Stewen Corvez | Le cherche-corps

« construire une ville avec des mots », les contributions

Tissage contemporain avec des pieds, des doigts et des bouts de cerveau dedans. Création musicale et poétique. Littératures et fictions en tous genres 24/24. Sur son site : www.defilmince.com et sa chaîne Youtube. Pas sérieux s’abstenir. Environ zéro publication à ce jour à l’exception d’une seule dont il n’est pas particulièrement fier et d’œuvres collectives (dont il est déjà beaucoup plus fier). Livre à venir sur le feu, brûlant. Il fait aussi de la photo de mariage ici : www.secondevue.fr et prépare actuellement une thèse sur la musique dans le Doktor Faustus de Thomas Mann.
proposition n° 1

Pour fabriquer sa matière Humphrey entre le pas souple dans le brouillard. On lui reproche sa nudité et sa légèreté pourtant il n’a rien de tout ça. Des montagnes d’os entourent la ville sauf dans une longueur où on trouve encore la mer. Il se dirige vers le port, lieu de réclusion mémorielle. Des bouteilles au sol, du verre cassé, des échardes. Et beaucoup de vent, on peine à soupirer. Les bateaux s’approchent à mesure qu’Humphrey descend les ruelles. Il ne se sera finalement cogné qu’à une ou deux enseignes et c’est tant mieux, car elles s’en fichent. Il n’a plus sa casquette de marin. Il ne faudrait pas qu’il s’effondre en arrivant sur le quai. Un mur à n’en plus finir cloisonnent le port d’un côté. Maintenant, il le dépasse d’au moins une tête. L’iode n’a pas grand chose à voir avec le dépôt jaunâtre sur les cloisons de la taverne, mais il lui en faudra plus pour ne pas se saouler. Humphrey n’a jamais mis les pieds ici dans cet état. Ce n’est pas vraiment douloureux, mais il se demande quand même s’il ne vaudrait pas mieux forcer un peu le trait pour être un peu plus à l’aise dans ce brouillard avec lequel il craint de se confondre. Peut-être en gonflant les joues ? Ou en pensant très fort à une goutte d’eau. Quand il est arrivé, personne ne lui a parlé. Et pour cause. Décidément, être mort est très limitant.

proposition n° 2

Mieux qu’une force, le bateau est noir. Sur les quais, des vents se poussent, on les croirait ivres. Le plan n’est pas fixe, on a l’impression qu’il bouge. Dénué de point de vue. Le bateau mitraille en direction de l’eau. Le bateau est gris, ou un peu moins. Des boulettes de pain sur le dos d’un vieux chien et le vieux chien sur trois pattes hurle à l’entrave. On lui a retiré sa gamelle pour qu’il danse encore plus fort. Alors le bateau est blanc. Juste une poussée formidable. Ses yeux sortent de sa carcasse pour engloutir la passerelle un peu rouillée et vermoulue. Les taches de vin sur les marches, des questions vitreuses et glissantes. Le vert domine et le cœur est à vomir. Invivables, les joues montent et descendent, on dirait des mares profondes. De la fumée blanche sort déjà, mais le pont s’angoisse. Le glacier, à l’arrière, entraîne l’ensemble vers l’immobilité malgré les vagues et leur halètement. Le bateau est aveugle, il ne supporte pas d’être vu au-delà du cadre. Sur le pont, d’autres morts s’accrochent aux rames d’un ancêtre hypothétique. Une alarme de cuivre roule entre leurs jambes ou passe tout simplement au travers. On lui reprochera sans doute d’avoir l’estomac trop ouvert, mais ça ne se voit pas. Il manquerait du sable pour les finitions. La neige le remplace, mais elle a fondue. Probablement qu’elle croasse, si l’on se fit aux taches noires qui la brouillent.

