Anne Savelli | La ville entière

« construire une ville avec des mots », les contributions

Ecrivain, tout ce qui concerne Anne Savelli (publications, expériences numériques, résidences, participation à collectifs) est dans son blog Fenêtres open space.
proposition n° 1

Toutes portes peintes en rouge, d’un rouge brillant, laqué, rouge de Chine aurait dit la mère, toutes ces portes alors n’existaient pas.
À la place, toute porte marron, abîmée, sale. Comment imaginer qu’un pinceau ait suffi à en faire des rideaux de théâtre, des pièces de musée ?
La porte d’entrée ajourée, à cadre de fer : rouge.
La porte du couloir du palier, au dernier étage, couloir qui conduisait à celle de l’appartement : rouge.
Les portes de chaque appartement, sur les trois étages de l’immeuble : rouges.
La porte du grenier où seul le voisin montait, porte sans poignée s’ouvrant sur un escalier raide (une échelle presque, à marches rabotées donnant sur un trou noir), porte fondue au mur, prise pour un panneau, que personne ne regardait, oubliée du couloir : devenue rouge aussi.
Immeuble entier dont on aurait substitué les portes.
Immeuble qu’aucun habitant n’habite plus, locataires substitués, eux aussi.
Immeuble dont on disait qu’il avait été construit pour loger les écuyers du roi, rue de la Procession, près de la rue des Écuyers où était située l’école.
(donc c’était vrai ?)
(François 1er ? Louis XIV plutôt, calculait la fille qui préférait François 1er, sa salamandre, son Léonard)
Derrière la porte marron au fond du couloir sur la gauche vivaient une mère et sa fille, mère qui travaillait, l’élevait seule.
En face, un couple marié : lui, ouvrier d’usine mais trop bête pour être vraiment ouvrier disait la mère, plutôt le balayeur avait compris la fille qui s’était fait une image gracieuse du métier, homme en blanc de travail qui nettoierait la cour et les ateliers à son rythme, jet d’eau, tête vide, iris de l’œil bleu sur le sol de béton tandis que ses collègues assemblaient des voitures. Et elle, la voisine, sans emploi, joues grêlées, montée sur chaussures à bascule riaient la mère et son amie quand elle toquait le soir pour demander du sucre à coup de phrases brouillées, tête en feu, rires légers qui naissaient une fois le sucre donné, la porte refermée, elle, la voisine, c’était une femme rocking-chair s’imaginait la fille.
La voisine collectionnait les poupées folkloriques, assises jambes écartées pour tenir sur les meubles, avec robes en corolles (horreur de la mère, ravissement de la fille qui n’osait pas le dire).
Le voisin était le cousin d’un cycliste célèbre dont il portait le nom : c’était vrai.

Sur le même palier, avant la porte du couloir avait emménagé un jeune couple immigré, lui ouvrier, elle toujours dedans, qui ne sortait jamais sauf pour faire les courses. Une femme jolie tentait d’évaluer la fille (on ne la voyait qu’en éclair), une brune à cheveux longs. Parfois il la battait, on l’entendait hurler. Plus tard on la croisait, enceinte largement, cheveux relevés, serrés. Est-ce qu’il la battait quand elle était enceinte ?
C’était inconcevable. Possible. Inconcevable. Oublié. Gravé là.
Un jour, elle était venue téléphoner, avait toqué, demandé à se servir de l’appareil, appelé l’usine, parlé en arabe précipitamment. La fille ne savait pas s’il aurait fallu lui dire non ou oui ou quoi, le téléphone installé depuis peu coûtait cher, la mère avait interdit de laisser entrer les inconnus.
(c’était une inconnue, ou presque)
(fallait-il se taire comme s’il n’y avait personne ou répondre de derrière la porte : revenez plus tard ?)
(après s’être inquiété la mère avait compris, une urgence sans doute)
(mais si ça se répète, ne pas ouvrir, avait-elle précisé)
(l’argent, une inquiétude qui dure, dont ne pas se défaire pour les habitants du palier)

Un soir, le vieux professeur de dessin de l’école avait toqué aussi, sans prévenir, portant les mêmes chaussures que la voisine d’en face, une bouteille, un bouquet de fleurs, avec l’idée de draguer la mère.
(en classe il avait proposé à la fille, sans la mère, de visiter son atelier et de lui offrir des cadeaux)
(qu’est-ce que tu voudrais ? avait-il demandé)
(pauvre petite fille pauvre pensait-il ?)
(fallait-il répondre ?)
(fallait-il le classer dans la catégorie des types à bonbons, lui que l’institutrice, que la directrice connaissaient ?)
(après hésitation, parce qu’elle le trouvait louche ; parce qu’elle n’avait ni désirs ni besoins évidents contrairement à ce qu’il devait s’imaginer, à ce que lui, la ville entière ne pouvaient que penser, elle avait répondu : je voudrais des objets miniatures)
(le monde dans ma main)
(il n’avait rien offert)

(la ville entière, sauf les enfants d’ouvriers)

Un soir, c’était le père qui était apparu pour la première fois depuis dix ans dans l’encadrement de la porte tandis que la mère était absente, aurait dû être là, revenue du travail, à l’heure d’habitude.
(le RER en retard, avait-elle expliqué)
(comme par hasard, avait pensé la fille)
Un soir, donc, le père était venu, et il n’était pas seul.

proposition n° 2

Le samedi matin, la place du Marché-Neuf à imaginer à distance.

Ouvrir la fenêtre et rester au lit. Suivre les pigeons de l’école jusqu’au bâtiment de la poste. Glisser rue de la Procession, traverser la rue de Poissy. Devenir une ombre, un fantôme, le fil à la patte du pigeon qui vole, domine la place. Entre les rayons, fruits, légumes, boucherie, nuancier des olives dans leurs poches de plastique, dérouler la bobine jusqu’à couvrir d’une toile l’ensemble du marché. Va et vient de l’œil qui regarde, observe une femme avec panier, jeune, belle, brune, après sa semaine de travail.

Il faudrait des ciseaux.

Où est le pain de maïs ?

Cil fil œil mobile de l’oiseau devant les jouets en toc, faux revolvers, faux sabres laser, faux colliers, fausses perles, stand à bruit de crécelle, prémices de fête foraine quand le marché lui-même avance authentique, présence constante de la qualité.

Au lit, à l’école, au marché, qu’est-ce que c’est que le samedi matin, au juste ?

Bâtiment de la poste, massif, construit sur les ruines de la halle aux grains. Maisons à arcades d’un siècle plus vieilles qui font promenade, boutiques, café : limites de la place.

