bientôt. Tant pis, pas de cafète, pas de. [4] Le chuintement de la porte se refermant lentement derrière lui interrompit brusquement le flux de ses réflexions. Raymond, [5] les yeux déjà dehors s’apprêtait à actionner l’ouverture de la seconde [6] quand un sonore : « Messieurs ! Messieurs ! » les fit se retourner. A dix mètres environ, au milieu du couloir, à hauteur du kiosque la buraliste les désignait du doigt. [7] A sa gauche une femme, petite, brune, souriante [8] les regardait. Raymond [9] éloigna sa paluche du bouton. La question fusa « Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? » Un cocktail de oui, bien sûr, volontiers, si c’est possible servi par deux voix surprises, étonnées tandis qu’ils quittaient le sas et rejoignaient, d’un pas léger la petite brunette qui venait à l’instant de les inviter à la suivre. Direction l’allée perpendiculaire. Ils avaient tué près de vingt minutes à détailler dans ce couloir, suspendues à une cimaise, des œuvres d’artistes du cru. Des aquarelles torturées, violemment expressives, oppressantes, dérangeantes, interpellatrices mais surtout le lieu de l’exposition influait sur le ressenti. Ailleurs ces dessins auraient perdu cette connotation, cette étiquette [10] que l’endroit collait inévitablement dans l’esprit de qui les regardait. Les mules claquent, résonnent. Elle a pris à gauche. Immédiatement à droite un autre couloir donne sur le A [11] puis une montée d’escaliers. Large, du granit. Brusquement leur guide pivote à gauche et à sa suite ils passent le seuil d’une porte beige à la poignée costaude, [12] durable, garantie à vie, puis découvrent un clair espace inondé de lumière en ce lundi veille de Saint-Valentin. [13] Un comptoir de bois divise la salle dans sa longueur. Les quatre cinquièmes de la surface sont occupés par l’administration le reste est dévolu aux visiteurs. Des bureaux de belle taille, lignes lourdes et datées, juxtaposés, disposés en deux rangs se faisant face réquisitionnent le centre. Un trio de secrétaires digère. Les minutes rampent à ras du sol. Une alignée d’armoires métalliques, style armoire de vestiaire XXXL garde le mur ouest. Le gris fonctionnel domine. [14]Une photographie de famille, sous son verre au cadre doré, jette une tache de couleur égarée. « Quelle année messieurs ? ». Ils se regardent surpris : « quelle année ? ». Celle de votre admission précise la responsable de service maintenant derrière le comptoir. En chœur, spontanément : « 1973 ». Mille neuf cents soixante-treize répète-elle songeuse.. « Trente-trois ans ! Ce n’est pas récent ! Je ne sais pas si nous aurons conservé des archives aussi longtemps ». [15].Tout en remisant leurs papiers d’identité, ils la voient se diriger vers les armoires métalliques dressées au garde-à-vous. Elle fait vraiment petite à côté d’elles. [16]

