Sylvie Pollastri | Tourbillon

« construire une ville avec des mots », les contributions

De Cannes, vit à Bari (Pouilles, Italie). Ses blogs : Sylvie Pollastri ainsi que De pas en pas.
proposition n° 1

Une phrase, courte, anodine, dite au cours d’une conversation dont il avait déjà oublié la polémique Et toi ? Lui ? Rien. Il se retrouva alors contemplant par la fenêtre l’étendue miroitante de la mer et les maisons blanchies sous la lumière d’un presque couchant. Il revit ce scintillement, cette ligne indigo, ces traits verticaux d’ombres furtives, les blocs qui dessinaient une ville pointant vers les flots comme la proue altière d’une galée. Il sentit la chaleur complice des pierres, la rugosité des murs. Il entendit à nouveau ses pas dans les rues. Il perçut leurs ombres, les trottoirs étroits, ce silence inouï dès qu’on s’éloignait de la promenade, ce côté ostentatoire de l’urbanité, pour se trouver sur ce petit bord de mer rocheux, étroit, sec, aux vagues aigües et sans grâce. Il se revit enlever ses chaussures, griffer ses pieds sur les pierres vives et s’adosser à sa ville comme on se love dans des bras. Il avait 17 ans, ou six ans, ou quatre. Moins encore. Il revenait sur cet aspect caché de sa ville, cette part de son cœur qui frappait fort.

proposition n° 2

Les pas viennent de s’arrêter et, face au silence, la place se déploie. La fontaine sur la gauche, derrière le portique ciselé de l’église, derrière encore la Préfecture, des arbres, la rue, la grande façade du couvent devenu bibliothèque et cinéma, le bar, la banque, la baraque verte du marchand de journaux, les arches ouvertes vers une terrasse où l’on devine le reste de la ville. Et puis le ciel. Et puis le vent frais. Et les tridules des hirondelles comme échos contre les murs de tuf, contre les larges dalles de calcaire qui pavent l’espace. Ils ajoutent des triolets et des noires pointées au décor déjà si clair, immense comme une inspiration profonde après le souffle suspendu, pour avoir retrouvé derrière la fente d’une pierre sculptée ou l’ombre d’un géranium à une fenêtre le cœur battant de la ville. Il est à peine huit heures.

proposition n° 3

Derrière lui, la confluence de deux rues : la plus large, avec quelques voitures déjà garées et ce long mur muni d’une porte discrète, furtive, derrière lequel sont cloitrés des employés ; l’autre, dont l’animation est encore discrète, avec son marché ouvert sur une placette, ces négoces petit à petit plus chics alors que l’on remonte vers l’artère principale. Un bruit de ferraille agite ce petit monde. Un magasin ouvre. La grille d’une petite villa liberty se referme sur un jardin envahi par le tronc d’un palmier. Une voiture cherche à se garer.

Plus loin encore, deux ou trois rues droites portant vers la gare, avec un côté ombre et un côté soleil, quelques chaises sur les trottoirs chaque fois qu’il y a un café, quelqu’un attendant qu’une lourde porte en chêne soit ouverte, un autre met son ticket de stationnement à l’intérieur de l’habitacle.

Les bus passent devant le tribunal avant d’arriver au terminus. Les voyageurs descendent, filent tout droit, empruntent des passages piétons devant lesquels certaines automobiles s’arrêtent, côtoient des immeubles impassibles, indifférents, jaloux de leurs secrets. Tout glisse, coule, va, là dans son dos, par habitude, par cœur.

proposition n° 4

Les routes s’éparpillent, à l’assaut de la colline. Là, immeubles de standing, blancs, marbrés, crème, avec terrasse, hérissés entre les pins, le cimetière et le bourg ouvrier, géométriquement ordonné autour de sa gare. Ici, vélos, linge aux balcons, bus miteux d’une église anglicane ou d’un diocèse, on ne sait plus. Fils barbelés d’une caserne, une tour de garde, « Zone militaire ». Jeux colorés d’enfants. Fabrique de pâtes gagnée par les herbes. Grisaille. Entrepôt abandonné, puis démantelé, puis à nouveau chantier où s’imbriquent voies, passages, ferrailles, ciment. Terrassements. Poussière. Maisons. Bout d’asphalte. Cailloux. Colline lentement grignotée. En creux, enfoui, le saignement de cette voie qui permet de dire qu’il y a une entrée Sud et une entrée Nord. Pont, vestige post belliqueux rouillé, échevelé, campagnard. L’espace. L’espace. L’espace. Et le vent.

proposition n° 5

On pourrait ne voir de cette place qu’une étendue claire, déjà aveuglante, bornée de murs, se frayant un passage vers sur une mer de pierre, dont elle entend encore ignorer la présence. Aux murs des portes brunes ou vertes, closes. Aux murs des fenêtres, volets tantôt ouverts, tantôt fermés. Derrière les fenêtres, des rideaux blancs, parfois brodés en fin découpage sur la cotonnade qui sent l’amidon.

