Jeremy Elyerm | En rêve, en flânerie ou en voiture

« construire une ville avec des mots », les propositions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Il ne pourra pas te dire combien de fois il est passé là – en rêve, en flânerie ou en voiture – devant ce bâtiment F. Il ne pourra pas te dire quand c’était la dernière fois – si c’était en rêve, en flânerie ou en voiture. Il pourra te dire qu’en voiture il ralentit lors du passage devant ce bâtiment. Il ralentit bien en dessous des 30 km/h affichés sur le panneau de cette zone. Jamais il n’a pensé s’arrêter, ou plutôt il se l’est interdit en murmure, en voix pour soi, une fois, deux fois, peut-être toutes les fois où il y est passé. Si tu lui demandes, il dira que non, non il n’a jamais pensé s’arrêter – illustration de ce que la parole prend à la pensée : une sorte d’absolu bien illusoire. Alors, le jour où son pied pris dans la confusion de son esprit a pressé la pédale de frein au lieu de l’autre, il a rédigé le constat amiable sur le parking, en bas du bâtiment F. C’est sur ce parking qu’il a essayé sa première voiture téléguidée entouré de son père et de ses frères. C’est sur ce parking que tous les quinze jours il montait avec ses frères dans la voiture, celle de son père. Il embrassait sa mère sur le palier du premier étage et descendait dans l’euphorie de la fratrie. Il avait six ans.

proposition n° 2

Une palette horizontale de noir, une palette verticale de gris et des tâches vertes. Dans le noir, d’abord le granité du goudron de la route qui s’étale en une large bande, puis le trottoir troué de cercles de tailles variables remplis de cailloux mazoutés, derrière le parking épais – sorte de rectangle carré sans lignes blanches au sol – et enfin l’allée au goudron poli parallèle à la route qui relie les entrées des bâtiments. Dans le gris, les poteaux d’acier de différents calibres, porteurs de poubelles, de panneaux, de lampes, de fils, d’antennes tout là-haut sur les toits plats des bâtiments, eux-mêmes imposantes masses grises qui s’élèvent du sol au ciel en volumes conquérants à l’assaut des espaces nuancés de gris d’un ciel changeant. Dans le vert, les touffes d’herbe sauvage qui habitent les craquelures des goudrons – de la route à l’allée –, le toit plat de l’abribus et les tuyaux d’évacuation de l’eau des balcons, les pelouses domestiquées en surfaces géométriques et les feuilles de quelques arbres grêles béquillés au sol. De la transparence par les vitres : celles de l’abribus, des voitures stationnées, des portes du hall d’entrée et fenêtres du bâtiment F.

proposition n° 3

Face aux bâtiments F, E, G, H, de l’autre côté de la route, c’est la réunion de l’ensemble de ses désirs ou plutôt les principaux désirs de l’enfant de six ans qui habitait au bâtiment F. Ils infiltrent sa peau, sa pensée, ses rêves, encore aujourd’hui déterminent la plus grande partie de ses envies. C’est puissant le désir. Sont disposées là des maisons, des maisons avec au moins une voiture, des maisons avec des parents et leurs enfants, des maisons avec des chiens, des maisons avec un jardin –- un jardin avec des jeux –-, des maisons avec un portail et des haies bien taillées, des maisons avec un étage –- un étage avec chacun sa chambre -–, des maisons avec un sous-sol -– un sous-sol avec une table de ping-pong -–, des maisons avec un congélateur -– un congélateur rempli de glaces –-, des maisons fermées pendant les vacances -– ne pas pouvoir jouer avec les copains (les copains tout bronzés au retour). Comment décrire autrement ce qui lui faisait face au moment d’attendre le TUB, à l’abribus. C’est bien ça qu’il voit, aujourd’hui encore, lorsqu’il revient en voiture et qu’arrivé au dernier dos d’âne -– la fin de son passage -– il jette un œil rapide à gauche.

proposition n° 4

Descente puis montée jusqu’au pont du chemin de fer : frontière du quartier. Au pied du pont, à gauche, maison d’architecte : il n’y est jamais entré. Au pied, à droite, gendarmerie : il y est entré. Tu passes le pont, tu sens le danger. C’est comme ça... ton quartier, ta sécurité. Ce n’est que bien plus tard, à l’adolescence, qu’il a su ce qu’il y avait après... après le pont. Face au bâtiment F, les maisons et cette route qui conduit à une impasse. Là, deux barrières métalliques grises empêchent le passage des deux roues à moteur par ce chemin à lattes de bois. C’est le petit bois en bas. C’est là le vert avec un ruisseau. Maintenant, viens, on s’éloigne du quartier, on suit le ruisseau. Ici, il a tué l’ennui, il a combattu la nuit. Au bout du chemin, ensemble de petites maisons en pierre, un chien et une dame en tablier-voile qui crie avec un bâton à la main quand on s’approche. Elle sort d’où ?... combien de rêves autour de ça ?... elle sort d’où ?... Au-dessus –- il monte en courant avec ses frères – c’est la réserve, le parking et la grande surface Leclerc. Pas de parking aérien, pas de protections anti-pluie à l’endroit des places de parking. La réserve, il y est entré. Le parking, il a zoné. La grande surface, il est venu, il a vu, il a pris.

proposition n° 5

C’est à la sortie d’un rêve –- ou bien d’un cauchemar, d’ailleurs, il est souvent incapable de poser cette frontière : c’était un rêve ?... un cauchemar ?... quelque chose quoi... – qu’il a pensé à Street View. Il y a pensé pour le bâtiment F. C’est en bas du bâtiment qu’il s’envolait. Y avait une voiture avec des hommes armés au bout de l’allée, il était pris au piège jusqu’au moment où, voulant si fort s’envoler, des ailes l’ont élevé. Tu comprends bien qu’en déplaçant le bonhomme orange de Street View – qui se balance mollement au bout du clic -– sur la route qui passe en face du bâtiment, et qu’il lit coup sur coup : Avenue de Bretagne, Place du Périgord, quelque chose le dérange. Et plus encore, une sorte de révélation l’envahit : ces noms ne signifient rien pour lui. Il ne les connaît pas. Ces noms inconnus bousculent ses souvenirs qui s’empressent de les chasser. Il ne peut y avoir dissolution de ces derniers, trop d’importance. L’adulte qu’il est, en utilisant Street View, agit et voit avec les yeux de l’enfant de 6 ans. Il a tapé Ploufragan, a cherché le chemin de fer entre le bourg et la pharmacie puis la route qui mène au ptit bois. Là, en déplaçant le bonhomme, en lisant Avenue de Bretagne écrit en long sur la route, ce sont ses 6 ans qu’on cherche à effacer. Pour lui, il y avait jusqu’à aujourd’hui : la rue devant l’abribus, la rue qui va au bourg, la rue qui monte au pont, la rue qui va au rond-point de la pharmacie. Tout ça était réduit en trois mots : Avenue de Bretagne. J’habite au bâtiment F, HLM des Villes Moisan, voilà ce qu’il répondait aux profs, parents de copains, monos de colo et à ses cousines. Par curiosité il a tout de même zoomer sur la façade du bâtiment. La lettre F, seule, est collée au dessus du hall d’entrée. Il zoome davantage et se rapproche des vitres. Il aperçoit sur la capture de 2012 -– absent sur celle de 2010 -– , au bas de l’une des fenêtres, un tissu imprimé de bandes noires et blanches verticales avec des hermines horizontales.

proposition n° 6

Ça le bouffe... faut qu’il le fasse ce putain de récit, celui de ses six ans. Pour toi, c’est quoi la ville quand t’as six ans ? c’est quoi les noms dans cette ville ? Pour lui, c’est pas celle de la tournée du facteur, c’est pas celle du magazine de la commune, c’est pas celle des transports, c’est pas celle de ses parents, c’est pas celle de ses potes d’en bas, de là-bas, c’est pas celle de ses frères. C’est la sienne propre, c’est son vécu et rien d’autre. C’est tout à la fois et seulement ça. Langage qui le soude aux siens, langage qui n’existe qu’à la condition d’être éprouvé. C’est l’épreuve, le terrain, le dehors qui constituent le récit d’acquisition d’une langue parlée parce que vécue. Dans cette langue, l’école des Villes Moisan sera l’école (Ici à Ploufragan, le nom du quartier donne le nom de l’école, sauf pour le quartier de Saint-Hervé, comme il a pu le lire sur le site internet de la ville. Pour les autres écoles on trouve Louise Michel, Anne Frank, Louis Guilloux et Saint-Anne). Dans cette langue, le ruisseau de l’Étang des châtelets sera le ruisseau, la Vallée du Goëlo sera le petit bois, l’hôtel Formule 1 l’hôtel, la Renault 5 la voiture. Dans cette langue, le bâtiment F sera le bâtiment F, les Meillans seront les Meillans, Sico sera Sico, Stenou sera Stenou, Joseph Joseph, Sylvain Sylvain, Jean-Christophe Jean-Christophe.

proposition n° 7

Il le sait, il se le dit, il se le répète : si je m’arrête, si je descends, si je marche, si je m’approche du bâtiment F, tout s’effondre, le nouveau monde engloutira l’ancien (mon nouveau monde), et un à un les mots s’effriteront en fines poussières qu’un vent dispersera, d’autres mots viendront, en blocs solides, trahir mes souvenirs, viendront construire sous mes yeux impuissants une ville nouvelle, un nouveau vécu de cette ville, de ce quartier. Il a déjà fait l’erreur, une fois, pour un autre lieu de l’enfance. Résultat, rêverie et flânerie ont disparu tout autant que l’envie d’y retourner. Ça ne l’intéresse pas de venir et voir une silhouette, de venir et voir un fantôme, une ombre ou un spectre. Ce qui l’intéresse c’est de voir ici ce que sa mémoire veut bien lui donner à voir, à penser, à imaginer : les silhouettes, les visages, les gestes, les voix, les attitudes. Il y a, dans ses souvenirs, peu de place pour les objets. En somme, ce qui l’intéresse c’est le récit que lui propose sa mémoire, avec ses raccourcis, ses oublis, ses rappels, ses fabulations, ses priorités. Il ne poussera pas la porte d’entrée du hall du bâtiment F, il continuera de passer en rêve, en flânerie ou en voiture. Il n’a pas perdu le chemin pour y retourner. Il sait simplement qu’il ne veut pas emprunter à nouveau, par la déambulation, les chemins de l’enfance. Il se contentera de ses souvenirs, aussi imparfaits soient-ils.

proposition n° 8

Toujours autant de pluie chez moi... mais il fait quand même beau... il fait beau... c’est le clip qu’il regarde sur Youtube, OrelSan feat. Stromae, avant de partir en flânerie au bâtiment F. Là-bas, la pluie est chez elle. Le matin, toujours il jetait un oeil dehors avant de rejoindre la cage d’escalier. Les jours d’école la pluie ça voulait dire : interdiction de prendre les pneus lors des récréations. C’était la principale activité, faire rouler les pneus, les fins, les larges, les légers, les lourds. Là se nouaient les amitiés, autour de courses de pneus, autour des évaluations que les enfants rendaient de l’art de faire rouler les pneus, sur le plat, sur le parcours cabossé. Une récréation sans pneus c’était comme une classe sans prof : une absence de cap et d’envie. Regroupés sous le préau, les enfants étaient perdus. La pluie pleurait leurs larmes cachées et déclarait souverain le temps. Parfois, c’était juste une averse, mais là aussi : interdiction de prendre les pneus, trop dangereux. Alors, les flaques fraîchement constituées voyaient s’agglutiner en nombre, comme les abeilles aux nectars des fleurs, les enfants autour d’elles. Il y avait là de quoi savourer l’invention d’un nouveau jeu : frapper du pied le miroir d’eau et par les bris multiples tenter d’atteindre les camarades. Les mercredis après-midi, les weekends et pendant les vacances la pluie retardait sa sortie dehors. Lui et ses frères restaient faire des cabanes, à l’intérieur, avec canapé, chaises, tables, couvertures, tapis et tout ce qui leur passait sous la main. Ils creusaient des galeries dans le salon, y amenaient la lumière d’une lampe. Chacun son coin que l’autre voulait finir par détruire. Quand les galeries s’effondraient, il était temps de sortir. Sortir dehors pour prendre l’air, sortir pour échapper à la bagarre. Dehors, tout commençait au sec et tous finissaient trempés : les flaques, les ruisseaux éphémères près de l’abribus ou avant le pont, le ruisseau du petit bois, être cap de rester sous l’averse.

proposition n° 9

La radio, branchée dans la cuisine, grésillements quand sa mère passe au près, jingle répété de la station – tous les matins la même station – lors des bulletins d’information qui se suivent du réveil au départ. Il n’y a pas de bruits de clocher (cliquetis de balancement et son de cloche), pas d’église dans le quartier. Bruit sourd et sec de la table de cuisine dont le plateau cogne la cloison au rythme de la découpe de la boule de pain complet. La lame du couteau à pain cogne le plateau en fin de découpe, bruit sec d’éclat, cette même lame pour la découpe en deux de l’orange, bruit sec d’éclat. Puis le robot qui vrombit et tout vrombit tandis que les moitiés d’orange dégorgent. Silence. Le grincement de la porte de la chambre qui s’ouvre. Voix aimante de sa mère qui finit de les réveiller, lui et ses frères, en ouvrant la porte de la chambre qu’ils partagent. Les grincements des trois lits en réponse, parfois des geignements associés. Le froissement des draps, des oreillers, des couettes. Le couinement des lits sur les bords desquels on se met assis avant de se lever ou de retomber dans un bruit étouffé de matelas. L’armoire qu’on ouvre et la porte qui claque, non retenue par ses gonds. Les pyjamas qui se frôlent et frémissent. Le sifflement métallique du robinet qu’on tourne. L’eau qui coule et file dans les tuyaux en gargouillant généreusement, même en baissant le débit pour penser aux voisins. L’urine qui, selon les matins, sonne grave dans le fond ou bien aigüe sur les côtés. Silence. Voix douce de sa mère qui les invite à venir déjeuner. Froissement des habits qu’on enfile. Grincement des chaises et bruit sourd des pieds de chaise contre pieds de table. Le carton de lait qu’on presse près des narines pour vérifier l’absence de mauvaise odeur qui dirait que le lait a tourné. Le sachet plastique de céréales qu’on sort du paquet cartonné. Les céréales qui tombent dans le bol et le lait par-dessus qui vient les faire crépiter. Les bouches ouvertes pendant la mastication et les chocs répétées des cuillères contre les bols. On débarrasse et les bruits qui vont avec. Le brossage des dents et le lavage répété de la bouche avec ses crachats en jets sur les côtés, bruits aigus. Le froissement des vêtements quand il croise, laisse place à ses frères (dans la chambre, le couloir, la salle de bains, les toilettes, la cuisine, le salon). Silence. Voix ferme de sa mère qui leur dit d’y aller. Les cris de goélands, de mouettes, certains matins.

proposition n° 10

Il y a le cou de sa mère, celui dans lequel il plonge au moment d’aller au lit, le parfum frais qui le calme, qui ralentit son cœur, qui ralentit sa respiration, qui ralentit ses pensées, le parfum préambule des rêves, parfum qui le dissout comme un sucre à l’eau. Il y a le lit de sa mère, celui qu’il rejoint parfois, la nuit tombée, parfums d’huiles essentielles et de sa peau. Il y a la peau de ses frères, l’odeur de la bagarre d’un lit à l’autre, la sueur de leurs corps lorsqu’ils s’activent à l’intérieur tout juste vêtus d’un slip, les odeurs plus vives encore lors du bain : vapeurs et condensation de peau. Il y a son haleine puisqu’il y a leurs haleines, celles du matin et des premiers mots échangés, des premières blagues, des premiers éclats de rire. Il y a l’odeur de la chambre, au matin, pas remarquable tout de suite mais seulement quand on y revient, quand on y revient après être allés aux toilettes, après avoir brossé ses dents, après avoir déjeuné : une odeur forte, chaude, nauséeuse qui pousse les fenêtres à s’ouvrir grand. Il y a la triple odeur des pieds, des chaussettes et des chaussures. Les pieds marchent, se posent ici et là, courent et va te laver les pieds !... dit sa mère ou un des frères. Les chaussettes qui trainent sont repérées et aussitôt enfermées dans le panier après des c’est à qui ?... c’est à toi ?... c’est pas moi... qui a laissé ça là ?... viens les ramasser !... je suis pas ta bonniche !... y a un panier !... Les paires de chaussures, par terre dans le couloir, proche la porte d’entrée, toutes chaudes après une journée aux pieds, balancent leurs odeurs qui gagnent quelques fois la cuisine ou le salon, c’est les tiennes ?... mets les sur le balcon !... mets les à l’entrée (devant la porte d’entrée) !... Il y a le tabac, l’odeur du paquet que l’on ouvre, l’odeur de la cigarette tenue au bout des doigts, l’odeur de la fumée de cigarette brûlée, l’odeur des doigts, l’odeur des habits. Il y a aussi l’odeur acide du lait caillé, ouvert la veille – voire davantage, ça dépend de la saison.

Ce lait caillé qu’il recrache vite, avec la nausée brève qui l’accompagne ; ça c’est quand il est le premier à prendre la brique et que, soit il a oublié de sentir –- chose rare – soit il est enrhumé, alors il se rince la bouche au robinet dégoûté de s’être fait avoir, ses frères l’entendent, comprennent et rigolent et lui finit par rigoler. Il y a le pain complet au goût de vieux, le miel au goût de récompense, la purée d’amandes au goût de pâte sablée, le pollen au goût d’âpreté, tout ça le matin, au petit déjeuner. Il y a les goûts de l’école, les détestés salsifis, choux de Bruxelles et autre langue de bœuf. Il y a la bière qu’un ami de sa mère propose de faire goûter, la confiance de l’enfant et le dégoût de l’amertume, de cette souillure et au final de ce type qui boit ça, le passage par le robinet pour rincer plusieurs fois et constater que le goût reste, la méfiance envers ce genre de type. Il y a aussi le goût de la peur, celui de la salive produite dans ces moments de panique : course poursuite avec des gars d’autres quartiers, avec des gars plus grands, menace d’être tué, peur de mourir, avoir le pressentiment qu’on pourrait y passer, si je le trouve, je le tue ! disent certains pour une connerie et les enfant y croient, le vivent dans tout le corps et par toute la puissance de pensée imaginable.

