Catherine Serre | Rue étroite

« construire une ville avec des mots », les contributions

née à Lyon vit à Villefranche sur Saône

écrit depuis longtemps ou toujours et ne le fait savoir que depuis 2012, navigue à vue de l’écriture au montage son et à la création vidéo, a rejoint les Ecrits Studio en octobre 2016.

à la recherche d’une langue rythmée et imprégnée des forces du sonore se demande comment revisiter le temps et l’espace dans ce monde désarticulé, c’est la poésie le plus souvent qui le lui permet

alors se frotter, avec d’autres, avec des contraintes, à une écriture de la prose, en une équipée qu’elle désire, l’emmène ici pour l’été

proposition n° 1

Elle est comment sa petite rue ? Comment ça, elle est comment ? C’est tout simple, elle est petite et c’est le nom qu’elle lui donne. La petite rue. Assez longue, elle vire un peu vers la gauche puis doucement vers la droite, on n’en voit pas le bout quand on est à une extrémité, elle est étroite et même très étroite. Assez étroite pour avoir peur quand elle passe en voiture, elle pourrait érafler la peinture ou accrocher un rétroviseur. C’est une petite rue, étroite, à taille humaine.

Elle y marche, bien protégée par les murs qui la bordent tout du long, murs de jardins ou murs de maisons. Bien que chaque extrémité de la rue ait été élargie au cours des années, c’est bien la petite rue, étroite, qu’elle parcourt de part en part. A mi-chemin la maison. Elle n’aime pas spécialement la maison, mais elle aime savoir qu’elle est arrivée, qu’elle peut en pousser la porte, qu’elle n’a rien à demander pour y être. La rue et la maison ne font qu’un, même si elle préfère la rue quand lui vient ce soupir intérieur de se savoir de retour.

proposition n° 2

Le vent siffle depuis le Champ du Prieur, le vent qui ripe aux craquelures des murs. Et les murs malmenés par le vent qui apporte le froid. Des petites plantes obstinées, entre le crépi qui s’écaille et les pierres sèches. Graines venues d’un autre mur, par l’action du vent, ou d’une fourmi tombée d’une branche de l’arbre. La branche squelette, noire et tourmentée, en travers, au-dessus de la rue, abri en cas de pluie d’été, amie-fantôme les jours de vent. La maison est à peine derrière, son ombre grise et haute domine, à mi-distance de la rue du Champ du Prieur au nord et de la rue de La Sonnerie au sud, elle en est la gardienne.

proposition n° 3

Une trouée au niveau du jardin, dans la petite rue. Ça s’éclaire de ciel après l’étroit. Souvent, arrivés là, les passants ralentissent, profitent, se reposent de leurs sacs de course à bout de bras ou de leurs chiens regard collé par terre.

Et puis aussitôt les yeux un peu habitués, le regard butte sur la montagne, la pointe de la pie en français – elle ne le dit jamais en français – ça pique presque, ce nom-là. Son nom de pays, la Pouncho d’Agast, se fait rond pour ses oreilles. La Pouncho s’expose à la vue depuis la petite rue, ses flancs en pente régulière et soudain en explosion de calcaire, en verticales de falaises. La Pouncho y affirme son nom, domine les fonds, hautes lisses de pierre à nu, le ciel n’a qu’à bien se tenir. Reine de deux vallées, elle borde en majesté le Causse Noir.

Il faut monter dans la maison pour voir au loin un rocher particulier en découpe sur le ciel, côté Larzac, forme parfaite d’un sphinx. Derrière ce roc-énigme, entre les deux causses, comme pour éclairer la Pouncho, dans les dernières brumes de la nuit des rivières, se lève le soleil.

proposition n° 4

Petite rue et … tourne à gauche vers le haut de la rue du Champ du Prieur, voie large mais sans trottoirs ni vraies bordures, des murettes tordues et des jardins en contrebas, des façades borgnes, un parking maintenant que la transversale a été ouverte, un petit théâtre populaire. En haut le boulevard de Bonald, ceinture de la vieille ville, boulevard-frontière. Sur la Place du Marché, les toitures les unes dans les autres, les escaliers en force dans des immeubles sans âge. De ce cœur aux pentes du Larzac, redescente par l’autre côté et traversée du Tarn au pont Lerouge. La route puis le chemin, les dernières constructions, une ferme apicole, un loueur de voiture, un fast-food. Vers le col du Renard, le long d’une forêt et lentement en apparition, la ville. Serrée dans son enceinte du moyen-âge autour du Beffroi et du clocher, puis au-delà des remparts, lancée dans les vallées, à l’assaut des hauteurs. Presque une grande, un peu folle, un peu perdue dans ses limites de falaises et de bords de rivières. Depuis la cuvette et la confluence, et aussi haut que possible, volontaire, avide, à l’ouvrage par cercle concentrique. Barrant la vue depuis un moment, impossible à éviter, l’ogre de toutes les perspectives, le dérégleur des échelles et des distances, le modificateur d’horizon, la signature de ciel, l’avaleur de temps : le pont. Depuis le haut du col, derrière Baticoop reconnaissable à ses blocs de quatre étages, côté rue de la Sonnerie, en partie base de la ville, dans la zone inondable, la petite rue, cachée.

proposition n° 5

Au 9, le fil du téléphone arrive à travers le ciel depuis les maisons d’en face. Ce ne sont que raccords, prises, branchements. Sous la fenêtre, un câble entre dans la chambre quand un autre continue à descendre pour disparaître dans le salon, un mètre au-dessus du niveau de la rue. De l’autre côté de la façade, comme une erreur, un amas en forme de crosse entre et sort, et plus loin disparait dans la grande chambre. Puis la ligne repart vers le toit suivant.

Le 9 reste longtemps le seul poste de la rue, les voisins y viennent passer leurs communications. La voisine du 7 est la dernière à en faire usage. Un appel, elle accourt en soufflant, sonne pour prévenir, monte les marches, entre dans la cuisine, passe dans le salon, s’excuse de déranger, parle fort, s’excuse encore, raconte ce que la maison sait déjà : sa fille en pension qui se languit, son cousin qui les attend dimanche. Elle s’en va, sans vouloir déranger, et cinq minutes après porte des œufs, en remerciement, pour le dérangement, elle le sait bien que ça dérange, et même ça l’embête, et les œufs sont tout frais.

