Thibaut Hingrai | Un homme bizarre

« construire une ville avec des mots », les contributions

A traduit un jour une bande dessinée. Puis a remis ça avec un traité de Théorie du Droit constitutionnel, de l’espagnol, pour l’apprendre. A tout oublié. Maintenant, il tape des mots dévoyés le jour, trace des cartes la nuit, n’a pas encore établi de jonctions. Parfois, il prend des photos de chantiers et les poste sur Instagram. Il remet son ouvrage sur wordpress.
proposition n° 1

Il est revenu. Il est revenu sans témoin.

Les témoins sont ailleurs, sont revenus aussi peut-être, certains, à un autre moment et lui à ce moment-là n’était pas là. Ce qui leur est revenu et ce qui lui est revenu avaient-ils du commun ?

Il est revenu et son sentiment s’est calé contre le sternum, comme s’il s’agissait de sa tête, enfant, à l’époque, ce qui est incroyable, car oui, il devait faire, à peu près, cette taille-là. Ou sans doute pas, mais depuis qu’il est revenu, c’est ainsi qu’il s’en souviendra.

Il a envie de leur dire : vous avez-vu, je suis revenu. C’est pour ça qu’il a pris des photos, pour pouvoir leur dire : regardez ! Ça, il avait fallu que le temps passe, pour qu’on puisse se dire, je vais prendre une photo pour leur signaler que je suis revenu. A une autre époque aurait commencé un roman à partir des traces qui peut-être, peut-être, auraient remonté jusqu’à eux. Aujourd’hui, la quête a cédé sa place à autre chose. Qu’est-ce que c’est, cette autre chose ?

Pour qui est parti plus tard, ce retour n’a pas d’importance. Ce lieu, quitté naturellement, a pu être oublié, rangé sereinement. Pourquoi renaître à ces années anodines, loin des événements majeurs dont on fait pièce en 5 actes ?

S’il valide l’envoi, il deviendra un homme bizarre.

proposition n° 2

Le ruisselet noyé dans les mauvaises herbes et le pont qui l’enjambe marquent l’entrée du territoire et du raccourci qui évitait la boucle que traçait la rue montant vers la ZUP. Les grillages amputant l’espace à gauche, le talus où surplombe la route nationale et sa rumeur à droite, s’évasent péniblement et dirigent le regard au fond sur la face latérale de la barre HLM, celle où donnaient les fenêtres des chambres et leurs rideaux bleus. Le chemin part ensuite sous les balcons en rangée de la façade arrière. Le saule pleureur qui en balayait alors la poussière de sa chevelure abondante et masquait l’aire de jeux et ses tape-culs en bois a été coupé. Les voitures sont toujours parquées le long de la façade avant qui alternait, A, B, C, D, E, escaliers montant dans les bâtiments et rampes d’accès aux caves. Et au loin, on devine encore en hauteur, caché sous les marronniers, l’embouchure du cathéter de béton fiché sous la nationale pour ouvrir l’accès à la ville haute, on y grimpait par des marches de bois retenant la terre. Le trajet de l’école lui tournait le dos : il était rejoint par le deuxième HLM en face dont on aperçoit les derniers étages et fuyait sur la gauche jusqu’à buter contre le passage piéton menant à l’îlot suivant.

proposition n° 3

Le petit pont était un pas de côté. Pour y accéder, il fallait respecter les artères de la ville, c’est-à-dire, s’y soumettre. Traverser deux fois, en angle droit, le carrefour de la mort. On raconte que les voitures qui y descendaient du château à toute vitesse avaient causé plus d’un accident à cet endroit. Il fallait, frôlé par les deux-roues impatients, s’engouffrer aussitôt sous le tunnel, sonné par l’écho triomphant des moteurs rescapés du carrefour mêlés aux frottements sourds et indifférents de la nationale par-dessus les têtes. Par-delà la sortie, la rue filait en traçant sa courbe et accolait au trottoir sans espoir de s’échapper vers son autre rive où on imaginait courir des écureuils. Le petit pont vous attrapait soudain comme la main providentielle écarte d’un destin funeste.

proposition n° 4

Témoin n°1 : Emilien, 7 ans, depuis la fenêtre arrière d’une Renault Megane Break immatriculée dans le 75, aux environs de 21h37. Vitesse moyenne 112km/h. Face.

Témoin n°2 : Marthe, 93 ans, un petit peu avant le 19/20 sur France 3, depuis le balcon au 9ème étage de La Tour, structure longtemps la plus élevée de la commune, livraison 1971, point de vue unique sur la ville haute au milieu d’un quartier familial arboré, commerce à proximité. Distance 650 mètres. Profil.

Témoin n°3 : Google Car, 3pm24, photo consultée 173 fois (42 Etats-Unis, 34 Paris, 19 Russie, 17 Chine, 9 Brésil, 8 Taiwan, 7 Pont-à-Mousson, 3 Corée du Sud, 2 Lyon, 1 Luxembourg, 31 non identifié). Dos.

Pour les 41 habitants de l’îlot ayant emprunté le passage entre 15h24 et 21h37, pour les 229 piétons ayant emprunté le tunnel, pour les 18754 véhicules ayant parcouru la nationale ou la rue, il appartient à un angle mort de de la vie quotidienne.



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1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 19 juin 2018.
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