Il y a les caresses de sa mère, de sa main, du dos de sa main, du dos de ses doigts, de ses doigts de fées, aussi le rythme du balayage de ses doigts sur son visage et surtout le front, les tempes et les joues. Il s’endort par ce contact léger, répété, rythmé, celui des plumes de la fée. Pas d’histoires. Il y a les bagarres avec les coups, les claques, les corps à corps, rarement les pincements, les morsures parce que sinon t’es une pédale !... Il y a les pneus, ceux de l’école, leur contact rêche, celui du caoutchouc -– et l’odeur -– aussi la surprise du petit caillou trouvé dans une rainure du pneu usé qu’on caresse puis qu’on souhaite retiré en pensant que ça roulera mieux sans. Il y a les pétards, parfaitement lisses et rouges à la mèche poudrée qui laisse une teinte grise sur les doigts qu’on frotte pour s’en débarrasser, aussi l’allumette qu’on craque, qu’on essaye de craquer – et l’odeur. Il y a le bois, la branche avec son écorce, ses mousses et ses lichens, aussi la pierre glissante gagnée par les algues vertes au ruisseau, la façade du bâtiment F trouée d’irrégularités des coulées de béton, le goudron et ses petits cailloux mazoutés qui collent, les graviers de l’allée qu’on se jette à la gueule et aux vitres. Il y a la peau mal rasée –- c’est le weekend –- de son père qu’il embrasse en bas parce que vous descendrez en bas quand il arrivera, je ne veux pas qu’il monte !

proposition n° 11

Sa mère disait simplement : — On va à la CAF. Ces trois lettres suffisaient pour les abattre tous les trois, lui tout comme ses frères (ils savaient que c’était en rapport avec les allocations que leur mère percevait, c’était de l’argent qui répondait au j’ai pas d’argent !... arrêtez avec ça, vous allez me rendre folle !... je ne peux pas !... on s’en va tout de suite si vous continuez !... tout ça dit avec la peur, la rage et la colère de sa mère exprimées dans les traits de son visage, dans la salive au bord des lèvres, dans les larmes aux yeux, dans ses poings serrés, dans le martèlement du sol qu’elle frappait d’un pied ; lui et ses frères stoppaient net leurs demandes en se regardant dépités, sachant qu’il n’y avait rien d’autre à dire, qu’il fallait se taire, qu’il fallait hurler à l’intérieur de soi et ne rien montrer, hurler contre cette injustice de ne rien pouvoir avoir, de ne rien pouvoir acheter ; ils se débrouilleraient, voilà ce qu’ils se disaient). C’est l’attente qu’ils savaient qui les plombait : attendre le TUB à l’abribus, le trajet jusqu’à la gare de Saint-Brieuc avec les nombreux arrêts, marcher de la gare au bâtiment de la CAF – énorme bâtiment – , attendre aux passages cloutés, prendre un ticket et s’asseoir (c’est là que lui et ses frères, ne pouvant rester assis malgré les rappels de leur mère, commençaient à explorer la salle d’attente – énorme salle d’attente –, en essayant différents sièges, en allant près des bureaux, près de l’accueil, près des toilettes, en toisant d’autres enfants qui pour certains étaient contraints de rester assis, en démarrant des jeux tu me touches je te touche qui finissaient souvent par les pleurs de l’un d’eux après une touche bien appuyée), attendre leur mère qui est entrée dans un bureau – pas de coin jeux pour enfants à la CAF – , puis repartir à la maison ou ailleurs avec les attentes multiples qui s’enchaînaient – la faim au ventre et l’attente plus longue encore – alors qu’en bas du bâtiment F, une fois qu’ils sont en bas, ils font ce qu’il y a à faire, l’attente est choisie et non subie, elle ponctue la journée entre des moments de déambulation, de jeux, de prises de risque. Il n’a pas de souvenir d’ennui à six ans.

proposition n° 12

Sa mère disait simplement : – on va voir mamie. Il se souvient que lui et ses frères demandaient tout de suite s’ils auraient droit à une pièce de dix francs et elle répondait que peut-être, comme ça, pour acheter la paix. Il y avait peu de promesses et beaucoup de peut-être, ils savaient donc bien à quoi s’en tenir (peut-être qu’on va gagner au loto... votre mamie joue et je joue pour ça... alors oui si on gagne on pourra... je mets toujours le 30, le 15 et le 17, vous savez pourquoi... peut-être que je vais rencontrer un homme riche, mais faudra qu’il vous plaise... peut-être que la petite souris va passer –- elle passait parfois et laissait une barre d’Ovomaltine…) et allaient chez la mamie avec un sentiment mêlé d’espoir et d’abattement, avec toujours en tête la possibilité de rentrer dans sa chambre sombre à l’odeur forte – volets et porte-fenêtre toujours fermés, sa mamie vivait au rez-de-chaussée du bâtiment -– et de gratter le sol à l’aveugle, du bout des doigts, à la recherche de pièces sous le lit ou l’armoire. Il est incapable de se rappeler la première fois qu’ils sont tombés sur des pièces à cet endroit, ce qui est sûr c’est qu’ils exploraient tout et tout le temps. Parce que si c’est juste pour la voir... c’est votre mamie !... mais on fait rien avec elle... En tous cas, pour aller la voir aux HLM du bourg, il y avait le TUB ou la marche à pied, ça dépendait du temps. Le long du trajet, une seule chose occupait les pensées et conversations des frères : qu’est ce qu’on achète, qu’est ce que t’achètes si t’as dix francs ? De là ils partaient loin, voire très loin, puis revenaient vite aux trois priorités : bonbons, pétards, albums d’autocollants. Quand ils prenaient le TUB, au bas du bâtiment F, ils passaient sous le pont du chemin de fer, devant l’église, puis après une boucle au centre des HLM du bourg s’y arrêtaient. Là, ils prenaient le chemin du bâtiment de leur mamie –- il ne se souvient plus de la lettre -– et devaient traverser un passage couvert au coin de deux bâtiments. Il y avait de la résonance dans les pas, dans les voix, des vitrines d’anciens commerces de chaque côté –- pas un d’ouvert –-, des planches de bois à la place de certaines vitrines, des traces brunes d’eau sur les planches d’aggloméré comme sur un vieux matelas, une odeur d’abandon et de pisse sous-éclairée, ils passaient vite ce moment court et intense. Il a d’ailleurs appris que ce passage couvert avait sauté lors de l’une des rénovations des HLM du bourg ainsi que le bâtiment de sa mamie -– on ne quitte jamais totalement un lieu, il se rappelle à nous de toutes les manières possibles. Après le passage, ils poursuivaient sur un chemin artificiellement serpenté qui menait au bâtiment. Avant de frapper à la porte, sa mère rappelait des choses dans le couloir : –- je vais discuter avec mamie, voir si elle peut me faire un chèque, vous restez calmes, sages et après vous lui demanderez pour les dix francs. Pour lui et ses frères, le mot chèque n’avait aucune signification concrète, un bout de papier dont on ne peut rien faire enfant, c’est tout, était-ce de l’argent ? La mamie souriait de les voir à l’entrée, mais il se rappelle qu’en dehors de ça elle refusait d’être embrassée de peur de transmettre quelque chose et disait qu’elle était sale. Elle portait toujours un tablier comme si elle faisait le ménage et la cuisine nuit et jour, une canne qui lui permettait de relever la tête en la chargeant de sa main droite pour lutter contre son énorme voussure du dos –- il n’a jamais compris pourquoi elle était tant voûtée et sa mère n’avait pas d’explications, ne connaissait pas l’histoire de l’acquisition de cette voussure et précisait juste qu’elle n’avait pas toujours été comme ça –-, elle marchait avec précaution par petits pas, elle allait à la salle en nous disant de venir, c’était la seule pièce ouverte à la lumière du jour, elle y faisait la cuisine à coté de la télé allumée avec une vielle poupée dessus et la table recouverte de quelques magazines parmi lesquels ceux d’astrologie. C’était le principal sujet de discussion entre sa mère et sa mamie en dehors de tout ce qu’il fallait dire, présenter, expliquer, justifier pour finir par demander si elle n’avait pas un petit chèque à nous donner.

proposition n° 13

Le premier chantier dont il se souvient est celui de la salle des fêtes juste à côté des bâtiments des HLM des Villes Moisan, à deux pas du bâtiment F. C’était une construction à partir de rien, il n’y avait que des places de parking à cet endroit. Du coup, il a vu toutes les étapes, enfin toutes celles qu’il a pu voir, les plus visibles en fait. Le marquage au sol à la bombe avec les peintures fluo jaune, orange, vert et d’autres, les symboles géométriques et les chiffres qui n’avaient pour lui aucune signification bien que souvent il en cherchait une avec ses frères. Une bombe oubliée au bord du trottoir, l’étiquette en partie arrachée découvrant le métal éclatant aux yeux, ce qui l’en reste tâché de peinture séchée, le bouton qu’on presse en place, le trou de sortie de la peinture. Là, tu presses le bouton... et puis rien... tu presses une nouvelle fois... toujours rien... agacé, tu l’éloignes brusquement à la distance d’un bras pour la regarder et là : bruit de bille qui résonne à l’intérieur... tu es surpris... tu la secoues pour entendre à nouveau ce bruit... à nouveau tu appuies sur le bouton, comme ça, pour t’assurer que ça ne marche pas... une vapeur colorée, à l’odeur forte mais relativement agréable, sort dans un souffle pressé... tu touches le trou où la peinture fraîche brille d’un nouvel éclat... elle colore le bout de l’index et de suite le pouce et le majeur en voulant la disperser par frottement comme on fait avec la poussière... ton frère la prend la secoue et presse... la bombe tourne, tout le monde la veut... Une fois que le marquage au sol est fait, plusieurs gars mettent en place, sur deux ou trois jours, des barrières métalliques sous forme de panneaux ou de grilles, ils ont des vêtements trop grands, des chaussures énormes souillées, des gilets fluo qui pendent floqués d’un logo, petit devant et gros derrière, des casques bleus, blancs, jaunes plus ou moins de travers, pas attachés pour certains avec les lanières qui pendent et bougent à chaque mouvement de tête, des gants trop grands eux aussi. Ils ont marqué et fermé l’espace au sol. N’empêche, tu vois tout de la fenêtre, tout ce que tu peux voir de l’intérieur du chantier quand t’as six ans. Grandir avec le chantier pendant des mois, voir les murs monter, voir le chantier vide sans hommes, le chantier sous la pluie, les pieds dans la boue, les machines qui arrivent, restent et puis partent, les fenêtres posées, les portes fermées, l’habillage des murs et le raccordement progressif du chantier à tout ce qui l’entoure pour finir par se fondre dans le noir du goudron au sol et dans le gris des bâtiments en l’air.

proposition n° 14

D’elle, lui et ses frères n’avaient qu’une représentation. Représentation produite à partir de tout ce qu’ils savaient, tout ce qu’ils croyaient, tout ce qu’ils imaginaient (en réalité, pas une seule représentation mais au moins une par frère, plusieurs par frère). C’est le bruit des poubelles qu’on ouvre – le couvercle en plastique glissant en arc de cercle sur le haut – qui leur signalait son arrivée en bas du bâtiment F et les jetait à la fenêtre dans un silence inhabituel fait de retenues de souffles et de gestes. C’était toujours la nuit. Impossible de la voir, sauf quand elle partait par l’allée, de dos, sous la lumière des lampadaires, avec son bloc uni d’habits.

Le corps sur terre, les pieds dans le sol avec un sourire d’amour complice de ses jours. Elle incarne cette inépuisable confiance qu’elle porte, qu’elle n’hésite pas à dire, à dire fort, à crier s’il le faut. Si légère lorsqu’elle se regroupe au bord du lit et qu’elle joint ses mains, seule, avec des sanglots de mots pour seigneur.

Très grand, très long quand de ses yeux de six ans il le regarde parler d’en bas et que sa voix suffit et que peu importe ce qu’il dit : les sons et le rythme d’abord, les siens, c’est tout. Plus que sa voix et lui qui la reçoit. Ça pourrait durer des heures, des jours, ici ou là, peu importe l’endroit puisqu’il connait ce lieu, cette géographie qui les relie.

Un caddie roulé derrière elle qui se traîne en voile, long manteau, bouts de bas accrochés aux bas des jambes et chaussures noires. Le bras gauche qui balance comme un tremblement périodique et ample, la main ouverte à la chute qui vient. Les gens, les voit-elle ?... que lui reste-t-il de sensations ?... entend-elle les murmures à ses côtés ?... sent-elle les parfums et la main qui, involontairement, touche la sienne ?

Le visage en pause, involontairement, le regard emporté ailleurs pour quelques instants. Pause, elle évacue son corps, son visage reste, à peine triste à peine inquiet, tout juste ce qu’il faut pour le sentir et devoir le dire. Pause dans les ombres du monde, dans celles des lieux et des temps qu’elle a habités et qu’elle hante.

proposition n° 15

Non mais oh !... oh !... oh !... hé mec !... hé !... putain !... eh merde !... allez warnings !... j’espère que la bagnole n’a rien.... ah non ! j’espère qu’elle a rien... non mais c’est pas possible !... le mec, il pile dans une zone à trente... j’ai jamais vu ça !... et moi qui suis déjà en retard... laisse tomber... fait chier !... c’est pas vrai !... quoi ?... attends mais il me fait signe ?... Ha ! le type me fait signe de l’intérieur... il fait des ronds avec sa main et pointe le doigt vers la droite... à droite, c’est le parking des HLM des Villes Moisan... je te préviens gars, t’as pas intérêt à t’barrer, espèce d’enfoiré !... moi, je l’aurais bien vu maintenant l’type... j’me fous du TUB qui arrive derrière... j’te jure qu’il a intérêt à se garer... Putain, mais j’ai le portable !... j’y pensais même pas... j’vais prendre une photo de la plaque... par contre, y’a pas intérêt à avoir des flics qui passent... c’est double peine sinon... non mais c’est la galère !... impossible de prendre une photo en roulant d’une voiture qui roule... non mais j’suis con !... y’a la vidéo... je vois la plaque à l’oeil nu, la vidéo doit voir... bah en fait c’est petit... vas-y c’est trop petit !... eh merde, on verra bien !... Mais qu’est ce qui lui a pris de piler ?... il devait être au portable... ou alors il fumait une clope... j’ai pas vu d’animaux traverser... il regardait ses pieds ou quoi ?... mais tu freines pas dans une zone à trente... c’est pas possible... j’ai accident dans une putain de zone à trente !... tu dis ça comment à tes potes, toi ?... faut que j’comprenne... faut qu’il m’explique... ça y est il se gare... bah j’vais me garer juste à côté... j’vais lui demander... il est grand le type... bonjour, je peux savoir ce qui vous a pris de freiner d’un coup ?... bonjour, je suis désolé, je ne le sais pas moi-même... mais ça va vous ?... oui... je dis ça parce que vous avez l’air ailleurs... ah bon ? eh bien je ne sais pas, enfin, je veux dire je ne sais pas ce qu’il s’est passé, désolé à nouveau... vous avez un constat amiable ?... euh... attendez, bougez pas, je vais prendre celui que j’ai... (mais c’est quoi c’type ?... il est pas fichu de me dire c’qui lui a pris ?... Il est choqué ou quoi ? visage sympathique, mais ailleurs, complètement ailleurs... défoncé sous médocs ou bien il a pris des stups ?... putain ça va être bon de remplir c’paplard !)

proposition n° 16

… je dois aller pointer chez les bleus, va falloir faire vite, ils vont m’coller un bracelet électronique ou m’foutre en détention vu mes histoires... désolé, désolé monsieur, j’imagine vos difficultés, je comprends... je devais y être pour huit heures trente, et il est déjà huit heures trente... attendez, attendez je vais vous passer mon numéro de téléphone et donnez moi le votre, on remplira le constat plus tard... je vous laisse quoi en gage ?... rien, j’ai votre numéro d’immatriculation... je pense à ça, je leur demande de vous appeler s’ils me font chier ?... oui, oui vous pouvez... je dirai que c’est ma copine qui conduisait et qu’elle m’a déposé, j’ai plus le permis, ils me l’ont retiré... ah, ah d’accord... j’ai pas envie d’y retourner putain, la petite a un an et le grand a quatre ans, et là-bas t’es pas bien, tu rumines, tu te marches dessus, tu revois des gars et t’es prêt à replonger, t’attends en cellule, t’attends le passage des matons, t’attends le coup de téléphone, t’attends le repas, t’attends le parloir, t’attends de passer devant le juge, t’attends dans le camion qui t’amènes, t’attends l’audience, t’attends, tu ne fais qu’attendre, à l’intérieur ça pue, tu te laves et ça continue de puer, c’est pas toi, c’est pas tes habits, c’est toute la prison qui pue, les chiottes, les murs, les lits avec leurs matelas, les draps, le sol, le plafond, les coins, les recoins, la table où tu bouffes, les couverts, même l’odeur de la bouffe ça pue, et je parle même pas des rats qui peuvent crever sous le matelas ou les punaises qui te bouffent au sang et tu te grattes, t’en finis pas de te gratter, c’est pas la gale dit le toubib et il te prescrit des crèmes et des cachetons pas efficaces et le soir tu vas dormir dans le même lit avec les mêmes punaises, ils disent que le traitement des cellules aura lieu dans une semaine, tu te passes la crème et t’avales les cachetons et tu te grattes encore, les deux mecs de la piaule se grattent, chacun essaye de savoir si c’est pas l’autre qu’a amené ça, si c’est pas l’autre qu’a commencé à se gratter, si c’est vraiment des punaises ou bien si c’est pas une intoxication, par l’eau, par la bouffe, par l’air, t’as beau voir les punaises, c’est peut-être autre chose, t’as des histoires qui circulent en prison, t’as peur, tu te demandes si on veut ta mort, certains deviennent fous, tu les vois, ils te disent que la nuit ils entendent des voix, que le jour ça va un peu mieux, ils s’isolent et longent les murs, ils voient le toubib régulièrement et rien ne change et ils restent là dans ta piaule, le mec n’a rien à faire là, il devrait être à l’HP pour soins, t’en as d’autres on les retrouve pendus et tu sais pas réellement ce qui s’est passé, et des histoires circulent, y’a de quoi devenir fou et j’ai pas envie de devenir fou, j’ai rien contre eux, mais j’veux pas finir à l’HP, j’veux pas...

proposition n° 17

À l’occasion d’une flânerie, de celle qui te prends au moment d’un instant privilégié de répit, il a traversé à nouveau trois souvenirs de l’enfance, trois souvenirs de sa sixième année, tous orientés vers les copains de cet âge. Un après-midi, c’est un samedi ou bien peut-être un mercredi ou encore un jour de vacances quelconque – il ne peut le préciser – , il quitte seul le bâtiment F et souhaite aller voir son camarade de classe Jean-Christophe. Il habite une maison proche de l’école, derrière les HLM des Villes Moisan – il est incapable de se rappeler comment il a pu trouver la maison, comment il a pu s’orienter (mais il est vrai qu’avec ses frères ils exploraient tout ce qu’ils pouvaient explorer de territoire à cet âge). Il voit la boîte aux lettres, pousse le portillon, monte les marches qui mène à la porte d’entrée. Là, il appuie sur la sonnette qui résonne bien derrière la porte. C’est une dame qui ouvre et demande qui il est et ce qu’il veut. Il se présente et dit qu’il souhaite jouer avec Jean-Christophe, il demande s’il peut sortir dehors. Le visage de la dame change d’expression, elle répond qu’il n’en n’est pas question, qu’il n’ira pas dehors, qu’il vaut mieux qu’il rentre chez lui à son âge quand même, qu’il ne faut plus jamais revenir ici. Et là, il entend la voix de Jean-Christophe, derrière sa mère, sans le voir, et elle qui lui dit de rester où il est. La porte se ferme et à la déception se mêle un sentiment de honte, honte de ce qu’il est – de ce qu’ils sont, lui, ses frères et sa mère – , de son souhait, de son envie. Il se sent moins que rien, repart déçu de ne pas voir son camarade, déçu de ce qui vient d’être dit : rentrer chez lui, ne plus venir. Lui venait pour la première fois.

Il y a ce souvenir de l’anniversaire de Sylvain qu’il ne voyait pas en dehors de l’école. C’est un samedi après-midi, il sort de la chambre de sa mère avec une pièce de dix francs dans la chaussette – elle n’a rien vu et il est soulagé car sinon ça peut mal se passer, et c’est impossible d’aller à un anniversaire sans cadeau, mais comment tu fais un cadeau quand pour toi-même les cadeaux c’est compliqué ? c’est là le vol, sinon tu vas pas à l’anniversaire, la honte d’arriver sans rien, l’impossibilité d’arriver sans rien, alors tu voles, c’est tout... tu ne peux même pas prendre dans tes affaires pour offrir parce qu’il n’y a rien à prendre... il ne tire aucun orgueil du vol, il est juste soulagé de pouvoir apporter un cadeau comme tout le monde. Quand même, elle le voit qui sort et lui demande de montrer ses mains, ce qu’il fait sans crainte. Elle part vérifier son sac qu’elle prend ensuite avec elle. Il évite de prendre une pièce de dix francs quand elle est seule dans le porte-monnaie – trop visible aux yeux de sa mère qui, par bluff ou réel décompte, peut dire qu’il manque une pièce de dix francs et regarder lui ou ses frères dans les yeux et deviner le larcin à l’air qu’ils prennent. C’est à pied qu’il rejoint la gendarmerie, à droite après le pont du chemin de fer. Habituellement il ne va pas aussi loin seul. À mesure qu’il marche, la pièce descend le long de la chaussette pour se nicher sous la plante du pied et à chaque pas il la sent comme un cailloux dans la chaussure. Il secoue son pied et frappe la tranche de la chaussure contre le sol pour décaler la pièce, un instant, en dehors des appuis. Il recommence à plusieurs reprises le long du trajet. Dans ces moments qui font suite au vol, il est habité par la peur d’être suivi ou d’être vu, que ce soit par sa mère ou toute autre personne qui l’interrogera sur son comportement. Du coup, il lui faut trouver un endroit tranquille, caché, souvent un coin, pour retirer la pièce et la mettre dans sa poche. Cette fois-ci il ne trouve pas de planque, soit qu’une voiture passe, soit qu’un TUB passe, soit qu’il croise quelqu’un. Il garde la pièce dans sa chaussette toute l’après-midi de jeu avec Sylvain et les autres, choisit un moment et un coin pour se retirer et mener l’opération. Au moment de la remise des cadeaux emballés il lui donne la pièce. La mère de Sylvain intervient et lui demande de reprendre cette pièce tout en l’interrogeant sur la provenance de cet argent. Le lundi, à la récréation, Sylvain lui dit qu’il n’a plus le droit de lui parler, de jouer avec lui.