Après les jouets, les livres d’occasion. Un index égrène les titres (reste de poussière sur première phalange), s’arrête sur Le Journal d’Anne Franck en livre de poche, le visage sur la couverture, pellicule gris vert.

Les doigts comme des ailes.

Ouvrir la fenêtre ou peut-être pas.

Sous la couverture, attendre le retour, le pain de maïs ou alors sortir, descendre les trois étages. Bâtiment de la poste, carrefour, chercher la femme brune, la rejoindre au café qui dresse sa terrasse contre le marché. Il est tard déjà, l’heure de manger sa demi-baguette parce que le repas est en cours, n’arrive pas, freiné par les rencontres, le pastis de l’apéritif, absorbé par le verre qui dure, la couleur anis, les rires. Sous les arcades, les enfants sont chargés d’aller chercher le pain – la baguette coûte un franc, scandale. Font la queue à la boulangerie, à l’angle de la rue de Poissy, doublés par les dames chic, moins chic, vieilles, chic, mal élevées.

proposition n° 3

Par la fenêtre du troisième, en se penchant sur la gauche on apercevait l’entrée de l’école, placette où les mères attendaient – sauf les enfants à clé sous le pull, pendue au cou, bien sûr. Des barrières pour les protéger, des sols de pavés toujours à récurer comme le reste de la rue.

Saint-Germain-en-Laye, ville claire.

Placette qui donnait sur la sinueuse rue des Écuyers, menant d’un côté vers le centre, joignant de l’autre la place du Marché-Neuf : une rue morcelée, sans commerces, suite d’hôtels particuliers fermés aux regards croisant au niveau de l’école la rue de la Procession – celle-là étroite, noire, un boyau dans le vent, une tache sur la robe ; voyou dans l’assemblée, des couverts d’argent dans les poches, qui prendrait la tangente pendant que les discours se terminent.

Se pencher est dangereux, dit la mère à l’enfant. On tombe, surtout dans les rêves. En ne se penchant pas, on rate le trottoir qui envoie au marché. On ne voit pas les porches sous lesquels un type, en début de soirée, fait semblant d’entrer dès que les enfants se retournent, conscients d’être suivis depuis les arcades.

(Ils s’étaient retournés, l’avaient vu ressortir, puis entrer, puis ressortir, s’étaient mis à courir jusqu’à l’immeuble de la rue de la Procession, s’étaient engouffrés, avaient poussé l’une après l’autre toutes les portes. Avaient tambouriné. Comme dans les films, s’étaient-ils dit, comme dans les histoires. Que faisaient les enfants seuls, la fille, ses copains d’enfance ? Peut-être se rendaient-ils d’un appartement à un autre, de chez les garçons, rue de Poissy, à chez elle, la fille)

Trois étages à courir plutôt qu’à grimper. À peine arrivés, les mères les envoient chercher le pain. Ils crient, peur de revoir le type, de ne pas être crus, sans réfléchir ils déballent l’histoire. Que vont-elles répondre ? Qu’ils mentent, pour ne pas avoir à redescendre ? Non, non, elles comprennent.
(ce qu’on se raconte, dans les escaliers)

Combien de boulangeries jusqu’aux arcades ? Combien de types à suivre les enfants dans cette ville claire ?

Une autre fois, le père des garçons avait raccompagné la fille. Il marchait trop vite. Elle s’essoufflait, aurait voulu lui demander de ralentir, avait peur de lui, n’osait pas. Tenir, rue des Écuyers, devant chaque porche, chaque entrée de chaque hôtel particulier. Plus que trois étages. Arrivés en haut, elle avait vomi. Il avait ri, s’était éclipsé.

Sur la gauche, la rue de la Procession mène à la placette. Sur la droite, elle conduit au marché, à la rue de Poissy. C’est la rue de l’école.

proposition n° 4

Un grillage très long, distordu au fond de la cour, invisible, magnétique, caché par les feuilles.

Une cour mal définie, espace avec buttées, coins de jardin, bizarreries ornementales autour desquelles tourner jusqu’au fond d’une allée où s’entassent une colline de terre, des arbres, le grillage et un trou.

Au bout, une forêt s’étendrait, empiéterait sur l’autre bord, celui de la cour jumelle que des aventuriers passés par le trou iraient explorer.

Un grillage sépare les deux lycées, le scientifique, le littéraire. Il marque le territoire, empêche les élèves de se rendre visite, de se substituer les uns aux autres – sinon, que se passerait-il ? On échangerait les copies, les carnets, les notes, les cours ? On permuterait les visages, les vies, les noms de famille, feraient entrer les pauvres chez les riches, vice-versa ?

(la question ne se pose pas, en sixième-cinquième on en trouve des deux côtés)

De l’autre côté, passé sous le grillage, est-ce qu’on peut entendre la sonnerie, secouer son tee-shirt, revenir à temps ?

Devant les préfabriqués des sixième-cinquième du lycée littéraire, les mères attendent, les garçons surtout, fascinés. On dit qu’il y a une grotte entre les deux lycées, qu’on peut se faire renvoyer si on se fait prendre, ventre couvert de terre. On irait où, alors ? Au lycée privé où bifurquent les mauvais élèves dont les parents ont les moyens ? Et sinon ? Où ?

Le lycée littéraire est en perte de vitesse face au scientifique, il faut couper des têtes en fin de cinquième, en fin de troisième ensuite.

Il y a encore le lycée international, mythique, invisible, magnétique : un grillage lui-même.

C’est une ville de lycées, de bonnes notes, qui brille aux concours, tient son rang.

De l’autre côté, c’est comment ?

En face des préfabriqués des sixième-cinquième littéraires, côté gauche, se trouvent le bâtiment des quatrième-troisième fermé par un mur d’enceinte, puis des secondes-premières-terminales : trois cubes traversés par une rue en pente où on ne devine pas le lycée scientifique dont l’entrée est ailleurs, où le lycée privé est regardé avec mépris par les littéraires qui descendent à huit heures, remontent à midi, à seize, à dix-huit cette rue Alexandre Dumas qui n’en finit jamais, croise la rue de Poissy et ramène les élèves au centre, pourtant, voilà qui est incontestable, vérifié chaque jour.

Rue Alexandre Dumas de bon matin, côté gauche du trottoir, marcher c’est descendre à plusieurs en se racontant le dessin animé de la veille. Côté droit, c’est avoir pris latin, réfléchir à une troisième langue. Personne, du côté droit, ne se souvient du grillage.

