Laurent Schaffter | Terapolis

« construire une ville avec des mots », les contributions

Laurent Schaffter partage sa vie entre le Jura Suisse, la Croatie et les livres.
proposition n° 1

Revenir ? Revenir où ? Revenir d’où ? D’où il faillit ne jamais revenir ? Nombreux les lieux, les pas sur lesquels il revint mais à ce jour n’a revu l’endroit clé de son existence. Il y songe ça et là. Rien ne l’oblige mais quoi le retient ? On ne se baigne jamais deux fois dans le même lavabo – merci Héraclite – et le lavabo tant charrie les mémoires que le temps s’affaiblit sous les relances du hasard.

Ce lundi, veille de Saint-Valentin, son pote Raymond ne bossait pas et lui, en vadrouille, suggéra un pot à l’Ours. Au passage ils en grilleront un sur la terrasse. Soleil de la partie. Journée prometteuse. A onze heures il n’était question que de l’Ours, or une fois sur place, que faire ? Lundi, l’Ours dort. En contrebas du troquet la bastille batifole. Ils s’y étayent rencontrés. Que faire ? Doit y avoir une cafeteria dans ce bordel qu’il lance à tout hasard et, décision prise, les voici se dirigeant vers l’entrée. Parallèlement, un étrange processus s’enclenche. Ils franchissent les grilles, le petit pont. Un sas vitré a viré la porte. Le couloir en revanche n’a pas bronché ; le temps l’évite. L’increvable paire de bancs fatigués, au bois usé peint et repeint, la grisaille des murs toujours pareille, la neutralité du sol idem, la froideur aseptisée au rendez-vous et l’allée perpendiculaire menant aux ailes, aux étages, intacte. Un vide sale, sulfurique tasse un silence misérable et dur. Le kiosque, lifté dans les années quatre-vingt, étale sa misère au même emplacement. Le personnel déjeune. Cafète complète, l’Ours fermé, ne reste qu’à se barrer ou patienter. Cinquante bornes pour du vent. Ils poireautent, papotent sur une planche inconfortable face au tabac-journaux. En aucun cas ils n’envisageaient ce matin, lorsqu’ils se décidèrent pour l’Ours, de revenir là, dans ce couloir prendre racine, attendre une table et deux chaises libres. Il se lève. Feuillette les magazines. En achète deux. En file un à Raymond. La suite, la suite…

proposition n° 2

Un couloir, des escaliers, un couloir, un croisement, des couloirs, des escaliers – glaçant – , un couloir inconnu. Une épaisse à double battant. Une salle carrée. Belles proportions, haute de plafond. Murs crème. Longue table près des fenêtres à croisillons. Proche de la table des chaises empilées. Au centre de la pièce un trépied. Fixé au trépied un appareil : vieil engin évoquant celui du Lotus Bleu quand Tintin et Tchang prennent la pose. Face à l’objectif une chaise vide. Au sol du parquet. La photo ! C’est la victoire ! La victoire !

proposition n° 3

Un cheveu, quelques secondes…Direction la sortie Raymond passait la première porte. Il suivait. Marre de trainer dans ce corridor. Ça file la sinistrose. Tant pis, pas de kawa, rien et même il avait accepté, renoncé à la récupérer. L’idée lui en était venu subitement alors qu’il survolait ces canards. Il l’exposa à Raymond et du coup, retour au kiosque. La responsable déjeune répondit la vendeuse. « Attendez qu’elle revienne. Elle ne devrait plus tarder ». Plus d’une demi-heure qu’elle doit revenir bientôt. Tant pis, pas de cafète, pas de… Le chuintement de la porte se refermant lentement suspendit ses réflexions. Raymond, les yeux déjà dehors actionnait la seconde ouverture quand un : « Messieurs ! Messieurs ! » les fit se retourner. Au milieu du couloir, à hauteur du kiosque, la buraliste les désignait du doigt. A sa gauche une femme, menue, brune, souriante les regardait : « Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? ». Raymond éloigna sa pogne du bouton. Un cocktail de oui, bien sûr, volontiers, si c’est possible servi par un duo surpris alors qu’ils quittaient le sas et rejoignaient la brunette. Direction l’allée perpendiculaire. Ils avaient grillé près de vingt minutes à détailler dans ce couloir des œuvres d’artistes du cru. Des aquarelles torturées, violemment expressives, oppressantes, dérangeantes mais surtout le lieu de l’exposition influait. Ailleurs ces dessins perdraient cette connotation, étiquette maladive que l’endroit collait fatalement à l’esprit. Les mules claquent sur le carrelage. Elle a pris à gauche. A droite un autre couloir donne sur le A. Des marches montent au B. Brusquement elle pivote et à sa suite ils passent le seuil d’une porte beige, poignée garantie à vie, ouvrant sur un clair espace lumineux. Un comptoir de bois divise la salle dans sa longueur. Les quatre cinquièmes du bocal sont dévolus à l’administration le reste va aux visiteurs. Des bureaux massifs aux lignes lourdes et datées, disposés en deux rangs face à face, réquisitionnent le centre. Un trio de secrétaires digère. Les minutes rampent. Une alignée d’armoires métalliques, style armoire de vestiaire XXXL garde le mur ouest. Le gris fonctionnel domine. La photographie de famille au cadre doré jette une tache de couleur criarde. « Quelle année messieurs ? ». Ils se regardent surpris : « quelle année ? ». Celle de votre admission précise la responsable de service En chœur, spontanément : « 1973 ». Mille neuf cents soixante-treize ? qu’elle répète songeuse... « Trente-trois ans ! Ce n’est pas récent ! Je ne sais pas si nous aurons conservé des archives aussi longtemps ». Tout en remisant leurs carte d’identité, ils la suivent du regard. Elle trottine vers les armoires métalliques. Fait vraiment petite à côté d’elles.

proposition n° 4

A la sortie de Tavannes filer en direction des Franches-Montagnes. La route sinue jusqu’au plateau. Quelques villages léthargiques accrochés aux mamelles des collines broutent et ruminent. Paysage de carte postale : prés vert-tendre, conifères sombres, tuiles rouges, fermes blanches, fontaines fleuries, bleu le ciel. Des auberges, des bistrots, une épicerie, un abreuvoir, une église, une laiterie reconvertie en salon de coiffure, peut-être encore une école, à coup sûr un cimetière. La fraicheur d’avril s’engouffre par la vitre baissée. La bagnole connaît la route. Les baffles envoient la sauce : Purple Haze. Stone Free. Red House Blues. Dernière épingle avant la ligne droite. Bientôt les bâtiments que la caisse longera lentement, très lentement. A l’embranchement d’un chemin de campagne, un panneau fléché : « Les Vacheries ». Les Vacheries, une sale vacherie Les Vacheries. Fait partie du domaine de la boite. La colère gronde. Le moteur monte en régime. Les clôtures défilent. Le bled se rapproche. Le calme revient. Vitesse limitée à cinquante. Petites boites, sagement clonées, posées à intervalles réguliers, rangs d’oignons, jardins proprets où claquent au bout d’un mât, aux balustrades de petits drapeaux rouges à croix blanches. Patelin en vue. Le sang bouillonne. La mémoire s’active. A gauche en hauteur, l’Ours ; trapu, balourd, assoupi derrière son arbre centenaire. Les petites classes s’y rendaient en : « course d’école ». Déjeuner sur l’herbe, jeux, marche, un rien de botanique, un saut à l’église de l’abbaye et ça se terminait généralement à l’Ours, devant une limonade, un chocolat chaud, part de tarte abricot ou cerise, retour en car. Le soleil dansait au bras des ombres. Il avait dix ans. La voiture décélère. La démolition de ce qui devait être la loge du concierge rendit à la vue l’aile gauche, entièrement visible de la route, l’aile gauche venant buter contre le flanc de l’église. Au troisième étage, un long couloir déroule sa guirlande de vitres. Le C ! Section fermée ! Des mois, des années, pour certains des décennies d’un mur à l’autre. A l’extrémité jouxtant l’église, la tour du dortoir. En regard, dans la seconde, l’atelier. Entre les deux : réfectoire, douches, toilettes et cellules. Robert Walser y fut pensionnaire. Trace fugace du passage de l’art : sa feuille d’admission à Bellelay couverte recto-verso d’une écriture codée, abrégée, comprimée, étouffée. Un microgramme. La merco roule au pas. Rien ne transpire des murs épais aux fenêtres à double vitrage fermées à clef, toutes à l’exception d’une au fond côté cour, toujours ouverte braillait la chiourme, des fois que l’envie d’en finir...et ça n’a pas manqué. Deux pattes brisées. Un certain Jean. Les cris, les coups, la misère, la crasse, les suicides, pendaisons, punitions – notamment descente au A – camisoles de force, chimiques, électrochocs, lobotomies, castrations physiques, moléculaires, shoots multiples et divers, les sangles... Rien ne suinte, ne transpire hors cette atmosphère champêtre, bucolique, élégante de paix retirée, cloitrée que la l’église baroque souligne. En-dessous du C, le B. Section ouverte. L’antichambre de la sortie mais en bas le A se referme sur ceux qu’on ne montre jamais. Les rebus des déchets. Allongé sur un grabat, un squelette de peau endormi, hydrocéphales, bancals, tordus, vrillés, ombres d’ombres dans la nuit. Maigres reliefs d’existences tronquées, niquées, foutues, dévastées, flinguées deux fois. La première par le sort, la seconde par les hommes. Zombies en pyjama tapis au fond des alvéoles, larves atrophiées suspendues, errant de par les limbes aux frontières de l’être. La tour du dortoir, le clocher, le regard niais du fronton baroque dans le rétro, la caisse avale un raidillon. Négocie le tournant avant la descente. La route surplombe le potager, rectangles au cordeau, terre brune, grasse mais en retrait l’aire grise du pavillon d’observation. Un E auquel manquerait la barre centrale. L’admission des urgences se situait là, au milieu de cette verrue solitaire sise dans le prolongement des annexes. A gauche de l’entrée, la cellule de rétention. Un lit en ferraille, des courroies, un blindage, le judas, le passe-plat. Un corridor mène à la salle commune. Quelques cinquante mètres carrés. Trois portes bouclées toutefois, à heures fixes, ouvertes le temps que coule le troupeau. La quatrième, la sortie est strictement réservée au personnel. La première, sollicitée uniquement par beau temps, donc rarement, accède au jardin. Chapeaux de paille obligatoires. La seconde donne sur le dortoir. Des chiottes sans porte voisinent les cercueils debout des alcooliques en cure obligatoire. Enveloppés de bandages, linges humides, serrés – dans les années soixante encore – et bouclés pour la journée, visage à hauteur de grillage, bras collés au corps. Derrière les cercueils,la douche, les lavabos, la cellule du délirium-tremens, le coin du garde et retour à cette salle à manger, à trainer, à pourrir, à tourner autour de quatre tables – toiles cirées identiques – , à bouffer du barreau, à se dégoûter de la peinture devant l’huile médiocre et fade pendue au mur sud face à la troisième porte derrière laquelle des escaliers mènent au sous-sol. Au bassin dans lequel marinent des tiges d’osier mais surtout à la salle des clous. L’atelier du pavillon ! Sinistre. La pente augmente. Dans rétro plus que des arbres et des champs. Tout ça c’est loin qu’il se dit. Près de deux ans maintenant qu’il y retourna avec Raymond et récupéra son portrait. Ce qui occasionna, les mois qui suivirent de curieuses incidences, coïncidences. « C’est la victoire ! C’est pour la photo. Allez avance. La victoire, tu dois être content » décrochait à longueur de couloirs le vieux maton hargneux en blouse d’infirmier usait à son encontre d’un singulier pseudo.

proposition n° 5

La terre rétrécit : les océans s’apparentent à des lacs, les mers à des mares, les fleuves à des rivières. Les continents sont devenus les potagers, les jardins publics de Terapolis, gigapole aux centres multiples. Le pont, au sortir de l’abbaye, le conduisit en d’étranges contrées. La brunette, en moins d’une minute, ramena deux dossiers des armoires. Raymond parcourait le sien. Lui avait fini de survoler sa maigre farde. Une lettre de sa sœur quelques pages dactylographiées et tiens ! autiste ! Lui qui supposait schizo. Il demande à photocopier son dossier. Impossible répondit la charmante. « Bah ! Seule la photo m’intéressait. C’est l’unique de cette époque » répliqua l’oncle. « La photo vous intéresse ? » Elle réfléchit quelques secondes... « Pas de problème ! » qu’elle lance joyeuse et d’un geste théâtral déchire le dos de la chemise et le lui tend. L’affaire aurait pu s’arrêter là : alors que la responsable du service lui remettait son portrait. Son portrait dans cette salle carrée où la brute lui ordonna sèchement de poser son cul sur la chaise et de sourire. « C’est la victoire ! Souris ! Tu dois être content c’est la victoire » et la brute de se marrer... mais un détail, passé inaperçu à l’instant où il empochait prestement le cliché, émergea quelques jours plus tard. Il remisait sa tronche dans la boite à mémoire quand sous sa tronché hébétée il remarque la date à l’encre : huit mai 1973. Va savoir pourquoi il se rendit illico à la cuisine consulter le calendrier des postes en date du huit mai et waouh ! Victoire ! 39/45, fin de la seconde. Il pige enfin, à tant de distance, l’ironie à deux balles de la brute. Ici manquent trois feuilles arrachées. On le retrouve ensuite en dessous de Naples, zone bleue de Tera, au balcon du cinquième de « La Boussole », à Amalfi. Plus tard dans la journée, en attendant Sylvie, on le voit assis sur l’escalier de la cathédrale, feuilleter une brochure embarquée en quittant le cloître. Et bingo !!! Le 8 mai 1208, trois tibias et cinq mâchoires de l’apôtre André, ramenés de Constantinople, processionnent en grande pompe dans l’ancienne cité corsaire. Huit mai 1208, huit mai 45 et huit mai 73. Trois en moins de deux mois. Évidemment ça gratte sans pour autant l’avancer toutefois une énigme, un pont gigantesque, un arc-en ciel, un lien ténu, insignifiant, entre l’abbaye et la cathédrale mais l’apôtre ne l’aide en rien. D’André il n’en connaît qu’un : Dédé. Un pote qu’il recherche depuis près de quinze ans. Ils laissent Amalfi, la boussole, et le soir atteignent tard dans la nuit Sulmona, un boulevard des Abruzzes, patrie d’Ovide.

proposition n° 6

Un ramassis de noms propres à rien Bons à moisir dans un couloir ! Saint Nozinan priez pour nous. Père Électrochoc, Mère Lobotomie, Frères Baston, Sœurs Piquouse, Tantes Camisole, Oncles Coupe-Burnes, vos neveux, nièces, sœurs, frères, filles et fils dégustèrent un max sous le règne de fer de l’Homme de Fer où faire et défaire c’était toujours Fer.
Rardin, l’homme des jardins déplace inutilement des pierres inutiles. Faut occuper les malades. Rardin l’homme aux bras magiques qui tapaient des clopes sans dentier et croquait des tuiles mais aussi Noël, compagnon de Jeanne d’Arc, perdu dans le courant des siècles et Farine, pointeau en main montait des barrettes à ressort pour des clopinettes. Farine, pas du tout dans la semoule mais au C, à la table ronde de l’atelier, rivé à la petite machine – tchic-tchac clic –, répétait à longueur de journée : « mais si on est fous, qu’on nous guérisse et qu’on nous laisse aller ! » Au mot Maman Petit Otto démarrait au quart de tour. Criant, pleurant, Otto se jetait, volait violemment contre le mur le plus proche et rebondissait et recommençait et rebondissait jusqu’à ce qu’Adréoni 18 ans dont cinq d’institutions en institutions, cesse ses – « maman maman maman Otto maman – cesse de jouer, de tuer l’instant. Vivre et rire malgré tout. Un André s’est pendu. Vendredi riz aux champignons et pleuvaient les insultes, quotidiennes, quand la douche était hebdomadaire sauf pour Héron-Mort dit Kiki, du matin au soir immobile, perché sur une jambe, doigts entremêlés tant que l’usure creusait la pulpe à la base des phalanges. Kiki, traversait fréquemment cul nu le couloir du C, propulsé par les coups de la Brute tenant bras gauche tendu, – le droit, les pieds servant à cogner – le fut dégoulinant de merde ce qui, au passage indignait Albert, un long maigre aux ongles jaunâtres, cassés au fenêtres, mains grises, teint beige-pâle, l’arête nasale fine, courbée tel un arc tendu, de la peau sur du cartilage, des narines étroites, rétrécies, morveuses tant que des croutes dévoraient le philtrum, sillon de l’ange. Albert essuyait régulièrement les mucosités sur sa manche sinon parfois sortait d’une poche, une étoile carrée de tissu gris, repassée, impeccablement pliée, brillante dans la nuit mentale. Mèche rebelle de cheveux gris-déchirés au front, dans ses pantoufles cradoques Albert se dandinait. Bascules incessantes, saccadées, en continuelle recherche d’équilibre, démarche brisée à hauteur de hanche, menton péninsulaire, mâchoire de guingois pas, mal rasé, pas, mal lavé, pas, mal peigné mais gentil, aimable, doux, accueillant. Le premier qui le voyant débarquer au C – retour des Vacheries – avec sa valise contenant son appartement et qu’il venait de poser, le premier, Albert s’approcha de lui, de la valise, en bafouillant, hoquetant, le corps secoué par d’invisibles mains électriques, un index osseux, tordu, tremblant, vaguement pointé vers la valise, bavant sur ses pantoufles odorantes, rongées à la trame, Albert, à chaque syllabe comme encaissant un coup qui à la hanche, qui la tête, entre-deux reprenait : « hahahaaa.. vaaaaaa...vaaaaa. Vavav…. hahaaaa vaaaaaaa haaaaaa vaaaaa va va valise ? Hahahaaaa… vaaaaaaaa…vaaaaaaaa haaaaaa vavava vaaaaaaa haaaaaa vaaaaa hahhaahaaa...vavavava cances ? Le Pavillon, la salle d’obs, le dortoir, la salle des clous, les atroces, terrifiants caramels du Docteur Camisole, broyés que la Brute l’aidait à déglutir, surveillant la glotte tandis que le Docteur Viperaneu menaçait d’injecter les caramels, de doubler les doses des fois que Tonton viendrait à se plaindre du traitement. C’est pour son bien soit dit en passant, bon appétit, les Vacheries, une ferme portant à juste titre son nom, transformée en centre de cure pour fumeurs de pétards et autres défonces rappelant ce passé à bannir à tout prix et surtout au prix de sa personnalité donc il a insisté pour qu’on le boucle ailleurs dans le zoo mais par pitié, pas au Pavillon et de grâce plus de caramel. De grâce stop les pastilles du Docteur Sourire et ainsi fut transféré au C. Bouclé mais sans caramel un bonheur pourtant lorsque Albert s’intéressa à sa valise, à d’éventuelles vacances un frisson le parcouru. En quel Éden ? en quelle île idyllique ? de quel palace venait-il de franchir le seuil ? Mazet, soixante-dix balais, homme des bois, s’est retrouvé piégé tel un vieux furet dans ce couloir. Depuis plus de quatre mois Mazet réclame, à chaque passage du Docteur Labringue, une ceinture de soutien rénale qui lui permettrait de redresser l’angle que forme son dos avec la verticale et par là de considérer d’autres horizons que le carrelage au sol, les coins des tables, les tablettes des fenêtres, la ligne faisant office de frontière entre deux nuances tristesse-acrylique étalées sur les murs que soutenait Hüller. De la diane au couvre-feu, assis une chaise Hüller ne se relevait que pour pisser, chier, manger. Les sèches défilaient aux extrémités terre de Sienne de l’index et du majeur droit. Fringué à la diable, crâne dégarni, lèvre inférieure tombante, pratique pour les roulées, Hüller un bâtisseur, suceur de briquets, les tripes récurées à l’eau de Cologne, en période de divorce après avoir scié le lit conjugal et bâti un mur avec porte partageant de la sorte la chambre conjugale en deux parts égales, Hüller, sur sa chaise, la sienne, sa place, rabâchait inlassablement qu’il n’aurait jamais dû retourner en Suisse ; ce qui ne tomba pas dans l’œil d’un sourd. Là régnait, d’une poigne de fer dans un gant d’acier, L’Homme de Fer assisté du diagnostic, de la prescription, de l’administratif, des lois, des rétorsions dures, sévères, nombreuses et variées. « Docteur Je Kill et Mister Hyde si je ne m’abuse ? » Les trois pages suivantes, caviardées ne laissent deviner, à la dernière ligne du chapitre qu’un seul mot : Zolmena, Salnama… une rue sans doute, un faubourg de la ville globale, peut-être une impasse autre que cette aile gauche de l’Abbaye, voie sans issue truffée de culs-de-sac.

proposition n° 7

A quoi bon retrouver cet hôtel ? Le souffle va où bon lui semble. Le temps ne revient pas sur ses traces. La gargote aura disparu et le bourg, à trois heures d’Erzurum, sous l’œil gris de l’Ararat ressemblera sans doute à une rue quelconque. Inconnue, moderne et déglinguée de Terapolis. La petite mosquée aura perdu son sourire. Le garçonnet grandi. Cette habitude d’avancer en regardant par-dessus son épaule. Franchir la porte et revenir, évidemment ça perturbe toutefois pas tant l’endroit que l’envers cependant quelque chose du lieu se déplace en lui. L’accompagne, le suit, le précède. Rues, boulevards, aéroports, impasses, ports, gares, arrêts, bus, métro, immeubles, arènes, théâtres, voies, – antiques, rapides – temples, bibliothèques, librairies, jardins, placettes, ponts, tours, lacs, mares, rivières, ruisseaux, musées à venir déjà sont passés, déjà transformés, déjà différents de cet instant, du suivant, tous moments qu’il ne reverra mais à l’antre il y est retourné. Une dernière fois. Plusieurs mois après la visite surprise en compagnie de Raymond. Il y retourna dans l’intention de lire la lettre de sa sœur Athéna. Une lettre écrite alors qu’il dégustait les caramels du Docteur Flingueur. Trois prises journalières, dimanche et jours fériés inclus. Il y retourna sans sans revoir les armoires ni le long comptoir du secrétariat. Une vieille harpie, sèche, aigre, venimeuse, becs et ongles barrait l’accès à sa requête. Impossible de consulter. Demande écrite obligatoire. Il ne franchira plus le seuil de l’Abbaye. Foulera-t’il encore Sulmona-boulevard ? Il en doute et plus improbable encore le hall de cet autre hôtel, à l’écart des ans, désuet, discret, qu’un épais brouillard noyait comme il noyait la nuit, s’insinuant dans la moindre ridule urbaine, léchant la pierre du perron de cette curieuse étape à l’accueil familial, aux marches grinçantes, aux paliers garnis de bibelots, de modestes crédences et la chambre, cinquième sans ascenseur, les interrupteurs, robinets, tuyauteries, toilettes, lavabos, lampes, chevets, descentes de lit, lino, couvre-lit, commode, miroir d’un autre âge mais surtout, ce rêve, ce rêve. Sommes-nous rêvés ? Toujours est-il, personne ne revient à l’intérieur d’un instant. Même récurent il s’évanouit... et la nuit jamais pareille... On s’en rappelle ou non... or quai gauche de l’Arno, cinq minutes à pieds en amont du Ponte Vecchio, sous une lune dorée de mai aux ifs hiératiques dressés à flanc de coteaux, aux villas découpées dans la lumière blé, au fleuve sombre, taiseux traversant Florence Terapolis 3. Florence au-dessus de qui les étoiles entrainées par la rotation des mondes roulaient sans bruit. Florence où ne bruissait pas même le soupir d’un chat endormi, où rien ne cillait sinon le fleuve à fredonner ses vagues, ses remous si tranquilles qu’on l’eût cru immobile lorsque soudain sidération ! D’un coup ! sans crier gare ! Devant à quelque deux mètres, se tient un étrange individu. Louche ma foi et certainement en séjour irrégulier. Une sorte d’émigrant imposant. Un échalas, une perche en hypothèse de toge, robe de chambre d’un seul tenant, d’une seule étoffe, il n’en est pas certain et du reste qu’importe ce qu’il vit d’emblée relégua les fringues aux oubliettes. Immense, ambrée, scintillante mais pas vraiment ambrée ni seulement jaune impérial, pétillante, si peu crépitante, à peine ondoyante, vibrante, l’auréole respirait, baignait, nimbait, irradiait, contournait, couronnait un visage et s’arrêtait aux épaules. Comme reposant dessus. De suite il admit être en présence d’un saint, un saint, un grand saint, aucune crainte toutefois submergé, subjugué, ébloui, esbaudi, ébloui par la force, la lumière, la grandeur de l’être, le rêveur un instant suspendu ébahi s’avance dans l’intention d’enlacer, d’embrasser, quand le personnage prononça distinctement, exactement ces mots : « Heureux de te revoir cher ami mais je suis désolé, je ne pourrai plus te protéger très longtemps...je vais devoir partir ». Qui que quoi dont où ? Il suivait mal. N’en croyait ce qu’il rêvait. Le saint répéta la phrase alors le rêveur franchit la courte distance les séparant étreignit l’apparition sur la rive gauche de l’Arno et les berges, le parapet, les luminaires, le pont, une tour au loin, les cyprès, la lune, lui, tous qui s’en souviennent, savent que l’espace était réel, tridimensionnel, tout à l’exception de celui qu’il serrait dans ses bras : une silhouette en deux dimensions style panneau publicitaire grandeur nature et tandis que la fraternité les enlaçait, une larme, pleine et ronde, coula sur la joue plate du saint, une du rêveur roula dans la chambre au cinquième mais l’auréole, vache d’auréole, le sourire à peine teinté de tristesse, la voix grave et posée à la source lointaine ne sortait d’aucun gosier, résonnait tel un écho de l’infini devant quoi s’ouvraient les lèvres au-delà desquelles le rêveur entrapercevait une voix sans visage, sans forme, sans nom ni provenance, un lieu sans dimension, sans sablier ni mort. Il ne retournera pas dans la chambre au cinquième de cette auberge fantôme, et s’il se rend à nouveau – caprices des chemins – à Sulmona-boulevard il la regardera de loin. Ne louera pas même un cagibi, ne montera plus l’escalier grinçant qui sait ? aujourd’hui démoli ? Pas plus qu’il ne retournera au bord de l’Arno, à cet endroit, cette nuit, à cet instant... Au matin réveil, perplexe, inquiet, perturbé. Lequel des ses proches, des ses amis venait de le saluer ? Brumes matinales absurdes. Sa mémoire se vidait à mesure qu’il revoyait le saint disparaître, – sans qu’il eût le temps d’un qui es-tu ? – monter, s’envoler de nuit à l’aise, comme s’il connaissait le chemin. Un ultime regard et pfffuit... Au p’tit dej, Sylvie un café lui au thé comme d’hab. – dégueulasse dans la plupart des troquets – place du marché, face aux allées de pébroques une angoisse, une oppression lui nouait le cœur. Devant les croissants défilaient des visages et de ce bazar, une seule nécessité sortit : aussitôt rendu au 137 des Assagits téléphoner à Athéna. Qu’elle mette le turbo pour retrouver Dédé.
Des fois que… Éternel retour, la même chanson, le même seuil passé, repassé comme un col de montagne entre neige et ciel. Terapolis lui semble soudain minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule même en majuscules...