Quand il n’était pas avec ses frères, il était souvent avec Steunou, dehors plus souvent que chez lui. De son souvenir, c’était le seul des copains d’école qui pouvait sortir les après-midis et journées sans école. Dehors, à Ploufragan, aux HLM des Villes Moisan, avec Stenou ou ses frères, ils bousculaient le présent, ils le malmenaient, ils le provoquaient, tentaient toujours de l’imaginer autre, d’agir dessus pour qu’il soit autre. L’imagination seule n’étanche pas la soif d’un enfant de six ans, il lui faut par le corps éprouver l’action. C’est dans ce présent contesté qu’ils vont à Leclerc, un de ces après-midis. En passant devant l’abribus il traverse la route et se retrouve dans le quartier des maisons qui fait face au bâtiment F. Là, au bout, commence le chemin qui descend vers le petit bois avec une bouche d’égout imposante (plaque de fonte sur dé en béton qui dépasse leurs têtes), puis un pont sur le ruisseau, un chemin de terre irrégulier, non entretenu, et enfin l’arrivée en bas du parking Leclerc où il faut encore monter une pente raide avant de le fouler. Son souvenir n’est pas celui de l’amas de tôles blanches avec écrit en gros en gras et en couleur : Leclerc. C’est celui d’une joie intense, seuls qu’ils sont, sans leurs parents, devant les rayons de jouets, de bonbons et de boissons sucrées. L’envie de tout prendre, ou plutôt, l’envie de prendre tout ce qu’ils n’ont pas, tout ce qu’il manque, tout ce que les autres ont, tout ce qu’ils pensent que les autres ont, tout ce qu’ils voient habituellement sans pouvoir y toucher, tout ce que les publicités donnent à imaginer. Alors, ensemble, ils prennent des jouets, des bonbons et des boissons sucrées, jusqu’à tendre leurs pulls aux bords de la rupture. Ils font plusieurs passages non inquiétés mais, trop gourmands, la faim insatiable, ils finissent par être arrêtés au passage de l’accueil. Une caissière, dans son souvenir, les interpelle et leur demande de montrer ce qu’ils ont sous le pull. Tout s’enchaîne et les voilà qui attendent dans les bureaux de Leclerc que leurs mères arrivent. Ils n’ont pas cherché à fuir en courant – quand il y repense aujourd’hui, il ne sait pas pourquoi, peut-être que les jambes d’enfants de six ans empêchent l’idée même de fuir dans cette circonstance, peut-être qu’il fallait que ça s’arrête, peut-être qu’ils pensaient que la caissière les auraient laissés partir après avoir récupéré les produits. En tous cas, ils sont surpris par l’existence de ces bureaux dans cet amas de tôle, des bureaux spacieux et confortables dans ce qui semble être un préfabriqué provisoire. Il voit encore sa mère arriver avec ses deux frères, à pied, et tous repartant ensemble par le même chemin de terre. Il récupère les produits, sortis du Leclerc et planqués dans les herbes hautes, les partagent avec ses frères. Sa mère l’a repris devant le monsieur du bureau, parce qu’il fallait. Elle n’est pas d’accord avec le vol mais il n’entend d’elle que son amour. Stenou, lui, a pris une rouste avec interdiction de sortir pendant plusieurs semaines.

proposition n° 18

C’est l’attente qu’ils savaient qui les plombait. Ce sont les attentes qu’ils savaient qui les plombaient. Ce sont les répétitives attentes qu’ils savaient qui les plombaient. Ce sont les attentes qu’on anticipe et celles qui s’imposent, non voulues, non souhaitées, qu’ils savaient qui les plombaient. Les attentes plombaient, rendaient le temps lourd, le rendait pesant, écrasant. C’est le poids des attentes répétées, inlassablement renouvelées qui écrasaient leur temps. C’est le poids des attentes qu’ils savaient qui les anéantissait. C’est l’emprise de l’attente sur leurs vies qui les plombait. C’est le boulet de l’attente, à leurs chevilles, qu’ils savaient qui les freinait. Ce sont les boulets et leurs chaînes qu’ils savaient qui les ralentissaient. C’est le temps volé qu’ils savaient qui les plombait. C’est la nécessaire attente, l’obligé temps de l’attente qu’ils savaient qui les plombait. C’est l’attente, c’est l’amputation par séquences de fragments de l’enfance qu’ils ressentaient qui les plombait. C’est tout ce que les autres allaient faire qu’ils savaient qui les plombaient. C’est tout ce qu’ils voulaient faire qu’ils savaient qui les plombaient. Ce sont les brisures du temps qu’ils savaient qui les plombaient. Ce sont les vagues de nécessité qu’ils savaient qui déferlaient. C’est tout le rythme de la dépendance à, qu’ils savaient qui les handicapait. C’est l’attente qu’ils savaient qui les plombait.

proposition n° 19

Combien de portes, combien de portes de halls d’entrée, combien de portes de halls d’entrée de bâtiments d’habitation il a pu ouvrir ? Quand tu pousses la porte du hall, c’est la vie des gens que tu effleures. Le voilà qui pense à un hall d’entrée, à sa porte, à son seuil et ce sont tous les halls d’entrée qui se pressent, qui veulent emprunter la voie express du souvenir jusqu’à l’image reconstituée. Image flottante en nous, devant nous, au dessus, derrière, à nos pieds, partout. Image qui paralyse les yeux, les fige et permet seulement le maintien d’une vision floue du présent, une vision de simple vigilance. Cette image est bien souvent le début d’une exploration qui ne se terminera que par le surgissement d’une autre image puis d’une autre et encore, celles d’un quartier, celles d’une rue, celles d’un bâtiment qui mènent à un autre hall d’entrée dont les détails reviennent plus ou moins. Ce sont les endroits où il a vécu qui reviennent en premier. Pas tous, pas ceux habités avant l’âge de six ans. Il y a les quelques marches que l’on monte pour ouvrir la porte du hall du bâtiment de Sainte-Thérèse, le bâtiment du fond, près de la coulée de garages blancs que prolonge une traînée de fils à linge arrimés au béton de plusieurs T, à l’arrière des bâtiments collés en barre. Dans le hall, les boîtes aux lettres, les portes des deux garages à vélo, les escaliers qui descendent à la cave et ceux qui montent au quatrième étage à droite. Dans le hall, les odeurs du hall du bâtiment de Sainte-Thérèse, celles qui lui sont propres. Il pouvait dire les yeux fermés que ce hall était bien le sien notamment par l’odeur d’essence du garage à vélo qui servait d’atelier mécanique pour un ou deux voisins. Plus tard, il y a eu le hall du bâtiment de Beauvallon, lui aussi au fond d’une petite barre. Il faut descendre quelques marches pour ouvrir la porte du hall légèrement encaissée, un ruban de garages en face, un escalier pour la cave et un qui monte au quatrième étage à droite. Et puis, il y a les images des halls de bâtiments visités dans d’autres quartiers de Saint-Brieuc, surtout après les colonies de vacances, celles que proposait la ville. Et là, les portes de la Croix Saint-Lambert, des Villages ou encore de Balzac s’ouvraient. Mais toujours, lui et ses frères y allaient avec la méfiance, celle que l’on peut avoir envers un quartier que l’on ne connaît pas, un quartier où la géographie change – celle des rues, des passages, des habitudes de déambulation, des coins pour se poser. C’est avec un ou plusieurs potes de colo habitant ces quartiers qu’ils venaient, avec aussi la crainte initiale que fait naître la mauvaise réputation d’un quartier ou tout simplement celle lié au fait de ne pas être du quartier. Ils le savaient très bien pour le vivre eux-mêmes à l’arrivée de jeunes inconnus aux abords de leurs bâtiments. Un autre quartier c’est comme une autre école, un autre collège, il faut de nouveau tout arpenter, rencontrer pas mal de gens, y passer du temps pour se familiariser. Ce qui ne veut pas dire qu’on s’y sent bien ou en sécurité.

proposition n° 20

Quelques lumières artificielles éclairent l’école : lampadaires et éclairages des issues de secours. Rien à voir avec l’illumination d’un monument ou d’un bâtiment remarquable. Pourtant, à l’intérieur on y voit, une lumière blanche pénétrante, de faible intensité, comme voilée, atténuée, légèrement opaque, c’est le premier quartier de lune – miroir du soleil sur la nuit – dans un ciel étoilé parsemé de quelques nuages. Que reste-t-il de la classe de CP quand tout le monde est parti et que la nuit est tombée, quand cette nuit est tombée ? Il y a cette impression de densité au sol, aux murs et au plafond. Une densité d’objets mobiliers, d’images, de sculptures papier. Des tables de deux et leurs chaises, proches les unes des autres, peu d’espace pour circuler, une estrade et dessus le bureau de l’institutrice – le jour, avec les cartables, c’est la chute assurée. À la jonction du sol et des murs, outre l’estrade, quelques basses étagères enfermées dans de petits meubles aux portes percés de rectangles non vitrés où l’on peut passer la main. Elles sont chargées à craquer de livres aux couvertures très colorées – trop colorées ? Plus haut sur les murs, le long d’une ligne qu’on imagine bien à hauteur d’épaules pour un adulte, des étagères réservées à quelques plantes vertes. Une horloge sur un mur fait face au tableau noir où les feuilles A4, les frises, partout présentes, l’embrassent à ses bords et par endroits le débordent. Les traces d’un effacement répété de la craie en arcs de cercle sur le noir du tableau, les coins sans craie. Accrochés à ce même tableau, un rectangle allongé ainsi qu’un triangle rectangle — ce dernier évidé en son coeur de tel sorte qu’on puisse le tenir d’une main –- tous deux gradués, en bois jauni, décolorés aux endroits où on les serre. Des cartes de géographie, une représentation de squelette humain, des frises de chiffres et de lettres, des dessins et peintures d’élèves, un règlement intérieur et des fiches de phonétique. Un pull squatte un porte manteau, un gant est enfilé sur l’un d’eux. Aux fenêtres, autour des poignées d’ouverture, des traces de doigts, du suintement des doigts. Descendent du plafond des mobiles : cascade de poissons, cavalier sur son cheval ou encore chiffres et lettres. Sur les tables, des traits de crayons, de stylos, de feutres, certains coupés d’auréoles –- comme des bouches ouvertes -– où la salive du bout d’un doigt a tenté l’effacement puis s’est rétractée voyant le pire advenir. Au sol, on retrouve piétinés les déchets de table : pelures de gommes et épluchures de crayons qu’un revers ou une paume de main ont écarté volontairement si ce n’est la manche ou le coude par inattention voire même le souffle d’un enfant, d’un courant d’air. Les pelures de gommes forment de petits paquets, gris-noirs, clairsemés, à la manière de petites graines de nigelles. Les épluchures de crayons –- spirales et leurs lignes parallèles de couleurs –-, la poussière de bois qui s’en détache à la manière de celle des feuilles séchées, tombées de la cime, brûlées par le soleil de juillet. Aussi la poussière de mine, traînée de poudre qui accompagne les traits brefs, scandés, marqués au sol par cette dernière. Au sol encore, les traces noires prises aux semelles des chaussures, au caoutchouc des pieds de tables et des pieds de chaises, sortes d’accents répondant aux lettres mobiles du plafond. Là, un feutre sans bouchon sous la chaise, là-bas, un stylo à la colonne hexagonale de plastique explosée au tiers moyen, les débris proches. De la terre sèche fracturée en plusieurs morceaux avec poussières aux entournures -– on devine à la forme une partie du motif d’une semelle de chaussure. Au sol toujours, les traces de gras se chevauchant les unes les autres, du gras plein les semelles, des chaussures qui suintent. Sur l’estrade, on retrouve la poussière de craie ayant échappé à la morsure du tableau noir, ici intact et là sous forme de pâte écrasée, elle déborde sur le sol et trace imparfaitement les allées et venues de l’institutrice ainsi que celles des quelques élèves invités au tableau. Demain matin passeront les agents d’entretien.

proposition n° 21

Du blanc, collé le brut d’un bois foncé, irrégulier, troué, qui part le long du blanc... un bois beige, avec des nœuds foncés, masse rectangle prolongée en bas par des franges de lames de bois foncé... un cylindre métallique qu’une lumière fait briller là où les anneaux – métalliques eux-aussi – et le tissu blanc qu’ils trouent et qu’ils portent ne le cachent pas. Des pierres, beiges, en strates successives, séparées par des lignes, quasi régulières horizontalement et totalement irrégulières verticalement (à bien y regarder, les strates de pierres sont disposées de telle sorte que la pierre du dessus commence à moitié de la pierre du dessous, il y a donc, même verticalement, une sorte de régularité de leurs séparations) faites de gris granuleux d’une pâte durcie... une lumière rouge en halo sur quelques pierres, faisceau rasant de la lumière d’une ampoule filtrée à cet angle par un plastique rectangle rouge, lumière blanche dans mon œil qui brûle dans un ovale de verre et m’aveugle quelques secondes, ralentissant la frappe de mes doigts... ovale de verre lui-même sous verre cerclé d’un métal de bronze, boîte que prolonge un manche à marches de cylindres aux diamètres décroissant – manche télescopique ?... un sourcil de bois foncé au dessus du feu de lumière. La pierre et la pâte durcie en fond, devant, un tuyau blanc monte derrière un tissu bombé marron, une bague le scelle au mur par deux vis fichées dans une pierre... il se prolonge en avant par une poignée anguleuse percée en son centre d’un disque bombé – tête de vis ? – et sur le côté par un boulon cuivré qui le raccorde à un ensemble métallique blanc fait de lattes, cylindres et espaces entre eux. Un angle droit à la croisée d’un pan rouge et l’autre blanc, deux départs de bois foncés le long du blanc. Sur la coulée de rouge, près d’une arête, une grille en acier brossé rectangulaire, les bords larges et le centre percé de centaines de losanges millimétriques qui se tiennent les uns les autres dessinant un quadrillage. Deux sections de bois et leurs volumes, l’un sur l’autre, posés sur le carré blanc légèrement rosé... ce dernier entouré d’une pâte lisse grise qui le relie aux quelques carrés proches eux aussi d’aspect mat blanc rosé. Une planche de bois foncé couverte d’un film plastique ondulé à certains endroits témoignant d’une relative épaisseur et là une figurine colorée, très colorée – trop colorée ? – de quelques centimètres. Des lattes de bois plutôt claires et sur l’une d’elle, une pastille verte, arrondie, décolorée en périphérie comme usée. Un tissu marron sur lequel repose un cylindre de plastique jaune prolongée aux deux sections par des bras aux bouts arrondis, jouet d’enfant. Des feuilles vertes et roussies se mêlent aux branches claires du début d’année, elles sont agitées brièvement par secousses... désormais insuffisamment nombreuses, c’est la masse sombre de deux grosses branches que l’on voit à travers et plus loin, un toit de tuiles canal Rouergue, le ciel bleu s’y repose. Des chiffres oranges, lumineux, séparés deux par deux par deux points clignotants, il est douze heures trente huit sur la surface rectangle noir... un cercle lumineux rouge, coupé d’un trait sur le haut, loge dans un bombement de plastique noir. Des câbles noirs et blancs fichent leurs renflements dans un fin volume de plastique blanc rectangle à plusieurs entrées... un des renflements, de forme triangulaire, ne comble pas l’entrée où une tige métallique pointe.

proposition n° 22

Il n’a plus les détails de l’intérieur de leur chambre, de l’intérieur de la cuisine, du sol, des murs, du plafond, du salon, du mobilier. Il reste de l’appartement du bâtiment F le souvenir d’un salon, à gauche, de sa baie vitrée et de son balcon, l’ouverture vers une petite cuisine où s’entassent, dans un coin, des sacs. C’est tout ce que ses souvenirs lui ramènent, la morsure de l’oubli a détaché par morceaux des pans entiers de l’appartement, pour le reste, c’est la myopie sévère d’un pâle souvenir. Il n’a pas de traces sur lesquelles s’appuyer, pas de descriptions, pas d’images – ni photos, ni vidéos. Alors par où aborder les détails, les couleurs, les matériaux ? Il y a l’invention... il y a l’invention, c’est vrai. Mais il ne souhaite pas inventer ici la cohérence d’un intérieur, il veut vivre la perte, la perte des détails, le flou de la vision et puis vite aller dehors, puisque ses six ans y sont. Il pourrait faire parler sa mère, oui, il pourrait, ça pourrait être une solution. La faire parler, l’enregistrer et reprendre un à un les détails. Mais il souhaite passer d’autres moments avec elle, avoir d’autres types d’échanges. Maintenant, quand il va chez sa mère, au quatrième étage à gauche, HLM du bourg de Ploufragan, il revoit le vieux couteau à pain, le vieux robot ménager, les vieilles cuillères en bois, le vieux plateau. Des cadeaux de mariage lui a dit sa mère un de ces jours où il se demandait depuis quand elle avait tel ou tel objet, usé. Il y a les dents polies, jamais réaffûtées de ce couteau au manche en bois taillé pour la prise des quatre doigts. Il y a le plateau, couleur marron foncé, sorte de matière plastique très dure, lui et ses frères ne le prenaient jamais, ici peut-être la raison de sa conservation. Le robot Moulinex, lourd, avec cordon au renflement triangulaire, véritable masse marron clair – sans doute un moteur volumineux. Il en est de même pour l’armoire du couloir, immense bloc beige brinquebalant. Des trous à la place des poignées, des aimants absents et l’entrebâillement de quelques portes. À l’ouverture de celles-ci, des bruits – grincements et cliquetis – qui semblent venir de charnières en partie détachées. Dedans, sur une étagère, des serviettes, elles aussi du mariage, amincies par le nombre de lavages, trouées, voire déchirées à certains endroits, rêches à la manière d’un tissu brûlé par le sel, brûlé par le soleil. Et la nécessité d’en prendre trois pour se sécher tant elles sont vidées de leur matière. Là-bas, un lit de bois beige, soubassement d’un lit autrefois superposé. On y retrouve grincements et instabilité lorsqu’on s’y allonge, problème des vis, écrous insuffisamment serrés au couteau et à la main avec la nécessité d’y revenir souvent.

proposition n° 23

Proposition 23 :

