Marie-Pierre Vinas | Le ciel est continu

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Cela fait plus d’un an qu’elle n’est pas venue ici, plus d’un an que l’endroit où elle travaille était fermé pour travaux. Ils sont partis du centre pour travailler à la périphérie, pendant un an elle a pris le tramway pour se rendre au travail. Aujourd’hui elle revient. Elle y pense à peine, ce trajet elle l’a fait tant de fois auparavant. Elle sort du métro et quelque chose l’accueille. Le grand magasin, la rue, les gens dans un sens et dans l’autre, voitures de même, tout est là. Elle-même y a sa place. Il y a une évidence du lieu qui se propage à elle. Se sentir comme soutenue par l’espace, non par sa forme mais sa persistance. Penser que — et encore ce n’est pas vraiment penser — penser que les choses restent là où elles sont, alors qu’on n’y est pas, alors qu’on n’y pense pas. Quelque chose se produit en elle, entre gorge et ventre : reconnaissance, chaleur de reconnaître et d’être reconnue par l’espace. En face d’elle le petit kiosque vert au sortir du métro, elle retrouve le visage du kiosquier, celui du matin. Elle pensait le faire plus tard, mais elle décide de lui acheter maintenant le journal, ce qu’elle a fait pendant des années, et sans l’avoir prévu, alors que d’habitude elle se contentait d’un bonjour, et parfois un commentaire sur le fait qu’elle ne se rappelait jamais le nouveau prix, elle lui explique que pendant un an elle a travaillé dans un autre quartier, et qu’elle revient dans le quartier. Besoin d’un témoin. Le mot revenir arrive ici, sa pensée. Le kiosquier lui répond « bienvenue », de nouveau elle fait partie de ce lieu qui n’appartient à personne tant tout le monde n’y fait que passer, sauf peut-être lui, le kiosquier.

proposition n° 2

À gauche, le magasin présente sa coupole renflée de profil, c’est elle qui par son surplomb et sa courbure ordonne tout : l’ouverture de la rue dans laquelle les voitures par leurs bruits creusent plus encore, le va-et-vient des piétons qui ne font que l’effleurer sans l’entamer. C’est elle qui dit la loi d’ici : il faut que ça circule, les choses, les gens, l’argent. Celui qui marche n’a pas reçu l’ordre nommément, pourtant il lui obéit. Le flux est si constant dans tous les sens, surtout parallèlement au sens de la rue qu’il semble immobile.

Au centre, le petit kiosque vert, minuscule coupole, réplique de la grande là-haut. Des mots imprimés, journaux, dans plusieurs langues, photos. Et puis, car cela ne suffit plus pour vivre, quelques objets pour les touristes, les passants : parapluies, tour Eiffel. Au centre encore le visage du kiosquier, c’est le seul qui enfreint la loi du trafic, qui reste alors que tout le monde passe. Un autre homme, assis sur le trottoir à gauche échappe aussi au mouvement, il est assis sur des cartons, une seule de ses jambes apparaît. Personne ne s’arrête. On ne sait pas si ceux qui restent immobiles enfreignent la loi du trafic ou la confirment.

proposition n° 3

À droite, le surplomb du feu de signalisation ordonne un autre mouvement de piétons, perpendiculaire au premier. Règlement du ballet entre piétons et voitures, gens et machines : quand les uns s’arrêtent, les autres s’élancent. Ils s’élancent non sans courage, car l’ espèce hybride des vélos, machines sans moteur pourvues d’un humain à l’air libre, n’obéit pas à la loi des feux, ou plutôt lui obéit de façon alternative, choisissant tantôt d’être machine et tantôt d’être humain. Il y a des croisements, non sans risque. Il y a aussi des métamorphoses, des passages d’une espèce à l’autre. Un peu plus haut, sur le côté gauche de la rue sur le flanc du grand magasin, les autobus négocient cela souplement : ils s’arrêtent pour déverser un flot de piétons qui s’assimile à celui de la rue dans l’un ou l’autre sens, tandis que des humains s’engouffrent dedans et empruntent le rythme des machines.

Il arrive que ceux qui sont descendus de l’autobus, s’élancent vers l’autre côté où se trouve un bâtiment imposant cerné de grilles. Des statues sur la façade et des vigiles en bas veillent sur le bâtiment, presque personne n’y rentre, du moins par ce côté. Sur la rive droite de la rue, à même hauteur que le kiosque à journaux se trouve une esplanade. Ici il est permis de rester immobile, du moins un moment.