Le grillage sépare le littéraire Claude Debussy qui ne veut plus être littéraire du scientifique Marcel Roby, deux gloires locales mais personne ne sait ce qu’a pu faire Roby. Sportif ou physicien ? Personne ne dit aux élèves, côté Debussy, le résistant qu’il fut ou alors ça se disperse.

Le grillage, c’est un monde fini.

Le grillage, côté Debussy, aspire fictions et végétaux, garde sa part d’enfance au collège appelé lycée tandis que le préau ne sert qu’à s’abriter, faire courir les rumeurs, on a trouvé des Marlboro dans ses affaires, elle sort avec bidule, on va l’orienter mécanique, coiffure oui j’aimerais bien dans l’idée ça me plairait.

Ah oui ?

Silence.

Encore une qui ne lit pas de livres.

proposition n° 5

Plomberie, chauffage, carreaux de couleur disposés derrière la vitrine sans recherche particulière, entretien chaudière, fatras.

Bidets, lavabos, miroirs, faïences, tas.

Vitre sale, éléments aperçus, déformés, grisés, masse qui donne à la boutique un air de cube dense, bourré jusqu’à la gueule d’éléments répandus une fois la porte ouverte, baignoires, porte-savons, rideaux sur le trottoir, conduits, coudières, tuyaux éparpillés sur la chaussée étroite envahissant le mur puis le mur d’en face, de l’école à briques beiges, aux fenêtres rehaussées d’un petit éventail lui-même à briques rouges et à liseré vert, vert d’eau en harmonie, éventail qui fait de l’air, chasse la crasse de la vitre, tout le bric-à-brac de la boutique, ces douches, machines à laver qui ne grimpent jamais jusqu’au troisième étage, en tout cas pas encore, un jour il y aura une sorte de valise, presque un instrument de magie dans la petite salle d’eau, valise à déplier et qui deviendra douche, puis un lave-linge dans la cuisine au lieu de la bassine mais pour l’instant tout est informe et lourd, laid et inaccessible dans la rue de la Procession, reste en bas.

La fille du plombier, jolie à grandes gencives, dévale l’escalier.

En classe, c’est la seule à ne pas mentir quand la maîtresse, secondé de la directrice, demande qui se lave les dents trois fois trois minutes par jour depuis le passage du spécialiste. Elle seule ne lève pas le bras. Elle rit quand on lui fait la leçon.
La fille du plombier, vive, blonde, Valérie, est aimée du beau brun qui se tait parce qu’il n’a rien à dire, ou parce qu’il ne sait rien, parce qu’il parle trop mal, parce que les Portugais comme les Espagnols, les enfants d’ouvriers ne sont pas écoutés, n’essayent pas. Il se tait mais on sait, on voit.

Se place à côté d’elle sur la petite photo du dernier jour d’école délicatement sans parler, à la fin du CM2. L’école refermée, la cour inaccessible, vacances, soleil, institutrice fameuse à jamais perdue du vue et beau brun disparu jusqu’à la nuit des temps tandis qu’un monde nouveau à l’autre bout de la ville prépare son entrée, voilà la fille blonde, elle est encore là car croisée dans l’immeuble. De loin en loin, fille blonde revue car fille blonde voisine ne se sait pas rivale. Elle s’arrête au premier. Son père ouvre, c’est le plombier, le même qu’à la boutique. Fille blonde n’invite pas, ne devient pas amie.

De son appartement, de ses sentiments on ne sait rien.

proposition n° 6

C’est la rue au Pain qui revient. Pas la rue du Pain, ni des boulangers ni rien d’autre.
Cette rue, le au familier qui cadre mal avec la majesté de la ville.

La rue au Pain traverse le centre, est elle-même traversée par une sorte de trouée qui conduit au château. Debussy y naquit, ses parents y tenaient un magasin de vaisselle. Plus tôt, des maisons y poussèrent. L’architecte du roi s’appelait Le Muet.
Cherche un peu ce qui ne serait pas royal, par ici, en dehors de la rue au Pain. Tu trouveras la Liberté, la République comme partout ailleurs, Jaurès, Voltaire et des allées pleines d’arbres (tilleuls, noisetiers, tamaris, peupliers) mais autrement, la rue de la Maison verte, la rue du Val joyeux, qui te dit ce qui s’y cache ? Le chemin du Dessous de la Justice, la sente Buissonnière ? Royaux peut-être. Jamais vus.

Ce qui revient encore, ce sont les noms déjà cités, des boucles : Vieux marché, Écuyers, Alexandre Dumas, Debussy, Roby, périmètre auquel ajouter la rue au Pain et la rue du Vieil abrevoir d’un côté, la rue d’Alsace et de Poissy de l’autre, tout cela délimité selon qui y vit, ce qu’on y fait. Il y aurait à dire le parc et la forêt bien sûr mais aussi la bibliothèque, l’espace Maurice Denis dont on n’arrive jamais à se rappeler les œuvres, jamais bien ni vraiment, la piscine quasi olympique, le lycée international.

Qui pense Saint-Germain pense domaine [terre possédée par un propriétaire. Droit de propriété ou de possession]. Qui pense Saint-Germain en Laye pense Versailles, Louis XIV (y naquit), François 1er (y vécut), musée archéologique, esplanade, plan, vue, jardins à la française, Le Vésinet, Le Pecq. Salamandre, blason, armes et courtisans. Pense pierres, belles, claires, taille, solidité et forteresse ; maison de maître, hôtel particulier, Mansart, Le Nôtre, Lully. Connaît le vocabulaire, appréhende la culture, la valeur, même à ne pas savoir envisager le coût, le montant, le prix. Le parquet est ciré et les rues toujours propres. À la porte des boutiques est écrit entrée libre, comme si on n’allait pas ressortir. Dans la rue de Poissy, le café-tabac, lui, s’appelle le Saint-Claude. Enfant, on l’imagine à la montagne. Plus tard, on se doute que le nom ne distingue pas grand chose, même sans avoir vu des Saint-Claude partout.

Qui pense Saint-Germain ne sait pas qu’y est né Étienne Néant, coureur cycliste. On pourrait le promener dans les rues, Étienne Néant, rouler avec lui au petit matin, inventer des figures sur la place du marché, descendre à fond jusqu’au lycée accroché à sa taille ou la main sur l’épaule, sans peur de la chute. Un garçon prometteur, le futur champion de l’année. Yeux verts et coupe au bol, pour l’instant il circule loin de son avenir. Monoprix, Viniprix, Singer. Connaît-il ce magasin de vélos sur le trajet qui mène à Debussy, boutique étroite de vente et de réparation collée à un commerce qui propose des t-shirts sur lesquels on transfère au fer à repasser des panthères roses pailletées ?