proposition n° 8

Il pleut sur les toits il pleut. il pleut sur les tuiles il pleut il pleut il pleut sur les tôles il pleut Il pleut sur l’herbe il pleut il pleut sur le parking il pleut sur les bagnoles il pleut aux carreauxil pleut il pleut aux barreaux il pleut il pleut dehors il pleut sur les morts il pleut il pleut dedans il pleut sur les vivants il pleut il pleut, pleutsur le futur il pleut. il pleut il est rentré il pleut. Athéna a répondu il pleut sur les souvenirs il pleut aucune nouvelle d’André il pleut pleut pleut elle le recherchera il pleut s’y remettrail pleut elle comprend il pleut c’est importantil pleut il pleut. elle le fera il pleut le ciel arrose il pleut pleut pleut Terapolis trinque il pleut il pleut au pavillonil pleut pleut pleut en salle d’obs il pleut pleut pleut rien ne change. il pleut des caramels il en pleut, il en pleut il en pleut il en pleut de toutes les couleurs il pleut il pleut il pleutle temps s’immobiliseil pleut ils n’iront pas au jardin de mains il pleut il pleut la vie va de travers il pleut pleut pleut pleut sur l’étang.

proposition n° 9

Chant de la bouilloire. L’eau frémit. Pas, peu de bruit par ce hameau entre champs et bois cependant des sons vecteurs de sens indiquent, renseignent, éclairent. Éveillent une image familière. L’information passe. La tronçonneuse du voisin, sa tondeuse à gazon, l’aspirateur quasi banni de la maison familiale, le déclic de la bouilloire électrique. Pourquoi avoir pris celle qu’il n’aime guère ? Le glouglou de l’eau versée dans la théière invite – le temps d’un thé à la menthe – Marrakech-boulevard dans la cuisine. Deux cobras entortillés dans un seau bleu s’emmerdent place Jemaa el-Fna. Terapolis a dévoré la jungle ; est devenue jungle. Terapolis a dévoré terre et mer ; n’est devenue ni l’une ni l’autre. Le grincement d’un geai déchire la quiétude. Le lave-vaisselle bourdonne, la radio crépite De la porte entre-ouverte du bureau s’échappe « Let’s Work Together », vieux Canned Heat qui tombe à pic vu qu’il est en plein boulot. L’agenda se remplit. Lundi il rempile. « On The Road Again » : 700 cents bornes en musique. Le tchk, tchk, tchk des secondes à l’horloge murale. Tchk, tchk, tchk la grande aiguille remonte la vignette vers le RRRRRRR retentissant d’un réveil à cloche planqué par Abdallah dans l’imper de Tintin. Nettement il l’entend. Il imagine le boucan de ces vieux engins. Il plaçait le sien dans une assiette garnie de monnaie et l’ensemble causait un tel boucan qu’il ratait rarement la sortie du pieu toutefois à la cuisine ce matin la sonnerie persiste, persiste, insiste jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il ne s’agit pas de celle d’un réveil-matin imaginaire mais de la sonnette d’en bas. Onze heures. Les amis montent et frappent au carreau. A coup sûr le facteur. Un PV, un truc chiant à signer sinon le bouquin commandé. Il descend. Salue le postier. Réceptionne le colis. Remonte. Éteint le poste. Les infos pourries, répétitives, il s’en tape. Le gars blablabla et ça change quoi ? Terapolis roupille ! Une paire de ciseaux... une paire de ciseaux... SLAM ! Un tiroir. BING ! Un second. Les mains cherchent. SLAM ! Perché sur le frigo, le chat dérangé s’étire, se dresse et toup atterrit sur le plan de travail puis saute sur le parquet. Nonchalamment gagne sa gamelle. Les croquettes croustillent. Chily boulotte. Tintement des œufs contre la casserole. Oubliés ceux-là. De la main gauche il coupe la plaque ; de la droite saisit le manche, soulève, se tournait vers l’évier mais la repose illico, brûlante sur la nappe, et se précipite au bureau. Cette tonalité électronique, froide, grêle et brève il fonce, pense aux œufs, se demande en décrochant qui l’appelle.. Zzzt...scrr... Friture, syllabes tronçonnées, bribes de phrases, mots épars : « zap, blié, désol, cuse.. » lui parvenaient tandis qu’il secouait le combiné, désentortillait le cordon tout en expliquant à travers les hachures, les parasites, qu’il s’agissait d’une erreur. Il allait raccrocher quand la perturbation cessa net. Athéna était au bout du fil. Il lui demanda de reprendre. Aussitôt sa sœur se répand en excuses, en tartine les ondes pour, à bout de mea-culpa, lâcher qu’elle a eu des nouvelles. Des nouvelles d’André !!!! Des nouvelles d’André !!! En décembre l’an dernier. Cinq mois auparavant. Il baisse le volume. Going Up The Country en sourdine. Sous la fenêtre une voiture rétrograde. Peine dans la côte. La chienne des voisins aboie. Le matou se frotte à ses mollets. Ronronne. On pourrait entendre une carpe siffler la Marseillaise. Il s’assied. Coupe la musique. Tire le câble du combiné. Le téléphone tombe. Elle a eu des nouvelles d’André mais comment ? Comment ? comment a-t-elle pu ? Cinq mois ! Cinq mois et pas un mot ! Douze ans au moins qu’il la relance et le torrent des questions déferlait lorsqu’elle l’interrompit « je n’ai pas fini mon frère » Blanc silence en ligne. Sa frangine poursuit. Il écoute. Tut tut tut tut tut tut tut tut... les mots en tête, il reste interdit, assis un moment avant de de reposer le combiné, de se lever. A la cuisine les œufs brûlés tirent la gueule. C’est dur ! Les tomates ne rigolent plus. Plus d’appétit. Il a sorti la vieille bouilloire du placard. A remis de l’eau à chauffer. André dans une maison de fin de vie. Elle ignore laquelle. Elle trouvera. Elle est de la partie. Les hostos elle connaît...

proposition n°10

L’odeur persistait. Dix jours déjà que Chanel se mêlait aux émanations pestilentielles de la diarrhée du toutou de sa belle-mère. L’air s’engouffrant par les vitres baissées brassait ces remugles. Sur France Culture des internés, schizos mystiques divers causaient du Christ. Le chocolat fondait en bouche. De la langue l’oncle tentait d’extraire un éclat de noisette entre deux prémolaires. Ses doigts tâtonnent le vide-poche en quête d’un cure-dent. Mai s’imagine en juin. Retour prévu le 26 : anniversaire de Sylvie. Il partit la veille en embarquant des BD. A la pensée des bouquins la signature lisse, à peine boisée du livre neuf s’insinue dans l’habitacle et cette odeur tirée des fioles de sa mémoire le respire. Dissipe un instant les miasmes du clébard . Il double un bahut. Hésite à peler la dernière orange du filet. Dans sa paume le poids , le grain de l’agrume. Les genoux s’installent au volant. Il se calait sur une ligne droite dégagée finalement reposa le fruit. Il va en coller partout. Déjà que le volant poisse.
Une ruelle horlogère sous l’aile de L’Unesco. Fin de l’étape. L’oncle songe à sa mère. Sa mère incinérée ici, quelque part en ville. Enfilade de feux tricolores. Blaise Cendrars et sa clope coincée commissure gauche montent au rouge. Bourlinguer, Paris Port de Mer. Une image, une pensée : la succession Chadenat. Les mots de Cendrars : Chadenat roi des libraires ! Chadenat et sa haine viscérale de l’Angleterre, Chadenat et le souci qu’il avait de sa succession. Que deviendront les livres qu’il refusait de vendre ? Aux mains de Maggs Brothers ? Trois étages croulant sous les piles, les étagères, bibliothèques, des dizaines de milliers d’ouvrages anciens, pièces de musée, incunables, marines, planches, éditions originales, opuscules rarissimes, correspondances, recherchés, triés sur le volet, choisis avec soin – alimenter sa détestation de l’anglais. Dénicher les documents attestant la félonie d’Albion – et ce libraire caractériel, revêche, cacochyme, blanchi, blotti contre un poêle massif, allumé été comme hiver, lisait, lisait, lisait son fond, ses précieux exemplaires cherchant parmi les récits du passé des réponses au présent qui confirmeraient la perfidie séculaire d’Outre-Manche et chaque livre, plaquette, brochure comme reliée par un fil invisible à son épiderme... senteurs animales de vieux papiers, reliures usées, cuir poli, parchemins enluminés, traces de cire, poussière des siècles en suspens au perron déglingué de cet immeuble parisien qui partait en chiquette au fond d’une cour humide, vénéneuse, zone Phénix de Terapolis, rive gauche de la Scène, non loin des deux arches brisées du Pont-Vieux or, cet autre libraire tassé, maigre, chenu, vouté, aux yeux pétillant, auprès duquel l’oncle aimait à se rendre, participa à la succession Chadenat. Ce libraire proche de la retraite parmi d’autres merveilles acquit une lettre de Christophe Colomb – retournée en Amérique – ainsi qu’un exemplaire de « Description de l’Égypte », incluant le meuble spécialement conçu à l’intention des vingt-trois volumes, l’ensemble revendu au musée du Kèr. Ce respectable bibliophile exerçait à l’ombre d’un passage délaissé par le lacis des ruelles d’une bourgade provençale. Cet érudit fumé à la Gitane toussant, crachant discrètement glaires et poumons dans un mouchoir en papier, ce bibliophile avertit lui mit le pied à l’étrier... Les navettes vont et viennent. La trame, les fils de chaine peu à peu dévoilent le motif. Les liens sortent de l’ombre.
Tachycardie. Son cœur cogne. Près de vingt heures. Il coupe le contact. Une paisible pénombre presque palpable inonde l’accueil. Présence certaine et permanente de la mort adoucie par cette transparence insaisissable, à chaque inspiration venant dénouer ses angoisses. Par saccades il humait, goûtait ce bouquet dans le hall désert quand des pas lui firent lever le nez. L’infirmière confirma. Non, pas trop tard. Frappez doucement. S’il répond, entrez !
Il a lavé les cerises. Senti l’eau fraîche sur ses mains. Éprouvé la maturité des fruits entre le pouce et l’index. Pris une prune dans le réfrigérateur. Fruit fripé froid. Sous la lame le jus ruissela jusqu’à l’allergie dont souffrit sa sœur : impossible pour elle d’avaler, voire toucher un fruit. Beurk. Gluant, glaireux, visqueux, collant. D’Athéna il dérive vers André. André et les burlats du verger qu’il devait lui rapporter car ils se sont revus. . Cerises, prunes, noisettes, yaourt arôme synthèse toutefois la texture crémeuse, agréable, rafraîchissante sur la langue. Jeudi 25 mai jour de l’Ascension. A 20 heures : après que l’infirmière de garde lui ait indiqué la chambre. Il touille, brasse. Mélange fruits, yaourt sans vrais morceaux de cerise, aux flocons d’avoine.André ne dormait pas. Du fond de son hésitait. Qui vient ? Ses yeux se plissent, scrutent et d’un coup son large sourire rayonne, éclaire la chambre. Regards, étreintes, regards étreintes, regards... Ils parlèrent d’avant, du bon temps, des amis des enfants... et toi Dédé ? : « oh moi, je suis déjà à moitié mort ! » en se fendant la poire car la mort n’attriste en rien leurs retrouvailles. Une ombre en retrait voilà ce qu’elle est. Pendant qu’ils causent, leurs yeux brillent, étincellent. Trop liquide. Il rajoute des flocons. Hier il s’est barré en pyjama. L’air, la rue, le soleil, les flaques, un moineau, le mois fleuri, les insectes, les grilles rouillées d’un jardin, des gamins, une vieille, un chien, un chat, des bagnoles alignées, une vitrine sale, un tag, les volets des maisons au cheveux des tuiles et les tuiles accrochées aux nuages, le vent sur son visage creusé, respirer le printemps voilà ce qu’il voulait André : retrouver, renaitre un instant et dire au revoir, Dédé qui s’est fait rattraper, reconduire au plumard et gaver de cachetons des fois que ça le reprendrait... Au passage de la bouillie dans l’œsophage sentiment de bien-être. Très vite André plonge, s’assoupit, s’endort. L’oncle veilla le temps que Dédé rejoigne un avant-poste du ciel. A pas de chat il se dirigea vers la porte. Sans bruit l’ouvrit. A la seconde cuillerée il tombe sur une noisette. Dure parmi les flocons. Sans bruit la referma. Descendit l’escalier le cœur tant amer que battant de plaisir. Un cocktail d’émotions, tristesse, joie, colère de le retrouver là, dans cet état et pas cinq mois plus tôt toutefois le bonheur de cet ultime privilège tombé, tombé mais d’où ? En arrière-plan venant troubler le ressenti confus. Du bizarre bourdonnait aux oreilles de la raison. Les circonstances le narguaient…Il envisage une lessive, de ranger la cuisine. Le lendemain matin Dédé, bien réveillé, adossé aux oreillers, feuilletait « ils sont moches de Reiser. Un demi-siècle et pas une ride. Ils partagèrent un curieux sentiment d’éternité puis d’emblée évoquèrent le bon temps des seventies. Leur départ en stop pour la Grèce, le détour par Vaison la Romaine histoire d’aller saluer Fernand – deux ans plus tôt infirmier au C où l’oncle, alors client, l’avait rencontré – , Françoise son amie et de fait ils restèrent Dédé trois, douze ans pour l’oncle en Provence. Fantastiques années de liberté, heureuses galères champêtres, tous ces gens rencontrés présents dans la chambre mais encore ils se rappelaient leur brève soirée vers quatre-dix et pourquoi à nouveau perdus ? Sur la table de nuit trône une photo des enfants. Une branche d’herbe trempe dans une verre. Dédé décore. Chacun réssucitait les années de ses récits, détails piquants. Pile la dent à éviter en cas de concassage ! Trente ans à ne pas perdre le fil, à s’interroger réciproquement, çà et là, sur le destin de l’autre et les anecdotes remplissaient les vides, des questions renvoyaient aux amis communs quand répondant à ; « mais comment tu m’as retrouvé ? » l’oncle entama de retracer le parcours qui l’amena hier dans la chambre.Manducation brutalement interrompue, il dépose le bol sur le perron. Porte la main à la mâchoire. Tonton entame donc par le retour, imprévu, accompagné de Raymond,– André se souvenait de Raymond – en février, quatre mois auparavant chez les dingues, détaille le coup de la photo d’identité récupérée de justesse. L’oncle raconte la salle, l’antique appareil, le photographe oublié, la vieille brute. « C’est la victoire » ! La victoire braillait la brute ce 8 mai 1973, noté sous la tronche hallucinée de l’oncle et la victoire renvoie au 8 mai 1945 et deux semaines avant leur retrouvailles, ce huit 8 mai 1208, sur les marches de la cathédrale d’Amalfi, émerge de la nuit des siècles. En bas ça lance. La douleur l’expédie fissa chez le dentiste. Ensuite se pointe l’apôtre André, patron d’Amalfi à dater de ce 8 mai, dont les reliques dorment à la cave depuis près de huit siècles. Le blanc domine. Peu de meubles mais une saveur framboise d’hygiène médicale. Dédé questionne. Veut savoir Amalfi et ces trois huit mai, ce que l’oncle en pense. Alors Tonton s’embarque dans de longues explications illustrées d’exemples sensibles, faits insolites, coïncidences, rapprochements et signale à Dédé que ces trois dates, en deux mois, l’intriguaient. Sifflement aigu de la roulette. La fraise dévore la pulpe. Qu’il ne pouvait s’empêcher de réfléchir à un sens. Question d’habitude. A trop fréquenter les énigmes le hasard se dénature ou plutôt se révèle être un artisan et bien sûr l’apôtre... A cet instant Tonton lâche qu’à Amalfi, tout en s’interrogeant sur un éventuel rapport entre les dates et le saint, ses pensées allèrent « vers toi Dédé » évaporé depuis près de quinze ans vivais-tu encore ? et si oui quoi faisais ? et où ? et tes enfants ? ce genre de questions qu’il se posait face à la mer, signalant que ce matin sur la côte amalfitaine, la photo 33 ans après, – il s’en fallu d’un rien – , le truc de la victoire, l’apôtre, le brassaient. Un goût familier sans plus. « Tu vois ça m’interpellait mais débouchait sur un cul de sac ». Une aide-soignante s’affaire dans la chambre, Réinstalle Dédé trop affaissé à son avis. Contrôle la pompe à morphine. Jette un œil aux toilettes. Demande à André ce qu’il veut au dessert. Dans la bouche pâteuse asséché par une bourre de coton, un tuyau aspirant la salive, ce mélange ni fraise ni citron ni menthe. La conversation dévie le temps que l’employée moyennement agréable se casse. La paix revenue l’oncle embranche sur Sulmona. Les rives de l’Arno, les paroles du saint que l’oncle reprenait, paroles qu’André attentif, droit dans son lit médicalisé, suivait, analysait tout en descendant le fleuve d’un songe éveillé et lorsque l’oncle arriva à la disparition du saint, qu’il s’apprêtait à zapper Assises, à filer directement aux téléphones de sa frangine, fusèrent les c’était qui ? Tu l’as reconnu ? il était comment ? barbu ? et sa voix ? et l’auréole ? Il a marché ? deux dimensions ? et le matin t’as pensé quoi ? et l’oncle répondait comme il pouvait, ne définissait rien, alignait les faits qui l’avaient menés à la chambre. Une abeille se pose au bord du bol en bordure d’une nappe de yaourt. Elle se régale. Cette chambre où il répétait à André comment Athéna – Dédé et Athéna vécurent ensemble plusieurs années – avait eu, cinq mois auparavant, de ses nouvelles.. Infos qu’elle avait totalement éclipsées. Trois jours plus tard elle rappelait confuse, une semaine et l’adresse tombait. Jours de miel, jours amers, saveurs changeantes. L’abeille gourmande s’aventure en terrain glissant. Le plateau repas débarque à l’instant où il disait avoir avancé son retour, appris au volant que ce 25 était celui de l’Ascension, la fouille insistante à la douane et son arrivée hier soir. Or, tout ceci songeait l’oncle devait quoi au hasard ? Tout ? Rien ? Un zeste ? L’abeille s’est engluée. L’oncle la dégage. A l’horizon la mer, le ciel. À brûle-pourpoint lui vint que la date de naissance de Dédé ne relevait pas d’une loterie cependant d’une réalité si profondément agissante dans le substrat de l’inconscient, si puissante qu’elle infléchissait, dessinait les routes, force si peu visible sinon par le biais d’effets dont on peine à trouver la cause et, s’il arrive qu’elle surgisse, à l’accepter. Tellement hypothétique qu’ en apparence inefficiente. Il hésita or, tant se perd qu’il se risqua : « au fait, Dédé ? t’es né quand ? » Trois voiliers, la proue tendue vers l’est, prennent le jugo de dos. Qui de la mer, de la terre, du ciel ou du feu garde les réponses ? Ensemble souffle le souffle chaud du sirocco. L’oncle s’étire au soleil à cette heure agréable. Six août mille neuf cent quarante-neuf. Aucune vague. Réponse sans conséquence. Trois taffes pour Dédé. La fumée comme une offrande au Seigneur des âmes et l’âme comme une fumée dans une cigarette de chair qui se consume...l’espace d’une bouffée, le temps de vivre, la braise éclaire le tunnel, parfois permet de voir au-delà ... mais lorsque Dédé précisa « Hiroshima » le 8 mai 45, la victoire refit surface. L’oncle ramasse son bol. Tout dépend de qui nous fume songea-t-il. Remerciant de bruler encore, il sourit à l’idée que quelque part dans cet univers que l’on ne quitte pas, Dédé se marre.
En marge, l’oncle griffonna quelques notes postérieures au récit. Deux d’entre-elles ont survécu. L’une signale que les reliques de l’apôtre, au frais depuis huit siècles dans la crypte, firent, en présence du représentant de l’archevêque d’Athènes et de Grèce, l’objet d’une translation ; environ deux mois avant que l’oncle ne ressorte de la cathédrale d’Amalfi. Deux semaines après avoir poussé la porte de l’asile... La seconde précise qu’André logeait au premier. Dans le même temps qu’il quittait la chambre, passait par le plafond, Athéna, au second, supervisait un examen. En dépit plusieurs décennies de travail dans le secteur elle découvrait ce mouroir. Certaine de ne plus y retourner confia-t-elle. Les hasards du boulot. Un vide étrange quand on y pense mais à Terapolis on ne pense pas. On spécule. Le bonheur s’envole au gré des disparitions, carte postale perdue retrouvée, arrive enfin : bons baisers de Teramare 5. Parc magique. Rivière si large. Vu des poissons.Vivent dans l’eau. Deux heures de tube. Immense quartier du Kèr derrière. En route vers les plages. Il fait beau. A bientôt Mamie.

proposition n° 11

Dans le hall ils se retrouvaient près de la machine à café. Agglutiné à côté du distributeur, ce mardi , le petit cénacle disserte. Deep Purple en décembre à Montbé. Le gobelet se cale entre deux pinces. La poudre tombe. Qui irait à Montbé ? et qui à Montreux ? pour Zappa and les Mothers. L’eau bouillante amollit le plastic du godet qu’une main retire aussitôt. Smoke on the Water. Le suivant glisse déjà la pièce ; commente la cuite d’hier, un contrôle surprise. Dans la file un râle sur Camus et sa peste à se farcir pour lundi quand samedi Pink Floyd au casino : Ummagumma !! More ! A Saucer full of Secrets ! Atom Earth Mother ! En échange d’une centaine de lignes écrites en cours et destinées au journal d’une coopérative, l’oncle recevait cinquante balles et deux invitations à chaque concert. Aussitôt les cartons arrivés, les faux se multipliaient en ville. Alex au volant. De l’afghan pour la route, du libanais au concert, Blind Faith dans le Uher sur la tablette arrière de la R16, ça discute de ça près de l’automate : de comment c’était Sun Râ, de comment ça risque d’être les Floyd, du premier Led Zep, du dernier Ten Years After, d’un prof, de gonzesses, de littérature, de rock, de groupes, de Tacot – spectacle inspiré du « Meilleur des Mondes » – monté par les lycéens-nes et des apprentis-es – divers corps de métiers –, de la tournée en vue, des affiches... Soudain la sonnerie ! De rares retardataires se hâtent. Quelques irréductibles à tignasses papotent encore. Soufflent sur le jus. C’était au lycée, à la récré de dix heures. Dehors le froid mordait.

proposition n° 12

Enfant il allait par le train. Sa mère, ne pouvant l’accompagner, dressait la liste des arrêts jusqu’à Genève. La lui faisait lire. Répéter. Sa marraine l’attendrait sur le quai. A coup sûr ils iront « Au grand passage ». Il aimait le nom de ce grand magasin du centre de Genève dont une des entrées donne sur la place du Molard et passer sous la tour, s’arrêter au passage Malbuisson. Attendre parmi les badauds que la toute nouvelle l’horloge frappe l’heure, que les cloches carillonnent et que défilent les personnages de l’Escalade. Trivialement il associait passage à l’idée d’un col, d’un gué, d’un pont mais aussi à la vie. Peu de passages par contre dans sa ville. Un sous-voie, tout frais à la gare. Un autre tagué, puant la pisse, remplace les barrières qui s’abaissaient à l’arrivée du tortillard local. Sous la gare il ne s’y rend quasi jamais. L’autre, il le contourne toutefois, s’il lui vient la fantaisie de remonter les traces adolescentes de la bande, il arrive qu’il prenne celui qu’ils empruntaient. Discret, peu fréquenté, des escaliers comme un asile aux potaches venant fumer un joint, écluser une bière, glander sur les marches les jours de pluie où par beau temps le traverser pour déboucher dans la cour. A l’écart, ils s’arrangeaient d’un coin d’herbe et comme dans la chanson vivaient le cul dans l’herbe tendre. On accède au passage par une petite côte menant à l’ancien couvent des Capucins dont le court tunnel, sombre, gravillonneux, aux senteurs de cave, aujourd’hui condamné ouvrait sur le cimetière des moines. Eux s’arrêtaient avant. Là où le mur des jardins en terrasse rejoint le corps rectangulaire d’une petite tour trapue. Un perron, trois marches, une porte, deux fenêtres, absence de signalétique, le voyageur égaré n’eût vu dans cette façade qu’une habitation parmi d’autres. Utilisé par des employés – greffe du tribunal, offices cantonaux – le passage était ouvert la journée et fermé samedi-dimanche. En dehors des fonctionnaires vers huit , douze et dix-sept heures, personne. Idéal ! De suite à droite cinq volées de quelque vingt marches. Venait alors en pente douce une charmante coursive à colombage, au toit pointu de tuiles rouges usées, moussues, aux croisées verrouillées livrant à l’œil des terrains en friche où prospéraient broussailles et orties, reléguant ce passage dans un oubli paisible... jusqu’au temps des rénovations, aménagements, valorisations dans le cadre d’un circuit touristique. Au bout de la coursive endormie, une allée dallée fleurant le ciment sinue entre deux murs crèmes crépis que quelques appliques divertissent. Le court boyau s’arrête à la cage. Un tube vertical. L’escalier hélicoïdal s’enracine là puis se perd tout en haut dans un trou de lumière. Ils prenaient l’ascenseur. Parfois grimpaient. A la sortie de la Tour du Trésor, s’il brillait le soleil éblouissait l’esplanade, le ruban blanc du château. Ils ignoraient le puits profond. N’y lâchaient plus de cailloux. Parfois se décidaient pour la tour, son escalier en colimaçon étroit et haut de trente mètres : la profondeur du puits dont l’échelle rouillée fut supprimée, l’ouverture grillagé. Généralement ils s’installaient à la « terrasse ». Considéraient la ville, ses rivières, ses ponts, ses rues, tentaient d’apercevoir entre les mèches rousses, brunes et grises des toits et survolaient comme d’avion, une ville à la campagne. Une ville au milieu des champs déballant sa camelote, son baluchon d’Histoire à l’auberge du Mouton.

proposition n° 13

Punaisé au zénith, le soleil inonde la place. Le temps dilaté se détend. S’allonge. Un instant baille.
La lumière cherche l’ombre.
Au centre du carrefour le flic cuit dans son uniforme. S’agite. Pivote. Siffle. Orchestre le passage des piétons. Retient, libère les bagnoles. Les carrosseries étincellent. Le pavé sue. En terrasse les bières tiédissent. Un long soupir s’élève d’une table de trois. Une mouche se risque vers la mousse. Une main la chasse. Porte le verre aux lèvres. A la même seconde, une autre main propose des clopes. Un briquet se lève. En allume trois. La fumée éloigne la torpeur. Un groupe de filles passe en riant. Les couleurs fraîches des vêtements se rattrapent dans un courant joyeux. Un parfum s’évapore... La touffeur s’estompe... L’un deux se redresse. Propose une troisième tournée. L’opticien à l’angle a fait sa vitrine d’été. La pharmacie d’en face promotionne le bronzage en tube. La mairie a fermé ses portes. Les rouvrira lundi. Enrobées de buée, la condensation sillonnant les bocks débarquent. La serveuse donne un coup d’éponge. Ramasse les pichets vides. Distribue les pleins. Bloque le ticket sous le cendrier. Rien a faire sinon poireauter. L’air poisse. Les gaz des véhicules n’arrangent rien. Le flic s’en bouffe un max. A la table, les conversations se diluent dans l’expectative. Que faire ? Le plus speed du trio râle. « Laisse pisser » balance le gars à tronche de bougie « Il viendra. » Une Chevrolet vient de caler. Ne redémarre pas. Un bouchon se forme. Personne ne klaxonne. Chacun patiente. « Il a dû être retenu par le boulot. Il viendra. Il vient toujours ». Le flic s’énerve. Engueule le conducteur. Son pote sort. Claque la portière. Pousse la tire. Trois pékins traversent à sa rescousse. Le temps s’étend, s’étale en attendant la soif et le prof.