proposition n° 42

entre 10 et 11

Mais tout ça c’était après. Après le lycée, après cet amour fou d’un été fou, après Nice, après la Turquie, après le souffle, après avoir quitté l’hosto de Tabriz, après le retour en boitant pieds nus un fut le passeport, après ce ticket de de Pâques 73 pour l’enfer, après la séance photo, après les siphonnés, après la levée d’écrou le 11/02/74 de ce qu’ils osent nommer clinique, après avoir été à moitié détruit, après avoir retrouvé au premier jour de liberté Raymond sorti de cabane à la même date que lui, après le départ an plus tard du pays fatal en compagnie de Dédé vers une Grèce jamais atteinte, après s’être arrêtés en Provence chez cet ami infirmier rencontré au C, après le retour de Dédé au pays, après la naissance d’un premier enfant, après que sans prévenir ni savoir Raymond soit précisément tombé à pic, après qu’il l’eût dépanné de mille balles, après que l’oncle ravagé désespéré priant dans l’ambulance ait accompagné son fils d’à peine une semaine à l’hosto, après que le petit se soit rétabli, après le semi-échec d’un couple, après qu’il ait cessé de voir en l’autre l’origine de ses problèmes, après qu’il ait pensé avoir décidé de tout, de sa naissance comme du reste, après un mariage bizarre le jour de Noël, après avoir vaguement arrangé son statut, après un extrait de casier judiciaire pas trop féroce ne mentionnant qu’un tabassage de flic, après avoir remisé ses espérances, après avoir pensé que si l’affaire de Turquie avait un sens alors elle ressurgira, après avoir mis le cap sur objectif thunes, après en avoir fait, il roulait à l’aise quand en 2006, après que le bazar ait refait surface, Raymond et l’oncle poussèrent pour la seconde fois la porte de l’enfer dans le mauvais sens. Avant Tonton n’était qu’un potache sans lendemain trimballant son sac de nœuds, les parpaings, le ciment de l’enfance sur l’étang des jours au milieu duquel il se noyait toutefois, au lycée c’était super. Yougoslavie par la côte sinon Zagreb, Belgrade, Grèce, Turquie sans histoire ni problème, Rhodes, Amsterdam, Espagne, la frontière à Ceuta avec cinq balles en poche mais trois semaines inoubliables grâce aux disques descendus au fond du sac, de la variété française négociée à l’entrée de la médina de Casa, retour sud du Maroc/ Genève en trois bagnoles ensuite avec le blé des colliers d’ambre, perles, bracelets berbères, bagues troqués contre des 45 tours à Marrakech et liquidés place du Molard à Genève, monter au festival de Wight is Wight cuvée 70. Une bagnole Annecy Londres. Tard, alors qu’il avait avancé de quarante kil. à tout casser dans la journée ? Quel bol ! Hendrix is Hendrix, Doors are Doors, Who is Who, Ten Years After à l’heure, Chicago en transit, Léonard Cohen like a bird, Family, Taste Sugar Mama, Supertramp, Hawkwind, Moddy Blues in white satin, Procol Harum, Miles Davis, Free, Cactus, Jethro Tull, Joan Baez, grand moment serinait l’oncle chaque fois qu’il épluchait cette époque mais, parmi six cent mille personnes, revenant de s’être acheté de quoi manger, il entendit très nettement son prénom et vu qu’à l’époque il ne conversait pas avec le ciel il se retourna, pivota scruta et bouche bée reconnu ses potes du bled laissés à Ibiza vu qu’il descendait au Maroc. Après le passage de l’Expérience, au matin Charly et Tonton rentrèrent en traversant Deutschland, sans goûter à la couisine germaine, leurs affaires dans un grand sac poubelle noir et l’oncle arriva directement en sandales, crasseux, les tifs que des nœuds, petit sac en laine sur le flanc, dix minutes en retard au droit qui démarrait la rentrée. Apprendre, – grâce à un prof waouh ! – c’était devenu son truc. Il désirait savoir.. L’oncle aima l’odeur de l’encre, des crayons, des cahiers, des bancs, les cours de récré, les cours tout court, jusqu’aux interro. qu’il kiffait tout en foutant la zone oui, vraiment l’oncle aima l’école, le lycée.

