Sylvie Pollastri | Tourbillon

« construire une ville avec des mots », les contributions

De Cannes, vit à Bari (Pouilles, Italie). Ses blogs : Sylvie Pollastri ainsi que De pas en pas.
proposition n° 1

Une phrase, courte, anodine, dite au cours d’une conversation dont il avait déjà oublié la polémique Et toi ? Lui ? Rien. Il se retrouva alors contemplant par la fenêtre l’étendue miroitante de la mer et les maisons blanchies sous la lumière d’un presque couchant. Il revit ce scintillement, cette ligne indigo, ces traits verticaux d’ombres furtives, les blocs qui dessinaient une ville pointant vers les flots comme la proue altière d’une galée. Il sentit la chaleur complice des pierres, la rugosité des murs. Il entendit à nouveau ses pas dans les rues. Il perçut leurs ombres, les trottoirs étroits, ce silence inouï dès qu’on s’éloignait de la promenade, ce côté ostentatoire de l’urbanité, pour se trouver sur ce petit bord de mer rocheux, étroit, sec, aux vagues aigües et sans grâce. Il se revit enlever ses chaussures, griffer ses pieds sur les pierres vives et s’adosser à sa ville comme on se love dans des bras. Il avait 17 ans, ou six ans, ou quatre. Moins encore. Il revenait sur cet aspect caché de sa ville, cette part de son cœur qui frappait fort.

proposition n° 2

Les pas viennent de s’arrêter et, face au silence, la place se déploie. La fontaine sur la gauche, derrière le portique ciselé de l’église, derrière encore la Préfecture, des arbres, la rue, la grande façade du couvent devenu bibliothèque et cinéma, le bar, la banque, la baraque verte du marchand de journaux, les arches ouvertes vers une terrasse où l’on devine le reste de la ville. Et puis le ciel. Et puis le vent frais. Et les tridules des hirondelles comme échos contre les murs de tuf, contre les larges dalles de calcaire qui pavent l’espace. Ils ajoutent des triolets et des noires pointées au décor déjà si clair, immense comme une inspiration profonde après le souffle suspendu, pour avoir retrouvé derrière la fente d’une pierre sculptée ou l’ombre d’un géranium à une fenêtre le cœur battant de la ville. Il est à peine huit heures.

proposition n° 3

Derrière lui, la confluence de deux rues : la plus large, avec quelques voitures déjà garées et ce long mur muni d’une porte discrète, furtive, derrière lequel sont cloitrés des employés ; l’autre, dont l’animation est encore discrète, avec son marché ouvert sur une placette, ces négoces petit à petit plus chics alors que l’on remonte vers l’artère principale. Un bruit de ferraille agite ce petit monde. Un magasin ouvre. La grille d’une petite villa liberty se referme sur un jardin envahi par le tronc d’un palmier. Une voiture cherche à se garer.

Plus loin encore, deux ou trois rues droites portant vers la gare, avec un côté ombre et un côté soleil, quelques chaises sur les trottoirs chaque fois qu’il y a un café, quelqu’un attendant qu’une lourde porte en chêne soit ouverte, un autre met son ticket de stationnement à l’intérieur de l’habitacle.

Les bus passent devant le tribunal avant d’arriver au terminus. Les voyageurs descendent, filent tout droit, empruntent des passages piétons devant lesquels certaines automobiles s’arrêtent, côtoient des immeubles impassibles, indifférents, jaloux de leurs secrets. Tout glisse, coule, va, là dans son dos, par habitude, par cœur.

proposition n° 4

Les routes s’éparpillent, à l’assaut de la colline. Là, immeubles de standing, blancs, marbrés, crème, avec terrasse, hérissés entre les pins, le cimetière et le bourg ouvrier, géométriquement ordonné autour de sa gare. Ici, vélos, linge aux balcons, bus miteux d’une église anglicane ou d’un diocèse, on ne sait plus. Fils barbelés d’une caserne, une tour de garde, « Zone militaire ». Jeux colorés d’enfants. Fabrique de pâtes gagnée par les herbes. Grisaille. Entrepôt abandonné, puis démantelé, puis à nouveau chantier où s’imbriquent voies, passages, ferrailles, ciment. Terrassements. Poussière. Maisons. Bout d’asphalte. Cailloux. Colline lentement grignotée. En creux, enfoui, le saignement de cette voie qui permet de dire qu’il y a une entrée Sud et une entrée Nord. Pont, vestige post belliqueux rouillé, échevelé, campagnard. L’espace. L’espace. L’espace. Et le vent.

proposition n° 5

On pourrait ne voir de cette place qu’une étendue claire, déjà aveuglante, bornée de murs, se frayant un passage vers sur une mer de pierre, dont elle entend encore ignorer la présence. Aux murs des portes brunes ou vertes, closes. Aux murs des fenêtres, volets tantôt ouverts, tantôt fermés. Derrière les fenêtres, des rideaux blancs, parfois brodés en fin découpage sur la cotonnade qui sent l’amidon.