proposition n° 14

Le plus con de la bande était un « gosse de riche ». Fils unique. Grande gueule, absence de jugeote d’idées personnelles, il fuyait la taule parentale. Le rock, quelques velléités anarchisantes l’avaient conduit à se rapprocher du « peuple », qu’il défendait ardemment et dont il pensait participer ce que sa carrière dans une officine militaire démenti formellement. Il était assis sur les marches. Dans le passage menant à la cour du château. A ses côtés debout, le plus orgueilleux. Cador alpha appuyé contre la rampe, se prenait pour Napoléon, Lamartine, Chateaubriand, César ou Ponce-Pilate. Esprit fort, intelligent, supérieur sans doute.Très doué en dessin. Il venait de passer le shilom au plus paumé qui démêlait ses nœuds. Cherchait ses marques. Sentimental, doux, naïf toutefois démerdard. Beau gosse à l’enfance difficile. Un risque-tout. Avide d’apprendre. Il lisait beaucoup. Fauchait livres, disques fringues, alcool. Du cher. Filait des trucs. Il se dit en ville qu’il a trinqué sévère mais qu’il s’en est tiré. Il vit, dit-on, en Allemagne ou Paris ou Londres, ou Rome. On ne sait pas trop. Sauf qu’il s’en est sorti. Ce trio constituait un des noyaux durs au lycée autour duquel gravitait notamment le plus niais et qui fut brillant. Fils de bourges sympa toutefois son accent, son origine étrangère à la ville, sa relative bonne éducation en faisaient par moments une sorte de souffre-douleur, cible idéale des gags imbéciles. Ses parents souvent absents, la bande se réunissaient chez lui. Une dizaine. Pas tous. Certains refusaient sa compagnie. Le plus crade, le plus défoncé, le plus déjanté ne voulait en entendre parler. Longs cheveux noirs, raides, visage blême, sourire narquois, moqueur, odeur de buffet rance, fils de misère. Enfant, tenant de sa petite sœur par la main, on le voyait peiner à ramener de l’épicerie le sac de litrons. A seize piges il se démerdait. Évidemment il n’était pas dans l’escalier ce jour là. Dehors la pluie remplissait les flaques. Bientôt cinq heures. Le plus joyeux se lève. Ouvre la fenêtre donnant sur la montée des Capucins. Aérer avant que le passage des bureaucrates et sortir avant que le concierge ne boucle. Qu’il pleuve ou non, le plus joyeux refusait rarement de monter au château. Un gamin. A peine quinze ans. Il suivait les grands mais gardait sa loi. Aimable, gentil, serviable, futé, malin à l’extrême. Les aventures parmi les plus rocambolesques devaient lui être réservées. Très vite un groupe se forma autour de lui toutefois rien n’était défini, aucune bande vraiment cependant des potes, des amis, des connaissances, des nids, des refuges disséminées : un appartement, une piaule, la forêt, le parc tout proche, le jardin botanique et ce passage aussi. Il se connaissaient tous. Fils de toubibs, de notaires, de prolos, de profs, de fonctionnaires, d’ouvriers, d’entrepreneurs, de chômeurs ou d’ivrognes se mêlant à la fête se découvraient, s’apprivoisaient, s’estimaient. Qui à l’usine, qui à l’uni, la musique, l’underground, l’époque, l’espérance folle de l’âge, les animaient d’un même élan festif, libérateur. D’une même conscience sociale et politique. Manifestations contre la guerre. Révoltes en tous genres. Mai 68 débarquait avec un an de retard au bled. San Francisco, Doors, Beatles, Stones et tant d’autres avaient creusé le sillon. Imagine !

proposition n° 15

« Je marchais. Je remontais la rue principale. Je marchais mais vois-tu, dans le même temps que je marchais cette impression bizarre de survoler mon corps. De voir la ville s’agrandir, rapetisser et ce truc, moi-même sans doute, considérait mon corps d’en haut et la question se posait de savoir lequel était véritablement réel : le piéton dans la rue principale ou ce moi planant au-dessus des toits qui m’escortait. Pourtant je ne dissociais pas celui d’en-haut de celui d’en-bas qui marchait la tête farcie de questions plus insolites les unes que les autres, et remarque tu y étais ce fameux soir ! » envoie le plus joyeux qui racontait, dévidait, déroulait et j’écoutais ne l’interrompant que pour un détail à ajuster constatant que nos mémoires, pour la tranche commune, se complétaient. Nos récits respectifs effaçaient un vide de vingt-cinq ans et de plus, quelle surprise de le retrouver vivant, en forme et sa femme pareille, aussi belle que toujours, laquelle se leva pour préparer un thé mais alors fis-je tout en suivant son histoire d’hôtel à Thamel, de trafic avec les tibétains exilés, sa fuite par les toits de Katmandou jusqu’à l’aéroport – il se sert un whisky – puis me cause de son chien, son seul regret dans cette affaire et revient aux tibétains ayant tout perdu à l’occasion de la saisie des douanes, plusieurs centaines de kilos d’or – provenances obscures – dont une part rattachée au bizness des traveller’s chèques que les babas, hippies, beatniks, revendaient avec les fafs déclarés volés et la monnaie tombait des assurances donc le plus joyeux avait appris à contrefaire les signatures. Très habile à ce jeu il détaillait la première fois qu’il se présenta au guichet. Les soupçons du caissier. Sa visite du bureau directorial à l’étage, comment ça a passé et rebelote et rebelote, des commerçants de mèche encaissaient, la banque payait soudain il bifurque vers l’Inde, – une histoire de ouf –, reprend par la Marguerite, la taule, ce guide international des prisons à écrire, encore sortait du chapeau un des mille et un coups de bol pas possible, commentait les pièges, les coups tordus et je dormais dans un hôtel à Bâle et c’est moi, mais pas à Bâle, qui ai initié ton pote à la poudre et je l’écoutais me parler de mon meilleur ami d’enfance, retenant mes questions dont la première, à savoir depuis combien Marie et lui avaient décroché ? et comment ? – deux secondes, je vais pisser. T’a vu mes chats ? –. Je regarde les chats vautrés sur le canapé, j’en caresse un, le plus sauvage qui se barre puis tout en considérant l’ameublement, les vinyles, la bibliothèque couvrant tout un pan du salon, j’y vais de ma question. « Cinq ans cette année » précède d’une seconde le bruit de la chasse. « Grâce à un pasteur, un mec super mais je fume toujours » précise-t-il. « Du coup de catholique je suis passé à protestant. De toutes façons je préfère Shiva » désignant de la tête une tenture murale exposée en compagnie de ses sœurs fluo, Ganesh, un sâdhu, Shiva encore, des peintures sur toile aux chats flashant, flamboyant, ambiance reggae-music et je pensais, tournant la tête en direction de sa femme chargée d’un plateau, je pensais la mort l’a frôlé si souvent, regardé, touché et il rigole,rigole, rigole, se marre joyeusement, le plus joyeusement du monde mais de combien ? une, trois, neuf, vingt ? plus ? mais de combien ? de combien de vies dispose-t-il ?

proposition n° 16

« Dehors c’est propre dedans ça pue. Un peu comme la belle gueule de ces bilans trafiqués et donc j’ai ramassé le 41 ou le 42. Ce truc pourri. Internement administratif cette saloperie votée en 1925, repassée en 42 – saine influence de nos amis nazis –, et inutile d’employer l’imparfait ! Même si, dans les années 80, la loi fut officiellement abrogée le crime se porte bien. Récemment une clinique du genre à dû fermer. Suite à enquête mettre la clé sous la porte... et il en faut dans cette zone pour une diligenter une instruction visant les sacro-saintes autorités ! T’imagines pas ! Administration de la violence et du meurtre au nom de l’ordre public. Leur ordre ! qui ne vaut pas tripette. ! ! « Rien qu’ça ! tu l’crois ? Indéterminé ! Six, huit mois, un an, cinq, dix, à vie… sans aucun jugement ! » Qui ne filait pas droit, ne collait pas au citoyen standard tombait sous le coup de cette loi pourrie. Était interné d’office. Traînards, fainéants, manouches, vagabonds, excentriques, homos, filles-mères : en taule ou chez les dingues ! Bébés arrachés à la mère et adoptés à son insu. Dans le meilleur des cas, en cabane avec elle. Ils bouclaient les ivrognes bien sûr, les clodos, les inadaptés, les énervés, les pas d’accord plus tout ceux à cacher. A ne pas montrer. Les taulards agités étaient calmés. De vrais agneaux. Tu connais, t’as écopé du même article mais moi, il me filaient pas de médocs. Pas de bonbons pour les camés. Pas comme toi. Quand on est venu te voir, franchement on a pensé que tu y resterais. C’était flippant. Quelle arrangée mec ! On se demandait s’ils avaient ôté le cerveau avant la lessive » et ça le fait marrer. Il se marre, de lui, des autres, de tout de rien, se marre, se marre, se marre, entre deux averses. Toujours compassionnel. Zéro rancune. Il était très pote avec le plus défoncé. Le gars aux cheveux raides, visage blême, doux, narquois, le Loup des Steppes coincé dans la poche de l’imper trop grand de son père, et son goût du gothique avant l‘heure, cette passion de la déglingue, est-ce que j’aurais des nouvelles de lui ? J’hésite un instant. Je suivais mal. Un détail venait de remonter. A force de l’entendre parler de cette époque un truc à ressurgi. Pas le temps de fixer l’affaire qu’il reprend : « Fer ! Docteur Fer ! Le directeur de ce bordel aux murs si blancs, si épais, si lisses, aux jardins si coquets, au petit pont si charmant, à l’église si tranquille, aux toubibs si compétents, si dévoués, je disais quoi ? Ah oui, le directeur, la première fois ou la seconde, je ne sais plus, – je me suis évadé les deux – mais avant même bonjour, le toubib m’a clairement mis au parfum toi tu ne sortiras plus jamais d’ici J’avais dix-huit ans et suis sorti le jour même. Par l’imposte. » Il tousse. « J’étais pas gras. Maintenant non plus remarque » et je remarquais, quand il passa à la seconde évasion. Les draps ont lâché. A dix mètres ! J’en étais à tenter de visualiser dix mètres, la fenêtre du C donnant sur le fossé, les draps, la neige, l’hiver, la forêt, lorsque la société débarque ; nulle à chier, armée jusqu’aux dents, égoïste, raciste, peureuse, véreuse, malade, à l’envers, des zombies qui marchent au plafond et carburent à l’autodestruction ! Les exemples se bousculaient « et l’homme dans tout ça » qu’il envoie au terme d’une longue tirade pour, subitement, sans transition, taper le passé et me sortir le discours d’un chef indien. Seattle. Je connais. Le laisse raconter puis embrayer sur la dernière lettre de Saint-Exupéry. Écrite la veille de sa disparition. Il la résumait quand subitement, comme s’il tenait le Graal en mains, s’écria : « que faut-il dire aux hommes ??! voilà ce qu’il a écrit ! Que faut-il dire aux hommes !! ? Tu te rends compte ? Putain ! Tu te rends compte ??!!! Q u e f a u t-il d i r e a u z o m ». Je réponds pas vraiment. Je n’avais rien à dire aux hommes et je me demandais ce qu’il pourrait leur dire. Lui ou quiconque d’ailleurs. Je doute qu’ils entendent. A plus forte raison qu’ils écoutent et je suivais son histoire, ce qu’il avait vu, de ses yeux vu, un vieux brutalisé par des infirmiers mais bien, du solide. « Je l’ai vu, vu je te jure » qu’il insistait montant le volume et le toubib aussi il l’a vu qui ricanait au bout du pieu. Il était tourné vers le vieux immobilisé par deux costauds et le vieux genre 80 balais, étouffé aux larmes, essayait d’avaler la purée que le troisième gorille enfournait de force. « J’ai entendu le toubib, tu sais celui avec un drôle d’accent, en se fendant la gueule lui demander si la pourée était bonne. Le lendemain le vieux sortait. Direction la morgue. On allait là soit pour mourir soit pour y revenir. On a eu du bol ! Un sacré bol. » Sur ce, sautant du coq à l’âne, il enclenche un truc bizarre cependant rien à voir avec le vieux, ni même le C tandis que depuis dix minutes déjà je creusais cette image. Cette réminiscence incomplète Une salle et j’y faisais quoi ? Fer était présent et l’autre salaud avec son accent. Une sorte de lit aussi. Des sangles, des infirmiers. Ça se mélange. Aux tempes en emporte le vent...le temps des copains, le temps de l’amour et de l’aventure se décomposait dans sa mémoire. Il était passé de l’autre côté. Vraiment de l’autre côté. Le temps n’allait plus, ne venait plus. L’aventure aboutissait à l’anéantissement.

proposition n° 17

Vivre n’était pas simple. Aimer non plus. La chanson mentait. Aujourd’hui ment de plus belle. Rien ne s’arrange. Les saisons se dérangent. Les ennuis, les problèmes, les tracas quotidiens se multipliaient. L’empoisonnaient. Chez lui, à l’école, dans la rue, les coups, les claques, volaient. Les bonnes manières l’assiégeaient. Fallait ceci, fallait pas cela et même dans les clous ça n’allait pas. Il encaissait sans comprendre. Trouvait des issues, des échappatoires, des refuges, des planques. Quand la vérité équivaut à réclamer une raclée, mentir s’impose. Après y avoir réfléchi, il décida de mentir systématiquement si la météo était à la dérouillée. Donc souvent. Au plus profond il se construisait secrètement. Élaborait ses règles tout en refusant le modèle parental. Grandir et partir ! Vers dix ans vivre n’est pas simple pensait-il et certes les obstacles... Carrément des cassures. Il lui fallu se construire puis se reconstruire, encore, encore et encore sur les ruines d’ existences successives. Avec les débris de l’ancienne en rebâtir une autre. A l’image d’une ville dans un couloir d’invasion, oublier et recommencer. A croire qu’il n’était venu que pour ça cependant que vaut de s’étendre sur les chambardements d’un individu quand tant de bouleversements mondiaux... tant de gens noyés, broyés…Désabusé il ne rapporta de cette année que trois menus incidents. Constatations, frustrations, déceptions qui prirent à ses yeux une importance sans commune mesure avec la réalité. A tel point que ces instants mineurs, somme toute banaux, se gravèrent dans sa mémoire. Ce pincement lorsqu’il aperçu plusieurs de ses camarades, – ayant comme lui réussi l’examen – juchés sur des vélos flambant neufs quand l’achat obligatoire de la casquette et du sautoir posait un problème ombrant son succès. Toujours des problèmes dont il héritait le souci. Ces vélos avaient dû « coûter bonbon ». Il mesurait la distance entre sa situation et celle de ces cyclistes remisant la trottinette au garage sans autant l’attribuer à une cause particulière. Certes, ses parents trouveraient l’argent. Ils n’arrêtaient pas de bosser. Usine de l’aube au couchant, heures supplémentaires, peu de vacances, pas d’alcool, pas de clopes. Les enfants, le boulot, ça et là une toile, des piques-niques l’été, loto en hiver, quelques fantaisies... – quinze lignes sont illisibles. Feutre noir. Le texte reprend à cadavres – dispersés le long des berges de la rivière asséchée. Aux abords de trous où stagnait un fond d’eau verte et croupie. Il en avait ramassé un puis, gonflé d’une indignation enfantine, s’était rendu au commissariat. La police, la justice devait trouver le coupable. Arrêter ce massacre. Dans ses illustrés, – presse populaire bannie des demeures bourgeoises – le héros s’emparait de l’affaire. Redressait les torts, rétablissait le juste, le faible dans ses droits. Remettait la vie sur ses rails et les canailles au shérif car ces dernières devaient comparaître or, au commissariat derrière son bureau le flic ne bronchait pas. Considérait tour à tour le gamin, le pigeon mort. Lui intima de l’emporter. Conseilla de l’enterrer. La police a d’autres chats à fouetter. De ce jour, son regard sur les uniformes changea. Il ne voulut plus devenir policier. Si la police se fout des tueurs d’oiseaux, à quoi sert-elle ? L’injustice ! Très tôt il en eût une sainte horreur à tel point qu’il s’est rappelé longtemps ce contrôle grammatical trimestriel. Angoissant. La classe flippait. Les craintes suintaient d’autant que la note comptait double, triple si zéro faute mais zéro faute…. Déjà la moyenne… Résultat, deux sans faute dont lui. Cependant le prof ne tripla pas sa note en raison de ratures, de l’écriture et de la présentation... Ces anecdotes affutaient son regard. Sans qu’il le perçoive, elles ensemençaient le terrain des déchirures. Le préparaient à la vanité, la futilité, la dureté, la brutalité, l’indifférence d’une société de classes, de paumés sur laquelle règne l’argent tout puissant de quelques oligarchies omnipotentes à Terapolis.

proposition n° 18

Ombre, sœur sereine et solitaire sous la canicule ton parfum trouble. Au creux de passages silencieux, par les venelles mortes, la lumière cherche l’ombre. La phrase, venue sans qu’il la cherche, marque un soupir. La lumière cherche l’ombre. Il relu. Courant, facile. Sans doute repris dix mille fois. Le soir pourtant il y revint. Ce verbe, il pourrait le remplacer. Y avait songé dans la journée. La lumière traque, piste, perce, déchire, fouille comme un flic ta bagnole le manteau noir de l’ombre toutefois, cette lumière là joue, musarde. Elle cherche sans vraiment chercher. Elle ne pourchasse pas ; elle voyage. A l’instar du touriste abruti de chaleur, elle aspire à l’ombre, à la fraîcheur. Il a envisagé de substituer fraîcheur à ombre, plus juste, plus précis et la lumière représente le soleil de midi à la verticale : en zone bleue sans disque. Le soleil cherche la fraîcheur... piste la fraîcheur...ça collait cependant – soleil et fraîcheur – restreignaient, réduisaient le champ sémantique. Occasionnait de lourdes pertes. L’antinomie ombre/lumière passait à la trappe et ce verbe chercher ! La lumière erre : che r che l’ombre. Le R sépare et relie deux souffles... La lumière cherche son amie ; sa compagne. Constamment file au-devant de l’ombre. L’ombre rivée aux corps que la lumière révèle. L’ombre réfugiée dans l’ombre. L’ombre diluée dans la ténèbre éternelle. Ondulatoire et corpusculaire la lumière aux deux visages invitent à penser superposition. Oui ou non simultanément oui et non. Le verbe chercher, tout en illustrant la dynamique associé à la lumière, paradoxalement, stabilise la relation. La balance – dont le R central forme la colonne, les phonèmes che les plateaux – est à l’équilibre or, dès que la lumière l’atteint, l’ombre file. S’évanouit. Renait de suite après le passage du concierge qui vient d’éteindre les néons du couloir. En dépit des apparences, ombre et lumière ne s’opposent pas de même les divers appariements noir-blanc, intérieur-extérieur, bien-mal, haut-bas, vie-mort et cætera ne s’affrontent pas. La lumière cherche l’ombre, s’en nourrit et l’ombre se retire. Livre ses trésors à mesure que la clarté progresse. La lumière apprivoise l’ombre. Sa sœur sauvage. Enténébrée, sombre, craintive, muette, elle n’aime guère sortir. Préfère se blottir à l’ombre d’un doute, se réchauffer à la pénombre d’un crépuscule ramenant les deux sœurs au chevet du jour qui s’éteint. L’ombre hérite de la nuit et la lumière de lanternes éparses, de miroirs nébuleux, de la voie lactée et d’un luminaire froid qui trainait au grenier. A l’aube les sœurs se retrouvent. L’une reçoit de la nuit les ombres fugaces du jour et la lumière traverse lentement le ciel sous l’aspect majestueux d’un astre de feu. La lumière cherche l’ombre. Cette phrase lui semble vaguement représentative d’états d’âme qui le brassent à certains instants, jamais pareils, cependant nourris aux mêmes racines archétypales, alliés aux volte-face, aux retournements, au désir de surprendre, de se surprendre, de se suspendre aux mots et de s’y balancer. Oui, cette liberté cette indifférence – fausse un jour sur deux – aux pensées de sa main. Il marche. Se retourne rarement sur les pages envolées. Il marche. Voudrait pousser la phrase au bout. A bout. Qu’elle tienne d’elle-même, flotte irréelle, ne finisse pas, ouvre des voies et que son ombre soit un fil au cœur du labyrinthe de Terapolis. Un fragment de carte, une indication qui mènerait à retrouver dedans soi le lieux précis où la lumière amadoue l’ombre, où l’ombre verse candeur et saveurs et philtres nocturnes, habille, tamise, adoucit sa jumelle parfois si crue, si crue, si cruelle. Beaucoup de mots pour un peu d’ombre et peu de lumière...Pour un peu il regretterait d’avoir ouvert la boite mais la superposition des états, l’union, la fusion des complémentaires... c’était l’idée découlant naturellement d’un semblant d’opposition et puis ce verbe chercher qu’il n’a pas trouvé, il aimait bien.

proposition n° 19

Il aurait fallu raconter une ville. La construire. Avec des mots dessiner des remparts, avec des phrases percer des passages, avec des lettres envisager un métro, des stations, des gares, des espaces, un centre ancien, des ruelles, des artères, des boulevards, des feux, des ronds-points, du mobilier urbain, lampadaires, bancs publics, fontaines, poubelles, panneaux, squares, statues, un fleuve, des ponts, des berges, des péniches amarrées et laisser la respiration de l’imaginaire guider les pas vers l’opéra, le nouveau stade, la patinoire olympique, le terrain vague où s’amoncellent les ordures, repérer le rat furtif dans l’arrière-cour du grand restaurant sinon un quartier, un coin, un troquet, deux tables sur le trottoir, son menu à quinze balles mais aussi l‘épicerie... il aurait pu en pousser la porte, saluer le commis, l’épicier dont la fille amoureuse lui plaisait mais surtout choisir une bonne bouteille, monter dans un taxi où le chauffeur tout en conduisant causerait de sa banlieue. Il aurait surtout fallu ne pas retourner dans ce couloir ! Réfléchir, pauvre crétin, au lieu d’emprunter ce boyau. Le trou du cul du monde. Le cloaque de la bête. Trop tard ! Aussitôt le sas franchi la bobine se dévidait. Le générique derrière, ne restait plus qu’à adapter, jongler, rattraper la sauce au gré des situations que le hasard disposerait sur sa route. Terapolis n’existe pas. On ne connaît rien d’elle hormis, superficiellement, quelques lieux insignifiants. Un carrefour, un passage, une abbaye, des couloirs, des salles, une impasse, une rue, des quartiers esquissés, une auberge. Terapolis, toile de fond sans couleur, sans odeur, sans un pépiement de moineau, sans un cri, sans un rire, sans même le goût d’un jambon beurre ou d’une pomme croquée en croisant le parfum d’une femme la nuit. Les images voilées défilaient d’une ville absente, d’une ville vide car pour lui les lieux n’existent vraiment que s’ils prennent la parole, s’animent, se creusent, se courbent se penchent et recueillent les évènements ! L’action ! La vie ! La villa disparue, le vélo de son père, le petit magasin du bas de la côte, le bistrot, sa terrasse, le vieux tilleul, le portail ouvragé, les roses du double escalier, le double escalier, envolés, envolés tous. Terapolis en cours de construction, de destruction. Ici se dressait, ici s’élevait, ici se tenait, ici se trouvait, ici finissait, ici commençait...Ils prenaient souvent la Béèm pour un tour de périph descendaient parfois d’une traite à San Pedro, à défaut de bagnole optaient pour la terrasse, draguaient à la piscine, au parc, longeaient les rives du canal, flânaient du côté de l’ancien cimetière où les immeubles rutilant se multiplient dans les parois de verre. Ils trainaient au gré des allées scintillantes de ce gigantesque palais aux petites placettes proprettes, au monorail tissant entre les tours sur sa toile d’acier jetée sur l’immense cité-pilote mais plutôt revenir à ce sentier… en quittant le bled par l’ouest la bande rejoignait la rivière au tracé capricieux serpentant par les prés jusqu’aux quartiers de l’autre langue. Au loin le profil obtus des blocs locatifs s’amenuise. La plaine dévorée par la tôle des usines pleure sa toison, ses fleurs. La bande n’existe plus. Les champs limoneux, sillonnés de barrières, tapissés de routes, de cubes gris ou beiges, agonisent sous les aires de stationnement. Il aurait dû revenir plus tôt. Il décida de pousser en avant. Jusqu’au petit bois de son enfance pour constater que l’image qu’il conservait précieusement dans sa mémoire collait mal avec celle sous ses yeux. Terapolis bourgeonne. Il n’approche pas. Regarde à peine. Retourne sur ses pas. Le banc du premier baiser...Des fantômes et lui revenant ne trouve plus ses marques. Chemin faisant les lieux perdaient de leur importance. Il leur accordait certes certains atouts stratégiques, situations propices cependant reléguait l’endroit loin derrière les faits qui s’y produisirent car d’après lui, ce qui impressionne la mémoire n’est pas tant le lieu, – souvent retenu à postériori – que ce qui s’y déroula. Terapolis l’envoie valdinguer contre des faits, de circonstances en coïncidences, en surprises sans qu’il ne s’attarde davantage sur les voies rapides, l’urbanisation folle, la place du marché couverte de parasols, la chambre du dernier étage, une rue dans les nuages, un visage dans les blés, l’appartement du 26, le kiosque du pont éjecté par un parking, Radar aux couvertures impressionnantes de Di Marco, drames en gros titres, les vingt centimes cadeau que lui filait sa grand-mère en l’envoyant au kiosque mais une mosquée non loin ramène une frontière, un bus WW des années 70, tant de lieux en lui par la force et l’intensité du vécu. Terapolis. Une histoire en ville, une histoire sans ville, une histoire de ville, une ville d’histoire, l’histoire d’une ville sans histoire...

proposition n° 20

Un renard que personne n’aperçut. Le même à chaque fois. La ville lui appartient et il eut fallu être lui pour entrevoir à l’heure creuse, ce reflet roux dans la flaque sous la lune. Il s’est passé quoi cette nuit là ? Qui dira ce qu’il n’a ni vu, ni entendu ? Le veilleur dormait. Les voisins en congé avaient confié le chat à une amie. Les flics pataugeaient. Aux archives des rapports brefs. Secteur sous surveillance. La science également s’enlisait. Les analyses ne révélaient rien de probant. En dernier recours, des voyantes, hautement réputées, furent sollicitées. La première décrit un homme vêtu d’une combinaison fluorescente, comme glissant au-dessus du sol puis s’évanouit. Abandonne. La seconde, – de son village – , détailla par le menu la rue principale, le carrefour de la mairie, signala un « marchand d’yeux », – l’opticien – , cependant refusa de poursuivre. Cette simple pensée la terrifiait. A la sixième l’officier utilise le terme transe. Note que la femme en sueur éructe, rugit, râle plus qu’elle ne parle. Il est question d’un renard, plutôt d’un homme qui se métamorphoserait en renard voire l’inverse. D’un feu aux pouvoirs extraordinaires. Les autres expertises ont disparu toutefois, les noms de huit femmes apparaissent dans un courrier recommandant l’élargissement de l’enquête. Les pistes ne conduisant nulle part hormis où elles ne devaient pas aller, l’affaire fut étouffée. Le village rasé. La zone, par la suite déclarée militaire, couvrait près de deux cents mille hectares hérissés de barrières-laser, de miradors, pylônes truffés de caméras, détecteurs de chaleur, de mouvement. Un succession de murs transparents de plus d’un mètre d’épaisseur et entre, des dédales jonché d’ossements. Au cœur du dispositif s’élevait un gigantesque dôme de cristal. Cette fameuse nuit, dans un rayon de trente kilomètres la totalité des caméras de vidéo-surveillance fondirent. A l’intérieur du périmètre, dans tous les appareils électroniques pourvus d’une horloge on trouva du sable en quantité. La panne fut attribuée à un défaut du logiciel de régulation sectorielle. Personne n’a vu personne. Dans ce coin perdu tout passe. A la grande satisfaction des autorités centrales l’affaire tomba dans l’oubli. De nos jours la rampe éclaire une scène vide : une anomalie. Où les témoins du vide ? Ceux du silence, eux qui du cœur de l’être goûtaient le néant, respiraient, touchaient du doigt l’impalpable équilibre, où sont-ils ? A la table d’un pays de papier, un homme s’est amusé à énumérer tout ce qu’il ne lui était pas advenu au cours de la journée écoulée.