Un frémissement. Une ombre furtive. Un gros œil blanc est devenu tache sombre et une musique légère, incongrue, accompagne le bruit de céramique de la vaisselle lavée à la main. Mais tout se passe de l’autre côté, trois pas plus loin, dans le dédale de ruelles et d’escaliers, de cheminées à hauteur d’hommes, d’entrées au dernier étage et de jardins dans des pots de fleurs. La terrasse d’une grande bâtisse sur la gauche qui est le toit de la maison d’en dessous s’anime elle aussi. Un couple s’y aventure pour le petit déjeuner. Ce sont des Anglais. Pour eux, le soleil est une manne. Ils sont les hôtes, forcément charmants, de cette petite dame qui s’affaire : café, pain au blé dur, confiture maison, croissants, lait. Elle vient de faire une limonade, avec une pointe de gingembre, qu’elle leur servira dès qu’ils reviendront de leur promenade. Elle y ajoute du miel. Pas de sucre.
— Alors, tu viens ?

Huit heures cinq.

proposition n° 6

Où ça ?

Boulevard Eugène Gazagnaire, cette route mal mise et riquiqui le long du littoral, comme avait du l’être cet autre long boulevard qui longeait la baie pour culminer au point le plus haut, sur le petit cap, avec sa petite croix. Eugène, comme son arrière-arrière-grand-père, qu’il imaginait devant sa cuisinière tout nouvellement à gaz. Boulevard du Riou, sans plus aucun ruisseau, déchiqueté par un large ruban d’asphalte trop neuf, dominé dans son ample virage par la présence perchée, austère et froide comme la forêt noire, de l’ombrageuse villa du duc cachée au milieu du fouillis des mimosas. Et puis ce qui était une route montant vers la Croix des Gardes, vaillants officiers combattant on ne savait plus quels corsaires.

Où ça ?

Toutes les villes ont une Avenue de la République, une Rue de la Cathédrale, une Place de la Mairie, un Conservatoire, municipal, anonyme, nommé, un Bar à Jus de fruits, Un Café, Central, Sportif, chez Dédé ou Aldo ou Ciro, un Marchand de Glaces, une Promenade plus ou moins sous les remparts en limite du quartier bourgeois, une Place d’Italie. Les Généraux peuvent être remplacés par des héros de batailles perdues, Vingt Septembre, Garibaldi, Adua, Eroi di Dogali, de rois imprévus de Sicile, du Monténégro, et d’écrivains inconnus, comme Hrand – mais ne demandez pas la Rue Hrand quand tout le monde ne prononce que le prénom de cet écrivain oublié arméno-ottoman en faisant siffler les deux « z » comme autant de saillies de l’esprit, imaginant que le dernier « z » de la dernière syllabe souligne justement son nom de famille « Naza-riantz », tout comme on dit « pissi-kologie » de ce côté du monde.

Où ça, quand la frontière est un lieu palpable, inscrite au quotidien, au cœur mêlé du territoire, dans un réseau anonyme de convergences ? Il avait choisi de n’habiter toujours que dans une Rue Verdi, plutôt qu’une Rue Molière ou un Passage du Temple, voire une innocente Rue Saint-Jean. Il avait l’amnésie des noms de rues.

proposition n° 7

Il eut une longue inspiration, non pas pour calmer le trouble, pour sentir au contraire au plus près de sa vie la lumière du jour, les tridules des hirondelles et le souvenir des embruns. Planté là, sur le bord de la place, sur le point de, sur le venir à, perdu, éperdu, retenu, suspendu comme une petite marionnette.

À chercher ses pas, ceux-ci trébuchaient, emmêlés dans le long baiser des langues, des lieux, des rues qui dessinaient la carte de sa vie. Ce matin comme un autre l’entrainait trop loin, à son insu. Tout près.