Un frémissement. Une ombre furtive. Un gros œil blanc est devenu tache sombre et une musique légère, incongrue, accompagne le bruit de céramique de la vaisselle lavée à la main. Mais tout se passe de l’autre côté, trois pas plus loin, dans le dédale de ruelles et d’escaliers, de cheminées à hauteur d’hommes, d’entrées au dernier étage et de jardins dans des pots de fleurs. La terrasse d’une grande bâtisse sur la gauche qui est le toit de la maison d’en dessous s’anime elle aussi. Un couple s’y aventure pour le petit déjeuner. Ce sont des Anglais. Pour eux, le soleil est une manne. Ils sont les hôtes, forcément charmants, de cette petite dame qui s’affaire : café, pain au blé dur, confiture maison, croissants, lait. Elle vient de faire une limonade, avec une pointe de gingembre, qu’elle leur servira dès qu’ils reviendront de leur promenade. Elle y ajoute du miel. Pas de sucre.
— Alors, tu viens ?

Huit heures cinq.

proposition n° 6

Où ça ?

Boulevard Eugène Gazagnaire, cette route mal mise et riquiqui le long du littoral, comme avait du l’être cet autre long boulevard qui longeait la baie pour culminer au point le plus haut, sur le petit cap, avec sa petite croix. Eugène, comme son arrière-arrière-grand-père, qu’il imaginait devant sa cuisinière tout nouvellement à gaz. Boulevard du Riou, sans plus aucun ruisseau, déchiqueté par un large ruban d’asphalte trop neuf, dominé dans son ample virage par la présence perchée, austère et froide comme la forêt noire, de l’ombrageuse villa du duc cachée au milieu du fouillis des mimosas. Et puis ce qui était une route montant vers la Croix des Gardes, vaillants officiers combattant on ne savait plus quels corsaires.

Où ça ?

Toutes les villes ont une Avenue de la République, une Rue de la Cathédrale, une Place de la Mairie, un Conservatoire, municipal, anonyme, nommé, un Bar à Jus de fruits, Un Café, Central, Sportif, chez Dédé ou Aldo ou Ciro, un Marchand de Glaces, une Promenade plus ou moins sous les remparts en limite du quartier bourgeois, une Place d’Italie. Les Généraux peuvent être remplacés par des héros de batailles perdues, Vingt Septembre, Garibaldi, Adua, Eroi di Dogali, de rois imprévus de Sicile, du Monténégro, et d’écrivains inconnus, comme Hrand – mais ne demandez pas la Rue Hrand quand tout le monde ne prononce que le prénom de cet écrivain oublié arméno-ottoman en faisant siffler les deux « z » comme autant de saillies de l’esprit, imaginant que le dernier « z » de la dernière syllabe souligne justement son nom de famille « Naza-riantz », tout comme on dit « pissi-kologie » de ce côté du monde.

Où ça, quand la frontière est un lieu palpable, inscrite au quotidien, au cœur mêlé du territoire, dans un réseau anonyme de convergences ? Il avait choisi de n’habiter toujours que dans une Rue Verdi, plutôt qu’une Rue Molière ou un Passage du Temple, voire une innocente Rue Saint-Jean. Il avait l’amnésie des noms de rues.

proposition n° 7

Il eut une longue inspiration, non pas pour calmer le trouble, pour sentir au contraire au plus près de sa vie la lumière du jour, les tridules des hirondelles et le souvenir des embruns. Planté là, sur le bord de la place, sur le point de, sur le venir à, perdu, éperdu, retenu, suspendu comme une petite marionnette.

À chercher ses pas, ceux-ci trébuchaient, emmêlés dans le long baiser des langues, des lieux, des rues qui dessinaient la carte de sa vie. Ce matin comme un autre l’entrainait trop loin, à son insu. Tout près.

En revenant ici, c’est aussi un là-bas qui affleurait. Plus qu’un souffle sur sa peau, plus qu’un fourmillement au bout de ses doigts, un mot disparu qui avait su graver en sa chair la forme mémorielle de son chant, la trace sensible des lieux muets de son être.
Il se sentait comme ce jour où il était revenu par le hasard d’un colloque sur les pas d’une enfance qui fut la sienne. Il était parti du boulevard pour retrouver la maison de ses grands-parents, sans autre carte qu’une lumière, l’angle du soleil, de bruissement des feuilles. Il se retrouva dans la rue presque tout de suite. Mais les fenêtres étaient autant d’yeux surpris et désormais étrangers, alors que lui était bien là, autour de la table, entendant les voix, à moins qu’à force d’avoir regardé cette photo, sur laquelle il n’était pas encore, fantôme chez les fantômes…

Il cherchait. Il fouillait. Il balbutiait sa propre absence, adossé à la ville qui lui donnait os et moelle.

That’s how it vould be
What my life would seem to me
If I didn’t have your love
To make it real
Leonard Cohen, You Want it darker – If I didn’t have your love.

Pensa-t-il.

proposition n° 8

Aujourd’hui la place est lasse, vidée de ses ombres aiguës.

La ville s’est nimbée d’un voile d’hiver, brume basse accrochée aux feuilles, toits ouatés, nuages jetant un regard noir sur les collines, effilochement de l’ondée qui se déverse. Les hommes fuient à pas rapides, aux parapluies dansants. Eclaboussements sans fin dans les rues prises d’assaut par les voitures. La ville s’efface. Les hommes se taisent. Seuls les rouges et les verts de feux de signalisation.

L’averse soudaine n’a laissé que les tables et les chaises devant le bar, des fleurs apeurées dans leurs bacs, un claquement de toile, des cartes postales mouillées près du kiosque à journaux. Il préfère rester à l’abri sous les arches, humant l’air premier venu s’abattre.

