Philippe Sahuc Saüc | Respiration

« construire une ville avec des mots », les contributions

Son blog Carambolingue et son site.
proposition n° 1

Se remet les arbres du parc Montsouris bien calés derrière le dos. Respiration plus calme. Il faut bien ça pour aborder la cour intérieure du grand pavillon. Sitôt quittée l’allée au bitume rougeâtre, on ne peut que s’arrêter. Forcément, de revoir le bossage aux trois lettres, A, N et I, la respiration en prend un coup. Une onde remonte jusqu’aux mâchoires. Pour peu, s’enfuirait vers Austerlitz. Mais il y a tout en bas, la porte enfoncée, les marches conduisant à l’espace à vélo. Là fut une possibilité de liberté. Et puis, derrière ces fenêtres, si les revenants étaient des êtres à se mettre à la fenêtre, il serait possible de voir des visages amis. Des amis montant ou descendant le grand escalier, s’arrêtant à l’un des paliers pour voir qui arrive dans la cour. Un espoir de sourire. Qui pourrait être un sourire faux puisqu’il y avait eu ce bulletin au nom férocement rayé, parmi tous les autres. De la cour, les chambres ne se devinent que par de petites fenêtres. Mais les numéros ont marqué la mémoire jusqu’à ce jour. La 421, au nom de jeu, celle du grand pari d’un début d’été et juste ça. Elle restait alors souvent la fenêtre ouverte, il fallait dissiper les vagues d’étouffement en songeant chaque soir aux épreuves du lendemain. Il y a eu la plus durable, la 316, celle du troisième étage mais se trouvant de l’autre côté du couloir, invisible depuis la cour. Elle fut celle à la fenêtre calfeutrée, qui fit face à l’hiver 1985, le premier des trois terribles. On voit des silhouettes passer à travers le hall d’en bas. Y a-t-il toujours des comptes à rendre quand on y passe à deux pour prendre l’escalier vers les chambres ? Y a-t-il toujours la mégère aux grands ciseaux, le fureteur à l’œil de verre et, juste à côté d’eux, le mur à casiers où le courrier attend ? Et au premier étage, second palier que laissent apparaître les fenêtres de la colonne centrale, la cabine téléphonique ? C’est à côté d’elle que se trouvait la 135… De là on pouvait entendre des voix parlant à des voix lointaines. De là se fit entendre un jour un appel au secours, un besoin de pièces… De là aussi s’initia au final une grande fuite éperdue par le métro de Paris.

proposition n° 2

La circulation sur la nationale frotte contre les platanes, de droite à gauche et de gauche à droite. L’ouverture de l’allée des buis en est d’autant plus échappée belle, qui fleure bon dès que le soleil chauffe un peu. On ne peut qu’y rêver dans le brouillard d’un matin de décembre. Rêver aussi aux découpes nettes que peut faire la nuit contre les arrêtes de façade en cube parfait, surmonté d’une pyramide parfaite, cachant à l’arrière les longs boyaux des salles de classe et la bouche béante du préau tout à l’arrière. On pourrait croire qu’il joue à cache-cache, dans la cour de récréation, avec les acacias épais, toujours taillés en touffes resserrées. Si le brouillard n’est pas trop dense, on peut apercevoir les petites lumières tout en haut du coteau lointain, en revient alors l’écho d’un nom de rêve : Cordes-Tolosannes. Mais le brouillard a tout pris du pré-terrain, de ce temps où on ne disait jamais stade. Pour rétablir sa présence, il faudrait qu’une imagination retrace des trajectoires de ballons tombant et remontant, de vestes en paquet au sol pour dessiner les buts… Mais alors, une telle imagination serait peut-être capable aussi de retracer les innombrables tours d’acacias, en véhicule à trois roues encore, à cette époque. Rien de plus à ajouter, en revanche, à la silhouette du sapin qui émerge des buis, silhouette sombre et nette même en hiver, même par temps de brouillard. d’où la dignité de sapin de noël, même sans boules ni guirlandes. Tout à droite, il y a l’échappée vers l’avant de cuisine et le garage, le petit carré de ciment où s’animèrent des figurines et des attentes de passage de souris. Et le garage aux odeurs inoubliables. Mais le centre est indiscutable. Le centre est cerclé de briquettes. Au front de la façade, il porte une inscription visible par n’importe quel brouillard : école publique.