Après le raccordement du 7, elle continue à porter des œufs, parce que les poules, elles pondent.

proposition n° 6

Elle lève les yeux vers la plaque. Et s’agace. Pas de Sonnerie pour cette rue, mais bien plutôt un rappel des sauniers, et du traitement des peaux, des cuirs. Comment s’est-elle à nouveau trompée ? Rue de la Saunerie. Une erreur qui lui rappelle qu’elle n’est pas d’ici. Rue de la Saunerie au droit de la petite rue, une ou deux maisons tiennent l’angle puis un grand bloc fermé depuis longtemps. Encore visible sur la façade, en écriture appliquée comme dans une grande étiquette de cahier, Tannerie ALRIC Mégisserie. Alric est le nom de sa grand-mère pour faire court, mais le Alric de la mégisserie et le Alric de sa grand-mère n’ont rien à voir, lui a-t-on dit. Le nom suisse à consonance allemande de son grand-père lui parait moins étrange qu’Alric, en grande lettre sur l’usine, à deux pas de la maison, et qui n’a rien à voir avec Alric, de la grand-mère. Des Alric dans la famille il n’y en a plus, le nom ne se prononce pas, il se lit. Dans un des livrets de famille. Sur le fronton de l’usine. L’usine Alric, les odeurs et les bruits du dedans, les hommes en bleus à l’heure de la sirène et des camions à quai. Alors qu’elle descend le passage, elle se fait la remarque que comme au fond de la rue du Champ du Prieur, c’est un théâtre qui occupe les friches. LA FABRICK, en lettres découpées, avec au-dessus THEATRE et en dessous C Ephémère. Elle s’engage rue du Baron de Vitré, sa petite rue.

proposition n° 7

Au 37, un immeuble rouge et étroit pourrait faire l’affaire mais elle ne voit pas de verrière pour coiffer le toit. Même en se dévissant le cou, elle ne voit rien. Ce n’est pas là. Au 39, un quatrième étage et une verrière mais l’entrée est trop large, et le balcon couvert n’offre pas la vue sur la rivière. Le dernier immeuble fait le coin et verrière ou pas, ce n’est pas non plus celui où a eu lieu cette soirée. La musique de Éric Satie comme sortie du cœur d’un ange, une gymnopédie des plus connues aujourd’hui, mais qui, alors, n’était appréciée que de quelques-uns. Leur hôte, un jeune homme un peu plus âgé qu’elle, fils d’un éditeur lyonnais, ou alors son neveu ? Une sorte de géant, aux épaules fortes et larges, chemise entre-ouverte, rire bruyant et bouche énorme. Le petit appartement rempli d’amis. La verrière au-dessus, avec vue sur la rivière, semblant joindre les rives l’une à l’autre. Il y écrit et il y peint. Aucune idée de ce qu’il fait donc. Poète explique-t-il et il rit, et les peintures il les vend. Et puis son père l’aide pas mal, lui dira une des filles présentes. Les notes s’égrainent une à une, elle y flotte dans une torpeur où les mots des autres, leur aisance, leur facilité à être complice, et à rire aux éclats lui semblent simple.

Un jour elle parlera à l’éditeur mais ce qu’il dira de son fils ne correspondra en rien à ce grand blond, trop costaud. Qui était-il ? D’où vient l’erreur ? Debout dans la rue, elle titube, hésite, cherche encore. Où est passé l’immeuble ? Il était pourtant dans cette partie du quai.

proposition n° 8

Les flaques, le gris du mur, le gris du ciel et le gris de l’arbre. Tout est gris jusqu’au bout de la petite rue. La Pouncho dans la brume, la vallée et les causses dans une fade humeur grise. Le gris enveloppe la ville, les rues, les gens et le ciel. Ce qui distingue encore le reste du monde, gris, mouillé, imbibé et son passage à travers ce gris, c’est son manteau rouge, en gros coton épais, de forme ample, sans capuche. Elle pense qu’il lui va bien sans en être sûre. Il le pense remarquable, c’est le principal et contre cette météo locale qu’elle commence à détester, être remarquable, n’est déjà pas si mal. Ici le vent du nord souffle, s’arrête, se retourne et apporte cette humidité qui suinte et colle le ciel aux falaises, les falaises aux brumes et les brumes aux bouches. Les passants sont pressés d’échapper à ce débordement, visages fermés, yeux baissés, mains malhabiles dans le froid. Ça tombe doucement, régulièrement, sans heurts. Ça tombe droit, dans les flaques pour les remplir, dans les gouttières pour les faire gargouiller, sur les toits pour les faire briller. Ça tombe avec obstination, avec volonté presque. Le tissu de son manteau est déperlant, l’eau ne s’y accroche pas, ne pénètre pas, ne traverse pas, l’eau coule depuis les épaules, le long du dos ou de la poitrine et passe directement à ses jambes, elle se mouille en rond, tout autour de son manteau, et aussi au-dessus de son manteau. Le manteau tient tête à la réalité. Mieux qu’elle ne le fera jamais. Un manteau rouge.

proposition n° 9

La maison craque les jours de vent du nord, un long craquement sourd, voix enfermée dans les murs et que le vent rend folle. Le vent du nord souffle des journées entières, dedans il siffle, il enfle, dehors il s’énerve dans les arbres et vibre avec les fils de téléphone. Les fenêtres tapent un rythme bref, au jeu de leur espagnolette. Une porte s’ouvre, en fait claquer une autre, des voix s’exclament, se disent de faire attention, de tenir les poignées, de vérifier les clenches avant de lâcher. Un volet, pourtant attaché, non ? se met à battre, il se plaque contre la fenêtre avant d’être jeté d’un grand coup sec contre le mur. Les pieds cavalent dans l’escalier et la rumeur du vent ensourde. Dans la chambre, une cheminée sert de tuyau d’orgue à la rafale, un cri de bête dans le conduit fermé, une présence qui se jette contre la trappe, la fait vrombir, se calme et se retire avant de revenir à l’assaut. Cette bête, il faudra l’apprivoiser cette nuit, l’amadouer, ses cris et ses sifflements en guise de musique, en amie du doux qui endort.