Huit heures sept. Il pleut.

proposition n° 9

Il a fermé les yeux aujourd’hui.

Là au bout, à l’angle de la rue piétonne, quelques notes pointées de musette sur un accordéon invitant au bal et auxquelles répondent des triolets discrets, consentants mais encore timides. Va et vient musical avant le grand tour de piste. Bruits aigus de ferrailles sur le chantier deux rues plus loin. Confusions stridentes de voix et sourdes de moteurs. Un claquement. Une toux. Coups de marteaux. L’accordéon. Un cri, comme celui d’un oiseau. Tac et rac, tac et rac. Talons. Rien n’est décidé. Mercredi. Non ! Mardi ! Un autre cri d’oiseau. Voitures au loin. Coups de marteau. Grille de métal. Toux tout près. Mobylette. Moteurs. Les deux voix de l’accordéon dialoguent, mais deviennent subitement plus sourdes, lointaines.

Tintement. Résonance. Plus loin encore, le long de son cœur, la ville s’étale, s’élève et devient une voix unique, un appel, ces quelques aigus sur la basse continue de l’harmonium. Il s’y abandonne, le cœur encore chamaillé, pris de surprise. Ému et libre.

proposition n° 10

Il a fermé les yeux aujourd’hui.

Ville-place. Ville-monochrome.

Le moteur d’une mobylette s’éloigne avec lourdeur vers la gauche. Il reste de blanc zébré de vapeurs d’ombres, le blanc qui absorbe l’humidité soudaine quand l’office du tourisme ouvre les portes, trois marches sous le niveau de la chaussée, qui boit goulument aux racines des arbres tout juste arrosées et avale à grandes rasades les terre de Sienne et les verts. Mille facettes de blancs, micas chatoyants d’aciers et de verres déjà chauffés, rouges de Naples des quelques toits en tuile évanouis sous ses ardeurs. Plus loin encore, goudrons et caoutchouc ramollis, musiques fraîches d’habitacles connectés tandis que le paysage se fige. Ville en suspens, sur la pointe des pieds. Pudique et propre, offrant par intermittences une chemise jaune, un plan de basilic, le cuir de chaussures, la paille des chapeaux, l’éclat d’un cristal, le velouté d’une tasse décorée au bleu de Prusse, le bois repeint en blanc d’une cagette, du plastique gris ou vert, le beige acéré des épines de cactus.

Le moteur d’une mobylette s’éloigne avec lourdeur vers la gauche. Un croissant encore chaud fourré à confiture de griottes. L’amertume en remontant les marches depuis la gare souterraine. La crème du café à peine sorti du percolateur. La toute petite serviette en papier est trop lisse et rêche. Les dalles luisantes par trop de passage de la grand-place. Les aspérités des murs. Fenêtre qu’il faut ouvrir pour redonner vie à une pièce. Feuilles de lauriers roses. Aiguilles de pins. Dentelés de rosiers. Blond virant au brun des blés mûris et déjà cassants sous les doigts. Argentés des oliviers. Abondance des terres à peine labourées.

Le moteur d’une mobylette s’est éloigné vers la gauche. Alors l’apesanteur règne. Il est libre avec elle. Il rouvre les yeux.

Huit heures huit.

Ville retrouvée.

proposition n° 11

La ville s’acquitte avec soin de son rôle. Le long de la directrice entrante, du cimetière vers les beaux quartiers, elle se décline en lieux primaire, secondaire, tertiaire, la noblesse étant officiellement abolie depuis deux siècles. Les hommes se succèdent ainsi, sans vraiment se rencontrer, d’un trottoir à l’autre, d’un quartier à l’autre. Seuls les deux axes syntagmatiques de cette bulle urbaine acceptent le mélange : ce sont des rues marchandes. Car même dans les immeubles, l’ouvrier ne rencontre pas le propriétaire qui soit est déjà au travail, soit est parti le temps des travaux. La clé, c’est le concierge ou l’architecte qui l’ont. De surcroît, le choix du boucher ou de l’épicier n’est pas anodin selon où ils se trouvent sur l’axe paradigmatique le long duquel s’organisent l’appartenance sociale et la nature licite, ou moins, de cette appartenance. Le riche est un escroc avec panache ; l’autre est vite un vaurien, petite frappe à la solde d’un caïd qui, d’ailleurs, vivra dans une villa en banlieue ou sur la terrasse surélevée de son immeuble anonyme.

proposition n° 12

Même ici, dans ce café littéraire hard rock, tous sont cadres ou profs ou artistes, unis par le fait de trouver de bons livres qui ne sont pas ceux publicisés par les librairies-enseignes, d’entendre de l’excellente musique et boire une agréable bière gluten free ou pas à dix-huit heures ou se faire servir un café-croissant à neuf. C’est une petite famille qui n’a pas honte de discuter poésie ou refaire le monde avec raison. Un havre de paix. Sur la petite estrade, se trouve un confortable divan, surmonté d’un magnifique tableau abstrait, le tout dans des tons terre et ocre qui apaisent et appellent à la méditation. Certains soirs, s’exhibent des artistes de théâtre qui lisent des contes venus d’ailleurs afin de nous dire que l’enfance est éternelle et que la vie a besoin de fables pour affronter le pire. Un peu plus sur la gauche, les étagères blanches accueillent les littératures-mondes de maisons d’édition petites et patientes qui croient en la culture. Vers le fond, des livres d’occasion, des recueils de nouvelles en format in-32. Un bonheur. Trois lourdes tables carrées en bois coloré attendent devant la paillasse du bar, dans un mélange vieille laiterie, loft au sol de ciment, lieu sans lieu où une autre vie se déploie. Les visiteurs et les habitués marquent, eux, les saisons : grosses chaussures, laine feutrée, chapeaux et bonnets en hiver ; sandales, coton et lin en été. Ils sont protégés des regards, car toute la vie sociale est dans la rue ici, par d’autres livres sur d’autres étagères devant la large vitrine. Une intimité voyeuse des voyous.