Une longue bande de matière noire marquée en son milieu par une ligne discontinue de traits blancs en pointillé symbolisant l’axe de symétrie (totalement fantaisiste dans les virages)... un rehaussement de chaque côté de la bande, maintenu, calé, retenu, domestiqué par une ligne de blocs lisses gris... de chaque côté, entre les agglos jointés des murs des maisons et le rehaussement, une courbe d’arbustes taillés qui avale toute entière, au virage au bout, la bande noire. Sur le rehaussement, permis par la renfort de blocs lisses gris, s’élève une structure verticale plane, blanche, comprenant deux courbures : l’une basse, d’avant en arrière, et l’autre haute, d’arrière en avant (si bien que le haut et le bas de la structure sont dans le même plan tandis que la partie centrale est sur un plan décalé de quelques centimètres en arrière)... elle est faite, en apparence – et c’est la partie abîmée qui nous le dit – d’une résine parcourue de multiples ondulations... le panneau central sous plexiglas protège un papier organisé en deux parties : en bas les chiffres croissants des horaires de passage du bus, en haut la carte à peine lisible de la ligne... sur la partie haute de la structure, le chiffre cinq inclus dans une bande bleu. La bande noire plonge là-bas dans un bout de vallée et remonte vers une construction massive, grise, en béton lisse, trouée par endroits... elle est prolongée de chaque côté par un soulèvement artificiel du relief... sur son sommet aplati, un tracé large où des pierres rouillées se mêlent à deux lignes parallèles, métalliques, continues, reliées entre elles par des largeurs de bois, des boulons et des pas de vis... des poteaux métalliques et des fils suivent le tracé et encadrent l’ensemble. Du parking Leclerc, enfoncé dans un coteau, c’est le principal nœud de Ploufragan qu’y se donne à celui qui regarde vers Saint-Brieuc... une structure métallique jaune faite de cylindres enchevêtrés, pareille au premier étage d’une grue, domine un disque bombé d’herbes, serti de blocs blancs de béton, autour de laquelle les voitures glissent et se jettent dans les issues de cette machine infernale. Sur les murs, ceux des façades grises des bâtiments où il n’y a pas d’ouvertures, la peinture craquelée, bullée sur les premiers centimètres qui s’élèvent au dessus de l’herbe et de la terre... sur les deux premiers mètres, le marron des traces de ballons, là-haut, les coulées irrégulières, nombreuses, aux tonalités vertes et noires qui descendent du toit... à hauteur d’épaules, les sigles, caractères, signes, dessins, lignes et figures multicolores, les plus aboutis en haut, aussi le sang des poings frappés sur les murs.

proposition n° 24

À l’origine, des forêts de chênes, châtaigniers, hêtres abattus progressivement par nécessité. Il faut du bois pour la charpente marine, pour celles des maisons, pour les parquets, ceux des palais, ceux des maisons bourgeoises. Il faut de la terre agricole pour élever, cultiver. Voilà venu le temps des bocages, des champs et des prés entourés de talus à la végétation dense, à la faune riche et variée. C’est le temps d’avant les vergers, c’est le temps des pommiers dans les champs, dans les prés. C’est le temps d’avant la mécanisation, du labeur comme vie et seul horizon. Progressivement, les engins motorisés font leur apparition, les premiers tracteurs, d’abord sans cabine puis avec cabine. Désormais, les pommiers gênent le parcours du tracteur avec cabine et empêchent la culture à leurs pieds, ils sont éliminés. Vient la nécessité de produire davantage, d’agrandir les exploitations dans le cadre de la mise en concurrence. Le grand remembrement est présenté comme inévitable et de fait, nombreux sont les bocages voués à la destruction. La ville de Ploufragan s’industrialise et la population grandit. Il faut de nouveaux logements, les HLM du Bourg ne suffisent plus, on est en 1980. Tout comme ces derniers, la cité HLM des Villes Moisan est construite sur des champs rachetés au agriculteurs du coin. Les façades se dressent les unes avec les autres, les unes après les autres. Les gris répondent aux gris du ciel, après l’ouvrier maçon vient le peintre en bâtiment. Les premiers habitants, les enfants, les animaux domestiques. Le chien pisse sur la façade sans ouverture et chie à ses pieds. Les premiers ballons frappés contre elle, les premiers graphes, les effacements qui s’ensuivent par les agents municipaux, la peinture affectée par la corrosion liée aux produits de lavage utilisés. De nouveau des graphes, de nouveau les effacements et ainsi de suite, le béton découvert est soumis aux intempéries, s’effrite, la poussière grise aux pieds. Première rénovation des façades en 1990. La gouttière fuit le long de plusieurs façades, traces noires-vertes. Deuxième rénovation des façades en 2000 avec intervention sur les gouttières incontinentes. Quelques ardoises poreuses laissent passer l’eau de pluie. Rénovation des façades en 2010 avec intervention sur les toits. Réhabilitation de la cité des Villes Moisan en 2015 avec pour objectif la réduction de la dépense énergétique, les façades sont coffrées – isolées par l’extérieur. Cérémonie organisée en présence du préfet des Côtes d’Armor, du responsable Cotes d’Armor Habitat, de quelques élus du conseil général et de la municipalité. 2030, destruction de quelques bâtiments et relogement des familles suite au grand plan de construction, voté par la majorité au gouvernement, dans le cadre de la relance économique prévue suite à la crise financière de 2028. C’est uniquement le privé qui peut investir : l’État, les collectivités territoriales, les organismes publics nationaux, n’ont plus les moyens. Les réductions d’impôts proposées aux investisseurs n’ont jamais été aussi importantes.

proposition n° 25

Déterminer ce qui compte pour soi dans le réel ce qui compte pour soi passé au crible de l’enfance passé au crible des rencontres au crible de sa souffrance et de celle des autres. Entendre la souffrance la sienne et tant que possible celle des autres proposer le soin par le dialogue des langages par celui des productions. Le dialogue des vivants et la médiation par les productions peut-être. Dans la souffrance le soin dans le soin la souffrance inévitables destins liés je n’ai pas là de certitude. Le mode d’expression le plus adapté le plus à même de soigner serait encore du langage mais écrit cette fois. Dans cette langue inviter le réel et sa fiction reconnaître dans le fruit le noyau et sa chaire. Alors mais oui alors l’interprétation inonde le langage peut-être le fonde inonde l’écrit peut-être là la source. Mon regard mes sens et puis les traductions les pensées et puis les traductions le dire la parole et puis les traductions l’écrit ou la peinture ou le sang du poing frappé sur le mur ou bien encore le corps du suicidé. Interprétation interprétation interprétation. Alors mais le récit autobiographique le récit tout court a toujours à voir avec soi il vient de soi toujours une vision la plus proche de soi. À peine je cherche la vérité que déjà elle me ment. Les faits ont lieu oui les faits ont lieu oui ça je ne peux pas le nier il serait dangereux de le nier. Mais il n’y pas que les faits et leurs traductions il y a tout le reste qu’on cherche à dire. Alors les souvenirs de l’enfant de six ans que l’on était et dont on garde la propriété. Revenir dessus avec tout ça en tête je veux dire les quelques lignes précédentes revenir avec les premiers mots les suivants les nouveaux des blessures ouvertes et d’autres soignées un regard impossiblement autre qu’aimant des interrogations sans les points. J’ai discuté avec mes frères autour de cette période des six ans et bien que proches très proches ils ne me disent pas les mêmes sensations pour des souvenirs communs. D’autant plus l’envie de dire et de les encourager à dire eux aussi toi aussi vous aussi. Les faits existent les vérités liées sont multiples. Peut-être je pourrais dire ma vérité mon vécu peut-être je pourrais dire mon vécu ma vérité peut-être je pourrais dire mon vécu et ça suffirait.

proposition n° 26

C’est à Dinan que leur père habitait – pour quelques années – et lors de certaines difficultés, ils demandaient à leur mère de le faire venir. Elle répondait qu’il habitait loin et qu’il ne pouvait venir ce jour, cet après-midi ou encore cette soirée. Quand il venait les chercher tous les quinze jours, pour le weekend, lui et ses frères vivaient le trajet Saint-Brieuc Dinan avec la musique à fond dans la voiture, c’était d’ailleurs devenu une habitude et ils préparaient des cassettes avec morceaux de dance enregistrés à la radio. Et là, à huit ans, il mesurait ce qu’était la distance entre deux villes – face A de la cassette terminée, face B terminée, face A de l’autre cassette entamée, impossibilité de venir rapidement. Puisqu’il y avait deux villes, il se représentait ce qu’était une ville, ses limites, prise de conscience renforcée par les multiples panneaux annonçant des villes inconnues, sur le trajet qui les faisait passer via la RN 12 et la RN 176. Maintenant, il y avait aussi les cartes. Peut-être déjà celles de l’almanach qui traînait dans la cuisine ou dans le salon. Ses images, ses horaires de marée et puis les cartes de la France, de la région, du département et de trois ou quatre villes importantes de ce dernier. Peut-être aussi celles des abribus, le plus proche, le plus emprunté pour aller à Carrefour, celui de l’église Sainte-Thérèse. Sûrement celles des panneaux d’affichage au centre-ville qui représentaient soit un quartier – voire même un ensemble de rues dans un quartier donné – soit l’ensemble de la ville. Le griffon jaune en symbole sur ses cartes, sorte d’oiseau géant dans son souvenir. C’est probablement lors d’un déplacement au centre-ville de Saint-Brieuc, avec ses frères, lors de l’une des sorties inévitables qu’ils faisaient le dimanche – parce que le bruit, les voisins, les vous avez assez joué aux jeux vidéos, les j’en peux plus, les vous allez me rendre folle de sa mère – qu’ils ont découvert ensemble ces panneaux d’information (ce jour de la semaine ne proposait dehors rien d’autre à faire que d’inventer ce qu’ils allaient faire, alors ils marchaient des résidences Sainte-Thérèse au centre-ville de Saint-Brieuc. Le plus souvent tous les trois – les copains, même ceux du quartier, ne pouvaient sortir en ce jour où on est en famille ils disaient. On tentait d’imaginer ce que ça pouvait être : être en famille. Surtout on se demandait comment ils faisaient pour rester ensemble une journée entière, les potes et leurs parents. Ces derniers ne voulaient pas que leurs enfants traînent dehors. Lui l’avait entendu plusieurs fois de la bouche des parents, ce mot traîner. Mais traîner, c’était pas son impression ni celle de ses frères. Pour eux, c’était faire un tour en ville, aller en ville, aller rue Saint-Guillaume. C’est parce qu’ils allaient, sans adultes, sans but précis, qu’ils pouvaient s’arrêter devant l’un de ces panneaux, comme ils le faisaient sur un pont, sur un banc, devant une vitrine, sur les dés géants habillés de pavés, devant la fontaine ou encore dans le seul lieu ouvert le dimanche qu’était le musée – à la pluie tombée). C’est donc vers l’âge de huit ans, en éprouvant le territoire et en se confrontant aux cartes, que la ville semble lui être apparue comme entité propre malgré la continuité des routes et des paysages.

proposition n° 27

Il n’a jamais eu pour but d’arriver au bâtiment F, de s’y arrêter. Seul l’accident, pour quelques instants, l’a contraint à se garer à ses pieds, à quelques pas de l’entrée, sur le parking. Par contre, il a fait le choix, à plusieurs reprises, de passer devant, de ralentir – la zone à trente l’y aidant. En voiture, il peut atteindre les HLM du bourg de plusieurs façons et les quitter également de façons différentes, en passant ou pas devant les HLM des Villes Moisan. Soit qu’il arrive de Brest, soit qu’il arrive des environs de Lamballe, soit qu’il s’y rende en partant, après avoir vu sa mère. Mais finalement, quoiqu’il en soit, sur les six possibilités que ces routes lui donnent pour rejoindre le quartier de l’Iroise – nom donné, il le découvrira tardivement, aux HLM du Bourg – il ne reste toujours qu’une seule route qui passe devant les HLM des Villes Moisan, c’est un fait. Le plus souvent, c’est en venant du pays lamballais, après avoir quitté la RN 12 pour franchir le pont qui la surmonte et passer l’enchainement de six rond-points (parcours qui laisse à droite Hutchinson – anciennement Le Joint Français – , Renault, le quartier de la Croix Saint-Lambert, sa bibliothèque Albert Camus, parcours qui traverse le chemin de fer, qui laisse à gauche METRO, le quartier de la Ville Oger, le Centre Hospitalier de Saint-Brieuc et la zone commercial du Ciné land). Il prend alors un petit bout de rocade et sort rapidement pour franchir à nouveau un pont qui permet d’entamer la longue montée vers Ploufragan où, depuis peu, les panneaux cédez-le-passage et stop ainsi que les marquages au sol ont été supprimés pour laisser place à des priorités à droite dans toute la commune. Toujours surprenant sur le plan de la conduite, en montée, de devoir freiner régulièrement ou décélérer, étrange même. En haut de la côte, au rond-point de la pharmacie, c’est le moment de choisir : prendre à droite et passer devant le quartier des Villes Moisan, ou bien, poursuivre tout droit et repiquer à droite plus tard pour passer devant le cimetière et ainsi arriver directement sur la place centrale de Ploufragan. Certains jours, lorsqu’il a un peu d’avance, il peut se permettre de prendre à droite. Non pas que ça lui fait un détour – quoique détour mental – mais plutôt il anticipe un arrêt possible, imaginable, mais non souhaité pour le moment, avec toute la contradiction que ce choix porte en lui. Quand il finit par s’engager en direction du lieu de ses six ans, parfois après un tour de rond-point pour rien – manifestation du conflit intérieur – , il prend la courbe extérieure de la bande-noire-à-la-ligne-discontinue-de-traits blancs-en-pointillé, franchit le premier dos-d’âne et ne regarde qu’à gauche. Là, parking avec salle des fêtes suivi de parking avec bâtiments, dont le F, puis, deuxième dos-d’âne. Après ça, il accélère en ne pensant plus qu’au repas qu’il va partager avec sa mère. Tout ce qui vient de se passer, tout ce qu’il vient de réactiver, tout ce qui a occupé pleinement son attention pendant quelques secondes s’effacent brusquement sans aucune sensation de perte, de douleur ou de regret.

proposition n° 28

Peut-être ce qui le gêne le plus dans la succession des priorités à droite : la nécessaire interruption de ses pensées qu’oblige un regard attentif à travers le pare-brise, la tige de tôle puis la fenêtre. Ce regard habite tout le corps. La tête qui penche et tourne lentement, puis se redresse avant de reprendre l’axe de la route. Au même instant, le buste qui fléchit, les épaules en avant, les deux mains qui serrent le volant, les hanches et genoux verrouillés, cheville et pied droit tendus près à écraser la pédale de frein, cheville et pied gauche pareils au dessus de la pédale d’embrayage. Puis le regard revenant dans l’axe, après une accélération, relâchement de l’ensemble. Un regard attentif, observateur, mêlé de crainte, élimine pour un temps le flot des pensées qui, sitôt le phénomène originel dépassé, brise le barrage de cette brève nécessité. Pour lui, une musique de fond, comme peut l’être le bruit de la mécanique ou bien un morceau de musique classique, mais finalement toute musique sans voix, n’entame pas, en voiture – c’est ce qu’il ressent et il semble que tout ce que l’on ressent porte le seau de l’imperfection relative – , le rythme de ses pensées. Ce n’est pas le cas, bien sûr, lors de la conversation avec la personne assise près de lui, lors d’un appel téléphonique en bluetooth, mais de façon plus surprenante – ou pas – quand il écoute une musique avec voix. C’est d’ailleurs pour ça que, depuis quelques temps, dans l’habitacle – jamais totalement silencieux – , il préfère l’absence de musique à la musique avec voix, une musique sans voix à un appel en bluetooth, le bruit de la mécanique à la conversation. Il s’est surpris récemment à faire huit heures de voiture sans musique, sans conversation, seuls les bruits atténués de la mécanique, il avait trop de pensées à décoder, trop de dialogues à initier, entretenir, clôturer, trop d’images à classer, à travailler, trop de sensations à conscientiser. Il n’a pas vu le temps passer, huit heures. Il faudrait préciser dans la fuite du temps, huit heures de quoi, une heure de quoi, une minute de quoi, avec ou sans qui à ses côtés – physiquement, par les ondes ou par le corps. Sans ça, que signifie le temps sinon le temps de l’éducation, de la formation, du travail, du commerce des corps et des savoirs ? Lui qui, depuis la petite enfance, a pu monter en voiture – celle de son père – ne peut revenir aux premières sensations et à l’enthousiasme probable engendrés par ce mode de déplacement. Tout juste peut-il, en tant que conducteur, exprimer ce moment de la priorité à droite, cette place des sons. Ce sont là choses nouvelles pour lui, qui effacent sans doute, certaines de ses expériences passées qui relèveraient, désormais, davantage de l’invention – disons d’une trop grande part de fiction dans l’invention qui ne part jamais de rien – si elles devaient être rapportées.

proposition n° 29

Il ouvre la portière avant gauche de la camionnette aux couleurs de la ville, descend et claque celle-ci en la poussant de la main droite. Bruits de tôle et de fenêtre ouverte qui résonnent. De la musique sort de l’habitacle et le voilà qui sifflote. Il a de grosses chaussures aux pieds, probablement celles de sécurité, un pantalon crasseux, vraisemblablement épais aux plis grossiers qu’il fait. Une large ceinture vient plaquer le T-shirt blanc, floqué du logo de la ville de Ploufragan, contre un ventre bien arrondi (il y avait déjà, au début des années 1990, des regroupements de communes, comme c’est la règle désormais, mais la mutualisation des moyens ne signifiait pas toujours changement de logo). La casquette masque la moitié du visage, proposant au regard uniquement la partie basse. Et là, une moustache fournie, taillée, sur un fond de barbe de trois jours. Sans même regarder autour de lui, comme par habitude, il se dirige sifflotant vers l’arrière pour ouvrir en grand les deux portes dans un bruit de tôles tendues et grincements. Après quelques secondes de fouilles entrecoupées de silences (probablement nécessaires pour se poser les questions concernant la place de tel ou tel objet et finir par se demander s’il peut y aller, s’il a bien tout. Plusieurs fois, en d’autres circonstances, en d’autres lieux, il a dû revenir à la camionnette sans avoir pu commencer. Concentre-toi qu’il se dit à l’intérieur. Seul, il se fait la conversation à lui-même, surtout dans ce genre de tâche, longue et harassante), il ressort avec aux mains une paire de gants, une sorte de chiffon et un bidon. Il porte un masque et ne sifflote plus. Il se rapproche de la façade taguée et rapidement marque une pose en la regardant. Il tourne la tête, d’abord à gauche, puis revient au centre avant de la tourner à droite, en l’inclinant par moment et en finissant par une expiration puissante – il a inspiré profondément, lentement, toute la durée du regard – , sans doute celle de l’exaspération. Il se rapproche de nouveau et s’accroupit près de l’un des tags, c’est par là qu’il commence la valse du produit sur le chiffon et le mouvement répété du chiffon sur cette partie basse de la façade. Assez vite, après quelques minutes, il se remet debout et fait des étirements du bras, du poignet et de la main droites. Il secoue les jambes et baisse son masque, retire sa casquette et passe le revers du bras sur son front déjà humide. Il ne reprend pas le sifflotement. Il inspire et expire fort, à nouveau, tout en regardant l’étendue du travail à faire. Après un instant, il se dirige vers l’arrière du petit camion, disparaît quelques secondes, et revient une bouteille d’eau à la main qu’il pose au pied du mur. Il expire fort, encore, avant de remettre son masque (lui a une solution, lui souhaite qu’on laisse aux jeunes des murs d’expression, plusieurs murs d’expression. Pour lui, le mieux c’est justement d’utiliser le bas de ces façades sans ouverture. Mais quand il le dit à ses collègues, à ses supérieurs, tout le monde rigole).