La ville dort. Étienne Néant n’a peut-être jamais vécu là et il est mort ailleurs. N’a pas concrétisé est-il écrit de lui. Peu importe. La ville se réveille. Étienne se promène parce qu’on aime dire son nom. Ce n’est pas le cousin du voisin dont il était question après les portes rouges, rue de la Procession : ce cycliste-là, ce coureur, c’est une star adorée des foules, qui mourra l’année même de l’ascension de Néant après avoir tout remporté.

La ville change de nom. Elle devient n’importe quelle ville.

proposition n° 7

S’allonger sur la méridienne. Se laisser masser les poignets, les avant-bras, les cuisses, les genoux, le crâne presque violemment. Oui, sur le crâne les picots s’enfoncent, à la fin il reste des traces, une douleur, l’hébétude aussi, les nerfs dénoués par cet écrasement. Tout vacille, tamisé.Tout peut s’éclairer ensuite, dans l’entrée, dans l’avenue, sur le strapontin du wagon de métro. Quand ça se refuse on est plus fragile que jamais.

Pour éviter ça, voici ce qu’elle dit pendant la séance : « Vous allez former une bulle dans laquelle vous vous placerez. Rien ni personne ne vous atteindra. »

Au début, y entrent la méridienne, le paravent, le parfum de la pièce. Il faut éloigner les bruits de travaux qui viennent du quartier et leurs vibrations. Ensuite, ce qui arrive, c’est un carré de pelouse à l’arrière d’un immeuble, avec arbre et possibilité de goûter.
L’immeuble est peut-être une maison tout en longueur mais a priori non, il abrite plusieurs familles. Il n’y a pas d’ascenseur, il faut grimper un escalier – avec une rampe que Nicole aime, comme Mary Poppins, enfourcher, c’est d’ailleurs comme ça qu’elle s’est cassé la jambe. On arrive en groupe à l’appartement, dit bonjour aux parents, ne fait que passer. Ce qui compte c’est le panier, la nappe, redescendre en vitesse.
Nicole est la seule du groupe à ne pas vivre dans une maison, ce qui ne veut pas dire que ses parents n’ont pas d’argent. Grande, châtain, plâtrée haut, elle est d’un abord simple, « à l’américaine » (Nicole est américaine). Dans le groupe on trouve aussi une blonde presque platine, suédoise d’origine (jardin, maison) ; deux petites blondes dorées, jumelles (jardin, maison) ; la meilleure amie, blonde avec des anglaises (jardin, maison). La dernière des blondes regarde la pelouse contenue dans la bulle.

Pourquoi cette pelouse, pas une autre ? Nicole était agréable, rien de plus. Ses parents restent flous, ni chaleureux, ni méprisants, le groupe de blondes lointain. C’est l’arbre, peut-être, le carré de jardin caché derrière l’immeuble, absorbant le soleil. Ce ne sont ni les jeux ni le goûter pique-nique. C’est le ciel, la lumière. Le moyen de ne pas parler, de ne pas se mêler, de se fondre au lieu. C’est l’odeur de cire dans l’appartement, les marches d’escalier, le vert régulier sur lequel s’étendre et faire abstraction de ce qui se passe ou non sous l’arbre à six mètres, paroles de petites filles, regards et pensées.
Rien de plus ne tient dans la bulle.

S’allonger sur un lit qui sert de divan. Raconter les jardins, les maisons, deux parents, de l’argent, une pelouse, des domestiques, même.

« Et vous ne les avez jamais enviées ? Vous n’avez jamais éprouvé un sentiment de revanche ? Le désir de posséder autant ? Quelque chose qui, adulte, aurait guidé vos choix ?
— Non. »

S’allonger sur la pelouse, où qu’elle soit.

proposition n° 8

Ce n’est pas qu’il ne pleut jamais : Saint-Germain en Laye est une ville de la région parisienne située dans les Yvelines, département 78, dernière station du RER A.
Il pleut mais la pluie se déplace, à peine quelques gouttes rue des Écuyers où l’école est si proche, en trombe au-dessus des préfabriqués des sixième-cinquième, lycée Claude Debussy, au moment des récréations. Corps des enfants qui voudraient voltiger plutôt, pousser jusqu’au grillage, esquissent une danse sous le préau. L’impatience monte à la gorge. On finit par se raconter l’ennui des dessins animés de la veille dont on n’arrive pas à détacher. C’est de la grande jeunesse qu’il faut se séparer, oui, à onze ou douze ans le moment est venu mais voilà, le faire, c’est rester sous le préau au lieu d’aller courir. C’est accepter l’orientation en fin de cinquième des Dos Santos, Moussa, Rodriguez, inenvisageable aux petites blondes, aux garçons dont les mères portent une jupe-culotte, un cerceau dans les cheveux, tripotée de vieilles dames droites sous leurs parapluies que regarde sans regarder celle dont le parent unique, n’est-ce pas, c’est écrit dans le carnet, vient aux réunions en jeans et en sabots, cheveux au vent. Vieilles dames de trente-cinq ans réunies en une seule à manteau de fourrure, dont le fils à l’instant rue encore sous le préau, quintessence de qui nous ne sommes pas, de qui nous ne voulons pas être.

Pluie sur feuilles brillantes à l’automne au moment de se rendre à la bibliothèque, ciel noir sur l’esplanade et les douves en miroir. Pluie sur feuilles dans le parc et la forêt bien sûr, bijoux du houx, montée de la terre aux narines. Gouttes en rayons qui cachent les amoureux serrés contre les chênes, envoient les passants vers les galeries d’art. Pluie qui donne des envies sans pouvoir dire lesquelles, entre l’Écosse et l’Angleterre.

Apprendre le mot ornières, rentrer car la boue colle, s’abriter dans la rue au Pain puis dans la rue de Poissy sous les auvents des magasins. Arrêt devant le poissonnier, les machines Singer, le disquaire. Cavalcade rue de la Procession, grimpée des escaliers. Dans la chambre, sur le lit, valse des livres, de la ville, de la pluie.

proposition n° 9

La porte est ouverte. On entend des voix, un nuage de voix qui masque en partie le bruit des bouteilles, des coupes, de tout ce qui trinque.

