Laurent Schaffter | Terapolis

« construire une ville avec des mots », les contributions

Laurent Schaffter partage sa vie entre le Jura Suisse, la Croatie et les livres.
proposition n° 1

Revenir, revenir, revenir où ? Là d’où il faillit ne jamais revenir ? Nombreux les lieux, les pas sur lesquels il revint. En Provence, en Suisse, en Normandie, en Bretagne, à Strasbourg, Paris, Montreuil, Villemomble, Houdan, Nice, Marseille, Amiens, Die, à Florence, complètement paumé, or à ce jour il n’a pas revu l’endroit clé de son existence. Il y songe ça et là. Rien ne l’oblige mais quoi le retient ? On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve — merci Héraclite — et le fleuve charrie les mémoires tant que le temps s’efface sous le flot des résurgences, des indices dérivant au gré des relances de l’inattendu.

Ce lundi son pote Raymond ne bossait pas et lui, en vadrouille, suggéra qu’ils aillent boire un pot à l’Ours. Au passage ils en grilleront un sur la terrasse. Soleil de la partie. Journée prometteuse. A onze heures il n’était question que de l’Ours, or une fois sur place que faire ? Le lundi, été comme hiver, l’Ours hiberne. En contrebas du troquet la bastille ! Il s’y étaient rencontrés. Que faire ? Doit y avoir une cafeteria dans ce bordel qu’il lance à tout hasard et, décision prise, les voici, trente-trois ans après, qui descendent vers l’entrée principale. Les grilles franchies, ils gagnent le petit pont jeté au-dessus du fossé. La porte d’entrée n’est plus. Un sas vitré lui a succédé. Dans le couloir par contre rien n’a bougé ; le temps l’évite. Les deux bancs fatigués, usés, peints et repeints, la grisaille des murs, la neutralité du sol, la fraîcheur, l’absence, l’allée perpendiculaire menant aux ailes, aux étages. Le A, le B, le C. Un vide sale, invisible recouvre un silence misérable et dur. Le kiosque, lifté dans les années quatre-vingt-dix, aligne presse, clopes, bonbons chocolats au même emplacement. Le personnel déjeune. Cafète complète, Ours fermé il ne leur reste qu’à se casser, cinquante bornes, ou patienter. Ils poireautent, papotent sur un banc face au tabac-journaux,. Du vieux bois. Inconfortable. L’accueil n’est pas le point fort de l’endroit et en aucun cas ils n’envisageaient ce matin, lorsqu’ils se décidèrent pour l’Ours, de revenir là, dans ce couloir prendre racine en attendant une table et deux chaises disponibles à la cafeteria de l’abbaye. Il se lève. Feuillette les magazines. En achète deux. En file un à Raymond. La suite défie l’entendement.

proposition n° 2

Un couloir, des escaliers, un couloir, des escaliers, un couloir. Froids. Au fond du troisième une porte épaisse à double battant ouvre sur une salle carrée. Belles proportions, haute de plafond. Murs crème. Une longue table s’empoussière près des fenêtres à croisillons. Non loin de la table des chaises empilées. Au centre de la pièce un trépied. Fixé au trépied un appareil. Un vieil engin évoquant celui à soufflet du Lotus Bleu lorsque Tintin et Tchang prennent la pose. Face à l’objectif une chaise vide. Au sol, du parquet. La photo ! La victoire !

proposition n° 3

Raymond venait de passer la première porte. Il suivait. La franchissait à son tour. Marre de trainer dans ce corridor. Ça colle la sinistrose. Tant pis, pas de kawa, rien, il avait accepté, renoncé à la récupérer. L’idée lui en était venu subitement alors qu’ils survolaient ces mensuels aux couvertures glacées. Il l’exposa à Raymond. Du coup, retour au kiosque. La responsable déjeune lui répondit la vendeuse. « Attendez qu’elle revienne. Elle ne devrait plus tarder » précisa-t-elle. Plus d’une demi-heure qu’elle doit revenir bientôt. Tant pis, pas de cafète, pas de. Le chuintement de la porte se refermant lentement derrière lui interrompit brusquement le flux de ses réflexions. Raymond, les yeux déjà dehors s’apprêtait à actionner l’ouverture de la seconde quand un sonore : « Messieurs ! Messieurs ! » les fit se retourner. A dix mètres environ, au milieu du couloir, à hauteur du kiosque la buraliste les désignait du doigt. A sa gauche une femme, petite, brune, souriante les regardait. Raymond éloigna sa paluche du bouton. La question fusa « Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? » Un cocktail de oui, bien sûr, volontiers, si c’est possible servi par deux voix surprises, étonnées tandis qu’ils quittaient le sas et rejoignaient, d’un pas léger la petite brunette qui venait à l’instant de les inviter à la suivre. Direction l’allée perpendiculaire. Ils avaient tué près de vingt minutes à détailler dans ce couloir, suspendues à une cimaise, des œuvres d’artistes du cru. Des aquarelles torturées, violemment expressives, oppressantes, dérangeantes, interpellatrices mais surtout le lieu de l’exposition influait sur le ressenti. Ailleurs ces dessins auraient perdu cette connotation, cette étiquette que l’endroit collait inévitablement dans l’esprit de qui les regardait. Les mules claquent, résonnent. Elle a pris à gauche. Immédiatement à droite un autre couloir donne sur le A puis une montée d’escaliers. Large, du granit. Brusquement leur guide pivote à gauche et à sa suite ils passent le seuil d’une porte beige à la poignée costaude, durable, garantie à vie, puis découvrent un clair espace inondé de lumière en ce lundi veille de Saint-Valentin. Un comptoir de bois divise la salle dans sa longueur. Les quatre cinquièmes de la surface sont occupés par l’administration le reste est dévolu aux visiteurs. Des bureaux de belle taille, lignes lourdes et datées, juxtaposés, disposés en deux rangs se faisant face réquisitionnent le centre. Un trio de secrétaires digère. Les minutes rampent à ras du sol. Une alignée d’armoires métalliques, style armoire de vestiaire XXXL garde le mur ouest. Le gris fonctionnel domine.Une photographie de famille, sous son verre au cadre doré, jette une tache de couleur égarée. « Quelle année messieurs ? ». Ils se regardent surpris : « quelle année ? ». Celle de votre admission précise la responsable de service maintenant derrière le comptoir. En chœur, spontanément : « 1973 ». Mille neuf cents soixante-treize répète-elle songeuse.. « Trente-trois ans ! Ce n’est pas récent ! Je ne sais pas si nous aurons conservé des archives aussi longtemps ». Tout en remisant leurs papiers d’identité, ils la voient se diriger vers les armoires métalliques dressées au garde-à-vous. Elle fait vraiment petite à côté d’elles.

proposition n° 4

À la sortie nord de Tavannes quitter l’axe principal et filer en direction des Franches-Montagnes. Un itinéraire bis. La route sinueuse grimpe jusqu’au plateau. Quelques villages léthargiques accrochés aux mamelles des collines broutent et ruminent. Paysage de carte postale : verts tendre les prés, sombres les bosquets de conifères, rouges les tuiles, blanches les fermes fleuries, bleu le ciel. Des auberges, des bistrots, une épicerie, une fontaine à laquelle s’abreuvaient les bêtes au passage, une église, une laiterie reconvertie en salon de coiffure, peut-être encore une école, à coup sur un cimetière. La fraicheur d’avril s’engouffre par la vitre baissée. La caisse connaît le chemin. Elle l’emprunte parfois. Les baffles envoient la sauce : Purple Haze. Stone Free. Red House Blues. Dernière épingle. Devant un ruban plat, rectiligne. Parfois un tracteur. Bientôt les bâtiments que la voiture longera lentement, très lentement ralentissant dans la courbe. A l’embranchement d’un chemin de campagne, un panneau destiné aux randonneurs indique : « Les Vacheries ». Les Vacheries, une sale vacherie Les Vacheries. Fait partie du domaine. La colère gronde. Le moteur monte en régime. Les clôtures défilent en accéléré. Le bled se rapproche. Le calme revient.Vitesse limitée à cinquante. Petites boites, sagement similaires, posées à intervalles réguliers, en rang d’oignon, aux jardins proprets où flottent ça et là, au bout d’un mat, à la balustrade d’un balcon, à la tablette d’une fenêtre, de petits drapeaux à croix blanche sur fond rouge. Le sang bouillonne. La mémoire s’active. La tire vient de passer le nom du patelin. A gauche, l’Ours ; trapu, massif, assoupi derrière son arbre centenaire, possible un tilleul. Les petites classes, vers dix ans s’y rendaient en excursion : « Course d’école ». Déjeuner sur l’herbe, jeux, marche, un zeste de botanique, un saut à l’église de l’abbaye puis ça se terminait généralement à l’Ours, devant une limonade, un ovo chaud accompagné d’une part de tarte abricots ou cerise et retour en car. La voiture décélère. En seconde. Depuis la démolition de ce qui devait être la réception, loge du concierge ou du jardiner, l’aile gauche est entièrement visible de la route ; elle vient buter contre le flanc de l’église. Au troisième étage, un long couloir déroule une quinzaine de fenêtres. Le C ! Section fermée, des mois, des années, pour certains des décennies sans quitter le couloir. A son extrémité jouxtant l’église, dans la tour, un dortoir. A l’autre bout, dans la deuxième tour un atelier. Entre les deux, réfectoire, douches, toilettes et cellules avec lits superposés. Robert Walser y fut pensionnaire. Il existe un microgramme, sa feuille d’admission à Bellelay, couverte recto-verso de cette écriture codée, abrégée, minuscules, format ton CV sur un grain de riz. La caisse roule au pas. N’empruntera pas l’allée menant au parking. Rien ne transpire des murs épais, des fenêtres double vitrage, dépourvues de poignée, toutes à l’exception d’une, au fond côté cour, toujours ouverte braillait la chiourme des fois que l’envie d’en finir...et ça n’a pas manqué. Deux pattes brisées. Un certain Jeannotat. Les cris, les coups, la misère, la crasse, les suicides, pendaisons, punitions —notamment la descente au A — les camisoles de force, chimiques, les électrochocs, lobotomies, castrations physiques, moléculaires, shoots multiples et divers, les sangles, rien ne suinte, ne coule le long de la façade sinon une atmosphère champêtre, bucolique, élégante de paix retirée, cloitrée que la présence de l’église aux traits baroques, le soleil printanier renforcent. En-dessous du C, le B. Section ouverte. L’antichambre de la sortie et au rez de chaussée le A se referme sur ceux qu’on ne montre jamais. Terrifiant. Allongé sur un grabats, un abbé Faria squelettique d’un autre âge, hydrocéphales, bancals, tordus, vrillés, ombres d’ombres dans la nuit. Maigres reliefs d’existences tronquées, niquées, foutues, dévastées, flinguées deux fois. La première par la nature la seconde par les hommes. Zombies en pyjama tapis au fond des alvéoles, larves atrophiées suspendues, errant par les limbes désolées aux frontières de l’être. La tour du dortoir, le clocher, le regard innocent, vaguement niais du fronton baroque dans le rétro, la caisse grignote un raidillon. Négocie le tournant. Début de la descente. Direction Undervelier, Glovelier, Porrentruy. La route surplombe le potager qui livre au regard ses rectangles au cordeau, sa terre brune et grasse et en retrait s’étale l’aire goudronnée du pavillon d’observation : un E auquel manquerait la barre centrale. L’entrée des urgences se situe là, au milieu de cette verrue solitaire sise dans le prolongement de la buanderie ou des cuisines, annexes détachées du corps ancien. A gauche de l’entrée, la cellule de rétention. Un lit en ferraille, des courroies, une lourde blindée, le judas, le passe-plat. Un corridor mène à la salle commune. Quelques cinquante mètres carrés. Quatre portes. Bouclées en quasi permanence toutefois trois, selon les horaires, sont ouvertes le temps que passe le troupeau. La quatrième est, dans le sens de la sortie, strictement réservée au personnel. La première, sollicitée uniquement par beau temps, donc peu souvent, permet d’accéder au jardin. Chapeau de paille obligatoire. La seconde donne sur le dortoir. Des chiottes sans porte, les cercueils debout des alcooliques que l’on enveloppait de linges humides et que l’on bouclait, dans les années soixante encore, debout pour la journée le visage à hauteur de grillage, sans possibilité de remuer un orteil. Les douches, la cellule du délirium-tremens. Dans cette salle à manger, à trainer à pourrir, à tourner successivement autour de quatre tables au toiles cirées identiques, à bouffer des barreaux, à mater la croute à l’huile médiocre, et fade pendue au mur sud et derrière la troisième porte, des escaliers mènent au sous-sol. Au bassin de pierre dans lequel marinent des tiges d’osier puis sur la droite, la salle des clous. L’atelier ! Sinistre. Le pente augmente. Dans le rétro, devant, plus que des arbres. Tout ça c’est loin qu’il se dit. Près de deux ans maintenant qu’il y est retourné avec Raymond et finalement il a récupéré ce portrait, cette photo au dos du dossier. Ce qui occasionna dans les mois qui suivirent de très insolites incidences, coïncidences. « C’est la victoire ! C’est pour la photo. Allez avance. La victoire, tu dois être content » que lui répétait à longueur de couloirs et d’escalier le vieux maton hargneux. Usant alors à son encontre d’un singulier surnom.