Sous les quais, un long passage fait confluer les hommes. De part et d’autre de la ville, en flux alternés, les quartiers échangent leurs êtres. Sol, murs, plafonds gris taupe liseré de rouge assistent impassibles tandis que les écrans affichent, ou pas, trains et horaires. Ceux qui cherchent gênent la marche. Ceux qui portent de lourdes valises, sans avoir vu l’ascenseur sur la droite – la sortie gare est côté Nord, cassent le rythme, soutenu sans être particulièrement pressé, à croire qu’il n’y a pas de train perdu même quand, tous les trois mètres, s’engouffre la voix métallique et grave « le train pour… ». Il n’y a de retard que pour les autres. Reconnaît-on encore celui qui n’est pas de la ville ? Peut-être ce couple ni vieux ni jeune plus petit que la moyenne et un cabas à carreaux qui vient d’avoir une hésitation en s’engageant dans le boyau juste après la dernière marche. Autre chose ? La ville plonge ses ouvriers, ses cadres, ses profs, ses touristes, ses mères de famille, ses lycéens, ses femmes de ménage, ses maçons, ses mécaniciens, ses sportifs, ses militaires dans sa caverne et les avale. Les voix ici sont multicolores, les hommes pressés. Et un accordéon.

proposition n° 13

Il attend que le petit bonhomme passe au vert. Il aurait pu traverser car la seule voiture qui s’annonce est encore loin. Il respire les dernières ombres. Comme les autres jours, un homme entre chez le buraliste pour jouer au loto instantané. Il est en pose et porte un T-shirt bleu avec le logo de l’entreprise de nettoyage, un pantalon de toile et les chaussures de chantier pour la sécurité. Ce matin-là, il n’a pas pu se faire la barbe, la nuit ayant été courte, la chaleur, les chats qui se disputaient dans la cour intérieure, la soirée arrosée pour un désir de plaisir et de paix avec son pote Robert qui lit les livres les plus invraisemblables sur les asiles de fous, l’élevage intensif des poulets, le traité du désespoir. Il pose sa pièce sur le comptoir en disant trois numéros, prend le ticket, recule de trois pas. Il refait les mêmes gestes jusqu’à ce qu’il joue ses dix euros quotidiens. De l’autre côté de l’avenue, le propriétaire de l’épicerie plus ethnique que nationale, homme du quartier manifestement en reconversion économique compte tenu de la reconfiguration de ce bout de trottoir, regarde le bengalais décharger un colis. Une femme s’arrête devant les légumes frais et luisants, visiblement conquise, mais hésitante, l’heure n’étant pas aux achats mais au rendez-vous qu’il ne faut pas manquer. Il lâche de l’œil son commis pour lui dire N’hésitez pas ! Ils sont du jour ! Elle sourit et continue sa route. Plus loin, un chien et son maître descendent quelques marches. Une ombre passe sous les arcades pour couper court à l’angle du trottoir. D’autres têtes dépassent des voitures. Les grands yeux vides des immeubles les regardent. Imposants et muets, ils secrètent en silence et épient ces égratignements le long de leurs façades. Il les sent vouloir s’emparer de sa propre attente du jour. Un bus passe sur sa gauche. La voiture ralentit sur sa droite.

proposition n° 14

Huit heures neuf. Il avance entre deux autres animant la conversation par des gestes des mains, contenus, ni excessifs, ni pingres, dans la juste mesure de son corps puissant. Avec agilité il évacue une trace de l’âge et en revient à son sujet. Sans bruit, il passe devant un chapeau et un violon qui attendent celles et ceux qui lèveraient les yeux vers les siens, aux aguets. Il ponctue sa recherche de quelques notes vives, comme un oiseau qui en appelle, posé sur la première marche de l’église. Elles passent, mère et fille, précédées d’une poussette, décidées et altières, ombres sombres sur les pavés trop clairs. Elles sont perdues dans leurs paroles mais tiennent à montrer qu’elles sont citadines devant cet autre qui s’arrête. Il se demande où aller, vers l’ombre, de l’autre côté de la place, s’asseoir aux tables du bar encore vides autour desquelles la serveuse s’affaire, déposant les boites de mouchoirs en papier au logo de la marque de café servie ici, ou bien là, sur sa gauche, en cet autre café ouvert sur les palmiers en pots, mais dont il aime les tasses, petites coupes de porcelaine qui savent exalter l’arôme et donner du charme au geste qui les portent aux lèvres. Une fois la voiture garée, elle éteint le moteur, vérifie le frein à main, lance la main pour récupérer le porte documents et son sac. Un bracelet à breloques tremble à son poignet à la peau veloutée et à peine hâlée et laisse échapper un peu de ce parfum.