proposition n° 3

La neige, aussi, sur le mur perpendiculaire au bord du quai. Un immense point de fuite jusqu’aux hangars. Vertige d’horizontalité, le froid condense les formes. Le brouillard est tel que le mur semble s’éteindre doucement, malgré la marée grouillante qui se déverse des grands bâtiments. Le gris se soulève dans une gerbe de désespoir pour s’auto-mâcher. Puis il tort le mur dans des positions impossibles. Il n’en reste que des fissures et une rigole de sang noir qui rejoint la mer. Aucune porte ne se dessine, il faut nécessairement faire le tour ou savoir voler. Ou le traverser à coups de pioche. Pour passer de l’autre côté, la dernière alternative reste l’enseigne extralucide qui brille dans le brouillard comme une morsure. Mais il faut faire la traversée. C’est un jeu de dupe. La ville baisse les bras et entraîne avec elle les vestiges d’une peau brune et jaune, des odeurs d’urine et de bière qui s’étalent jusqu’aux bateaux. Entre les deux, il y a un monde flanqué d’une majesté contrariée. Le seul été qui reste implose chaque nuit avec la même énergie, avec les mêmes excuses et les mêmes draps trempés. La lune sert parfois de contrepoint, jusqu’au poids où l’univers tout entier lui retombe dessus en rougissant de honte. En général, on n’entend la lumière orange qu’à la lueur de la nécrose, quand une partie de soi a déjà disparu avec les navires achevés au large.

proposition n° 4

Humphrey rêve de se rouler dans la neige, forme de retrouvailles avec le glacier. Dans le prolongement de l’horizon paradoxal, une montagne pousse, alors que plus près, rien d’autre que les gouttelettes qui le traversent. Chaque mesure déchante sous l’humidité et le froid. Ce qu’un fantôme ressent, même Humphrey en doute. La neige forme d’énormes tas à intervalles réguliers. L’espèce de rue qui longe le mur n’est rien d’autre qu’un entrepôt où les habitants de la ville abandonnent leurs déjections blanches. Une ligne droite, infinie, qui se noie dans les marais après avoir écumé les pignons bouchés par les ardoises d’hiver. Avant les gelées, l’eau remonte par le sol et transforme le quai en une sorte de presqu’île. C’est pourquoi à l’extérieur de la ville, les habitations sont perchées sur des pilotis. Ils sont dévorés lentement par des larmes mortelles, juteuses. Humphrey se déploie sur la frontière imaginaire entre la ville et la pourriture qui le secouent malgré tout. La neige de dissout dans les herbes hautes et la puanteur. les mouches ont laissé des traces sur les briques de terre cuite qui servent à colmater l’horizon. La boue n’a pas de limite visible, pas d’arêtes palpables. Mais Humphrey croit qu’il peut voler en dehors des clous pour rejoindre la montagne où il ne sait pas quels seront les enfermements les plus nobles.

proposition n° 5

La pourriture commence dès l’auberge où Humprey a appris à se découdre. Tout à gauche de la porte, un cadre en bois rappelle au sans-emploi qu’à peine deux cent mètres plus loin on trouve le bureau d’engagement où viennent se dissoudre des paquets de poivrots. Ils se comptent par centaines, comme les fourmis qui grouillent sous le cadre, au pied du mur. Le petit trou de la fourmilière donne sur un anneau en métal rouillé. Un anneau énorme qui doit mesurer à peu près une circonférence équivalente à celle d’un cou d’homme adulte. Bien sûr, impossible d’y passer la tête. Mais peut-être est-ce le souvenir d’une visite à un peuple de réducteurs de chefs vivant sur l’une des îles de l’archipel. Les fourmis se baladent parfois dessus mais elles s’en lassent très vite. Pas assez distrayant. Pas assez sucré. Quelques unes tentent l’aventure jusqu’au cadre en bois. L’exploration est assez peu intéressante en soi, mais pour les plus malines (toutes ou aucune, donc), donne accès à un monde-miel. Suffit de pousser un peu plus loin et on découvre une gouttière qui permet d’accéder directement au toit où sont perchées les cinq ruches et demi (pas un quart de plus ou de moins) de l’aubergiste. Peut-être y songeront-elles systématique dans cinq ou six générations ? En attendant, personne ne dérange les abeilles et la rencontre avec les habitantes du monde d’en bas ne donne généralement lieu qu’à de vagues escarmouches peu convaincues.

proposition n° 6

Beck supporte difficilement la promiscuité. C’est pour cette unique raison qu’elle ne comporte que quatre lettres. Elles s’étendent tellement qu’elles rendent la liste des noms propres de la ville instable, fragile, cassante. Tellement de passage que les Rues Gustave Mortier, Jules Carré ou Max Calfeutre tombent systématique dans la caricature dès qu’on les prononce. Les habitants des quartiers ne les connaissent pas, ou peu. On ne sait d’ailleurs pas d’où viennent ces noms. Peut-être un armateur a-t-il voulu s’approprier la ville en lui arrachant des personnalités, en collant des affiches ou en imposant ses propres pancartes. Le directeur de la Compagnie des Archipels de Berg, Alban Fluss se sera fait élire à coups d’or gelé en revendant à prix monstrueux sa parcelle de marais. C’est fort probable, vu ce qu’on trouve dans les archives quand on prend la peine de fouiller un peu. Mais qui aurait cette curiosité ? Tout le monde s’en fiche. Tout le monde a oublié Alban Fluss. Il se pourrait qu’il n’ait jamais existé, que son nom ne soit apparu que pour raconter une histoire de Beck. Les légendes naissent parfois de cette manière. Beck est une ville cosmopolite qui ne vit que par la présence de ceux qui n’y sont pas morts. Dans le cimetière, les pierres tombales sont gravées de noms tout petits. il faut se baisser pour les lire. Les beckiens sont bien trop occupés pour ça, alors ils finissent par s’oublier et laisser leurs noms se gaver de poussière.