proposition n° 5

La terre rétrécit : les océans s’apparentent à des lacs, les mers à des mares, les fleuves à des rivières. Les continents sont devenus les potagers, jardins publics de la gigapole terre aux centres multiples dont les mégapoles forment les banlieues ; où les grandes villes sont assimilées aux quartiers, les moyennes aux boulevards, les petites aux rue quand villages et hameaux constituent les venelles, les impasses de la ville globale. Le pont, au sortir du sas de l’abbaye, le conduisit par des chemins sinueux en d’étranges contrées. Un détail : passé inaperçu alors que la responsable du service lui tendait le dos déchiré de la farde à laquelle était, depuis 33 ans, collé son portrait. Son portrait tiré dans cette salle carrée où la brute lui ordonna sèchement de poser son cul sur la chaise et de sourire. « C’est la victoire ! Sourit ! » et la brute de se marrer. Ce détail émergea quelques jours plus tard tandis qu’il remisait sa tronche dans la boite à mémoire. Sous le cliché, une date à l’encre qu’il n’avait pas remarquée : huit mai 1973. Va savoir pourquoi il se rendit illico à la cuisine consulter le calendrier des postes à la date du huit mai et bingo ! Victoire ! 39/45, fin de la seconde. Il pige enfin, à tant de distance, l’ironie à deux balles de la brute. Ici manquent trois feuilles arrachées. On le retrouve ensuite en dessous de Naples, dans le quartier italien de Tera, rue d’Amalfi. Précisément au balcon du cinquième de l’hôtel « La Boussole ». Plus tard dans la journée, en attendant Sylvie, assis sur une marche au milieu de la montée menant à l’église, on le voit feuilleter une brochure touristique embarquée en quittant le cloître. Bzzzz... flash !!! Le 8 mai 1208, les trois tibias et cinq mâchoires de l’apôtre André, ramenés de Constantinople, processionnent en grande pompe dans l’ancienne cité corsaire. Les reliques du patron d’Amalfi reposèrent près de huit siècles dans la crypte de la cathédrale. Huit mai 45, huit mai 73, huit mai 1208. En moins de deux mois. Évidemment ça le titille sans pour autant l’avancer cependant il entrevoit comme un arc-en ciel, une énigme, un pont gigantesque, un lien ténu, insignifiant, entre l’abbaye et la cathédrale toutefois, l’apôtre ne l’aide en rien. D’André il n’en connaît qu’un : Dédé, un pote qu’il recherche depuis plus de dix ans. Ils laissent Amalfi, la boussole, et le soir atteignent tard dans la nuit Sulmona, un boulevard des Abruzzes, patrie d’Ovide.

proposition n° 6

Un ramassis de noms propres à rien, à peine bons à déambuler dans un couloir !Saint Nozinan priez pour nous. Père Électrochoc, Mère Lobotomie, Frères Baston, Sœurs Piquouse, Tantes Camisole, Oncles Coupe-Burnes, vos neveux, nièces, sœurs, frères, filles et fils dégustèrent un max sous le règne de fer de l’Homme de Fer où faire et défaire c’était toujours Fer.

Rardin, l’homme des jardins : l’homme à déplacer des pierres dans le vide, l’homme aux bras magiques qui tapait des clopes sans dentier et mangeait des tuiles mais aussi Noël, compagnon de Jeanne d’Arc, perdu dans le courant capricieux des siècles où Farine, pointeau en main, montait des barrettes à ressort pour des clopinettes. Farine, pas du tout dans la semoule mais au C, à la table ronde de l’atelier, rivé à la petite machine -– tchic-tchac clic -–, répétait à longueur de journée : « mais si on est fous, qu’on nous guérisse et qu’on nous laisse aller ! » Au mot Maman Petit Otto démarrait au quart de tour, criant, pleurant, Otto volait violemment contre le mur le plus proche et rebondissait et recommençait et rebondissait jusqu’à ce qu’Adréoni, un gamin de 18 ans depuis cinq ans traînant d’institutions en institutions, cesse de jouer, de tuer l’instant, faut bien vivre et rire malgré tout, un André s’est pendu, le vendredi riz aux champignons et pleuvaient les insultes, quotidiennes, quand la douche était hebdomadaire sauf pour Héron-Mort dit Kiki, du matin au soir, immobile, perché sur une jambe, doigts entremêlés tant que l’usure creusait la pulpe à la base des phalanges, et Kiki, traversait régulièrement cul nu le couloir du C, propulsé par les coups de la Brute tenant bras gauche tendu, – le droit, les pieds servant à cogner – le fut dégoulinant de merde ce qui, au passage indignait Albert, un long maigre aux ongles jaunâtres, cassés au fenêtres, les mains grises, le teint beige-pâle, l’arête nasale fine tel un arc légèrement tendu, de la peau sur du cartilage, des narines étroites, rétrécies, morveuses tant que des croutes dévoraient la marque de l’ange et il s’essuyait régulièrement sur sa manche ou parfois sortait d’une poche, une étoile carrée de tissu gris, repassée, brillante dans la nuit mentale, impeccablement pliée aussi une mèche rebelle de cheveux gris-déchirés, dans ses pantoufles se dandinait, bascules incessantes, saccadées, en continuelle recherche d’équilibre, démarche de marionnette brisée, de traviole à hauteur de hanche, menton péninsulaire, mâchoire de guingois pas, mal rasé, pas, mal lavé, pas, mal peigné mais gentil, aimable, doux, accueillant. Le premier qui le voyant débarquer au C, – suite à changement de secteur – avec sa valise contenant son appartement et qu’il venait de poser, le premier, Albert, s’approcha de lui, de la valise et, tout en bafouillant, hoquetant, le corps secoué d’avant en arrière par d’invisibles mains électriques, un index osseux, tordu, tremblant, vaguement pointé vers la valise bavant sur ses pantoufles odorantes, rongées à la trame, Albert, à chaque syllabe comme encaissant un coup qui à la hanche, qui la tête, entre-deux tentait de reprendre : « hahahaaa... vavavavalise ? hahaaaa vavavavalise ? hahahaaaa... vavavavacances ? hahhaahaaa... vavavavacances ? Le Pavillon, la salle d’obs, le dortoir la salle des clous , en bas, à la cave, horribles atroces, terrifiants caramels du Docteur Camisole, finement broyés et la Brute l’aidait à déglutir, surveillait la glotte tandis que le Docteur Viéperaneu menaçait d’injecter les caramels, de doubler les doses s’il venait à se plaindre du traitement, c’est pour son bien comme on dit en passant, bon appétit, les Vacheries, une ferme portant à juste titre son nom, transformée en centre de cure pour fumeurs de pétards et autres défonces, musique notamment qui rappelait le passé à bannir à tout prix et surtout au prix de sa personnalité donc il a insisté pour qu’on le boucle ailleurs dans le zoo mais par pitié, pas au Pavillon et de grâce plus de caramel, de grâce stop les pastilles de Docteur Sourire et ainsi fut transféré au C. Bouclé mais sans caramel un bonheur pourtant lorsque Albert s’intéressa à sa valise et à d’éventuelles vacances un frisson le parcouru. Quelle plage de quel rêve ? quelle île paradisiaque avait-il abordé ? de quel palace venait-il de franchir le seuil ? Mazet, soixante dix balais, un homme des bois à angle droit s’est retrouvé piégé, comme un vieux furet dans ce couloir. Depuis plus de quatre mois il réclamait, à chaque passage du Docteur Labringue, une ceinture de soutien rénale qui lui eût permis de redresser l’angle que formait son torse avec la verticale et de considérer d’autres horizons que le carrelage au sol, les coins des tables, les tablettes des fenêtres, la ligne, à moins d’un mètre crème, qui faisait office de frontière entre les deux nuances de tristesse-acrylique étalées sur les murs que soutenait Hüller, de la diane au couvre-feu, assis une chaise Hüller ne se relevait que pour la cantine, pisser, manger, les sèches défilaient, extrémités de l’index et du majeur droits Terre de Sienne, fringué à la diable, dégarni, lèvre inférieure tombante, pratique pour coller les roulées, Hüller un bâtisseur, suceur de briquets, les tripes récurées à l’eau de Cologne, en période de divorce après avoir scié le lit conjugal et monté un mur flanqué d’une porte séparant de la sorte la chambre en deux parts égales, Hüller, sur sa chaise, la sienne, sa place, rabâchait inlassablement qu’il n’aurait jamais dû retourner en Suisse ; ce qui ne tomba pas dans l’œil d’un sourd. Là régnait, d’une poigne de fer dans un gant d’acier, L’Homme de Fer assisté de la prescription, de l’administratif, des rétorsions, nombreuses et variées, dures, sévères, de fer. « Docteur Jekill et Mister Hyde si je ne m’abuse ? » Les trois pages suivantes, caviardées ne laissent deviner, à la dernière ligne du chapitre, qu’un seul mot : Zolmena, Salnama… une rue sans doute, un faubourg de la ville globale, peut-être une impasse autre que le C, ce couloir au troisième, aile gauche de l’Abbaye voie sans issue truffée de culs-de-sac.