entre 18 et 19

Avec le temps, ne voyant venir que néant et le bazar ayant quitté le placard au tournant du millénaire, Tonton nanti s’atomisait, s’interrogeait. Que faire ? Rien n’était advenu de ses espérances profondes. Certes, il avait comme on dit réussi et les enfants et la famille super pourtant l’oncle – un pénible – quelque part désespérait. Une lointaine plaie d’amour s’était infectée et durant plus de trois décennies son âme rongée mais tout va bien Madame la Marquise renâclait, refusait la laisse, tentait d’aller au-delà, de s’extirper de la mélasse quand un vieux fer rouillé fichée entre deux vertèbres tombe. Subitement allégé il décolle ! toutefois une décennie de lent rétablissement, chutes et rémissions , or pendant la convalescence, que faire ??? La mort au tournant et ça perdu ? Pourquoi pas ? Qui peut dire ce qui doit être ou non. Pourtant il insista et si c’est folie, pensa Tonton, ça fera toujours un beau cas... en 2003 l’oncle accepta les faits comme réels, véritables et tout devint de suite plus facile. Plus simple. Pour la première fois depuis trente ans il ne prenait pas la vie à contresens. N’optait plus concernant son tréfonds systématiquement, volontairement pour la mauvaise décision. Il ne luttait plus contre les anges de sa mémoire. Ainsi, placé devant un vide, terrain vague existentiel, l’oncle entreprit d’écrire. Seul en compagnie de son ignorance et des mauvais reflets d’une prose médiocre qu’il voulait écriture sonnante et trébuchante et trébucher ça trébuchait quant à sonner ça sonnait mais faux, de traviole ainsi face à l’obstacle de son maigre bagage il s’accroupit ; passa entre les quilles de la bête, avec ses mots, d’autres glanés en route mais par dessous tout l’oncle hésitait à causer et particulièrement de ce qui le tenaillait alors il décida de tout bâcher ! La tombe emporterait son silence. Deux jours après cette décision, un curieux hasard le remit en selle. Le 12/12/2012, anniversaire de sa sœur cadette. A dater de là l’oncle écrivit de plus belle. Des pages et des pages nourrissaient la correspondance qui s’était établie entre une inconnue et lui, sans qu’il ne cherche rien et qui dura près d’un an toutefois il continua de remplir des cahiers, de pianoter et s’était même, fait étonnant vu sa nature rétive, farouchement, stupidement autodidacte, inscrit sous un pseudo à un atelier d’écriture. Se faire la main avant de publier car il écrivait. Un peu par dépit, l’issue possible d’une impasse, ce qu’il reste à faire mais aussi, partant du principe qu’un livre n’existe que par les lecteurs, pour être lu. Prétention déraisonnable, folle à considérer ses manuscrits, ce fatras de dossiers sans ordre enfin, toujours est-il qu’il aborda, à travers cet atelier des domaines, des thématiques fraîches lui qui pataugeait sans méthode sinon écrire...ainsi l’oncle toujours à la masse, inévitablement hors sujet, débitait ses fables à sa manière, comme au collège en plus libre car il était oh miracle volontaire ! Il arrangeait des paysages, se croyait tour à tour peintre, musicien, jardiner, cinéaste – c’était nouveau – ouvrier, collégien, un inconnu le saluait qu’il découvrait en lui, sorte d’apprenti sorcier occupé à distiller l’essence du sens ! Silence, Tonton compose ! Tonton fleure le mystère, guette la phrase, la tournure, le zéphyr, le mot clé d’où surgira un chapitre, l’ouverture d’un poème, l’aphorisme égaré, la métaphore perdue et Tonton sans rivière, ni ragondin, ni fleurs, ni pré, ni saule, ni nids ni oiseaux, ni enclos, ni mouton, ni héron, sans orage ni ciel bleu, déroulait une plaine vide sur le quadrillage de la page sinon, sans truelle, ni briques, ni mortier bâtissait des baraques, des immeubles, des rues, des places, des gares, des boulevards, racontait une horloge, balançait un gars dans un boulangerie, un autre sur le chemin du boulot, un troisième se levait tandis que l’oncle alignait ses chevaux de bataille, la mort, le temps, l’absurde, la foi, la folie, le hasard, les liens, la liberté, c’est quoi qu’on fout là ? ce genre d’enfantillages sans que rien n’acquît véritablement forme toutefois Tonton s’était pris au jeu et le réel plaisir qu’il en retirait suffisait à combler ses jours tranquilles sans qu’il fût cependant jamais, en dépit des situations, personnages, déserts, landes, couloirs, villes de mots, satisfait de ce qui sortait. Bah ! c’est la vie hein Tonton ?