Invisible encore de l’autre côté de l’esplanade et d’une autre rue parallèle à la première, il y a le fleuve qu’un jet d’eau sur le côté droit de la rue préfigure, quelques oiseaux s’aventurent jusqu’ici. Lorsqu’ils s’envolent on s’aperçoit qu’il y a le ciel au-dessus de tout cela, là où se trouve le dôme du bâtiment et les toits du bâtiment officiel.

proposition n° 4

Le ciel est continu, il passe sans traverser ni attendre des rues vers le fleuve. Au-dessus du fleuve, il fait sa loi sous forme de vent. L’eau lui obéit presque totalement, car la pierre autour la contraint. Un bateau passe, il est passé. L’île bordée de quais en pierre avance dans le fleuve. À sa proue il y a une lutte entre la pierre et l’eau. Ça se passe avant l’humain ou après. Un oiseau aventuré. Ici le ciel est sur le point de gagner. Lorsque la pierre s’approche de l’eau, il se crée une mousse, le végétal est un compromis entre la pierre et l’eau. Ce qui se passe ici n’est ni plus ni moins immobile que ce qu’il y avait dans la rue : flux immobile.

Le ciel est continu, il peut tout aussi bien rejoindre là-bas la statue redorée, le génie qui lève le pied, déséquilibre arrêté. L’ange de l’histoire, toujours sur le point de chuter. Il y a une lutte entre le mouvement et l’immobilité, indécise. L’indécision n’est peut-être que l’autre nom de l’espoir : croire qu’il y a une lutte, que quelque chose peut advenir. Ou peut-être qu’il n’y a pas d’histoire, pas en tout cas sous forme d’un ange, mais au contraire sédimentée dans la pierre. Ou dessous.

proposition n° 5

Le pied de l’homme qui est assis sur le trottoir de gauche, avant d’accéder au pâté de maisons qu’occupe le grand magasin, est nu. Il est nu et déformé, sa plante est noircie, on ne sait pas si c’est de saleté ou de maladie. Son pied avance sur le trottoir et c’est à partir de la plante de ce pied nu qu’on aperçoit qu’on ne voit aucun autre pied nu. Tous sont embarqués dans les chaussures, certaines montantes, à mi mollet ou plus haut sur la jambe, la plupart s’arrêtant à hauteur de la cheville et se fermant par des lacets, quelques unes à haut talons laissant apercevoir le dessus du pied, pourtant recouvert de tissu. À part le pied de cet homme, les pieds n’ont pas de contact avec la ville.

Par le côté des chaussures qui ne touche pas les pieds, c’est-à-dire par la semelle, les chaussures touchent la ville et en la touchant cachent sur la chaussée les signes blancs qui indiquent le passage piéton. Est-ce par leurs contacts répétés que ces signes se trouvent en partie effacés ?

Un magasin qui se trouve quelques mètres avant l’homme au pied nu présente dans un bac des chaussures en vrac qui se trouvent à hauteur de mains. La pancarte qui les surplombe et sur lequel leur prix est affiché (= 20 €) attire l’œil puis la main, ce sont des chaussures qu’on peut toucher puisque leur semelle n’a pas foulé le sol de la ville. Leur disposition en tas invite à fouiller pour chercher par en dessous mieux encore que ce que l’œil a aperçu au- dessus. On tâte, on soulève, on farfouille puis on repart.
En passant on ne voit pas qu’une des chaussures sans pied en pile dans le bac pourrait convenir peut-être au pied nu sans chaussure de l’homme assis quelques mètres plus loin. On passe, d’une chose vue à une autre, sans y penser. On ne voit pas non plus ce que l’ange de l’histoire, s’il existait, saurait voir par derrière son épaule : une autre image d’un monceau de chaussures où des pieds ont été et ne sont plus. Il y a trop de choses à voir ici pour penser à ce qu’on ne voit pas.

proposition n° 6

Il n’y a pas de pieds nus, ici, ou un seul, il n’y a pas non plus de noms propres, ou un seul. Quelque chose est caché : la nudité des pieds, le propre derrière le nom commun.
La station de métro s’appelle Hôtel de Ville. Le magasin s’appelle Bazar de l’Hôtel de Ville, il occupe le pâté de maison définie par les quatre rues : rue du Renard, rue du Temple, rue des Archives, rue de Rivoli. La place de l’autre côté s’appelle Place de l’Hôtel de Ville. Aller vers le fleuve, pour trouver du propre, prendre la première rue parallèle : rue de l’Hôtel de Ville. Chercher encore, longer le quai : quai de l’Hôtel de Ville. La ville n’est pas nommée, elle est dans la majuscule. Tourner en rond, du bazar de hôtel de ville à la place de l’hôtel de ville, vers la rue de l’hôtel de Ville s’échapper vers le quai de l’hôtel de ville, puis revenir, c’est comme se perdre sous terre dans les correspondances du métro. Remonter à la surface.