proposition n° 7

Aussi pourquoi ? Le souffle va où bon lui semble. Le temps ne revient pas sur ses pas. La gargote aura disparu et la bourgade à la frontière de l’ancien royaume de Trébizonde, perdue dans le quartier proche-oriental de Terapolis, sous l’œil gris du Mont Ararat ressemblera sans doute à une rue quelconque, inconnue, récente et déglinguée. La petite mosquée aura perdu son sourire et le garçonnet grandi. Cette habitude d’avancer en regardant par-dessus son épaule. Franchir la porte et revenir, évidemment ça perturbe toutefois ce n’est pas tant l’endroit, ni l’envers mais le lieu se déplace en lui, l’accompagne, le suit, le précède. Rues, boulevards, aéroports, impasses, ports, gares, stations de bus, de métro, immeubles, arènes, théâtres antiques, temples, bibliothèques, librairies, jardins, placettes, ponts, tours, lacs, mares, rivières, ruisseaux, musées à venir déjà sont passés, déjà transformés, déjà différents à cet instant et au suivant, tous qu’il ne reverra plus cependant là, il est retourné. Une dernière fois. Plusieurs mois après la visite surprise en compagnie de Raymond. Après que la responsable lui ait rendu ce cliché comme une part arrachée de sa personne et enterrée depuis si longtemps – à son échelle – dans cette armoire métallique où dormait en silence tant de chemises, tant de souffrances. Il y retourna dans l’intention de lire une lettre. Une lettre de sa sœur Athéna. Une lettre qu’elle lui avait écrite alors qu’il dégustait les caramels du Docteur Denfer. Trois prises journalières. Dimanche et jours fériés inclus. Il y retourna sans aller au-delà du couloir perpendiculaire, sans revoir les armoires ni le long comptoir du secrétariat. Une vieille harpie, sèche, aigre, venimeuse, becs et ongles barrait l’accès à sa requête. Impossible de consulter. Demande écrite obligatoire. Il ne franchira plus le seuil de l’Abbaye. Foulera-t’il encore Sulmona-boulevard ? Il en doute et plus improbable encore son retour dans le hall de ce curieux hôtel, à l’écart des ans, désuet, discret, en retrait, qu’un épais brouillard noyait comme il noyait le soir, s’insinuant dans la moindre ridule puis les marches grinçantes, la chambre au dernier étage sans ascenseur, les interrupteurs, robinets, tuyauteries, lampes, chevets, descentes de lit, le lino, le couvre-lit, la commode, le miroir d’un autre âge mais surtout, ce rêve, ce rêve. Sommes nous rêvés ? Toujours est-il, on ne revient pas dans un rêve ; impalpable il s’évanouit. On s’en rappelle ou pas, or quai gauche de l’Arno, cinq minutes à pieds en amont du Ponte Vecchio, sous une lune dorée, chaude de mai, les ifs hiératiques à flanc de collines, les villas découpées dans la lumière blé, le fleuve sombre, taiseux traversant Florence, joyau de Terapolis 3 au-dessus duquel les étoiles sans bruit roulaient dans la rotation des mondes, où ne bruissait pas même le soupir d’un chat endormi, où rien ne cillait sinon le fleuve à répéter ses vagues, ses remous si tranquilles qu’on les aurait cru immobiles mais brusquement ! sans crier gare ! distrait un instant il ne l’avait ni vu, ni entendu s’approcher mais devant lui, à quelque deux mètres, se tient un étrange individu. Louche ma foi et certainement pas en règle. Une sorte d’émigrant imposant, un échalas, une perche, vêtu de l’hypothèse d’une espèce de toge, robe de chambre d’un seul tenant, d’une seule étoffe, il n’en est pas certain et du reste qu’importe ce qu’il vit d’emblée relégua les fringues aux oubliettes. Immense, ambrée, dorée mais pas vraiment ambrée ni seulement dorée, pétillante, si peu crépitante, à peine ondoyante, vibrante, l’auréole respirait, baignait, nimbait, irradiait, contournait, couronnait le visage et s’arrêtait aux épaules. Comme reposant dessus. De suite pensa être en présence d’un saint, un saint, un grand saint, aucune crainte toutefois submergé, subjugué, ébloui, ébahi par la force, la lumière, la grandeur se dégageant de l’être, le rêveur avança d’un pas dans l’intention d’enlacer, d’embrasser, quand le personnage prononça distinctement, exactement ces mots : « Heureux de te revoir cher ami mais je suis désolé, je ne pourrai plus te protéger très longtemps...je vais devoir partir ». Qui que quoi dont où ? Il peinait à suivre, n’en croyait pas ce qu’il rêvait. Le saint répéta la phrase alors le rêveur franchit la courte distance les séparant puis comme en un songe, étreignit l’apparition sur la rive gauche de l’Arno et les berges, le parapet, les luminaires, le pont, une tour au loin, lui, tout était tel que réel, espace tridimensionnel, tout à l’exception de celui qu’il serrait dans ses bras, une silhouette en 2D, style PLV grandeur nature. Une larme, pleine et ronde, roula sur la joue plate du saint, une autre dans la chambre au cinquième ou ailleurs en Onirie mais l’auréole, vache d’auréole, le sourire, la voix, douce et profonde, à la source lointaine, ne sortait d’aucun gosier mais résonnait de l’infini sur lequel s’ouvraient les lèvres et au-delà, le rêveur entrapercevait une voix sans visage, sans forme, sans nom ni provenance sauf à considérer l’infini, voire un lieu sans dimension, ni sablier ni mort. Que dire du Verbe ? Que connaissons-nous de notre maison ? Il ne retournera pas dans la chambre au dernier étage, ni dans cette auberge fantôme, et s’il se rend à nouveau, caprices des chemins, à Sulmona-boulevard il regardera de loin. Ne louera pas même un cagibi, ne montera plus l’escalier grinçant qui sait ? aujourd’hui démoli ? Il ne retournera plus au bord de l’Arno, à cet endroit, cette nuit, à cet instant rien ni personne n’apparaîtra. Réveil, perplexe, inquiet, perturbé. Lequel des ses proches, des ses amis venait ainsi de le saluer ? Brumes matinales, goût d’absurde au fond du verre et la mémoire se vidait à mesure qu’il se repassait le moment où le saint disparaissait, – sans qu’il eût le temps de qui es-tu ? – monte, s’envole comme si le ciel s’était ouvert, qu’il en soit venu et puis pfffuit... Au petit déjeuner, Sylvie un café lui un thé comme d’hab. – dégueulasse dans la plupart des troquets – place du marché, face aux allées de pébroques, les trois huit mai, la photo, l’apôtre dansaient sans qu’il en tire la moindre conclusion par contre une angoisse, une oppression lui nouait le cœur. Devant les croissants défilaient des visages et de ce bazar, une seule nécessité s’imposa : aussitôt rendu au 137 des Assagits téléphoner à Athéna. Qu’elle mette le turbo pour retrouver Dédé.
Des fois que...L’Éternel retour, la même chanson, le même seuil que l’on passe et repasse comme un col de montagne entre terre et ciel. Terapolis lui semble soudain minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule même en majuscules...

proposition n° 8

Il pleut. Il pleut sur les toits. Il pleut. Il pleut sur les tuiles. Il pleut. Il pleut sur les tôles. Il pleut. Il pleut sur l’herbe. Il pleut. Il pleut sur le parking. Il pleut. Il pleut sur les bagnoles. Il pleut. Il pleut aux carreaux. Il pleut. Il pleut aux barreaux. Il pleut. Il pleut dehors. Il pleut. Sur les morts, il pleut. Il pleut dedans. Il pleut. Sur les vivants, il pleut. Sur le futur, il pleut. Il pleut. Il est rentré. Il pleut. Athéna a répondu. Il pleut. Sur les souvenirs. Il pleut. Aucune nouvelle d’André. Il pleut Il pleut. Il pleut. Elle le recherchera. Il pleut. Encore. Il pleut. Elle comprend. Il pleut. C’est important. Il pleut. Il pleut. Elle le fera. Il pleut. Le ciel arrose. Il pleut. Il pleut. Il pleut. Terapolis trinque. Il pleut. Au Pavillon il pleut. En salle d’obs. il pleut. Il pleut et rien ne change. Il pleut. Des caramels. Il pleut. Il pleut. Il en pleut de toutes les couleurs. Il pleut. Il pleut. Le temps s’immobilise, il pleut. Ils n’iront pas au jardin de mains. Il pleut. La vie va de travers. Il pleut.

proposition n° 9

La température grimpe. Le glouglou de la bouilloire sur le quai des départs se fait attendre. Pas, peu de bruit en ce bosquet de maisons entre champs et bois mais des sons. Des sons vecteurs de sens et qui chacun indique, renseigne, éclaire. Au signal suite à l’esprit une image familière s’éveille. L’information passe. La tronçonneuse du voisin, sa tondeuse à gazon, l’aspirateur quasi banni de la maison familiale. Le déclic de la bouilloire électrique. Pourquoi avoir pris celle-ci qu’il n’aime guère ? Le chant de l’eau versée dans la théière. Marrakech-boulevard s’invite le temps d’un cliché thé à la menthe. Deux cobras croisent une vipère des sables sur la place Jemaa el-Fna. Terapolis a dévoré la jungle. Elle est devenue jungle. Terapolis a dévoré la terre. N’est devenue ni terre ni lac. Le grincement d’un geai déchire la quiétude. Le lave-vaisselle bourdonne, la radio crépite tandis que du bureau par la porte entre-ouverte s’échappe Let’s Work Together, un vieux tube des Canned Heat qui tombe à pic vu qu’il est en plein boulot. L’agenda se remplit. Lundi il rempile On The Road Again ; 700 cents bornes en musique. Le tchk, tchk, tchk des secondes à l’horloge murale, tchk, tchk, tchk il suit la grande aiguille. Elle remonte vers le DRRRRINNNGGG retentissant d’un réveil à cloche, fourré par Abdallah dans la poche droite de l’imper beige de Tintin et qui se met brusquement à sonner alors que Tintin planquait, espionnait, écoutait de derrière une palissade une conversation des plus édifiantes. Docteur Müller ? Il imagine le boucan de ces vieux réveils. Il en eut. Et la sonnerie il l’entend. Il plaçait le réveil dans une assiette avec quelques pièces de monnaie et le tout vibrait dans un tel tintamarre qu’il manquait rarement de sortir du pieu et la sonnerie persiste, persiste, insiste jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il ne s’agit pas de celle du réveil en fond d’horloge mais de la sonnette d’en bas. Une heure. Sans doute le facteur. Les amis montent et frappent au carreau. Il a commandé un bouquin. Sans doute le bouquin voire un PV. Un truc chiant. Il descend. Salue le postier. Réceptionne le bouquin. Il éteint le poste. Les infos pourries il s’en tape. A de loin. Trop répétitives. Meurtres, viols, magouilles, arnaques politiques, financières, guerres, misères, famines, réfugiés, noyés, le gars parle et ça change quoi ? Que fait Terapolis ? Une paire de ciseaux, une paire de ciseaux. SLAM ! Un tiroir claque. BING ! Un second. Les mains fouillent. Raclement métallique. SLAM ! Perché sur le frigo, le chat dérangé ouvre deux grands yeux interrogateurs, s’étire et toup atterrit sur le plan de travail puis saute sur le parquet. Nonchalamment gagne sa gamelle. Les croquettes croustillent, le chat mangeait lui regardait. Tintement des œufs contre l’aluminium. Oubliés ceux-là. De la main gauche il coupe la plaque ; de la droite serre le manche de la casserole, la soulève, se tournait vers l’évier mais la repose fissa, brûlante sur la nappe et se précipite en direction du bureau. Cette sonnerie. Électronique, froide, grêle, brève donc il fonce, pense aux œufs, se demande qui l’appelle. Décroche. Ça grésille. Friture. Des sons tronçonnés, des brides de phrases quelques mots épars « zappé, comment, désol, cuse.. » lui parvenaient tandis qu’il secouait le combiné, désentortillait le cordon tout en expliquant que les hachures, les parasites, que ce devait être une erreur et il raccrochait quand la perturbation cessa net puis il comprit qu’Athéna était au bout du fil. Il lui demanda de reprendre. Aussitôt elle se répand en excuses pour lâcher, à bout de mea-culpa, André, elle a eu des nouvelles d’André. En décembre l’an dernier. Cinq mois auparavant. Il avait baissé le volume. Canned Heat en sourdine. Il coupe le son. Sous la fenêtre une voiture rétrograde. Peine dans la côte. La chienne des voisins aboie. Le chat se frotte à ses mollets. Ronronne. On pourrait entendre un poisson rouge siffler la Marseillaise dans son bocal. Il s’assied. Tire sur le câble. Le téléphone tombe. Un choc rejoint l’autre. Elle a eu des nouvelles d’André mais comment a-t-elle pu oublier ? Cinq mois ! Cinq mois et pas un mot ! Douze ans au moins qu’il la relance au cas où et le flot des ses questions roulait continu lorsqu’elle l’interrompit « je n’ai pas tout dit mon frère » Silence en ligne. Blanc. Noir. Sa frangine reprend : lui dit tout. Il écoute. A la cuisine les œufs le regardent. C’est dur ! Les tomates ne rigolent plus. Il n’a plus faim. Il a remis de l’eau à chauffer. La vieille bouilloire. André dans une maison de fin de vie. Elle ignore laquelle. Elle trouvera. Elle est de la partie. Tutututututututut comme un train dans un tunnel qui n’arrive jamais. L’impact d’une chaussure heurtant une marche. Quelqu’un monte.