proposition n° 21

Le bout du capuchon d’un stylo argenté, la lisière bleue d’un cahier fatigué, une enveloppe grise, un angle de sa fenêtre transparente et, passant dessus, un segment du câble de la souris. Les lettres SPL, noires sur le fond blanc d’un mug, deux tronçons de stylo-roller anthraciteswaterproofnoté en petits caractères sur la bague gris-clair. Un petit triangle turquoise. Un bic, un carton déchiré, les veinules d’une pierre ovale beige, l’angle arrondie d’une plaquette de médocs. Plus proches, des feuilles à rouler. Au revers du paquet ouvert police festive on lit : ternational, en dessous Design et plus bas Contes. La courbe bleue d’un godet chinois. Un zeste de briquet rouge, à peine un morceau d’ordi. Une feuille quadrillée, à l’encre bleue, deux mots penchés vers l’avant. H2B2 un crayon et de l’ab. ? A l’autre extrémité de la table, la base d’un rouleau de PQ, le témoin allumé d’un baffle et son interrupteur. Sur la droite, un petit losange de balcon. Les lettres blanches T, G, Y, et H du clavier. La touche H partiellement masquée par le bois d’un pic à brochette.

proposition n° 22

De suite à gauche en entrant, en hauteur, vissé au mur, le compteur à gaz avale les vingt, dix et quat’sous. Contre ce même mur se tenait un grand buffet blanc. Ni beau ni laid. Fonctionnel et composé de deux corps. Le bas, sorte de bahut plus haut que long, comportait deux ventaux ouvrant sur le territoire des assiettes, casseroles, plats, saladiers, faitout, panier à salade, le pot à marinades des jours de fête, quelques boites de conserve dont toujours une d’ananas au cas où. Deux tiroirs complétaient la partie inférieure. Tiroirs recouverts, comme toutes les étagères et fonds du buffet, de ce papier glacé acheté en rouleau et qui protégeait également, à l’époque, livres et cahiers. Dans celui de gauche, le portemonnaie rouge et long, à fermeture chromée voisinait le carnet de timbres-escomptes Toura, le scotch, la colle, la paire de ciseaux, le papier à lettre, un bout de crayon mais surtout les « Saridon » un analgésique : la dope de sa mère. Quant à son jumeau, on y rangeait cuillères, fourchettes, couteaux et, – hors trieur – , le pilon à patates, le rouleau à pâte, divers ustensiles mais aussi, le rémouleur ne passant plus dans la rue, la pierre à aiguiser. Venait là-dessus le haut du buffet. Deux éléments latéraux identiques reliées transversalement par un module pourvu d’une petite vitre à la partie inférieure dépolie et descendant à mi-hauteur des caissons, laissant ainsi un espace libre où traînait parfois une enveloppe. Sept pitons métalliques arrondis. Deux pour les battants du bas, un à chaque tiroir et trois pour le haut. Le buffet fixait le mur blanc derrière l’évier quand l’évier louchait sur la table à la nappe aux vifs motifs floraux dont émanaient des effluves plastiques. Sous le bloc de l’évier deux rangements artisanaux en bois. A gauche un rideau que l’on tirait sur des produits d’entretien, lessive, seau, serpillère, cirage, chiffons, encaustique et sous l’égouttoir, à l’abri d’une porte grise, la poubelle soit un vieux fût de deux cents litres scié en deux, aux bords coupants, tapissé de papier journal. Lourde la vache. Quant à la table, elle se tait. Snobe de ses quatre pieds les six tabourets assortis au buffet. Même blanc-cassé. Revêtements identiques. Un ensemble sans doute acquis à l’occasion de l’emménagement à l’étage du dessous où, depuis de la cuisine, l’on ne voit plus du jardin que le mur du jardin et certainement qu’au second se trouvait un autre buffet et pas ces tabourets là. Des chaises peut-être, à coup sûr un siège à vis en bois et la table une autre aussi mais laquelle ? Retirée sous la nappe la table se faisait discrète pourtant un tiroir, un tiroir, brun, en direction de la fenêtre alors qu’au premier, pas de tiroir à la table. La gazinière en revanche a suivi. Au même emplacement ; chaque meuble au même emplacement qu’au dessus. Jusqu’au calendrier de la crèche dont on arrachait quotidiennement un feuillet. Les dimanches, fêtes religieuses en rouge, le reste en noir. Parfois, selon qu’elle fût pressée ou non, qu’elle y pensât ou pas, sa mère lisait la maxime du jour....

proposition n° 23

Les aiguilles sur le douze de l’horloge d’un clocher à la franc-comtoise. Le ronflement mécanique des estomacs creux roulant vers le casse-croûte gagne l’orée du bois. La toiture du collège forme un angle droit avec celle de l’église des jésuites. L’œil suit les tuiles. Saute. Revient au pré juste en dessous du banc, au coteau grignoté par une école maternelle bariolée plantée à deux pas d’un collège ciment récent. Stade de foot en contrebas. En arrière plan, entièrement vitrée, la halle de gymnastique. La route longe le champ ; des habitations, villas années soixante, s’égrènent côté trottoir. Plus bas au croisement une institution religieuse. Collège de jeunes filles et garderie à laquelle sa mère les menait, sa petite sœur et lui assis sur la luge qu’elle tirait par un froid de canard jusqu’en haut de la ville. Brisant l’horizon au nord, le cylindre à chapeau de la tour du château. Les fortifications dominent la ville qui s’étale au pied des murailles ; de la rue basse qui en épouse les contours le pavé remonte par deux chaussées parallèles vers l’autre point culminant de la cité : le collège principal, celui des jésuites. Un creux entre deux vagues collines. Les draps rouges, ocres, noirâtres, verdâtres des toits tendus sur un fil de faîte courant d’une extrémité à l’autre des cordons d’habitations. Lentement l’oncle redescend en ville. S’arrête au jardin botanique. A l’ombre végétale d’une voute Tonton contemple la marche du progrès. : un bloc locatif de dix étages, le plus haut de la ville, rutile de tous ses balcons. Plus proche, le béton brut et bistre de deux centres commerciaux laids et rivaux. Une place sans intérêt les sépare. Une route file vers un village. En la remontant le regard glisse sur les verrières des serres du jardin bota, le pavillon et sa salle de sciences naturelles hyper bien équipée. En regagnant le centre, flânerie dans la cour supérieure de l’Hôtel-Dieu. Au fronton un triangle duquel centre de gravité fusent les rayons d’une infinité de cercles invisibles. Le tilleul creux n’a pas bougé toutefois, la grille est fermée qui permettait de couper et d’aboutir directement à la pâtisserie, au moulin agricole, au garage du pont, mais aujourd’hui à deux hypers moches. La cour est à hauteur des gouttières d’en face. La rue d’en-dessous remonte vers les reliquats de l’ancienne porte fortifiée. Un bassin tristement bétonné. Du muret l’oncle entrevoit le fantôme d’un magasin. Du préfabriqué. Du provisoire. Trois marches, deux rampes à l’entrée principale peinaient à embellir ce dépôt. L’oncle quitte la cour, descend la rue, tourne en direction du bistrot encore un fantôme des Allées puis prend vers l’Inter. Au milieu du petit pont il marque un arrêt. Considère les courants, les dessins, les remous, tourbillons, de cet affluent souterrain, roulant en partie sous la ville, et se déversant à l’angle d’une bâtisse renaissance dans l’eau venue de la plaine. Brassés, mélangés ces gros ruisseaux rejoignent vingt mètres en aval une rivière qui franchit la frontière. L’eau sans papier ni nationalité circule sans permis. A cent pas de là il stationne une seconde sous la porte. Un courant d’air remue des poussières séculaires. Parfum de pierre. La chaleur écrase les tétons des trottoirs. La porte aux deux tours verrouille l’enceinte que la rue du bas du château, tel un ultime et double rempart, prolonge. L’enseigne de la boucherie, – un cheval blanc – , entretient de bonnes relations avec les grilles en saillie du vis-à-vis. . La rue s’incurve légèrement. S’achève sous une arche maigre, sans fioriture, ni guet, ni tourelle. Un arc pour les voitures, un plus petite pour les piétons, pas même un passage mais une modeste présence qui rappelle qu’autrefois, la ville au soir, telle une grande maison, hiver comme été, fermait portes et volets.

proposition n° 24

La rue, la route c’est pareil ! L’une conduit à l’autre qui ramène à celle-ci. Flanquée du monde à chaque extrémité, la rue respire entre ses portes. Elle n‘est ni principale, ni grande. Au début du siècle précédent mal famée ; alcoolisme, misère, violence, ce genre de brouet quotidien dans lequel des mômes se démerdent ou pas, dès six ans. Cinquante ans plus tard, : le typhus, la tuberculose en moins, quelques îlots de prospérité en plus, elle présentait un profil vaguement similaire. Il habitait la maison aux barreaux-cages. Onze enfants sur trois étages. Le boucher d’en face s’amusa à recenser les gamins ; quarante-deux entre la Porte et la légère pente du pont. Des bandes à tricycles que le bourrelier-sellier du 24 apercevait et qui passaient, repassaient, pédalaient à tout berzingue devant les selles, lanières, attaches, mors, sangles, licols en vitrine. Il fabriquait. Réparait. En hiver stockait son bois sur le trottoir. En hiver les tablettes extérieures des fenêtres double-vitrage posé dès l’automne servaient de réfrigérateur. De mangeoires aux pigeons. Au 22, un couple sans enfant nettoyait à sec. Les effluves chimiques par l’arrière-cour parvenaient au second. Il lui arrivait de se pencher, plus curieux que friand de cette odeur insolite qu’il goûtait, partagé entre attirance et rejet. Sur ce même trottoir exerçait un horloger. Une poignée de montres, un oignon derrière la grille d’un caisson vitré cadenassé, fixé à la façade entre une gouttière et une boutique vide signalaient l’artisan. Suivent des devantures aux vocations changeantes mais tout au bout des maisons collées épaule contre épaule, juste avant de tourner vers le pont ou de descendre à la rivière, rayonnait l’âme de La Juliette. Une institution ! La frontière de la bande des tricycles. Restée jeune fille, bigote, elle élevait seule son neveu, terreur du secteur. Fruits et légumes en cagettes, pâtes, riz, mélasse, confitures, boites de singe, de raviolis, de haricots, de lentilles, cirage, lacets, lessive, savon, tubes de dentifrice empilés, alignés sur des rayonnages en bois derrière le comptoir, les soupes, sauces déshydratées en présentoir et la caisse, un banal tiroir, un trieur pour la monnaie, les billets dans une boite en carton ; elle vendait de tout Juliette. Elle a tenu longtemps Juliette. Elle faisait crédit Juliette. Elle lui filait ça et là un bonbec, une branche. Après le stop, venait le marchand de vélos. Un grincheux. Sur le trottoir d’en face, à onze heures de chez La Juliette deuxième institution L’Aigle 1900. L’ oriel file un air chic au café toujours en place et séparé du marchand de meubles – encore en activité – par une courte montée rejoignant le passage du château, les reliquats du couvent des capucins. En allant de L’Aigle à la boucherie on portait ses chaussures chez le cordonnier ; dix mètres carrés au rez-de-chaussée. A l’hôpital des pompes, les émanations d’une colle épaisse et luisante qu’il tirait à l’aide d’un large pinceau d’un pot de verre sombre. Une petite enclume, un marteau, des embauchoirs, du papier journal en fonction des chaussures, l’ouvrage ne manquait pas. Les godasses se réparaient. Sa fenêtre aux rideaux blancs donnait sur la rue. Au fond du corridor de l’officine, les cinq premières marches d’un bel escalier en spirale, de la pierre, une corde pour rampe. Venait ensuite la boulangerie. Troisième institution. Grande vitrine que la boulangère nettoyait régulièrement. Elle vendait tandis que son mari, que l’on apercevait peu, pétrissait. Suivait le corbillard. Le père le conduisit puis le fils qui prit sa retraite voici quelques années. Plus d’un demi-siècle de bons et loyaux services toutefois on s’y rendait rarement pour des fleurs. Bon voisinage avec le commerçant qui proposa, durant deux décennies, au bas mot, tapis, descentes de lit, lino, revêtements de sols, nappes, à deux mètres d’une laverie automatique jouxtant une lainerie-mercerie et, fermant le circuit, la maison au cheval blanc : la boucherie, dernière institution, sise au rez d’une grande baraque. Quatre étages fleurant la cire, un couloir, une porte ouverte la journée et l’on aboutissait dans la cour des capucins. Le raccourci a été muré, idem le boyau qui débouchait sur le cimetière des moines recyclé en potagers. Le troquet du Moulin, logé dans la tour gauche – en entrant – de la porte médiévale. Ses volets à l’ouest s’ouvrent sur la rue, au nord regardent la France. Blotti contre le Moulin le cinéma homonyme. En plus de l’usine, son père y était projectionniste. Par temps de pluie, le dimanche après-midi, ça dépend du film il autorisait fiston à caler ses fesses sur un des siège laqué noir et relevables du parterre. A l’entracte ça causait. Du film, du boulot, de la rue en tirant une sèche. De la rue qui cancanait, blablatait par les fenêtres grandes ouvertes pour aérer. De la rue où l’on se rendait de menus services. Radio à fond une femme à pleins poumons accompagne un tube. Une autre secoue ses carpettes. Les transistors roucoulent, l’été bat son plein. Du soleil et la rue riait. Les gens sortaient. Croisaient des qui bougeaient rarement On ne l’a pas vu de tout l’hiver ! La mère Beaumont fait les courses. Une chance qu’il l’ait celle-là !. Papotages, bavardages aux seuils des maisons, des boutiques ; le laitier vers dix heures, perché sur sa carriole équipée de pneus de bagnole et trainée par un cheval affublé d’œillères noires lequel canasson, à l’arrêt, museau plongé dans le sac de toile passé à son cou, boulottait son avoine. On ratait rarement la cloche . Descendre avec le bidon et l’argent du lait, l’occasion de saluer la grande voisine, une copine, un pote, madame Machin, Monsieur Trucmuche. Passaient de temps en temps le rémouleur et sa meule trimballée en charrette à bras, des gitans disparus, des paniers sans osier, sans main, des colporteurs à valise besoin de rien, Madame ? les témoins de Jéhovah, la Tour de Garde, le magazine du consortium qu’ils voulaient à tout prix te filer et que sa mère acceptait histoire d’avoir la paix, le facteur pedibus puis à bicyclette, les bals à L’Aigle, l’horloge, la casse sonnant sans relâche les quarts, demis, trois- quarts et les heures, tout ça dessinait un paysage de fortune composé de joies brèves, du boulot à la boite sinon à domicile, de fins de quinzaine difficiles, de genoux écorchés, d’engueulades, de bastons, des plaintes des mères... la rue bruissait de commérages.. se nourrissait de potins, d’odeur de cuisines, des cris de la marmaille sous l’œil aiguisé d’une vieille au carreau.

proposition n° 25

Il aurait aimé savoir ou ne pas savoir sinon que les choses eussent été différentes. La ville s’apparentait à une énigme quand elle n’en était que la scène et par moments la scène intervenait. Prenait part au jeu. Quittait sa léthargie et comédienne s’élançait sur les planches. Aujourd’hui encore elle danse dans sa mémoire. En cela ressemble à la vie filant entre les doigts. Les réponses n’en étaient pas. Aucune ne venait clore l’interrogation fondamentale dont il n’arrivait à se dépêtrer et qui le paumait dans un dédale de points d’interrogation. Capricieuse la question changeait d’objet. Absurdement se posait à propos de tout et de rien, alors qu’il ne s’agissait que de la même problématique formulée de mille manières éparpillées. Il avait revu le bar. Sans émotion. Le flipper avait disparu. Le baby-foot pareil cependant le même long comptoir de bois et la même disposition des tables. Plusieurs endroits en ville le ramenaient à des seuils. Sans raviver la douleur rafraîchissaient le souvenir. Réminiscence d’écueils. Traces de passages. Dans un premier temps il en sortait amoindri, chargé de doutes assortis souvent d’un état rêveur auquel succédait parfois la colère. Mettre un nom sur ce sans visage possiblement cause de tout ce bazar. La villa démolie ne livrera pas ses secrets mais dans le jardin du haut, cet incident, un jalon, qu’il devait redécouvrir dans un embrasement. Une fulgurance qui s’éternise. Bien sûr le bar. Une charnière. Peu de monde ce matin. L’oncle commanda un thé noir. Les questions affluaient par vagues. Le thé médiocre passait mal. Il visualisait ces carrefours. Ces embranchements. Bifurcations souvent brutales. L’envers du décors mais de tout le décors. L’envers de la terre l’envers de la mort l’envers du ciel l’envers du présent l’envers du sens l’envers de la chair l’envers du temps l’envers de l’horizon l’envers de l’enfer l’envers du bleu l’envers de l’âme et ces mots parachutés dans son esprit tous étaient à l’envers, se reflétaient dans le breuvage noirâtre qu’il ingurgitait à petites gorgées. Ensuite il s’était rendu à l’auberge du Mouton. Drôle d’idée au lieu de rentrer. Tout eût été différent. Sa vie entière. Toutefois n’aurait pas été sienne ou peut-être si, simplement autre, mais qu’il parvienne au même endroit par d’autres voies que celles empruntées lui semble une impossibilité logique. Être lui sans être passé par cet étranglement, ce goulot d’un monde à l’autre, lui semble peu probable. Un quotidien régional traîne sur une table. Il ne cherchait pas à bien faire. Vivait selon ses règles. Peu mais des bonnes pensait-il. Surtout il voulait comprendre. Savoir où le mènerait la suite – à supposer qu’elle existe – de cette histoire qui l’occupe depuis si longtemps déjà. Il paya. Dehors hésita. Monter ou descendre ? Il n’en savait que dalle et s’en fichait de savoir s’il eût dû ou non savoir où aller. Main droite en visière il leva les yeux vers le soleil, scrutant la lumière comme à la recherche d’une question qui répondrait à la sienne.

proposition n° 26

La ville s’effondre sous sa masse. Elle n’est plus ni tentaculaire ni géante, ni même envahissante. Simplement malade de sa croissance démesurée rendue possible par le nombre et la technique. Elle a perdu ses repères, ses districts, et vogue au gré des investissements. En un temps record d’autres villes naissent à sa périphérie. Rejetons de béton, échelles de verre à l’assaut des nuages et toutes ces villes raccordées, villes en sous-sol, villes-champignons, villes-musées, villes-usines, villes anciennes, modernes, d’eau, de montagne, de plaine, industrielles ou de vacances, immenses moyennes, petites toutes participent de la même toile, de la même juridiction globale soumise au pouvoir oligarchique de Terapolis. Rome, Tokyo, Londres, Paris, les lettres noires sur fond blanc des emballages de luxe n’évoquaient en lui que de lointaines abstractions. Des millions d’habitants. Difficile de se figurer des millions quand on apprend à soustraire et que Bombay lit les « Cigares du Pharaon », que Bilbao fume son cigare là-haut, que Mexico chante Luis Mariano à Londres qui respire mal, que Rome allaite encore quand Athènes condamne Socrate et si Avignon rêve d’un pont Bâle philosophe, New-York gratte tandis que cinq gars pour Genève zonent à la gare de Cornavin. Les villes surgissaient des albums, des livres, des refrains, du titre d’une chanson, il est cinq heures, je n’ai pas sommeil...sortaient de la radio, du journal, impalpables, irréelles, magiques, dotées de l’âme que sa seule imagination leur insufflait. A ses yeux une ville aussi étendue, aussi haute fût-elle se résumait à une rue, un numéro, un étage, une terrasse, une place, un banc, une allée, un pont, un parc, des trajets, des lieux précis qu’il fréquentait et pareil Istanbul, Amsterdam, Marrakech, Barcelone, Florence ou Paris, qu’il ne percevait que partiellement : un balcon, une façade, une ruelle, une échoppe, un porche, une odeur, un mendiant, un incident et certes des édifices impressionnants cependant des villes fragmentées dont la globalité, l’unité lui échappait. Dans sa lente marche vers la ville il y eut d’abord la villa, l’immense jardin, la route à traverser et à deux pas d’une forêt, la demeure à tourelle d’en face où grandit son premier pote. Au tournant,près de l’épicerie il attendait son père à midi. Puis vint la rue. Au début la rue ! la rue, que la rue à laquelle s’abouchèrent successivement des chemins, des itinéraires. Celui de l’école, de la gare, le haut de la ville, la tour, le parc, la piscine, insensiblement il s’appropriait la petite commune. La parcourait, explorait ses singularités, dénichait des planques, se risquait, se faufilait par des raccourcis, coupait à travers des immeubles, prenait des libertés et la ville livrait ses secrets. Il y avait ses habitudes. Ses refuges. Vers treize ans il distribuait des pubs dans les boites aux lettres. Il poussait des portes, flairait des corridors frais et si pas de boite, montait les étages, posait les pubs sur le paillasson voire le guéridon et bien qu’il connût la ville dans ses moindres recoins, la sienne n’étant qu’un gros bourg, il ignorait tout de la ville. Babylone, Sparte, les illustrations couleurs d’un « Tout l’Univers », une gravure, un cliché dans un bouquin d’histoire, de géo, des noms propres en suspension dans son imaginaire. Hormis la momie égyptienne dans son sarcophage de verre au musée d’histoire, Genève ne l’impressionna pas. Une vie de quartier. Du marché au troquet en passant par le buraliste pour un magazine sinon le parc entourant la barre d’immeuble. La forêt lui manquait. L’ascenseur, ça c’était nouveau, la salle de danse où enseignait son oncle, le cinéma du boulevard, le resto d’en face, le jet d’eau que l’on voyait de la mansarde mais en dépit de ce qu’elle révélait, l’entité ville n’existait pas à ses yeux cependant uniquement des pistes, des endroits précis qui le dévisageaient, le saluaient et qu’il découvrait du haut de ses huit ans et toujours en compagnie d’adultes. Ce fut chargé pire qu’un mulet, en traversant nuitamment Lyon de part en part pour rejoindre la nationale vers Genève, que cette dimension d’espace urbain entra en lui. Aux alentours de dix-sept piges et par les pieds il prit enfin la mesure d’une distance. Ce qui lui déplut fortement. D’où ce rejet des villes à l’exception de celles supposées fabuleuses. Il vivait donc en campagne. Un hameau d’un quinzaine d’habitants. Des parisiens exilés retournant régulièrement au bercail lui proposaient une place dans la bagnole, un hébergement à Bagnolet, qu’il refusait. Il n’aimait pas Paris. S’en foutait. Il y avait galéré. Pas tant d’avoir roupillé ado sur un banc en compagnie de clochards au square des thermes romains, ni de n’avoir plus un flèche en poche, – une fille sympa – vendeuse de casse-dalle lui filait à croûter – non, passer par Paris en descendant d’Amsterdam ça valait l’os et ces quelques jours côté Saint-Michel, l’oncle en était ravi par contre, la seconde fois, en janvier, en deuche au départ de Genève tout a foiré. Errances glaciales. Une ou deux nuits dans la caisse et basta. A dater de cette expédition Paris l’indifféra. Douze ans plus tard, les circonstances firent qu’il y retourna. Les deux premières fois à l’aller sur le pouce, une valise vide à chaque main, et retour en train une vingtaine de gros cartons plus les valises pleines à craquer mais surtout le matin printanier, le sourire des passants, la Seine, les bouquinistes, les quais, rue Dauphine, de Nesle, de Seine, fontaine St-Michel, place St-André des Arts, le quartier latin, Paris le prenait par la main, l’enveloppait toutefois il ne goûtait jamais qu’un charme de proximité. A peine débarqué par le gars qui l’avait chargé en stop devant la gare de l’Est, il entre au hasard « Chez Foulard ». Au comptoir du rade sirote un jus et de suite cette impression d’un village... le barman s’adressait familièrement à chacun des clients. Comme s’il les connaissait. Sans doute des gens du coin...D’emblée cette proximité réduisit la taille de la capitale. Du reste il ne trimballait pas ses colis pour l’agrément de la visite mais pour le boulot. Fallait du blé et vu son CV redoutable que faire sinon se mettre à son compte ? Au troisième voyage, le choc ! Permis en poche depuis jeudi, une Ami6 break bricolée, des biftons pour les emplettes, il prend la route dimanche vers quinze heures. Craignant le trafic parisien, il a prévu d’atteindre Paris aux environs de deux heures du mat. et de gagner la gare de l’Est par la porte de Pantin, itinéraire du premier trajet et qu’il repéra. Ainsi aura-t-il le temps de prendre le ton, le tempo, le pouls de la circulation parisienne. La caisse tint bon et conduire dans Paris, le pied ! Ce fut lorsqu’il se rendit place d’Italie, longeant les tours du treizième que waouh ! Combien par étages ? Trois quatre dix vingt fois plus qu’au village et combien d’étages et combien de tours, de barres, de places, de rues, de boulevards ? le périph sur lequel il s’engage computant, visionnant des dizaines de milliers de kilomètres de câbles, fils, gaines, conduites, buses, tuyauteries, raccords, collecteurs, réservoirs, ces villes dans la ville qui s’enfoncent en sous-sol, de galeries en galeries, d’escalators en profondeurs, labyrinthe carrelé de faïence blanche, royaume d’un lointain minotaure, égouts, catacombes, un gruyère et dessus des immeubles à perte de vue, eau, gaz, électricité, téléphone, ascenseurs, passages, cours intérieures, il additionnait bout à bout des escaliers, doublait, triplait quintuplait la ville dont il estimait ne voir que la surface tandis qu’il tentait de réunir en une seule sonnerie effrayante tous ces réveils-matins se déclenchant à la même heure ; la ville s’allumait, s’éteignait, les gares, le métro entre ciel et Seine, les péniches paressant à l’amarre, sous les arches en marche, le ballet des caisses enregistreuses, la valse des tickets, les transactions par dizaines de milliers à chaque seconde et combien de kilomètres quotidiens dans cette forêt de jambes en route. ? les rendez-vous, les affaires se font se défont en hauteur, au sous-sol, au troquet, à la brasserie, aux creux des lits, ces lits, tant de lits dans la ville, montagnes de lits qu’il empile mentalement et ils, elles, eux qui chaque matin s’habillent lorsque la ville se lève, s’étire, s’agrandit, s’étend, se transforme à midi en mâchoires affamées, quantité phénoménale de nourriture engloutie journellement, avalée et l’eau dégringolant des chasses, des baignoires, lavabos, machines à ceci, machines à cela mais aussi l’eau tombant du ciel épanouissant les coroles des pébroques sur les trottoirs luisant dans l’œil électrique des réverbères. Perquisition des images par des caméras « nouvelle génération » Tout est saisi partout. La moindre chambre de bonne, cambuse, cahute reliée à des ombres, à des canaux, aération, ventilation, circulation de la matière, des énergies, ondes, influx, en son sein produits par l’homme dont la ville s’empare et qui l’alimente depuis tant de siècles qu’elle semble devenue immortelle. Il venait de saisir le nombre, le mouvement de la multitude, d’embrasser la ville dans sa dimension holistique, il sentait la sève circuler, circuler, circuler et non loin d’ici, des villes et des villes, des bus, des routes, des tunnels, des rails, des aéroports, deux, quatre, six, douze voies d’un quartier à l’autre de Terapolis. Une heure vingt de Genève à Zagreb, vingt quatre pour le boulevard des antipodes. Il suffit de traverser le ciel.