proposition n° 30

Les chaussures, il va enfin pouvoir mettre ses nouvelles chaussures. Une paire à la fois jusqu’à l’usure. Règle qui ne s’applique pas à la rentrée scolaire où leur mère achète une nouvelle paire à chacun d’eux. Et les chaussures de la rentrée sont toujours mieux que celles qui les remplacent. Donc là, elles sont neuves et c’est la rentrée (la rentrée avec toute l’excitation de ce qu’est la rentrée, revoir les copains d’école, rejouer avec eux, découvrir une nouvelle classe, un nouveau prof. Lui, avec ses frères, sont revenus de leur deuxième colonie de vacances, fin juillet. Depuis, dans la tête, c’est tous les jours un peu la rentrée qui s’invite). On est la veille au soir, lui et ses frères ont eu, ou bien ont pris – il ne le sait plus bien – , l’autorisation d’ouvrir les boîtes, jusque là rangées dans la chambre de sa mère. C’est son grand frère qui répartit les boîtes en fonction des chiffres indiqués sur l’étiquette au fond blanc, collée à l’un des côtés. De toutes façons, c’est souvent le même modèle que sa mère achète pour les trois, pour pas faire de jaloux, elle dit ça et ça leur va. Chacun est maintenant face à sa boîte et des regards complices s’échangent dans un silence trompeur. L’un ouvre lentement le couvercle suivi immédiatement des deux autres – impossible de se remémorer qui en premier. Lui se souvient du contact lisse du carton et du bruit lors du passage de la main dessus. À l’ouverture, il inspire doucement avec un léger sourire, par le nez... l’odeur du neuf... il inspire une deuxième fois plus rapidement... l’odeur du neuf... le regard brûlant de désir face à ce qui lui semble être un véritable trésor. Les chaussures sont ramassées et immobilisées une à une, tête-bêche, au moyen d’un tube feuilleté, plié, fait de papier épais marron, bruyant quand il le touche. Il dirige sa main droite vers l’une des chaussures, doucement, comme s’il y avait danger, tout en maintenant la boîte de la main gauche. Il la prend par l’ouverture où le pied glisse, et une fois sortie, la tient de ses deux mains, face à lui. Son sourire s’élargit. Il la fait tourner, comme on fait tourner un modèle réduit de voiture qu’on découvre, avec une infime précaution. Il la rapproche de son nez, inspire tout en regardant droit devant et un peu sur les côtés – manière de son concentrer – ... l’odeur du neuf, plus forte encore... il inspire une nouvelle fois et c’est tout son corps qui respire... l’odeur du neuf, calumet de la paix (leur mère le sait, ils ne demanderont rien avant un moment). Sourire tenace, il enlève les boules de papier blanc, tassées à l’endroit des pieds. Il entre sa main droite à l’intérieur jusqu’au fond, et fait tourner la chaussure à nouveau à quelques centimètres du visage. Il sont tous les trois à peu près au même stade de découverte, son grand frère toujours un peu devant. D’ailleurs, c’est lui qui passe le premier une chaussure à son pied et referme les scratchs en disant regardez ! suivi de l’exclamation des deux autres qui passent à l’action avec plus de mal pour le petit frère. Mais ça y est, assez vite ils ont tous une chaussure au pied et défilent à tour de rôle – enfin, façon de parler, le grand frère règle le timing – devant le haut miroir intégré à la massive armoire de la chambre de leur mère.

proposition n° 31

Voir la mort à six ans, pour lui, c’est voir un animal mort. Sur le bord de la route, le chat ou le chien. Au petit bois, l’oiseau tombé du nid. Dans l’herbe, un rongeur de petite taille, véritable bloc au bout du bâton, des fourmis sur lui. Quand il revient avec ses frères, à l’endroit des cadavres, soit qu’ils ont pourri davantage, et alors l’odeur âcre, épaisse, qui le confirme, soit qu’ils ont disparu, et là les traces encore visibles de leurs emplacements : du sang coagulé, parfois de la chair, des plumes, quelques insectes nettoyeurs, le sol comme imbibé. La question alors irrésolue de leurs disparitions et toutes les spéculations imaginatives possibles, surtout celles qui finissent par le dévorement : dévoré par un loup, un renard, par une bête inconnue, par les oiseaux, par les insectes, par un homme des bois et de la nuit. Chacun des frères entraînant les autres plus loin encore dans l’imaginaire, avec la croyance augmentée dès lors que deux d’entre eux confirment ce qui n’est qu’une hypothèse. Ils imaginent et finissent par croire à la plupart des pistes évoquées dans un renforcement du groupe par la croyance commune. Ils ne font pas que regarder les cadavres ou imaginer leurs sorts. Il peut se rappeler avoir jouer avec les petits cadavres, jouer à se faire peur, jouer à les frapper loin avec le bâton, plus loin encore dans l’euphorie morbide de la fratrie. Il n’a pas le souvenir d’avoir placé l’un d’eux à l’abri, d’en avoir pris soin. Aucun adulte dans ces moments pour dire le bien, le mal, dire les pratiques communément admises. Ce sont, à l’âge de six ans, les morts de la ville, les morts abandonnés de la ville , les laissés-pour-compte : pas de lieux de repos, pas de cérémonies, plus de traces à long terme excepté dans la mémoire de quelques enfants. Ce n’est pas du tout à ça qu’il pense quand sa mère, ou bien son père, évoque les grands-pères disparus. À leur évocation, soit à l’un, soit à l’autre, il a pour représentation – et comme point de départ de l’imaginaire – seulement ce qui existe en dehors de lui : une à deux photos dont celle du mariage, encadrée sous verre, posée sur un buffet de la pièce principale de vie. Il ne les a pas connus, ou plus exactement, il n’a pas connu l’un et connu l’autre jusqu’à ses deux ou trois premières années. Il ne voit d’eux, en noir et blanc, que le costume bien taillé, le sourire léger, les cheveux peignés, au bras de leur dame, devant l’autel de l’église. À aucun moment il ne rapproche ces morts des cadavres d’animaux. À aucun moment il ne voit le cadavre dans le costume ni le costume qui habille un cadavre. En dehors des photos et de l’instant qu’il consacre à les regarder, il n’a pas le souvenir même de pensées, de rêves qui feraient références à ses grand-pères. Il ne vit pas avec eux comme l’on peut vivre avec les disparus que l’on a connus, que l’on a côtoyés, passées les oublieuses premières années de l’enfance. Ceux pour lesquels des souvenirs, des sensations, se rappellent à toi dans le cours de la vie, à l’occasion d’une conversation, d’un mot, d’un accent, d’un regard, d’une silhouette, d’un visage, d’un bruit, d’une musique, d’une odeur, d’un goût, d’une bise, d’une violence, d’un rêve, d’une souffrance, d’un cauchemar. La photo, seule, ne lui permet pas ce rappel. À six ans, il n’a pas encore été sur leurs tombes, elles ne sont pas à Ploufragan, ni même à Saint-Brieuc.

proposition n° 32

Un grain vient de passer dans le ciel, les feuilles jetées au sol y sont plaquées, c’est le poids de l’eau que la grosse pluie a fait couler. Le vent se calme, et son sifflement intense au moment de l’attaque, diminue. Le soleil, déjà, éclate partout, du sol aux façades détrempés, reflets d’acier. Il prend ça en pleine figure, au moment même où un caillou vient percuter la baie vitrée derrière laquelle il se tient debout. Heureusement pour le gars en bas, sa mère n’a pas entendu le bruit aigu, sec, que fait le caillou lancé sur la surface vitrée. Elle a déjà pris en grippe un des copains pour qu’il stoppe ses conneries, peut-être un des Meillans ou Sico (pour eux, c’était un moyen d’appeler sans devoir faire le tour pour monter. D’ailleurs, c’était peut-être le résultat d’une interdiction de leur mère, interdiction de monter, elle ne voulait pas trop les voir avec eux. Ils étaient plus âgés que lui et ses frères). Il ouvre brièvement la porte-fenêtre pour se pencher et faire signe. De suite, l’air frais entre en courant d’air et deux portes claquent l’une après l’autre. Sa mère, venant du couloir, lui demande ce qu’il fait, ses frères ont compris. Il dit juste que la pluie s’est arrêtée et qu’il veut aller dehors. Ses frères, sans savoir de quoi il en retourne exactement, ont le même vœu. Après quelques conseils d’habillage, elle les laisse sortir. Ils descendent, heureux et bruyants, les quelques marches du premier étage. Sortis du hall, le ciel a déjà changé. La bande épaisse, grise, a filé toute allure vers l’école. Le ciel bleu domine dans un air rafraîchi. Quelques flaques sur l’allée, du bleu dedans. Ils rejoignent le groupe de copains et reprennent ensemble quelques étapes du déchaînement qui vient d’avoir lieu. Après plusieurs minutes où chacun a pu écouter et plus ou moins prendre la parole, un mouvement les emmène vers le petit bois. Avant de descendre les marches qui mènent au ruisseau, il jette un œil au ciel où des nuages blancs , légers, passent à bonne vitesse. Ses frères le voient s’arrêter et lui demande s’il a peur, s’il souhaite retourner chez maman, avec un air moqueur comme ils ont l’habitude d’en user entre eux (la suspicion est fréquemment jetée sur celui qui rompt le mouvement : a-t-il peur ? va-t-il trahir ?). En bas, le ruisseau a bien gonflé, avec cette couleur marron et des remous inhabituels. Il charrie des feuilles, des branches, quelques objets en plastique. De la mousse se forme à certains endroits, là où le courant est moins fort. Elle est jaunâtre et légère, s’accumule sur les brins d’herbe de la berge, les plus proches du flot. Ils s’amusent à jeter des cailloux, des branches, dans les eaux tempétueuses, à se balancer la mousse à la figure, à se faire peur près du ruisseau. Progressivement, le ciel vient à se charger de nuages plus épais, aux tonalités grises, et non plus blancs. Assez vite il fait sombre, et les premières gouttes tombent, éparses. Les jeux s’arrêtent, et il faut trouver rapidement un abri pour l’averse qui s’annonce. Là, c’est chacun pour sa pomme, les plus âgés trouvant rapidement et lui et ses frères suivant l’un d’eux. Au pied du marronnier, que l’automne a tout juste commencé de déshabiller, proximité des corps, chaleur et quelques bousculades.

proposition n° 33

Aveugle, il va au lavabo pour se débarbouiller, le reflet dans le miroir qu’il ne voit pas. Elle commence sa toilette à sept heures et finit de s’habiller à neuf heures, seule, les épaules douloureuses, après vingt ans du métier d’aide ménagère. Il sort promener le chien, le dit à sa femme, qui n’en pouvait plus de l’avoir à l’intérieur. L’enfant demande à sa mère de venir lui essuyer les fesses, il a fini. L’adolescent passe chez le coiffeur du quartier, il s’assoit en attendant son tour, prend un magazine au hasard, lève les yeux souvent, pour voir les gestes dont les bruits le font frissonner. La classe est remplie d’élèves, le proviseur entre et demande du calme, le prof de math sera absent pendant deux semaines. À l’accueil de la banque, Johanna reçoit un client qui ne comprends rien au frais prélevés sur son compte, le ton monte, une nouvelle fois aujourd’hui. Une femme entre dans la boulangerie et demande un pain sans gluten, la boulangère ne comprend pas et lui dit qu’ils ne font pas ça ici. Une voiture klaxonne une autre voiture, pour bien lui signifier que c’est une priorité à droite et que c’est à elle de passer, le vieux au volant ne bouge pas. Elle dispose sur la table, à l’entrée de la médiathèque, les nouveaux livres reçus tout en renseignant le jeune homme qui cherche le rayon des mangas. Il passe à la caisse automatique avec deux articles en main, sans voir la personne debout, dans un coin, immobile, qui assure la surveillance et le conseil à cet endroit. Elle entre dans l’église, comme ça, marche lentement autour des bancs et voit une personne agenouillée, les mains jointes, face à une figure sculptée. Il met un dessous en lycra, en bas et en haut, avant d’enfiler ses habits de chantier, dehors c’est moins dix degrés, ses deux enfants rigolent de le voir en tenue moulante, il apprécie moyen. Elle frappe à la porte du quatrième étage, essoufflée, casque sur la tête, il ouvre et lui demande s’il y a bien les sauces commandées avec les pizzas, il ouvre les boîtes pour vérifier. Elle s’arrête au tabac pour prendre deux paquets de clopes et se rend compte qu’elle a oublié la monnaie, il la connaît, elle repart avec. À la cuisine de l’EHPAD, les blagues cochonnes fusent entre les toqués et les coiffés ; les agents de service, principalement des femmes, n’apprécient pas. À quinze heures, le corps sans vie d’une vieille dame est retrouvé par les pompiers, à son domicile, la police arrive, les enfants, plus de la région, sont prévenus. Lui, devant son ordinateur, elle, rentre, à son regard il sait qu’elle a un truc à lui dire, elle sort le test de grossesse avec deux traits horizontaux rouges. Le facteur charge les lettres et petits colis sur le vélo à assistance électrique, il démarre sa dernière tournée après avoir salué ses collègues, il rentrera dans trois heures. Assis face à son ordinateur, seul, il reçoit un coup de téléphone sur son portable, pas un numéro du répertoire, la voix douce et polie d’une commerciale au bout du fil, il raccroche aussitôt. Elle rejoint ses copines au cours de salsa et change de partenaire à l’envi. Il refait le pansement d’ulcère, accroupi, après avoir gratté le blanc de la fibrine et rassuré la dame, pour qui ça dure depuis six mois.

proposition n° 34
SUD

Tu fais droite, crochet, droite, en sortant du hall du Bâtiment F. Tu traverses, cartable sur le dos, une cour intérieure vide, entourée de petits commerces. Pas encore ouverts les commerces, rideaux baissés. C’est béton-goudron dans cette place-passage. Souvenir de piquer des bonbons, faute de sous et faim des yeux. Pour ça, toujours tu viens à plusieurs. Un tiens une petite pièce au bout des doigts, visible, c’est la carotte, il occupe la vendeuse en jouant l’hésitation entre ça et ça. Les autres, l’air de rien, se répartissent en un qui masque le vol et l’autre qui le commet. Tu sors avec deux bonbons achetés cinq centimes l’unité et d’autres dans les poches. Bien sûr, une fois que tu es pris c’est plus difficile. Soit la vendeuse ne veut plus te voir, soit elle accepte que tu entres avec une pièce de dix francs à dépenser. Tu lui montres, c’est le passeport. Sortant de cette placette, tu arrives sur un grand parking, des lotissements en face, ardoises et crépis blancs. Tu es avec tes frères, à pied. Tu vois des voitures converger, se garer, des moteurs s’éteindre, s’allumer. Des voitures viennent, chargées, et d’autres partent vides. C’est fou cette animation, c’est fou quand tu penses au dimanche, au parking vide le dimanche, et qu’il n’y a rien à faire, rien à voir, et que c’est long, et que tu cherches quelque chose à faire, et que tu cherches à voir des gens, à t’amuser avec des copains, et que non, on te dit, non, la galère déjà, les prémices de la galère dans la tête, vient la question qui va de soi : ça sert à quoi le dimanche, à part à se faire chier ? Il y a des enfants à pied, main dans la main, avec un parent, tous vont dans la même direction. À mesure que l’entonnoir se referme vers l’entrée de l’école, tu te rapproches des autres, de plus en plus près. Si près que ça y est, tu peux parler aux autres, sentir les parfums, voir les sourires, les pleurs, les gestes des mains, entendre les mots des enfants, des parents. C’est l’école primaire des Villes Moisan, au bout du quartier, encaissée dans une impasse, comme fermée sur elle-même. Après l’école, il le découvrira bien plus tard, ce sont encore des lotissements, une coulée de lotissements. Plus loin encore, tout un merdier d’entreprises, d’agences régionales, départementales, de laboratoires, de centre de formation avec la rocade faite pour l’occasion. Sur les pancartes, ils appellent ça zoopole. Tout ça pour dire que tout ce bordel, toutes ces tôles de fric, c’est pour les animaux, pour l’élevage des animaux. Tu as onze pages d’entreprises sur le site internet. Et toi, à l’âge de six ans, tu n’avais rien dans le quartier, rien pour les enfants, rien pour les jeunes.

NORD

L’étoile polaire brille au dessus du petit bois. Elle brille, elle a brillé, elle brillera entre les constellations de la Grande Ours et le W de Cassiopée. Un de ces soirs, penché à la fenêtre de leur chambre, il regarde le lotissement, baigné par la lumière des lampadaires, dans une nuit sans lune. Quelques bruits d’oiseaux invisibles lui parviennent, peut-être une ombre comme une mouche à l’œil. Quelques aboiements, peut-être, mais c’est à peu près tout. Les pensées le traversent, à moins que ce ne soient les rêves, ou bien encore les deux à la fois. Il se voit avec ses frères, à jouer près du ruisseau, à se tremper les guibolles, à fouiller sous les pierres, à regarder une feuille, agitée, descendre entre deux eaux, pensant que ça pourrait-être un poisson. Il voit les tas de feuilles d’automne, rassemblées par eux, aux pieds des arbres, pour s’y jeter ou s’y lancer d’une branche, pour y tomber, poussé l’un par l’autre. Il prend le chemin cabossé, le chemin de terre, soulevé par les racines des arbres, comme les veines soulèvent la peau. Une impasse au bout, avec une maison abandonnée, squattée par une vielle dame impressionnante. Une sorcière, certains disent. Ils n’ont jamais osé y entrer, se sont retenus d’y approcher. Au dessus, c’est le marchand de rêves pour un enfant de six ans. Le marchand d’illusions à portée de main, pas à portée de sa bourse, qui n’est rien d’autre qu’une poche vide. C’est lumineux, c’est propre, les étalages sont pleins. Plus haut, le manège tourne à toute berzingue, les voitures semblent étourdies et les conducteurs au bord du malaise. Mais ça tient, cette tension se tient. Mais quel générateur pour un tel ampérage et de telles variations de potentiel (jour/nuit) ? Quoi dans la vie pour expliquer ça ? Partout des coulées de lotissements, certaines plus anciennes, d’autres plus récentes. Sans doute un point chaud sous la croûte terrestre, un volcan non loin, c’est lui le tonnerre, c’est lui les éclairs, c’est lui l’incendie le soir et le matin, c’est lui l’odeur d’un monde brûlé, le goût de cendre. En contrebas, les fers alignés des lignes de chemin de fer. Un large espace de sutures faites à même la peau de la ville, la gare de triage de Saint-Brieuc. Parfois, il entend un cri au loin, de la fenêtre. Il pense au monstre des bois, à la sorcière, à la ville carnivore, au volcan brûlant.

EST

C’est en prenant la route de la pharmacie, celle qui conduit le plus rapidement à la rocade, celle qui tombe nez à nez avec les voies de la gare de Saint-Brieuc, que lui et ses frères échappaient au quartier des Villes Moisan, le temps d’un week-end. C’est donc en passant toute cette zone d’habitations, cette pharmacie, cette station essence et le bar qu’elle abrite, qu’ils fuyaient le bâtiment F, qu’ils se prenaient à rêver. C’est donc la voiture, celle de son père, qui permettait l’exacerbation du sentiment de liberté, la sensation d’un grand bol d’air, l’assurance d’avoir des choses à raconter, l’assurance d’en vivre des belles. C’est par là aussi que le retour se faisait, le dimanche, en fin d’après-midi. Avant le départ vers l’est, il y avait une hâte. Les corps s’agitaient, ne tenaient plus en place, leur mère demandait le calme qu’ils avaient du mal à tenir. Ça se sentait aussi dans l’air de l’appartement, à la façon dont ils imaginaient les activités, les sorties, les balades que proposeraient leur père, à la façon dont ils spéculaient sur le lieu où ils dormiraient, sur le passage par le Quick, le dimanche midi, le passage par la côte, par la piscine, par chez la grand-mère. Une fois dans la voiture, après quelques mots de leur père, la musique voix démarrait et c’était parti. Le dehors, ce qui se passait à l’extérieur de la voiture, n’avait aucune importance. Si le regard s’y penchait, il était aveugle. Si l’oreille s’y tendait, elle était sourde. Le bain d’émotions, le bain de sensations, c’était à l’intérieur. C’était dans ce cocon d’acier, de plastique et de tissus que formait la voiture de leur père. Un cocon précaire et transitoire. Une fois la rocade empruntée, ils passaient le grand rond-point de Brézillet. Sorte de champ d’herbes, cerclé d’une bague de béton blanchi, tout juste bon à faucher, faner, andainer et mettre en botte. Là, se trouvait un des hôtels qu’ils avaient déjà pris avec leur père, ainsi qu’un centre commercial, peut-être bien Intermarché. C’est également là que le Cinéland s’est installé avec un bowling et tout un tas de restaurants, il y a peu. De Brézillet ils rejoignaient la RN 12, en passant devant les tours de la Croix Saint-Lambert – cinq hautes tours aux façades blanches, grises et bleues, détruites depuis – et l’hôpital de La Beauchée, renommé hôpital Yves Le Foll. Les gens disaient : « La Beauchée, la boucherie ». Mais c’est bien sur la route du retour, le dimanche en fin d’après-midi, que leurs regards désabusés se posaient sur ces grossiers détails.