proposition n° 3

A l’arrière, il y a bien sûr la rumeur irrégulière des véhicules qui passent sur la nationale, qui tantôt monte et puis s’étire de l’autre côté. Il y a aussi la senteur lourde des hydrocarbures brûlés parmi lesquels, à certaines saisons, les parfums de platane essaient de se frayer. Derrière, il y a le monde des champs et des prés. D’autres arbres viennent jouer les trouble-sentinelles. Sans eux on verrait les maisons de certains des compagnons de balle, sans doute. C’est un monde où des tracteurs passent, pas encore rutilants. Ils ont pourtant leur donjon, si haut qu’il dépasse tous les arbres, un donjon de béton gris, méprisant toute fioriture, le silo de la coopérative agricole. C’est le repère à voir de partout, de la nationale, de la future autoroute, de la voie ferrée aussi. A donner le tournis. Les barrières levées du passage à niveau, tout à gauche, ne lui font pas la pige. Mais leur alternance de rouge et de blanc, en toute saison, les distingue. De l’autre côté, c’est le clocher de St-martin, finalement plus modeste. Il y aurait bien aussi le château, le grand château carré, tout en fenêtres et en briques, celui du catéchisme. Mais l’excuse est bien bonne : il est déjà de l’autre côté des platanes. Aussi, plutôt que de fouiller par là, vaut-il mieux chercher tout au fond à l’arrière. Cela prend forcément un peu de temps de trouver la discrète trouée. Mais cela en vaut la peine. Pour la repérer, il faut attendre le passage d’une péniche et il n’en passe pas beaucoup. C’est le seul moyen de savoir que là-bas passe le canal, indiscernable par son enfoncement dans les champs et les prés. Or, à un endroit, les arbres savent s’interrompre. Si l’on regarde alors vers là, si on a la chance, on découvre que les péniches sont de grands animaux paisibles qui traversent parfois les prés.

proposition n° 4

Si haut que monte l’œil de verre, il reste quand même plus loin du ciel que de la rue. Il est vrai qu’à force, la rue s’étire. Elle s’étire comme un fil de Garonne qui aurait voulu faire se rejoindre les saint-martin. Reste à en décrypter les flots. Ça roule parfois tout en bas comme un tourbillon soudain, des cris de ralliement de groupe ou des cris de bagarre prête à éclater, bruits de klaxon en flotteurs parfois. Il arrive qu’un passage d’ambulance ou de police traverse tout ça. Et ça traverse jusqu’où ? D’un côté, ça va s’évaser sur le parvis de petits pavés où la petite monnaie tombe entre les escarcelles. De l’autre côté, cela doit faire face au flot venant de la porte trouée. C’est un flot de salutations à voix forte et d’arômes de kebab. Parvient-on à remonter plus haut ? Bien sûr, il y aurait le passage des grandes voies ferrées et des banlieues en plaine et, un jour, des grands champs picards. Mais ce serait épuisant. Alors que tout en bas, il y a tant de bouillons à démêler. Certains pourraient remonter des soupirails, en chinois tant qu’ils sont vivants, en yiddish tant qu’ils sont fantômes. Il serait à guetter sur le pavé large de la place les salutations en soninké, en pulaar et en bambara ou, pourquoi pas, en wolof, il y a passage d’étudiants possible. Et puis ça trinque au Maryland ! Et puis ça médite autour du grand pendule ! Et puis l’œil de verre lui-même finit par se fermer.

proposition n° 5

C’est à gauche que ça s’échappe. Ailleurs, les réverbères de la Cité U quadrillent trop bien. Par la gauche, le quadrillage tombant s’interrompt et puis surtout, la rue du Parc Montsouris s’enfile. D’un côté, la grille du parc râpe, les barres verticales se pressent de plus en plus drues à mesure qu’on s’enfonce, comme les traverses sous les essieux d’un train qui quitterait sa gare et que les arbres du parc salueraient, agitant des touffes feuillées comme autant de mouchoirs. En face, la lumière s’avance par bonds de façades, d’abord modeste, et puis explose en arrivant au contrepoint des grandes fenêtres jaunes aux balcons en calandre qui semblent attendre avant de s’envoler. Tout en bas, le goudron a explosé par-dessus le maintien des pavés. On dirait qu’aux précédents décollages, ou aux précédents atterrissages peut-être, de grosses roues ont tapé trop fort, des roues capables de supporter toute la bâtisse dans doute. Dis, il paraît que Mermoz a vécu là