proposition n°10

Il roulait vitres baissées. L’odeur persistait. Plus de dix jours déjà que le Chanel pour hommes se mêlait aux émanations résiduelles de la diarrhée du toutou de sa belle-mère. Ne les recouvrait pas, ne les étouffait pas et le vent par brassées remuait ces remugles. Sur France Culture des internés, mystiques aux bouffées délirantes, schizophrènes, allumés, causaient du Christ. Intelligemment. Le chocolat fondait délicatement dans sa bouche. Sa langue, épisodiquement tentait d’extraire un éclat de noisette coincé entre les prémolaires. Les doigts tâtonnent en quête d’un cure-dent. Il devait rentrer le 26, jour anniversaire de Sylvie. Il part la veille. Il embarqué des BD. A cette simple évocation, surgit la signature lisse, à peine boisée des livres neufs que l’on goûte dès l’entrée des librairies et qui file, fugace, à peine pointue lorsqu’on feuillette. L’encollage geint. Glisser le doigt au dos de l’ouvrage. Éprouver la reliure, le papier au toucher, cette odeur, compagne de toujours, sortie des fioles de sa mémoire le respire et bien que les bouquins remisés dans un carton au parfum de grange, de paille, de poussière, bien que le carton dans le coffre, cette senteur quasi-neutre s’installe ; dissipe un instant les miasmes parfumés de l’habitacle. Il double un bahut. Hésite à peler l’orange. La dernière du filet. Dans sa paume le poids et le grain de l’agrume. Les genoux prennent la relève, contact du futal avec le volant. Il calait l’affaire sur une ligne droite dégagée mais reposa l’orange. Il va en coller partout. Déjà que le volant poisse.
Une ruelle horlogère sous l’aile de L’Unesco. Le train l’emporte, Blaise Cendrars, la succession Chadenas rapportée dans un de ses romans, effluves de vieux ouvrages à la porte de cet immeuble, zone Phénix de Terapolis, rive gauche de la Scène, non loin des deux arches brisées du Pont-Vieux, des traces de cire, de siècles suspendus et cet autre libraire, proche de la retraite, avait acquis entre autres, suite à la succession, une lettre de Christophe Colomb (retournée en Amérique) et un exemplaire de la Description de l’Égypte accompagné de son meuble en acajou revendus au musée du Kèr. Ce respectable bibliophile qui lui mit le pied à l’étrier exerçait dans une impasse provençale. Au fond d’une ruelle perdue, dans un dédale venelles, un érudit fumé à la Gitane... les liens se croisent, se recoupent, relient, délivrent, se révèlent à mesure que la navette va et vient et que l’ouvrage, au fil des siècles, avance. A Terapolis le train ne s’arrête qu’aux banlieues, boulevards, artères principales.

Tachycardie. Son cœur cogne. Près de vingt heures. Il coupe le contact. Une paisible clarté, velours invisible, presque palpable, inonde le hall. Présence certaine et permanente de la mort adoucie par un voile transparent, flottant, insaisissable venant à chaque inspiration titiller ses nerfs olfactifs, dénouer ses angoisses et il humait, goûtait ce bouquet dans le hall désert quand des pas lui firent lever la tête. L’infirmière confirma. Non, pas trop tard. Frappez doucement. S’il répond, entrez ! Il a lavé les cerises. Senti l’eau fraîche couler sur ses mains, éprouvé la maturité des fruits en pressant faiblement la pulpe entre le pouce et l’index. A point. Suit une prune prise dans le réfrigérateur. Froide. Effleurement du fruit à la peau fripée. Le jus dégoulinant sous la pression de la lame ruissela jusqu’à l’allergie dont souffrit Athéna : impossible pour elle d’avaler, voire toucher un fruit. Beurk. Gluant, glaireux, visqueux, collant et d’Athéna il dérive (tout en rajoutant du yaourt sans vrai morceau de cerise) vers André. André et les burlats du jardin qu’il devait lui rapporter. Ils se sont revus. Jeudi 25 mai, jour de l’Ascension, à 20 heures André ne dormait pas. Cerises, prune, noisettes, yaourt arôme artificiel, goût synthèse, toutefois la texture crémeuse, agréable, rafraîchissante qu’il laisse reposer sur la langue recueillant une saveur venue d’usine, laissant le velouté violet progressivement se liquéfier dans la bouche. Du fond de son lit André hésite. Qui vient de refermer la porte ? Ses yeux se plissent, scrutent et d’un coup son large sourire éclaire la chambre. Ils parlèrent. Du bonheur. André naquit un six août. Hiroshima. Les reliques de l’apôtre au frais depuis huit siècles dans le tombeau de la crypte furent, en présence du représentant de l’archevêque d’Athènes et de Grèce, l’objet d’une translation, ; environ deux mois avant qu’il ne ressorte de la cathédrale d’Amalfi. Deux semaines après qu’ils aient poussé la porte du sas et quitté le couloir. Lui photo en poche et Raymond souriant. Raymond ayant appris, en consultant son dossier, que son père suait sang et eaux pour le tirer de là, or Raymond supposait l’inverse. Réconciliation posthume. Un bout d’os prit donc la route d’Athènes pour y dormir dans une autre crypte. Combien longtemps ? Il touille, brasse. Mélange fruits, yaourt et flocons d’avoine. Envisage une lessive, de ranger le bureau, d’attaquer un bout de compta. Sa sœur Athéna qui, quelques années lointaines, sortit avec Dédé supervisait un examen. Un peu trop liquide la mixture estima-t-il en enfournant une cuillerée pleine à ras-bord. Dans le même établissement tandis qu’André rendait le dernier souffle Athéna interrogeait une candidate. Il déglutit. Au passage de la bouillie dans l’œsophage un sentiment de bien-être. A la seconde pioche il tombe sur une noisette. Ronde, dure, parmi les flocons. En dépit plusieurs décennies de travail dans le secteur Athéna découvrait ce mouroir. S’y rendait pour la première fois. La mauvaise dent, celle à éviter en cas de concassage. Pile dessus ! Elle reste persuadée qu’elle n’y retournera plus. Les hasards du boulot... La manducation s’est arrêtée. Il dépose le bol. Porte la main à la mâchoire. En bas. Là où ça lance. La douleur l’expédie illico dans une salle blanche. Peu de meubles mais une fragrance médicamenteuse, hygiénique et la fraise dévorant la pulpe abimée, la tension sur la chaise, ébloui dans la lumière crue avec à la bouche ce goût de pâte granuleuse, ni fraise ni framboise et pas vraiment menthe. Un vide. Un abeille se pose au bord du bol. Jours de miel, jours amers, vies aux saveurs changeantes, aux goûts étranges quand on y pense mais à Terapolis on ne pense pas. On spécule. Le bonheur s’envole au gré des disparitions, revient plus tard, telle cette carte postale oubliée sous le trieur d’un obscur relais des postes fermé depuis belle lurette : bons baisers de Teramare 5. Le parc est magique et la rivière si large. On a pu voir des poissons. Ils vivent dans l’eau. Il nous aura fallu deux heures de tube pour laisser, dans la banlieue méditerranéenne, l’immense quartier du Kèr.

proposition n° 11

On se retrouvait devant la machine. Dans le hall d’entrée qui distribuait couloirs et escaliers. L’automate délivrait café, thé, sucre, Ovo et en dessert un velouté de tomate. Agglutiné non loin de la bête un petit cercle dissertait du concert de Sun Râ, de celui de Deep Purple, aussi à Montbé.

tandis que le gobelet en plastic tombait, se calait entre deux pinces, que la poudre se déversait, que l’eau bouillante – le récipient mollissait – remplissait le godet, qu’une main retirait l’indispensable jus de la pause le suivant glissait déjà la pièce, qui commentant la cuite d’hier, qui un contrôle surprise, qui râlant sur Camus et sa peste qu’il fallait et samedi, à Montreux : Pink Floyd. Alex au volant, Blind Faith dans le Uher sur la tablette arrière de la R16. A la sonnerie quelques-un papotent encore. Soufflent sur le liquide. C’était la récré de dix heures. Dehors le froid mordait.

proposition n° 12

« Au grand passage ». Il aimait le nom de cet établissement au centre de Genève et dont une des entrées-sorties donne toujours sur la place du Molard. Trivialement il associait ce nom à l’idée d’un col de montage, d’un gué, d’un pont mais aussi l’espace que l’on traverse en courant du verso au recto de la même porte. Enfant il allait à Genève par le train. Sa mère ne pouvant l’accompagner dressait la liste des arrêts de son bled à Genève et la lui faisait lire, répéter. Sur la quai l’attendrait sa marraine. Peu de passages dans sa ville. Un tout frais à la gare pour se rendre d’une voie à l’autre. Un autre tagué, puant la pisse a remplacé les barrières qui s’abaissaient au passage du tortillard régional. Sous la gare il ne s’y rend quasi jamais. L’autre, il le contourne, l’évite toutefois s’il lui vient la fantaisie de remonter les traces adolescentes de la bande, il arrive qu’il prenne celui qu’ils empruntaient. Discret, peu fréquenté, ses escaliers, offraient un asile aux potaches venant fumer un joint, écluser une bière et stationner sur les marches s’il pleuvait quand par beau temps ils le parcouraient pour déboucher dans la cour. A l’écart, ils s’arrangeaient d’un coin d’herbe et comme dans la chanson, vivaient le cul dans l’herbe tendre. On accédait au passage par une courte côte menant à l’ancien couvent des Capucins dont le tunnel sombre, gravillonneux à l’odeur de cave, aujourd’hui muré ouvrait sur le cimetière des moines toutefois ils s’arrêtaient à mi-pente. Là où le mur de soutien des jardins en gradins vient buter contre le corps rectangulaire d’une petite tour trapue, trois marches, un porte, des fenêtres, absence de signalétique, le voyageur égaré n’eût vu dans cette façade que celle d’une habitation privée. Utilisé par des employés – greffe du tribunal, offices cantonaux – se rendant à pied au bureau, le passage était ouvert uniquement la journée. Fermé samedi-dimanche ; en dehors de la dizaine de fonctionnaire le franchissant vers huit heures, à midi et en fin de journée, personne. Idéal ! La porte refermée, de suite à droite une large montée d’escaliers, cinq ou sept volées de quelque vingt degrés chacune puis venait, en pente douce, une charmante coursive à colombage, au toit pointu de tuiles rouges fêlées, moussues, aux croisées verrouillées livrant à l’œil de chaque côté des terrains en friche où poussait le sureau, de la broussaille, des orties reléguant ce passage dans un oubli qu’il vivait de sa mort tranquille jusqu’aux temps des rénovations, aménagements modernes qui précéda celui de sa mise en valeur dans le cadre d’un circuit touristique. Au bout de la coursive endormie, une allée fleurant le ciment, fraîchement dallée, sinue entre deux murs crème, crépis que quelques appliques à la lumière tiède divertissent. Le court boyau s’arrête à la cage. Un espace circulaire. Un tube vertical. L’escalier hélicoïdal s’enracinait là puis se perdait tout en haut dans un trou de lumière. Ils prenaient l’ascenseur, de temps en temps grimpaient. A l’arrivée le frisson d’un regard vers le bas. A la sortie de la Tour du Trésor le soleil éblouissait. Le château déroulait le ruban blanc de ses bâtiments. Ils ignoraient le puits. Profond. Ils n’y lâchaient plus de cailloux. Parfois se décidaient pour la tour , trente mètres d’un escalier étroit sans ascenseur, la profondeur du puits sans escalier mais pourvu d’une échelle de barreaux rouillés scellée dans sa paroi. Elle fut supprimée. Le puits grillagé. Généralement ils s’installaient près de la barrière de la terrasse. Considéraient la ville, ses rivières, ses ponts, ses allées, rues, principaux édifices, tentaient d’apercevoir entre les mèches rousses, brunes des toits et se penchant suivaient comme d’un avion une ville à la campagne. Une ville au milieu des champs déballant sa camelote, son baluchon d’Histoire à l’auberge du Temps Qui Passe.