proposition n° 10
1

Soupe de poireau chez Bonaterre, la cocotte-minute en pleine action sur la fenêtre du 7 laisse échapper une vapeur forte, presque iodée, un nuage épais envoyé sous la pression. Les légumes bouillis y rendent l’âme de leurs arômes et de leur goût rustique. Au 9, l’huile chauffe, une bonne épaisseur dans la poêle, presque une friture, et la pâte qui aussitôt versée se met à grésiller, une odeur d’œuf sucrée, une senteur de fleur d’oranger. Si un peu d’âcreté se mêle à cette odeur de paradis, vite on baisse le feu, une pascade se cuit à l’œil et… au nez. Deux maisons plus loin, la sauce mijote depuis le matin, acidulée de vin et de laurier pendant les premières heures, elle s’est veloutée et adoucie dans l’après-midi, ce soir c’est la violette qui domine. La petite rue, avant que les portes ne se ferment, respire l’odeur de chacune de ses maisons, avec le sentiment d’être une bonne petite rue, qui ne changera jamais, protectrice et tranquille. Qui sent bon le bonheur familial. Elle, elle aimerait y croire aussi.

2

Madame Muret leur tue le poulet après qu’il ait passé une semaine à manger des épluchures et des graines de maïs. Elle plante un petit couteau très pointu dans son cou, le sang en flot rapide remplit un bol. L’odeur de la vie, et celle de la mort. En bouche lui vient le goût léché sur une écorchure, de son sang à elle, salé et crémeux. Le jet a coulé bien droit, sans trop d’éclaboussures mais il faut faire vite. Remonte ça à ta grand-mère, lui dit Madame Muret, tout en tournant le bol. Elle traverse le passage entre les maisons, passe la porte en fer du jardin de derrière, le poulailler est vide à présent, monte l’escalier et entre dans la cuisine. La grand-mère ajoute une cuillère de vinaigre et laisse prendre. Ensuite elle verse le contenu du récipient dans la poêle sur les autres ingrédients, le pain rassis bien revenu, le lard et l’oignon frit au gras et le mélange d’herbe. Le persil éclate de fraîcheur. La grand-mère sert la sanguette, galette noire musquée d’herbes, de poivre et de lard, sur une bonne salade à l’ail. Elle découvre ce petit rien, au goût d’oiseau.

3

Ça chauffe. Les balles de caoutchouc lancées contre le mur. Polichinelle, la rouge. Monte à l’échelle, la jaune. Casse un carreau, la bleue. Et plouf dans l’eau, les trois très haut. Elle en a plein les mains, les balles ne sont pas lisses, elles ont comme un gaufrage qui aide à les tenir, leur poids semble calculé pour la situation : un mur, une comptine et une enfant qui envoie au mur, alternativement les trois balles, toujours deux balles en main, la troisième au lancé. Et plouf dans l’eau, il s’agit de lancer les deux balles restantes, la rouge main droite puis la jaune main gauche aussi haut que possible, ça gagne du temps, et à peine les balles lancées, de faire un tour sur soi-même pour les rattraper, la bleue, la jaune, la rouge, et de recommencer. Les graviers freinent un peu les pieds mais dans les sandales, la morsure des petits éclats de pierre la fait sauter plus vite. Le chaud des balles contraste avec leur capacité à se sauver n’importe où, dans des directions contraires. Une balle, puis l’autre et enfin la troisième. Il faut du temps avant de réussir ce tourbillon où les mains vides, l’air caresse les joues et les jambes. Et plouf dans l’eau ! Alors qu’elle tourne sur elle-même. Et plouf dans l’eau ! Alors qu’elle s’envole et s’allège. Et plouf dans l’eau ! Alors que ses mains rattrapent une, deux, trois balles, trois chocs moelleux dans le creux de ses paumes.

proposition n° 11

Elle arrive à la Capelle. Capelle, chapelle, y-a-t-il eu ici une chapelle ? Un de ces parvis où se croiser, se surveiller, se toiser. On ne s’en souvient plus mais là commence la ville des rencontres, les rues des Bonjours, les boulevards Regarde-moi. Elle arrive vers le tabac-presse. On s’y croise avec peine, celui qui entre se pousse contre les cartes postales, celui qui sort s’écarte entre les présentoirs de presse. Minuscule, encombré, sans trop de lumière du dehors, les vitrines couvertes d’annonces locales, bals, course à pied, vide-greniers …, les portants de magasines en travers, la boutique est un petit bazar, on y vend des piles, des mouchoirs, des appareils-photos jetables même des polaroïds, des bonbons, des lunettes, des bob à l’effigie du pont, il doit rester quelques pipes et des briquets en acier, on peut y choisir un cigare. On y vend le journal du jour à cette heure-là. Avec le patron, on commente la une du Journal de M., une visite de ministre ce n’est pas tous les jours, et puis le pont sera ouvert aux piétons. Pour la dernière fois ! Un enfant, hagard à cette heure de petit matin, réclame un jouet que sa mère pressée ne veut pas acheter, juste l’argent des cigarettes au creux du porte-monnaie. Le gars se retourne, attrape le paquet de tabac, sans commentaires, ça a encore augmenté. La femme demande aussi du papier à rouler, du bleu. Elle attrape le gamin par l’épaule et le pousse vers la porte, dans 5 minutes il sera chez la nourrice, la mère soupire, déjà fatiguée. Un habitué prend le Midi-Libre et réclame celui d’hier, on le lui a mis de côté. Il ne faudrait pas manquer l’annonce d’un quine ou d’un vide-grenier ! Mais non ce n’est pas ça, c’est la chronique des décès, la plus lue c’est connu ! Heureusement, elle côtoie celle des naissances, avec les clichés des petits nouveaux dans leur berceau ou dans les bras de leurs parents. Où un prénom désuet est remplacé par celui d’une jeune chanteuse américaine ou d’un chevalier de la Table ronde. L’air du temps. L’homme prend ses journaux et un ASTRO Verseau, une chance journalière à gratter dans le bistro d’à côté où il va rejoindre quelques clients croisés ici, habitués là-bas.