proposition n° 7

Humphrey est le nom de quoi ? Beck et les questions comme des aspirations du ventre. Et ce ventre, un débordement. Avant le bureau d’engagement, quelque vapeur s’écartèle au-dessus du port. Entre la montagne et la mission, la signature. Tout ça est arrivé quelque part entre le quai et l’innocence fétide des marais. Tout en longueur, l’espace habité se comporte comme un trou en soi, une abondance de démâtages violents. POor devenir fantôme, il faut avoir eu un corps pensant, vivant, car la pensée ne peut naître que de la chair. La chair s’est perdue en route. Une mort soudaine et froide. Pas forcément attendue aussi rapide, mais prévisible. Tout ce qu’il reste aujourd’hui, c’est un vague tapis d’arrogance, de certitude d’être plus important que la chaleur des neiges visibles tout là-haut. On ne perd pas son corps n’importe comme ni n’importe où. Il faut suivre un protocole précis, hors des temps historiques, au-dessus de la pensée, mais totalement imprégnée d’elle-même. Le seul risque est celui de la démesure, ce qui est impossible. Alors il faut s’enfoncer encore plus profondément dans l’itération des doutes. Renoncer à la simplicité et adopter la répétition comme seule valeur d’espace. Chaque poignée de porte a sans doute gardé des odeurs qu’il faudrait pouvoir recueillir et comparer. Mais comment reconnaître parmi des inexactitudes ce qui n’a peut-être jamais existé ? Le chemin à cueillir dénonce l’oubli et l’arrachement à un passé désincarné en cela que la chair est devenue quantité négligeable. Retour à la non-vie qui précède de peu, la mort.

proposition n° 8

Pas de saisons à Beck. Pas vraiment. Des apparitions humides, des prétextes aux infusions, à l’alcool, au sexe. Encore que. Manger, manger, manger. La faim bondit dans les cerveaux et tasse, renverse. Déverse ses canicules enfouies dans une dernière vase chantée. Ici l’eau ne se rencontre jamais que par un consentement, un contrat déloyal mais accepté. La mer écrase le regard contre la masse de pierre taillée égrainant l’anxiété. Le ciel gris est une articulation et chaque averse une luxation, une entorse ou un déboîtement. On se prend à regretter que l’eau ne gèle pas directement en tombant du ciel. Il y aurait des morts par glissade, beaucoup, mais moins de disparitions en mer puisse qu’il deviendrait inutile d’aller chasser des glaciers là où la pluie au-dessus de la région de Beck passerait pour une tartine de pain à l’eau. Ici au moins les virages sont gris et il y a des survivants. Parfois les habitants de Beck ne savent plus trop ce qu’ils veulent. Ils aimeraient être au sec et pourtant ils le sont, au sec. Ils finissent juste par oublier qu’avoir les bras trempés n’est pas une norme. Tous, finalement, devraient essayer d’être fantôme un jour. Pas dit qu’ils le deviennent, mais ça leur ferait les dents. Et il se sentirait moins seul, Humphrey, à ne pas subir la trempe jusqu’aux os. Voir. Humphrey, joie de l’humidité et de la pluie qui l’atteint au-delà de la peau, de la chair et de l’eau : son presque rien. Le corps d’Humphrey est la totalité du vide entre les gouttes.