La porte est ouverte sur la rue. On entend ce qui piétine, tourne dans tous les sens, s’exclame, les invités se saluent, les propriétaires les accueillent, expliquent au maire la valeur des œuvres nouvelles. Lui répond au journaliste, elle rit.

La porte est ouverte sur la rue du Vieil abreuvoir. Les voix guident les pas, les verres passent le seuil, la vitrine permet d’apercevoir les sérigraphies (C’est moderne), les visages (Vous êtes sangermanois d’origine ?), les costumes (Vous vous êtes connus comment ?) et elle, plus grande que lui, qui décidément rit très fort (J’ai d’abord été comédienne).

La rue est ouverte du Vieil abreuvoir parce qu’il fait y nuit, que c’est le vernissage, mené à grands frais, qu’on ne sait pas encore qui est ce jeune couple. Des amis circulent, entrent, sortent, des enfants galopent, qu’on éloigne un peu. Ce que voudrait le monde, c’est la bohème chic qui manie l’argent, titille l’attention (Elle ? C’est l’ancienne jeune première de la troupe de... Vous savez, cet acteur célèbre. Tournées. Planches. Répertoire classique. Faire sonner les mots. Vivait de pas grand chose. Parfois, elle prêtait sa voix –- sur disque, c’était Blanche-Neige, c’était Cendrillon ! Maintenant, elle est photographe. Lui, c’est l’ami des peintres depuis toujours).

La ville est ouverte. Saint-Germain en Laye ne se résume pas à son château, son musée d’archéologie et ses boutiques d’antiquités. Si ?

La ville est fermée. Ailleurs que dans la rue du Vieil abreuvoir, quand on est enfant qui cavale (la blonde de la rue de la Procession et ses deux copains, les fils des galeristes) on entend un « Bonjour Madame » quand on dit simplement bonjour. Au début, on ne comprend pas. Très vite, on entend ce qui glace, est fait pour, les voix haut perchées, les pensées qui suivent. Les mères en fourrure ne parlent pas fort mais leur silence dit, sans même qu’elles le sachent : je ne te connais pas, je te juge sur les apparences. J’ai un QI raz les pâquerettes et la bêtise de le montrer. Tu t’en aperçois ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Tu es quantité négligeable. Tes bonnes notes ne vont pas durer. Tu ne battras pas mon fils (ma fille / mes enfants et ceux de mes amis) ad vitam aeternam. Tu retourneras à ta classe.

Tu ne leur réponds pas car en réalité la nullité de ces femmes te sidère. Tu les regardes, c’est tout. Tu n’aimerais pas avoir un rire sonore comme celui de la galeriste, envahir l’espace comme elle fait. Tu voudrais moins encore ressembler aux épouses qui ne travaillent pas, se font servir, collectionnent, aiment suivre les enchères, prennent la peinture pour un passe-temps, l’écriture pour un supplément d’âme.

Quand tu y penses, tu te dis que tu voudrais vivre comme Simone de Beauvoir dont ta mère te parle : lire, écrire, déjeuner au café avec l’argent des livres. Ni ménage ni cuisine mais voyages et rencontres, amours sans mariage ni famille.

Tu entends la ville fermée, bouche pincée, rides sèches. Ensuite, tu ne l’oublies pas mais elle se retrouve en suspend, éloignée de toi, épinglée sur un mur fictif. C’est décidé : le silence, la haine que tu provoques (tu ne trouves pas d’autre mot pour ces phrases sifflantes, ces blessures d’amour-propre empilées sous des parapluies) ne te feront pas dévier. Lire, écrire au café. Tu te méfieras de ce qui fait miroir. À la fin tu ne seras plus ni d’ici ni d’ailleurs. Tu réinventeras une ville à l’oreille.

proposition n° 10

Plus rien ne nous atteint. Mousses, fougères, chênes et sapins faciles à reconnaître qu’on dessine au retour sur un carnet Canson, la collecte passe aussi par l’humus qui relie au globe terrestre, les amanites à l’écart du chemin. Le monde de l’humide rend minéral, le spongieux sensible à toute molécule. Sous le doigt, des parois de caverne et le nuancier des écorces ; dans la gorge, l’oxygène compact. L’odeur de bois brûlé, de bûche pourrie, de sève, de spore ne cède pas quand on retrouve les arbres taillés sur mesure, alignés devant le château.

Quitter la forêt et le parc. C’est samedi. Rue au Pain le shopping bat son plein. Le magasin de jolies choses, une boutique très étroite et tout en longueur, tend les bras. Il faut faire attention à ne rien faire tomber, ne rien briser, sinon il faut acheter cassé, recoller les morceaux et ça ne tient jamais. Du monde, des corps de clientes, des paniers, des fleurs. Derrière le comptoir, les huiles essentielles guident jusqu’à l’objet du désir caché dans un angle : une ombrelle japonaise bleue.

À quoi sert l’ombrelle ? À l’acheter avec l’argent de poche. Que faire de l’ombrelle ? L’ouvrir en laissant glisser le nœud d’osier, la poser par terre. Sur la moquette ou sur la peau de mouton, sa toile rêche libère de l’âcre : voilà une forêt nouvelle (une grotte, une cabane). Le chat y furète, n’y reste pas.

Le Japon, c’est Le Secret du verre bleu, roman où des lutins anglais cachés dans une bibliothèque cohabitent à Tokyo avec une famille qui les nourrit de génération en génération. Un verre de lait par jour, posé à côté de la fenêtre, suffit. Bleu lacté lumineux dans son verre gigantesque, fromages microscopiques qui assurent la survie : le monde gustatif se réduit à cette gamme tandis que la guerre gronde, que le petit frère fasciste décide de ne plus alimenter les inutiles. Tous les goûts dégueulasses, artichauts, salsifis, surgissent avec lui. Dans le verre, le lait caille. Heureusement ces goûts-là ne passent pas le seuil, restent à la lisière de l’ombrelle (grotte, mer, plage, paravent).

proposition n° 11

Excentré, près de la forêt, on s’y croise en groupes, les cheveux mouillés sous le bonnet -– pas de sèche-cheveux –- la peau puant le chlore –- pas le temps d’une douche –- le sac à l’épaule contenant le maillot, la serviette, les clés. Il ne fait jamais beau, rien ne sèche sur le parking de la piscine, le calendrier de la nage est fait pour l’hiver. On se faufile d’une voiture garée à une autre, échange un salut avant de retourner chez soi ou d’entrer dans le bassin auquel, dit la rumeur, manque un centimètre pour être homologué olympique.