proposition n°12

Les colonnes courent sur deux côtés de la place, soutien aux immeubles débordés de balcons, un petit air de moyen-âge. Avec les rénovations et évolutions, la banalité des immeubles, pas de souffle coupé devant la galerie. Les voitures s’y garent, les panneaux d’interdictions et les plaquettes d’informations hôtelières en barrent la perspective. Utiles, les colonnes ferment la place. Vendredi le marché, une fontaine aux lions, une ombre de platanes. On parle de la fontaine et des lions, des platanes, du marché mais des arcades, on ne dit pas même le mot, on y passe sans y penser, on y va, on y est, sans y penser, s’il pleut on y trouve un abri, sans y penser autrement que comme à un abri. On dit les Colonnes, le nom du bistrot qui se cale dans le coin, une salle sous l’immeuble, un bar ouvert sur la galerie où patron et serveur se passent les consommations et les verres vides sans entrer ou sortir incessamment. La terrasse entre la façade et les colonnes s’étale sur la rue le vendredi, on y boit un crème, on s’attend, on se retrouve. Tant de monde aux beaux jours. On y partage les tables si serrées qu’à chaque instant on se dérange pour passer ou prendre une chaise. Rencontres, brouhaha, accents, éclats de rire, cafés, vin blanc, et pour les visiteurs cappuccinos, chocolats. On y goûte les fromages, les fraises, les flaunes, on y graille ces nourritures d’ici avec la sensation de chance et d’exception. Vers 11 heures les visages sont rouges quand arrivent les apéritifs, 51 ou Berger blanc, bières, cinzano et même whisky. Le bruit, si cela est possible, monte encore et culmine vers midi et demi, les tournées s’enchaînent, puis ça se calme, ça se vide et l’après-midi remplace le matin. Une ouverture rejoint la rue derrière, passage dans le passage, le jour de marché on y trouve le premier raisin au cul d’une voiture, on se laisse tenter par la pintade d’une vieille derrière son présentoir, à l’affut, plus ridée que la peau des poulets, plus noiraude que les pintades, une de ces vieilles qui parlent à peine, prennent les sous, plient les billets. Les colonnes soutiennent et forment la place. Ici elles protègent et accueillent les habitués et les passants, là elles s’écartent et commencent la rue vers le marché couvert, de l’autre côté elles conduisent vers la descente qui rejoint le boulevard, sous une porte de la ville. On y vient semaine après semaine, en hiver, en été, on commente la présence des touristes, l’avancée de la saison, les prix, on s’y salue, on s’y croise, on s’y repose avant de soulever le gros panier, on s’en va, on laisse la place aux habitués, à ceux qui se calent contre le mur sur de hauts tabourets en métal, à ceux qu’on comprend à peine, dans leur bouche un accent de pierre. Mais personne ne marche le long des arcades. Elles abritent la terrasse des Colonnes et de l’autre côté un restaurant, un marchand de fruit, un brocanteur, tous s’ouvrent largement sous le couvert mais ça n’en fait pas une promenade. Au contraire, on y passe dans le travers, on y entre, on est dessous, on en ressort. Elles forment antichambre et se prêtent aux affluences du vendredi. Piège à vent les jours de vent du nord. Rassurante de fraicheur au gros du mois d’août. Abri sous roche, on y est toujours de retour.

proposition n° 13

Elle a son sac, ses chaussures de marche et sous le pont, les rivières se retrouvent. Elle attend les trois, une heure déjà. Sous le pont l’eau est au plus bas, des longues herbes aquatiques flottent en rythme, au fil de l’eau, des gars bronzés débarquent des canoës en plastique jaune et rouge, des minibus arrivent et partent, tout bouge. Sur le pont passent les touristes qui vont et viennent depuis leurs camping, des bandes de cyclistes arrivent de la vallée de la Dourbie. Au-dessus du pont les parapentes semblent la narguer, ils la survolent et repartent vers le ciel, ils s’écartent pour atterrir plus loin vers M.Plage, on a peur de rien ici, un bord de rivière en terre battue à descendre en glissant, une piscine en béton ouverte au grand vent, gratuite il faut le souligner, un camping, et voilà pour des décennies ce nom de M.Plage attribué à ce coin sans attrait. Ça la fait rire et une minute est passée. Les trois n’arrivent pas. La grand-mère le lui a dit, c’est au pont Lerouge pour monter au Larzac, pas à Cureplat, mais l’ami a dit on se retrouve à Cureplat, alors c’est là qu’elle attend, depuis une heure et demi, et pour rien. Mais si elle s’en va, si elle laisse aux rivières la chance de balayer sa rage, d’emporter son attente déçue, il ne lui restera qu’un problème à résoudre, des questions à poser, des explications à écouter, une honte à être si sotte, un sentiment de vexation à ne rien comprendre. Tant qu’elle attend – cette idée la calme - la rencontre peut se produire, les trois peuvent arriver, la promenade peut avoir lieu. Le soleil tourne et il fait moins chaud, elle avale un biscuit et un peu d’eau. Un moniteur de kayak particulièrement athlétique porte son embarcation et la cale sur la remorque du J9 qui emmène les touristes pour une descente des gorges, elle le trouve beau, il est rapide, déterminé et sûr de ses gestes. L’ami n’arrive pas, ni lui ni les deux autres, elle ne montera pas le col du Renard, elle n’ira pas à la chapelle cachée dans les herbes, tout en verre, qui domine les vallées, elle restera, là sur le pont, côté ville à regarder les voitures faire la queue, les quelques piétons traverser et disparaître. Un chien aussi passe vers elle et rejoint la base de loisir en contrebas, même les chiens savent ce qu’ils font là, la rage et la honte à l’idée des moqueries qu’elle va affronter au retour lui tordent le ventre. Elle attend pour attendre à présent, elle compte cent et mille, elle se balance d’un pied sur l’autre, envie de partir seule, mais il est tard, le soleil passe au loin derrière, elle attend, elle tourne le dos à la route et se penche aux balustrades, l’eau du Tarn et l’eau de la Dourbie, confluence, rencontre, eaux mêlées aujourd’hui et un jour en pluie dans l’un ou l’autre cours, drôle d’affaire, la distraction de se penser goutte d’eau la rappelle à son sort d’humaine, plutôt à contre sens cette après-midi. Les trois ne viendront plus, le soleil est comme en feu, la marche est perdue mais l’attente l’a remplacée, elle en est fatiguée, elle n’a jamais autant attendue, une attente de parole, de chemins nouveaux, de garçons, de fille avec les garçons, en lieu de quoi les allers-retours des sportifs de l’été, les cris que quelques-uns qui baignent leurs enfants, un chien galeux, des touristes en voiture qui traversent une ville dont ils ne verront rien. À force sa tête se met à tourner, l’eau coule et s’assombrit, elle ne doit pas rester là, il va falloir décider de quitter le pont, les bruits de circulations, les canoës et les moniteurs, les minibus rangés en épis. Une femme passe avec un gros sac de course, leurs yeux se croisent. Elle doit rentrer, laisser la promenade à sa non-advenue, ne pas connaître le chemin qui permet de monter là-haut, ne pas savoir rejoindre cette étrange chapelle, ne pas rire avec les trois, ne pas se faire des amis, ne pas se croire ordinaire, ne pas se dire qu’elle s’y sent après tout, dans cette ville.