proposition n° 27

« VITA NOSTRA BREVIS EST ». Son regard glisse du soleil à la lune. Suit les volutes symétriques des rinceaux jusqu’à l’ove bleu-ciel, la petite ouverture rectangulaire surmontant le cadran comme posé sur le linteau d’une croisée qu’un meneau divise. Le voyageur était averti qui entrait en ville par la porte de France : « notre vie est brève » et longtemps je flippais en passant dessous lui a confié cet ami qui se refusait à lire l’inscription latine quand lui, habitant à vingt mètre dès l’âge de six ans, s’en battait. Il apprenait à lire et pas « rosa rosa rosam... » mais avion, matin, tulipe, fille et ce latin jamais écorché, ressenti à l’égal d’un manque, raison pour laquelle il trimballe le latin facile en quarante leçons toutefois l’ouvre rarement tant les lectures prioritaires le pressent. Il relit la maxime. Pas d’urgence. Il vient de récupérer son passeport avant- hier à l’ambassade. Plus de quinze ans sans revoir la rue ni cette horloge familière mais alors, – alors déjà... – pas de temps à consacrer au soleil ou à la lune des aiguilles. Il est en retard. Sa mère l’a prévenu : dedans à six heures ! donc il fonce et c’était toujours pareil. Demain le lycée célébrera quatre siècles d’existence. Reverra-t-il des potes ? Il a, comme on dit, réussi voire est en train de et ça plane même s’il bosse dur ou peut-être parce qu’il bosse dur et de la vie brève, il en a boulotté une bonne tranche pensait-il tout en matant cette inscription, brève également, qu’il ne quittait pas des yeux, songeant au drame se produisit en ces murs : ce suicide, vers vingt ans, d’un ami de son paternel. Ce geste qui fit que plus jamais il ne regarda l’étage, l’horloge, comme un étage et une horloge ordinaires. La tour vivait de sa mémoire. La mort était passée par là. Brutale, soudaine. Il en était à établir un parallèle entre ce fait et l’inscription quand un klaxon le fit sursauter. Craignos de se planter aux milieu de la route en contemplant les astres d’une aiguille toujours trop rapide. Vie brève, vie brève mais quelle connerie ! Ça vaut pas un clou ce truc de débile, déjà comment le miracle s’embarrasserait-il du temps ? et que vaut la durée quand on a pris perpette ? Comme si la durée d’une existence était implicitement un bien et qu’il faille se hâter, sans perdre une minute, quand les vilipender enrichit d’un trésor qui semble sans fond, que l’on ressent tel somme toute car dans le temps des alouettes réside la grâce, le luxe du vivant, le goût de vivre et d’être. Aussi plutôt que manigancer, rentabiliser chaque seconde, ne pas les retenir, ne pas les monétiser, ni les jours ni les ans, vivre et peut-être que point de fond à ce puits mais des paliers or, la question serait de savoir si l’on descend ou l’inverse. Qualité ? Quantité ? Les deux mon capitaine ! Nos existences sont brèves buvons nos os pulvérisés mille fois mais nos vies ! nos vies ? que signifie être ? Maître Rutebeuf, dites-nous, que sont nos amis devenus ?... de si près tenus et tant aimés...

proposition n° 28

La valise au grenier était dans un piteux état et pires les cahiers. Des rats, s’étaient installés dans la valoche de l’oncle, bousillant bon nombre de carnets de croquis, d’esquisses, d’aquarelles, lignes perdues, des pages entières pourries d’excréments, moisies, bouffées telle l’entame de ce chapitre. On ignore le pourquoi de ce voyage. Aucune note antérieure ne le signale. Brusquement il part ! Parce qu’il pouvait se le permettre ? parce que son ami avait insisté ? parce qu’à trente ans de là il en rêvait ? Les sommets défilent. Il ne quitte plus le hublot. Un air de nulle part joue dans sa tête l’intro d’un opéra mais duquel ?. Les cimes basculent. Dans une lente rotation se rapprochent. Rapidement la tache brune de la plaine se précise. Un éparpillement ocre strié de lignes sombres encercle le damier orange et gris des toits. Des terrasses que l’on devine quand brusquement, juste avant l’atterrissage, la musique dont il n’arrivait à se défaire passe en boucle dans l’avion. Ça lui plait ce truc. Traversée du tarmac. Attente des bagages au carrousel et oh surprise ! son sac arrive en tête. Ça lui plait pareil. Bon accueil, agréable prélude...Ils sont montés dans une caisse brinquebalante aux gommes aussi nazes que la conscience d’un financier. Dès la descente de l’aéroport, mômes aux basques, petits au dos dans un panier conique à lanière frontale, des femmes vont en file indienne. Par grappes des mecs accroupis à l’orientale, coiffés de calots bigarrés, prennent le thé. D’autres sont en route vers la journée. Un âne pisse dans un terrain vague. Salue d’un vigoureux braiement l’ouverture des minuscules échoppes en rang d’oignon, guirlande de misère et de splendeur passée au cou de Kali. Une vache broute des détritus. Le jour se pointait, effilochait les pâles lueurs de l’aube, dispersait un brouillard résiduel au fil des trous et des bosses jalonnés de tas de gravier ; sur des feux de fortune des mères chauffent de l’eau. Débarbouillent les minots. Entre les tentes, toiles, tôles, planches, plastics, elles s’affairent au petit-déjeuner. Les amortisseurs de la tire sont morts. L’image saute d’une jeune fille à la fontaine rinçant ses cheveux à celle d’un trentenaire, achevant de se peigner et glissant son miroir dans une sacoche de cuir portée en bandoulière. Un chien squelettique roupille sur le perron d’un temple. En regard, un portefaix courbé sous la charge, clope au bec rase un cyclo-pousse au conducteur endormi, roulé dans une couverture sur la banquette et tandis qu’un commis tire une charrette dégueulant de meubles que la bagnole vient de frôler, trois poules picorent. La caisse vibre, tinte, tremble de tous ses boulons pourtant résiste car de chaque côté des vitres baissées, des tableaux défilent que l’on croirait champêtres si n’étaient ces colonnes ininterrompues de personnes en marche mais les images serrées, tressautent, pivotent, freinent, accélèrent, stationnent le temps de saluer ce mendiant au large sourire et pour la gamine en costume d’écolière, celui de se retourner sur son pote qui n’en perd pas une prise vu qu’il filme, dragonne au poignet, comme si de rien n’était. La ville se resserre à proximité du centre. La bobine ralentit, s’arrête sur le mouvement des passants, celui des tentures bariolées, Shiva, Ganesh, Bouddha, Hanumân, mandalas qu’un vent frisquet décolle légèrement du mur brique alors qu’aux branches d’un arbre, tout en haut, se balancent à l’ombre de larges feuilles, des œufs noirs pointe en bas qui attendraient la nuit pour éclore. Trois, quatre joailleries en bas du même immeuble ; un plateau garni de verres vides, d’une théière, d’un pot d’où dépasse des manche de couverts, le coursier se faufile entre les bagnoles à l’arrêt. Longe un étal ambulant, balance deux mots au marchand de quatre saisons souriant derrière son antique balance à plateaux, son étal qui voisinent trois femmes au bord du trottoir parlementant entre-elles tout en disposant, sur trois tissus chatoyant, au sol de l’encens, des fantaisie, des statuettes, des foulards, shiloms en terre, en marbre, gagner l’argent du riz, du loyer toujours la même rengaine et ça passe en face, derrière, sur les flancs dans les deux sens, à pied, à bicyclette, à moto, rickshaw et ça met les gaz par ce que le bruit, la vibration sous la selle, trépidation du moteur... La foule s’écoule, se mélange, se brasse, se croise ; au carrefour, contourne le perchoir blanc-crade d’un flic en uniforme bleu foncé, sans masque, noyé dans le mono, dioxyde de carbone. D’un bâton blanc il dirige, bloque, libère les flux à la façon d’une valve, d’une soupape régulant la pression urbaine des artères de la capitale. C’est ici qu’ils descendent. La ville viendra à pinces ! Au rythme des ses habitants, dans le kaléidoscope des rues avec le temps qui s’effacera laissant la voie libre à la mémoire…la mémoire de qui, de quoi ? la suite est perdue, digérée. Depuis longtemps passée par l’estomac du grenier…

proposition n° 29

Articulation du destin. Un être-clé soudain surgissant. Ni elle ni lui, simplement la rencontre. Association d’un instant et d’un lieu partagés. Où et quand on s’en rappelle bordel ! Les corps défilent. Ne rencontrent pourtant que des âmes. Basculent en l’autre et pareil en face. Un vent doux raccompagne la mort à la porte du paradis. Parler de rencontres, d’une certaine rencontre, lui est difficile. Rencontre, terme en l’occurrence inapproprié, impropre. Ravissement, enlèvement, élèvement – ses mots – seraient plus justes mais l’hésitation si se pointe ce sujet....L’art d’esquiver d’ergoter, de douter sans relâche. Par des voies détournées d’en érafler la surface. Quelles raisons le conduisent donc tergiverser ? à éviter sans cesse le cœur de l’affaire ? Aliénation ? Absurdité ? aberration ? Si oui inutile de couvrir des pages. Des pages dont le fond strictement subjectif puiserait à la source d’une démence organisée, cohérente toutefois, à supposer que l’oncle ne soit pas total barjo, intervient alors la difficulté se rendre à l’évidence d’une réalité hors-normes. Foutrement hors-normes ! Tant qu’il mit près de quarante ans à piger, à intégrer et encore... sinon simplement fêlé l’oncle, au tournant du millénaire, racontait cette nuit et les suivantes dans ce gourbi d’un bled paumé en bordure de l’axe Erzurum / Tabriz. Nuits constituant le centre, le moyeu, l’axe de ses récits gravitant autour d’un astre invisible et Tonton dilue, dissémine, éparpille le mystère, l’indicible dans la narration de son long cheminement vers l’acceptation. Certes, les circonstances ultérieures entrent en résonance avec le fracas central ; à la façon d’un éclairage indirect, d’un miroir tendu. A croire la lumière crue de la réalité par trop insupportable. Quatre décennies de digestion, de flottements, d’incertitudes, de rejets. Allongé sur le plumard, il ne pouvait que ventiler à toutes pompes, adhérer, assumer, endosser, endurer. S’étonner entre stupeur, frayeurs et merveilles... Des rencontres capitales il en retrace plusieurs. Vers treize ans, un prof à qui il doit d’avoir appris à apprendre, grâce au dévouement peu commun de cet enseignant d’aimer l’étude mais encore, deux, trois mois avant les évènements des confins. Sur le seuil du Ménestrel , un après-midi de juillet qu’un instant déserta... ce langage, ce langage d’avant la chute, d’outre-terre, cosmique, de toujours, de soie, fleuve, de sève, d’Eve à Genève. Langage d’elle dans la langue de Vénus. D’elle si..si...si...tant.. tellement.. Langage en cage dont la porte s’ouvre et le ciel alors s’envole vers ses yeux, ses lèvres, son sourire, son menton, la légère fossette, ce mystère entendu, vu, saisi sans pour autant percuter de ce qui se produisait véritablement, là ! au seuil du troquet. Ruisselant de boucles en cascades, luisants ces cheveux noirs ondulant dans lesquels jouait la lumière. Le désir du grain, de leur odeur contre sa bouche, de sa main les peignant, de ses doigts roulant cet accroche-cœur. Elle tourna la tête. L’étincelle jaillit. La tête lui tourna. Le cave était ferré. Il ne remarqua pas la mèche qui déjà consumait. Mèche courte, mèche longue ? Quelle mèche ? Quelle étincelle ? Simplement bouleversé il s’approcha d’elle. Certaines actions se prolongent bien au-delà du déclic. Des dizaines de siècles, quelques décennies, des années selon la nature, l’impulsion, la force, le positionnement du détail qui les initie. Devient alors évident cet incident incompréhensible, oublié, lequel brusquement, à la saveur d’un fait nouveau, resurgit et s’ajuste ; s’encastre parfaitement dans une globalité organique dont les évènements attestent de notre rapport à l’existence mais ce n’est qu’en fin de partie, au terme de tous les enchaînements, qu’il convient de considérer la nature, l’essence, bonne ou mauvaise de l’incident initial. Erreur ? vérité ? folie ? révélation ? que cette rencontre près de l’Ararat qui huit mois plus tard, l’expédiait pourrir dans un couloir à bouffer des caramels rongeant les neurones, dévorant les nerfs, calcinant les fonctions cognitives, oxydant, dissolvant sa personnalité toutefois, à supposer qu’il eût agit différemment ce fameux dimanche soir, qu’eût-il vécu ensuite ? Aucune et mille réponses inutiles à cette question hors-jeu ; par contre, de voir tomber le masque d’hypocrisie d’une société inique, répressive, sordide, cynique et criminelle fut salutaire. Le choix, vers vingt berges, entre partir un peu et mourir beaucoup sur place. Il survécu l’oncle et plutôt bien. Il a raconté l’oncle de curieux face-à-face, confluences, confrontations désarmantes mais avant tout celui de la frontière. Celui qu’il évoque, survole, esquisse, frôle, soulève sans approfondir, lâchant par ci par là un détail insignifiant comme ce bouquin, acheté à Nice : « Les frontaliers du néant ». Tonton, pourquoi tu tousses ? Ça lui allait bien à l’oncle ce titre. En l’occurrence vaguement prémonitoire…

proposition n° 30

En dehors de Noël, Pâques et Toussaint où sa mère fleurissait la tombe parentale pas, peu de rituels. La vie se présentait au jour le jour. Le temps bien que lisse et répétitif, ne laissait planifier que l’immédiat, l’essentiel. Noël était cependant particulier qui commençait au premier décembre par l’ouverture du calendrier de l’avent. Le six était à ne pas rater : flanqué du père fouettard, épaulé des scouts tendant un cordage entre la foule sur les trottoirs, les mômes dans tous les sens, et Saint-Nicolas – patron des marins et des écoliers – qui, à la nuit tombée, parcourait les rues du centre-ville. Du haut de sa monture le barbu balançait force noix, bonbecs, oranges, cacahuètes, papillotes, mandarines puis descendait de cheval à la mairie ; se rendait sous le grand épicéa dressé devant et la fête s’achevait par une distribution générale de pochettes surprises. Dans la foulée suivaient le Noël de la fédération ouvrière horlogère, celui de l’école du dimanche, des pompiers, de la ligue anti-alcoolique mais aussi relax en classe, traîner dans les magasins, baver devant le flipper mécanique, y jouer sous prétexte de l’essayer, sinon le baby-foot pliable, des concours, des films... il ne loupait aucune manifestation. Vers le vingt du mois, son père allait seul couper l’arbre en forêt. Noël était une trêve. Une trêve d’un mois et bien que la bousculade ne connût de cesse, on respirait en y pensant ; une lucarne s’ouvrait en hiver. Légendes, contes, récits, numéros spéciaux de Mickey, Spirou, Tintin fleurissaient les kiosques. Noël, rituel annuel et Pâques pareil ou presque : teindre des œufs, en dénicher dans la réserve de bois, trouver un lapin près d’un sapin au jardin, marrant pourtant moins prenant... plus bref et puis une année, les poules les ont pondus teints. Quant aux rites de passages, baptême, examens, bizutages, circoncision... l’enterrement de sa mère, ses deux mariage et sa première communion obtenue de justesse. Tonton s’était fait lourder des cours préparatoires obligatoires – hebdomadaires – s’étalant, s’étalant s’étalant, sur un an ! Ça lui bouffait le jeudi après-midi ce truc ! Et ça le gonflait carrément d’entendre pour la énième fois la multiplications des conneries, la pêche miraculeuse, l’aveugle chez le guérisseur quand ses potes dehors s’éclataient, que le soleil au carreau ricanait. Il trouvait pas terrible, pas très chrétien de lui bousiller le seul jeudi de la semaine. De quatorze à seize heures. En plein dans le mille ! Autant dire ça passait mal, très mal et vu qu’il s’emmerdait à mourir, il a grillé une chaîne de trente, quarante pétards sous son pupitre histoire de réveiller les brebis et quoi ? un peu d’ambiance dans ce cimetière où l’on ressuscite certes en fin de voyage mais gavant, gavant, l’apprentissage…Couloirs affolés !!! Par chance peu de classes. Convocation chez le dirlo. Arrangement avec le pasteur. L’oncle bénéficiera de cours particuliers. Mercredi de cinq à six. Une heure c’est mieux hein Tonton ? ! Et les horaires corrects. Jolie demeure que celle du pasteur tenue par une épouse aimable, douce, belle et Ravonnet finalement sympa. Certaines séances ne manquaient pas d’intérêt. Un mercredi, le saint homme en retard, l’oncle prenait racine sur le muret pastoral. Dos à la grille, transistor à l’oreille. SLC ! Salut Les copains !!! « Mellow Yellow » Donovan ! Putain cette chanson ! Une de plus au répertoire toutefois de prendre l’avenue, de jeter un œil au balcon, au muret et tac ! Mellow Yellow » remonte. Comme de l’écrire, qué Tonton ? Sur la photo de groupe, prise du parvis de l’église, en primo communiant t’as l’air franchement niais. Innocent, vaguement poseur debout au troisième rang. Aussi dans cette église, trois évènements. Vers l’âge de quatorze, l’oncle monta en chaire le jour de Noël. Ce soir, la famille était du public. Un honneur. Il avait bossé dur le texte chez un pasteur concurrent. Un mec super et ce 24 décembre, il lisait, déclamait l’évangile selon Matthieu. Bon auditoire, salle comble ! Seconde occurrence, cette première et unique communion puis on saute en 2007 : au décès de sa mère. Étrange histoire que ce décès. La maison du seigneur remplie à ras. Les portes qu’on ne pouvait fermer. Que des prolos, gens pour lesquels pas souvent dimanche, venus saluer celle en allée. Des prêches, prières mais aussi cette éloge prononcée par un de la famille et le silence qui s’ensuivit, court silence brusquement brisé par des applaudissements, des applaudissements crépitant sous les tuiles d’un temple réformé à l’occasion d’un enterrement ; de surcroît en Suisse... Débordant de rebondissements ce départ boucle la série entamée avec André. Ce cycle enclenché en compagnie de Raymond – parce que l’Ours fermé le lundi – retour dans cette bastille, passage au bureau, dans ce bureau des armoires et dans l’une d’elles un 8 mai 73 sous sa bouille collée au dos de son dossier. D’une Saint Valentin à l’autre par cinq fois la mort l’interpella. Cinq personnes venues le saluer avant de partir. Blanc bonnet et bonnet blanc. Changement de fréquence…Retour au sein de la matrice universelle dont on émerge comme d’un long, profond sommeil.. La mémoire se réveille et tu meurs ! La poche a cédé dans les escaliers. La tête coince, tu voudrais refermer la brèche, ton cœur s’affole, ton crâne se déforme, autour du cou un cordon passée deux fois t’étrangle. Stop ! Tu voudrais dire stop ou le penser mais rien de ça. Juste la noirceur de la force qui te pousse à mourir et la tête presque dehors, trop tard, déjà le corps glisse. Un cri, long cri déchirant. L’air s’engouffre, le feu, la chaleur. Tu viens de passer ailleurs, venu d’ailleurs tu y retourna abandonnant une écorce vide, des cahiers, des clés USB à tel point hors-circuits que pour trouver la bécane en mesure de les lire, il a fallu pousser la porte d’un antiquaire spécialisé en informatique et c’est pas donné ces vieux machins... m’enfin c’est la vie ! hein Tonton ?

proposition n° 31

Ce samedi soir l’oncle ne trouvait pas le sommeil. Las, il reposa ce bouquin en pensantBâle est quand même une ville importante. Dimanche vers seize heures : départ en compagnie de la cadette pour une semaine de ski chez la grande sœur et son amoureux d’alors. Fondue, retrouvailles, la fête sans s’éterniser .... Demain les tourtereaux turbinent. La petite et lui loueront des lattes, prendront les forfaits et zou sur les pistes. Huit jours que le sommeil joue à cache-cache ; ce soir l’oncle espère une immersion rapide, profonde, dans l’océan réparateur d’une nuit complète et bien c’est râpée et la gamine pareil ! Papa entame la lecture d’un poche retraçant l’épopée de la route de la soie. Vers deux plombes ils s’endorment. L’oncle rêve. L’oncle tombe. Lentement dans un puits aux parois parfaitement lisses ; sentiment d’apesanteur, nulle crainte, bras en l’air, descente agréable, sans repère à l’intérieur d’un immense tuyau vertical. Clin d’œil à Alice toutefois ni montre, ni lapin, ni retard mais tantôt du temps, tantôt de l’espace quand brusquement le manège s’arrête net. Tonton lève les yeux. Remarque deux rebords diamétralement opposés et sur chaque, une silhouette penchée. Deux mains tiennent les siennes ; le maintiennent fermement au-dessus du vide. Blindé Tonton mais quand il reconnaît Dédé et en face ce jeune ami – second de la série de cinq – envolé le lendemain du décès d’André, littéralement les bras lui en tombent. La chute reprend. A la même allure, imperceptible, lente ; des lambeaux de chair, veines, artères, fibres, esquilles, restes de deltoïdes l’accompagnent dans une bruine rousse, sorte de brouillard rouille. Trop lourd l’oncle ! Les bras déchirés aux épaules sont restés aux mains de ses amis et l’amusaient ces morceaux de lui, cette escorte, ces débris, ces éclats, comme provenant d’ailes arrachées déployant une cape autour de ses épaules. La glissade se poursuivit jusqu’à la corde. La corde diamétralement fixée, tendue qui le bloqua pile à l’entrejambe. Vacillant, l’oncle se remet d’aplomb. Aussitôt une voix, voix sans visage, forte, impérative sur un ton déclamatoire maintenant il te faudra marcher sur un fil jusqu’au dernier de tes jours. En seras-tu capable ? L’oncle de rétorquer qu’il n’en sait rien cependant sans bras, jouer les funambules ça craint et pas le temps d’une question que sa mère se pointe. En hauteur, sur la droite. Estomaqué, choqué de la voir en ce long pays sans fond qu’est-ce-que tu fous là ? fut tout ce qu’il pu décrocher. En réponse, en silence, peut-être en souriant, sa mère lui redonne ses bras. Tel quel ! Il voudrait savoir pourquoi elle ici, aussi cette histoire de membres sans...mais il vient de se réveiller. A la lisière de l’éveil se repasse la bobine. Quatre heures. La petite s’étire, baille, se redresse et les voilà devisant à la fenêtre qu’enjambe une lune de reblochon. Papa raconte Emmaüs, l’Abbé Pierre – mort trois semaines plus tôt – , un brin de physique, gravitation, quelques constellations, la famille, tendres banalités, bonheur de vivre loin des tracas, des disputes et des graviers dans la soupe. Ils se rendorment assurés de louper la matinée, or à sept heures trente l’oncle étonné préparait le thé. Le temps d’en boire deux gorgés son mobile sonne. « Maman est à l’hôpital » lui annonce Athéna. « Deux infarctus coup sur coup. Vers deux heures du matin papa l’a conduite à l’hosto puis ils l’ont admise dans un centre régional mieux équipé. » Sa frangine est sur place. Elle a vu maman. Lui a parlé. Ce regard dans celui de sa fille que disait-il ? je pars ? l’amour ? la surprise ? le regret ? Les toubibs évitent de se prononcer quant à d’éventuelles séquelles. Aller la voir ? Plus de cinq cents bornes dont un bon tronçon en montagne mais surtout l’oncle est seul avec sa fille endormie. Les grands travaillent. Athéna a pris congé. Elle suit l’affaire. Le tient au courant. Au petit déjeuner papa expose la situation à Bientôt Treize ans Plusunbébé laquelle affirme se débrouiller très bien seule et pas de problème ; « tu peux partir papa si tu veux » Oui mais non ! Vers dix heures nouvel appel. Leur mère est transférée à Bâle. Je crois que tu devrais monter mon frère...L’ainée se libère. Elle s’occupera de sa sœur. Peu avant midi il retrouve sa bagnole bloquée par une camionnette de plombier rien à foutre d’autrui. La bouche en fleur, le mec radine au bout de dix minutes. Contact. Marche arrière. Route en lacets. Coup de bigo à Athéna. Batterie à plat. Chargeur out. A la troisième station-service il dégote le bon modèle. Le branche. Lundi 12 février, treize heures cinq. Le soleil cogne. Le portable vibre. Coup d’œil au rétro. Il répond. Athéna tente de le joindre depuis près d’une heure. Maman bye-bye en cours de transfert. Ils conduisent le corps à Bâle et demain retour au bled. Là elle suit l’ambulance-corbillard. Rappellera de Bâle. L’oncle roule vers la ville, vers la mort, vers le cadavre. En lui ça se bouscule, le bon, le mauvais, la sévérité, la tendresse, l’amour, la souffrance, les colères mais les après-midi à ramasser des mûres, les tables de multiplications sous l’épicéa, les sacs à craquer de « Nous-deux » « Intimité » qu’elles se prêtaient entre copines et qu’il trimballait à travers la ville... Ça brasse au volant. L’adolescence, la naissance, les embrouilles, la pouponnière d’état, la petite enfance, les escaliers hélicoïdaux rue du Moulin, le bord du lac, la bouée, la peur, Pâques et les clés au front de sa mère, la déchirure, le cri, le sang sur l’herbe pâle il allait sur cinq ans…et et SLAM !!! en pleine poire ! !Bâle est quand même une ville importante ! Cette phrase deux jours auparavant alors qu’il posait ce bouquin et lui maintenant qui trace vers Bâle. Dans le ventre de la ville une morgue. Dans la morgue une dépouille ; celle de sa mère. Bouleversement immédiat. Nécessité soudaine et vitale de saluer sa mère aujourd’hui à Bâle. Athéna rappelle. Demande où sur la route ? Cent bornes en-dessous de Grenoble. « Si tu veux arriver à temps t’as intérêt à ne pas lambiner mon frère. Le gars ferme à dix-sept heures trente. » Mort-bizness. Tarifée. Horaires de fermeture. Veillées assassinées... Contourner Grenoble, Chambéry, Aix- les-Bains, la frontière, Genève, autoroutes suisses limitées à cent, serré, serré, très très serré. Cent soixante, cent quatre-vingt sur nationales, ralentir en croisant, freiner, négocier l’épingle, speeder à mort, 200 sur autoroute dégagée, des pointes de 240, ça et là un petit cent-quatre vingt. La pression. Le permis chauffe, vire à la braise. Arrivée à Bâle aux mauvaises heures. Des travaux à l’entrée. Par chance son beauf le guide. Les rails du tram, il les suivait lorsqu’il avisa un taxi. Une place libre devant. Tchac ! Bagnole bouclée il saute dans la caisse. Offre une prime rapidité au chauffeur. Sur le perron de l’hosto deux frangines plus un beauf. Athéna résume. Redescendu voici cinq minutes récupérer un truc oublié, le gars est en bas. Il remonte d’un instant à l’autre. Il devait quitter à seize heures trente. Presque une heure qu’elle le retient. File, file avant qu’il ne parte ! Il a pris cet ascenseur devant la porte duquel l’oncle stationna moins d’une minutes. Trapu, court sur pattes sous le cru d’un néon un homme sort de la cabine. C’est lui. Il ne veut rien savoir. A terminé sa journée. Devrait être parti depuis une heure déjà. Il rentre. Ne rouvre pas. Pas même cinq minutes ! Cent ! Deux cents ! Cinq cents ! Le cash qu’il a sur lui. Il s’en fout. Toi t’as ta mère encore et là tu vas la retrouver ! Elle vit ta mère ! La mienne est en bas et je veux la voir ! Cette ultime injonction remue les tripes du serviteur de Charron lequel inévitablement, vu sa tronche, vivait avec maman... Cinq minutes, pas plus consent le préposé aux frigos. La cage aux morts s’enfonce en sous-sol. Directement débouche sur la salle des coffres. « Quel nom votre maman ? » Il ne pouvait laisser sa mère seule dans cette boite, parmi ces casiers alignés du sol au plafond, consigne réfrigérée, gare de triage des cadavres en partance pour l’oubli, stockés dans cet espace blême, clinique, froid, dévolu à l’inerte où le gars positionne un brancard à roulettes à hauteur d’un des petits carrés gris qu’il déverrouille. Alors, lentement, le mur recrache le corps. Je vous laisse cinq minutes et cinq minutes suffirent à tout nettoyer. Oui, Bâle est quand même une ville importante…