proposition n° 15


— Je ne pensais pas que tu sois déjà là, pour une fois qu’il n’y avait pas de circulation et que j’étais fière d’être partie à l’heure… mais, toi, c’est vrai, j’oubliais, tu as toujours été ponctuel… enfin, de la circulation, au rond-point habituel, à l’heure habituelle encore que maintenant, avec l’été qui avance, ça devient plus facile, à moins d’une livraison, d’une double file, des travaux pour les égouts… tu sais qu’ils sont en train d’installer la fibre ? Après avoir goudronné le boulevard, ils font à nouveau des trous, des trous pour la fibre… enfin… bon, tu as vu pour la maison ou tu préfères l’appartement… sinon j’ai aussi une autre proposition… fais pas cette tête-là ! Je sais, tu m’as dit vue mer, si tu vois la mer ici, vue large, vue magnifique, vue d’enfance, vue solide… oui, oui, tu m’as tout expliqué, avec calme et minutie… et tu vas voir, j’ai trouvé, pierres, bois, verre, acier –- comme tes yeux, non je ne veux pas te faire du charme, c’était avant ça… bon, tu viens ? Comment ça, c’est pas ta maison d’enfance ? ça ne peut pas être ta maison d’enfance ? bien sûr que je ne suis pas idiote… mais tu vas voir… je m’en souviens… c’est pas pareil, mais je m’en souviens… bon, tu viens ? N’aie pas peur… c’est toi qui dis, qui sens, qui vis et moi, je te tiens la main le temps de la visite... ah ! finalement, tu souris ! bon, tu viens ?

proposition n° 16

Ici, au bout de la ville, près du cimetière, sous le grand pont, à la confluence de routes, devant un rond-point asphalté de neuf car à quelques mètres se trouve le tribunal pénal, les bicoques s’embourgeoisent. La ville est ville jusqu’au premières friches. Après, elle n’est plus tout simplement. Alors, les pas de portes sentent bon et frais, les vitres des fenêtres sont tout juste nettoyées et s’il y a du linge, il sent le savon de Marseille. Les maisons peuvent être un reste de vieilles échoppes, s’immiscer entre deux immeubles de standing et un parking de fortune, elles campent fièrement, près d’un bout de voie ferrée, face aux herbes folles et aux figuiers de barbarie. Ici, la misère ne se dit pas et n’est visible qu’en l’absence des urbains, vers 15 heures devant le terminus des bus quand les lycéens et les avocats ne sont déjà plus là et que l’hôpital et la prison ont mis fin aux visites ; ils arrivent sans bruit, dans leurs vêtements sans mode et sans couleurs, avec leurs gestes autres, et leurs voix, et leurs codes. Ici, la pauvreté la plus totale se terre et ne quémande pas. C’est presque par erreur qu’on peut la croiser, à une heure indue, parce qu’il a fait trop chaud ou que le printemps est merveilleux pour tous, comme cet homme trop maigre qui resserre plus encore la ceinture de son pantalon, deux pulls sur le dos, comme chez ces deux sœurs qui vont prendre leur petit déjeuner au bar, leurs cheveux de vierges folles ébouriffés sur leurs épaules. Ici, il n’y a pas de crasse visible, seulement de la dignité qui résiste. Il n’y a pas de crasse visible. Comme la violence. Tout est derrière les murs épais. Les loups de quittent leur tanière que très tard dans la nuit.

proposition n° 17

Vous ne pouvez pas

Ni point, ni exclamation. Soi, l’autre, la négation. Les phares étaient allumés, zébrés par la pluie, la pastille rouge venait de s’abaisser et des pas s’avançaient tandis que la voix restait en suspens. Gyrophares et barrières métalliques. Où alors ?

Des frissons en passant devant le portail béant sur le terrain vague, le soleil à la verticale, les herbes silencieuses, les coquelicots flétris. Il y avait eu ce chien mort.

Au dernier étage de cet hôtel de luxe tout moquetté, alors que dehors la lumière s’époumone, le vent s’amuse, vaque, pose, repart, file à droite à gauche, cris des goélands, discrétion des garçons d’étage, mutisme de rigueur, trois hommes dans la pièce. Rien qui vaille.

proposition n° 18

Proposition n° 18
À moins qu’à force d’avoir regardé cette photo, sur laquelle il n’était pas encore, fantôme chez les fantômes. À moins qu’à force il n’avait pas la force d’être regardé. À moins qu’à force il n’avait plus de forces. À moins qu’à force d’avoir regardé sans force cette photo, cette photo sur laquelle, sans effort, il n’était pas ; et encore, n’était-il là, dans sa force, sans effort ; et encore, n’était-il là, dans sa force, dans la puissance qu’il serait là encore. À moins qu’à force d’avoir regardé cette photo, il y était encore et encore, fantôme chez les fantômes. À force, ils viennent, les fantômes, et regardent et le regardent sur la photo où il n’était pas encore à force de l’avoir regardée.

proposition n° 19

Ville fluctuante dans chacune des pulsations de son cœur, dont les rues sont ses veines, ses espaces intérieurs organes de son corps. Ville fluctuante aux pierre immortelles, mirage entre ciel et mer, posé là par la main invisible qui a construit et anime encore ses escaliers d’une multitude de pas, ses ruelles de tant de voix. Ville frontière des bois et des champs. Ville effort, rigide et droite, un peu clinquante sous ses pavois, ses marques, ses tourner à droite uniquement et ses sens giratoires. Ville gargantuesque qui enfourne, digère et vomit ses ogres. Ville muette.