proposition n° 14

Les quelques habitués vident leur troisième ou quatrième verre, ils se lâchent un peu, et l’interpellent quand elle arrive, elle les regarde, répond à leur invitation sans s’approcher. Ils boivent du rosé en cette saison. Sous les arcades chacun à une table, le dos contre le mur, les jambes pliées sur les barreaux des tabourets, copies conformes l’un de l’autre, un peu gris, presque sales, leur peau raconte le vin en excès, leurs yeux tristes trop rouges. Ils appuient leurs coudes, rien ne fait passer le temps assez vite, même pas un verre de rosé. Arrivent les motards, bien équipés, massifs, des hommes et des femmes apparus une fois les casques enlevés, ils défont leurs manches, les combinaisons pendent dans leur dos, les rires sont forts et les boissons aussi, pastis, whisky, vodka-citron, américano, avec une bière souvent, pour la soif. Ils se lèvent et s’assoient, se passent une chaise, se font une place, le groupe ne cesse de changer, deux arrivent, l’un repart, ils parlent par allusions de sujets qu’ils connaissent, ils forment un rassemblement de rouge et de noir, d’aigles brodées, de bottes serrées, de ventres sanglés dans des cuirs. Un moteur tourne au ralenti puis lance les gaz avant de décoller, les autres regardent la cylindrée qui s’éloigne. Aux cloches de la fin de messe, une famille de bonne facture rejoint la terrasse des Colonnes, commande des boissons désaltérantes, attend le grand-père parti chercher les choux à la crème. Un enfant de 6 ou 7 ans fait gargouiller sa paille, on le rappelle à l’ordre. Un bébé, bandeau rose autour de la tête, passe de bras en bras, on lui fait risette jusqu’à ce qu’elle pleure et que sa mère la reprenne en roucoulant de drôles de petits bruits, sa bouche sur les joues de la petite, puis dans son cou. Ils se lèvent presque ensemble et se croisent avec les motards, le ton monte et tout le monde semble gêné. Elle reste seule avec les habitués. Le garçon se sert un verre et se prépare une cigarette, il fume au coin des arcades, les yeux dans le vague, pause méritée dans la matinée qui finit de s’étirer. Il est grand et sans âge, il sert à toute heure, il parle un peu anglais, rien ne l’étonne. Sa lavette dans une poche de ceinture, il donne un coup systématique aux tables, il mémorise la commande au fur et à mesure, sans écrire, la récapitule, passe le mot au patron qui tire les bières, apporte les bouteilles de rosé aux habitués qui ont un compte, fait les Américano, Vermouth et Campari dans de l’eau pétillante, il mesure avec soin les pastis. Aux tables, le garçon encaisse puis repart prendre la prochaine commande. A partir de 11h30 les verres sont accompagnés de quelques tranches de saucisson ou par des cacahouètes. Les habitués aiment ce verre-là, comme une balise dans la matinée, regain d’action, instants où lancer à la cantonade quelque bon mot, plaisir de rire et de déclencher les rires, qu’on répète pour être sûr que tous ont entendu. Deux allemands s’installent et commandent des cappuccino en guise de déjeuner. La femme regarde la place, la fontaine et les platanes, le mari montre du doigt une chose invisible et ensemble ils replongent dans leur guide. C’est le nord qu’ils repèrent. Direction Comprégnac, et le pont. Randonneurs à vélo, ils ont posé les-leurs contre les bacs à plantes, ils descendent le Tarn depuis le haut des Gorges, visages tavelés et mollets découpés. Elle leur parle un peu, mais ils n’ont besoin de rien.