proposition n° 32

Ce sentiment d’un grillage le séparant du ciel. Son regard montait, se blessait aux câbles tendus entre les immeubles, filet d’acier des trolleybus jeté sur la ville, résille se densifiant aux carrefours et qui découpaient le ciel en tranche ; ce ciel qui descend jusqu’à terre, ce ciel d’aquarelle dans les flaques où s’éclaboussent les enfants. Ce ciel sous nos semelles, au-dessus de nos crânes, en nous vaste et redressé par un réseau neuronal au service d’une image par trop délaissée pour l’œil d’un objectif clic clic clic dans l’appareil ! Coucher, lever de ciel, jaune d’œuf dans la poêle bleue du firmament clic clic clic pixelisés. Cieux de nuit, de jour, d’orage, de cendre aux visages pétrifiés le temps d’un nuage. Encre sympathique des poètes, havre où leurs âmes accostent, nécropole stellaire d’humeur anthracite, tantôt ferrugineuse, plombée que brise un éclair éblouissant, fendant d’un sabre magistral la nuit de haut en bas, ranimant les craintes ancestrales, ou ciel d’humeur vagabonde, tantôt mendiant à la mer un reflet d’argent, tantôt mains dans les poches, penché vers la terre, sifflotant, il va son chemin. A la belle étoile pisse des galaxies comme s’il en pleuvait. Parfois pleure. Quelques larmes alors tombent sur terre ainsi des dieux s’éveillent dans l’esprit des hommes. Immense organe bleu-ciel que décortique la physique. Poumon azuré des rêveurs le ciel contrarie les grincheux tandis que sous un dais de Noël, les innocents aux dix mille questions bâillent aux corneilles. Flocons attrapés au vol, fondant, crépitant presque, à la pointe de la langue. Les anciens tourbillonnent en habit de cristal, recouvrent la bourgade d’une ouate glacée. Le ciel secoue ses tapis sur Terapolis transie. Pays des saisons, chanté, aimé, perdu, ciel encombré, contrôlé... ciel sans elle, luisant des trottoirs sous l’averse mais d’abattoir, grenat, sombre, poisseux, blême à l’haleine fétide, putride, bourdonnant de mouches, au couchant glissant sur les cadavres, les agonisants, les blessés des guerres inutiles et futiles. Mordant, déchirant, avalant les jours, ciel de traine à la peine dans l’hostilité des brumes industrielles. Ciel d’airain teint par l’espérance, ciel de guimauve, d’outre-jour à contre-ciel et si le ciel de la terre perd sa saveur qui saisira sa main tendue à la porte de la Chapelle ? sa voix à la bourse des gratte-ciel ? Dans les couloirs du métro les tons pâles d’un ciel sans vague ni souffle ni personne pour le dire ou le lire or, c’est inscrit dans le ciel et tous autant affairés à l’oublier, à tel point courbés sur de basses besognes que le ciel frappe sans répit à la porte de l’homme toutefois ne frappe qu’à la manière du ciel donc aucune réponse d’en-bas. Les oiseaux, les insectes le désertent qui se vide. Sous peu seules des machines le sillonneront. Idem les océans. Le ciel n’est plus qu’un milieu gazeux, de papier, de teinturier, d’encre, d’huile, de toile, ballets des stratus, chorégraphies éoliennes, décors de nos turpitudes, châteaux dans le ciel que l’homme décline en vers tourmentés de bleu, horizons intérieurs invisibles zébrés de rose, tâchés de blême, piquetés de gris, rayé de vert, de feux aux reflets contrastés, lente dégradation lumineuse d’une harde de cirrus broutant les Champs-Élysées. Réappropriation du ciel par le biais des arts, de la formulation scientifique, mythologique, théologique, astrologique toutefois tant de rubriques que l’oncle entreprit de répertorier. Un boulot absurde, un plan à la Sisyphe qu’il abandonna après trente ans. Résultat : plus de cents cahiers cramés. Le ciel se vit en prise direct, par tous les temps, et ce que l’oncle relate n’est plus le ciel cependant sa mémoire du firmament. Les pieds sur terre, la tête au ciel... dès treize ans il évoque l’évasion sublime. De la ville sous le ciel vers la ville dans le ciel. En ville le vent se lève ! En ville les papiers volent. En ville les gens se pressent sous l’œil noir et gonflé, violet d’une poche prête a crever. En ville le ciel renverse les arbres, change les rues en torrents, balaie les toitures, les antennes, coupe les communications, transforme les bagnoles en bateaux, les bateaux en épaves et la ville d’eau prend l’eau, la ville prend le large, ville flottante entre ciel et mer, louvoyant d’arc en-ciel en arc-en ciel, en quête d’une île, une île pour une ville sans terre…

proposition n° 33

Le jour se lève sur la ville ! La ville dans les pas des passants. La ville en marche au son des cris, grincements, craquements, chuintements, cliquetis étouffés, noyés dans les couleurs sourdes du trafic de la ville respirant, transpirant, exsudant ses odeurs grasses, aigres et sucrées, ses acres relents de pisse au fond des impasses. Son sang circule, remonte les veines des boulevards, irrigue ses organes, pulse dans ses artères, achète un pain, commande un café, compose le numéro du garage, se hâte vers la bouche d’un métro, tape son code à la billetterie, composte, consulte l’horloge de la pompe aspirante et refoulante, déversant, avalant la foule sous la marquise, dispersant tout un chacun vers ses occupations, obligations, poignées de mains, saluts matinaux, ces embrassades, ces « donne ta valise », ces figures maussades aux comptoirs et les serveurs de naviguer entre les chaises. Un gars feuilletait « Le Monde » quand une annonce brisa net les flux de la ruche. Des têtes se levèrent attentives. Des s’arrêtèrent qui regardèrent autour d’elles : un garçon encaissait un jus. Un couple libérait une table. Sept heures déjà. Un clodo sur son plastic ronfle et pue tandis que les indifférents vont – chacun flanqué de son passé – vers des futurs ordinaires, en majorité programmés susceptibles toutefois de basculer soudainement comme bascula l’oncle dans son entreprise folle : saisir toutes, absolument toutes les amorces, conclusions, transactions humaines simultanément à la seconde X. Sur le champ son esprit quitta la gare et pour une part la raison. Le monde sous ses yeux se prolongeait. Là-bas des villes s’endormaient à la lisière des déserts, s’allumaient aux berges des fleuves, d’autres sous le soleil zénithal s’effondraient dans la touffeur, en fin d’après-midi prenaient le thé et dans ces villes, à chaque seconde des tractations, des marchandages, des regards s’allument, s’éteignent, se détournent et la pluie, de la partie ce matin, invita le soleil dans le cœur de l’oncle lequel se mit à visionner mentalement la liste de tous les possibles d’un instant. Les possibles organiques, mécaniques, colériques, hypothétiques, économiques, criminels, accidentels... le nombre de oui, de non en cette seconde où des mots de toutes langues jaillissent, grésillent, crépitent, hurlent, se murmurent se déclinent en tendres étincelles là, là, en cet instant déjà révolu... La symphonie du verbe ne connaît de cesse. En différées, en direct, les voix numérisées gomment les distances, compressent le temps et sonnent de toutes parts au milieu des rires de la terre éclatant son esprit. Entre ces portes closes, ouvertes, claquées au propre comme au figuré l’oncle s’interrogeait : quid de l’équilibre à l’intérieur de cette seconde laquelle durait depuis cinq minutes déjà lorsque Tonton réalisa que la simple recension des catégorie nécessiterait des années quant aux conversations !!!! combien de milliards à l’instant ? La seconde de l’oncle se dilatait, s’étendait. Dehors le temps s’écoulait. En l’oncle la seconde n’arrêtait de grossir ; translucide d’enfler jusqu’à l’instant où il réalisa que la bulle l’enveloppait. Que chaque nouvelle donnée augmentait le rayon de la sphère. L’instantané couvrit des heures, des dizaines de cahiers bondés de personnages, chacun pris sur le vif de cet instant venu comment ? pourquoi ? il répondait les traverses, la flaque à ses pieds, une femme auprès d’un contrôleur, les fresques : Lyon, Avignon, Marseille, Toulon, Nice, Nice surtout et d’effleurer du regard ces villes sur les murs, les habitants lui apparurent – ainsi lui à la gare – près des voies, assis dans un RER, speedant sur les trottoirs, bloqués aux feux, debout à la cuisine buvant, préparant le café, le thé, s’étirant sous la couette, bâillant à la fenêtre, sifflant sous la douche, descendant les escaliers, appelant les ascenseurs à Menton, partout dans les campagnes s’activant, sur l’eau, dessous, dans les hôpitaux, des infirmières sillonnant les couloirs et ces gens qui tous attendent le bus, tous les bus de Terapolis, embarquant, déposant, roulant dont les passagers subissent un contrôle, bus en réparation, à l’entretien, au dépôt, en route vers la casse et combien maintenant écoutent le même tube, regardent la même émission revendue, repassée cent fois ? ? donc recenser les émissions de radios, de télé sur les ondes à la seconde S. L’oncle remplissait S conscient de la nature délirante, chronophage de son entreprise pourtant se réjouissait de cette vision, de cette explosion de gestes, d’actions, s’amusait des tonnes de mayonnaise dégoulinant aux alentours de midi sur le monde, s’indignait de la croissance des montagnes de débris, des mètres cubes rajoutés au cours de cette minuscule parcelle qu’il décortiquait, bourrait de prières, de requêtes, de demandes marmonnées, écrites, muettes, larmoyantes...comblant ce bref intervalle de pourvu que, peut-être que, si par chance, si par hasard, faites que... Puis,après avoir épuisé momentanément les grandes catégories, l’oncle rapprocha détails et généralités. Certaines habitudes permettaient de répondre précisément à la question : « qui fait quoi en cet instant en ville » ? Les horaires des bureaux, des usines, des écoles, canalisent les mêmes personnes aux mêmes endroits à la même heure. Précision toute horlogère comme si Terapolis n’était qu’un immense rouage, un engrenage, un ressort que les hommes enroulent dans leur sommeil et qui, se détendant la journée, égrène, scande, distribue, positionne leurs actes en fonction du planning. Partition diabolique mille fois rejouée et l’oncle de ce flonflon soporifique, répétitif tant que déplaisant, s’évadait ; tentait de bloquer le temps sur cette unique seconde devenue immense où Chronos n’était plus que de l’espace à traverser : un voyage qui s’arrêta pile au milieu du cahier 87. Rubrique actions invisibles : possibles des pensées flottantes 111 : « songes ».

proposition n° 34

Nord

L’oncle créchait au sud. Chez les chinois au trente-deuxième d’une tour. Comme souvent samedi matin, il se rend au puces de St Ouen. Là il patiente à l’angle de Tati où les vendeurs installent les bacs sur le trottoir. En face, sous le pont des voleurs ça magouille, deale, traficote, mégote, fumaille. Par le Rochechouart il rejoindrait Pigalle, ralentirait à l’approche de la Cigale, de Place Blanche. Le feu passe au vert. A gauche le cul, à droite la dope ! L’oncle a rendez-vous. Pas question de traînailler. Direction le périph, la frontière et au-delà le grand Nord, là où c’est chaud. Dans le blaupunkt Ferré chante Mon Sébasto, boulevard que l’oncle vient de remonter. Ici tout change ! Au bled le temps lanterne. Vrai pourtant que Léo y séjourna un mois chez un pote de l’oncle. Vrai qu’à la sortie nord-est un panneau indiquait : Paris 457 km. Vrai que la grand-mère de Tonton fut baptisée à la Madeleine. Vrai que des élèves après la matu intégraient la Sorbonne. Vrai que l’un d’eux devint le brillant élève de Barthes. Vrai que Raymond Lesvêque, s’installait au piano du Cheval Blanc où les paroles de « Quand les hommes vivront d’amour » furent dit-on écrites et vraie la réponse d’un poète du cru lorsque Lesvêque les lui présenta oui, c’est bien… un peu simple pourtant. vrai encore que l’appart de son père à longtemps été celui d’un prof de Sorbonne mais vrai que ça ne rend personne plus malin et vrai que le coin était français sous Napoléon et vrai que le collège des jésuites devint École Centrale et l’on trouvait même, à défaut d’hôtel, un Café du Nord . La poubelle roule au pas. Longe les stands. Tonton coule un regard en direction du déballage sauvage, un autre dans les allées. Sur la plaine du Lendit le nord étale la descendance de la grande foire médiévale de juin : des entrepôts, des ZUP, ZI, ZAC, ZA, ZIC, ZUS, des forêts d’immeubles, un stade, des cabanes, des bistrots du coin, des plats du jour mijotés, des snacks, des vitrines, des caisses en bois, en plastic, multicolores et ça range, arrange, vide les bagnoles, dispose la came sur une bâche, à même le trottoir. La vendeuse de kawa pousse sa charrette. Un marchand lui fait signe. Elle s’arrête au stand L’oncle gare sa caisse à savon. Ajuste sa veste. Vérifie qu’il n’a rien oublié. Se penche sur un lot de bouquins. Le soleil éclaire un titre. La journée promet d’être belle.

Ouest

Finalement l’oncle ne s’en sortait jamais si bien que lorsqu’il était dans la merde. De chaque rupture il renaissait plus vif, plus joyeux, plus fou, plus déterminée qu’avant. A croire que les abîmes le ressourçaient. Il venait d’acheter – curieuses circonstances, recoupements intrigants – un superbe entrepôt, maison de maître, verger, à l’ouest de Paris. D’ordinaire il rentrait en ville par porte de Saint-Cloud. Piquait sur la voie Georges Pompidou et de là, laissait filer jusqu’à Châtelet, Bastille, un œil sur l’eau, un sur la qualité de la pollution, le troisième au milieu du trafic mais sous le pont Mirabeau coule la Seine d’Apollinaire mort à la guerre et tous ces poèmes qu’il emporta, la lente migration des barges pont de Grenelle, pont de Bir Hakeim où le métro joyeux prend du soleil plein les mirettes quand dessous des bagnoles s’échangent les rives, les amoureux deux par deux, Paris tendre, Paris riche, Paris gagné, Paris des berges, Paris des ponts, Paris promis, Paris perdu, Paris pas pris... Le soir la bagnole brinquebalait aux abords du « nouveau quartier Citroën ». L’oncle alors ralentissait et balançait, par la fenêtre du blé aux clodos installés contre la pile d’un pont-autoroutier. Les saluait. Dans le rétro les voyait répondre puis contournait la station ouverte 24/24, prenait la rampe d’accès au périph ouest, détournait le regard aux abords de TF1 aussi voyant que la chaîne nuisible. L’oncle a vu les maisons, les jardins fondre, les pavillons disparaître, les machines dévorer le ciel. Parfois lui arrivait de passer par la Défense, de tourner entre, sous les cages de verre climatisées. Du futur déjà dépassé, toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite, encore plus cons. La sortie qu’il négociait en épousant la courbe menant à la RN12. Un court tunnel s‘abouche au tablier du viaduc dont les pieds trempent dans l’eau. Des péniches à touche-touche, St Cloud étiré sur la colline, une femme accoudée à la fenêtre d’une fresque peinte sur une façade juste avant que le tunnel de faïence n’avale le trafic.

Sud

Sous la pluie, sans parapluie ni paradis, à l’angle d’un immeuble dans la nuit liquide, cette femme sous l’averse telle une déesse descendue des étoiles. Miracle solitaire de vie souveraine fleurissant au milieu de nulle part mais l’oncle passa outre, pressé qu’il était de retrouver l’appart que Marc lui prètait. Un bel F3 à Malakoff. Cependant Tonton naviguait plutôt côté Montrouge et lorsqu’il s’y rendait – venant de l’ouest par Versailles – chaque fois le surprenaient les métamorphoses, les nombreuses pubs – façon BD niaise – vantant les parallélépipèdes destandingà venir ; panneaux aux familles béates, extasiées devant les carrés de verdure, apparts de prestige des futurs HLM vaguement améliorés, biseautés, en escalier, balcons, terrasses, petits riens les différenciant des barres. Les bâtiments poussaient en remontant la côte. A l’instar d’orties dans un terrain vague, jalonnaient la longue plongée vers le périph, descente qui le ravissait en raison de la Tour Montparnasse, Eiffel, du Trocadéro, quartier de la Défense, Grenelle, le sud, l’ouest, le nord, la moitié de Paris dans le compas. Un de ses circuits favoris. Après le pont du métro à droite remonter l’avenue mais souvent l’oncle tournait en raison de travaux, déviations, sens uniques pas là avant et se paumait dans le maillage des rues Racine, Corneille, Molière, Fénelon, Pascal, Boileau, La Fontaine , Descartes… Quand enfin il garait son épave immédiatement le saisissaient la blancheur, le calme du quartier, les maisons basses, ce vieux garage années soixante, ce bistrot du coin pour faire le point, coin-coin mais cet ami retrouvé par hasard qui habitait la rue parallèle et donnait dans le mobilier en bois flotté mais les épaisses, larges lanières plastic jadis transparentes – faisant office de porte – que Tonton écartait pour se faufiler entre des allées étroites de palettes accolées, tours de bouquins, encombrement maximal à l’entrée puis sur quelques trois cents mètres carrées, des piles de tailles raisonnables, une arrière-salle, des containers, du vrac. Fallait fouiller, brasser, trier, se renseigner cette série par deux cents c’est possible ? et la question classique çuila t’en as beaucoup ? Un marocain proche de Malakoff, un excellent chinois à deux pas de porte d’Italie, un fournisseur sympa à Montrouge, la messagerie du treizième, les colis à livrer avant dix-sept heures, traçant sur Bercy la cité universitaire internationale devant laquelle, frustré d’études, Tonton bavait imaginant sans doute que d’y résider rendait intelligent. C’était ça le sud de l’oncle. De Malakoff à porte de Choisy. Aussi, bizarrement, sans parapluie sous la pluie, cette femme en imper beige, posée là et qui semblait n’attendre personne.

Est

L’oncle s’était plié de bonne grâce à l’exercice. Le scénar s’enrobait. Le tueur symétrique frapperait à l’est. Il en était convaincu. A l’intérieur du triangle Nation, Porte de Vincennes, porte de Montreuil. Il n’en démordait pas et en ces temps, lorsqu’il se rendait chez un fou de ses potes, par Cours de Vincennes, Tonton cogitait ferme. Absence de mobile apparent, la signature, fuites que les journaux s’empresseraient d’imprimer. Son pote vivait à Montreuil, rue de Paris. Un garage occupait le rez-de chaussée de l’immeuble. Son pote déballait sur les puces. Vendait au détail et par lots. Immédiatement ils sympathisèrent. Régulièrement déjeunaient « Au Bon Coin ». Cuisine familiale excellente, tarifs raisonnables. De plus, le troquet communiquait avec la salle de boxe (tenue par le fils du bistrot) où son collègue, féru d’art martiaux, s’entrainait. Atmosphère de lentilles, de ragoût, de sueur, de cordes à sauter à deux pas de la boutique de Frank à l’escalier casse-gueule et, jouxtant son enseigne, un box squatté par deux mecs en galère toutefois sympas qui dépannaient parfois d’un peu d’herbe puis, côté puces, l’entrepôt, les piles de déclassés dont l’oncle bourrait sa caisse pour les marchés de Provence. En prenant à gauche, dans la rue perpendiculaire au bouclard, ils passaient chez un peintre. Frank avait passé commande d’un portrait des enfants. Le rapin logeait en sous-sol. Des dizaines de tableaux de bonne facture alignés à même le béton, un chevalet, un semblant de cuisine, un paddock et l’endroit de prime abord collait le blues, la sinistrose mais l’oncle aimait cette immense cave aux piliers gris que la présence d’un artiste éclairait.

proposition n° 35
NORD

Nord

Marre de rentrer tard de Garonor, de tourner dans le treizième à la recherche d’une place et le matin de balancer la prune à l’égout. Avenue de Choisy les PV filèrent au ordures jusqu’à ce que l’oncle expédie ses palettes chez le saint patron des toubibs. Désormais l’oncle crèche à l’ouest. Une des dernières fois qu’il emprunta le Sébasto fut pour déposer Frank métro Réaumur-Sébastopol. C’était un jeudi. Un jeudi qui le ramena dans ce couloir, à cette photo récupérée in-extremis, à Dédé décédé la veille et l’oncle remontait le boulevard alors que ce jeune ami passait le bac. Les maths à 14 heures. Comme promis trois jours avant, en début d’aprème Tonton pensa à lui or, ce jeudi... ce jeudi... aux environs de quatorze heures... Alentour le secteur s’assagissait. Rue St Denis des corps, rue St Denis des tapins, rue St-Denis d’Éros s’achetait une conduite. Rue Blondel plus de blondes et plus d’elles. Volatilisées les fleurs du pavé. Le fournisseur de St Ouen donnait maintenant dans la fripe. Tati tenait bon. Le pont des voleurs était devenu celui du métro Barbès. La période nord s’achevait dont il n’aurait pu dire qu’une chose : le temps par endroits avait coulé si vite qu’il éprouverait quelques difficultés à se repérer dans ce Nord autrefois familier. Porte de la Villette le tango des bouchers ne saigne plus. De la bagnole l’oncle jetait un rapide coup d’œil au chantier. Le bâtiment principal sortait de terre et plus tard, à chacun des ses passages, la géode s’arrondirait davantage. A la porte de Notre Dame des Misères, les entrepôts Mac Donald rasés ; remplacés par un point d’interrogation vu que par la suite, pour Charles de Gaulle, il montera dans un taxi, passera par le périph toutefois il assista à la mode naissante des ronds-points ; à la multiplication des bretelles, des échangeurs et ainsi par étapes suivra la métamorphose de l’A1, la disparition d’un pont autoroutier à la courbe idéale, la pose des murs anti-bruit, l’édification du Stade de France, la désertification de certains quartiers aux commerces trop souvent pillés, la prolifération des carcasses de bagnoles, celle des dealers sur le perron des immeubles... Le rêve factice des années cinquante s’effritait comme s’effrite à chaque seconde celui d’hier quand demain n’est déjà plus qu’une verrue sur la peau du paysage urbain. Souvent, à l’entrée d’une ville l’oncle effaçait de sa vision les bâtiments des six dernières décennies. Tout était allé si vite et le pire du cadeau de Pandore de se déverser sans mode d’emploi, notice, précautions élémentaires à prendre en cas d’usage prolongé. Or de cette omission, tout affairé à compter les biftons, si follement occupé à bricoler les armes du futur, l’homme ne s’avisa point et c’est bien dommage qu’il soit, comme qui dirait, tombé dans le panneau, le collet, la nasse de son avidité oui, bien dommage pour les petits oiseaux, les arbres, la mer, les gros poissons, la terre et ses locataires...

Ouest

Du saint patron des toubibs et des groupes pharmaceutiques, l’oncle, toujours à l’ouest , emménagea dans l’arrière-boutique du patron des économes. A douze kilomètres du poulailler industriel reconverti en dépôt qu’il louait depuis six ans déjà mais cette fois, l’oncle devenait propriétaire. Fini de casquer pour un bien qui ne lui appartiendrait jamais et les conditions rocambolesques de l’acquisition vaudraient d’être contées... Bien sûr le quartier Citroën, l’immeuble de TF1, de Canal, il se rappelle les avoir vu pousser et le ballon météo n’existait pas ; aussi les voies sur berges devenues en partie piétonnes l’obligeaient, c’était nouveau, à prendre la sortie Concorde, à se gaffer du radar et rejoindre le Pont Neuf par le tunnel des Tuileries. Les emplettes de la rentrée à la Samaritaine, des librairies, des bouquineries, une bonne pâtisserie, insensiblement de petites joies disparaissaient. A l’angle de la station 24/24 un nouvel immeuble de verre à la gloire de Microsoft et de suite le périph. Tonton prenait Versailles mais en trois minutes de ring difficile d’apprécier les transformations d’autant que ni le viaduc, ni St cloud, ni le tunnel ne changeaient vraiment. Seul, avant la descente sur Versailles, le nouveau raccord à péage avec Nanterre avait vaguement modifié l’aspect du trajet. Plus loin, le contournement de Jouars-Pontchartrain évita les bouchons et peu à peu, tronçons par tronçons, la RN 12 devint voie rapide jusqu’à Dreux. Ce qui valorisa la propriété de l’oncle qui n’était plus – aux bonnes heures et en respectant les limitations – qu’à quarante-cinq minutes de Paris toutefois la brusque éclosion des radars automatiques, des caméras partout, le flicage général, l’oncle encaissait mal pourtant continuait de rouler ses clopes tout en conduisant et lorsque les situations le permettaient, que la mouche le piquait, il positionnait le régulateur sur vitesse raisonnable puis s’asseyait en tailleur tandis que défilaient, direction Antony, le centre Bouygues dont les grues quadrillant le ciel avaient disparues, la tour de verre des Smart, la zone aéronautique, longs bâtiments bas délabrés de briques et de vitres, friche industrielle en bordure de laquelle une soufflerie au fronton triangulaire résistait mais combien de temps encore ? L’oncle ne retourna que rarement dans la République-Vidéo -Surveillance. Il a tout vendu et s’est cassé. Un nuage blanc arrange une boucle dans le miroir des façades reflétant de façades en façades les façades des façades et le ciel de peiner à peigner cet épi rebelle tombée sur terre. Les voitures électriques autonomes, propres, recyclables, communicantes, branchées sur Teranet glissent en douceur vers la destination encodée. Sur le bureau présidentiel traîne le dossier du premier surgénérateur nucléaire quatrième génération. A quantité égale d’uranium, plus de cinquante fois la production d’une centrale classique sans compter le combustible appauvri ouvrant la porte, vu les réserves actuelles, à des milliers d’années d’autonomie énergétique. Le rêve ! Reste à faire avaler le rêve au peuple. Les médias s’en chargent déjà. La science progresse. Les risques diminuent. Terapolis veille. Tout va bien. Dormez en paix braves gens. Sécuropolis contrôle.

Sud

Tonton ne s’y rendait plus qu’épisodiquement. Par la porte d’Orléans où les travaux du tram vert ralentissait la circulation qu’un flic régulait au carrefour. Le tram circule le flic s’est chopé un cancer. Son pote de Malakoff vivait en famille près de la gare de Meudon. Il passait le saluer puis le boulot se déplaçant, l’oncle ne passa plus. Le grossiste de Montrouge but le bouillon. Surnagea quelques saisons dans le treizième sans que l’oncle eût le temps d’y faire un saut. Des années qu’à la bifurcation de Clamart Tonton traçait sur Antony puis retrouvait la A6. La famille, les entrepôts, les entrepôts la famille... Aller-simple : 650 bornes. Davantage s’il passait par la Suisse saluer sa frangine, son père et d’indécrottables potes du terroir. Le gars au bois flotté s’est exilé en province. Le marocain ? Le chinois proche de porte d’Italie ? remplacés par un marocain, par un chinois en grande banlieue ouest. Il ne piquera plus vers Montrouge. On ne descend jamais deux fois la même rue. Parait que le tram la remonte. L’oncle pensait déjà à se barrer. Il avait une vague idée d’où cependant les éventuelles destinations sont illisibles, biffées au bic appuyé à tel point que la pointe, par places, perça la page. L’oncle était bizarre mais le plus bizarre du sud parisien resta pour lui la vision d’une femme sous la pluie, la pluie en imper gris dans la nuit. Cette femme, l’avait-il revue ? était-il parti la retrouver ? Bien avant que Tonton ne se pique d’écrire, dans un agenda de 87 qui faillit partir à la benne, le thème de la pluie infiltre les commandes, les rendez-vous, les téléphones à passer, une femme se faufile entre les dates, des poèmes remplissent les jours libres, des post-it vaguement niais style saluer la pluie ou choisir du bleu dans les rayons du soleil voire sous l’averse d’une nuit à la renverse – flèche en bas – l’eau du ciel noyait les tombes et parfois pour indiquer la suite notaitvoir versoou simplement verso...