proposition n° 9

Un corps vide est-il mort ? Pas de sens en dehors des miettes de feuilles inexistantes, on pourrait tout imaginer. Des cloches, on pourrait courir. Et aussi des barres de métal qui se hissent en haut de leurs bagarres et dominent pour quelques instants seulement la totalité de l’espace en couinant. Des mouettes râlent sur des chasseurs de glaces pendus à leurs cigarettes moroses dont il ne reste qu’un souffle. Leurs voix sont brunes, enclavées dans un soupir muet qui traverse la poitrine d’Humphrey de part en part. Ce qui, bien sûr, ne fait aucune différence. Humphrey compte sur les lanières de ses bottes en cuir pour tromper les visiteurs des rues. Elles claquent très légèrement au sol. Ça en agacerait plus d’un. Lui, ça lui donne le sentiment d’être vivant. Pur mensonge, mais il faut tenir. On mesure la force du vent au temps de séchage des chemises qui claquent sur les dizaines de fils à linge tendus entre le mur et les habitations qui le longent. Parfois, ce flou couvre celui des portes qu’on ouvre pour mettre fin à la torture des sous-vêtements. L’auberge est pour l’heure aussi silencieuse que le corps d’Humphrey qui s’agite dans sa frustration. Il peut encore s’échapper vers ce brouillard sonore qui prend un malin plaisir à brouiller les pistes et les frontières entre la non-vie et la non-existence. Comme une vague froissade, on distingue au fond de l’échoppe, des coups de fourchette étouffés sous les nappes et la tristesse de la pain de mie transformant les assiettes, terrains de jeu, en pierre tombales.

proposition n° 10

L’entrée de l’auberge se comporte comme une nausée. Humphrey ne se préoccupe pas des échardes qui couvrent les parties de l’escalier griffées par les chats de l’aubergiste. Peut-être avec des gants percevrait-il quelque douleur ? Se couvrir devient une rengaine pour se sentir vivant. Il file dans les toilettes où rien ne se passe. Généralement on fuit ce puits seulement accessible aux micro-organismes qui se précipitent dans les narines pour se reproduire et à défaut, pour faire fuir la clientèle dont ils sont jaloux. Là, il enlève ses chaussures, son pantalon, son chapeau et le reste. Il les pose sur un rebord de fenêtre. Comme la première fois qu’il est venu ici, il n’a pas un sou en poche. Ce qui ne l’empêchera pas de déguster. Il n’y a que le vestiaire entre les toilettes et la cuisine. Il se précipite vers le frigo dans lequel il se cache. Les employés s’activent, il est bientôt onze heures. La crème lui gèle le bout du nez, mais possède la douceur d’un savon moussant. En l’étalant, il s’habille. Maintenant qu’il est coincé entre les barreaux, il peut se laisser aller au contrepoint. Le beurre, les épinards et surtout, les énormes courges. Le zoo glissant sur les doigts en emportant des restes de mélancolie, malgré la douleur pesant sur la poitrine griffée par des cures-dents oubliés dans un bol de salade de fruits. Il secoue ses pieds posés sur des petits monticules de glace, des billes gelées amoureuses de la voûte plantaire. Humphrey vit dans une fenêtre étroite et sclérosée. Souffrir pour le plaisir d’être un peu chair, répits avant de retrouver l’attente.

proposition n° 11

Ici, on vient le matin, quand les mouettes sont encore rouges. Oldtimer est le premier servi parce que qu’il le premier levé. Il habite pourtant assez loin du port. Il demande toujours la même chose, mais ça importe peu à Humphrey qui ne peut rien boire pour l’instant. Les clients arrivent au fur et à mesure, encore propres. Au fond de la salle commune, un ancien militaire commente à sa manière les nouvelles reçues par radio. Personne n’aime vraiment écouter la radio, on préfère travailler le matériau au corps, façonner les rumeurs qui, peut-être, voleront au-delà de la montagne. On chante un peu, aussi, même au gris. Des râles âcres, verdâtres et mélancoliques. Les quelques vieux survivants avisent les plus jeunes qui ne sont pas toujours les moins expérimentés. Les revenus du jour sont noirs de rage et se lavent à l’alcool fort. Mais ce ne sont pas eux qui seront saouls ce soir, car il y a roulement. Le port est vaste, mais les cargots-glaciers se jalousent. Alors on évite au possible d’arriver en même temps. Une flaque de brume entre dans le soleil, même quand il neige. On dirait un univers ventre qui transforme en terreur chaque goutte de sueur froide. La boulimie des secondes secoue les premiers à partir, quelques écorchures en sortant et des veines en feu. Les écailles se dispersent aux pieds de l’insolence des futurs vaincus. Ils ne s’effondreront pas avant d’avoir craché les derniers éclats de verre. Ils sortent en rang d’oignons, il ne vaut mieux pas croiser leur regard qui vous déverse leur océan de culpabilité.