proposition n° 15

Je ne savais pas que tu étais rentrée, j’en avais entendu parler pourtant, et là dans la rue, je te vois, devant la maison, la même, tu es pareille, tout aussi bien on aurait pu se voir hier pour la dernière fois, moi aussi ça m’étonne de te reconnaître aussi vite, de te parler comme si …enfin tu vois, je suis là par hasard, un besoin de couper au plus vite dans le bas de la ville, la petite rue, le passage entre les deux côtés, je m’y pointe et tu sors de chez toi, enfin de chez tes grands-parents, d’ailleurs c’était quoi cette dernière fois, ce fiasco incompréhensible, cette fois où tu as décidé de rentrer en passant par Cork, alors que moi avec mon billet cheminot je n’avais droit à aucun changement sous peine de perdre ma réduction — à l’aller tu avais changé de trajet pour rester avec moi mais trois semaines après, au retour, tu ne voulais plus -– avant ça il y avait eu la nuit à Londres, ton père qui nous avait envoyé dans un coupe-gorge, un squat complètement pourri, le taxi voulait pas nous emmener, on avait fait des quarts de surveillance en coinçant la porte avec un bout de bois, une fille et quatre mecs, pas si courant même dans ce taudis, on savait pas où on était, toi tu disais rien, c’était ton père qui avait dégotté ce guide, cette adresse, ce guide, London Beat Underground, un truc de ce genre, tu pouvais pas râler, tu nous avais entraînés, tu as serré les dents comme nous et le matin on est parti dès qu’il a fait jour, mais quel gourbis, quel lieu perdu, et à la gare, on apprend que pour 28 livres, on peut être à Dublin par Liverpool, et moi, mon billet qui passe par le sud, et pas de changement possible, je partage la différence de prix avec toi, on quitte les trois autres le temps de la traversée jusqu’à Rosslare, quant à eux, ils partent directement, après ça on aurait pu rester ensemble, nous deux seulement, on aurait pu, ça aurait été bien, un autre voyage, je te l’ai demandé dix fois, tu chantais, on se baladait et tu chantais, on aurait pu rester comme ça, sans eux, et vivre une autre vie peut-être, on a dormi à la belle étoile, tu buvais du lait froid en riant, tu disais que tu ne savais pas que tu aimais le lait, et on est arrivé à Dublin pour rejoindre les autres au rendez-vous, sous la statue de O’Connell, ils avaient perdu leur tente à la gare, piquée sans doute, mais quelle affaire, acheter une tente dans ce pays, et cette coloc au sud de Dublin, on se perdait chaque fois qu’il fallait rentrer, et ces gosses qui nous suivaient, tu te taisais, tu disais rien, une fois à Dublin je ne t’ai plus entendue, tu riais plus, la Guinness, la musique, nous quatre, tu suivais, tu n’avais pas d’idée, pas d’envie, et le soir où dans une disco, ce mec t’avait abordée, et nous les gars, rien, pas la moindre lueur, pourtant à Dublin il y avait plus de femmes que d’hommes dans ces années-là, mais c’est toi qu’un gars avait collée, impossible de lui faire comprendre qu’on allait te ramener et qu’il allait rentrer chez lui, comme un couillon, on avait bu des bières avec lui pour finir, mais au fond c’est moi qui suis rentré comme un couillon, j’étais furieux, je ne comprenais pas où tu voulais en venir, ce que tu voulais éviter, on se connaissait depuis un moment pourtant, et là, plus moyen de passer une journée tranquille ensemble, il te fallait les autres tout le temps, après Dublin, cinq jours de pluie, chacun dans sa tente, à partager des boites de haricots au ketchup, tu avais même accompagné Alain chez le docteur, ou Philippe, un des deux jumeaux de toute façon, il avait fini par tomber malade avec toute cette pluie, les affaires mouillées, la déprime de rien comprendre, tu parlais anglais un peu mieux que nous, tu venais à bout de leur accent, la pluie et des journées dans la baie, à regarder mer et ciel se mettre minable, le soir on sortait, on se réchauffait dans les folk-club, au retour en septembre, les lettres que je t’envoyais, tu y a répondu mais il manquait une étincelle, c’était pas ce que j’appelle des lettres, les miennes te donnaient des nouvelles mais tu n’aimais pas le caviardage qui les barraient de noir, c’est seulement sur ça que tu me répondais, de quoi est-ce que je ne te parlais pas, que s’était-il vraiment passé à M. après ton départ, sous les larges traces au feutre indélébile que voulais-je te dire puis te cacher, tu ne pensais qu’à ça, tu ne répondais pas à mes questions, tu ne me donnais aucun argument pour te retrouver, et j’ai choisi Toulouse, comme ça, à cause d’une fille et pas d’une autre, ça met à l’envers les hasards et les choix, leurs conséquences, tu es partie à Cork et moi à Rosslare, on s’est perdu ce jour-là, ensuite nos tentatives de retrouvailles sonnaient faux, tu as entendu la fausse note et moi aussi, et après des années on se retrouve un matin, un dimanche, au coin de la rue étroite, un dimanche matin où je t’embrasse, où je te serre dans mes bras, je ne sais pas ce que tu fais là ni quand tu repars, ne me le dis pas, moi non-plus je ne dirai rien, cette rencontre devant le numéro 9, un improbable qui advient, je ne passe plus jamais par ici, toi tu n’es, pour ainsi dire, jamais là et ce matin, ce dimanche matin, tu ouvres la porte à la seconde où je passe, je préfère te dire vite au revoir, ne me pose pas d’autres questions, je vois que tu as peu changé, tu es taciturne et raisonneuse, trop rapide à juger, je crois que tu n’as pas assez changé, c’est le problème, tu n’as pas assez changé, tu es encore coincée dans des histoires dont j’ai même oublié le nom, je parie que tu vas me redemander ce que les ratures des lettres que je t’envoyais dissimulaient, ça ne m’étonne pas, tu pourrais rester encore longtemps avant de changer, mais je dois te dire une chose, je n’ai pas le temps, j’ai rendez-vous aux Colonnes.

proposition n° 16

Elle monte la rue avec lui. Il n’a pas changé, et il est toujours aussi bavard, il ne lui a parlé que de ce voyage en Irlande où partis ensemble, il est revenu sans elle. Une petite histoire entre eux. Et une fin sans explications. Elle rêvasse sur cet épisode et manque le changement de sujet. Il en est où ? À l’usine ? Il en aurait fait l’audit avant sa transformation – elle ne savait rien de ce projet. Les ouvriers rachètent l’outil de travail et se montent en coopérative. C’est viable. Sa boite a été mise sur le coup pour les études préalables, et le rapport confirme l’engagement des ouvriers. Veut-il encore prendre une revanche sur les patrons de M, les usines et leurs politiques locales au modèle colonialiste, elle se perd dans ses questions mais lui en est au renouveau des gants de peau, à la deuxième chance d’une mégisserie, elle l’entend dire "une option attractive", "un plus dans le marketing de territoire", elle approuve la chaîne complète – qui va du traitement des peaux à la sortie des gants. "D’ici à ce que l’abattoir réouvre" la fait rire. Pour l’instant les peaux salées et séchées arriveront du Maroc, elles seront entièrement traitées chez ALRIC, les ouvriers ont levé assez de fonds pour les préachats des deux ans à venir, de quoi amorcer la coopérative, et un projet européen va leur payer la mise aux normes et un système de contrôles des effluents, objectif zéro pollution ! Le meilleur dossier de l’an dernier ! Il s’enthousiasme et elle le retrouve tel que jadis, quand pour la langue occitane il était prêt à tout. Le boulevard à traverser et ils montent vers les Colonnes. À présent il s’en prend aux autorités, il est vraiment comme autrefois. Il vitupère, la ville doit s’y remette, le dernier projet c’était il y a plus de vingt ans – M. et ses certitudes – et une rénovation de quartier ancien ça se reprend, les techniques changent, regarde-moi cette façade, cette façon d’ouvrir un passage entre immeuble pour arriver sur une cour sans charme. Il fallait des passages, ils les ont faits. Mais maintenant c’est une bonne équipe de paysagistes qui doit travailler. Unifier les sols, les signalétiques, aménager des parcours thématiques, planter, faire émerger une unité d’ensemble, mettre le paquet sur le concept Ville du Moyen-Age en résonnance avec le pont et on passe du plus ancien au plus technique. Les gens adorent ça. La ville devient une leçon d’histoire à ciel ouvert, une manière de vivre son passé dans la modernité. Pas mal non ? M son passé dans la modernité. Comme "signature de territoire". Je ne devrai pas te le dire, la ville nous a missionné, et on va leur présenter notre proposition. Pas un mot à quiconque, ça vaut de l’or ces quelques mots…. M son passé dans la modernité. Sur tous les docs de com, sur les 4x3 et aux portes de la ville. Ce sera une prime pour tous. Je t’ai déjà dit que j’ai monté ma boite ?