Bazar de l’Hôtel de Ville se dit BHV. En repartant en arrière, on trouverait H&M , C&A, l’esperluette pour parler plusieurs langues à la fois, sans aucune en propre, la langue elle-même perdue. On serait dans un lieu commun.

Prendre la plus grande rue, celle devant, la seule avec un nom propre : Rivoli. Elle est jaune, depuis l’enfance la rue de Rivoli s’écrit en jaune, elle est brillante, appétissante, il lui suffit d’un a et de quelques mouvements pour devenir ravioli. On peut s’y approvisionner. Elle parle un peu l’italien. Tourner encore, de la Place de L’Hôtel de Ville vers la rue de l’Hôtel de ville, il y a quelque chose à quoi on ne peut échapper, un vertige à force de tourner. Un nom propre, qu’est-ce que c’est ? Le nom partagé avec ceux de la famille, le prénom partagé par d’autres. Il faudrait que chacun se trouve, unique, nommé uniquement, par un nom inouï, jamais entendu. Et comment faire pour que cette combinaison de sonorités soit à chaque fois unique ?

Les noms propres existent, mais tu ne les vois pas. La rue de Rivoli, percée par Hausmann pour éviter les barricades, ceux qui l’habitaient ont été expropriés. Plus tard, l’Hôtel de Ville a été détruit par le feu, reconstruit mais les archives ont disparu. Il y a des morts de la semaine sanglante sous la rue de Rivoli. Plus loin dans le Marais, d’autres disparus, expropriés, noms propres oubliés. Effacés. Les marques sont le contraire de la trace, elles effacent les traces. Moi-même, je porte la trace des victimes de journée de juillet 1830. Ce que tu ne vois pas, ce sont les morts en dessous, l’Histoire. Vois, je me nomme Génie de la liberté et la place de l’Hôtel de Ville s’appelle aussi Place de la libération.

Ainsi parle l’ange de l’histoire, puis aussitôt se détourne, comme riant sous cape. Ses pieds sont nus.

proposition n° 7

Il vaut mieux éviter d’écouter l’Ange de l’Histoire alors qu’on tourne en rond à la recherche de noms propres, surtout lorsqu’il se détourne ainsi. Pourtant ce mot qu’il a dit, morts, lui fait entrevoir ce qu’était cette chaleur fugitivement ressentie en arrivant rue de Rivoli, en se sentant accueillie par le lieu, en reconnaissant le visage du kiosquier. Pas nécessairement besoin de creuser sous les pavés pour voir ce qu’il y a par en dessous.

La rue de Rivoli, sa mère y avait travaillé lorsqu’elle, celle qui revient ou croit revenir, était enfant. À la même époque sans doute de l’enfance, où son grand plaisir était d’aller avec sa mère dans les grands magasins, pas celui-ci mais ceux du boulevard Hausmann (encore lui, le seul nom propre, c’est peut-être le sien). Elle ne sait plus de quoi était fait ce plaisir, et s’il avait à voir avec les choses exposées dans les magasins, elle sait que sa mère était là. Vivante.

Cela lui est arrivé, presque après chaque mort de ceux qu’elle a connus, pas tout de suite après mais après un laps de temps : croire reconnaître leur silhouette dans celle d’un passant. Une légère chaleur qui arrive, puis là au plexus où la chaleur était apparue, cela se tord, et devient chagrin, qui lui aussi disparaît. C’est cela qui lui est arrivé en sortant du métro à Hôtel de Ville, cela et rien de plus : l’espoir fugace d’un retour possible et puis savoir que non, pas revenir, pas revoir. Il n’y a pas de retour. Sans le savoir, elle est comme lui, l’Ange de l’Histoire, elle voudrait « bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré » *. Elle voudrait bien aussi avoir, comme d’autres, un lieu d’enfance, une maison avec structure profonde, cave et grenier, mémoire. Mais non, elle n’a pas eu cela. Ce n’est pas cela qu’elle pourrait retrouver. Elle pense à la langue que parlait la mère de son père, l’italien, et au fait qu’elle n’a jamais entendu parler son père parler cette langue. Il y a une mémoire perdue ou qui n’a jamais existé, une mémoire toujours déjà perdue sans noms propres et sans langue, c’est cela qu’elle découvre après avoir cru le retrouver rue de Rivoli. Il y a un angle mort dans sa vision, fait de cela.