entre 20 et 21

L’oncle sautait du coq à l’âne. Absence de cohérence entre les textes. Aucun suivi temporel, spatial, sinon fragmenté, éparpillé. Il est dans son bled et le paragraphe suivant, sans transition, en banlieue parisienne vingt ans plus tard. Entre il s’est passé quoi ? Brusquement ouvrier agricole en Provence, prochain alinéa traine dans un village de l’est de la Turquie, ou chez les dingues sans explication, un peu d’autobiographique, pas mal de ramasse, des ébauches, le prince des ébauches, le roi des départs, le plouc des chapitres un. Il surchargea, brouilla des dizaines de récits amorcés difficiles à suivre, mêlant considérations sociales, philosophiques, historiques, rapprochant des évènements terriblement distants, décrivant des engrenages invisibles, soudain un coup de gueule, une anecdote personnelle, aussi ’oncle fantasmait à longueur de journée par conséquent l’imaginaire et le réel tissent une toile où discerner le vrai du romanesque s’avère compliqué. Impossible à lui d’aller droit au but. Chemin d’ivrogne zigzaguant selon l’humeur, coléreuse, mélancolique voire euphorique et il en a bouffé des cartouches Tonton, alors, le tri dans tout ça qu’il n’a pas fait, pas même assemblé quelques centaines de pages histoire de proposer un truc quand des feuilles et des feuilles de titres, lui qui voulait, ne voulait pas bleuissait des cahiers – souvent bleus – de textes qu’il ne relisait quasiment jamais alors, un vrai bouquin… Les autres s’en chargeront n’est-ce pas Tonton ?

proposition n° 43

Les munitions fondaient Le pot bleu y était passé soit toutes les cartouches accumulées, disséminées, délaissées pour le clavier quand, lubie subite, l’oncle se remit à l’encre. A la plume il esquissa l’esquif, les rames, les galets, le clapotis, les vagues, la salle noyée d’où peu à peu la mer se retira emportant lentement la barque, les passagers loin du rivage, loin de la page vers le large... loin de la chambre verte, sur les eaux calmes ils doublèrent la ligne d’horizon et tel un point fuyant la phrase disparurent… Ainsi diminuaient les stocks. Fallait réapprovisionner mais pour écrire quoi ? Tonton s’essaya à divers genres. Picora de la nouvelle – court donc facile estimait-il –, mâcha de la prose, brouta des rimes, rumina des concepts, apprit à désapprendre, retournait les étiquettes, enfilait des costumes, choisissait des chaussures pourtant allait débraillé. Rien ne lui convenait des paragraphes qu’il alignait et pour cause, l’essentiel demeurait hors de portée, hors d’atteinte, au-delà des limites qui le verraient franchir le seuil de l’indicible et fouler la vallée des mots sans lettre, sans pied ni tête, ni rime ni raison, ni syllabe ni trompette mais le parfum d’une voix off qui dirait exactement ce qu’il ne parvient à exprimer : l’indicible. Hors du prononçable et de l’articulable ; hors du sens qu’il doit conduire la pirogue et jeter l’encre à l’écart des habitudes, sous les eaux mortes du non-dit pêcher du verbe, de l’adjectif, du substantif, du lieu commun parfois remis à la flotte puis remonter les filets ensuite tenter de vendre la came. Se risquer à restituer, refléter subrepticement le prolongement invisible du monde qu’il ne fit jamais qu’effleurer de la syntaxe quand sa chair entière, prétendait-il, y fut plongée, or nulle trace de l’évènement central. Rupture de bobine, un passage manque : les jours qui suivirent la panne du van en Turquie. Ces jours dont on ignore ce qu’ils furent semblent constituer le pivot, l’axe, le moyeu, le vide indicible autour duquel les pauvres mots de l’oncle orbitent, s’agglomèrent en épisodes : la photo d’identité récupérée, l’acquisition des entrepôts, d’une maison secondaire, Raymond, le bal des esprits perdus pourquoi y avoir dansé ? Silence... par contre il balance le trouble, sème le doute en égrenant le rosaire ahurissant de circonstances étonnantes comme autant de confirmations venant à l’appui de l’invraisemblable réalité qu’il n’osa ou ne put aborder de front. Ainsi rédigeait-il à l’ombre du paradoxe de Zénon. Ses mots, ses phrases, sa pensée n’atteignaient jamais le cœur informulable, l’essence de ce qui ne peut être dit et qu’il, selon Wittgenstein, convient de taire. En clair l’oncle écrivait du rien à l’encre sympathique sur du vent ...Tout au plus éclairait-il faiblement la scène laquelle s’agrandissait à mesure que la plume roulait sur la feuille, que la recharge se vidait tandis qu’insensiblement le carquois se remplissait. Pas de polar, S.F, romance, ni essai ; trop spécialisé, laborieux et l’oncle pas assez taillé ne faisait pas flèche de tout bois mais coupait les siennes dans du bizarre, de l’étrange, de l’impossible, du tordu, du torturé, de la grâce, du glauque, du désespoir et de ténèbres en ténèbres errer tant que la lumière des corps perce les iris, jaillisse, inonde, cependant gare à la cécité de l’âme et gare à cette impossibilité de dire laquelle fatalement entraine à dire...ce qu’il conviendrait parfois de taire.