proposition n° 12

Le drame des passages, un coup de plâtre. Voix radine et humide. Une forme de continuité, un allant, vers la ville, mais déjà conquise. On s’y ennuie, s’y enjambe. Les traces hors des flaques et même dedans. Le calcaire sur la semi-horizontalité fixe l’irréel. Marque l’extrême devenir des passants, s’y terre, même. Seul refuge du plus humide, du plus ancien. Le gris au-dessus s’avance parfois pour éclaircir la chair vieille qui lui colle aux racines. Le pont mène à la disparition, à son évitement. Les griffes laissent dans le discours à la fois une impression de souillure et de promesse. Il y aurait un repos à y formuler. Mais c’est impossible. Au moins tant que la pluie y grèvera le temps. La neige même s’y frustre. Les moustiques s’en balancent et se démontent et roucoulent et s’e battent. On trouverait des morts sous les pierres, mais il faudrait fabriquer d’autres morts. Mieux vaut les laisser tranquilles et passer des moustiques aux mouches. Elles sont d’autres travées, des missions spéculantes. Les abeilles cachées derrière les mouches ne s’attardent jamais. Sous les ponts est la mesure de l’effort, de la souffrance parfois. L’affrontement entre la joie à décevoir et l’armure d’une capacité prochaine, peut-un d’un frottement entre la faim et l’ennui. Au bout du cycle, c’est aussi l’annulation de la peur. Parce qu’elle la contient, comme un sac, voire un tonneau. Les ficelles se relèvent pour renifler les marques de pneus dans la boue, se dévissent et s’accrochent aux lacets, aux pédales, aux bas de pantalon. Humphrey appelle ça la foi.

proposition n° 13

La guerre commande aux idiots. La mer s’offre aux flux d’autres et à l’invention des voûtes. Le porche, la croissance d’une œuvre cynique, d’un plateau d’armoiries. De ce côté du mur, tout semble encore plus infini. Au bout de l’infini, il y a probablement un autre mur avec encore plus d’infini. Mais juste là, le petit infini est bercé par son propre moins infini. L’infini asymétrique, ou l’inventivité du fantasme. Les gorges grises débordent et le chiendent aborde les libertés. Il faut un ventre à tout homme pour débrider la grêle qui se bat pour protéger ses frontières. Les pierres dispersées au sol font semblant de rire, elles ramènent le porche à un appel à trahison. Les marches s’épuisent, elles ne trouvent pas leur place dans le faux infini qui barre le vrai. Le rouge des armatures se glisse entre les dents des pavés. On l’entend même qui glousse. À moins que ça ne vienne du ciel, là où les habitants de ce côté du mur entretiennent l’effervescence des non-retours. De côté-ci, la mort est un service rendu à la gaîté. Les morts blancs traversent les échos du sol, entre les quelques ouvriers qui transportent leurs caisses à outils, la démarche entendue. L’huile savoureuse qu’ils transportent avec eux sous leur semelle ventile la fiction des nez. Un camion vague revient de l’infini et absorbe chaque trace de pneu laissée par un cousin pour en faire une pâte d’algues. Limites instables, couvertes d’insectes démontés. Les ailes en forme d’impossible et pourtant, la mort comme avatar trompeur. Pour le marcheur important, ici une définition de la ville. Peut-être même la seule.

proposition n° 14

Le soleil est bleu et la paire de ciseaux qui le découpe aussi. Elle ne vient d’aucun bateau, sortie de la mer. D’ailleurs, elle commence légèrement à s’oxyder. Ça se voit peut, on dirait un impossible. Pas de pertes pour les immenses sous les bottes. Se retourne sur un vide long d’une éternité et une main gantée, persillée. Le Gargantua se mouche mais ne se plaint pas. L’automne sur sa tête : il n’a pas assez bu. Alors on le conduira mollement vers ses plâtres et ses commodes rouges. Et sans chanter il faudra revenir dès le lendemain pour renonboire. L’infidèle castagne assise sur le banc tagué gratte ce qu’il lui reste de cheveux propres. Elle joue à dénuder chaque fil . Un jeu où il ne massacre plus que le liquide juteux de la pastèque. L’autoritaire jette une séquence d’enfouissement sur la margelle délitée. On lui a assigné une vingtaine de pitoyables à démancher sans sourire. Il lui faudra plus qu’une cataracte pour oublier le sang qui traîne sans les baraques où les condamnations implosent. Dissemblance du raisin qui se cache sous les bottes noires et franchissent les portes de la petite maison en pierre blanche où l’on recoud les drapeaux. L’uniforme de l’officière agite le chien blasé par l’étain qu’il mâchouille depuis la veille. Sa gamelle noire rappelle le symbole porté par l’homme en costume blanc qui suit la militaire. Pas mou qui ne laisse aucune emprunte dans la poussière morte, contrairement aux roulettes de la valise qu’il traîne. Il ne lâchera même pas un bout d’oeil sur la montagne désespérée qui pousse d’autres roulettes, plus grandes et plus rouges comme ses yeux. Vers le démembré amarré au quai.

