Caroline Grall | La maison

« construire une ville avec des mots », les contributions

Institutrice du bord de mer expatriée en Aveyron. Aime les mots, la laine, les embruns et la solitude des grands Causses.
proposition n° 1

La maison était quelque part, C. ne se rappelait pas vraiment où. Elle se dissimulait derrière les taillis et les bouquets d’herbes folles, comme si elle avait été avalée par le paysage. C’était le genre d’endroit ou le promeneur échouait au retour d’une promenade en se trompant de sentier et où par la suite, il était impossible de revenir. Un peu comme si le chemin qui y menait s’était de lui même enseveli, comme si la maison ne souhaitait accueillir que des visiteurs de hasard. La mort des grand-parents puis le changement de propriétaire avait presque effacé la ferme de la mémoire des plus jeunes. Et depuis, faute s’occupant, la bâtisse s’était recluse dans la campagne. Sans trop précisément s’en rappeler l’emplacement, tous savaient pourtant qu’elle était là, quelque part, tapie dans le bocage. Disparue, elle survivait quand même dans un soin de souvenir un peu coupable.

C. marcha longtemps. Elle reconnut d’abord les arbres, le talus. Elle avança sur le chemin et parvenue devant la cour, devant les murets noirâtres et humides qui délimitait, hésitât. La crèche existait toujours, de même que les cabanes à lapins et la sorte d’appentis à moitié écroulé que son père appelait le loche et ou se préparait dans le temps la bouillie des cochons. C. croyait tout cela démoli depuis longtemps, et trouvait étrange, presque douloureuse la survivance de ces émanations du passé. Elle sentait comme un poids à l’intérieur de sa poitrine, un élancement gênant qui progressivement gonflait à mesure que se rallumaient la mémoire et le chagrin. Elle avait mal aux jambes, des crampes qui lui tiraient les mollets et lui cimentait le dos. L’air était humide et sentait le feu. Il devait être environ dix-huit heure.

proposition n° 2

La maison apparaissait comme une sorte de rectangle imposant, mafflu, couvert d’un crépi sale. La façade était trouée de fenêtres obscurcies par des loques. Plus bas s’ouvrait la porte, précédée par deux marches usés qui servait de seuil ; elle, semblait presque neuve et entretenue, seule la poignée avait souffert du temps : elle pendait de travers, couverte de rouille. Autour, des bâtiments agricoles recroquevillés se tassaient sur ses flancs. Devant, pas de jardin, mais une cour de terre battue. L’ensemble n’avait de remarquable que son austérité bizarre.

proposition n° 3

L’autre bord de la route ou se trouvait C. en ce dimanche de printemps longeait un champ qui longtemps avait appartenu à la famille avant d’être lui aussi loué puis vendu. On y entrait avec des engins par une ouverture assez vaste qui enjambait un ruisselet. De chaque côté s’étirait un talus planté de jeunes arbres : noisetiers, hêtres, chênes, buissons d’aubépines. La terre y était meuble car labourée régulièrement et hérissée de pousses de maïs. C’était un voisin qui l’exploitait, maintenant. C. ne se rappelait pas à quoi ressemblait l’extrémité du champ. Ne lui revenaient juste que la couleur des mûres et le clapotis des bottes dans la boue. On apercevait le bocage au delà, puis au loin une masse assombrie par les sapins et couronnée de brume : la colline.

proposition n° 4

La maison. Elle était posée au bord d’une route départementale isolée et creusée d’ornières. La route serpentait vaguement jusqu’au sommet de la colline, s’épuisant en ramifications boueuses qui menaient aux fermes, aux hangars, aux champs. Au bord de la route, d’autres maisons presque identiques comme jetées au hasard dans la campagne, une dizaine peut être. Entre les maisons, des chemins, des jardins, des pâtures, le bocage et la bruine comme une mélasse qui soude les constructions humaines à des lambeaux de terrain à moitié en friche. À droite, indistinct, le village, massif et renfrogné, tout gris d’ardoises. Une grosse ligne droite qui sert d’axe, des rails, un pont métallique, le virage avant la petite route sinueuse. À gauche, la colline dévorée par les sapinières, l’angle bizarre d’un clocher. Encore derrière la quatre-voies. Un village perdu entre deux grandes routes, une voie ferrée et des fils électriques qui forme la trame habituelle de notre civilisation, et au centre, un vide, un abîme : la colline, le hameau. La maison.

proposition n° 5

L’éclat des valérianes sur le crépis sale, effrité. Une lumière diffuse comme suintant des fenêtres. Le bruit de nos semelles sur les bâches de culture couvrant les mottes de terre. Cet espèce d’étroit passage entre le loche et le talus couvert de lupins et d’oseille sauvage, chemin de terre de quelques mètres qui me paraissait pourtant si long. Le vieux tracteur qui somnolait dans la pénombre et mon prénom gravé rageusement sur une poutre, quelques jours avant que la maison soit vendue.

