Romain Bonnaud | Pays sans histoires

« construire une ville avec des mots », les contributions

Romain Bonnaud. Prof. Nantes. Blogs (sous le pseudo de Sébastien Chevalier) à partir de lieux, de temps, de Sebald et quelques autres : Norwich, Dans la guerre, Extractions.
proposition n° 1

Le 42, à mi-pente en descendant la rue vers la rivière. Petite maison (petite ? comme toutes celles composent le lotissement, en périphérie de la ville moyenne – à cette différence près que celle-ci, comme une poignée d’autres, avait une chambre en plus au-dessus du garage). Elle était de couleur crème ? saumon ? Il n’est plus sûr. Et aujourd’hui ? Non plus. Il passe une première fois devant, en prenant soin de ne pas donner l’impression de l’observer plus que les autres, comme s’il ne fallait pas se faire repérer. Y retourne en mémoire, tout en continuant de descendre la rue. Détails : gravier rose qui crissait quand la voiture rentrait ; porte de garage peinte en bordeaux, manuelle, coulissant difficilement, pas comme la nouvelle que ceux qui les ont remplacés –- lui, ses parents, ses sœurs -– ont installée ; le monticule de terre recouvert d’herbe est toujours là, à gauche, bordé d’une lanière de fleurs. Souvenir de lui dans ce décor de quelques mètre carrés : il épierre la butte de terre avec son père, toute une journée ou ce qui avait semblé tel. Dans ce souvenir son père ne parle pas. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’il ait vraiment parlé ce jour-là, sauf pour donner des consignes. Il ne sait plus non plus s’il a souffert ou s’il s’est amusé. C’était dans les semaines qui avaient suivi l’installation. Le quartier était en construction, l’asphalte tout neuf de la rue strié de traces laissées par les engins de chantier ; ici et là tas de parpaings, caissons, bouquets de fils et de tubes colorés ; les odeurs : ciment, peinture, glaise, humidité, mixture un peu écœurante de neuf et de vieux.

Il reviendra à la nuit tombante pour voir la couleur indécise s’assombrir, la maison se mêler encore davantage à ses voisines pour former un serpentin compact, s’allumer les lumières intérieures, et s’imaginer ainsi rentrer du lycée, entendre les voix d’alors, apercevoir les silhouettes, les laisser glisser sur le carrelage, disparaître d’une pièce à l’autre, monter l’escalier couvert de la même moquette jaune-brun que tout l’étage qu’il dessine à présent en esprit : la chambre du fils, la chambre de la fille, celle de la plus petite sœur, couloirs, placards, toilettes, salles de bain. Chambre des parents – placards encore, fermés. Le palier transformé en bureau. Tout est à sa place. A l’arrière de la maison il ajoute le petit jardin, et au-delà le bois qu’il a fini par ne plus regarder avec des yeux d’enfant et où d’ailleurs, depuis qu’il y revient en étranger, il n’en a croisé aucun.

Plus tard, un après-midi, en écrivant ces lignes et en parcourant le dossier où il les a enregistrées, il tombe sur un autre de ses textes daté du 30 septembre 2015 (retouché le 27 décembre 2016, dit l’ordinateur), oublié depuis.

Cahier d’un retour

Une fois encore il revient devant la maison qui n’est plus sa maison. Une fois encore en pensée après toutes ces années. N’ose approcher, même en pensée, de cette maison où il s’est passé si peu de choses. N’ose écrire qu’il s’est passé si peu de choses. N’ose écrire ce qui s’est passé. Le peu de choses qui se sont passées. Ce trop peu ou ce trop de peu. Pas de bruit dans la rue sur laquelle donne la chambre d’où il revient en pensée, sinon celui qu’apporte le souvenir de la grand-route qui passait près du quartier, la respiration de sa femme endormie à ses côtés, le cri étouffé dans sa tête. Le gravier toujours là, gravillon par gravillon roses dans la poussière dégagée par le frottement des autres gravillons roses. La porte du garage, toujours là. La porte d’entrée elle aussi, massive, rouge et brillante. Les rideaux, les volets roulants. Crissements crépusculaires dans le silence du quartier. Voitures endormies devant. Un homme sort de la maison (peur de croiser son regard) et remonte silencieusement la rue sans lui prêter attention, comme s’il n’était pas du même rêve.