* Walter Benjamin, Le concept d’histoire, IX, in Œuvres III, p. 434. Folio

proposition n° 8

Elle est là arrêtée à l’angle de la rue du Renard et de la rue de Rivoli, à considérer l’angle mort dans sa vision que jamais pourtant elle ne pourra voir, quand quelque chose la réveille, la surprend. Cela tapote sur son épaule. Il pleut, la pluie n’est pas forte encore et il y a si peu de peau exposée, mais quand même il va falloir penser à se mettre à l’abri. « Il pleut », cela continue, répété depuis le ciel et dans la langue, dit sur un ton de déploration, quelque chose tombe depuis le ciel et dans la langue. Il pleut, les mouvements et les rythmes, l’occupation du lieu se trouvent ordonnés par la pluie. Tandis que beaucoup accélèrent pour se mettre à l’abri, (ils ont trois solutions ici : s’engouffrer dans le métro, se mettre à l’abri sous l’auvent du BHV ou rentrer dans le magasin), d’autres s’immobilisent : à l’entrée du magasin, sous l’auvent ou bien en bas des marches du métro.

Le trottoir de gauche de la rue de Rivoli s’est empli d’avantage, de l’autre côté les parapluies se sont ouverts. Les piétons se sont éloignés de la chaussée, car les voitures et plus encore les autobus quand ils s’arrêtent leurs réservent une giclée, ils se serrent contre les murs, contre les vitrines entre les échoppes ambulantes qui proposent bonbons, chapeaux, écharpes. L’homme assis par terre a disparu, sans qu’on ait pu voir son deuxième pied. Le bac des chaussures est rentré à la va-vite. On ne comprend pas très bien de quelle nature est la catastrophe, la menace à laquelle tous tentent d’échapper, la pluie n’est pas si terrible que ça. « Il pleut », la pluie, c’est là l’ennemi, et c’est tout.

Maintenant que la rue est en partie vidée, piétons alignés le long des murs ou attendant dans le métro, on peut voir ce qui arrive : le ciel s’est rapproché, il a touché le sol sous forme liquide et parcellaire. On regarde le ciel pour savoir quand cela va s’arrêter. Un vieil homme au dos voûté appuie sur la porte du BHV sans arriver à l’ouvrir. Elle l’aide, c’est là qu’elle s’est réfugiée, près de la porte. L’homme entre, dos cassé, le merci qu’il prononce est absorbé par le sol. Elle va attendre la fin de la pluie. Maintenant, elle a quelque chose à attendre. Elle n’ira pas au travail. Pas aujourd’hui. Il y a des choses peut-être plus faciles qu’on ne croit à enjamber, à éviter. Elle va rester là à attendre que la pluie s’arrête. Il pleut. Le génie là-haut, l’Ange de l’Histoire se rengorge, la pluie, il s’en fout, il en a vu d’autres et peut-être bien que lorsqu’en bas on dit « il pleut », il s’imagine qu’on parle de lui.

proposition n° 9

Elle ferme les yeux. Le monde lui arrive par les oreilles. Presque pas de bruits de pas, sauf ceux qui traînent ou ceux qui pointus martèlent le trottoir. Vont bien finir par l’entamer, non ?

Non, pas de pas. Presque pas. Mais ce qu’elle entend, ce sont les voitures, moteurs qui vrombissent. Elle ne voit pas la scansion des feux mais elle sait qu’il s’agit d’eux. Bruit plus fort et plus net, une joie comme de départ, quand il s’agit de motos, il en suffit de deux pour créer cet élan. De temps à autre le soupir de caoutchouc des portes d’un autobus qui s’ouvrent et se referment, animal baillant s’étirant. Des voix humaines dans différentes langues et à différentes portées si bien qu’elles sont tout autant incompréhensibles : enlève-ça de ta-disse we- te ou la-je tavé di oui-c’est presque cent euros-elva elos, qua-il ne me l’a pas dit, je voudrais encore-ella quos-oué.

Maintenant les sons lui arrivent de plus loin dans le temps tant ils habitent ici. Bruits métalliques des échoppes que l’on traîne au matin et que l’on range le soir. Bruits dans le vent des calicots suspendus sous l’auvent du magasin, qui miment une tempête, ferraille encore. L’architecture en fer du XIXe siècle est toujours là, lui souffle à l’oreille l’Ange de l’Histoire, à cet instant, sa voix est métallique. Elle peut presque entendre le bruit de l’argent, monnaie qui tinte, billet qui glisse, froissé défroissé, argent rentré sorti des caisses enregistreuses, précédé ou suivi par une sonnerie. Elle voudrait échapper aux chants de Noël qu’on entend à l’approche des vitrines en décembre, la honte d’être émue. L’année dernière, c’était bizarrement « Trois jeunes tambours », un chant de guerre. Elle a envie de fermer les oreilles, mais celles-ci n’ont pas de paupières.