OUEST

C’est par là pour aller chez leur mamie, en bus, à vélo ou à pied depuis que les vélos ont été volés dans la cave. C’est par là l’anticipation joyeuse de la possible pièce de dix francs que leur mamie pourra leur donner. C’est donc heureux, mais pas sereins, qu’ils prennent cette direction, cette route qui traverse le ruisseau, passe sous le pont du chemin de fer, en contrebas de l’immense cimetière (ce dernier, on ne le voit pas de la route. Ce n’est que récemment, à la vue satellite de Ploufragan, via Google, qu’il a vu cet espace emmuré, au moins dix fois la surface de l’église. L’endroit le plus ordonné de la ville, la partie la plus soignée. Quand il quitte sa mère, il passe devant l’entrée. Il ne s’y est jamais arrêté.) et remonte vers le bourg ou directement vers les HLM du bourg. Du coup, en bus, ils passent par le bourg et sa petite zone commerciale, complétée par quelques artisans le long de la rue de la mairie. C’est la partie la plus vivante de Ploufragan. Ce qui n’empêche que certains jours, on peut se demander ce qu’il reste de vie dans ce bourg. Alors qu’à pied, et avant à vélo, ils remontent un petit lotissement et passent à proximité d’une boulangerie et d’un tabac-presse avant de tourner vers les HLM. C’est au tabac qu’ils achètent les pétards, les petits rouges aux mèches poudrées, qui claquent d’un bruit sec quand ça pète. Le feu et l’explosion, la peur et l’excitation. Après la mairie, c’est la maison de repos, ou plutôt la maison de retraite. Leur mamie y a déjà séjourné, mais c’était avant qu’ils arrivent sur Ploufragan. Après ça, la ville s’étale en une suite continue de lotissements, ardoises et crépis blancs, portails, barrières, ardoises et crépis blancs, pelouses, arbustes, portillons, ardoises et crépis blancs, quelques marches, des nains de jardins, des réverbères de jardin, ardoises et crépis blancs, des rideaux aux fenêtres, des numéros, des portes d’entrée, ardoises et crépis blancs, des boîtes aux lettres, une voiture derrière le portail, une moto, deux voitures derrière le portail, ardoises et crépis blancs. Au rouleau de peinture, ça donne, l’une après l’autre, du bas vers le haut, une bande noire, une fine bande blanche, une fine bande verte, une large bande blanche et une large bande noire, un fond gris. Entre les maisons, des rues vides, des grandes allées, des grands trottoirs, et personne dessus. Personne ne souhaite être le premier à fouler ce sol lunaire. Un grand vide habité, c’est l’impression. Les maisons ont avalé leurs habitants, elles les recrachent le matin, un peu amers. Plus loin encore, la route plonge vers le Gouët, vers la vallée ensevelie. C’est la route du pont noir qui enjambe la retenue d’eau. Le barrage est plus bas, immense cloison de béton adossée aux parois rocheuses de la vallée.

proposition n° 35
SUD

Tu fais droite, crochet, droite, en sortant du hall du bâtiment F. Tu traverses, sac sur le dos, une cour intérieure dans laquelle sont disposés des bancs, une fontaine, des arbustes dans des bacs. Les gens discutent à l’entrée des commerces ou assis sur les bancs. Un enfant joue près de la fontaine, un chat se prélasse au pied d’un arbuste. Ça reste béton-goudron dans cette place-passage, mais quelque chose a changé, à la faveur d’un simple aménagement et peut-être du temps. Souvenir de piquer des bonbons, faute de sous et faim des yeux. Pour ça, toujours tu viens à plusieurs. Un tiens une petite pièce au bout des doigts, visible, c’est la carotte, il occupe la vendeuse en jouant l’hésitation entre ça et ça. Les autres, l’air de rien, se répartissent en un qui masque le vol et l’autre qui le commet. Tu sors avec deux bonbons achetés cinq centimes l’unité et d’autres dans les poches. Bien sûr, une fois que tu es pris c’est plus difficile. Soit la vendeuse ne veut plus te voir, soit elle accepte que tu entres avec une pièce de dix francs à dépenser. Tu lui montres, c’est le passeport. Sortant de cette placette, tu arrives sur un grand parking arboré. À chaque place son arbre et son ombre. Des lotissements en face, ardoises et crépis blancs, en partie masqués par le feuillage. Tu es seul, à pied. Le bruit des oiseaux posés dans les arbres. Pas mal de voitures stationnées, c’est plutôt calme. Au bout du parking, des immeubles récemment construits, deux étages maximum. Aussi, un espace de jeux pour enfants, quelques cris s’en échappent avec deux ou trois parents qui veillent. Un local jeunes sur le côté avec un tag travaillé sur toute la façade. Au fond, l’entrée de l’école, rien ne semble avoir changé de ce côté là. Elle est au bout du quartier, encaissée dans une impasse, comme fermée sur elle-même. Après l’école, la route et ses pistes cyclables, les lotissements, une coulée de lotissements. Plus loin encore, tout un merdier d’entreprises, d’agences régionales, départementales, de laboratoires, de centre de formation avec la rocade faite pour l’occasion. Sur les pancartes, ils appellent ça zoopole. Tout ça pour dire que tout ce bordel, toutes ces tôles de fric, c’est pour les animaux, pour l’élevage des animaux. Tu as onze pages d’entreprises sur le site internet. Récemment, une enquête a épinglé cette proximité public privé.

NORD

L’étoile polaire brille au dessus du petit bois. Elle brille, elle a brillé, elle brillera entre les constellations de la Grande Ourse et le W de Cassiopée. Un de ces soirs, penché à la fenêtre, il regarde les autres maisons du lotissement, baignées par la lumière des lampadaires, dans une nuit sans lune. Quelques bruits d’oiseaux invisibles lui parviennent, peut-être une ombre comme une mouche à l’œil. Quelques aboiements, peut-être, mais c’est à peu près tout. Les pensées le traversent, à moins que ce ne soient les rêves, ou bien encore les deux à la fois. Il se voit avec ses frères, à jouer près du ruisseau, à se tremper les guibolles, à fouiller sous les pierres, à regarder une feuille, agitée, descendre entre deux eaux, pensant que ça pourrait-être un poisson. Il voit les tas de feuilles d’automne, rassemblées par eux, aux pieds des arbres, pour s’y jeter ou s’y lancer d’une branche, pour y tomber, poussé l’un par l’autre. Il prend le chemin cabossé, le chemin de terre, soulevé par les racines des arbres, comme les veines soulèvent la peau. Une impasse au bout, avec une maison abandonnée, squattée par une vielle dame impressionnante. Une sorcière, certains disaient. D’ailleurs, cette maison n’est plus. Détruite, elle a été remplacée par des bâtiments de faible hauteur. La sorcière, disparue. Au-dessus, c’est le marchand de rêves pour enfants, adolescents, adultes. Le marchand d’illusions à portée de main. Mais pour lui, ça n’a plus le même effet. Ça reste lumineux, c’est propre, les étalages sont pleins. Plus haut, le manège tourne à toute berzingue, les voitures semblent étourdies et les conducteurs au bord du malaise. Mais ça tient, cette tension se tient. Mais quel générateur pour un tel ampérage et de telles variations de potentiel (jour/nuit) ? Quoi dans la vie pour expliquer ça ? Partout des coulées de lotissements, certaines plus anciennes, d’autres plus récentes. Sans doute un point chaud sous la croûte terrestre, un volcan non loin, c’est lui le tonnerre, c’est lui les éclairs, c’est lui l’incendie le soir et le matin, c’est lui l’odeur d’un monde brûlé, le goût de cendre. En contrebas, les fers alignés des lignes de chemin de fer. Un large espace de sutures faites à même la peau de la ville, la gare de triage de Saint-Brieuc. Parfois, il entend un cri au loin, de la fenêtre. Il repense au monstre des bois, à la sorcière, à la ville carnivore, au volcan brûlant.

EST

C’était en prenant la route de la pharmacie, celle qui conduit le plus rapidement à la rocade, celle qui tombe nez à nez avec les voies de la gare de Saint-Brieuc, que lui et ses frères échappaient au quartier des Villes Moisan, le temps d’un week-end. C’était donc en passant toute cette zone d’habitations, cette pharmacie, cette station essence et le bar qu’elle abrite encore, qu’ils fuyaient le bâtiment F, qu’ils se prenaient à rêver. C’était donc la voiture, celle de son père, qui permettait l’exacerbation du sentiment de liberté, la sensation d’un grand bol d’air, l’assurance d’avoir des choses à raconter, l’assurance d’en vivre des belles. C’était par là aussi que le retour se faisait, le dimanche, en fin d’après-midi. Avant le départ vers l’est, il y avait une hâte. Les corps s’agitaient, ne tenaient plus en place, leur mère demandait le calme qu’ils avaient du mal à tenir. Ça se sentait aussi dans l’air de l’appartement, à la façon dont ils imaginaient les activités, les sorties, les balades que proposeraient leur père, à la façon dont ils spéculaient sur le lieu où ils dormiraient, sur le passage par le Quick, le dimanche midi, le passage par la côte, par la piscine, par chez la grand-mère (C’en est maintenant fini, de la grand-mère et du Quick). Une fois dans la voiture, après quelques mots de leur père, la musique voix démarrait et c’était parti. Le dehors, ce qui se passait à l’extérieur de la voiture, n’avait aucune importance. Si le regard s’y penchait, il était aveugle. Si l’oreille s’y tendait, elle était sourde. Le bain d’émotions, le bain de sensations, c’était à l’intérieur. C’était dans ce cocon d’acier, de plastique et de tissus que formait la voiture de leur père. Un cocon précaire et transitoire. Une fois la rocade empruntée, ils passaient le grand rond-point de Brézillet. Sorte de champ d’herbes, cerclé d’une bague de béton blanchi, tout juste bon à faucher, faner, andainer et mettre en botte. Là, se trouvait un des hôtels qu’ils avaient déjà pris avec leur père, ainsi qu’un centre commercial, peut-être bien Intermarché. C’est également là que le Cinéland s’est installé avec un bowling et tout un tas de restaurants, il y a peu. De Brézillet ils rejoignaient la RN 12, en passant devant les tours de la Croix Saint-Lambert – cinq hautes tours aux façades blanches, grises et bleues, détruites depuis – et l’hôpital de La Beauchée, renommé hôpital Yves Le Foll. Les gens disaient : « La Beauchée, la boucherie ». Mais c’est bien sur la route du retour, le dimanche en fin d’après-midi, que leurs regards désabusés se posaient sur ces grossiers détails.

OUEST

C’était par là pour aller chez leur mamie, en bus, à vélo ou à pied depuis que les vélos avaient été volés dans la cave. C’était par là l’anticipation joyeuse de la possible pièce de dix francs que leur mamie pourrait leur donner. C’était donc heureux, mais pas sereins, qu’ils prenaient cette direction, cette route qui traverse le ruisseau, passe sous le pont du chemin de fer, en contrebas de l’immense cimetière (ce dernier, on ne le voit pas de la route. Ce n’est que récemment, à la vue satellite de Ploufragan, via Google, qu’il a vu cet espace emmuré, au moins dix fois la surface de l’église. L’endroit le plus ordonné de la ville, la partie la plus soignée. Quand il quitte sa mère, il passe devant l’entrée. Il ne s’y est jamais arrêté.) et remonte vers le bourg ou directement vers les HLM du bourg. Du coup, en voiture, il reprend le trajet que faisait le bus. Il passe par le bourg et sa petite zone commerciale, complétée par quelques artisans le long de la rue de la mairie. Après l’église qui fait face à l’hôtel de ville, il longe l’espace Victor Hugo (médiathèque, salle d’expositions et salle de danse). C’est la partie la plus vivante de Ploufragan. Ce qui n’empêche que certains jours, on peut se demander ce qu’il reste de vie dans ce bourg. S’il remonte par le petit lotissement, il passe toujours à proximité d’une boulangerie et d’un tabac-presse avant de tourner vers les HLM. C’est au tabac qu’il prend le journal de temps à autres. Après la mairie, c’est l’EHPAD. Leur mamie y avait séjourné, mais c’était avant qu’ils arrivent sur Ploufragan. Après ça, la ville s’étale en une suite continue de lotissements, ardoises et crépis blancs, portails, barrières, ardoises et crépis blancs, pelouses, arbustes, portillons, ardoises et crépis blancs, quelques marches, des nains de jardins, des réverbères de jardin, ardoises et crépis blancs, des rideaux aux fenêtres, des numéros, des portes d’entrée, ardoises et crépis blancs, des boîtes aux lettres, une voiture derrière le portail, une moto, deux voitures derrière le portail, ardoises et crépis blancs. Au rouleau de peinture, ça donne, l’une après l’autre, du bas vers le haut, une bande noire, une fine bande blanche, une fine bande verte, une large bande blanche et une large bande noire, un fond gris. Entre les maisons, des rues vides, des grandes allées, des grands trottoirs, et personne dessus. Personne ne souhaite être le premier à fouler ce sol lunaire. Un grand vide habité, c’est l’impression. L’arrivée des ordinateurs, d’internet et des téléphones portables n’a rien modifié à l’extérieur, en dehors de quelques antennes-relais. Les maisons ont avalé leurs habitants, elles les recrachent toujours le matin, un peu amers. Plus loin encore, la route plonge vers le Gouët, vers la vallée ensevelie. C’est la route du pont noir qui enjambe la retenue d’eau. Le barrage est plus bas, immense cloison de béton adossée aux parois rocheuses de la vallée.

proposition n° 34
SUD

Tu tournes à droite, puis à droite encore, en sortant de ce hall d’un bâtiment nommé F. Tu traverses une cour intérieure vide, entourée de petits commerces. Pas encore ouverts les commerces, ou bien tous fermés, les rideaux métalliques sont baissés. On dirait une place morte, sans vie. En sortant de cette placette, tu arrives sur un grand parking. Ça étonne ce grand parking, posé là, comme ça, près de cet îlot triste que tu viens de quitter. Des lotissements en face. Les maisons se ressemblent toutes, toits en ardoise et façades pulvérisées au crépi blanc. Tu vois des voitures converger, se garer, des moteurs s’éteindre, s’allumer. Des voitures viennent, chargées d’enfants, et d’autres partent vides, sans eux. Ces derniers portent un sac sur le dos, un cartable à vrai dire. C’est fou cette animation. Au départ, tu te demandes ce qui se passe, et assez vite, tu reconnais le cérémonial de l’école. Tu viens de passer un endroit mort et tu vois ce foisonnement de mouvements. Il y a des enfants à pied, main dans la main, avec un parent, ceux qui descendent de voiture, ceux qui viennent à vélo. Tous vont dans la même direction. Tu les suis, tu arrives à l’entrée de l’école. Tout le monde y est ramassé. Une pancarte indique : École Primaire des Villes Moisan. Elle est encaissée dans une impasse, comme fermée sur elle-même. Après l’école, tu as encore des lotissements, une coulée de lotissements. Plus loin encore, toute une zone de constructions en tôle et en dur. Des entreprises, des agences régionales, départementales, des laboratoires, un centre de formation, une rocade à ses bords. Sur les pancartes, c’est écrit : zoopole. Tout ça pour dire que c’est pour les animaux, pour l’élevage des animaux. Tu as onze pages d’entreprises sur le site internet.

NORD

Une étoile brille au dessus du bois. Elle brille, entre deux constellations. Un de ces soirs, penché à une fenêtre, il regarde le lotissement devant lui, baigné par la lumière des lampadaires, dans une nuit sans lune. Quelques bruits d’oiseaux invisibles lui parviennent, peut-être une ombre comme une mouche à l’œil. Quelques aboiements, peut-être, mais c’est à peu près tout. Les pensées le traversent, à moins que ce ne soient les rêves, ou bien encore les deux à la fois. Il se voit avec ses frères, à jouer près d’un ruisseau, à se tremper les guiboles, à fouiller sous les pierres, à regarder une feuille, agitée, descendre entre deux eaux, pensant que ça pourrait-être un poisson. Il voit les tas de feuilles d’automne, rassemblées par eux, aux pieds des arbres, pour s’y jeter ou s’y lancer d’une branche, pour y tomber, poussé l’un par l’autre. Il prend le chemin cabossé, le chemin de terre, soulevé par les racines des arbres, comme les veines soulèvent la peau. Une impasse au bout, avec une maison abandonnée, squattée par une vielle dame impressionnante. Une sorcière, certains disaient. Ils n’ont jamais osé y entrer, se sont retenus d’y approcher. Au dessus, c’est le marchand de rêves. Le marchand d’illusions à portée de main. C’est lumineux, c’est propre, les étalages sont pleins. Plus haut, le manège tourne à toute berzingue, les voitures semblent étourdies et les conducteurs au bord du malaise. Mais ça tient, cette tension se tient. Mais quel générateur pour un tel ampérage et de telles variations de potentiel (jour/nuit) ? Quoi dans la vie pour expliquer ça ? Partout des coulées de lotissements, certaines plus anciennes, d’autres plus récentes. Sans doute un point chaud sous la croûte terrestre, un volcan non loin, c’est lui le tonnerre, c’est lui les éclairs, c’est lui l’incendie le soir et le matin, c’est lui l’odeur d’un monde brûlé, le goût de cendre. En contrebas, les fers alignés des lignes de chemin de fer. Un large espace de sutures faites à même la peau de la ville, une probable gare de triage. Il entend un cri au loin, de la fenêtre. Il pense au monstre des bois, à la sorcière, à la ville carnivore, au volcan brûlant.

EST

C’est en prenant la route qui passe devant une pharmacie, celle qui conduit le plus rapidement à une rocade, celle qui, plus loin, tombe nez à nez avec les voies d’une gare, qu’il quitte un quartier d’habitation. Il est en voiture et ne sait où il va. Exacerbation du sentiment de liberté, sensation de grand bol d’air, assurance d’avoir des choses à découvrir, assurance d’en vivre des belles. Avant le départ vers l’est, il y avait une hâte. Les mouvements du corps en témoignaient, particulièrement les gestes. Ça se sentait aussi dans l’air de la chambre d’hôtel, à la façon dont il imaginait les rencontres, les lieux, les déambulations, les sorties du soir, le Airbnb à venir. Une fois dans la voiture, aucune musique. Il préfère le bruit de la mécanique pour ses escapades mentales. Il ne prête que l’attention minimale requise pour la conduite. Souvent son regard balance, mais il est aveugle. Son oreille se tend, mais il n’entend pas. Le bain d’émotions, le bain de sensations, c’est à l’intérieur. C’est dans ce cocon d’acier, de plastique et de tissus que forme sa voiture. Un cocon précaire et transitoire. Une fois la rocade empruntée, ils passe un grand rond-point. Sorte de champ d’herbes, cerclé d’une bague de béton blanchi, tout juste bon à faucher, faner, andainer et mettre en botte. Là, se trouvent un hôtel ainsi qu’un centre commercial. Un grand hangar marron porte l’inscription Cinéland. Après ça, il emprunte une deux fois deux voix et enchaîne six ronds-points. Il passe alors devant un bâtiment avec, sur la façade, le portrait géant d’un homme et l’inscription Albert Camus. Un autre bâtiment porte l’inscription Centre Hospitalier. Lors de cette traversée, voilà ce qu’a retenu son regard. Il s’engage maintenant en direction d’une ville nommée Rennes sur la pancarte .