Est

Dans le soir électrique de Paname, l’oncle venait de contourner Nation. De passer entre les deux colonnes Ledoux. Il sortait d’une séance de boulot. Roulait peinard vers porte de Montreuil. Son pote avait téléphoné. Ils devaient se voir. Des embrouilles à coup sûr car son pote, bien que découvreur, défricheur talentueux, attirait les tuiles pire qu’une toiture en réfection permanente mais c’est un pote et un pote c’est sacré. Un sacré pote ! Cours de Vincennes l’oncle conduisait lentement. Là aussi la morale à deux balles avait fait place nette. Il balance son mégot par la vitre. Une bagnole le dépasse. Lui coupe la route ! Les lampions s’allument. Voiture banalisée. Papiers, vous faites quoi ? Vous venez d’où ? Vous allez où ? Cours de morale : les mégots balancés c’est mal et vous fumez quoi ? Coup de torche dans la boite à gant tandis que Tonton tranquille raconte qu’il prend des repères pour son polar en cours. Explique qu’il se glisse dans la peau de son héros, un privé, qu’un de ses amis bosse aux mœurs et il en était à interroger le keuf sur l’éducation, la conscience citoyenne quand l’autre tronche de cake, n’ayant déniché aucune arme de destruction massive, ni cadavre, ni sac de sport bourrée de dope ou de pognon, pas plus de bourrin, de dragon que de dinosaure lance un « c’est bon » à son collègue lequel rend ses fafs à Tonton. Ce conte lui évitait de répondre d’où, où, pourquoi, qui, que, quoi, comment par contre l’oncle avait abandonné son polar bidon au tueur symétrique et décrété que le polar c’était pas son truc. D’autres y excellent…Tonton ne prêtait guère attention aux changements. A la sortie du métro toutefois considérait le troquet stabilisé dans la déglingue, constatait la dérive des puces, déballages d’infortune, trois nippes, un poster, deux bouquins fatigués, une montre au verre fendu, du piteux état... les patentés proposent de la godasse en vrac, des soldes en plastoc, du clinquant. Plus de chine. Un papy noctambule pousse un chariot d’hyper. A droite, tout est parti dans les mémoires. Bientôt seuls de rares clichés, albums de famille à l’étal d’un broc, diront ce qui fut puis ces ultimes traces disparaîtront comme la boutique de son pote, l’escalier casse-gueule, le « Bon Coin », la salle de boxe, les deux zonards, le box, l’entrepôt, les maisons, tout le pâté écrasé, détruit comme sera détruit le centre commercial vautré à la place du vieux quartier et finiront sa musique lénifiante, son éclairage artificiel, passeront ses allées dallées, ses fausses plantes, ses faux arbres, ses promos débiles visant à transformer le citoyen, le client lambda en propre artisan de sa défaite. Bah, c’est la vie comme aurait dit l’oncle…

proposition n° 36
NORD

Nord

La découverte du graviton, au centre de recherche miraculeusement intact de l’immense complexe d’Agartha, et très rapidement de son anti-particule suivies de leurs applications techniques, balayèrent les concepts d’habitat, de transport, les rapports de l’homme à la terre, de l’homme à l’homme. A l’automne l’oncle soufflera 353 bougies. Il habite au sud. Une plateforme verte surplombant la mer jaune de Fotanblo. La ville s’élève en entonnoir. Ses anneaux circulaires flottent au-dessus des débris de la vieille cité coiffée d’un gigantesque dôme magnétique. L’oncle a palabres. Pas question de traînailler. Direction la barrière. Niveau un. Porte cardinale N. La frontière. Au-delà le grand Nord, les décombres. Là où ça brûle. Là où l’on meurt encore avant cents ans. Là où les primitifs, les non-améliorés, se reproduisent en liberté. Il doit se rendre aux abords du cratère ictère. Rencontrer le Grand Conseil Nord dans les souterrains de Balbekès. Le Conseil n’accepte ni les androïdes ni les clones, ni les hologrammes en temps réel certifié. A peine daigne-t-il recevoir un émissaire.

Ouest

Chaque palier, chaque module est interchangeable, mobile, libre et constitue un élément autonome adapté à la vie communautaire. Le ciel se peuple. La terre se régénère. Chaque station produit sa nourriture, recycle son eau, son air, les déchets des déchets. L’habitant des hauteurs veille à l’équilibre. Quelque chose a percé, germé dans l’invisible de sa nature. Les clés ont disparu. Toute activité n’est que strictement volontaire. Libéré du travail, l’homme vaque à ses occupations, ses amours, sa famille, ses jardins. La créativité explose. Acheter, argent, arme, mort, guerre, haine, ces termes n’ont pas disparu mais servent à dépeindre antan. La connaissance enfin pénétra le cœur de l’homme et le mal autant que le bien sont appréciés à leur juste valeur mais surtout remis à leur juste place. Réintroduction du pinson des arbres sur le Mont Mérou, L’îlot artificiel de Vertaillé s’efface dans la brume vespérale. Un tableau récemment restauré y est exposé à la lueur duquel il apparaîtrait que François Soleil ne fonda pas Vertaillé cependant son frère Louis Croisade. Le débat fait rage Difficile également d’échapper au discours sur la grâce absolue et les dons étranges dont bénéficient les Primitifs. Curieusement le futur rêve du passé. L’homme se relit comme s’il se cherchait. Des machines contrôlent des machines La ville est devenue vaisseau, flottille, escadre. Le niveau 88 de la Cité Radieuse Australe s’est apponté au seizième cercle secteur ouest. Une nuée de techniciens, physiciens débarque. Centrale de Charrtoues : en zone RF1, – réacteur 12 fusion génération 4 –, stabilisé depuis près d’un demi-siècle, les capteurs ont enregistré et confirmé une agitation thermique anormale.

Sud

L’autorisation duCadastre Anneau 108 Sud en poche, l’oncle s’installa dans les arbres Sur la plateforme cultivait un lopin. Comme il vivait modestement, la majeure partie des légumes allait l’île des Tempes. Le domaine tenait en dix ruches, une centaine de fruitiers plus trois hectares de caillasses, thym, romarin, fenouil, asperges sauvages, aloès, arbousiers, figuiers à préserver en l’état. Sur le replat de la colline une tribu de chênes verts, variété récupérée de justesse, au sein de laquelle l’oncle installa son palais. Absence totale de fer. Du bois, tenons, mortaises, colle végétale, cordage, verre souple. Le premier niveau comportait dix pièces dont la salle d’eau, la cuisine et six alloués à la bibliothèque ancienne abritant des rescapés de tous genres, toutes langues, illustrations, reproductions, photographies, magazines, quelques brochures et manuscrits datés de la grande dévastation ; rares, précieux, fragiles témoignages des premiers balbutiements de la renaissance. De là une passerelle rejoignait deux salles obscures bourrées du sol au plafond de matériel électronique d’avant. Ordinateurs préquantiques, clés mémorielles 7D, fiches, prises, câbles, en grande majorité hors d’usage pourtant Tonton ne désespérait pas d’en assembler un qui pût lire des fichiers voire, par écho femto réactiver les disques. Il était obsédé par la mémoire, ses failles, ses vides, ses blancs. Une femme en imper beige, sans parapluie sous la pluie, la nuit le visitait régulièrement. Qui est-elle ? que fait-elle ? que veut-t-elle ? pourquoi la pluie ? Plusieurs articles télépathiques de l’oncle firent le tour de Terapolis 2. Au second palier musique, ateliers graphiques, arts plastiques, langages du corps, des signes, articulation du discours, cabinet d’astronomie et au sommet de trois yeuses monumentales, ses appartements. Une hutte entourée d’un balcon, petite terrasse, quatre rosiers, de la menthe en pot, du basilic, trois cactus et huit chats allant, venant et qui passaient la rivière au pin renversé. Jamais le pont. De la terrasse Tonton suivait la progression des digues, la marche des gigantesques pompes par dizaine de milliers, le jour, la nuit refoulant l’eau de la mer à la mer. Villages, villes, ponts tordus, tours effondrées, rien n’a tenu. L’histoire émerge à l’instar de cette portion d’autoroute dégagé en fin de sixième saison. Carcasses de buildings, terres émergées, ferrailles irrécupérables et finalement tous ces polders, ces barrages, ces canaux seraient inutiles sans la coopération des Primitifs. A vivre en zone blanche ? ou les avaient-ils d’auparavant ? la question travaille ; toujours est-il que mutations ou autres phénomènes, les dons sont bien là. A chaque tribu le sien, à chaque famille sa particularité, sa spécificité ; ces facultés se mêlent, bourgeonnent, s’éteignent, réapparaissent en fonction des besoins, des naissances or voici quatre générations, la tribu des Oceman hérita non seulement de l’immunité radioactive totale mais du pouvoir de décontamination. Dès l’aube ils avancent par la plaine détrempée. A chacun de leurs pas le sol soupire, se régénère. Viendront très vite les recycleurs organiques, suivront les désosseurs, les rangeurs, les distributeurs, les réducteurs. D’ici deux ans cette vaste portion de terre sera rendue aux hommes. C’est important et ne l’est pas. Le ciel est si vaste proclame le gouvernement...Souventes fois la Confédération des Anneaux offrit aux Primitifs de vivre dans une cité Anti-G. Refus systématique. Aucune tribu, famille, individu à ce jour n’a franchi une des portes cardinales. Pour eux la terre est socle du cosmos. Ils ne comprennent pas les modifiés. A quoi bon vivre si longtemps ? mourir si loin des étoiles et si loin de soi-même…

Est

Seul horizon sec. Les marais mercuriels furent vite asséchés et le Capsotube opérationnel de Mont Œil Boncoing jusqu’aux falaises de Rince. En dépit d’une moindre radioactivité, les métaux lourds, en quantités phénoménales, condamnaient la région pour des siècles. Longtemps l’oncle œuvra en qualité de Coordinateur Est. à sauver ce qui pouvait l’être des quatre tours de la Grande Bibliothèque or, dans ce secteur surexposé à l’extrême, le système de protection Alpha de Tonton beugge. C’eût dû entrainer une mort quasi immédiate mais l’oncle ne s’aperçut de rien et, extraordinaire, le logiciel ne signala la défaillance que les sas franchis. Par trois fois l’incident se renouvela. Ce fut en quittant la Chambre Haute Ocemanienne que l’oncle, dans le dédale de Balbekès confia au jeune Olak cette anomalie d’avoir, à trois reprises, survécu à une exposition cent fois mortelle sur quoi, celui qui deviendrait le grand fédérateur lui suggéra de couper Alpha. De ce jour, sans pourtant bénéficier du don de décontamination, l’oncle connut sa particularité. Dans ce boyau l’oncle découvrit également le secret de son étrange longévité. L’oncle n’a jamais subit d’amélioration, d’augmentation et sa réalité, sa mémoire extraordinaire, son pouvoir de régénérescence les devait, confessait-il, à un il ne savait quoi de sans âge, d’intemporel et d’inexplicable. Soixante ans plus tard il annonça sa singularité aux citoyens de Terapolis 2 lors, dans la foulée, fut nommé premier ambassadeur auprès des Primitifs. Ils élaborèrent ensemble le traité dit « du Ciel et de la Terre » stipulant que les surfaces nettoyées reviendraient aux tribus et la récupération, dont les Primitifs se désintéressent, à Terapolis 2. Huitième humanité : un enfant court en riant derrière un ballon, un homme berce tendrement sa fille, le blé des astres lève dans la tempête qui se retire avec la mer...

proposition n° 37

Cinq nuits que l’oncle visitait des appartements. Que des appartements. Des appartements sans personne dedans. Des appartements neufs, refaits, à rénover avec ou sans cheminée, double-vitrage, balcons, salles d’eau modernes, vieillottes aux lourds éviers de grès, bidets désuets, tapisseries murales, lambris ouvragés, parquets marquetés, cabinets de travail, boudoirs, cuisines, salons, fumoirs, chambres à coucher, alcôves, placards, recoins, mezzanines défilaient et ces vastes modules, ces surfaces, ces espaces, ces lofts étaient fabuleusement meublés. Tonton ne s’intéressait que vaguement aux buffets et autres merveilles toutefois ralentissait à proximité des tableaux, des bibliothèques lorsqu’une nuit, effaré, il découvrit tout un pan d’ouvrages aux titres insolites, inquiétants et notamment l’Abdelthor ou Livre des Chairs – Les Évangiles du Mal – Mémoires Infernales – Pouvoirs d’en Haut Pouvoirs d’en Bas – l’Abomimédicon – Vertueuse Anthropophagie – Sève des abîmes – De Séduire la Mort – Necronomicon – Cercles Pentagrammes Formulations – Jurisprudence Satanique – le légendaire Code Noir en treize tomes, le Guide Sombre de Pandémonium mais en dehors des livres qu’il se gardait même d’effleurer, l’oncle dédaignait ces amas de richesses et strictement ne touchait à rien. Simplement il glissait d’une pièce à l’autre, silencieux, sans se donner la peine d’ouvrir les portes car il était devenu Passe-Muraille. Sans doute le devait-il à la femme en imper beige. Elle intervint vers la fin de la période inondée. Un mois que Tonton rêvait d’eau, de Paris, de mer, de villes aériennes, de tribus errantes, de cataclysme, de lente résurrection quand cette femme, croisée régulièrement dans son sommeil l’invita à se réveiller et l’oncle les yeux grands ouverts, médusé la fixait. Elle était là ! Assise sur son canapé. Sans un mot elle se lève, sourit, passe un collier au cou de l’oncle et dans un tourbillon de blancheur pffuit volatilisée. Au matin l’oncle revisita la nuit. Évidemment l’apparition relevait du songe or, à la salle de bain il remarqua le collier. Un collier ? Un collier ? D’où ce collier ? Il n’en porte jamais. Toujours est qu’il le retira, passa une excellente journée à – ici le bas de la page manque – sombra dans un sommeil de plomb, épais, dense, absolu. La nuit suivante par contre les balades reprirent toutefois les plateformes, sa cabane parmi les yeuses n’existaient plus. En revanche retour de ces labyrinthes, manèges, pirouettes qui l’étourdissaient, l’égaraient et le déposaient au pied du songe sans qu’il ne sache plus rien ni de lui ni de l’endroit. Juste il va rêver. Mais ce vendredi, il ne retourna pas vers quoi il s’était habitué au point de devenir un habitant de son propre rêve. Ce vendredi, après avoir tourné, tourné, après s’être retrouvé à marcher dans un désert il découvrit une ville à demie ensablée et dans la cité morte une porte cochère comme neuve et dégagée. Dieu ! sa frayeur lorsque voulant la pousser, sa paume, son poignet, son coude, son bras, ses jambes, son torse, sa tête, son corps la traversèrent. Il se retrouva dans une cour d’immeuble. Voulu vérifier. S’élança contre un mur et s’étala dans une cuisine qu’il comprit, après rapide inspection, être celle du concierge. Il passa successivement quatre plafonds. Du cinquième étage remonta la rue des Oubliettes. Une quarantaine de logements en enfilade ; chacun regorgeant de pièces, de salles débordant des plus fantastiques richesses jamais accumulées. Une suite de cavernes d’Ali-Baba qu’il explorait. Cinq nuits déjà qu’il s’imprégnait des lieux, désirait comprendre, toutefois gardait ses distances d’avec le jeu auquel il était convié. Les nuits s’écoulaient de parquets précieux en invraisemblables plafonds ; de l’âge d’or égyptien à la renaissance, de la renaissance au siècle des lumières, de fontaines en bassins, de jade en jaspe partout le luxe, le silence ombré de courbes ambrées, chaudes, dorées, luisantes, chatoyantes, toutes époques, civilisations mêlées, disposées, exposées où il crût reconnaître la toison d’or, l’arc d’Ulysse, la voile noire du navire de Thésée, le bâton de Moïse, la toute première boussole, première monnaie métal, première roue, premier alphabet toutefois rien d’un musée ! Des humains habitaient ces murs . Travaillaient-ils de nuit ? L’absence totale de vie à l’exception de la sienne l’intriguait. L’intriguait aussi le fait que les miroirs l’ignoraient et qu’à chaque salle, pièce, couloir, chambre il découvrait un objet dont il eût pu revendiquer l’appartenance : un tambour, une luge, un tank à clef, une casquette, une palette de chef de gare, un train mécanique, un paquet de clopes, des illustrés en pagaille, Michey, Kit Carson, Oliver, Buck John, Tex Bill, Tarou, Tarzan, Kiwi, Mandrake, Le Fantôme, train électrique, serviette d’école, ardoise, trousse, trois plumes, porte-plume au bois rongé, fronde découpée dans une chambre à air, pistolets à eau, à amorce, sac de sport bleu, pantalon pat d’eph, stylo-bille quatre couleurs sur la chasse d’eau des WC... sur les tables, le manteau des cheminées, les couvre-lits, dans les corridors, ces objets remontaient le temps à mesure qu’il franchissait les murs ne prenant jamais qu’une seule porte : la porte cochère. La seule qu’il tenta de pousser et les questions tournaient : passer les murs, les plafonds et marcher sur le sol ? les miroirs ne renvoyaient ni son visage, ni ses vêtements, pourquoi ? et toutes ces chose familières... mais la fatigue, l’accumulation d’images… Trente jours de déluge, un de pause et déboulent les apparts, l’oncle commençait à en avoir plein les tatanes, craignait la démence, le coup de calgon, la dépression…Ce matin du douzième jour, après une nuit d’émerveillement supplémentaire, il empocha le collier dans l’intention de le balancer ce qu’il oublia quand incidemment, sortant son mobile, le tira de sa poche. Eva le remarquant insista pour qu’il l’essaye. Estimant qu’il lui allait bien tu devrais le garder sur toi ce qu’il fit dans une relative indifférence. Sans plus y penser s’endormit avec et c’est en empruntant un court passage reliant les deux ailes d’un hôtel particulier, que les miroirs de la galerie reflétèrent son visage. Son corps à droite se perdait à l’infini ; à gauche pareil et lui au milieu ne savait plus. Quel type donc d’existence que la sienne ? Quart de tour gauche. C’est lui ! Bien lui et à son cou ce lacet de cuir, cette attache d’argent, cette perle bleue... Il se retourne. Se dévisageait, se confirmait dans la contemplation surprise de son reflet quand un grésillement l’arrache à ses considérations : la pierre fond, se liquéfie sur son torse sans qu’il en ressente la moindre brûlure, la plus insignifiante élévation de température. De la gemme il ne resta rien. Le cordon se détacha, serpenta sur le sol qui l’avala. L’oncle en était baba, ébahi bouche bée mais pas le temps de se remettre que le sol, les glaces, le plafond, l’espace à vitesse folle, tout dans la salle et lui avec enfle, se dilate jusqu’à ce que, dans un brouillard argenté, le processus ralentisse et sans raison apparente se stabilise. Lentement il recouvrit ses esprit et c’est alors qu’il crût reconnaître un buffet. Un buffet, il en était certain, qui ne se trouvait pas dans la coursive. Il s’en approchait, s’apprêtait pour la toute première fois à toucher un objet, ouvrir un tiroir lorsqu’un raclement de gorge le fit se retourner. Les proprios. Ils étaient là. La femme exposa l’urgence absolue : VENDRE. Les appartements, le mobilier, les tableaux, les antiquités tout ce qu’il avait vuet ça avecrajouta le mec en traçant du doigt un rectangle dans l’air invisible, fenêtre à laquelle l’oncle se pencha et de laquelle il considéra les champs, le bocage, les coteaux, la rivière verte et lente, les nuages s’y baignant, le petit pont, le parc, les roseraies tout ça ? lança Tonton sans réfléchir et le reste ajouta la femme... C’était absurde évidemment. Si l’oncle vivait loin du besoin il n’avait pas de quoi se payer le moindre des bibelots entrevus lors de ses précédentes explorations. Cependant lorsque la femme articula le prix, la raison de Tonton décampa. Celui d’une baraque, d’une belle maison dans la cambrousse. Quelques centaines de milliers d’euros. Il réfléchissait quand lui vint une question et ça aussi ? désignant sur la colline à droite, une immense statue de Shiva flanquée à ses pieds de fidèles en train de tourner, tourner, tourner autour... .Non, là c’est le domaine des voisins répondit la femme. A l’idée de voisins l’oncle fronça les sourcils. Bien sûr, il pourrait liquider le bazar toutefois le transport, le stockage, le boulot mais la vente ! LA VENTE !!! La femme baissait, baissait le prix. Abîmé dans ses réflexions il n’ écoutait pas. Que faire ? Dernier prix ! A ces mots l’oncle lui demanda de répéter. Faillit tomber à la renverse. Il pouvait payer cash ! Signer le chèque sur le champ mais à quoi bon tout ça ? De maisons il en avait déjà deux. Pourquoi davantage ? cependant ces terres, ce vallon magnifique, la rivière, les bois mais de ça je jouis quotidiennement songea-t-il et l’oncle, égal à lui-même, en parfait égoïste qu’il fut, sans même penser à sa famille, considérant que de ce fatras nul besoin, déclina l’offre. Aussitôt l’immense halle vacilla, les murs par plaques, le plafond s’écroulaient, les miroirs explosaient, le verre giclait de toutes parts. Tel un dératé l’oncle courut direction la sortie, entre les allées, les chemins encombrés, tandis que le sol se fendillait, gondolait, se déformait, se reformait. Lames, plinthes, miroirs, dalles, s’assemblaient, flottaient, se délitaient lentement puis retombaient lourdement, comme si le rêve résistait quand dans le noir, le blanc, brusquement sur son séant, entortillé dans les draps, en sueur, l’oncle reconnaît les piles de livres, son futal sur la chaise, ses chaussettes sous la télé allumée. Instinctivement il porte la main au cou. Plus de collier.

proposition n° 38

Tonton collectionnait les obsessions. Mort, sexe, temps, mémoire, Dieu, pas Dieu, le silence, le hasard, le réel, le rêve, les coïncidences, synchronicités, les preuves, la connaissance, frontières en tous genres, lieux de passage, dates, hôtels, bistrots, salles d’attente, couloirs, ports, écoles, souterrains, ponts, portes mais aussi certaines catégories d’objets le fascinaient et notamment les miroirs, les livres, les fenêtres, de même le mouvement, l’impermanence, la transition perpétuelle, maintenant déjà derrière de cet éternel présent qu’il se targuait d’habiter ; ce foyer dont parfois les circonstances triviales l’éjectaient mais que le verbe lui permettait de réintégrer. Ainsi, suite au fameux été des rêves, il s’attela à rassembler, trier, ordonner, classer du matos aujourd’hui perdu. Du brut, du vrac, du grain, de la pâte, des chutes de formes, couleurs, dimensions diverses toutefois d’une même étoffe, toutes séquences, paragraphes qu’il s’efforça de remodeler, de tailler d’ajuster, de coudre sans aiguille ni fil sur une trame éclatée d’où sortirent trois recueils de nouvelles, un de poésie et deux romans. Six bouquins, six pseudos. A six éditeurs il adressa un tapuscrit posté chaque fois d’une ville différente. Tous refusés. Jamais parus. Jamais nés. Cette époque a cramé au fond du jardin et en l’absence de ces douze feuilles A4 de 1984, pliées et retrouvées à l’intérieur d’une pochette, nous ignorerions tout de l’existence de ces cahiers. Il précise en introduction : cents seize petits formats quadrillés qu’il décortique, dont il tente d’extraire l’essentiel ce qui donne vingt-huit catégories subdivisées. Des flèches, numéros, chiffres romains, regroupements, recoupements, renvois, points d’interrogation, d’exclamations, surlignages, ratures, notes entre les lignes d’où ressortent 252 têtes de chapitres et 83 titres dont 41 allaient aux nouvelles, dix à la plaquette, le solde réparti entre les romans somme toute jamais écrits car sans lecteur pas de livre ! Juste des pages avalés par la singularité, boulottées par le vortex, or s’il est émouvant de se pencher sur des espérances qui certes n’aboutirent de son vivant, il est amusant de constater la naïveté, le kitch, l’aspect celluloïd, magazine populaire de titres tels que Le Labyrinthe des Sentiments – Suaire des Délices – La Lie du Ciel – Crépuscule des ossements – Le tombeau des disgrâces – L’Amour en Exil – Nuit des Âmes – Le Mariage des Ombres – Le Palais des Circonstances – Le Baldaquin des Songes – Le Chant des Chairs. Le second roman aborde le temporel, la mémoire, le hasard, la mort mais toujours ce manque de moyens l’obligeant à jongler avec quelques centaines de substantifs d’où ces Mémoires Infinitives – L’aube d’Inconnaissance – La Monnaie des Jours Sans – Une seconde d’Éternité – Dés Pipés – Hasards Volontaires – Destin de l’Homme Carotte – Calices Amers – Souvenirs D’en Deça du Temps – Voix des Portes –. et impossible d’attribuer un titre précis à l’un des recueils perdus ; du reste, qui sait si ceux retenus figuraient même sur la liste toutefois le troisième lot fournit quelques indices intéressants. Il s’attache aux lieux et bien que connus de l’oncle, difficilement localisables à travers les Gueules de Gares – Vers Ailleurs – Ports à la Dérive – Fantômes à Quai – Passages Autonomes – Terapolis Underground – Déjà ! – Le Débarcadère des Âmes –Nord sans Boussole – Illusions Urbaines – Impasse des Flétrissures – Centrale des Tombeaux Ouverts – Au Temps Réfléchi – Miroirs sans Dimension – Le Couloir – Passages de Mémoire suivi de Mémoires de Passages, tous manuscrits, poèmes, aphorismes, esquisses, scénar, moments d’exaltation, de mélancolie, de déprime, brûlés avec le reste à l’occasion de la crise consécutive aux quatre réponses, assurément polies mais négatives et le pire, les deux romans restés sans retour. Les éditeurs les avait-ils reçus ? Il n’osa s’en enquérir. Du coup, nécessité faisant loi, durant plus dix ans Tonton ne rédigea que des listes de commandes, des bons d’expédition, des adresses, des factures...