proposition n° 6

L’école devrait toujours s’appeler Samartin-Belcassé. Parce que les enfants de jadis y entendront ainsi toujours les moments de y en a marre mais aussi les moments où la beauté a pu surgir d’un bris de bâton ou d’œuf. D’autres y entendront qu’il y eut là, à un certain moment un beau chêne et que, peut-être un pionnier prédicateur s’est arrêté un instant à son ombre. Les lumières lointaines sont celles de Cordes-tous-les ânes. Cordes, ça se retient comme un paradoxe lorsqu’il s’agit de simples points. Quant aux ânes, avant d’en savoir plus, on a attendu le jour où ils se mettraient à braire. La barrière de chemin de fer, c’est la Barrière de Patriciade, pour faire comme celle de la ville, celle de Croix-Daurade, en évoquant cette Patricia, la fille du garde-barrière, en ce temps toujours la meilleure en classe. L’écluse ? L’écluse n’a pas de nom, d’ailleurs elle est cachée derrière les haies comme une fleur sauvage. A quelques encablures dans la mémoire, le boulevard peut bien s’appeler Boulevard Jour d’en, car au passage de cette frontière s’est renversée la vieille habitude de qualifier les fiefs. Jusque là, on disait En sus, En calcat et puis il y eut la grande traversée, un jour. On s’est retrouvé sur le trottoir du boulevard, alors pourquoi pas Jour d’en ? La rue de fuite serait rue du Parc Montsourd. C’est au cœur du parc, en cas de besoin d’exil, qu’on peut aller vers le moins de bruit. C’est le long de la rue que s’égrènent les traverses verticales de la grille, avec le bruit des trains qui quittent gare. Et le pavillon ? Allez, Fondation Agronymique, là où on n’inventerait que des noms, genre Belle-du-jour-qui-passe, Impatiente-ne-me-chiffonnez-pas, Cabaret-des-hirondelles et d’autres et d’autres ! L’entour, alors, s’appelle forcément, Résid’U.

proposition n° 7

Le portail a pourtant été décalé du bord de la route. Sans le franchir, je peux m’enfoncer entre les buis. De là, l’inscription de façade se lit sans effort. Ce n’est plus « école publique », c’est « club de cyclisme ». Peut-être que je ne suis pas là au bon moment pour entendre les rumeurs enfantines. Peut-être qu’un club cycliste, ça prend déjà trop grand pour ça. Font-ils encore du vélo entre les acacias ? Allez, pour régler les dérailleurs ou les cale-pied… Le pré ne doit plus beaucoup servir, lui. Pour les banquets de fin de saison avec les remises de coupes et de médailles peut-être. On y entendrait alors encore les clameurs de victoire, de but marqué, non de but atteint. Mais on est sans doute devenu trop précis en terminologie sportive. Désormais, on ne plaquerait plus le ballon, alors que c’était un tel plaisir de goal volant que cette étreinte plongeante dans l’herbe fraîche. Parbleu, je suis trop loin pour savoir ce qu’est devenue la cantine. Déjà, j’en étais parfois à la distance de n’en percevoir qu’une rumeur, lorsqu’on m’envoyait terminer mon assiette sur le banc du préau, tout seul. M’y parvenaient tous les bruits que faisaient les autres assiettes et plus la mienne, j’y entendais les épines de cris dépassant la rumeur des voix, le roulement de rires vite étouffés parfois et la voix forte de mes parents instituteurs de temps en temps. Tout cela, je ne peux plus l’entendre mais on dirait qu’il m’est resté l’écho des pas de ce cheval qui était passé sur la route, un cheval lent et lourd que j’avais été le seul à voir, que je suis sans doute le seul à entendre encore aujourd’hui.

proposition n° 8

C’est de nouveau jour de brouillard. Les corneilles sont les premiers à le dire. Corneilles ou corbeaux ? Pourquoi ne pas toujours les appeler corbeaux, l’accord serait plus facile. Ou bien ponctuation, ce qu’elles sont en un tel jour. Même pas la peine de se retourner, le canal est à coup sûr invisible, gommé par la masse blanche qui largue sans cesse des gouttelettes, qu’on ne remarque pas d’abord mais qui ont de quoi remplir plus d’un canal ! A peine si on lit encore l’inscription de façade. C’est en tout cas grâce à elle qu’on sait qu’il y a façade, tant le blanc estompe facilement le blanc. Les acacias sont devenus des massues qu’on peut croire infiniment lourdes, qui se perdent dans le ciel. La bordure opposée du pré ne se distingue plus. On pourrait la croire courbe et relevée, genre de bordure de vélodrome qui nous renverrait les ballons de l’enfance. Un peu comme la nuit renvoyait la lumière mais ça, c’est une autre histoire. La cour est comme une chambre dont les murs résonnent et pourtant moins que jamais elle n’a de murs, même plus de délimitation, sauf les pointillés des fenêtres des classes à droite et la béance atténuée du préau tout au fond. Y a-t-il encore un coteau tout derrière et la maison promise aux délices de Marie-Pierre ? Plus de lumières au front de Cordes, ne restent que d’improbables rimes au creux des sillons estompés.



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1ère mise en ligne 15 juin 2018 et dernière modification le 20 juillet 2018.
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