proposition n° 6

La maison s’appelait Ty Nevez. En fait, Ty Nevez, c’est le nom du lieu-dit. Pour tout le monde, c’était une grosse blague car la maison, centenaire, n’avait plus rien de neuf, et ce depuis longtemps. Le lieu-dit fait partie d’une commune qui s’appelle Pédernec. Ça se trouve à côté de Guingamp (l’équipe de foot, ça y est, tu situes ?). Enfin, plus exactement, c’est dans une campagne entre Guingamp donc et Lannion, ville sans grand intérêt en dehors de sa cité des télécoms, des escaliers de Brelevenez (voir la couverture de Martine fait du vélo) et d’une librairie plutôt chouette qui vend des Pléiades soldés. Si on veut être précis, on dit que Pédernec est près de Bégard (Bégard, sa gare et son hôpital psychiatrique). Donc Pédernec.

Pédernec, rien qu’au nom, ça sent le bourg rébarbatif et paumé, peuplé de ploucs alcooliques au RSA. Pas touristique donc. Effectivement, c’est paumé.

Et les ploucs t’emmerdent.

À Pédernec, il y a une charmante petite église qui s’appelle Notre Dame de Lorette à la sortie du bourg ; elle précède de peu un hameau qui s’appelle Gwerbol. Y vivait Tonton Jean Gwerbol, avec son chien, sa casquette et un seul œil en état de marche. Il parlait peu. C’était le seul vivant de la cohorte des tontons morts : tonton Yves, Tonton Louis, Tonton Marcel, Tonton Jean du Bourg, et tous les autres.

Fantômes placides et débonnaires, ils fumaient pour l’éternité des Gauloises brunes assis sur un vieux banc, dans la crèche blanchie à la chaux. C. les revoit, sabots aux pieds, large ceinture autour des reins. Les avant-bras sur les genoux, ils blaguaient à mi-voix dans cette langue rauque et chantante qu’elle parle si mal.

Plus loin, on passait devant le champ des Merrien. C’était d’assez mauvais voisins (Merrien = vauriens). Plus loin encore, Marie-Louise, chez qui elle allait chercher le lait enfant. Encore plus loin, le Mené Bré. Le Mené Bré, trois cent deux mètres, rejeton anémié du Massif Armoricain. Colinette en peinte douce, le Mené Bré constituait à lui seul une présence bienveillante mais intangible, grand-père bougon et minéral. Sur son sommet, accrochée comme par hasard, une minuscule chapelle dédiée à Saint Hervé. Au XIXe siècle, on y célébrait la messe de trentaine, ou, seul avec les démons, le curé le plus aguerri de la paroisse s’enquerrait du devenir post mortem de ses ouailles. Ta gueule.

Pour C., on s’en tape, de Pédernec. Les seuls lieux tangibles, les seuls qui vaillent, qui importent, c’est Ti Nevez, le Mené Bré, Jeanne, sa tombe.

proposition n° 7

Sac au dos, C. commençait à traîner son corps comme un boulet. Elle avait faim : un élancement lui sciait le ventre en deux. La route se sépare en une fourche à hauteur de Pen Hir. Théoriquement, il fallait prendre à droite, passer devant chez les Merrien et continuer tout droit. Elle avait rigoureusement suivi les instructions de sa mémoire, qui la guidaient façon GPS d’outre-tombe mais mais nulle trace de la maison, à croire qu’elle avait été bouffée par les lierres ou dissoute, peu à peu, par la pluie. C. continua quand même. Le chemin débouchait sur une cour de ferme, elle prit à gauche sans grande conviction. Il lui semblait reconnaître la maison de Marie-Louise sans qu’elle en fut absolument certaine. Son regard flottait allait du bitume à la cime des arbres, en quête d’un triangle d’ardoises, de la silhouette d’une cheminée.
Elle marcha ainsi pendant ce qui lui parut plusieurs heures. La zone à couvrir était minuscule. C était sûre d’en avoir ratissé le moindre chemin, d’avoir contourné toutes les haies, tous les taillis. Ce n’étaient que fermettes avec chien hurlant à l’entrée, pâtures. Elle avait guetté une apparition de la bâtisse derrière un talus, une éclaircie soudaine la dévoilant au regard. Mais rien.
C. sentait poindre une crainte sourde. Son sac était lourd et le soir tombait.

proposition n° 8

Le crachin devint de la pluie. Les ardoises luisaient. Le crépis, abîmé, s’émiettait par endroit. Les mottes de terres accumulées sur la route avait l’air de fondre et se répandaient sur la route en traînées noires. Les branches des sapins ployaient sous le poids de l’eau. La campagne disparaissait derrière une brume grise. N’émergeaient par endroit que des arbres pantelants et la lueur brouillée des fenêtres.



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1ère mise en ligne 17 juin 2018 et dernière modification le 5 août 2018.
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