proposition n° 15

Je crois qu’il faudrait amortir un dernier soupir, le contre banal qui ferme la marche défaite et déroutante, sans jamais ouvrir complètement les porte où les fumées disparaissent : Humphrey se cache, il m’échappe, me susurre à l’oreille l’inconnu des étoiles et sa défiance face aux rides morcelées de la montagne et je voudrais le suivre encore un peu loin, jusqu’à sa brutale apparition que j’espère et attends depuis les nuits incroyables où il sortait des glaces en chevauchant des mirages, produits de la violence qui déporte et distinction des poitrines à l’aube des grandes marées funestes dont les sans rognes bedonnants martyrisent l’emblème là où je commence à décrocher alors que je venais d’apercevoir son ombre projetée sur un des murs de la dernière cabane avant l’humidité qui le fait fondre doucement, comme un verre de sucre plaogeant dans une catastrophe, celle qui pend à l’effigie de celui que j’ai aperçu glissant entre les regards oubliés des marcheurs froids : les seuls vénérables entités d’époque et de drames, les larmes fuyant l’étrange des sauts de puces, là où Humphrey cherche probablement son être à coups de rebonds et de contradictions sauvages, la constitution de l’impossible alors que je n’aurais jamais cru le revoir et alors même que tout le monde semble l’ignorer bien qu’il soit aussi noir que transparent, que sa démarche défectueuse embrasse le rire des poivrots s’apprêtant à monter dans les cargots-glaciers dont la teinte résonne avec la présence et incarne l’idée du complot, le sucre foudroyé par des Dieux imaginant le silence comme un marteau sans père, une muraille de compromis austères, électriques, déconstruits et habités de machineries oiseuses que l’on conditionne aux derniers châtiments vagues et qu’Humphrey propulse hors de son champ de vie d’un coup de pied dans une flaque d’eau.

proposition n° 16

Derrière les hangars à glaciers, le reste d’une ville, unité bercée par la neige. Pour qui souhaite glisser jusqu’à plus loin, il y a les ruelles sous le pavé. Antimonde chargé de gris où l’on croiserait d’autres fantômes si on prenait la peine d’être moins borné qu’Humphrey. Les isolements qui en sortent sous des cris rappellent les ailes d’un oiseau noir. Une frange déformée, incapable au soleil, les larmes inconnues, justes quelques chants de terre qui proviendraient du fond des âges alors qu’en réalité, ils naissent sous sol. Territoire de l’odeur violée, honteuse, d’une mécanique fondée sur l’améthyste. Aucun croire ne franchit la trappe pourtant immense dans le sol des hangars. Administration des faux aveugles. Et les vrais, eux, qui construisent les murs sous la pluie et l’amour en bois pourri. Si bien que le monde sous-terrain est le corps perdu de l’univers-ville et en même temps, la porte de chair des irritables. Humphrey a mauvais caractère et on lui reprocherait même d’être un très vieux. S’il n’avait pas sous-traité son pôle d’optimiste au mur de plomb qu’il a construit sous ses gencives. Qu’il l’aurait cru ? C’est pour cette même raison que là-dessus reste inatteignable, pas même pensable. Au moins, peut-être la seule voix acceptable, son corps vide et absent aura-t-il pitié du pavé attendrissant où la chaleur des machines qui gardent les glaces inertes est la preuve indiscutable de ce qui se trame. Mais la preuve inentendable fantôme. Les identiques se repoussent. Les abstractions surtout et les déclinaisons d’enchantements sous l’eau. L’interdiction mute, sa peau se flétrit, ses dents tombent les unes après les autres jusqu’à ce qu’apparaissent les monstres qui font concurrence aux fantômes et qui, surtout, damnent le pion au Vivant. Qui a déjà ouvert une plaque d’égout ? La mort n’a de sens qu’enterrée. Pour cette raison ceux d’en-bas ont scellé tout espoir chez les moindres naviguant, pour cette raison qu’on ensable leurs bottes lorsqu’ils renoncent, enfin, aux battements des voiles et de la vapeur.