proposition n° 10
1

Alors elle ouvre les yeux. Elle repart d’où elle est venue. L’odeur poussiéreuse en apparence et en fond sucré du métro, s’en extraire. Vers le marchand de journaux, si on pouvait se pencher et mettre son nez dans le présentoir, l’odeur d’encre industrieuse et sale qui vous poursuit même dans une chambre lorsque vous laisser les journaux posés à côté du lit. Et puis – oui pourquoi pas ? – puisqu’elle est là et du temps à revendre, entrer dans le magasin. Quand on y réfléchit, c’est un des rares endroits de la ville, où on a le droit d’entrer sans payer. Au rez-de-chaussée, les parfums se font une guerre sucrée et propre, tellement propre qu’on a envie de filer. On pourrait prendre les échantillons proposés sur lamelles de papier mais ils sentent tous pareils, est-ce le papier ? Il faudrait les essayer sur sa peau à soi, au creux du poignet.

2

Elle prend le premier escalator qu’elle rencontre, chaleur chaude sous sa main de la main courante, caoutchoutée. Enfin quelqu’un l’accompagne et la guide, une bienfaisance comme de pachyderme, épaisse, rassurante. Peut-être est-ce le nom main qui lui fait éprouver cela ? Quatre étages encore de cette compagnie et la voilà au rayon des tissus. Tissus d’ameublement en rouleaux qu’on peut déplier, toucher oui, vraiment caresser. Regardez bien, au rayon vêtements on tâte entre deux doigts, on éprouve ; au rayon vaisselle, on prend, on éprouve, une pichenette peut-être, mais il n’y a qu’au rayon tissus qu’on peut y aller du plat de la main, en va-et-vient, caresser. Sentir la douceur. La douceur de la peau de sa mère, touchée au matin après sa mort dans la nuit, est encore dans sa paume. Est-ce que le souvenir du toucher est encore du toucher ?

3

Retrouver la main courante, encore un étage à monter pour atteindre la cafétéria. Attendre un peu, demander un café, le payer. S’asseoir. Regarder un peu le liquide noir en surface dans la tasse. Puis la chaleur, l’amertume, cette conversion étrange de l’amertume en plaisir, cette initiation, on devient adulte, on aime le café, la cigarette, on laisse passer ce qu’il y a d’âcre au début pour se sentir plus fort. Le plaisir n’est pas dans la bouche d’abord mais plus bas dans la gorge, cet endroit habituellement silencieux s’éprouve vivant au passage du café. À force de répétition, le plaisir arrive dès la bouche, pourtant c’est toujours là, au passage du gosier qu’il se ressent vraiment. Cela se passe en un moment incertain, on sait que l’enfance est fini, on voudrait bien, on le décide. Juste avant la fin du café, elle ajoute un sucre dans la tasse. Le restant du liquide se fait épais, sirop, l’amertume devient sucrée et lui revient à la bouche comme à l’esprit, sur le bout de la langue, le mot Maman, ce mot que plus jamais elle ne pourra adresser à quelqu’un. Elle perçoit à l’amertume dans sa bouche revenue un instant qu’il y a un trou dans la langue par où celle-ci s’effrite et s’effondre. (Un pas plus loin, elle pourrait dire que c’est par ce trou dans la langue, que les noms propres ont disparus, mais ce pas-là, elle ne le fera pas.)

proposition n° 11

À la cafétéria de l’hôpital, on peut acheter des sandwichs, des pâtisseries, des œufs durs qu’on sert dans un sac en papier, des boissons chaudes et fraiches, des journaux, des carnets de mots croisés ou de coloriage. Le shampoing, le gel douche et le déodorant – un produit pour hommes, un autres pour les femmes – le savon et la mousse à raser sont présentés en exemplaires uniques dans une vitrine transparente fermée à clef, on les regarde avec attention pendant qu’on fait la queue. Si la nourriture n’est pas remarquable, elle n’est pas chère et se signale par sa consistance : flan pâteux, brownies, sandwichs débordants, on les ingère pour reprendre des forces. Le café n’est pas très fort, il est est servi dans des petits gobelets en plastiques qu’on peut éventuellement emporter sur la terrasse. On les jettera dans une des deux poubelles au centre de la cafétéria
.
Tout au long de la journée, on peut manger, c’est une sorte de repas permanent où tous peuvent participer : malades, soignants, visiteurs, autres. Les employés qui se succèdent à la cafétéria ont tous un sourire qui semble. On peut aussi s’installer à l’une des tables rondes sans que personne ne vous demande rien . Les chaises se déplacent facilement au gré des groupes ou duo ou trio qui se forment. On reconnaît les soignants à leurs badges, leurs blouses et leurs sabots en caoutchouc. Les malades ont pour certains des chaussons, certains se risquent avec leur perfusion poussant l’appareil à roulettes devant eux. Ici, il n’y a pas de tristesse, la tristesse se passe ailleurs. C’est un endroit de fraternisation entre des corps qui tous, malades ou bien portants, médecins ou non, ont besoin de s’asseoir, de manger. Ici on est vivant. Pour ceux qui viennent des chambres là-haut, c’est la vie qu’on peut voir ici et acheter, même si on ne trouve ni alcool ni cigarette. Pour les visiteurs qui ont peut-être un moment difficile à vivre dans une chambre, c’est un sas, avant ou après la visite. Il peut y avoir de ces fringales qui viennent après avoir cotoyé celui ou celle qui ne peut pas parler, auprès de qui on cherche des mots à dire, des gestes à faire, alors l’œuf dur, le flan, tout est bon pour prendre un peu des force, s’assurer qu’on est vivant. Acheter le magazine pour celle qui ne lit plus, mais quand même, ça lui fait sûrement plaisir.