En revenant ici, c’est aussi un là-bas qui affleurait. Plus qu’un souffle sur sa peau, plus qu’un fourmillement au bout de ses doigts, un mot disparu qui avait su graver en sa chair la forme mémorielle de son chant, la trace sensible des lieux muets de son être.
Il se sentait comme ce jour où il était revenu par le hasard d’un colloque sur les pas d’une enfance qui fut la sienne. Il était parti du boulevard pour retrouver la maison de ses grands-parents, sans autre carte qu’une lumière, l’angle du soleil, de bruissement des feuilles. Il se retrouva dans la rue presque tout de suite. Mais les fenêtres étaient autant d’yeux surpris et désormais étrangers, alors que lui était bien là, autour de la table, entendant les voix, à moins qu’à force d’avoir regardé cette photo, sur laquelle il n’était pas encore, fantôme chez les fantômes…

Il cherchait. Il fouillait. Il balbutiait sa propre absence, adossé à la ville qui lui donnait os et moelle.

That’s how it vould be
What my life would seem to me
If I didn’t have your love
To make it real
Leonard Cohen, You Want it darker – If I didn’t have your love.

Pensa-t-il.

proposition n° 8

Aujourd’hui la place est lasse, vidée de ses ombres aiguës.

La ville s’est nimbée d’un voile d’hiver, brume basse accrochée aux feuilles, toits ouatés, nuages jetant un regard noir sur les collines, effilochement de l’ondée qui se déverse. Les hommes fuient à pas rapides, aux parapluies dansants. Eclaboussements sans fin dans les rues prises d’assaut par les voitures. La ville s’efface. Les hommes se taisent. Seuls les rouges et les verts de feux de signalisation.

L’averse soudaine n’a laissé que les tables et les chaises devant le bar, des fleurs apeurées dans leurs bacs, un claquement de toile, des cartes postales mouillées près du kiosque à journaux. Il préfère rester à l’abri sous les arches, humant l’air premier venu s’abattre.

Huit heures sept. Il pleut.

proposition n° 9

Il a fermé les yeux aujourd’hui.

Là au bout, à l’angle de la rue piétonne, quelques notes pointées de musette sur un accordéon invitant au bal et auxquelles répondent des triolets discrets, consentants mais encore timides. Va et vient musical avant le grand tour de piste. Bruits aigus de ferrailles sur le chantier deux rues plus loin. Confusions stridentes de voix et sourdes de moteurs. Un claquement. Une toux. Coups de marteaux. L’accordéon. Un cri, comme celui d’un oiseau. Tac et rac, tac et rac. Talons. Rien n’est décidé. Mercredi. Non ! Mardi ! Un autre cri d’oiseau. Voitures au loin. Coups de marteau. Grille de métal. Toux tout près. Mobylette. Moteurs. Les deux voix de l’accordéon dialoguent, mais deviennent subitement plus sourdes, lointaines.

Tintement. Résonance. Plus loin encore, le long de son cœur, la ville s’étale, s’élève et devient une voix unique, un appel, ces quelques aigus sur la basse continue de l’harmonium. Il s’y abandonne, le cœur encore chamaillé, pris de surprise. Ému et libre.

proposition n° 10

Il a fermé les yeux aujourd’hui.

Ville-place. Ville-monochrome.

Le moteur d’une mobylette s’éloigne avec lourdeur vers la gauche. Il reste de blanc zébré de vapeurs d’ombres, le blanc qui absorbe l’humidité soudaine quand l’office du tourisme ouvre les portes, trois marches sous le niveau de la chaussée, qui boit goulument aux racines des arbres tout juste arrosées et avale à grandes rasades les terre de Sienne et les verts. Mille facettes de blancs, micas chatoyants d’aciers et de verres déjà chauffés, rouges de Naples des quelques toits en tuile évanouis sous ses ardeurs. Plus loin encore, goudrons et caoutchouc ramollis, musiques fraîches d’habitacles connectés tandis que le paysage se fige. Ville en suspens, sur la pointe des pieds. Pudique et propre, offrant par intermittences une chemise jaune, un plan de basilic, le cuir de chaussures, la paille des chapeaux, l’éclat d’un cristal, le velouté d’une tasse décorée au bleu de Prusse, le bois repeint en blanc d’une cagette, du plastique gris ou vert, le beige acéré des épines de cactus.

Le moteur d’une mobylette s’éloigne avec lourdeur vers la gauche. Un croissant encore chaud fourré à confiture de griottes. L’amertume en remontant les marches depuis la gare souterraine. La crème du café à peine sorti du percolateur. La toute petite serviette en papier est trop lisse et rêche. Les dalles luisantes par trop de passage de la grand-place. Les aspérités des murs. Fenêtre qu’il faut ouvrir pour redonner vie à une pièce. Feuilles de lauriers roses. Aiguilles de pins. Dentelés de rosiers. Blond virant au brun des blés mûris et déjà cassants sous les doigts. Argentés des oliviers. Abondance des terres à peine labourées.