La rumeur dit encore le plongeoir le plus haut, le type qui a sauté, le plat, l’éventrement, les entrailles dans la flotte alors qu’on venait de sortir. Elle court sur le parking, raconte l’humeur des profs et la température, s’évanouit, rincée par les longueurs, le peu de temps en cabine, l’étroitesse des lieux qui oblige à se cogner, à se dépêcher d’en sortir. Ne pas rester seul-e sur le parking, ne pas vouloir de la nuit qui tombe, du retour en centre-ville sans ce minimum vital de la blague, des impressions à s’échanger, même à s’en foutre. Le parking, point d’ancrage de la solitude dans ce qu’elle a de plus répugnant, quand le corps a envie de lâcher et ne peut parce qu’il y a du trajet, que personne ne l’attend, ne viendra le chercher. Pas de car, de bus, de tram, à peine l’idée d’un skate dont la mode vient d’apparaître, qu’il faudrait trimbaler la journée, les groupes avancent en jeans et en baskets, regardent ceux qui arrivent avec pitié, ceux qui ont terminé avec l’envie de les suivre, d’échapper à l’emploi du temps. Rituel stupide des filles obligées de venir, de rester dans les gradins quand elles ont leurs règles. Détails qui bloquent, dont les piscines modernes se sont parfois débarrassées –- à moins que ce ne soit l’âge adulte : odeurs, surfaces qui râpent, blessent les pieds, vie de troupeau qui empêche de s’essuyer bien. Les vêtements et les sous-vêtements collent, la serviette pèse, le goûter s’écrase, ramolli.

À gauche, c’est l’entrée de la forêt où personne, à ce moment précis, n’aurait envie d’aller. Devant, ça finira par être le château, la station RER, l’église. Filer, rêver de retrouver la chambre tandis que quelqu’un raconte le diplôme des cent, cinq cents mètres. Écouter vaguement, revoir le champion du département qui, à quatorze ans, file lui aussi, mais sous l’eau. Un long plongeon soyeux, sans une goutte, qui nous sidère, nous éloigne de lui, dont il ne veut jamais parler. Sur le parking, il allume une clope, à la fureur des entraîneurs qui cherchent à le vexer, l’accusent de souffle court. Il hausse les épaules, sait qu’il n’en fera pas son métier. Trop tard, trop de soucis ? Chacun se le demande. Et très vite il nous quitte.

Il porte un nom de forêt. Il ira vivre un jour, ça ne s’invente pas, impasse des Querelles, près de la mer (ciel bleu, pavillons roses, palmiers). Pour l’instant il sait qu’il va être orienté, qu’est-ce qu’il pourrait faire de sportif ? Réparer des vélos, peut-être. Fumer, apprendre la mécano loin de la piscine olympique. Sa silhouette se dissout, reste en tête.

proposition n° 12

Difficile de décrire ce passage entre deux boutiques situé au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne, reliant la rue au Pain et une sorte de grand ensemble. Pour le traverser, il faut contourner des barrières à hauteur de cuisses faites pour freiner, pour empêcher les mobylettes. Suit un rectangle d’ombre où on esquive ce qui entrave, ces barrières mais aussi les corps, humains, animaux. Chacun tourne lentement pour se rendre de la rue au square sur lequel le passage débouche. Ici, des immeubles de quatre étages surplombent des bancs, des sculptures de béton qui commencent à dater, sur lesquels s’asseoir, dans lesquelles nicher. En dix ou quinze ans, tout s’est noirci, flétri, a détrempé. Une poche prolo, secrète, au milieu des belles pierres, voilà comment le jugent ceux qui empruntent ce raccourci. Talons, vestons, attachés-case, après le grand ensemble ils tracent, se précipitent vers l’esplanade du RER.
La laideur du square repose, pourtant. Lieu de rendez-vous des ados à l’abri de la circulation, c’est ici qu’ils se cachent et là qu’ils parlent fugues, brigade des mineurs, maraude ; qu’ils apprennent à fumer, à embrasser, à ne pas rentrer à l’heure. Un jour, pendant les vacances de février, deux ou trois filles tentent le coup : rendez-vous au square pour s’enfuir, depuis le temps qu’on le dit, voir enfin ce que ça donne de marcher la nuit sans adulte. Où dormir ? Chez qui ? Vivre avec quel argent ? L’affaire ne mène pas loin : tombé sur l’avis de recherche, un flic qui est aussi un père reconnaît une des gamines, une amie de sa propre fille. Questions. Réponses. Retrouvailles. Pourquoi partir ? Pourquoi se réunir, pour dire quoi, pour quoi faire ?

C’est encore ténu, rien qu’un désir de fuite, de limites à tester à l’angle du passage. Là où, il y a quelques années, on restait le nez sur la vitrine du magasin de jouets à s’émerveiller, à demander, à entendre non, à saliver, à se refréner, à redemander, à ne plus attendre, on passe. On adopte l’ombre.

proposition n° 14

Des bourgeoises, des enfants, des peintres, des champions, des voisins, un nageur, une mère, une fille, des galeristes, des amis, des commerçants, des rois, des écuyers, des adolescents, un plombier, il manque encore du monde, des familles ouvrières, des domestiques, des jardiniers, une institutrice qui viendra à son heure et une bibliothécaire, une directrice, un directeur. La ville n’est pas la même selon qu’on y passe ou non sa journée, selon qu’on s’y confronte, ou peu, aux habitants.

Manque le vendeur du Viniprix dont le regard terrorise la fille au point qu’elle ne veut plus sortir de chez elle et refuse d’expliquer pourquoi. Manquent les meilleures copines, les garçons qu’elle observe, ignore, celui qui la fait rire, celui qui ne répond pas. Manque encore Marie, connue à Debussy dans le bâtiment des quatrième-troisième, les pions, les pigeons, les chats, les médecins, les dentistes. Manque ce qui peuple Saint-Germain, offre ou non sa substance, ce qui aide, fait grandir, la mère d’un garçon de la classe par exemple, qui tient une blanchisserie près de l’école des Écuyers. Petite, ronde, brune, des perles aux oreilles, elle montre les vêtements que les clients oublient de venir chercher, qu’elle garde des années sur cintre. Elle expose en vitrine les bijoux de son fils, bracelets et bagues qui complètent l’argent de poche. Elle s’inquiète quand on ne mange pas, pas assez, pas bien. Elle écoute ce qu’on lui raconte, cette petite vie d’école qui se poursuit au lycée.