proposition n° 12

Lorsqu’on arrive par l’ascenseur, on rentre par la cafétéria. À la sortie, on peut pour éviter l’attente de l’ascenseur et rejoindre l’arrêt d’où part le bus, traverser le hall de l’hôpital. Les portes des ascenseurs au fond sont peintes en rouge, certains s’y dirigent directement presque au pas de course. Sur la droite une horloge digitale surplombe deux rangées de banc métalliques qui font face au guichet. Une troisième rangée de bancs fait face au hall. Sur les deux côtés du hall, des portes à battants de couleur bleu. Celle de gauche est ouverte, sur un couloir aux murs peints en jaune. Après un léger coude, où se trouve un wc spacieux et généralement libre, car il n’est pas indiqué depuis le hall, le couloir continue vers un distributeur de boissons. Dans le couloir les infirmiers semblent flotter sur leurs semelles caoutchoutées, quoique semblant à cause de cela plus lents que les visiteurs, ils les dépassent souvent, ils savent où ils vont. Un brancard roule au pas des semelles caoutchoutées, on évite de regarder le visage de celui qui est allongé. Au bout du couloir, on trouvera une salle où des adultes généralement accompagnés d’enfants attendent. Si on ne rentre pas dedans, on trouvera l’escalier qui descend vers l’arrêt du bus.

Si le bus est en retard et que pour une fois on dédaigne la cafétéria, on peut s’aventurer dans l’hôpital. Lorsqu’on a une destination précise, généralement numérotée et lettrée : soins de suite, chambre 612, on peut demander à deux personnes avec un badge dans le hall comment s’y rendre. La réponse parle d’aile et d’un numéro d’ascenseur. On n’a pas compris, mais on se dirige quand même vers les étages. Les ascenseurs ne desservent pas tous les étages, pourtant lassé d’attendre on s’engage. L’atmosphère joyeuse de la cafétéria est oubliée, des chambres dont les portes sont restées ouvertes sortent parfois un râle, ou une parole qu’on n’a pas le temps de comprendre, quelques visiteurs égarés dans les couloirs cherchant à identifier un numéro de chambre, une femme revêtue d’une blouse blanche à pois bleus qui se ferme par derrière avance consciencieusement derrière le déambulateur qu’elle agrippe.

proposition n° 13

Avant que le jour ne se lève, une lumière puis une autre s’allument dans les tours. Quelques silhouettes se dirigent vers l’une ou l’autre bouche de métro qui sont sur la place et s’engouffrent dans les escaliers. Les oiseaux du square commencent à chanter lorsque le soleil monte entre les deux tours les plus hautes. Presque personne ne le regarde monter, tous pris dans la course vers le métro. Un peu plus tard ce seront les enfants, pour la plupart accompagnés d’adultes qui rempliront les rues. Puis les parents reviennent seuls, rejoignent le métro ou l’immeuble dont ils sont sortis. Quelques uns s’attardent sur le trottoir ou au comptoir du café. Des fenêtres restent ouvertes dans les tours.

Maintenant que les enfants et ceux qui travaillent ont disparu, l’attente se fait pesante. Le manège est vide. Heureusement, il y a ceux qui suivent un chien en laisse, leur trajectoire n’est jamais totalement prévisible. S’installer dans le square pour faire passer un moment, regarder les fenêtres se renvoyer la lumière d’une tour à l’autre. Vers le Monoprix un peu de mouvement reprend, pas plus lents de ceux plus âgés qui font leurs courses. Les autobus font le tour de la place. Plus loin un muret, s’y asseoir pour voir le retour des enfants à midi, des collégiens généralement en bande. Puis ils repassent dans l’autre sens. Les fenêtres sont fermées.