OUEST

C’est par là pour rejoindre la route qui mène à Brest. Ça passe au-dessus d’un petit ruisseau, sous un pont – a priori, de chemin de fer, au vu des installations – avant d’arriver devant un petit centre commercial. Il s’y engage et poursuit en tournant à gauche sur ce qui semble être une rue commerçante. Voilà une église à sa gauche et de suite un bâtiment de verre à l’inscription Victor Hugo. Il poursuit à droite au rond-point et laisse sur sa gauche des lotissements et sur sa droite des barres d’habitation, semble-t-il. Après ça, la ville continue de s’étaler en une suite de lotissements, ardoises et crépis blancs, portails, barrières, ardoises et crépis blancs, pelouses, arbustes, portillons, ardoises et crépis blancs, quelques marches, des nains de jardins, des réverbères de jardin, ardoises et crépis blancs, des rideaux aux fenêtres, des numéros, des portes d’entrée, ardoises et crépis blancs, des boîtes aux lettres, une voiture derrière le portail, une moto, deux voitures derrière le portail, ardoises et crépis blancs. Au rouleau de peinture, ça donne, l’une après l’autre, du bas vers le haut, une bande noire, une fine bande blanche, une fine bande verte, une large bande blanche et une large bande noire, un fond gris. Entre les maisons, des rues vides, des grandes allées, des grands trottoirs, et personne dessus. À croire que personne ne souhaite être le premier à fouler ce sol lunaire. Un grand vide habité, c’est l’impression qu’il a. Les maisons ont avalé leurs habitants. Les recrachent-elles au petit matin ? Plus loin encore, la route plonge vers une vallée. Il emprunte un pont – Pont Noir selon l’inscription – qui passe au-dessus d’une étendue d’eau. Quelques canoës sont posés au bord, sur l’herbe, en contrebas.

proposition n° 37

… de la tapisserie colorée, déchirée aux murs d’une pièce, problème du Scotch qu’on retire pour changer un poster, des autocollants plein le cadre de lit... une hotte de cuisine réglée vitesse quatre, des fenêtres grandes ouvertes et la fumée épaisse... une sonnette accrochée à une potence avec un bouton rouge sur lequel probablement appuyer en cas de besoin... un tableau noir et une date écrit à la craie... une facture EDF, troisième et dernier rappel, sur la nappe en tissu rouge, fine... des voitures, une dizaine de voitures, certaines sous bâche grise en tissu, de toutes les couleurs, un grand nombre de marques, chez un particulier... des rangées de livres, l’étiquette montre que celui-ci n’a pas été emprunté depuis 2008... un écran d’ordinateur éteint, entouré d’un câble, sans clavier, avec poussière sur lui et toute la planche où il est posé... des cartons au fond d’une chambre, rien écrit dessus, affaissés pour certains, éventrés pour d’autres... un escalier en bois massif, marches larges et profondes... un rideau de tissu marron entre deux pièces, possiblement un salon et une chambre... un séchoir à linge avec dessus un caleçon taille 44 et une chaussette taille 22... une télé trente-six centimètres, posée sur un meuble trop grand pour un salon trop petit... des magazines d’astrologie, les couvertures éclatantes, reflets d’or, un peu partout dans l’appartement... trois fusils, peu importe les modèles, l’un au-dessus de l’autre... une moquette peluchée, trouée par endroit, tout le long du couloir qui prolonge l’entrée... une fenêtre simple vitrage avec des joints qui se décrochent par morceaux, cadavres et poussière au sol... un briquet et son dessin plastifié : coupe du monde 1998... une corbeille de fruits, posée sur la table d’une cuisine, pommes, bananes, oranges, prolifération verte-blanche sur l’une d’elles... un cosy bébé et des traces blanches, régurgitations ?... un crucifix au dessus du lit... un miroir au fond d’un couloir, à hauteur de buste, jeu de profondeur... une canne posée à même le mur, près de la porte d’entrée... des moulures au plafond et un échéancier de remboursement de prêt sur la table... un caddie dans le débarras... des barreaux à la fenêtre... un visage maquillé, expression figée, dans un reposoir... un tableau aux couleurs fauves, à bien y regarder, plutôt une affiche reproduisant un tableau... un gant de boxe, posé sur un sac au sol... un paquet de protections hygiéniques posé sur une chiotte... une photo en noir et blanc, un homme, une femme... une animation avec crue et décrue de vert, sur un écran de portable branché à une prise murale, à une prise quoi... une brosse à dent, ses poils pris dans une pâte blanche-verte à la base, petite flaque d’eau à la tête... des canards, en verre, en métal, en pierre, de différentes tailles, de différents goûts, en différentes positions, disposés sous verre dans l’entrée d’une maison... une grille de loto sur une table basse... un portrait au mur, fusain pour le trait... un yucca petit et un ficus au plafond, qui s’étend sur une grande surface... un chat (quel type ?) sur un coussin blanc au franges vertes... Trois cannettes de bière vides, une bouteille de whisky à moitié pleine, posées sur un tapis... une boîte de préservatifs sur le meuble d’une salle de bain...

proposition n° 38

Un garçon amoureux d’une fille s’inscrit à la médiathèque pour l’y retrouver régulièrement. Il ouvre des livres, au hasard, et les regardent d’un œil distrait. Un jour, elle part et ne revient jamais.

Récit de la journée de travail d’une aide-soignante, de l’embauche à la débauche. Récit de la débauche au coucher. Temps récit égal au temps référentiel. Insister sur les gestes.

Récit autour de l’apparition de la Vierge Marie, au petit bois, près de la fontaine, avec reconnaissance par l’Église. Tout ce qui change dans la ville de Ploufragan (communication, commerces, hôtels, aménagements etc.)

Récit imaginaire centré sur la présence d’une gare d’arrêt à Ploufragan, sur la ligne Paris-Brest.

Récit de la vie d’un bâtiment, de sa conception à sa destruction. La vie étant représentée par l’ensemble des vivants ayant, de près ou de loin, croisé le projet, sa réalisation, sa destruction.

Récit de la vie d’un bus de transport urbain, de sa conception à la mise à la casse. La vie étant représentée par l’ensemble des vivants ayant, de près ou de loin, croisé le projet, sa réalisation, sa mise au placard.

Récit autour de la découverte d’un système d’écriture, ayant pour support des coquillages et pour outil d’inscription une pierre taillée. Ceci lors de la réalisation d’un tronçon de rocade proche de Ploufragan. La datation révèle un âge de 3800 ans avant J.-C., bouleversant les schémas actuels.

À partir du ruisseau de l’étang des Châtelets, interroger un échantillon représentatif de la ville, sur leurs rapports à ce ruisseau. Récupérer les données de l’enquête et faire un récit comme d’une seule voix.

Faire le récit d’un jeune adulte qui écoute une émission de télévision autour de la vie de Louis Ferdinand Céline, sur conseil d’un proche. Il lit Voyage au bout de la nuit et commence à écrire.

Faire le récit du quotidien d’une femme âgée de plus de quatre-vingt ans, vivant au première étage des HLM du bourg. Insister sur les gestes, les changements de position, les visites.

Rassembler les mots de vocabulaire utilisés par les enfants d’une classe de petite section maternelle, à la fin de l’année scolaire, aux Villes Moisan. À partir de là, réaliser un texte en prose et un texte en vers, ayant pour thème le regard.

Récit autour de l’arrivée à Ploufragan d’un couple avec trois enfants. Lui est au chômage depuis son burn out. Elle est employée de banque, traitée pour un syndrome dépressif. Ils habitaient la région parisienne. Il compte reprendre la voile et elle la danse. Les enfants sont à l’école primaire.

Récit autour d’une femme ou d’un homme, menant une vie qui lui paraît d’un profond ennui. Il ou elle tombe sur une boîte en plastique, coincée entre deux pierres de la fontaine, contenant des petits jouets en plastique ainsi qu’un petit feuillet avec des noms et des dates.

Récit d’une jeune femme, issue d’une classe aisée, qui dans le cadre d’un travail de critique qu’elle mène sur la télévision découvre l’apport de Pierre Bourdieu. Elle regarde l’ensemble des vidéos Youtube disponibles le concernant, avec l’impression finale d’être passée à côté de sa vie. Elle réinterroge tout.

Récit d’une infiltration, dans plusieurs entreprises et structures publiques du zoopole, de membres d’un mouvement de lutte contre l’exploitation animale. Ce qu’ils découvrent.

proposition n° 39

Il faut passer les inévitables grilles, barrières, murs, obstacles quelconques, qui se présentent sur le chemin de l’exploration, et en l’occurrence ici celui d’un chantier, pour planter son regard et ses pieds à l’intérieur même de ce dernier. Il y a donc d’abord toute la phase d’approche et toute la ruse qui l’accompagne – le côté renard. Face à une paroi verticale, peu importe la paroi, c’est bien de la verticalité dont il faut se jouer. Soit qu’on la franchisse, soit qu’on la tombe, soit qu’horizontalement on la transperce. Le côté renard provoque la chance et met à mal les insuffisances d’un système d’enfermement. Du coup, lui et ses camarades d’une après-midi, après avoir transpercer la grille – simplement en l’écartant – abordent la surface bosselée du chantier. Des mottes de terre et d’herbe retournées, des îlots de vert perdus au milieu d’un océan marron. Bien marron la terre, bien en petits tas, en reliefs irréguliers, bien en trous aussi. Dessus, par endroits, des palettes chargées d’ardoises, de briques, d’agglos, plastifiées au film fin. Déchiré par endroit le film, plus ou moins entamées les palettes. Des planches de bois, une bétonnière. Là-bas, des drapés de plastiques flottant à la brise légère. Mais il doit vite revenir au sol, ses yeux au sol, le terrain si défoncé a manqué de peu de le faire chuter. Du coup, il ne regarde au loin que furtivement ou lorsqu’il s’arrête, mais il ne faut pas s’arrêter et chacun le sait. Ils sont concentrés, sur le qui-vive, à tout moment l’accident est possible, à tout moment le holà d’un passant, d’un gardien, d’un voisin, quant à leur progression. Cependant, après quelques pas, il tombe pied à pied avec un tas de béton. Un tas informe, désorganisé de béton. Il s’arrête, en dépit de, et malgré ce qu’il sait. Il pose d’abord un pied craintif dessus, sans appuyer. En réalité, c’est la semelle de sa basket qui, pour la première fois, guidé par son pied, se trouve en contact d’un béton abandonné en tas, au milieu d’un chantier. Il éprouve une drôle de sensation en constatant le caractère solide de cette masse qu’il confirme par un appui franc du pied. Tout l’aspect visuel lui faisait craindre un tas bien mou, bien argileux. Surtout les courbures, mais finalement la disposition même de l’ensemble. Il y repensera plus tard, faisant une expérience semblable, du bout des doigts, devant un des objets phares des magasins de farces et attrapes : la fausse crotte ou le faux caca. Il se rendra compte aussi du caractère inépuisable de cette farce – tout comme pour le béton. La vue fait illusion et le toucher rompt la magie. Ces objets portent en eux la contradiction de nos sens et par conséquent le caractère infini de sa reproduction. C’est bien en dépassant cette contradiction vécue qu’il se hisse au sommet du tas de béton. Il est d’abord comme engourdi, tendu, crispé, puis il se relâche, sourit, et apprécie le moment. Il l’apprécie comme s’il avait franchi une étape, comme s’il était victorieux, comme s’il avait surmonté une contradiction. Contradiction ici projetée sur le tas de béton solidifié. C’est à partir d’expériences multiples, accumulées, souvent d’une banalité sans pareil, qu’il comprendra, plus tard, que la contradiction est le propre de sa condition humaine, qu’en tant qu’animal sensible sa raison peut lui jouer des tours. Vivre la contradiction c’est vivre la réalité de ce qu’on est. Le réel est autre.

proposition n° 40

Un bout de métal, c’est un simple bout de métal, par terre, devant lui. Il le remarque à cause de l’éclat qu’il prend dans l’œil. À cause du soleil à la verticale, à cause de ses flèches, à cause de l’absence de nuages, l’absence de brume, à cause de la rotation de la terre, de sa position dans le système. Mais c’est bien parce qu’il est là, au fond du chemin de terre, à deux pas de la ruine, et donc à deux pas du bout de la ville, qu’il prend ce flash en pleine figure. C’est parce qu’il explore, avec ses frères et quelques copains, c’est parce qu’il déambule, qu’il marche, qu’il s’éloigne, qu’il vire qu’il invente, avec d’autres, qu’il se trouve là. Cette éclat lui fait l’effet d’une morsure. Ça le stoppe net. Ça l’intime à en trouver l’origine. Ça lui coupe le flux de pensées, le jeu en cours, la bagarre qui commençait. Ça s’impose sans négociation, sans compromis, sans discussion, sans dialogue, c’est violent. Et alors c’est quoi ? C’est quoi ce truc au sol qui balance ses attaques comme ça, sans prévenir, sans faire de sommation ? Une simple lame d’acier, une lame d’acier renflée au deux extrémités, elles-mêmes écrasées. L’éclat vient de là, de ses disques d’acier, disques d’argent. Entre eux : une plaque en partie colorée. De la couleur dans le fond des plis, dans le fond des brisures, dans leurs vallées, leurs lacs, leur gorges, leurs gouffres, leurs grottes. Aux sommets, sur les plateaux, c’est la rocaille à vif, le métal argent. Il est poli, usé, limé, troué par endroits. De ce morceau de fer arraché à la terre et travaillé, une partie déjà y est retournée. C’est le bleu qui domine dans les centaines de creux et les milliers de replis. Là où la poussière n’a pas encore terni, là où elle n’a pas enseveli. Il y a, c’est vrai, du orange, mais si peu. Il prend le bout de métal, défoncé, recroquevillé, dans ses mains. Ça ne pèse pas lourd, c’est léger même. Il le tourne et voit des impacts, comme des poings dans un sac de frappe. Combien de fois piétiné, écrasé, jeté plus loin, pris dans la gueule d’un chien, pour en arriver là ? en bout de course, au pied de cette ruine. Il n’a qu’une envie : le lancer. Le lancer comme on lance un frisbee, ou plutôt – parce qu’il n’avait jamais touché un frisbee –, comme on lance un caillou plat à la surface de l’eau, pour faire des ricochets. Mais là, c’est la surface de l’air qu’il veut fendre, c’est le vol qu’il veut voir, c’est l’inconnu qu’il veut interroger. Au moment où il démarre le geste, son frère lui prend des mains et le lance à la manière du caillou plat. S’ensuit un vol droit, puis de multiples vrilles qui font s’écraser le bout de métal dans les hautes herbes, plus bas. Chez sa grand-mère – la mère de son père –, lui et ses frères avaient le droit, en arrivant, d’aller chercher une cannette d’Orangina. Une chacun. C’était toujours une joie, se faire ouvrir la cannette et boire le jus piquant, bullé, avec la pulpe. Jamais il n’avait pensé qu’on pouvait la réduire à ce point : une simple lame d’acier. Tout juste il écrasait le corps entre ses mains, mais c’était tout. Ce qu’il vient de voir, c’est le résultat d’un acharnement. Un acharnement des coups et du temps. Plus tard, il fera une collection de cannettes de sodas, vers l’âge de douze ans. Dans les poubelles de la ville, il ne prendra que les plus belles.

proposition n° 41

Aveugle [1], il va [2] au lavabo pour se débarbouiller [3], le reflet [4] dans le miroir [5] qu’il ne voit pas [6]. Elle commence [7] sa toilette [8] à sept heures [9] et finit de s’habiller à neuf heures [10] seule [11], les épaules douloureuses [12] après vingt ans du métier [13] d’aide ménagère [14] Il sort [15] promener [16] le chien [17] le dit [18] à sa femme [19], qui n’en pouvait plus de l’avoir à l’intérieur. L’enfant demande à sa mère de venir lui essuyer les fesses [20], il a fini. L’adolescent passe chez le coiffeur du quartier [21] il s’assoit en attendant son tour [22] prend un magazine au hasard [23], lève les yeux souvent, pour voir les gestes [24] dont les bruits le font frissonner [25] La classe est remplie d’élèves, le proviseur entre et demande du calme [26], le prof de math sera absent pendant deux semaines [27]. À l’accueil de la banque [28], Johanna [29] reçoit un client qui ne comprends [30] rien au frais prélevés sur son compte, le ton monte, une nouvelle fois aujourd’hui [31]. Une femme entre dans la boulangerie et demande un pain sans gluten, la boulangère ne comprend pas et lui dit qu’ils ne font pas ça ici [32]. [33] Une voiture klaxonne [34] une autre voiture, pour bien lui signifier [35] que c’est une priorité à droite et que c’est à elle de passer, le vieux au volant ne bouge pas [36]. Elle dispose [37] sur la table, à l’entrée de la médiathèque [38] les nouveaux livres reçus [39] tout en renseignant le jeune homme qui cherche le rayon des mangas [40] Il passe à la caisse automatique avec deux articles en main, sans voir la personne debout [41], dans un coin [42], immobile [43], qui assure la surveillance et le conseil à cet endroit [44] Elle entre dans l’église [45], comme ça, marche lentement autour des bancs [46] et voit une personne agenouillée, les mains jointes, face à une figure sculptée [47], essoufflée [48], casque sur la tête [49], il ouvre et lui demande s’il y a bien les sauces commandées avec les pizzas, il ouvre les boîtes pour vérifier [50]. Elle s’arrête au tabac pour prendre deux paquets de clopes et se rend compte qu’elle a oublié la monnaie [51] il la connaît, elle repart avec [52]. À la cuisine de l’EHPAD [53], les blagues cochonnes fusent entre les toqués et les coiffés ; les agents de service, principalement des femmes, n’apprécient pas [54]. À quinze heures, le corps sans vie d’une vieille dame [55] est retrouvé [56] par les pompiers, à son domicile, la police arrive [57], les enfants, plus de la région [58], sont prévenus [59]. Lui, devant son ordinateur, elle, rentre, [60] à son regard il sait [61] qu’elle a un truc [62] à lui dire, elle sort le test de grossesse [63] avec deux traits horizontaux rouges [64]. Le facteur charge les lettres et petits colis sur le vélo à assistance électrique [65], il démarre sa dernière tournée [66] après avoir salué ses collègues, il rentrera dans trois heures [67]. Assis face à son ordinateur [68], seul, il reçoit un coup de téléphone sur son portable, pas un numéro du répertoire, la voix douce et polie d’une commerciale au bout du fil, il raccroche aussitôt [69]. Elle rejoint ses copines au cours de salsa [70] et change de partenaire à l’envi [71]. Il refait le pansement d’ulcère [72], accroupi [73], après avoir gratté le blanc de la fibrine [74] et rassuré la dame , pour qui ça dure depuis six mois [75].

proposition n° 42

(interstice entre 5 et 6 ; interstice entre 12 et 13 ; interstice entre 19 et 20)

Combien de fois va-t-il devoir revenir, quelle qu’en soit la manière, avant de réaliser l’urgence de dire ? L’urgence de dire, quelle qu’en soit la manière, ce qu’a été son enfance au bâtiment F. Mais justement, ce qui le bloque c’est la manière. Ce qui le bloque c’est la façon, c’est le moyen, c’est l’outil, le chemin, le medium. Ce qui le bloque ce sont ses carences, celles qu’il imagine, celles dont il se dit qu’elles doivent être comblées avant de démarrer, avant de commencer à. Ce qui l’englue c’est la somme des représentations qu’il a de l’expression, multipliée par les années de mise à l’écart de soi. Mise à l’écart de soi par la nécessité de réussir, de s’en sortir coûte que coûte, d’y arriver, sans regarder en arrière, sans se retourner, de peur de tomber, de peur d’abandonner. De le faire, envers et contre le destin, ou plutôt, envers et contre les déterminations, malgré les critiques et les découragements qu’il a reçu, qui ont tenté de le faire chavirer, de le faire couler, lui et ses rêves. Mise à l’écart de soi – plus précisément, mise à l’écart de toute son histoire – doublée d’une mise à l’écart des siens. Obligé de s’isoler pour envisager autrement le présent, le futur proche. Pour que l’imagination ne soit pas plaquée au sol, battue à mort, à la prononciation par un proche d’une phrase ou d’un mot. Ce n’est pas un autre monde qu’il imagine, à ce moment là, c’est une autre vie pour lui, simplement pour lui, déjà ça. Parfaitement illustré par ces quelques mots du groupe de Rap PNL : « Tu veux qu’on t’sauve on s’est même pas sauvés ». Maintenant, il gère son temps, ou plutôt, il gère les espaces entre les périodes de travail, de sorte à en faire des lieux pour soi et pour autre chose que soi. Bien qu’il y ait toujours de soi dans les autres choses que soi. Pour lui, ça passera par l’écrit.