proposition n° 17

Trois fois la ville a fait faux bond, trois fois la ville a changé de visage, trois fois elle a offert d’elle- même cette image de sauvage et d’enfant semi-folle. Après une nuit de pluies soutenues, l’alarme est en route en continue, les pompiers sont appelés à tout instant, et il y a aussi la montée des eaux, on est prévenu à chaque palier. Dans la maison, au 9, l’inquiétude est au maximum, la rue de la Saunerie est sous l’eau et dans la petite rue, l’eau arrive peu à peu jusqu’à l’entrée de la maison, la sirène hurle que l’eau continue de monter sous le pont. La rue se transforme en rivière noire et sale, y flottent aussitôt des détritus. Bientôt l’eau entre sur le palier et dans le jardin en contrebas sans atteindre le mur de pierre qui sépare du jardin voisin, zone déjà largement inondée, l’eau appuie de l’autre côté mais il tient bon. Que vaut le petit mur quand ce sont les ponts qui risquent de partir. Cureplat, Pont Lerouge. Dans la rue étroite, on arrête d’éponger, on ne sait plus où vider l’eau des seaux qu’on remplit, les toilettes semblent les entrailles d’un monstre malade. Depuis la cuisine où on a ouvert la fenêtre, on scrute, on écoute les craquements, la pluie s’est arrêtée mais l’alarme sonne une nouvelle fois. Et le mur cède. Le bruit de la vague et du flot libéré est inouï, le front de l’eau efface le mur qui s’écroule et ne laisse pas le temps de comprendre, deux ou trois secondes suffisent à remplir le jardin, puis la marée atteint la rue, arrache la porte d’entrée, l’eau entre, elle dévale vers la cave en même temps qu’elle submerge quatre ou cinq marches de l’escalier qui monte à la cuisine. Puis peu à peu le niveau maximum est atteint. Le reflux, quand il commence, change pour toujours la maison. Une autre fois, c’est la montagne qui dit son désaccord. Depuis des mois un chantier est en place, des tirs de mines bloquent le passage, de façon régulière, annoncée. La roche est percée, emplie d’explosifs, saccagée et déblayée. L’arrivée sur M. est le dernier tronçon de route à une voie, le dernier à enchaîner virage sur virage, le dernier avant la ville et ses embouteillages célèbres chaque été. Et puis la montagne le prend mal, trop de pluie, trop de vibrations, elle lâche et des tonnes de rochers et de pierres tombent, ouvrent une falaise. Il a fallu qu’à ce moment passe une voiture et sa passagère, un accident à mi-pente de la côte, là où la paroi est fortement ceinturée de protections depuis, là où la ville s’offre à la vue, étalée, douce le jour, brillante la nuit, sertie entre les flancs des causses tout autour, dans un équilibre de constructions et de nature, avec des lisières en place aux bons endroits. La rage de pierre, prix de l’acharnement à faire de ce monde une grande circulation, résultat des erreurs de calculs et de prévisions, et à mi pente la vie jeune perdue, la violence dans le choc violent et le cercueil de taule dans un tumulus de rochers. On voit, dans les rocs, la trace plus claire de l’éboulement. La troisième fois la ville rattrape la rue, la dote de nouveaux riverains, en change le rythme de vie, le rapport à l’espace, aux bruits. Du côté de l’épicerie, fermée depuis plusieurs années déjà – une grande surface a ouvert à l’autre bout, la gendarmerie, les logements des gendarmes et une petite cité HLM sortent de terre. Il aurait fallu un repreneur pour que le vieux magasin ne ferme pas, personne ne s’y est lancé, le magasin était modeste, le coin un peu dépeuplé, la grande proximité pas encore en vogue. La ville a préempté le bâtiment, les jardins et les cabanes, la rue s’est agrandie de la largeur d’un stationnement. Toujours impossible de se croiser en voiture, mais la rue est comme plus ordinaire, longée par une clôture de béton et de grillage et de quelques voitures. Fin de l’étroit passage vers un autre monde, rue étroite devenue simple rue, presque passante à condition de pouvoir se ranger, et d’aller doucement, voie rendue visible, défigurée pour ceux qui l’ont toujours connue entre deux murs et en façades anciennes, déséquilibrée sur 80 mètres. Plus tard à l’autre extrémité, une maison au coin, vendue, démolie, reconstruite en retrait et voilà un peu de place face au vieux mur côté Champ du Prieur, ce côté perd à son tour son étroitesse. La maison suivante recule un peu sur sa parcelle pour être rénovée et il ne reste plus de la rue étroite que quelques mètres, une vingtaine peut-être, où le faible écart entre les murs rappelle celui qui, longtemps, était l’essence de la rue, son ombre portée.

proposition n° 18

Adventives, le crépi et le mur, et les pierres du mur. Le vent aux craquelures, accrochées craquelures. Le vent qui fouaille et qui flagelle et les pierres du mur écaillé. Adventives attachées, enfoncées dans le mur craquelé aux écailles écartées, mur et pierres fondés au vent qui châtie, vent du nord qui inflige. Malmenées adventives, vent qui gifle le mur, adventives accrochées, craquelures aux pierres, au crépi vent qui bat. Affolées adventives, écailles en craquelures, pierres et mur, vent qui cingle, vent du nord qui cravache. Adventives accrochées, petites aux craquelures, tordues au vent du nord, au mur, aux pierres, au crépi obstiné. Adventives aux écailles accrochées, vent qui frappe, vent du nord qui maltraite, mur de pierres craquant, griffé de craquelures. Le crépi aux écailles et le mur aux crevasses, et le vent qui assomme. Vent du nord qui matraque, mur solide face au vent qui rosse et qui conquière, obstiné face au vent qui façonne et explore, vent du nord. Adventives en patience, accrochées, attachées, craquelures de mur, mur de pierre et de force. Mur de pierre en folie face au vent. Sauvages vagabondes, coutumières solides, valeureuses face au vent, vent qui roue, vent du nord, adventives.