C’est dans le début de l’après-midi que les tours se font face avec une certaine hostilité. Les corneilles dans les arbres sur la place s’en inspirent pour crier. Le temps lui-même s’épaissit et se durcit en début d’après-midi, il menace parfois de s’arrêter. Puis l’après-midi reprend son cours lentement, tellement lentement que même en l’accompagnant minute par minute on n’aperçoit que rarement le moment où il s’inverse et part vers la soirée. Les premiers signes seront donnés par les adultes qui depuis différents immeubles convergent vers l’école, se massent devant, pour repartir chacun avec un ou deux enfants. Manège, boulangerie, cela s’égaye et crie. Il fait beau, les enfants restent dans le square, ou sur la place, les adultes restent assis sur le muret pour les surveiller. Cela dure ainsi jusqu’à ce que les autres enfants qui quittent l’école plus tard sortent enfin. Il y a ce moment sans question où les enfants habitent la place, les collégiens aussi mais dans des endroits moins exposés. Puis, ils rentrent. Un à un les immeubles les avalent, tandis que les bouches de métro dégorgent ceux qui ont travaillés. Le soleil disparaît entre les immeubles, rouge un instant. Progressivement des lumières s’allument aux fenêtres des tours et des immeubles pour prendre le relais du soleil. L’attente prend fin en se transformant en fatigue. La nuit est l’autre nom pour la fatigue qui s’empare de la place et des tours, pourtant à une fenêtre ou l’autre, ce n’est pas la même durant toute la nuit, une lumière reste allumée. Il y en a toujours un qui veille.

proposition n° 14

La femme dont le mari est en réanimation depuis la semaine dernière marche le plus vite qu’elle peut, ramassée vers l’avant, le dos un peu voûté. Sa main droite est serrée, poing refermé autour de la lanière de son sac à main, elle essaye de se souvenir des questions qu’elle a préparées pour poser au médecin, si elle arrive à le voir.

L’homme en savates bleues, qui tient de la main droite le pied métallique de sa perfusion, guette les cigarettes non terminées qui seront déposées dans le cendrier devant la cafétéria. Lorsqu’il en voit une, il avance à pas lents, la main droite tenant le pied de la perfusion, la main gauche tenant son bas de pyjama pour éviter qu’il ne descende.

La femme dans un fauteuil roulant regarde tous les visages à la cafétéria comme s’ils recelaient la réponse à une question, pourtant elle évite de croiser leurs yeux. Elle tient contre elle un sac plastique qui contient ses papiers, elle a mis son foulard bleu et jaune pour descendre jusqu’ici.

L’homme qui attend dans le hall sur un des bancs métalliques faisant face au hall essaye de reprendre son souffle. Ses deux mains sont posées bien à plat sur ses genoux, de temps à autre sa main droite extrait de la poche de son pantalon un mouchoir avec lequel il s’essuie le front. Le mouvement de ses mains semble totalement indépendant de l’immobilité du restant de son corps.

La femme en blouse blanche et aux chaussures en caoutchouc attend l’ascenseur, sans bouger elle se repose alternativement sur un pied puis sur l’autre, elle regarde les chiffres rouges qui indiquent 11 en se demandant si elle aura le temps de sortir fumer. Son trépignement immobile fait osciller sa queue de cheval.