proposition n° 20

Les derniers pas ont martelé les pavés, peu à peu moins secs, progressivement plus flous, fondus avec lenteur dans le bleu opaque du soir. Un volet a été fermé sur le claquement métallique du loquet. Un reste de peinture fraîche flotte encore sur la grille baissée de l’atelier de céramique. Des liserons se prélassent, étalent leur corolle entre les herbes folles désormais endormies. L’ombre d’un chat. Quelques crépitements. Les murs soufflent, respirent, éloignent d’eux la chaleur du jour. Ils se dévêtent du voile des hommes pour passer sur leur face le baume ancestral de terre cuite et de bois. Les murs regardent les lampions converser sous les néons éteints du bar. Ils goûtent la fraîcheur de la fontaine qui, toute nue, se baigne autour de mille clapotis. Cri d’oiseau, frémissement de feuilles. La ville se tait net sous le silence du silence. La lune monte le long du campanile.

proposition n° 21

Le carnet noir sur la table blanche est refermé, son élastique distendue avachie, prêt à être réouvert à la page du jour, sur un faire qui risquerait l’oubli ou l’impérieuse mémoire de tracer la marque d’une action désormais accomplie, d’une personne rencontrée, sans que tout cela n’ait plus du tout d’importance, tous ces éclats de quotidien voués au lieu sans sommeil, traces improbables d’une vie partie sur d’autres voies mais qui s’obstine à écrire, ici, page après page, un rendez-vous, un code, à griffonner un dessin, à raturer ce qui n’a pu être vu, ou dit, pages d’actions immuables, voir, dire, aller, partir, revenir, heures du lever des étoiles. Deux piles de livres, sur la gauche, semblent un prélude à ce que ce carnet ne contient pas, à moins que ce dernier soit conscient qu’il ne peut contenir tous les mots des dictionnaires, trois, pour être précis, un bilingue technique, un monolingue italien dans ce type d’édition éducative, qui l’a surpris en l’achetant, où les lettres de l’alphabet sont signalés par une pastille bleue sur la tranche mais qui n’empêche pas de se demander à chaque fois s’il faut bien dire « E F G » quand il se souvient « B D G », un de poche français qui porte le signe d’une consultation plus familière, posé sur trois romans, à lire, et un classeur remontant aux années quatre-vingts du siècle dernier doté de marque-pages de ce siècle en cours. Plus à droite, un autre carnet noir, plus grand, presque entièrement écrit, repus, bouffi après un cycle annuel de notes, de rappel, carnet d’une autre mémoire. Devant, la bibliothèque, peu à peu fleurie : tulipes, pavots, narcisses, rudbeckies se côtoient pour le seul plaisir et la couleur dans ce décor blanc et clair. Au milieu de ce monde végétal, deux photos, l’une où il n’y est pas, parlant d’une vie d’avant la sienne, de gens ensemble qu’il n’a vu que séparément, l’autre où il y est ; ces deux photos réunissent en lieux et temps différents sa famille. Étrange que le pot de crayons ou la trousse ne soient pas visibles. La pointe de la plume, le tracé de l’encre, le geste du poignet. Rien n’est anodin. La phrase est écrite, la première, la plus difficile.

proposition n° 22

Trait, courbe. S’appliquer. Une fine marque noire sort de la pointe métallique. Former un demi-cercle, monter tout droit. Ne plus voir que la couleur orange du stylo. Revenir près de la ligne rougeâtre qui définit la marge. Tracer une autre lettre. Sentir l’acier du pupitre contre sa jambe. Se distraire à mettre le doigt dans le trou de l’encrier et s’attendre à ce qu’il soit taché. Les murs sont clairs, mais devant un immense tableau vert sombre, une forêt en pleine classe. Suivre les rainures, noires, qui délimitent les dalles du carrelage. Là, une grande fenêtre. Clarté. La pluie a peut-être fini de tomber. Tourner la page. Enfance.

proposition n° 23

Du promontoire, la ville n’est qu’un long mur, tantôt bas, près du fortin, comme un ventre mou avant la plus redoutable des douves, une saignée profonde haute de trois étages tel un cañon profond pour couper les gorges ; tantôt haut, vers les espaces plus nobles de la basilique. La ville fait le dos rond aux vents et aux embruns. La ville s’érige, résiste, ignore, attend les coups. Elle glisse en suivant la lente déclinaison, vers le Sud, vers la plaine, traçant ses droites jusqu’à ces quartiers, ces quarts d’hier parsemés de villas d’agrément, ces résidences d’été pour bourgeois qui ne concevaient laisser leur négoce, ces résidences d’été à la jonction entre autarcie et commerce, ces quarts d’hier qui furent ouvriers et dont il ne reste qu’un vieux hangar, même la boutique du réparateur de vélos a laissé la place au cube blanc et verre d’une résidence de luxe, et trois bicoques –- si gracieuses, si fonctionnelles, si modernes alors –- qui furent celles des employés des postes et télégraphe et qui ont su résister aux dévastations immobilières de la fin du siècle dernier. D’autres quartiers sont morts, engloutis, comme voués aux gémonies, aux rues amnésiques. Cette ville n’a plus la mémoire de ses pierres. Elle s’est condamnée au présent. Elle n’a pas voulu, comme Naples, stratifier ses millénaires, superposer les croyances, babiller avec les morts. Avec son dos à la mer, la ville a seulement voulu conserver les échos d’une langue antique sur des notes de musiques venues de l’autre bord.