proposition n° 17

Sur le quai, le bureau de recrutement attend d’Humphrey et d’autres moi. Moi pose problème. Moi est plusieurs, mais indélébile et incomptable. Si je pouvais entrer dans la tête des aspirants, je verrai peut-être d’autres couleurs, d’autre formes et d’autres peurs. Coup de massue sur les valeurs, comme dirait presque l’autre. Le marteau est trop faible, trop doux. J’aimerais voir leur tête au moment où ils perdront leurs premiers orteils. Au moins pour me rassurer. Ça rassure d’autres souffrants. Mais pénétrer dans le cerveau d’un seul ne suffirait pas. Il me faudrait connaître le suivant et encore le suivant et encore le suivant. Éternel retour, mais jamais du même. On ne finit jamais de faire le tour des autres moi. Est-ce une raison suffisante pour achever le pluriel ? Humphrey passera par ici. C’est une nécessité. Ça le serait encore plus si sa trajectoire était entièrement soumise au hasard puisque statistiquement, il ne pourrait pas m’éviter. Seulement, il y a une teinte verte qui domine le mur : celle du vide. Les volets sont fermés, la porte aussi. Plus de queue, plus aucun loqueteux à faire le poireau dans le froid ou la boue ou les deux en même temps. Usure insolvable, pas de traces de pas. Uniquement une mémoire qui pèse mais ne laisse pas de traces sur le sol, et aussi quelques increvables sur le banc, en face. Pas la peine d’essayer d’en tirer quoi que ce soit, ce sont des archanges de béton aux coutures de chair morte. Au fond tant mieux, les moi n’auront rien à raconter. L’alternative, le bateau vert rouille amarré tout près. Humphrey est un fantôme, est-ce que je le verrai quand même dans ce brouillard ? Je sais que je l’agace, à vouloir l’aider. Mais il ne sait pas que c’est purement égoïste. Il ne me croirait pas, j’ai l’air trop naïf et lui a l’air trop ailleurs. L’ici serait une cause d’évitement. Dénoyauter un arbre pour espérer comprendre le pseudo-infini qui a égorgé Humphrey et qui doit sans doute encore mimer l’égorgement pendant son sommeil. Personne n’a jamais tenu le couteau. Il n’existe que dans la métaphore qu’Humphrey a prétexté pour simuler le vrai retour du faux.

proposition n° 18

Des boulettes de pain sur le dos d’un vieux chien et le vieux chien sur trois pattes hurle à l’entrave. Des boulettes au corps froid et léger. Et des traces de chien sur le dos. Et des remparts qui surplombent le dos du chien. C’est froid et léger même si ça n’a que trois pattes. Pas de hurlement sans entraves, ce sont des boulettes de pain sur le dos d’un vieux chien sur trois pattes et on dit de lui qu’il hurle. À l’entrave, trois pattes et un chien qui hurlent et se condescendent au fond d’un puits usé et vieux et froid. Vide de boulettes, il n’y a plus rien à manger, sauf le vieux chien à trois pattes qui hurle à l’entrave sur le dos ; des boulettes de pain sur le dos d’un chien qu’on reconnaît décemment comme une entrave sur le dos duquel il n’y aura bientôt plus de boulettes de pain. Pour l’heure, il est encore en train de cuir sur le dos, le chien. Pour l’heure, le pain aussi. Aucun prétexte pour hurler à l’entrave si ce n’est la cuisson des boulettes de pain sur le dos d’un vieux chien, un vieux chien sur trois pattes qui hurle à l’entrave. Et de se demander ce que peut bien penser un vieux chien qui hurle à l’entrave, un vieux chien avec du pain en boulettes sur le dos. Mais croisement, entre les boulettes et l’entrave du chien sur le pain un peu dur qui lui traîne sur dos. Et personne encore ne se demande qui a bien pu déposer des boulettes de pain sur le dos d’un vieux chien, un vieux chien sur trois pattes qui hurle à l’entrave. Mais en glissant encore un peu plus vite, chaque boulette de pain sur le dos d’un vieux chien sur trois pattes qui hurle à l’entrave pose la question dissymétrique des entrées de chaque patte sur un tableau à boulettes de pain ; sur le dos d’un vieux chien, c’est-à-dire un vieux chien sur trois pattes qui juge la dissymétrie comme une aberration de l’écriture à trois mois, ce qui est bien la moindre des choses pour un vieux chien à trois pattes qui hurle à l’entrave. Il faudrait pleuvoir, sur le dos du vieux chien à trois pattes hurlant à l’entrave, mais c’est qu’on aurait peur que fondent des boulettes de pain sur le dos d’un vieux chien et le vieux chien sur trois pattes hurle à l’entrave.