Le moteur d’une mobylette s’est éloigné vers la gauche. Alors l’apesanteur règne. Il est libre avec elle. Il rouvre les yeux.

Huit heures huit.

Ville retrouvée.

proposition n° 11

La ville s’acquitte avec soin de son rôle. Le long de la directrice entrante, du cimetière vers les beaux quartiers, elle se décline en lieux primaire, secondaire, tertiaire, la noblesse étant officiellement abolie depuis deux siècles. Les hommes se succèdent ainsi, sans vraiment se rencontrer, d’un trottoir à l’autre, d’un quartier à l’autre. Seuls les deux axes syntagmatiques de cette bulle urbaine acceptent le mélange : ce sont des rues marchandes. Car même dans les immeubles, l’ouvrier ne rencontre pas le propriétaire qui soit est déjà au travail, soit est parti le temps des travaux. La clé, c’est le concierge ou l’architecte qui l’ont. De surcroît, le choix du boucher ou de l’épicier n’est pas anodin selon où ils se trouvent sur l’axe paradigmatique le long duquel s’organisent l’appartenance sociale et la nature licite, ou moins, de cette appartenance. Le riche est un escroc avec panache ; l’autre est vite un vaurien, petite frappe à la solde d’un caïd qui, d’ailleurs, vivra dans une villa en banlieue ou sur la terrasse surélevée de son immeuble anonyme.

proposition n° 12

Même ici, dans ce café littéraire hard rock, tous sont cadres ou profs ou artistes, unis par le fait de trouver de bons livres qui ne sont pas ceux publicisés par les librairies-enseignes, d’entendre de l’excellente musique et boire une agréable bière gluten free ou pas à dix-huit heures ou se faire servir un café-croissant à neuf. C’est une petite famille qui n’a pas honte de discuter poésie ou refaire le monde avec raison. Un havre de paix. Sur la petite estrade, se trouve un confortable divan, surmonté d’un magnifique tableau abstrait, le tout dans des tons terre et ocre qui apaisent et appellent à la méditation. Certains soirs, s’exhibent des artistes de théâtre qui lisent des contes venus d’ailleurs afin de nous dire que l’enfance est éternelle et que la vie a besoin de fables pour affronter le pire. Un peu plus sur la gauche, les étagères blanches accueillent les littératures-mondes de maisons d’édition petites et patientes qui croient en la culture. Vers le fond, des livres d’occasion, des recueils de nouvelles en format in-32. Un bonheur. Trois lourdes tables carrées en bois coloré attendent devant la paillasse du bar, dans un mélange vieille laiterie, loft au sol de ciment, lieu sans lieu où une autre vie se déploie. Les visiteurs et les habitués marquent, eux, les saisons : grosses chaussures, laine feutrée, chapeaux et bonnets en hiver ; sandales, coton et lin en été. Ils sont protégés des regards, car toute la vie sociale est dans la rue ici, par d’autres livres sur d’autres étagères devant la large vitrine. Une intimité voyeuse des voyous.

Sous les quais, un long passage fait confluer les hommes. De part et d’autre de la ville, en flux alternés, les quartiers échangent leurs êtres. Sol, murs, plafonds gris taupe liseré de rouge assistent impassibles tandis que les écrans affichent, ou pas, trains et horaires. Ceux qui cherchent gênent la marche. Ceux qui portent de lourdes valises, sans avoir vu l’ascenseur sur la droite – la sortie gare est côté Nord, cassent le rythme, soutenu sans être particulièrement pressé, à croire qu’il n’y a pas de train perdu même quand, tous les trois mètres, s’engouffre la voix métallique et grave « le train pour… ». Il n’y a de retard que pour les autres. Reconnaît-on encore celui qui n’est pas de la ville ? Peut-être ce couple ni vieux ni jeune plus petit que la moyenne et un cabas à carreaux qui vient d’avoir une hésitation en s’engageant dans le boyau juste après la dernière marche. Autre chose ? La ville plonge ses ouvriers, ses cadres, ses profs, ses touristes, ses mères de famille, ses lycéens, ses femmes de ménage, ses maçons, ses mécaniciens, ses sportifs, ses militaires dans sa caverne et les avale. Les voix ici sont multicolores, les hommes pressés. Et un accordéon.



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1ère mise en ligne 1er juillet 2018 et dernière modification le 20 juillet 2018.
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