De la ravine, la ville s’élève comme une falaise, longue muraille claire coiffée par les cyprès du château. Nuls chants de ses chapelles, nulles voix de ses fenêtres. La ville veut faire croire qu’elle somnole dans l’entrelac d’escaliers et de passages. La ville se conquiert jusqu’à la place ourlée de façades nobles et d’une large avenue portant à la civitas. Ville dans la ville, là-haut, perchée sur le promontoire. Ville autre éternellement présente dans ce passé continu. Ville récalcitrante aux politiques, villes policées, villes citoyennes, villes de voix aux accents méditerranéens et que la laideur anonyme de ses nouveaux quartiers ne saura faire taire. L’homme s’invente des formes de vie, mais le sang des ancêtres coule toujours dans leurs veines.

Du haut de la tour d’immeuble, avant le périphérique, avant les champs, s’ouvre la perspective vers la ville, tout au bout du bout sous les premières lueurs du contre-jour. La ville s’emmitoufle dans les mauves, les indigos, laissant le port marchant être gagné par le silence et les hommes par le repos d’un soir d’été. Le quartier est trop neuf, modernité posée sur un col calcaire à peine dégrossi, asphalté de neuf, muni de digicodes.

De la fenêtre, la ville quotidienne. Coups de butoir de feux pyrotechniques. Plus loin.

On dit que de la terrasse la vue est imprenable. En effet, la place s’y dessine dans un parallélépipède anarchique. La raison des hommes n’a pu qu’abdiquer devant les constances capricieuses du sol. Lignes droites fragmentées du Palais du Gouvernement –- aujourd’hui Préfecture -– rigoureusement rouge, d’où partent un boulevard et des platanes. Église Saint-Jean dans le repli du mur, où trône ce qui pourrait être le Cycle de la vie sculpté sur le pourtour d’une hypothétique rosace soutenue par de minuscules titans. L’entrée du bar, dans un autre recoin, à demie cachée par un palmier. Dénivelé. Angle obtus. Et lui. La ville bégaie son histoire et se farde, invite, fait de l’œil, pointe les doigts, là, là et là, cinq directions vers lesquelles tous s’affairent, déterminés, au milieu de mille ambiguïtés.

proposition n° 24

Il y a plus de quinze ans, il avait déboulé sur cette place, guidé par un ami. Dallage marqué par le temps, ou des pierres de fleuve, par endroits – il ne savait plus. Façade annexe de la préfecture grise, celle du théâtre trop jaune. Bar de l’angle avec cette allure de café réservé aux hommes, une paillasse en guise de zinc. Une épicerie-droguerie aussi dans laquelle, entrant, il se crût comme dans celle du village où il allait enfant, avec un immense meuble-étal pour servir les clients, une balance à poids et sur les étagères grimpant jusqu’au plafond les produits désormais désuets dans les métropoles. Tout lui parut normal pourtant une place avec des piétons. Une place avec d’autres piétons comme dans d’autres places, d’autres piétons, d’autres villes. Une place minérale dans cette ville de pierre. Les hommes dans leur aller-venir, fourmis noires, à deux, seules, en groupe, leur aller-venir incessant. Il ne comprenait pas leur langueur à s’y attarder, à y faire salon. Il ne savait pas quand son allure d’urbanité urbaine, route, goudron, voitures, arbres formant allée, panneaux de signalisation et arrêt d’autocar, monument aux morts à l’entrée du jardin d’agrément, sa ferraille, quand ses ombrages avaient été perdus. Au-dessus du café pour hommes il y avait alors l’« auberge des voyageurs » et la fontaine-abreuvoir royale, avec ses gargouilles aux masques de femmes, ses dauphins soutenant une coupelle et ses cornes d’abondance triangulant son sommet, rappelait à la ville son statut de cité, tandis qu’elle était projetée dans son présent-futur. Maintenant, les trois arbres ici et là sont les vestiges de la contre-allée de la route ; le monument aux morts est devant la façade secondaire de la préfecture, désormais jaune ; le théâtre-cinéma a désormais pignon sur place, mais perdu ses volets, quand trois fenêtres béent sur un deuxième étage disparu. Ici, on ne sait si les cités deviendront musées ou resteront à la confluence des villes. Ici, il ne sait si la ville restera à la confluence de ses villes avec les maisons qui étaient ses maisons et l’écho des gens qui les habitaient. Équilibre précaire des

proposition n° 25

Quelles questions. N’aurais-tu que des certitudes. Quand la ville s’éveille le matin. Tu crois qu’elle a besoin de toi. Qu’elle t’attend. Que tu peux la parcourir ainsi sans vergogne. Oui. Comme si tu avais les fesses à l’air. Que viens-tu faire ici. Que cherches-tu. Est-ce que tu comprends ce que la ville est. Là. Plus qu’un espace. Un désert de pierres vives. N’est-elle pas une construction erratique. Parce que cette accumulation n’est qu’une illusion d’histoire. Pourquoi la regardes-tu du haut d’un étage. D’un front de mer. Quand l’avion la survole. Pourquoi ce cœur qui bat si fort. Parce que tu vas la retrouver. Quelle est sa magie. La ville. Sa magie qui t’y fait revenir. Sa magie qui te fait revêtir son histoire. C’est viscéral. Ses pierres ne sont-elles pas tes os. Ses strates. Ton passé. Et n’y vois-tu pas ton futur dans ces grues. Dans le quadrillage des terrains vagues. Pourquoi aimes-tu la ville gagnée par les néons. Les voitures. Les ponts. Les tunnels. Qu’y creuses-tu toi aussi. Pourquoi lui résistes-tu.