Il écrit donc, malgré tout. Pourquoi ? Comment ? Un soir. Pourquoi ? Comment ? Après avoir lu un autre cahier d’un autre retour (Dany Laferrière, Pays sans chapeau).

Pourtant il hésite encore. Son Pays est sans histoires. Pays ? Histoires ? Natal ? Retour ? Il écrit : c’est le retour qui fait l’histoire, pas le pays.

Lui revient un autre titre : Suis-je le gardien de mon frère ? Qu’il change : de ma sœur.
Et à nouveau la maison. Un des blocs qui la composent émerge plus nettement de sa mémoire, une ouverture attire son regard dans le noir : la fenêtre au-dessus du garage était celle de la chambre de la sœur. Petite chambre, petite sœur, au milieu d’un cube de béton posé sur le garage, un peu à l’écart.

Ce même après-midi, dans le même dossier, il trouve un fichier Maison, l’ouvre. C’est un fragment.

Maison

1. Haut, bas. En bas : il entend les parents évoquer la mort d’un enfant, le fils d’amis de son oncle et de sa tante, que ces derniers « avaient à manger chez eux » ce dimanche après-midi. La mère est montée, elle a pris le corps dans le lit où le nourrisson faisait sa sieste et s’est écrié « mais il est mort ! ». Silence. Il monte les escaliers, s’arrête à mi-chemin, écoute ce qui se dit en bas, en vain. Le soir, on mange dans la cuisine, comme tous les soirs. Il est bouleversé, ne dit rien. Il espère -– il redoute aussi –- que son visage trahira son désir d’en savoir davantage et d’en parler. Mais rien. En haut : il pense à leurs chambres, aux lits, aux peluches, à la montée de l’escalier. Il rejoue la scène dans sa propre maison. Un air glacial semble venir de l’étage et figer le repas.

proposition n° 2

Dans la nuit à la lumière crue du réverbère la maison apparaît seule, oubliée (ou survivante), mutique derrière son muret, bloc de blocs blancs collés, tuiles oranges éclatantes. Pas la moindre lézarde sur les murs, pas de tache ; seuls trous (opaques), les fenêtres, volets ouverts et rideaux tirés comme en plein jour. Devant on distingue à peine, au gris sombre que l’électricité tire vers le bleu, un bout de rue et de trottoir. Disparus ou cachés les habitants, invisibles les maisons voisines, évanouis les cris d’enfants, les échos de cuisines, les vibrations intérieures des éclairages et des télévisions, la rumeur sourde des voitures qui passaient de temps en temps. Autour de la maison (qui semble irradier maintenant) l’obscurité a avalé les êtres, les choses, leurs lumières et leurs bruits. S’il n’y avait le bruissement venu du petit bois qu’on devine en arrière-plan, on pourrait croire que c’est une photo.

proposition n° 3

Pas besoin de se tourner pour savoir qu’il y a devant la maison comme à côté les mêmes façades de deux trois blocs juxtaposés, à la couleur des murs (et quelques détails (mais si peu de décorations)) près, l’éclat de la mémoire en moins. Si le regard veut s’échapper de ce labyrinthe fractal, il faut plutôt qu’il suive la ligne suggérée par la rue et la pente. Au bout est une petite vallée bien verte au fond de laquelle coule une rivière noire et atone. Si on la distingue d’ici, c’est moins au bruit du courant ou à la douce cicatrice qu’elle aurait pu tracer dans les herbes hautes (si elle avait eu un tant soit peu de débit), qu’à la ligne presque continue formée par les haies et bosquets d’arbres qui l’encadrent de part en part comme pour la protéger de la honte de n’être plus qu’un filet d’eau boueuse. (Mais est-ce une faiblesse que cette faiblesse ? Le mystère en est plus épais. Il faudra s’approcher.) De l’autre côté, la pente remonte brutalement vers un champ de maïs qui nous est toujours resté interdit, mettant fin brutalement et au tableau, et à la fuite.