proposition n° 15

Vous attendiez le bus en même temps que moi, et je vous ai demandé s’il allait bien à l’hôpital, vous ne saviez pas plus que moi car vous n’êtes pas d’ici non plus, on a attendu ensemble et on s’est assise côte à côte dans le bus, ça me faisait du bien de parler, surtout que j’avais peur d’arriver trop tard, je vous ai dit que mon mari est en réanimation et que les visites s’arrêtent à 15h30, que chaque jour depuis la semaine dernière je cours pour arriver à l’heure, et je ne comprends pas les horaires de ce bus avec les travaux devant la gare, ça change presque à chaque fois, vous m’avez parlé de votre sœur qui est en psychiatrie, on essayait quand même de sourire comme si de rien n’était, je n’ai pas dit le mot coma, j’essayais aussi de me rappeler ce que je devais demander au médecin si j’arrivais à le voir, mais les mots s’effaçaient, la prochaine fois je les écrirai pour ne pas me tromper, je ne devrais pas m’inquiéter, vous n’aviez pas l’air inquiète, mais quand même ça avait l’air difficile parce que vous avez dit que vous alliez vous arrêter à la cafétéria avant la visite, vous avez dit que c’était un endroit où on se sentait bien, mais moi je ne pouvais pas, je devais y aller tout de suite à cause de cette horaire de 15h30, et puis je crois qu’il m’attend pourtant je ne sais pas s’il m’entend, à lui quand je lui parle, je ne dis pas les mots précis « diagnostic, coma », les mots de maladie, et peut-être à cause de ça, je les ai encore oubliés, vous avez baissé la voix lorsque vous avez dit « psychiatrie » ou peut-être qu’il y avait un bruit de klaxon, et c’était bien de parler comme ça, du temps qu’on met pour arriver à l’hôpital et des bus qui changent de nom ou d’arrêt, c’est ça qui me manque le plus le soir, d’avoir quelqu’un avec qui parler, et puis il y a les papiers à penser, d’habitude c’est lui qui s’en occupe et là je ne sais pas si j’y arriverai, je confonds les noms, vous n’avez pas l’air de confondre les noms, peut-être j’aurais pu vous demander, et vous m’avez dit que vous y allez tous les jeudi et moi c’est tous les jours, et à qui je vais demander, et puis avec leurs ascenseurs c’est presque comme le bus, on ne sait jamais lequel il faut attendre pour arriver là-haut et vous m’avez montré la porte de l’escalier qui est à droite des ascenseurs mais ce n’est même pas indiqué et puis je ne me sentais pas la force de monter tous les étages à pied, et surtout ça aurait mis plus de temps qu’avec l’ascenseur, enfin quand c’est le bon qui arrive, alors on vous m’avez dit « bon courage » et puis je suis restée à attendre l’ascenseur.

proposition n° 16

Et maintenant, est-ce que vous aussi me diriez « bon courage », comme ils ont fait, d’un air de dire « bon débarras ». Parce que je voulais voir le docteur, pour une fois toutes les questions étaient prêtes dans ma tête, même si c’était trop tard. Et qu’est-ce qu’ils en savaient du courage ? de mon courage ? Et vous qu’est-ce que vous en savez ? Est-ce que vous m’auriez parlé des tables blanches de la cafétéria, mais je vais vous dire, je ne suis pas du tout sortie par ce côté-là. Ils m’ont indiqué l’ascenseur pour prendre la sortie vers la chambre mortuaire, et c’était encore une autre sortie. On aurait dit qu’ils voulaient cacher ça, je veux dire les morts, les mettre bien à l’écart. Faire croire que tout le monde sort vivant de l’hôpital, alors que non. Les sortir par des ascenseurs spéciaux, à l’écart, et si possible, ils se débrouillent pour que ça se passe la nuit. Pendant ce temps-là, ça n’arrête pas de rentrer à l’accueil de l’hôpital, alors il faut bien qu’ils en sortent, sinon l’hôpital exploserait. Mais il ne faut pas le dire, des fois que ça démoralise les malades ou les médecins. Alors des fleurs, et puis des chocolats, et puis les pâtisseries de la cafétéria pour faire comme si on ne mourait pas ici.

Et puis après, c’est pas fini, vous savez. Les papiers dont je vous ai parlé, les papiers pour la concession, je ne les ai pas retrouvés. Je n’aurai pas ce qu’il faut pour payer. Après aussi, on continue de vous mettre à l’écart, nous on a toujours vécu à Paris et bien il va falloir partir en banlieue pour être morts. La ville c’est comme l’hôpital, depuis le temps qu’on s’ajoute les uns aux autres, on ne sait plus quoi faire des morts, alors on les met les plus loin possible, à l’extérieur de la ville. Vous savez ça, vous, que des places au cimetière, il n’y en a plus à Paris ou alors très chères, pire que pour se loger ? À la télé, ils n’en parlent jamais, ils parlent de la crise de l’immobilier, mais pour être enterrés, la crise, comment on l’appellerait ? Je ne connais pas le nom, mais pensez que la mort dure beaucoup plus longtemps que le temps où on a été vivant. Ou alors ils parlent d’incinération, ça c’est moins cher, et puis, vite fait, bien fait, hop plus de traces, comme ça, au moins les morts ne prennent pas de place, mais il n’aurait jamais voulu ça. Je le sais, on en avait parlé. À cause de… Alors je vais me débrouiller, trouver une place pour lui ici, j’ai noté les prix, pour 15 ans, 25 ans ou perpétuité. Il faudra que je pense à demander s’ils font une formule avec mensualités. Si je trouve une place pour lui ici, il faudra prendre encore ce bus de malheur pour venir le voir, enfin au moins les horaires seront moins limités. Alors, vous m’en direz des nouvelles de votre cafétéria, où on est tous contents, en vie, malades ou pas. On sait bien, comment ça finit. Et que même là il faut payer, et tout ça pour avoir une place à l’écart.



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1ère mise en ligne 23 juin 2018 et dernière modification le 7 juillet 2018.
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