Quelques années plus tard, la mamie intégrait une maison de retraite, définitivement. Les déchets s’étaient accumulés en tas, elle n’allait que très peu faire ses courses et ne voulait personne pour l’aider. Nettoyait-elle son linge et faisait-elle sa toilette, sur la fin ? Sa mère a pris cette décision à défaut de pouvoir la prendre à la maison, trop petit. Il n’y avait donc plus ces expéditions aux HLM du bourg. Ils – lui, ses frères et sa mère – ne prenaient plus la ligne cinq du TUB, dans cette direction. Ils allaient la voir à Saint-Brieuc. Ils pensaient – sa mère surtout, eux étaient encore un peu jeunes – que ça allait être un bouleversement pour elle. Ça l’a été, mais pas dans le sens qu’ils imaginaient. Elle s’est très vite adaptée, au point que son comportement même a changé, envers eux, une plus grande écoute et des sourires en pagaille. Elle participait aux diverses activités proposées, rencontrait des hommes, des femmes. Des amours, des amitiés naissaient, mourraient. Surtout, elle dansait, elle reprenait à danser, et tout le plaisir que la danse lui procurait. Elle qui vivait dans un isolement quasi maladif, elle s’ouvrait au personnel soignant et aux autres résidents. C’était inespéré. Cette nouvelle donne lui convenait, envers et contre tout ce qu’ils avaient pu anticipé de tristesses, de reproches, de douleurs, de souffrances, de mal-être en fait. L’appartement qu’elle avait quitté allait être reloué, après une profonde rénovation intérieure. Puis, de la même manière qu’il avait disparu de leurs trajets habituels, il allait disparaître, quelques années plus tard, pour de bon. Il allait faire l’objet d’un chantier de destruction. Il a découvert les vidéos sur Internet, il y a peu de temps, par hasard. En dehors de la claque que ça lui a mis, ça l’a renvoyé au premier souvenir de chantier.

D’ailleurs les écoles, il en a fréquenté quelques unes. Au moins une par niveau de maternelle. Les déménagements successifs pour le travail, pour celui de son père, après le passage d’un concours de la fonction publique pour entrer au PTT. Et avant le concours, pour le travail également. Le travail décidait, imposait, le mouillage, puis assez vite l’appareillage. Du coup, l’école du quartier des Villes Moisan devait être la quatrième ou cinquième école. Et dans cet enchaînement de lieux, dans ces déplacements, il n’a pas le moindre souvenir désagréable. Seule l’arrivée aux Villes Moisan avait un goût un peu amer : leur père n’y était pas. Et quelque part, le moteur des déménagements, jusque-là, c’était son père. C’était par lui – et à travers lui par le travail –, que le calendrier des arrivées et des départs était annoncé. Naviguer dans les Côtes-d’Armor et mettre le cap sur la région parisienne. Plus tard, il apprendra que ses deux grands-mères, elles aussi, sont parties quelques temps en région parisienne, dans leurs jeunes années. Pour l’une, des ménages dans le seizième arrondissement, dans une maison bourgeoise avec plusieurs employés. Pour l’autre, vendeuse en boulangerie, et ses restes en calcul mental. Lui et ses frères, quand il y pense, ont rompu cette nécessité parisienne, ils ont fait autrement. Quand il fait l’effort du souvenir, la première école dont il pourrait tracer les contours, c’est celle des Villes Moisan. Et la classe dont il se souvient le mieux, c’est celle de CP. Il y retourne, en rêverie, sans jamais avoir fait l’effort de noter ce qui l’y amène. Il faudra qu’il le fasse.

proposition n° 43

Peut-être que la plupart des mots, des phrases, des rythmes, des couleurs, des tons qu’il reste à écrire viendront au moment même de l’écriture, poursuivie obstinément. À l’instant même où le mot jeté en appelle un autre, puis un autre, puis une phrase, puis une couleur, puis un souvenir, puis une colère, une joie, une souffrance. En tous les cas, c’est ce qui a constitué la plus grande part de la matière accumulée ici, dans l’entêtement renouvelé de camper le récit dans l’enfance. Beaucoup de sensations, et avec elles des images, ont surgi au fil des mots, et malgré moi, malgré ce que je voulais dire au départ, en dépit de ce que je souhaitais écrire après avoir regardé la proposition. Finalement, dans la forme, un atelier d’écriture, par propositions, ressemble fort à une commande faite par telle ou telle revue, tel ou tel rubrique de journal ou de magazine. Bien qu’il n’y ait pas de limite du nombre de signes (ou exceptionnellement) et qu’une somme de références nous soient proposée. Mais dans le fond, il y a une différence majeure, qui l’amène bien au-dessus, bien au-delà, c’est l’absence de censure sur la production livrée. C’est la publication tel quel du travail d’écriture partagé. Et si c’était ça le livre, et si c’était là déjà un livre. Un livre qu’on peut lire comme on le souhaite, dans n’importe quel ordre, un livre inachevé. Et dans cet inachèvement la beauté, dans cet inachèvement la plus grande place laissée au lecteur qui peut inventer les dialogues, y introduire des personnages, y ajouter une réflexion, un regard, une cohérence, un désordre. Et pourtant, et pourtant j’aurai tellement envie, non pas de l’achever mais, de complexifier encore, de proposer d’autres entrées, de nourrir le texte de dialogues, d’y appeler le regard des frères, d’y faire sentir comme chacun écrit toujours avec soi et jamais sans soi, d’y inviter la vérité pour lui faire perdre la tête, d’y inviter d’autres faits pour entendre leurs vérités multiples. L’envie d’interroger la trajectoire, les trajectoires, interroger les bifurcations. L’envie de comprendre le dégoût que la ville m’inspire, cette ville dont il est question, mais aussi d’autres traversées par la suite. L’envie d’écrire sur la difficulté d’écrire la ville, quand dans notre quotidien on tente par tous les moyens d’y échapper. L’appel de la poésie qui, dans un langage mêlant tout, dit de la ville qu’elle est dégoulinante, sale, sur un mont galérien. Peut-on encore être fascinés par la ville à la façon dont l’ont été les générations précédentes ? cette fascination n’est-elle pas morbide, ne nous emmène-t-elle pas vers un état moribond ? et au final, est-ce que je souhaite poursuivre vers cette mort, prolonger ces propositions ? Qu’il est difficile d’être constitué majoritairement par le dehors – et non par les intérieurs (bibliothèques, cinémas, chambres etc.) avec leurs supports –, de l’avoir expérimenté et exploré sans cesse dans l’enfance et l’adolescence, puis, de devoir s’installer au dedans pour écrire (la tête dedans la feuille, le carnet ou l’écran, plus ou moins dedans la pièce) !

proposition n° 44

Comment se rappeler d’un récit avec lequel on expérimente ce qu’est la distance, ce qu’est rester à distance, du début à la fin. Non pas qu’il n’y ait pas eu effort de lecture, mais jamais l’effort n’a fait place au plaisir, ni même au moindre effet, si ce n’est l’envie de passer à autre chose. Et bien, ce récit ne produit pas autre chose chez moi. Ce n’est pas un choix de ma part, ce n’est pas une volonté – je suppose – de l’auteur.e, c’est ainsi. Peut-être le temps fera les choses, mais j’en doute. Il y a trop d’images qui ne me parlent pas, trop d’expressions qui ne trouvent pas de résonance, trop de mots que je n’entends jamais, que je n’utilise pas, qui me paraissent superflus. Plus je lis et plus je me dis qu’il faudrait retirer ça, ça et ça et au final il ne reste pas grand chose. L’impression globale est forcément désagréable avec le sentiment d’avoir perdu son temps, de s’être laissé aller à des défis ridicules du genre : tout lire pour espérer être surpris. Mais ça, on le comprend vite, on ne peut pas le faire avec tou.te.s les auteur.e.s, on ne peut pas le faire à tous les âges. Peut-être retenir un élément positif, on a aiguisé notre œil, une fois de plus. Certains textes à venir en feront les frais.

Il y a ce récit dont la première proposition avait accroché mon regard. Puis, parmi les suivantes, d’autres ont eu le même effet sans que je n’arrive à en établir le mécanisme. À la lecture, l’auteur.e prend des chemins qui ne sont pas ceux que je connais, pas ceux que je reconnais. Mais bien qu’il y est une distance, celle-ci est réduite à plusieurs reprises par des introspections, des doutes, des questionnements qui me touchent directement. C’est peut-être avant tout l’association d’une quête et d’un chemin original qui l’accompagne, c’est peut-être ça qui me touche. Voir dans ces textes, y lire la fragilité d’être et de vivre, voire de survivre. On se sent moins seul dans ce qui peut nous traverser quand on a pu en faire la lecture. On s’ouvre aussi à d’autres rencontres, en brisant quelques préjugés que l’on pouvait avoir sur tel ou tel chemin pris. Ce texte ouvre des horizons plus qu’il n’en ferme.

À chaque nouvelle parution, une fois que je vois dans la liste des dernières mises à jour le nom de l’auteur.e, je clique et descend rapidement, en tapotant des deux doigts – le majeur et l’index – joints comme attelés, à la dernière proposition. Les mots de la première phrase, la ponctuation, je m’y retrouve et déjà du plaisir qui vient avec. Non pas que tous les mots, toutes les phrases, toutes les expressions me parlent, me procurent autant de plaisir. Mais, dès le début je reconnais la musique, qui me ramène aux temps précédents de lecture, aux plaisirs qu’ils m’avaient apporté. C’est l’assurance de passer un bon moment, en compagnie d’un texte de l’auteur.e, en compagnie d’une pensée qui chemine, qui doute, qui se corrige, qui laisse des questions non résolues. Parfois l’impression d’avoir déjà penser à ça ou ça, que je retrouve à l’écrit, et ne plus savoir dans quel contexte. C’est alors un fil que je suivais qui s’est rompu et que je reprends grâce au texte. Il y a donc bien une proximité de cheminement, une certaine fraternité d’esprit. Par ailleurs, je peux lire et relire une phrase, un paragraphe, parce que l’effet produit ne s’épuise pas en une seule lecture. Ou bien au contraire, je peux finir la lecture complète d’une proposition en me disant que c’était plaisant et riche, et voulant rester sur cette expérience, ne pas reprendre à lire dans l’immédiat.



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1ère mise en ligne 21 juin 2018 et dernière modification le 30 septembre 2018.
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[1Le regard absent, le regard vide, visage sans les yeux

[2se traîne, peut-être mieux

[3se rafraîchir serait beaucoup trop beau, faire sa toilette trop neutre

[4l’image, le visage, la figure, le visage troué, la figure sans âme

[5le verre à fond métallique, mais il n’y aurait plus de mystère. Savoir ce qu’est un miroir est une chose, l’écrire serait ici une erreur. Le miroir, le mot porte en lui tellement de possibilités, tellement de choses vues, tellement de miroirs croisés. Il y a tellement de place pour celui qui lit le mot miroir. Le laisser, maintenant, c’est sûr. Il y a cette phrase de Camus dans ses carnets : « dire le moins, suggérer le plus ». Elle revient souvent quand j’écris. Et parfois l’envie de dire le plus et suggérer le moins, qui serait pour moi l’attitude d’un Ponge dans le parti pris, qui serait l’attitude d’un chercheur en sciences. Viser la clarté et la reproductibilité d’une description

[6ou peut-être qu’il ne peut voir, qu’il ne peut deviner

[7elle débute, elle entame, elle se met à faire, elle initie. Non, simplement elle commence

[8ici, c’est tout le corps qu’il faut laver, des cheveux aux pieds, en passant par les dents, c’est la grande toilette. Ça comprend le parfum qu’on se met, le déodorant, le maquillage s’il y en a.

[9mais elle s’est levée entre six heures et six heures trente, le temps de se mettre assise, après avoir pensé, après avoir ressenti les premières douleurs, après avoir respiré et soufflé

[10ça dépend des jours, il y a les bons et les mauvais jours, ceux avec des douleurs plus fortes encore, plus handicapantes, ces jours où elle se demande comment elle fait pour supporter tout ça et si elle ne va pas finir par se foutre en l’air. Mais il y a les petits enfants, elle ne peut pas laisser les petits enfants. Ils comptent sur elle, sa fille compte sur elle aussi

[11veuve, son mari est décédé il y a cinq ans. Il avait cinquante-trois ans. C’est une crise cardiaque qui l’a emporté. Il est tombé et ne s’est jamais relevé, sur le sol du salon, avec du sang sur les cheveux et un petit lac rouge sur le carrelage. Elle n’a rien pu faire, ne sachant pas masser, elle a attendu, seule, les pompiers, seule avec le corps sans vie.

[12pas que les épaules. Le cou, la tête, le dos, les genoux. Mais les épaules, pour elle, c’est le plus gênant. Elle a cinquante-six ans et ne va pas avoir d’autres choix que l’arrêt de travail prolongé. Avant de pouvoir toucher sa retraite, ou si c’est pas possible, l’invalidité de la sécurité sociale avec une allocation adulte handicapé

[13est-ce réellement un métier ? On dit un métier pour valoriser, non ? Ça ressemble davantage à un travail forcé de bagnard. On valorise des compétences, pourquoi ? Pour à la fin être détruit par ses compétences. Il y aurait quelque chose à inventer pour ses tâches, en dehors de ce que la machine peut apporter. Toute personne adulte, en capacité, devrait participer à ces tâches. Je ne vois pas comment faire autrement. Sinon, soyons clairs, je vis, je marche sur le corps des autres

[14bien souvent, elle fait, par sympathie et générosité, plus que ce qui est demandé.

[15il part, il va, peut-être qu’il ne reviendra pas

[16balader pourrait convenir aussi. Se balader avec... prendre l’air avec... et pourquoi pas se calmer avec... refroidir la montée de colère avec...

[17on pourrait précisé l’âge, le type, la couleur des yeux et des poils, l’allure, la gueule. Mais, dire le chien, c’est laisser la possibilité d’imaginer tout ça, c’est suggérer, c’est l’invention du lecteur, ou plutôt, ce sont les multiples images que le mot chien, pour un lecteur donné, permet de faire surgir. Quelque part, toujours, l’invention ne part pas de rien.

[18il pourrait le crier mais il le dit, c’est une banalité de dire et c’est une banalité de sortir le chien. On dit par habitude comme on sort le chien par habitude

[19sont-ils mariés ? est-ce plutôt sa compagne ? est-ce désormais une amie ? voire une connaissance ? ou encore une absence ?

[20la porte des toilettes est ouverte, il attend sa mère, il attend de la voir à l’entrée, il attend de se mettre debout, penché en avant, et elle, penchée sur ses fesses

[21tout adolescent mais également toute adolescente, tout coiffeur, tout quartier. Au lecteur d’y mettre de lui, à la lectrice d’y mettre d’elle.

[22l’intérieur, le mobilier, la chose où il s’assoit, rien n’est mentionné, place faite au lecteur, à la lectrice

[23on pourrait discuter ce hasard, la réalité de ce hasard, la détermination dans ce soi-disant hasard. Peut-être que ce n’est pas le hasard et que le hasard n’est qu’une façon de parler, une façon de dire, une façon de vouloir faire voir

[24surtout ceux des mains, mais avant tout ceux des doigts qui actionnent la paire de ciseaux

[25ce bruit sec du ciseau, de ses lames, frottées l’une contre l’autre, il pourrait rester des heures à l’écouter, des heures entre les mains du coiffeur. Les frissons qui montent dans tout le corps. Les mêmes au cou et dans toute la tête lorsque la longue lame du rasoir vient gratter la nuque.

[26demande le calme, peut-être mieux

[27une des matières les plus denses en notion, une des matières où les concepts, le langage mettent à distance beaucoup d’élèves. L’orthographe du mot prof plutôt que professeur, pour suggérer que ce dernier passage de la phrase pourrait être dit par un élève à l’un de ses parents

[28mais à tous les accueils, la question de la violence se pose

[29le plus souvent, ces postes sont occupées par des femmes

[30comprend

[31pas un jour de travail ne passe sans cette violence à l’accueil, à tel point que des formations sont proposées pour gérer au mieux cette violence. Des stratégies sont mises en place, des protocoles internes de gestion d’un client revendicateur. Le système, ils le savent, produit de la violence qu’il faudra gérer à l’accueil

[32elles vivent toutes deux dans deux mondes de préoccupations différents

[33Le conducteur d’...

[34le conducteur d’...

[35lui signaler, peut-être

[36comment tout changement de code laisse au bord de la route une partie de la population qu’il vulnérabilise, surtout s’il n’y a plus de médiateurs (souvent des proches)

[37elle étale

[38ça peut aussi bien être une bibliothèque, mais également un CDI

[39les nouveautés, les parutions du mois, les nombreux livres récemment édités

[40c’est sans doute un des accueils publics les plus agréables, celui de la bibliothèque, de manière générale. Rien à voir avec celui de la CAF, avec celui de la CPAM, ou celui du service d’état civil de la mairie, ou encore celui de la préfecture.

[41avec l’obligation de rester debout puisqu’elle n’a pas de siège

[42à l’angle de barrières métalliques

[43comment se placer dans cette situation, dans cette fonction ?

[44répéter à longueur de journée la même chose à des clients pressés et distraits, répéter une petite somme de phrases, une petite somme de mots. Des phrases et des mots imposés par la fonction, pas forcément les siens.

[45la basilique ou la cathédrale, mais les églises sont plus communes

[46sur le chemin de ronde, celui qui ouvre aux différentes scènes peintes et parfois sculptées

[47elle ne termine pas le parcours et fait demi-tour, ressentant une gêne. Elle ne comprend pas bien d’où elle provient. Ce qui est sûr c’est que toute cette disposition – tout cet agencement – ne lui est pas étrangère]. Il met un dessous en lycra, en bas et en haut, avant d’enfiler ses habits de chantier, dehors c’est moins dix degrés, ses deux enfants rigolent de le voir en tenue moulante, il apprécie moyen. Elle frappe à la porte du quatrième étage [[sans ascenseur

[48haletante

[49pas le temps de l’enlever et moins vulnérable avec un casque

[50du coup, les pizzas du prochain client seront froides et elles n’y peut rien. Elle s’excusera dans le cadre de cette organisation qui l’oblige à s’excuser régulièrement. S’excuser quand on ne porte pas la responsabilité de ce pourquoi on s’excuse : forcément une souffrance

[51il lui demande si elle a le sans contact, elle n’a pas sa carte

[52intoxiquée et dépendante, elle reviendra

[53mais peut-être dans pas mal de cuisines d’établissements de soins

[54le font savoir et le ton monte

[55plus souvent veuve que les hommes

[56trouvé

[57réquisition du médecin d’astreinte

[58un qui vit au Brésil et l’autre qui vit à Paris

[59il faut qu’il récupère le certificat de décès, le corps on s’en charge

[60 ;

[61il croit deviner, il imagine, il fait l’hypothèse

[62quelque chose

[63le dispositif de diagnostic à type de bandelette

[64c’est positif !

[65sur le vélo électrique ne me semble pas assez précis. Il s’agit d’une assistance au pédalage. Sur le vélo, sans précision, serait un déni, une méconnaissance.

[66il sera fauché mortellement, quelques minutes plus tard, par une voiture, par le conducteur d’une voiture

[67il ne rentrera pas

[68face à son écran

[69il s’était juré de ne plus décrocher les numéros inconnus ou non répertoriés. Il avait tenu six mois. Ce jour là, sans raison apparente, il a décroché

[70kizomba et merengue

[71à chaque danse comme c’est la coutume. Elle n’aime pas être guidée de manière brutale, préfère l’équilibre de la douceur et de la maîtrise

[72trou dans la peau

[73douleurs dans les jambes

[74du sang qui remonte

[75depuis un an en fait