proposition n° 19

Une terre et une rivière, une terre berceau et une rivière, une terre humaine et une rivière, une évidence où s’installer, croître, revenir. Les villes d’abord villages, les villages d’abord campements, mais toujours dans les villes-rivières des traces, des vestiges, des os et des tessons, des murs et des foyers, des histoires de toujours, des rumeurs d’humanité ancienne. Parfois la rivière ouvre la ville en deux, deux rives, chacune n’existant que de l’existence de l’autre, en disparition dès qu’on y déambule, en apparition dès qu’on la considère. Parfois la ville se love dans une courbe, sur une rive ronde, creux de poitrine, douceur de bras, une anse de sable où faire à son lit. Parfois la ville s’arcboute contre le méandre, s’installe contre l’évidence du creux dans la berge extérieure, trop de vase peut-être pour la traversée et la fondation, une carrière d’argile, l’activité de céramique qui démarre, un peu de terrain plat, quelques troncs et on y retrouve un port, un abri aux bateaux remontant le cours, ils apportent et emportent la marchandise, les tissus, la vaisselle, le vin ou le miel, les animaux vivants qu’on tuera sur place pour la viande et les peaux. Parfois la ville périclite sur une rive, renaît sur la rive opposée, sur une butte conquise, à l’abri des débordements, des crues, des folies de l’eau. La ville s’éteint, se meurt, n’est plus en état, on l’oublie même, on la redécouvre en grattant, en creusant, on réinvente. La ville naît de la volonté d’ériger, de faire signe, de grandir vers le ciel et de défier, la ville entoure le solide, le fort, la ville enceinte rassemble, mure et rassure à l’ombre des hautes pierres, de la haute tour, du haut clocher, de la haute autorité. Derrière le retrait des murs, on vit, on invente, on creuse, on bâtit, on nomme. La ville grandit, se protège, et avale la rivière, elle jette un pont puis deux par-dessus les eaux, érige des digues, des gabions, creuse des canaux, installe des déversoirs, des moulins. Elle contraint la rivière, en fait une voie d’eau, un moyen de transport, une zone de loisir, les temps changent. Elle aménage des rives à l’image des rives anciennes, moins facile à ronger, à éroder, plus propice à l’arrivée des oiseaux d’eau, plus douce au regard, plus sensible aux arbres grand buveurs qui assèchent les bords et les confortent. Elle prend conscience d’elle-même, elle sait l’histoire de ses sœurs disparues, elle essaie d’être la plus forte, la plus immortelle, elle se surveille, imagine des plans de sauvegarde. Si le combat est vain, il sera long, espère-t-elle. Elle écoute tantôt le murmure tantôt le déferlement de la rivière, et elle sait que c’est ensemble qu’elles y arriveront, ensemble qu’elles défient le temps et les évolutions, ensemble, en symbiose et en opposition elles ne font qu’une.

proposition n° 20

Minuit au clocher de Sainte Anne, dans la salle du théâtre populaire un craquement dans les murs, réponse aux vibrations de la cloche, elle a sonné une fois, elle ne va pas tarder à reprendre une autre volée de coups, lents, clairs, sûrs, mesure du temps, seule présence sonore à cette heure, heure de la nuit faite, heure du crime. Les fauteuils relevés semblent des petites tombes, rangées de reposoirs offerts aux épitaphes formés par les dossiers, leur bleu profond s’accorde à la nuit noire du dehors et à la nuit intérieure verdâtre, le halo des panneaux Sortie qui jamais ne s’éteignent éclairent à peine cette fausse nuit, une fausse nuit toujours là, même en plein jour, par la vertu des boites lumineuses. La nuit de la nuit dans la salle du théâtre de la maison du peuple n’est pourtant pas la même que la nuit du jour. Durant la nuit de la nuit la salle et le plateau diffèrent peu de la salle et du plateau de la nuit du jour mais s’ouvre à une dimension supplémentaire, le silence, la profondeur du silence, son épaisseur, la matière du silence. Un silence grave, inaudible, fait d’absence, de vide, de creux, de volume, un silence en résonance, un silence qui s’offre à l’absence, une sorte d’écho ou de vertige, de lointain. Dans la salle, les marches de l’escalier sont rendues au noir, si elles peuvent s’éclairer de lucioles bleues, à cette heure elles sont éteintes et ne signent pas la salle de leurs pointillés, elles n’offrent aucun repère, ne sont d’aucune aide et il n’y a personne à aider, aucun œil ébloui à guider vers sa place, elles se succèdent invisibles, aussi éloignées l’une de l’autre que les dimensions d’un monde différent. La masse des fauteuils brille à la manière d’un trou noir, par l’aspiration que crée leur nombre, leur densité, leur rassemblement. Ils se tiennent alignés, soldats d’une armée sans commandement en ce creux de nuit, inutiles, abandonnés, ou endormis par un charme qui semble centenaire. La salle au repos n’est rien qu’un ventre vide, celui d’une baleine aux voyages immobiles qui naissent de la certitude de la lumière et des voix venues la scène, uniques, traces indélébiles déposées en creux. Les textes imprègnent l’air, lui donne, malgré la solitude du lieu, une saveur que personne ne perçoit, au matin elle s’évanouit pour renaitre la nuit suivante. Les répliques des absents s’alignent dans une logique nouvelle, Dom Juan se rapproche d’Ondine, Othello s’émerveille avec Ernesto, Oreste se console auprès de Julie. Ces histoires qui n’auront pas lieu envahissent la scène, en prennent possession, tourbillonnent et s’éloignent à peine ébauchées. Le silence du théâtre n’est troublé que par la volée des cloches de Sainte Anne, la deuxième volée de minuit vient de sonner. Un mur craque.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 21 juillet 2018.
Cette page a reçu 262 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).