proposition n° 13

Punaisé au zénith, le soleil inonde la place. Le temps dilaté se détend. S’allonge. Un instant bâille.

La lumière cherche l’ombre. Au centre du carrefour le flic cuit dans son uniforme. S’agite. Pivote, siffle, orchestre le passage des piétons. Retient, libère les bagnoles. Les carrosseries étincellent. Le pavé sue. En terrasse les bières tiédissent. Un long soupir s’élève d’une table de trois. Une mouche s’aventure vers la mousse. Une main la chasse. Porte le verre aux lèvres. À la même seconde, une autre main propose des clopes. Un briquet se lève. En allume trois. La fumée éloigne la torpeur. Un groupe de filles passe en riant. Les couleurs fraîches des vêtements dansent, se rattrapent dans un courant joyeux. Un parfum s’évapore... La touffeur s’estompe... L’un deux se redresse. Propose une troisième tournée. L’opticien à l’angle a fait sa vitrine d’été. La pharmacie d’en face promotionne le bronzage en tube. La mairie a fermé ses portes. Les rouvrira lundi. Enrobées de buée, la condensation sillonnant les verres, les bières arrivent. La serveuse donne un coup d’éponge. Embarque les pichets vides. Distribue les pleins. Bloque le ticket sous le cendrier. Rien a faire sinon poireauter. L’air poisse et les gaz des véhicules n’arrangent rien. Le flic s’en bouffe un max. A la table, les conversations se diluent dans l’expectative. Que faire ? Le plus speed du trio se retient de râler. Laisse pisser balance le gars à tronche de bougie Il viendra. Une Chevrolet vient de caler. Ne redémarre pas. Un bouchon se forme. Personne ne klaxonne. Chacun patiente. Il a dû être retenu par le boulot. Le rituel du samedi aura lieu. Il vient toujours. Le flic s’énerve. Engueule le conducteur. Un jeune gars. Le mec sort. Se met à pousser la tire. Trois pékins traversent à sa rescousse. Le temps s’étend, s’étale en attendant le prof.

proposition n° 14

Le plus con de la bande était ce que l’on nomme un « gosse de riche ». Fils unique. Grande gueule, absence de jugeote et d’idées personnelles, fuyait la cage parentale. Le rock, quelques velléités anarchisantes l’avaient conduit à se rapprocher du « peuple », qu’il défendait ardemment et dont il pensait participer ce que par la suite, sa carrière dans une officine militaire démenti formellement. Il était assis sur les marches. Dans le passage menant à la cour du château. A ses côtés, debout, le plus orgueilleux, le cador alpha appuyé contre la rampe, se prenait pour Napoléon, Lamartine, Chateaubriand, César ou Ponce-Pilate. Esprit fort, intelligent, supérieur sans doute.Très doué en dessin. Il venait de passer le shilom au plus paumé qui démêlait ses nœuds. Cherchait ses marques. Sentimental, doux, naïf toutefois démerdard. Beau gosse à l’enfance difficile. Un risque-tout. Avide d’apprendre. Il lisait beaucoup. Fauchait. Livres, disques fringues, alcool. Du cher. Filait des trucs. Il se dit en ville qu’il a trinqué sévère mais qu’il s’en est tiré. Il vit, dit-on, en Allemagne ou Paris ou Londres, ou Rome. On ne sait pas trop. Sauf qu’il s’en est sorti. Ce trio constituait un des noyaux durs au lycée autour duquel gravitait notamment le plus niais et qui fut brillant. Fils de bourges sympa toutefois son accent, son origine étrangère à la ville, sa relative bonne éducation en faisaient par moments une sorte de souffre-douleur. Le désignaient pour les corvées, cible idéale des gags tordus. Ses parents souvent absents ils se réunissaient chez lui. Une dizaine. Pas tous. Certains refusaient sa compagnie. Le plus crade, le plus défoncé, le plus déjanté ne voulait pas en entendre parler. Longs cheveux noirs, raides, visage blême, sourire narquois, moqueur. Odeur de buffet rance. Fils de misère. Enfant, accompagné de sa petite sœur tenue par la main, on le voyait peiner à ramener de l’épicerie du coin le sac plein de litrons. A seize ans il se démerdait. Évidemment il n’était dans la cage d’escalier ce jour là. Dehors la pluie remplissait les flaques. Bientôt six heures. Le plus joyeux se leva. Ouvrit la fenêtre donnant sur la montée des Capucins. Aérer avant que le personnel du château ne descende et sortir avant que le concierge ne ferme. Qu’il pleuve ou pas, le plus joyeux refusait rarement de monter au château. Un gamin. A peine quinze ans. Il suivait les grands mais gardait sa loi. Aimable, gentil, serviable, futé, malin à l’extrême. Les aventures parmi les plus rocambolesques devaient lui être réservées. Très vite un groupe se forma autour de lui toutefois rien n’était défini, pas de bande au sens propre cependant des potes, des amis, des connaissances, des nids, des refuges disséminées. Un appartement, un piaule, la forêt, le parc tout proche, le jardin botanique, l’aire de la balustrade et ce passage aussi. Il se connaissaient tous. Fils de toubibs, de notaires, de prolos, de profs, de fonctionnaires, d’ouvriers, d’entrepreneurs de chômeurs ou d’ivrognes se mêlant à la fête se découvraient, s’apprivoisaient, s’estimaient. Qui à l’usine, qui à l’uni., la musique, l’underground, l’époque, l’espérance folle de l’âge les animait d’un même élan festif, libérateur. D’une même conscience sociale, politique. Manifestations contre la guerre. Révoltes en tous genres. Mai 68 arrivait avec un an de retard au bled. San Francisco, les Doors, les Beatles, les Stones et tant d’autres avaient creusé le sillon. Imagine !

proposition n° 15

Je marchais, remontais la rue principale, je marchais et vois-tu dans le même temps que je marchais cette impression bizarre de survoler mon corps, et de voir la ville s’agrandir puis diminuer et ce quelque chose, moi-même sans doute, survolait mon corps, or la question se posait de savoir lequel était véritablement réel, le piéton dans la rue principale ou ce moi planant au-dessus des toits et qui m’escortait pourtant, vois-tu, je ne dissociais pas celui d’en-haut de celui d’en-bas qui marchait la tête farcie de questions les unes plus insolites que les autres et remarque, tu y étais ce fameux soir que me balance le plus joyeux qui racontait, dévidait, déroulait et j’écoutais ne l’interrompant que rarement pour un détail à ajuster constatant que nos mémoires, pour la tranche commune, se complétaient, que nos récits respectifs bouchaient un vide de vingt-cinq ans et de plus, quelle surprise de le retrouver vivant, en forme et sa femme, aussi belle que toujours se leva pour préparer un thé mais alors lui fis-je tout en suivant son histoire d’hôtel à Thamel, de trafic avec les tibétains exilés, de la saisie, de sa fuite par les toits de Kathmandou jusqu’à l’aéroport -– il se sert un whisky – puis me cause de son chien, son seul regret dans cette affaire, ensuite revient aux tibétains ayant tout perdu à l’occasion de la saisie des douanes – plusieurs centaines de kilos d’or -– de provenances obscures dont un pourcentage rattaché au bizness des traveller’s chèques que les babas, hippies, beatniks, voyageurs revendaient en douce, avec les fafs, les déclarant volés, et la monnaie tombait des assurances donc le plus joyeux avait appris à contrefaire les signatures, très habile à ce jeu et détaillait la première fois qu’il se présenta au guichet, les soupçons du caissier, sa visite à l’étage, bureau directorial et comment ça a passé et rebelote et rebelote, des commerçants de mèche, soudain il bifurque sur l’Inde, une histoire de fou, ensuite revient sur la taule, sur ce guide international des prisons à écrire, encore sortait du chapeau un des mille coup de bol pas possible, commentait les pièges, les coups tordus et je dormais dans un hôtel à Bâle et c’est moi mais pas à Bâle qui ai initié ton pote à la poudre et je l’écoutais me parler de mon meilleur ami d’enfance, un tel bagou, me retenant de poser ma question, à savoir, vu qu’ils allaient tous deux bien, depuis combien de temps avaient-ils décroché et comment et deux secondes, je vais pisser t’a vu mes chats qu’il me lance alors je regarde les chats vautrés sur le canapé, j’en caresse un, le plus sauvage qui se retire, comment ne pas les voir puis tout en considérant l’ameublement, la discothèque, bibliothèque couvrant tout un pan du salon, je m’empare de l’interlude, pose ma question à laquelle « cinq ans cette année » me parvint juste avant le bruit de la chasse d’eau, grâce à un pasteur, un mec super mais je fume toujours précise-t-il sur le seuil, un mec super, du coup de catholique je suis passé à protestant mais de tous ces trucs je préfère Shiva qu’il s’exclame en désignant de la tête une tenture murale grand format, exposée en compagnie de ses sœurs fluo, Ganesh, Shiva encore, des peintures sur toile aux chats flashant, flamboyant, ambiance reggae-music et je pensais, tournant la tête en direction de sa femme revenant chargée d’un plateau, -– théière, tasses, sous-tasses, cuillères, assiette de biscuits, du raisin et des dattes et je pensais la mort l’a frôlé souvent, regardé, touché presque et il rigole,rigole, rigole, se marre joyeusement, le plus joyeusement du monde mais combien, une, trois, neuf, vingt, mais de combien de vies… de combien de vies dispose-t-il ?