proposition n° 4

Rêvé souvent d’être poursuivi, depuis l’entrée du lotissement, par des ennemis assez loin derrière, mais assez rapides rattraper du terrain et devenir ainsi de plus en plus visibles (ils portent des uniformes). Toujours un œil dans le dos, voir ainsi défiler de chaque côté de la rue, comme sur une chaîne de montage, les maisons rose, blanche, rose, orange, blanche, rose, les jardins plus ou moins entretenus (des feuilles et des fleurs émergent au-dessus des murets, ou non), des voitures qui ne seront d’aucune aide, des passants qui ne comprendront pas, jusqu’à la maison d’enfance elle-même, qui ne sera pas un refuge non plus, et dont il faut s’éloigner bien vite car ils sortent déjà du virage. Encore quelques blocs identiques qui passent plus vite avec la descente, puis c’est le talus et les grandes herbes qui frottent les mollets. A découvert, certes, mais sorti du tunnel piégeux des rues. Il faut patauger un moment dans cette masse verte puis passer la rivière, et monter. Changement de monde, se retourner : derrière soi la périphérie nettement découpée, et les poursuivants figés, comme les maisons, au bord de la campagne, minuscules, impuissants. Adieu. La mienne, de maison, que je parviens encore à distinguer encore au milieu des autres, semble me souhaiter bon courage. La départementale est bientôt là, un peu plus haut, juste après le champ de maïs ; à travers les bois que la ville n’a pas encore grignotés, elle mène à un imaginaire maquis.

proposition n°5

Il aperçoit après un long moment une ombre grise derrière la porte-fenêtre du bas, sur le côté, cachée par le rideau qui s’entrouvre très légèrement. C’est une petite silhouette (une fille sans doute, les contours d’une robe se dessinant imperceptiblement derrière la gaze). Elle semble l’observer, lui, mais elle est peut-être là depuis longtemps, bien avant qu’il n’arrive, attendant on ne sait quoi comme cette ébauche de personnage dans un passage qui lui revient

(…) devant l’une de ces maisons en apparence inhabitée, il n’est pas rare qu’au rez-de chaussée, ou au bel étage, ou encore tout en haut, l’une des persiennes s’entrouvrent et laisse apparaître une main (…)

et qui a toujours fait naître en lui un intense sentiment d’abandon ; ici en écho l’idée que cette silhouette appelle. Est-elle seule ? D’autres lui répondent-elles aux fenêtres du haut ? Ce qui attire son regard, sur un des montants fraîchement vernis de la fenêtre au-dessus du garage, ce n’est qu’un reflet. Et quand il se tourne vers celle de la chambre des parents, c’est le vent qui fait s’agiter quelques tiges dans le bac à fleur. En bas, l’ombre a disparu, si elle a jamais existé.