proposition n° 19

La pierre se solidifie à l’œil nu. Elle prend la forme du soleil, caché. Mélangée au béton des murs et au goudron du sol, elle expire. Elle est un légendaire qui s’actualise dans chaque port, à chaque voix où le goudron est parfois terre et parfois d’autres pierres encore. La montagne grise et blanche volcanise l’île, la gonfle d’orgueil, elle voudrait être la plus monumentale des îles volcaniques. La ville s’est construite dans un état de sommeil excessif, aveugle. Froid est décousu, presque quelconque. Encore plus quelconque que sa propre ombre, projetée sur elle-même, seule incarnation de l’île idéale, avec sa montagne idéale et ses neiges idéales. Image d’un froid désintégré, d’une roche explosée hors des vies et de l’échelle de l’en-dehors. Où les aigles se retrouvent et se dénichent. Des aigles vautours et des aigles rouges aux formes changeantes parfois aussi inexistants que leur propre idée. La disparition des glaces larmes oubliées continue à dessècher les forêts optiques, celles qui grandissent malgré la marchandisation de leur chair et l’abandon de leur n’importe quoi dérivant. Jouissance plate qui transforme le froid en délire de carte postale. Rien qui ne définisse autant un lieu que par ses frontières et son au-delà. Les morts et les dieux descendent toujours de la montagne, marchent pieds nus, en sandales ou à tatons dans la neige, orgueilleuse, machinale, automnale. Des toits et peu d’arbres et au-dessus le pic unique, hybridation de l’Islande et du Japon. Des marais creux, aux allures de bande-dessinée raturée et permissive. Sans grande habitude, les insectes dégrossis se penchent sur les vagues souriantes. Vagues condescendante qui en sait toujours plus que ses habitants. Un éternel retour géographique, plagiat monumental, usé, oubli de noms, catastrophe avortée, frustration délimitée par l’inidentification des points de repère et de leur chants vieux comme le monde et comme les légendes terreuses qui se décuplent sur leurs cercueils.

proposition n° 20

Dans les oreilles, le bleu-blanc des indifférents. Et l’infini porte de bois et de métal qui ferme un monde nordique. Dieux silence et leur pitreries enferment une denrée rare qui se liquéfie faute, parfois, de liquidités. Les blocs occupent un espace hésitant. Près du sol, les murs pourrissent légèrement. Quelques planches neuves ou quelques plaques de métal déjà rouillées. Des poils légers, vendus. Des taches de sang, mais pas de doigts tombés autour. Et une propulsion, quelques grains de sables pas à leur place. Chaque bloc de glace est un monde peuplé de ses morts. Les morts omniprésents dans le hangar réfrigéré. Plus vivant, encore, qu’entre les lumières où les chairs s’offrent à l’hiver conditionnel. Même les rats prennent des vacances solitaires au soleil. Les persistants ont la fibre vengeresse, le recul palpitant et décousu. Singulière mutation du bleu, mais ne parvient pas à vendre le silence. Quelques traces de terre parce que les rats ne s’embarrassent pas. Pour la plupart, ils viennent directement des marais. Ils s’avent ici qu’ils trouveront un aléa mystique, une forme d’inconstance qui correspond bien à leur caractère. Formule désossée des candidats à l’introspection. Le tremblement des navires déposent leur épuisement et glisse vers les échelles porteuses. Les rats ont l’initiative. La nuit, ils déchargent, prennent le pas sur les hommes à partir de leur polaire. Au-dessus des colosses, on en trouve d’autres, des glaciers. Plus petits, pas moins froids. Les rats n’osent pas s’y frotter. Ils sont superstitieux, ils s’imaginent sans doute qu’ils sont des cadavres de glace, qu’on les a oubliés là. Une résonance qui incite au chant. C’est pourquoi quelques rongeurs plus audacieux montent tout de même à l’échelle pour se réverbérer dans une hallucination. Dévorer les vibrations oiseuses qui soudainement, sont déchirées par des lumières sourdes et jouissives. Leurs cris de désenchantement. Ils absorbent le froid comme on délivrerait une prétention dans une foule d’inconnus. Le hangar provoque une sortie de route de la ville noir, bleue, blanche et jaune. Elle effleure les non-dits de ses rats.



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1ère mise en ligne 18 juin 2018 et dernière modification le 12 juillet 2018.
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