proposition n° 16

Dehors c’est propre dedans ça pue. Un peu comme ces bilans trafiqués et donc j’ai ramassé le 41 ou le 42. Ce truc pourri. Internement administratif qu’ils avaient baptisé cette saloperie votée en 1925, repassée en 42 –saine influence de nos amis nazis – et inutile d’employer l’imparfait, même si dans les années 80 la loi fut officiellement abrogée, les abus se poursuivent. Récemment une clinique du genre a dû, suite à enquête, mettre la clé sous la porte et il en faut dans cette zone pour une diligenter une enquête visant des autorités ! T’imagines pas ! Administration de la violence et du meurtre ! Rien d’autre j’te dis. Tu l’crois ? De un jour à indéterminé ! Six, huit mois, un an, cinq, dix, à vie… sans aucun jugement. Qui ne filait pas droit, ne collait pas au citoyen standard tombait sous le coup de cette loi scélérate. Interné d’office. Traînards, fainéants, manouches, vagabonds, excentriques, homos, filles-mères en taule ou chez les dingues ! Bébés arrachés à la mère, adoptés à son insu. Dans le meilleur des cas, en cabane avec elle. Ils bouclaient les ivrognes bien sûr, les clodos, les inadaptés plus en rab tout ceux qu’il fallait cacher. Qu’on ne montre pas. Les taulards énervés en transit étaient calmés. De vrais agneaux. Tu connais, t’as eu le même article mais moi, je ne bouffais pas de médocs. Pas de bonbons pour les camés. Pas comme toi. Tu y a eu droit ! Quand on est venu te voir, franchement on a pensé que tu y resterais. C’était flippant. Quelle arrangée mec ! On se demandait s’ils t’avaient ôté le cerveau avant la lessive et ça le fait marrer. Il se marre, de lui, des autres, de tout de rien, il rigole, rigole, rigole entre deux averses. Toujours compassionnel. Zéro rancune. Il était très pote avec le plus défoncé. Le gars aux cheveux raides, visage blême, doux, narquois, « Loup des Steppes » coincé dans la poche de l’imper trop grand de son père, et son goût du gothique, de la déglingue, est-ce que j’aurais des nouvelles de lui ? J’hésite un instant. Je suivais à moitié. J’étais au C. Un détail venait de remonter des profondeurs. A force de l’entendre parler de cette époque un truc à ressurgi. Je n’ai pas le temps de fixer l’affaire qu’il reprend !Denfer ! Docteur Denfer ! Le directeur de ce bordel aux murs si blancs, si épais, si lisses, aux jardins si coquets, au petit pont si charmant, à l’église si tranquille, aux toubibs si compétents, si dévoués, je disais quoi ? Ah oui, le directeur, la première fois ou la seconde, je ne sais plus, je me suis évadé les deux mais avant même bonjour, le Bon Docteur m’a lancé : « toi tu ne sortiras plus jamais d’ici ». J’avais dis-huit ans et tu vois, je suis sorti le jour même. Par l’imposte. Il tousse. J’étais pas gras. Maintenant non plus remarque et je remarquais, quand il passa à la seconde évasion. Les draps ont lâché. A dix mètres ! J’en étais à tenter de visualiser dix mètres, la fenêtre du C donnant sur le fossé, les draps, la neige, l’hiver, la forêt lorsque la société débarque : nulle à chier, armée jusqu’aux dents, égoïste, raciste, peureuse, véreuse, malade, à l’envers, des zombies qui marchent au plafond et bossent pour des nèfles ! Les exemples se bousculaient et que devient l’homme dans tout ça qu’il envoie au terme d’une longue tirade pour, subitement, sans transition, taper dans le 19ième siècle et me sortir un discours. Celui d’un chef indien. Seattle. Je connais. Le laisse raconter et embrayer sur la dernière lettre de Saint-Exupéry. Écrite la veille de sa disparition. Je ne l’interromps pas. Il résume la teneur de la lettre puis, subitement comme s’il tenait le Graal entre ses mains, s’écrie : « que faut-il dire aux hommes ??! » voilà ce qu’il a écrit ! Que faut-il dire aux hommes !! ? Tu te rends compte ? À quoi je réponds pas bien. Je n’avais rien à dire aux hommes et je me demandais ce qu’il pourrait leur dire ou qui que ce soit d’ailleurs. Je doute qu’ils entendent à plus forte raison qu’ils écoutent et je suivais son histoire , ce qu’il avait vu, de ses yeux vu, un vieux brutalisé par des infirmiers mais bien, du solide, je l’ai vu, vu qu’il qu’il insistait montant le volume et le toubib aussi je l’ai vu ricanant au bout du pieu. Il était tourné vers le vieux maintenu fermement par deux costauds et le vieux, genre 80 balais, étouffé aux larmes essayait d’avaler la purée que le troisième larbin enfournait de force. J’ai vu le dentier dans les draps et j’ai entendu le toubib, tu sais celui avec un drôle d’accent, lui demander en se fendant la gueule si la pourée était bonne. Le lendemain le vieux sortait. Direction la morgue. On allait là soit pour mourir soit pour y revenir. On a eu du bol ! Un putain de bol. Sur ce, sautant du coq à l’âne, il enclenche sur un truc bizarre cependant rien à voir avec le vieux, ni même le C tandis que depuis dix minutes déjà je creusais cette image. Cette réminiscence incomplète Une salle et j’y faisais quoi ? Denfer était présent et l’autre salaud avec son accent. Une sorte de lit aussi. Des sangles, des infirmiers. Ça se mélangeait. Aux tempes en emporte le vent...le temps des copains, le temps de l’amour et de l’aventure se résorbait dans sa mémoire. Il était passé de l’autre côté. Vraiment de l’autre côté. Le temps n’allait plus, ne venait plus. L’aventure aboutissait à l’anéantissement.

proposition n° 17

Vivre n’était pas simple. Aimer non plus. La chanson mentait. Aujourd’hui ment de plus belle. Rien ne s’arrange. Le temps se dérange. Les ennuis, les problèmes, les tracas quotidiens se multipliaient. L’empoisonnaient. Chez lui, à l’école, dans la rue, la clique du pont. Les claques, les coups volaient. Les bonnes manières l’assiégeaient. Fallait ceci, fallait pas cela et même dans les clous ça n’allait pas. Il encaissait sans comprendre. Trouvait des issues, des échappatoires, des refuges, des planques. Quand la vérité équivaut à réclamer une raclée, mentir s’impose. Après y avoir réfléchi, il décida de mentir systématiquement en cas de dérouillée flottant dans l’air. Donc souvent. Au plus profond de lui il se construisait secrètement. Élaborait ses règles tout en refusant le modèle parental. Grandir et partir ! Vers dix ans vivre n’était pas simple penserait-il sans doute et certes les obstacles n’ont pas manqué. Carrément des cassures. Des gouffres. Il lui fallu se construire puis se reconstruire, encore, encore et encore sur les ruines d’une existence avec les débris de l’ancienne en rebâtir une autre. A l’image d’une ville dans un couloir d’invasion, oublier et recommencer. A croire qu’il n’était venu que pour ça mais que vaut de s’étendre sur les grands chambardements d’une existence quand tant de bouleversements mondiaux... tant de gens noyées, broyées…et peut-être était-ce désabusé qu’il ne nous livra de cette année que trois menus incidents. Ces constatations, frustrations, déceptions prirent à ses yeux une taille démesurée. A tel point que ces instants, somme toute triviaux, se gravèrent dans sa mémoire. Ce pincement lorsqu’il vit en ville plusieurs de ses camarades, ayant comme lui réussi l’examen d’entrée de la prestigieuse école régionale, juchés sur des vélos flambant neufs quand l’achat obligatoire de la casquette et du sautoir aux couleurs du collège représentait une difficulté d’ordre économique assombrissant son succès. Toujours des problèmes dont il héritait le souci. Ces vélos avaient dû « coûter bonbon ». Il mesurait la distance entre sa situation et celle de ces cyclistes venant de remiser la trottinette au garage sans pourtant pouvoir l’attribuer à une cause particulière. Certes, ses parents trouveraient l’argent. Ils n’arrêtaient pas de bosser. Usine de l’aube au couchant, heures supplémentaires, peu de vacances, pas d’alcool, pas de clopes. Les enfants, le boulot, ça et là une toile, des piques-niques l’été, loto en hiver, quelques fantaisies... –- les quinze lignes suivantes sont illisibles. Recouvertes au feutre noir. Le texte reprend à cadavres –- cadavres dispersés le long des berges de la rivière asséchée. Près de trous d’eau stagnante, verte et croupie. Un sinistre personnage dégommait les pigeons. Il en avait ramassé un puis, gonflé d’une indignation enfantine s’était rendu au commissariat. La police, la justice devait trouver le coupable. Arrêter ce massacre. Dans ses illustrés, presse populaire bannie des demeures bourgeoises, le héros s’emparait de l’affaire. Redressait les torts, rétablissait le juste, le faible dans ses droits. Remettait la vie sur ses rails et les canailles au shérif car ces dernières devaient comparaître. Être jugées loyalement et souvent finir à la potence voire, mis en situation de légitime défense, le justicier, in-extremis, abattait le bandit. Un désert, un précipice, un scorpion, la folie, les Apaches mêmement évitaient au héros le sale boulot, or au commissariat, derrière son bureau, le flic ne bronchait pas. Considérait tout à tout le gamin, le ramier mort. Ordonna de l’emporter. Conseilla de l’enterrer. La police a d’autres chats à fouetter. De ce jour, son regard sur les héros en uniforme changea. Il ne voulait plus devenir policier. Si la police ne veut pas arrêter les tueurs d’oiseaux, à quoi sert-elle ? L’injustice ! Très tôt il en eût une sainte horreur à tel point qu’il s’est rappelé longtemps ce contrôle grammatical trimestriel. Angoissant. La classe s’agitait. Les craintes s’exprimaient d’autant que la note comptait double, triple si zéro faute mais zéro faute semblait inatteignable, déjà la moyenne… Résultat, deux sans faute dont lui. Cependant le prof ne tripla pas sa note en raisons de ratures, de l’écriture et de la présentation. Ces anecdotes aiguisaient son regard. ; sans qu’il le perçoive, préparaient le terrain des déchirures, le préparaient à affronter la vanité, la futilité, la dureté, la brutalité, l’indifférence d’une société de classe, de paumés sur laquelle règne l’argent tout puissant de quelques oligarchies omnipotentes à Terapolis.