proposition n° 6

Souvent, les lieux ne portaient pas de véritables noms propres – ce qui lui apparaissait du moins comme d’authentiques noms – mais des noms d’autres lieux, ne renvoyant finalement qu’à eux-mêmes – dans une logique circulaire (place de l’église, place du marché, qui auraient tout aussi bien pu, étant donnée leur modestie à chacuns, être désignés comme l’église et le marché « de la place ») et provisoire, comme si tout était en attente d’un véritable début depuis des siècles. Plus paresseusement encore, de nombreux toponymes s’appuyaient sur celui du quartier, ancienne commune absorbée depuis quelques décennies dans la ville moyenne, et qui lui-même était à peine un nom de lieu : le Bourg (personne n’ajoutait « sous-la-Roche »). Ça donnait donc : la salle des fêtes du Bourg, salle de sports du Bourg, Collège du Bourg, stade de l’Association des Écoles Publiques du Bourg-sous-la-Roche, l’église du Bourg, la route du Bourg. Partout on était pris, figé dans ce mot lourd, mou, glaiseux. Pas d’horizon, un trou. Des personnalités locales avaient bien leur rue (Emile Gabory, Héliodore Durand, l’abbé Martineau…) mais on prononçait rarement leurs noms aux relents balzaciens qui enfermaient encore davantage, préférant indiquer la route « de l’hôpital », celle « de La Chaize », ou celle « de Bordeaux », pour la plus large, qui a pu être ainsi chargée d’un peu d’exotisme provincial. Plus tard, quelques plus grands hommes, parachutés là on ne sait d’où ni pourquoi, ont fait leur apparition, sans parvenir cependant à s’imposer au souvenir, encore moins à sortir les lieux de leur torpeur : le collège du Bourg devint par exemple Renoir (Auguste et Jean, pour faire bonne mesure), mais ce fut tout ou presque.

Dans le nouveau lotissement, il y n’y avait que trois rues, et un seul nom propre, attribué à la première, seule entrée et sortie. Un nom troublant puisque homophone : rue du Capitaine Bonneau (à chaque passage devant la plaque bleue, à pied ou en voiture, son regard était attiré, mais c’était malgré tout trop peu pour susciter la fierté, encore moins le mystère). Plus loin dans le quartier, c’était les familles, à peine moins connues que ce Bonneau, qui donnaient leur identité aux maisons identiques qu’on finissait par reconnaître à quelques détails : chez les M. l’entrée de gravier gris, chez les N. le jardin méticuleux, chez S. les jouets qui traînent devant la maison… la voiture des P.

Pour le reste on avait nommé d’après nature, ou l’illusion d’une nature que ce petit bourgeon de ville absorbait peu à peu et vidait par sa banalité de toute potentialité d’aventure : rue de la Rivière, le Petit Bois, la Clairière… Il y avait bien une rue des « Fosses noires »… Une impasse, s’il se rappelle bien.

proposition n° 7

C’est son père qui lui avait raconté pour la deuxième fois, mais en passant, sans insister ni donner de détails, parce qu’il était devenu trop douloureux d’en parler (on ne pouvait plus en rire qu’avec des larmes) : qu’elle lui avait échappé un matin sur le chemin de l’école, qu’elle avait couru sans un mot ni un cri à travers les hautes herbes, tout droit, en direction de la rivière. Qu’il l’avait regardée, amusé d’abord, puis vaguement inquiet et qu’il avait finalement couru lui aussi, mais trop tard pour l’empêcher d’entrer dans l’eau. Avait-elle sauté ? S’était-elle glissée prudemment dans le lit en s’aidant de quelques branches et racines sur la berge ? Avait-elle ri ? pleuré ? Son visage était-il resté comme une énigme ? A présent quand il revient dans le quartier, il pense à cette histoire qui guide une partie de ses pas. Il longe cette partie du cours d’eau entre deux méandres, à une centaine de mètres à peine en contrebas de la route, dans l’idée qu’il pourrait peut-être retrouver l’endroit précis où elle s’était tenue debout, l’eau noire jusqu’aux cuisses. Il sait bien cet arpentage voué à l’échec et cherche sans véritablement chercher, délimitant une zone aux frontières floues, observant le point de la chute depuis le point de départ, puis inversement, suivant la rive broussailleuse d’où, à certaines saisons, on ne voit même plus la rivière. Il laisse glisser son regard au gré du maigre courant, parcourt dans un sens puis dans l’autre les quelques dizaines de mètres sans espoir de retrouver ce point où elle avait pour la première fois voulu disparaître (comme dans une cave, ou un puits), fait des panoramiques, se disant que dans l’étendue que son regard embrasse il y a forcément quelque trace fantôme de son passage.



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1ère mise en ligne 16 juin 2018 et dernière modification le 27 juin 2018.
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