proposition n° 44


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1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 20 septembre 2018.
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[1Débarqué sans crier gare au pavillon B ; sa présence sauva l’oncle

[2Épisode mensuels : trois en quatre jours. Le premier : un article sur l’évangile de Judas et tiens ? un interview du pote de Montreuil quant aux deux achetés dans le couloir, Bill Gates en tronche de Christ puis en couverture de l’autre, le dessin exact de l’emplacement du Pont Neuf où, cinq mois plus tôt l’oncle s’était fait piégé par la Caméra Invisible.Une histoire de pêcheur. Surprise, surprise !

[3Raymond fut transféré en prison. Aucune adresse. A peine son prénom et vu l’état sinistré de Tonton ce dernier désespéra de le revoir jamais.

[4...

[5Quelle ne fut pas leur stupéfaction de constater qu’ils furent libérés, Raymond de taule l’oncle d’asile, le même jour ; qu’ils habitaient la même ville ; dans la ville la même rue et bossaient au même hyper. Raymond rayon des vins, l’oncle chez les meubles

[6On ne dira jamais assez combien tout tient à rien

[7Tel quel

[8Remarquable en ces lieux

[9Joie immense des retrouvailles et tonnerre ! l’étonnement devant le hasard, le destin que l’oncle estima ultérieurement être effet dossier ce qui n’empêchât que sur le champ Tonton y vît un signe ; l’histoire continuait d’autant que Raymond lui apprit qu’il connaissait ce village proche de la frontière iranienne. Un an avant que l’oncle ne s’y pointe Raymond s’est tapé, depuis Maku en Iran, cent bornes à pinces. Maku où l’oncle... mais la route de Raymond jalonnée de circonstances insolites, curieuses, troublantes jusqu’au village turc où un an plus tard l’oncle sur un lit, dans une chambre d’hôtel... ensuite ils se rencontrent chez les dingues, se perdent, se retrouvent, se perdent se retrouvent...

[10Travaux de malades

[11Terrifiant le A. L’oncle l’a traversé. Simplement traversé Il portait un panier de linge à suspendre. Il suivait l’infirmier. Six mois qu’il n’avait pas bougé du C. Six mois sans le ciel au-dessus toutefois il n’aurait su dire qui du ciel ou du A l’avait le plus impressionné. Le A sans doute...

[12Tout était costaud en ces murs, à commencer par eux, du dur comme les barreaux, les infirmiers, les médocs, les raclées, le cynisme des toubibs. Que du sordide solide !

[13Cette précision n’est pas anodine mais surtout ce lundi 13 février inaugure un cycle de cinq décès clos lundi 12 février de l’an suivant ; au départ la mère de l’oncle. Cinq. André ouvre le bal. Cinq messages de diverses longueurs portés par les ondes mais des d’ondes ? si oui lesquelles ? d’une étrange dimension. [[ Celle de la mort ou de la vie au choix et comment est-ce possible et que signifie ? Que vaut la mort ? Et de rêver qu’elle existe... existe-elle pour autant ? Est-elle ? Si oui, que signifie être pour la mort ? et quid du renouvellement ? De la mémoire ? De la mémoire du renouvellement, du renouvellement de la mémoire ?

[14Gris administratif

[15Ses mots

[16vrai que hautes les armoires car pleines de la poussière des souffrances, des cendres grises des dossiers et désolé de vous remuer mais dites ! où sont donc passées toutes ces vies archivées ?