proposition n° 18

Ombre, sœur sereine et solitaire sous la canicule ton parfum me trouble. Au creux de passages oubliés, par les venelles mortes, je m’enfonce à ta recherche. La lumière cherche l’ombre. La phrase tomba sans qu’il cherche. A la suite de trois courtes propositions elle marque un soupir. La lumière cherche l’ombre. Il relu. Banal, facile. Sans doute repris dix mille fois. Le soir pourtant il y revint. Ce verbe, il pourrait le remplacer. Y avait songé dans la journée. La lumière traque, piste, perce, déchire, fouille, comme un flic ta bagnole, le manteau noir de la nuit toutefois, cette lumière là joue. Musarde. Elle cherche l’ombre sans chercher vraiment. Elle ne la pourchasse pas ; elle voyage. A l’instar du touriste estourbi de chaleur, elle aspire à l’ombre, à la fraîcheur. Il a envisagé de substituer fraîcheur à ombre, plus juste, plus précis et la lumière représente le soleil de midi, à la verticale, stationnant en zone bleue sans son disque. Le soleil cherche la fraîcheur... ça collait tout aussi bien cependant la précision, le retour à l’image originelle – soleil et fraîcheur – eût restreint, réduit le champ des interprétations. Occasionné de lourdes pertes. L’antinomie ombre/lumière passait à la trappe et ce verbe ! La lumière erre, cherche l’ombre. Le R tout à la fois les reliant, sépare deux souffles d’air susurrés, chuchotés ... La lumière cherche son amie ; sa compagne et, constante dans sa quête, file au-devant de l’ombre immobile. L’ombre : rivée aux corps et que la lumière ou son absence révèle. L’ombre se réfugie dans l’ombre. Au fond des caves, des souterrains, des égouts, grottes, abysses, dans le silence des espaces intersidéraux. Le territoire de l’ombre se dilue dans la ténèbre infinie. Ondulatoire et corpusculaire la lumière, Janus aux deux visages, invitent nos esprits à penser superposition. Oui ou non exclusif devient oui et non simultanément inclusif. Le verbe chercher, tout en produisant le mouvement associé à la lumière, paradoxalement équilibre la relation. La balance dont le R central forme la colonne et les phonèmes che les plateaux, ne penche ni à gauche ni à droite mais dès que la lumière l’atteint, l’ombre s’enfuit. Se dissipe pour se reformer de suite après le passage du concierge qui vient d’éteindre les néons de la salle. Le noir n’est pas une couleur, dit-on. La lumière les contient toutes. En dépit des apparences, lumière et ombre ne s’opposent pas. De même, sous-tendus par la symbolique des termes de la phrase, les divers appariements noir-blanc, ciel-enfer, intérieur-extérieur, bien-mal, lumière de la résurrection, royaume des ombres ne s’affrontent pas en un duel éternel. L’éternité précède, suit le temps. Pendant elle s’écoule et devient le temps pour un temps. La lumière cherche l’ombre vitale. Elle s’en nourrit. L’ombre se retire, livre ses trésors à mesure que la clarté progresse. La lumière apprivoise l’ombre. Sa sœur sauvage. Enténébrée, sombre, craintive, muette et même s’il lui arrive de monter sur les planches d’un théâtre poussiéreux elle n’aime guère sortir et reste blottie à l’ombre d’un doute, discrète dans la pénombre d’un crépuscule mourant ramenant les deux sœurs au chevet du jour qui s’éteint. L’ombre hérite de la nuit et la lumière de quelques parcelles éparses et scintillantes, de la voie lactée plus un luminaire froid, sans ampoule, qui trainait au grenier. A l’aube bleue les sœurs se retrouvent. L’une recevra de la nuit les ombres fugaces du jour l’autre traversera lentement le ciel sous l’aspect majestueux d’un astre de feu. La lumière cherche l’ombre. Cette phrase lui semble vaguement représentative d’un état d’âme particulier qui le surprend à certains instants, jamais pareils, cependant aux mêmes racines archétypales, alliées aux retournements, au désir de surprendre, de se surprendre, de se suspendre aux mots et de s’y balancer. Oui, c’est assez lui cette liberté langagière, cette indifférence –- fausse un jour sur deux -– aux pensées passés par sa main. Il marche. Se retourne rarement sur les pages envolées. Il marche. Voudrait pousser la phrase au bout, à bout. Qu’elle tienne seule dans l’assonance, flotte irréelle, ne finisse pas, ouvre des portes et que son ombre soit un fil au cœur du labyrinthe de Terapolis. Un fragment de carte, une indication qui mènerait à retrouver en soi le lieux précis où la lumière amadoue l’ombre, où l’ombre déverse candeur et saveurs nocturnes, habille, tamise, adoucit sa jumelle parfois si crue. Beaucoup de mots pour un peu d’ombre et peu de lumière...Il regrette presque d’avoir ouvert la boite mais la superposition des états, l’union, la fusion des complémentaires yin-yang, c’était l’idée découlant naturellement d’un semblant d’opposition et puis ce verbe chercher qu’il n’a pas trouvé, il aimait bien.

proposition n° 19

Il aurait fallu raconter une ville. La construire. Avec des mots dessiner le pourtour des remparts, avec des phrases percer des passages, avec des lettres envisager un métro, des stations, des gares, des espaces verts, un centre ancien, des ruelles étroites, des artères, des boulevards, des feux, des ronds-points, du mobilier urbain, lampadaires, bancs publics, fontaines, poubelles, panneaux, sculptures, statues, un fleuve, des ponts, des berges, des péniches amarrées et laisser la respiration de l’imaginaire guider les pas vers le nouveau stade, la patinoire olympique, le terrain vague où s’amoncellent les ordures, repérer le rat furtif dans l’arrière-cour du grand restaurant sinon un quartier, un coin, un troquet, deux tables sur le trottoir, son menu à quinze balles aussi l‘épicerie, il aurait pu en pousser la porte et se trouver face au commis, décrire les étagères, les bocaux, le vrac, la caisse d’un autre âge, le tablier du commis, le commis, l’épicier, venant de fermer la trappe menant à la réserve, saluer sa fille passant en coup de vent et puis sortir en ayant acheté une bonne bouteille, monter dans un taxi où le chauffeur tout en conduisant lui causerait de sa banlieue. Il aurait surtout fallu ne pas retourner dans ce couloir ! Réfléchir, pauvre crétin, au lieu d’emprunter ce boyau. Le trou du cul du monde. Le cloaque de la bête. Trop tard ! Aussitôt le sas ouvert le film commençait. La bobine se dévidait, le générique derrière, il ne restait plus qu’à adapter, jongler, rattraper la sauce au gré des situations que le hasard, le maître du jeu, au fil des jours disposeront sur sa route. Terapolis n’existe pas. On ne connaît rien d’elle hormis, superficiellement, quelques lieux insignifiants. Un carrefour, un passage, un hall de lycée, des couloirs, des salles, une impasse, une rue. Les quartiers sont évoqués, une auberge nommée. Terapolis, toile de fond sans couleur, sans odeur, sans un pépiement de moineau, sans un cri, un rire d’enfant, sans même le goût d’un jambon beurre ou d’une pomme que l’on croquerait en croisant le parfum d’une femme dans la nuit, rien et les images défilaient d’une ville absente, d’une ville vide car pour lui les lieux n’existent vraiment que lorsqu’ils prennent la parole, qu’ils s’animent, se creusent, se courbent se penchent et recueillent les évènements ! L’action ! La vie. La villa disparue, le vélo de son père, le petit magasin du bas de la côte, le bistrot, sa terrasse, le vieux tilleul, le portail ouvragé, les roses du double escalier, le double escalier, envolés, envolés tous. Une ville composée de villes, une ville en projet, une ville de pixels, une ville en mer, une ville dans la brousse, une ville sur une île, une ville en hauteur, une ville de mille clochers, la ville des chevaux, la ville des chats, une ville hors-saison, une ville à la plage, une ville sans lumière, une ville industrielle, une ville provençale, une ville sur l’eau, une ville de bidons, une ville de sable, une ville ouverte, une ville en rase campagne, une ville tombée, une ville à la dérive, une ville sans rue, une ville sans toi, une ville de vacances, une ville de merde, une ville pourrie, une ville sympa, une ville de cent mille habitants, une ville enfumée, une grosse ville qui se prend la tête, une ville musé saccagée, une ville dégoulinant des rochers, une ville servie sur un plateau, une ville au milieu de nulle part et toutes ces villes, bourgades, villages, hameaux interconnectés : Terapolis en cours de construction, de destruction. Ici se dressait, ici s’élevait, ici se tenait, ici se trouvait, ici finissait, ici commençait... ils prenaient souvent la caisse pour un tour de périph., descendaient parfois d’une traite à San Pedro, à défaut de bagnole optaient pour l’ascenseur de l’immeuble et la terrasse où patientaient les transats. Ils draguaient à la piscine, au parc, longeaient les rives du canal de nos jours comblé et sur l’ancien cimetière, des immeubles « nouvelle génération » rutilant, scintillant se multiplient dans les reflets des parois de verre, répercutés de façades en façades, réseau optique, palais des glaces grillagé aux petites allées proprettes, au monorail glissant par dessus les toits plats, tissant une toile, un filet d’acier jeté sur l’immense cité-pilote mais plutôt revenir sur ce sentier… en quittant par l’ouest la bande rejoignait la rivière au sillon capricieux et qui traversait la plaine jusqu’aux quartiers de l’autre langue. Au loin le profil obtus des blocs locatifs s’amenuise par contre la plaine, dévorée par la tôle des usines, pleure sa toison, ses fleurs, ses rongeurs, ses insectes, ses vaches, ses moutons... Rentabilité, sécurité, traçabilité, hygiène, clonage, les troupeaux sont entassés, parfois sur plus de vingt étages, dans de vastes silos verts aux vitres teintées. La bande n’existe plus et les champs limoneux, tapissés de routes, de cubes gris ou beiges, sillonnés de barrières, agonisent sous les aires de stationnement. Il aurait dû revenir plus tôt. Il décida de pousser en avant. Jusqu’au petit bois de son enfance pour constater que l’image qu’il conservait précieusement dans sa mémoire collait mal avec celle sous ses yeux. Métamorphoses. Terapolis bourgeonne. Il n’approche pas. Regarde à peine. Retourne sur ses pas. Le chêne du premier baiser...Des fantômes et lui revenant ne trouve plus ses marques. Chemin faisant les lieux perdaient de leur importance. Il leur accordait certains atouts, aspects stratégiques, situations propices et certainement se disait-il que les lieux... cependant loin derrière ce qui s’y produit car, selon lui, ce qui génère un espace dans les mémoires, ce n’est pas l’endroit, retenu à postériori, mais bien les évènements qui s’y déroulèrent. Terapolis le téléporte de faits en faits, de circonstances en coïncidences, d’évènements en surprises sans qu’il ne s’attarde davantage sur les voies rapides, l’urbanisation folle, la cité dormante aux deux cinémas fermés, la place du marché couverte de parasols, la chambre du dernier étage, d’autres chambres d’hôtel, une rue dans les nuages, un visage dans les blés, l’appartement du 26, le kiosque du pont éjecté par un parking, Radar et les vingt centimes cadeau que lui filait sa grand-mère en l’envoyant au kiosque, les couvertures l’impressionnaient du magazine, des drames, des gros titres mais une mosquée non loin ramène une frontière, un bus WW des années 70, tant de lieux dont il se rappelle et qui existent en lui par la force et l’intensité du vécu imprimé dans sa chair. Terapolis. Une histoire en ville, une histoire sans ville, une histoire de ville, une ville d’histoire, l’histoire d’une ville sans histoire...