Juste à côté, le cordonnier n’a pas de nom, pas de prénom mais il aime faire la blague quand la fille lui apporte ses escarpins usés. Il réussit toujours à tout rafistoler, parle de bal, de danse et la fille rit parce qu’il est doux, très vieux et très inoffensif, pas comme le vendeur du Viniprix qu’elle soupçonne de la suivre, de vouloir l’enlever. Ne jamais s’approcher de la chambre froide au fond du magasin, ne jamais lui parler, surtout.
Il y a ceux qui prennent trop de place, ceux qui n’en prennent pas assez. Ceux qui figent. Ceux qui assouplissent. Il y a, copain du champion de nage, un champion de boxe qui, à quinze ans, a déjà le nez cassé. Il vient d’une autre ville, autre genre de banlieue. De mercredi en mercredi, il se joint à la bande dont il adopte les goûts, les façons de s’habiller. Plus dur en apparence. Extrême sentimental.

Il y a Marie, comme déjà dit, dont il faudra reparler, pour l’instant silhouette dans la cour aux côtés de Claudine, Nathalie, Isabelle, Béatrice, Sylvie, Marion, Emmanuelle. Il y a eu les blondes de l’école puis le grand bazar du collège appelé lycée. Sous le préau des sixième-cinquième la fille entend parler de parents séparés, soudain, de parents divorcés, de pension alimentaire, de bain hebdomadaire, de frères et sœurs nombreux. Ceux des HLM près de la caserne des pompiers. Celle dont le père cadenasse le cadran du téléphone pour que personne, en son absence, ne puisse appeler, tant pis s’il y a le feu ou que quelqu’un est malade. Celle qui fait illusion, toujours habillée dernière mode mais qui, sans prévenir, s’assied dans l’escalier et pleure parce que son frère est en prison.

proposition n° 15

Un jour tu es revenue –- tu devais avoir quoi, vingt-cinq ans, tu étais partie depuis dix ans –- ou trente, plutôt ? dans ce cas, tu avais vécu l’exacte moitié de ta vie ailleurs, bac Paris Sorbonne plus rien à prouver depuis longtemps, n’est-ce pas –- n’empêche, dès la sortie du RER ça pue le fric as-tu pensé, la phrase t’a sauté à la gorge, tu étais dans l’escalator le château allait apparaître quand ça pue a tout écrasé, ça pue la bourgeoisie quand tu faisais le tour de la place, la mort quand tu cherchais des points d’appui, château bibliothèque parc école Monoprix ce que j’aimais ça pue tu te désespérais –- non c’était la colère –- oui ça pue t’étranglait, ça sent les domestiques les maîtres et leurs rapports, ça pue servilité et violence psychique ça sent condescendance mépris de tous côtés -– du mien également –- je ne reviendrais pas ne reviendrais jamais –- le hurlement n’était pas loin –- ça pue continuais-tu aveugle à tout le reste mais alors voilà, c’est à ce moment-là, ça avait beau puer rétrécir enfermer, je vais retourner au lycée as-tu pensé quand même, je vais boucler la visite avant de repartir, c’est à ce moment-là rue Alexandre Dumas que quelque chose d’unique, d’impossible à reproduire, de physique, de réel, de matériel et palpable, de visible, de tangible est arrivé : tu m’as croisée, moi, et j’avais quatorze ans

J’avais quatorze ans, forcément, c’est la rue du lycée, j’étais en quatrième -– pourquoi pas en sixième, croisée blonde, cheveu raides, en jeans et en baskets ou alors en troisième, châtain clair et bouclés, en jeans et escarpins ? -– tu descendais, je montais, je revenais de cours, j’étais en quatrième, donc, en jeans et en chemise, une écharpe nouée offerte par la copine dont le frère est en prison et dont tu viens de parler -– tu vois, je suis –- sac US dans le dos décoré au marqueur avec des noms de groupes comme c’était la mode -– quels groupes ? comment savoir, tu ne t’es pas retournée -– j’étais en train de monter et tu ne t’es pas retournée, non, tellement sidérée je crois bien.

Moi je ne te voyais pas, comment se reconnaître quand on a quatorze ans et qu’on se croise à trente, ou vingt-cinq même, tant la vie s’accélère à ces périodes-là, ne serait-ce que les cheveux, tiens, blonde enfant d’un côté, adolescente châtain puis ça vire au platine blonde punk noir corbeau avant d’en venir au roux comment s’imaginer rien que ça tu vois bien, et puis se croiser soi-même, descendre, se voir monter, se voir soi d’un seul bloc en jeans et en baskets, identifier l’écharpe le sac à dos US, savoir ce qu’il contient presque, dans un flash se reconnaître et brusquement se dire il faut que je l’arrête il faut que je lui parle il faut que je lui demande —– quoi –- il faut que je lui dise -– quoi -– rien, bien sûr quelle idée -– se voir se dépasser et rater le moment et ne pas le rater -– il ne faut prévenir de rien.

proposition n° 16

Certains appartements sont truffés de chausses-trappes, que tu oublies au fur et à mesure. Ici et là, tu ne sais plus ce qu’on trouvait dans les placards ni sous les lits, le long des plinthes, en haut des meubles. Pourtant, quelque chose insiste, que tu dévies, fais dériver. Y avait-il au plafond de quoi imaginer un étage de plus ? Des trous dans les murs, des fils sous les portes ? Avait-on aménagé des cachettes sous les escaliers, placé des micros, bourré les commodes d’objets interdits – illicites ? dangereux ?
Tu te souviens du champagne du vernissage et, quelques mois plus tard, du pastis dans une arrière-salle quand avec tes copains vous repérez leurs parents -– pas ta mère, qui travaille. Tous trois, vous sortez de l’école. C’est l’heure du goûter, des devoirs. Seulement chez eux, il n’y a personne. Personne non plus à la galerie. Où, alors ? Ces intérieurs sont des chausses-trappes, oui. Les parents disparaissent, happés par les cheminées, glissés sous les tableaux, on les retrouve attablés à cinq rues de là, reconstitués devant leur verre. À force, il faut les convaincre de rentrer. Le plus grand choisit le risque, passe par la fenêtre du dernier étage, escalade les toits pour se faire remarquer. Le cadet fait le ménage, tente d’amadouer l’appartement, de le rendre désirable. Et toi ? Ce n’est pas à toi que ça arrive mais ce que tu comprends, c’est que la frontière s’amenuise entre l’enfance et l’âge adulte. Tu imagines du verre pilé sur lequel il faudrait marcher en persuadant les autres qu’il s’agit d’un tapis de soie.