proposition n° 39

Chantier interdit au public ! Ça fait des vacances ! Inutile d’’imaginer les dalles, les assises, les fondations, on s’en cogne. Du cratère, des passerelles, des bétonnières, des marteaux-piqueurs, des grues, des camions, des traces d’engins dans la boue jaune on s’en tape et pareil des molaires pulvérisées de la mâchoire supérieure du quartier. On ne risquera pas un œil où, ayant sauté, un nœud mort de la palissade laisse un œilleton. On s’en balance ! C’est les vacances ! Que les soubassements descendent en enfer si bon leur semble et les piliers, qu’on ne visualise pas plus que les tiges d’acier griffant l’air gris, pas plus leurs alignements que les coffrages alors, que ces foutus colonnes de la croissance grimpent donc jusqu’au ciel si tel est leur destin… Terapolis n’est plus qu’un chantier démentiel où tout ce qui n’est pas interdit devient obligatoire donc… à quoi bon réparer sans cesse les dégâts d’hier en fourbissant ce jour ceux de demain ? sans compter cette maladie du pharaonique ! L’orgueil finance la démesure quand la misère s’accumule aux pieds des tours et ça le gave le progrès sauvage ! Enfant les chantiers l’attiraient. Ces excavations qu’il regardera plus tard avec indifférence, antan le retenaient. Gamin il les arpentaient. A la fois terrain de jeu, d’exploration, de découvertes et source de revenus, il aimait y roder. Pioches, pelles, marteaux, truelles, bacs, niveaux, mètres, fils à plomb, seaux, perceuses, scies électriques, câbles, de ce bazar il n’avait cure et se concentrait sur les bouteilles de bière orphelines, chacune consignée trente centimes. Ainsi le sentiment non de taxer mais plutôt de débarrasser. Rendre service quoi ! Deux sur un échafaudage, une oubliée sur la pelle mécanique, l’autre contre une pile de palettes, celles-là trainant dans la gadoue en compagnie de ferrailles rouillées toutefois et curieusement en dépit du rapport intéressant – cinq, six bouteilles en vingt minutes –, l’oncle se désintéressa très vite des chantiers. Il avait les siens et sans consigne ceux-là...

proposition n° 40

Le bled avait relativement peu changé ; alentour les agglomérations explosaient, poussaient dans toutes les directions quand la petite cité épiscopale procédait par bonds. Rien de continu, de soutenu toutefois un lent accroissement. Par la plaine les taches grises, beiges et ocres de l’architecture minimaliste d’un secteur industriel tandis que sur les collines les bourges ont fait construire des demeures transparentes aux intérieurs dépouillés, criards sensés refléter le luxe, l’espace, l’aisance mais renvoyant surtout l’écran géant, le canapé cuir interminablement confortable, l’absence rédhibitoire de bouquins et le vain paraître. Sous l’insignifiante pression de quelques opérations immobilières, les limites de la ville étaient sensiblement restées les mêmes. Au sud le garage Lamborghini mais à l’ouest difficile de savoir si le dinosaure en résine du rond-point signale l’entrée du domaine des théropodes, autres gastéropodes géants, ou les confins de la commune s’effilochant, clairsemant ses demeures en direction de l’ancien aéroport, alors qu’au nord, près de l’hôpital et du château bornant la ville, aucune modification notable n’est intervenue. Idem en direction de Paris. Le cimetière, qui trace depuis des générations la limite nord-ouest du bled, n’a pas bronché. Quelques villas somnolent qui jadis s’essoufflèrent à grimper la côte cependant, hormis la carrière du ferrailleur reconvertie en centrale de thermoréseau, la villa détruite où ses parents louaient le sous-sol et, face aux sépultures, une petite aire de stationnement, rien n’a changé. Aucune construction récente ; comme si ce lopin planté de cyprès, de stèles et croix interdisait l’outrage. Le dérangement qu’occasionnerait un quelconque chantier proche. Frontière au cordeau : le mur des sépultures. Au-delà des champs. La mort apprécie le silence. Rien de bâti dans le secteur depuis quatre générations hormis fin des années 50, en contrebas, si bas qu’ils semblent loin, des immeubles toujours en place auxquels s’ajoutent, venues plus tard, les cabanes de bric et de broc, – bois, plastics, tôles de récup – de ces jardinets à la terre grasse et juteuse cultivée à la lisière sud du préau des morts. Ici ne construiras point ! Ici la quiétude et la paix enfin respecteras articulait le vent dans le langage des tombes. Pourtant l’oncle s’en foutait de ces tumulus, fleurs en pot, mausolées, caveaux familiaux cossus, couronnes défaites, photos fanées, mort dans la mort... indifférent à ce jardin pris par la grippe des ans qui à sa manière meurt et vit, il n’en franchissait jamais les grilles. Respecter les morts plus que les vivants ça le dérange. Anges éplorés, regrets éternels, indéniablement la ville se reconstitue à l’horizontale et chaque épitaphe telle une adresse en nécropole renvoie les descendants aux rues, maisons, logements, commerces, métiers, d’époques révolues. Le grincheux, l’avare ripaillent en compagnie des vers du colonel. Les salauds d’hier enfin poètes, les militaires enfin troubadours... A chaque fois que l’oncle filait vers la France voisine, il ralentissait devant l’enceinte paisible. Rarement manquait d’adresser une pensée à sa mère laquelle, il le savait, vit ou comme-ci ou comme-ça, ici et là mais surtout pas sous ce carré de marbre noir gravé à son nom. Ce nom parmi les prénoms, patronymes du crû comme si après avoir eu, vécu, été la ville, les citoyens bénéficiaient à moindres frais de son dortoir et de les faire se lever, se rencontrer une nuit de temps en temps à l’improviste, oui, ce serait fendar de les voir se retrouver, de se revoir tous, qui au comptoir, qui à la caisse, qui en ville sans son balai, les équipes à la sortie des troquets, ce pote parti un huit mai, encore un, ce pote avec sa R16 au cendrier il est interdit d’interdire calé à l’avant, le Uher à l’arrière en route pour le concert des Cream... On roulerait sans fin, couperait par la Voie Lactée, super musique, bon matos, les étoiles comme on veut et l’autre, titubant à midi, la vieille et ses cabas, ces trois anciens sur un banc, toutes ces personnes qui firent, furent la ville, les sortir du champ des archives ! Qu’ils chevauchent les limites, traversent les mondes, les murs, recouvrent les mémoires, toutes les mémoires puis descendent en ville nous dire, nous dire entre deux verres, entre cousins, comment mieux nous y prendre pour moins regretter…

proposition n° 41

Raymond [1] venait de passer la première porte. Il suivait. La franchissait à son tour. Marre de ce corridor. Ça file la déprime. Tant pis, pas de kawa, rien, il avait accepté, renoncé à la récupérer. L’idée lui était venue alors qu’ils survolaient ces magazines [2] glacés. Il l’exposa à Raymond. [3] Du coup retour au kiosque. La responsable déjeune répond la vendeuse. « Attendez qu’elle revienne. Elle ne devrait plus tarder ». Plus d’une demi-heure qu’elle doit revenir bientôt. Tant pis, pas de cafète, ni de... le chuintement de la porte lentement se referme sur ses réflexions. Raymond [4] les yeux déjà dehors s’apprêtait à actionner l’ouverture de la seconde [5] quand un sonore : « Messieurs ! Messieurs ! » les fit se retourner. A dix mètres environ, à hauteur du kiosque, la buraliste les désignait du doigt. A sa gauche se tenait une petite brune,souriante [6]. Raymond [7] éloigna sa paluche du bouton. La brunette relança : « Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? » Un cocktail de oui, bien sûr, volontiers, si c’est possible, servi par deux voix surprises tandis qu’ils quittaient le sas et rejoignaient, d’un pas léger, la femme venant à l’instant de les inviter à la suivre. Direction l’allée perpendiculaire. Ils flinguèrent près de vingt minutes dans ce corridor à détailler des œuvres d’artistes du cru. Aquarelles torturées, violemment expressives, oppressantes, dérangeantes, interpellatrices mais surtout le lieu influait sur le ressenti. Ailleurs ces dessins auraient perdu cette étiquette [8] que l’endroit collait inévitablement à l’esprit de qui les regardait. Les mules claquent. Elle a pris à gauche. Immédiatement à droite un couloir donne sur le A [9]. Brusquement leur guide pivote. A sa suite ils passent le seuil d’une porte beige à la poignée costaude, [10] garantie à vie. Un comptoir de bois divise la salle inondée de lumière ce lundi veille de Saint-Valentin. [11] Les quatre cinquièmes de la surface sont occupés par l’administration le reste va aux visiteurs. Des bureaux de belle taille, aux lignes lourdes et datées, juxtaposés et disposés en deux rangs se faisant face, réquisitionnent le centre. Un trio de secrétaires digère. Les minutes rampent. Une alignée d’armoires métalliques XXXL, garde le mur ouest. Le gris administratif domine. Une photo de famille au cadre doré projette une tache de couleur solitaire. « Quelle année messieurs ? ». Ils se regardent surpris : « quelle année ? ». Celle de votre admission précise la responsable de service. En chœur, spontanément : « 1973 ». « Mille neuf cents soixante-treize ! » songeuse... « Trente-trois ans ! Ce n’est pas récent ! Je ne sais pas si nous aurons conservé des archives aussi longtemps » [12]. Sur ce elle se dirige vers les armoires. Hautes armoires ! Armoires ras la gueule de vies déchirées, archivées cote-à-côte, en rang, dans ces panses de fer au garde-à-vous. Notre guide fait vraiment petite à côté d’elles.

proposition n° 42

entre 10 et 11

Mais tout ça c’était après. Après le lycée, après cet amour fou d’un été fou, après Nice, après la Turquie, après le souffle, après Tabriz, après le retour d’Iran, après ce ticket de Pâques 73 pour l’enfer, après la séance photo, après le 11/02/74, après avoir été à moitié détruit, après avoir retrouvé Raymond, après le départ du pays fatal en compagnie de Dédé, après s’être arrêtés en Provence, après une Grèce jamais atteinte, après le retour de Dédé au pays des sous, après la naissance d’un premier enfant, après que Raymond tombe à pic, après la dépanne de mille balles, après le semi-échec d’un couple, après qu’il ait cessé de voir en l’autre l’origine de ses problèmes, après qu’il ait pensé avoir décidé de tout, de sa naissance comme du reste, après un mariage bizarre le jour de Noël, après avoir vaguement arrangé son statut, après un extrait de casier judiciaire pas trop féroce, après avoir remisé ses espérances, après avoir pensési l’affaire a un sens elle ressurgira, après avoir mis le cap sur objectif thunes, après en avoir fait, il roulait à l’aise quand en 2006, après que le bazar eût refait surface, Raymond et l’oncle poussèrent pour la seconde fois la porte de l’enfer dans le mauvais sens. Avant Tonton n’était qu’un potache sans lendemain remorquant les parpaings, le ciment de l’enfance mais au lycée c’était super. Yougoslavie par la côte sinon Zagreb, Belgrade, Grèce, Turquie sans histoire ni problème, Rhodes, Amsterdam, Espagne, Ceuta, dix balles en poche et trois semaines marocaines inoubliables ; la variété française trimballée en stop, négociée à l’entrée de la médina de Casa ; face à la complainte des aveugles, entre un mec proposant une chemise et le jeune mendiant aux jambes entortillées, l’oncle vendait du Claude François. Retour sud Maroc/ Genève en trois bagnoles puis avec le blé des colliers d’ambre, perles, bracelets berbères, bagues troqués contre des 45T à Marrakech et liquidés place du Molard à Genève, monter au festival deWight is Wight cuvée 70. Une bagnole Annecy Londres : tard le soir. Quel bol ! L’Experience, Doors, Who, Ten Years After, Chicago, Cohen Family, Taste Sugar Mama, Supertramp, Hawkwind, Moddy Blues, Procol Harum, Miles Davis, Free, Cactus, Jethro Tull, Joan Baez... Grand moment serinait l’oncle chaque fois qu’il épluchait cette époque mais, parmi six cent mille personnes, alors qu’il revenait de la roulotte à casse-dalles, son prénom sonne au pavillon. Il se retourne. N’en croit pas ses yeux ! Ses potes du bled ! Ses potes laissés à Ibiza vu qu’il descendait au Maroc. Après Hendrix, au petit matin, Charly et Tonton, matos dans un grand sac poubelle noir, sans goûter à la couisine germaine, rentrent en traversant Deutschland. L’oncle débarque en sandales, crasseux, les tifs que des nœuds, petit sac de laine sur le flanc, dix minutes en retard au droit qui démarrait la rentrée. Apprendre, – grâce à un prof waouh ! – c’était devenu son truc. Il désirait savoir. Kiffait les cours mais pas tous et pas que...la liberté ! les amis retrouvés ! la musique ! les cartes, les troquets, les fines équipes, les fêtes, la forêt, les acides, les shiloms, les virées en stop oui, c’était cool avant les embrouilles…les embrouilles certes... mais bah ! comme disait Tonton The goin’ up was worth the comin’ down !

entre 18 et 19

Le bazar ayant quitté le placard au tournant du millénaire Tonton nanti s’atomisait. Que faire ? Rien n’était advenu de ses folles espérances. Certes, il avait comme on dit réussi et les enfants et la famille... pourtant l’oncle – un pénible – languissait. Lointaine plaie infectée. Trois décennies detout va très bien Madame la Marquise toutefois, périodiquement Tonton renâclait, tirait sur la laisse des paradis perdus. Tentait d’aller au-delà, de s’extirper de la mélasse quand quoi le saisit ? qui le délia... lent rétablissement, chutes et rémissions, or pendant la convalescence, que faire ??? La mort au tournant et ça perdu ? Pourquoi pas ? Il n’arrêtait pas de remuer le passé… mais en 2003, un évènement silencieux soudain soulage l’oncle, dégagé ce dernier accepte les faits comme réels, véritables et tout devint de suite plus facile. Plus simple. Pour la première fois depuis trente ans il ne prenait pas la vie à contresens. N’optait plus touchant l’essentiel, volontairement systématiquement, pour la mauvaise alternative. Ne luttait plus contre les anges de sa mémoire et face au terrain vague, il entreprit d’écrire. Prose incertaine, illusion besogneuse qui se désirait vivante, sonnante, trébuchante, de bon aloi et trébucher oui et sonner certes mais faux, de traviole donc, raisons diverses, – sans plus de précision – il décide de tout bâcher ! La tombe emporterait son silence. Tu parles quel comédien ! Histrion tragi-comique Tonton ! La tombe emporterait son silence ! Tu parles ! Bavard comme cent pies Tonton ! Deux jours après cette décision historique, un curieux hasard le remet en selle. Le 12/12/2012, anniversaire de sa sœur cadette. A dater de là l’oncle écrivit de plus belle. Des pages et des pages nourrissaient la correspondance qui s’était établie, par mails et par hasard, entre une inconnue et lui. Trip d’un an. Ensuite les cahiers se succèdent. Ça l’occupait d’écrire... Un peu par dépit, l’issue possible d’une impasse, ce qu’il reste à faire mais aussi le défi et comme l’écrit relève du lecteur, pour être lu. Prétention déraisonnable, folle à considérer ses manuscrits, ce fatras de dossiers sans ordre, toujours est-il qu’il aborda, à travers un atelier d’écriture des domaines, des thématiques nouvelles lui qui pataugeait sans méthode sinon d’accumuler les taille-crayons...ainsi à la masse comme d’hab, hors sujet, à sa manière il débitait ses fables, à l’école en plus libre car il était oh prouesse ! volontaire ! Il arrangeait des paysages, s’imaginait tour à tour peintre, musicien, jardiner, cinéaste – c’était nouveau – ouvrier, collégien, une sorte d’apprenti sorcier en lui le saluait qu’il découvrait ! Silence, Tonton compose ! Tonton goûte le mystère, guette la phrase, la tournure, le zéphyr, le mot clé d’où surgiront un chapitre, un poème, l’aphorisme égaré, la métaphore perdue et Tonton sans rivière déroulait une plaine vide sur la page sinon, sans truelle ni briques ni mortier, bâtissait des baraques, des immeubles, des rues de lettres, au crayon balançait un gars dans un boulangerie, un autre au boulot, un troisième se levait tandis que l’oncle alignait ses chevaux de bataille : la mort, le temps, l’absurde, la foi, la folie, le hasard, les liens, la liberté, quoi qu’on fout là ? ce genre d’enfantillages sans que rien n’acquît véritablement forme toutefois Tonton s’était pris au jeu et le réel plaisir qu’il en retirait comblait ses jours tranquilles bien que ses textes.. ses textes pff… de la poussière qu’il disait ! Poussière ! Poussière agglomérée, animée, vivante, consciente, porteuse de lumière, en équilibre dans le jeu, l’enjeu du devenir….Il faut respecter la poussière ! Hein tonton ?

entre 20 et 21

L’oncle sautait du coq à l’âne. Zéro cohérence. Aucun suivi temporel ni spatial. Des fragments dispersés... Il est au bled et paragraphe suivant vingt ans plus tard en banlieue parisienne. Entre il s’est passé quoi ? Brusquement ouvrier agricole en Provence, prochain alinéa il traine dans un village de l’est de la Turquie ou sans transition chez les barjos. Un peu de bio pas mal de ramasses, des ébauches, le prince des ébauches, le roi des départs, le plouc des chapitres un. Il surchargea, brouilla des centaines d’amorces mêlant considérations sociales, philosophiques, historiques, rapprochant des évènements terriblement distants, décrivant des engrenages invisibles, soudain un coup de gueule ! une anecdote personnelle… toutefois l’oncle fantasmait à longueur de journée par conséquent l’imaginaire et le réel tissent une toile où discerner le vrai de la fable s’avère difficile. Impossible d’aller droit au but. Cheminement d’ivrogne titubant selon l’humeur, coléreuse, mélancolique voire euphorique, certes il en a bouffé des cartouches Tonton cependant le tri dans tout ça ? Il n’a pas même assemblé – hormis quatre recueils et deux romans perdus – quelques centaines de pages histoire de proposer un truc quand des titres, des entames à foison, lui qui voulait, ne voulait pas bleuissait des cahiers – souvent bleus – de textes qu’il ne relisait quasiment jamais alors, un vrai bouquin… Les autres s’en chargeront n’est-ce pas Tonton ?

proposition n° 43

Les munitions fondaient. Le pot bleu y était passé soit toutes les cartouches délaissées pour lamine 2B, le clavier, quand lubie subite ! l’oncle se remit à l’encre. A la plume il esquissa l’esquif, fixa le gouvernail, tendit la voile, tailla les rames, colora galets et rochers, saupoudra d’iode le clapotis, ajouta des clochettes d’écume à la crête des vagues, aux étincelles du couchant, aux martinets, goélands, cormorans, écueils, falaises, de la salle noyée d’où mot à mot la mer se retire...gagne le large du récit emportant lentement la barque, les passagers loin du rivage... loin de la chambre verte. Sur les eaux calmes ils doublèrent la ligne d’horizon et points fuyant la phrase disparurent… Ainsi diminuaient les stocks. Fallait du réappro mais pour écrire quoi ? Tonton s’essaya à divers genres. Picora de la nouvelle – court donc facile estimait-il –, mâcha de la prose, brouta de la rime, rumina du concept, apprit à désapprendre, retournait les étiquettes, enfilait des costumes, choisissait des chaussures... allait pourtant débraillé. Rien ne convenait et pour cause, l’essentiel demeurait hors de portée. Hors d’atteinte ! Au-delà du dicible ! Loin de la vallée des mots sans lettre, sans pied ni tête, ni syllabe ni trompette, la voix off qui dirait exactement ce qu’il ne parvient à exprimer : l’indicible. Hors du prononçable et de l’articulable ; loin du sens qu’il doit conduire la pirogue et jeter l’encre à l’écart des habitudes. Sous les eaux mortes du non-dit pêcher du verbe, de l’adjectif, du substantif, du lieu commun, remonter les filets et vendre la came. Se risquer à refléter le prolongement invisible du monde pourtant, nulle trace de l’évènement central. Rupture de bobine, un passage manque : les jours qui suivirent la panne du van en Turquie. Ces jours dont on ignore ce qu’ils furent. Ces jours autour desquels les mots de l’oncle s’agglomèrent en épisodes : la photo d’identité récupérée, l’acquisition d’entrepôts, d’une maison secondaire, Raymond... Mais ce silence sur ce on ne sait quoi d’apparemment capital... en revanche il balance le trouble, sème le doute en égrenant le rosaire de circonstances présentées comme autant de confirmations à l’appui de l’invraisemblable. Réalité dont il douta longtemps. N’osa ou ne put aborder de front. Ainsi travaillait-il à l’ombre de Zénon. Ses mots, sa pensée n’atteignaient jamais le cœur informulable, l’essence de ce qui ne peut être dit et qu’il, selon Wittgenstein, convient de taire. En clair l’oncle écrivait du rien à l’encre sympathique sur du vent ...Tout au plus éclairait-il faiblement la scène laquelle s’agrandissait à mesure que la plume filait sur la feuille, que les recharges se succédaient tandis qu’insensiblement le carquois se remplissait. Pas de polar, S.F, romance, essai ; trop spécialisé, laborieux et l’oncle pas assez taillé ne faisait pas flèche de tout bois cependant coupait les siennes dans du bizarre, de l’étrange, de l’impossible, du tordu, du torturé, de la grâce, du glauque, du désespoir et de ténèbres en ténèbres errer tant que la lumière jaillisse mais gaffe la cécité et gare aussi à cette impossibilité de dire laquelle fatalement entraine à dire...ce qu’il conviendrait parfois de taire.

proposition n° 44

La succession régulière tadam tadam de phrases courtes tadam tadam déclinées sur un rythme tadam tadamde bogies tadam tadam gares inconnuestadam tadam peu, sinon pas d’action, de mouvement hormis celui du train. Un paysage roule dont il ne lui souvient plus. Un pont. Métallique sans doute, l’auteur-e ne précise pas cependant la couleur le laisse supposer. Le souvenir de l’adjectif gris, possible un effet de l’imaginaire toutefois rouge ! le pont est rouge et gris le train ? Un nuage ? Pas de vaches ou moutons dans les prés ( à vérifier). L’auteur installe le lecteur à l’intérieur de ce que l’on suppose être un omnibus de cambrousse voire train de banlieue et la mémoire, la fantaisie personnelle brouillent les cartes ; tantôt près de la fenêtre crasseuse, tantôt près du pont à regarder le dur par une journée ensoleillée qui se découvre lorsque la rame pénètre l’ombre d’une marquise. Journée d’été à en croire le rouge des coquelicots lesquels, à deux reprises en dix lignes, étalent leurs corolles. Le dormeur du val n’est pas loin qui rêve de Rimbaud. Un voyageur se lève. Il se passe quoi ? dit son regard. Rien répond le silence il ne se passe rien sinon cette interrogation par vagues qui s’empare des visages. Il se passe quoi ? On ne sait pas tandis que les phrases roulent , tadam tadamon apprend que le convoi est en rade. Des bus mis à la disposition des usagers en gare de ??? et qui sait si un-e lecteur-trice n’est pas sur le quai ? bagnole au parking, à attendre un-e passager-ère à la descente tout en entamant le chapitre trois du Crime de l’Orient-Express. Qui sait quoi, sur l’instant, des nombreuses bifurcations ? Cet incident ferroviaire par exemple, perturbation insignifiante pour la plupart des voyageurs quand pour certains, pour chacun somme toute, à chaque instant les conséquences d’un inconvénient mineur peuvent se révéler majeures. Transformer une existence ! Effet papillon dit-on… le départ d’un roman... Le texte bascule dans tous les possibles sous l’œil vif, écarlate d’un dernier coquelicot.

Un accès qui prend ou mène dans une cour, l’évocation d’une barrière, d’un trainencore un immobile, une gare, encore une, des souterrains, passages sous-voies. Aucune voiture, bus, vélo, poussette. L’auteur traverse à pied une ville déserte ou plutôt pas, peu de ville. Des corridors, galeries que sa mémoire arpente, empruntant des escaliers, un couloir, un ascenseur. Absence de présence animale toutefois une friche glisse du vert dans ce texte aux rares couleurs sinon incluses à l’intérieur de termes tels que mur, broussailles, bois, ciment, pierre. Peu d’odeurs et quasi pas de bruit. Souvenirs silencieux où l’auteur-e semble privilégier les phrases longues ; étirées tant qu’on en perd parfois le fil.

Un pont, encore un ! Sous le pont un bus, des bagnoles, quelques vaillants cyclistes. Un trafic dense, l’air empeste. Stagne. Transforme le secteur en aquarium à cancers et pareil de ce passage aux piétons stressés, portable en main. Des conversations en marche parviennent par bribes. Bizness ! ça flippe, s’énerve à l’autre bout. Visages fermés, pas un chien, pas un chat, pas un insecte au cours de cette traversée d’un trottoir à l’autre en phrases courtes, tamponnées, renvoyant à la suivante laquelle chassée déjà par la prochaine, vient rejoindre l’accumulation serrée, rapide de ces déplacements, de ces jambes en route. Trafic !Ailleurs, à l’intérieur pour changer, une sensation d’absence, d’égarement dans le labyrinthe d’une fac. Quelques lignes espacées sans doute afin de souligner le vide, la résonance, le malaise du dédale puis un troisième texte à l’avant propos bien nourri, battant comme la pluie les rues d’une ville que l’on suppose importante, amène les cours discrètes de jadis... des arcades proches d’un lycée, un souterrain, encore un, traversé main dans la main, ambiance punk, baba cool, rebelle, reggae. Une balade romantique sous la pluie qu’on aimerait revivre le temps d’une averse au cœur d’une autre une ville...mais à cent bornes une inconnue,au long d’un quatrième récit, se promène à proximité d’une ligne frontière règlementaire – gabelous en uniformes –. Ses pensées vont aux îlots fermiers dispersés de part et d’autre d’une route en lacets et donc du vert. De l’espace, peut-être de la solitude sous les réflexions de l’auteure mais aussi quoi la lie à ces bâtisses en plein champs ? ces fermes sur lesquelles descend le brouillard, le brouillard sur les terres de ce passage en italique, par les matins blêmes le brouillard hivernal sur les frontières grippées...



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1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 30 septembre 2018.
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[1Débarqué au pavillon B ; sa présence sauva l’oncle

[2Épisode mensuels : quatre en quatre jours. Le premier : un article sur l’évangile de Judas confirmait ce qu’il en pensait, à savoir Judas seul à même de comprendre, de répondre à la demande...tiens ? l’Écho des Savanes publie un interview du pote de Montreuil quant aux deux achetés dans le couloir, Bill Gates en tronche de Christ et la couverture du second : le dessin d’une section du Pont Neuf où, cinq mois plus tôt, l’oncle fut piégé parLa Caméra Invisible. Une histoire de pêcheur. Surprise, surprise !

[3Raymond transféré du jour au lendemain en prison. Aucune adresse. A peine son prénom et vu l’état sinistré de Tonton ce dernier désespéra de le revoir jamais.

[4Stupéfaction de constater qu’ils furent libérés, Raymond de taule et l’oncle d’asile, le même jour, qu’ils habitaient la même ville, la même rue, et bossaient au même hyper. Chacun à une extrémité du bouclard. Raymond rayon vins, l’oncle chez les meubles

[5On ne dira jamais assez combien tout tient à rien

[6Remarquable en ces lieux

[7Joie immense des retrouvailles et tonnerre ! l’étonnement devant le hasard, le destin ! L’oncle y vît un signe ; l’histoire continuait d’autant que Raymond lui apprit connaître ce bled proche de la frontière iranienne. Un an avant que l’oncle ne s’y aventure Raymond marcha de Maku en Iran – Maku où l’oncle… – jusqu’à ce village turc où Tonton sur un lit, une nuit… mais la route de Raymond jalonnée de circonstances insolites, curieuses, troublantes ... ensuite rencontre chez les dingues ! puis ils se perdent, se retrouvent, se perdent se retrouvent...

[8Travaux de malades

[9Le A. L’oncle l’a traversé. Simplement traversé. Il portait un panier de linge. Suivait l’infirmier. Six mois sans quitter le C. Six mois sans ciel au-dessus toutefois qui du ciel ou du A l’impressionna le plus ? Le A sans doute

[10Tout était costaud en ces murs, à commencer par eux, durs comme les barreaux, les infirmiers, les médocs, les raclées, le cynisme des toubibs, du sordide solide !

[11Précision importante : ce lundi 13 février inaugure un cycle clos lundi 12 février de l’an suivant.

[12Ses mots