Laure Delmoly | 23 C

« construire une ville avec des mots », les contributions

Laure Delmoly, d’origine belgo-canadienne, exerce différents métiers : journaliste, traductrice, chef de projet digital, reporter à l’étranger et professeur. Ses textes abordent les thèmes suivants : le multiculturalisme, le déracinement, le jazz, la culture italienne et les nouveaux modes de vie liés au digital. A lire sur fragments d’ailleurs.
proposition n° 1

Elle prend place sur le siège 23 C. Coté fenêtre. C’est un espace pour quatre. Comme à chaque fois qu’elle prend le train. Il faut dire qu’elle a le don pour prendre ses billets à la dernière minute.

A sa gauche, des costards cravate néerlandophones qui tapotent sur leurs Smartphones. En face d’elle, un couple mixte : lui belge francophone, elle, italienne.
A peine est-elle montée dans le train à Paris Gare du Nord qu’elle retrouve déjà des sensations d’enfance. La sonorité des langues qui se mélangent. L’annonce en flamand « Dames and Heren, willkommen im Thalys ».

Elle se sent au cœur de l’Europe. Là où elle a grandi : un mélange de grisaille, d’identité Benelux et d’ouverture sur le monde.

Tout ce qu’elle avait mis de côté lui revient d’un coup : les tramways attendus dans des rafales de vent sous une drache incessante, les gaufres chaudes du camion itinérant « zizi » garé à la sortie de l’école, les bières Jupiler dans les bars anglo-saxons du centre-ville le vendredi soir.

Elle en a rêvé pendant des années de pouvoir reprendre ce train. Mais dès qu’elle y pensait, elle avait la boule au ventre. Et si tout ceci n’existait plus. Et s’il fallait faire son deuil ? Encore un ! Non, elle avait longtemps préféré ne pas toucher ce paradis perdu.

Mais aujourd’hui, elle veut recomposer son identité composite. Elle est bien décidée à retourner dans tous ces lieux et à reprendre un par un tous ces deuils forcés pour les transformer en autre chose.

Premier stop. Bruxelles. Elle ferme les yeux, respire profondément et met ses écouteurs sur les oreilles. Elle part remuer les méandres de son passé. Arrivée en Gare de Brussel Zuid prévue à 12h24.

proposition n° 2

Des cubes de fromage vieux Bruges dans une coupe en verre et du sel de céleri sur une planche en bois. Pour accompagner une bière ambrée brasserie de la Senne.
La Senne, c’est la rivière qui coule sous Bruxelles.

Les tables de jardin en fer rouge sont disposées de part et d’autre du café Belga. Dimanche matin ensoleillé. Tout le monde est en terrasse. Sur le parvis de l’Eglise Sainte Croix, des pots, de toutes les tailles : Géranium, Orchidées, Jasmin, Acacia, Tulipes.

En face, les étangs d’Ixelles. Sur l’herbe, les habitués du Marché du Dimanche. L’heure de la sieste après les croquettes de crevettes grises et Maatjes pris au soleil avec un verre de vin blanc. Ambiance française de marché. Sur la place Flagey, la queue de Marsupilami. Ne l’oublions pas. Nous sommes avant tout dans le pays de la Bande- Dessinée.

Et ce Café Belga où tout le monde se retrouve pour prendre du bon temps au soleil, c’est l’ancienne Maison de la Radio, la RTBF. C’est peut-être pour ça que toutes les langues se délient et que l’on échange avec ses voisins : en français, en anglais, en italien.

On y rencontre un éthiopien néerlandophone. Sa famille voulait immigrer à Londres. Elle est restée bloquée en Belgique. Lui, a grandi ici. Deux chanteuses Malienne sont de passage pour le début de soirée. Elles échauffent leur voix et leur rire avant de rejoindre des business man à Anvers.

Et puis, on continue à boire des bières. Tous les sourires sont sur les lèvres, parce qu’il fait beau, parce-que c’est rare, parce-que c’est le Nord.

Le café Belga, c’est la Maison de l’oralité, la Maison de l’Europe, ma Maison.

proposition n° 3

Bruxelles, c’est surtout ces nuits froides passées dans les rues malgré la drache et les rafales de vent. Pour aller boire une mousse dans le centre-ville. Elle emprunte les galeries de la Reine, tourne à gauche et descend le trottoir jusqu’au bar qui fait le coin. Elle sait qu’il y fera chaud et qu’on y parlera toutes les langues. Trois heures du matin. L’heure de rentrer pour terminer la soirée à la maison.

Elle se met en route mais elle a besoin de reprendre des forces. Alors, elle s’y engouffre, encore en état d’ébriété.

La première sensation d’apaisement, c’est la chaleur. Les impondérables sont au frais comme toujours : gouda en tranche, jambon périmé, tourte à la viande, lait demi-écrémé.
Elle sourit au caissier et parcourt les rayons à la lumière des néons. De Bruxelles à Montréal, c’est toujours la même pièce grise aseptisée où elle n’a d’autre choix que d’errer et d’acheter, que d’acheter et d’errer. L’heure est aux vivres, à l’essentiel. Il est grand temps de se ravitailler pour affronter le reste de la nuit, la fatigue qui s’installe peu à peu et la météo peu clémente.

Elle s’émerveille devant les chewing-gums à la cannelle, les bars de chocolat à la noisette et les bonbons jaunes acidulés. Tout est là.

Enivrée par ce mélange de poussière et de détergeant bon marché, elle prend son temps. Elle veut être sûre de ne rien oublier en chemin. Elle n’est plus tout à fait ce qu’elle était hier. Elle n’est pas encore ce qu’elle sera demain. En pleine transition psychique entre le cocon familial et le monde extérieur, entre la légèreté de la nuit et les obligations du jour, elle se rend compte qu’elle va devoir sortir. Mais à quel prix ?



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1ère mise en ligne 22 juin 2018 et dernière modification le 10 juillet 2018.
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