Vous tournez, vous cherchez, inspectez l’arrière-salle puis tu rentres chez toi. Plus tard, les garçons placent des pièges. Dans leur chambre, mille merveilles volées, prises pour se faire pincer, pour combler les absences. Des pellicules photo qui coûtent une fortune, des jouets difficiles à dissimuler : autant de tours de force. D’ailleurs les parents, quand ils s’en rendent compte, ne sont pas sans fierté. Ils comptabilisent, ils étalent la marchandise. Des placards sortent des figurines : les super héros du moment.

Ce qu’on trouve en secret ailleurs que dans ces vols, tu voudrais t’en souvenir mais je ne peux pas t’aider. À quatorze ans, j’ai balayé devant ma porte. Pardon, excuse-moi. Les angles morts ne m’intéressent pas.

proposition n° 17

Il fait gris dans ta chambre, dans la cour de l’école, dans la classe de CE1. Nous sommes en avril peut-être. La directrice ouvre la porte, te présente, repart. Dans les rangs, l’institutrice te regarde, te demande d’où tu viens et à ta réponse s’exclame : Eh bien, tu ne nous amènes pas le soleil ! Silence. Tu poses ton manteau en tournant la tête vers les fenêtres : pas de soleil, c’est vrai. Qu’est-ce qu’il aurait fallu ? Pour que ton arrivée en milieu d’année soit acceptable, conforme au règlement, il aurait dû faire beau ? Il aurait fallu que tu apportes un cadeau appelé soleil ? Tu sais bien que non mais la phrase t’étonne longtemps. Tu rumines. Tu ne connais pas l’expression. Comme on tient un ballon au bout d’une ficelle, tu t’imagines traîner depuis la Provence un soleil bien jaune, bien rond. Peut-être as-tu compris dans un même mouvement qu’il allait faire moins beau à partir de maintenant, mais ce n’est pas ce qui t’inquiète. Ce qui te pose problème c’est cette dette, à laquelle tu ne comprends rien.

— Bonjour, Madame.

Toi, tu as simplement dit bonjour, un bonjour clair, joyeux. Elle t’a reprise. Elle t’a semblé grande et glacée. Vous vous êtes regardées, chacune d’un côté de la table. Peut-être as-tu répété sa phrase, ou peut-être pas, tu ne t’en souviens plus, et voilà qui ne change rien. Au rez-de-chaussée de cette maison immense, si vaste que tu t’es perdue, dans cette pièce où œuvrait une femme de ménage et une cuisinière – le jardinier tondait la pelouse, tu l’entendais par la fenêtre, tout le monde travaillait, vraiment –, tu n’as vu qu’elle, la mère de ta meilleure amie. Tu as compris que la guerre était ouverte, et que tu n’étais pas dans le bon camp.

Voilà. Tu as ton bac, bravo, anglais espagnol grec, lettres et langues, mention. Inscrite en Sorbonne tu attends ton diplôme, qui arrive par la poste. Par la même occasion – ou une autre, tu ne sais plus – tu reçois le dossier qui te suit depuis toujours, que tu n’a jamais vu. Trois ans que tu as quitté Saint-Germain, en fin de troisième, pour déménager près de Paris. Tu ouvres l’enveloppe, découvres l’avis du conseil de classe pour un passage en seconde : option gestion conseillée. Tu relis, ne comprends pas. Tu ris : la gestion ? Gérer quoi ? Tu ne vois pas de quoi il est question. Et puis tu saisis : le bac G, ce sous-diplôme, voilà où il aurait fallu te caser. Ne pas faire baisser les statistiques de nos sections nobles a pensé le corps enseignant. À côté de Roby, du lycée international, nous ne sommes plus si compétitifs. Tu relis la ligne écrite à la main : la déflagration a trois ans de retard. Tout cela ne pèse plus rien, n’a même jamais pesé grâce à ce départ de la ville. Gestion conseillée ? Il suffit de te connaître un peu... Tu fermes le dossier . C’est nul, ce n’est que nul, incompétent et paresseux, penses-tu à dix-huit. Passons à la suite. Ne revenons jamais.

proposition n° 18

Bonjour ! Bonjour Madame. Bonjour ! Bonjour Madame. Bonjour ! Bonjour Madame. Bonjour. Bonjour madame. Bonjour Madame. Madame. Ma Dame. Dame. Monsieur Dame. Au revoir Monsieur Dame rient les bonnes sœurs dans Les Demoiselles de Rochefort. Bonjour monsieur. Mon sieur. Ma dame. Ma demoiselle. Bonjour mademoiselle –- Non, madame répète aux marchands une paire de jambes qui s’appelle Claude Jade ou Christine Darbon, ou madame Antoine Doinel. Bonjour. Chers amis, bonjour ! Bon-jour ! sillonne Lucien Jeunesse. Françaises, Français, Belges, Belges, public chéri mon amour lance Pierre Desproges. Mon amour. Ma dame. My lady. Milady. Chers amis. Chère Madame. Merci qui ? Madame.

Madame. Madame Claude, Madame Soleil, Madame Irma. Madame Soleil s’appelait Soleil, vraiment. Madame Claude était le nom d’une voisine mariée à Monsieur Claude, son prénom était Claude, aussi. Madame Claude. Madame Claude Claude. Nom de famille : Soleil. Nom d’épouse : Claude. Nom de jeune fille ? Mariée célibataire divorcée veuve. Épouse. Épouse X. Aujourd’hui Madame. Les Femmes aussi. La femme, l’épouse, la dame. Ma fiancée trouvait mon nom fort détestable mais elle refusait le nom de Madame Dame. Au revoir Monsieur Dame. Parmi les bonnes sœurs se cache Agnès Varda, madame Jacques Demy. Dame Demy. À la scène Varda, à la ville Demy. À la scène Mademoiselle Deneuve est habillée par... Mademoiselle Dorléac par... À la ville. La ville de Rochefort. Bonjour Mademoiselle. Vous êtes bien jolie, mademoiselle -– On me l’a déjà dit.

Bonjour. Et bonjour chez vous.

Bonjour — Bonjour Madame.

Bonjour.

Elle n’est pas très intelligente, cette petite. On lui réplique Bonjour Madame elle continue à dire bonjour. Forcément, une maman, pas de papa, pas d’argent, pas de maison, pas de situation, elle ne peut pas être intelligente.

Bonjour Madame. Au revoir. Au revoir Madame. Bonjour.



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1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 1er septembre 2018.
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