proposition n° 20

Un renard. Personne ne l’aperçut. Le même chaque fois. La ville lui appartient et il faudrait être lui pour apercevoir à l’heure vide, aussi creuse qu’une absence, ce reflet roux dans la flaque. Il s’est passé quoi cette nuit là ? Qui dira ce qu’il n’a ni vu, ni entendu ? Le concierge dormait. Les voisins en congé avaient confié le chat à une amie. Les flics pataugeaient. Aux archives des rapports brefs. Secteur sous surveillance. Rien à signaler. La science également s’enlisait. Les analyses ne dévoilaient rien de probant. L’appel à témoin chou-blanc exceptés quelques délires dont nul ne tint compte et qui figurent parmi les douze énormes liasses, classées secret défense. En dernier recours, huit voyantes, hautement réputées, furent sollicitées. La première entrevoit un homme vêtu d’une étrange combinaison fluorescente. Elle le décrit comme glissant au-dessus du sol. Elle s’évanouit. Abandonne. La seconde, venue d’Asie et n’ayant de sa vie quitté son village, détailla par le menu la rue principale, le carrefour de la mairie, signala un marchand d’yeux, l’opticien, cependant refusa de s’aventurer plus en avant. La simple pensée de s’y rendre de nuit la terrifiait. A la sixième l’huissier établissant les constats utilise la notion de transe. Note que la femme en sueur éructe, rugit, râle plus qu’elle ne parle. Il est question d’un renard, plutôt d’un homme qui se métamorphoserait en renard voire l’inverse. D’un feu aux pouvoirs extraordinaires. Les cinq autres rapports ont disparu toutefois, les domiciles et noms de huit femmes apparaissent dans un courrier recommandant l’élargissement de l’enquête. Les pistes ne conduisant nulle part hormis où elles ne devaient pas aller, l’affaire fut étouffée. Le village rasé. La zone, par la suite déclarée militaire, couvrait près de cinquante mille hectares hérissés de barrières-laser, de miradors, pylônes truffés de caméras, de détecteurs de mouvement. Un succession de murs de verre de plus d’un mètre d’épaisseur et entre les murs, un dédale disait-on jonché d’ossements,. Au cœur du dispositif s’élevait un gigantesque dôme de cristal. Personne n’approchait. Cette fameuse nuit, dans un rayon de trente kilomètres la totalité des caméras de vidéo-surveillance fondirent. La robotique, la domotique, l’électronique : à l’intérieur de tous les appareils pourvus d’une horloge on retrouva du sable La panne fut attribuée à un défaut du logiciel de régulation sectorielle. Personne n’a vu personne. Pas même un entrefilet dans la presse locale. Dans ce coin perdu tout passe. A la grande satisfaction des autorités centrales l’affaire sombra dans l’oubli et de nos jours la rampe éclaire une scène vide. Une anomalie. Seule une photographie dans ce tas d’archives. Prise la veille de cette nuit mémorable. En fin d’après-midi. On découvre une alignée de maison basses, d’aspect misérables, suintant l’ennui, des voitures garées le long d’un trottoir. Des travaux dans la rue. Une canalisation. Sans doute profonde, cependant aucune mention dans les registres de la mairie d’un aménagement à cette date. Sous le même jour, dans le registre des naissance une main tremblante inscrivit : « Divine Comédie aux abonnés partis » on se demande pourquoi et l’auteur de ces cahiers bleus, mêmement affirme voir ce qui n’existe pas et le faire exister, se plaçant lui-même, en chair et en os, à l’intérieur de l’imaginaire, parcourant des lieux sans géo-localisation, l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis, les contrées du : »Dictionnaire des lieux imaginaires » d’Alberto Manguel, traversé de chapitres en chapitres de même, Jules Verne n’est jamais descendu vingt mille lieues sous les mers cependant, son immersion totale dans le récit inverse la relation. Le récit s’empare du conteur, l’utilise à ses fins, le déborde puis vole de ses propres ailes. L’artisan disparaissant sous les copeaux, n’est plus maitre des lignes. Ne distingue plus sa part de celle de l’autre. Noyé dans l’encre bleue de la phrase drossant l’écume des mots contre les écueils du sens, autant de vagues à la file repoussant les falaises, déplaçant des îles dans un espace que le temps arrange à sa sauce ; un hôtel borgne à l’angle d’une rue morte s’écroule, le vent sans chapeau tourne la tête, le square désert se plaint, les rames sans barque sont accrochées au mur, les barques sans rivière abandonnées... où sont passés les témoins du vide ? Que sont devenus ceux qui entendaient le silence, qui du bout de l’être goûtaient le néant, eux qui respiraient la quintessence de l’être, touchaient du doigt l’impalpable équilibre, où sont-ils ? Au cœur de la capitale d’une forêt sans lune, à la table d’un pays de papier, hier ou demain un énergumène s’est amusé à énumérer, sans la moindre oreille aux fenêtres, tout ce qu’il ne lui était pas advenu au cours de la journée écoulée.

proposition n° 21

Le sommet d’un capuchon argenté, la lisière bleue d’un épais cahier, fatigué : une enveloppe grise, un bout de sa fenêtre transparente, un segment de câble noir. Noir sur blanc, les lettres SPL d’un mug, deux tronçons de stylos roller anthracites, -– waterproof/ – inscrit en petits caractères sur une bague gris-clair, un petit triangle couleur turquoise, un Bic, un carton déchiré, les veinules d’une pierre ovale beige, l’angle arrondie d’une plaquette de médocs. Plus proches, des feuilles à rouler, au revers du paquet ouvert, police festive, on lit : ternational, en dessous Design puis plus bas Contes, la courbe bleue d’un godet blanc . Un zeste de briquet rouge A peine un bout d’ordi. Une feuille quadrillée, à l’encre noire deux mots penchés vers l’avant : H2B2, flacon et de l’ab. ? À l’autre extrémité le bord d’un rouleau de PQ, le témoin orange d’un baffle, son interrupteur. Sur la droite, un petit losange de balcon. Les lettres blanches T, G, Y, et H du clavier noir. La touche H est partiellement masquée par une section cylindrique. Du bois.

proposition n° 22

Au mur, de suite à gauche en entrant, le compteur à gaz accepte les pièces de un franc, de cinquante et vingt centimes. Contre le même mur un grand buffet blanc. Ni beau, ni laid, fonctionnel ; composé de deux principaux éléments. Le bas, sorte de bahut plus haut que long, comportait deux battants s’ouvrant sur les assiettes, casseroles, plats, saladiers, le faitout, le panier à salade, le pot en grès pour les marinades des jours de fête, quelques boites de conserve dont toujours une d’ananas au cas où. Deux tiroirs complétaient la partie inférieure. Recouverts, comme toutes les étagères et fonds de buffet de la maison par ce papier glacé que l’on achète en rouleau et qui servait notamment à l’époque à protéger livres et cahiers. Dans le tiroir de gauche, le portemonnaie rouge et long, à fermeture chromée, voisinait le carnet de timbres-escomptes, le scotch, la colle, la paire de ciseaux, le papier à lettre, un bout de crayon mais surtout les « Saridon ». Son jumeau contenait un range-couverts donc les cuillères, grandes et petites, fourchettes, couteaux et hors trieur, le pilon à patates, le rouleau à pâte et, le rémouleur ne posant plus sa meule dans la rue, une pierre à aiguiser. Venait là-dessus le haut du buffet. Deux colonnes identiques reliées par une troisième composante, pourvue d’une petite vitre à la partie inférieure dépolie, et qui s’arrêtait à mi-hauteur des colonnes laissant un espace libre sous le corps central, sorte de niche carrée ou traînait parfois une enveloppe. Sept pitons métalliques arrondis. Deux pour les battants du bas, un à chaque tiroir et trois pour le haut. Le buffet regardait le mur crème au-dessus de l’évier quand l’évier lorgnait la table à la nappe couvertes de motifs floraux aux tons vifs dont émanaient des senteurs de plastic. Le bassin desiège faïence, encadré par deux petits meubles artisanaux en bois ne bossait qu’aux heures des repas. A gauche un rideau que l’on tirait sur des produits d’entretien, lessive, seau, serpillère, balai-brosse, cirage, chiffon, encaustique et accolée au prolongement blanc de l’évier, sous l’égouttoir, derrière une porte beige, la place de la poubelle. Un vieux fût d‘une contenance de deux cents litres, scié par la moitié, aux bords coupants (plus tard martelés), tapissé de papier journal. Lourde la poubelle. Quant à la table, elle se tait. Snobe de sa hauteur les six tabourets pareillement assortis au buffet. Même blanc-cassé et revêtements identiques. Un ensemble acquis vraisemblablement à l’occasion du déménagement à l’étage du dessous. Dès lors, depuis la cuisine, du jardin on ne voit plus que le mur. Donc au second un autre buffet et pas ces tabourets par contre un à vis, en bois, un disque de petit diamètre pour siège quant à la table, une autre mais laquelle ? Sous les nappes la table pourtant un tiroir, un tiroir, brun, tourné en direction de la fenêtre alors qu’au premier, pas de tiroir à la table. La gazinière, elle, a suivi. Au même emplacement, chaque meuble au même emplacement qu’à l’étage du dessus. Les poêles sous le four, avec la plaque à gâteaux ; jusqu’au calendrier de la crèche dont on arrachait chaque jour un feuillet. Les dimanches, fêtes religieuses en rouge, les jours ordinaires en noir. Parfois lire la maxime...selon que l’on y pensât ou pas.

proposition n° 23

Les aiguilles de son horloge sur le douze, un clocher franc-comtois. Le bourdonnement de la cité gagne l’orée du bois. Ronronnement mécanique d’estomacs creux filant vers le repas. La toiture du collège forme un angle droit avec celle de l’ancienne église des jésuites. L’œil en suit les faîtes. Saute et revient au pré en dessous du banc. Surface partiellement grignotée par une école maternelle bariolée sise à proximité d’un collège gris-ciment de construction récente. Stade de foot en contrebas. En arrière plan, la halle de gymnastique : entièrement vitrée. Un ruban d’asphalte longe le champ. Des habitations, villas années soixante, s’égrènent côté trottoir. Plus bas, au croisement, les tuiles couleur tabac d’une institution religieuse. Brisant l’horizon, bornant la ville au nord, un cylindre à chapeau flanqué d’une imposante masse rectangulaire grège-clair : la tour et le corps principal du château. Deux vagues collines, un creux entre. Les fortifications, les tours dominent la ville qui s’étale au pied des vieilles murailles. Perpendiculaires aux rues du bas, la ville remonte par des tracés parallèles qui aboutissent au collège principal, l’autre point culminant de la cité. Draps rouges, ocres, plaques noirâtres, verdâtres des toits tendus sur un fil courant d’une extrémité à l’autre des cordons d’habitations. Bandes passantes... Au jardin botanique, sur un autre banc, à l’ombre végétale d’une voute ouvrant sur la marche du progrès. Un bloc locatif de dix étages, le plus haut de la ville, rutile de tous ses balcons. Plus proche, le béton brut de deux centres commerciaux rivaux. Une place sans intérêt les sépare. Une voie débouche. Un stop. Juste en-dessous les serres du jardin botanique. Le pavillon, sa salle de sciences naturelles, physiques, hyper bien équipées. En regagnant le centre, flânerie dans la cour supérieure de l’Hôtel-Dieu. Au fronton un triangle duquel, issus de son centre de gravité, fusent les rayons d’un cercle invisible. Un tilleul creux près d’une grille fermée. Accès condamné. La cour est à hauteur des gouttières d’en face. Les reliquats de l’ancienne porte fortifiée. Un bassin tristement bétonné. Un fantôme, celui d’un magasin. Rectangle de panneaux préfabriqués. Du provisoire. Quelques marches de bois, deux rampes à l’entrée principale s’essayaient à enjoliver le parallélépipède. Au milieu du petit pont il marque un arrêt. Les courants, les dessins des remous, la fin de ce ru souterrain, roulant en partie sous la ville et se déversant, au coin d’une bâtisse renaissance, dans l’eau venue de la plaine se balader en ville. Les eaux brassées, mélangées des cours d’eau rejoignent, passées le pont, celles d’une troisième rivière. A cent pas de là, sous la porte il stationne. Un courant d’air. Essence séculaire. Parfum de pierre. La chaleur écrase les tétons des trottoirs. La porte aux deux tours verrouille les fortifications que la rue prolonge tel un ultime et double rempart. Un mur de soutènement. Un cheval blanc, l’enseigne de la boucherie chevaline, entretient de bonnes relations avec les grilles en fer forgé du vis-à-vis : deux excroissances noires au rez-de-chaussée saillant de la façade. La rue pavée s’incurve légèrement. S’achève sous une arche maigre, sans fioriture, ni guet, ni tourelle. Une arche pour les voitures, une plus petite pour les piétons, pas même un passage. Une modeste présence qui rappelle qu’autrefois, la ville au soir, telle une grande maison en hiver, fermait portes et volets.



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1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 21 juillet 2018.
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