Kaïnourious topous dèn thà breïs, dèn thabreïs thalassès. È polis thà sé akoloutheï.

De nouveau lieu tu ne trouveras, tu ne trouveras d’autre mer. La ville te suivra.

Constantinos Kavafis, « La ville », Cinquante-cinq poésies -– édition italienne G. Einaudi, 1968, p. 48 pour le texte grec ; traduction (aléatoire) S. Pollastri.

proposition n° 26

Pour lui, l’idée de ville est sous la pluie, bien à l’abri dans un bar, à regarder par la large vitrine les rues envahies par l’eau, les pneus éclaboussant tout, les parapluies, ces horribles parapluies, le gris sur les murs et les gens. Parce qu’entre ses murs, se développe un vivre, des arrière-cours, des magnolias, des grilles vertes et du gravier. De grandes portes en bois qui s’ouvrent sur de vastes vestibules. Il y a longtemps, c’était à Nevers, une grande porte sombre et tout autour un portique, ou un bossage. Et puis ces tommettes noires et blanches, les quelques marches en marbre d’un escalier. Mais c’était à Cannes. Mais aussi à Rome. La ville, c’est ouvrir une fenêtre et voir la rue, la place, et sentir le vent ou le mauvais air d’une aciérie, les trottoirs brûlants, la nature en pots, cette mise en boîte des existences, quelques tables et fauteuils pour manger un bout de pizza ou prendre un verre, les lieux clos où se retrouver, lire, parler. Extraordinairement, Montréal n’est pas une ville pour lui. Rue Sherbrooke large comme une autoroute. La découverte de quartiers noirs quand le bus traversait le tout début du boulevard Gouin, ou anglophones quelque part entre l’avenue Victoria et le chemin Queen Mary. Les pentes sans fin autour de l’Université McGill. Le pont Jacques Cartier déjà si précis et détaillé au regard et toujours si loin. La démesure abstrait la ville. Ou alors, Montréal ne le devenait que la nuit. Les villes, elles ne semblent l’être vraiment que la nuit venue, radeaux illuminés au milieu du monde. La ville est dans ses artifices, les vitrines, les néons, les passages d’un boulevard à l’autre qui sont comme les coulisses de ce décor clinquant, les allées privées, les quelques marches vers la terrasse d’un grand hôtel. Partout ailleurs, il y a des écoles, un bureau de poste, une mairie, une rue marchande, un lieu de culte et sa placette. La ville du jour, ce sont ces lourdes portes sur un hall frais beige et noir avec, au fond, une petite porte. La ville, un bateau amarré au sol.

proposition n° 27

La ville, c’est cet instant dans la somnolence du voyage où l’on reconnaît la lueur de son couchant, ce pli du paysage, cet arbre, ce bout de roche, un pont, la ruine d’une bergerie, ces trois cyprès autour d’une demeure, l’échancrure de la baie entre deux pins. La ville est son annonce qui bondit dans le cœur, en un battement soudain quand le train quitte la forêt pour aborder cette courbe déclinante vers la plaine qui dévoile la mer des oliviers, la barre dure et bleue de la mer et la ville comme mirage, miroitant tout à l’horizon. La ville, c’est un parking imprévu et impossible qui dit déjà tout, les deux roullotes des romanichels sous le pont, l’enseigne du centre commercial, le pseudo parc pour couples clandestins et cette ancienne maison de cantonniers, le passage à niveau et sa barre blanche, les voitures qui attendent. La ville qui s’annonce interpelle déjà, lance un coup de pied dans le pli du terrain, le champ labouré, puis couvert d’une fine brume verte, devenu or, puis cuivre, puis piqueté de tiges décapitées. La ville, c’est cette courbe soudaine, la lumière d’une maison sur la colline, les couleurs changeantes du pont et dont l’incongruité a désormais conquis le cœur, inscrit dans la mémoire ce ralentissement du train et l’attente satisfaite de l’émoi. Puis poser le pied, sur le quai, un trottoir, comme toucher la terre ferme, s’ancrer dans le sol. Humer l’air qui prend place dans votre être et devenir ville avec elle.

proposition n° 28

Pendant six mois, il prit le bus 22. Toute ville a un bus 22. Pour son réconfort. Qu’il aille à la Fac, passe par le Rettifilo ou aille vers le port, un bus 22 vous attend, accessoirement le 2, mais moins commode. À ne pas confondre avec le 23 jusqu’à Piazzale Claudio ou le 21 jusqu’à Mungivacca. Ce qui fit qu’il se trompa plus d’une fois au début, sans trop comprendre cet entêtement, et dut finir à pied, faire toute une transversale pour c’être trompé de parallèle. Traverser un coin de ville en bus, c’est comme se promener dans la jungle à dos d’éléphant : avec lenteur, sentir le déploiement, guetter une ombre, observer l’intérieur d’une échoppe, tester la fraicheur des poissons, la nouveauté d’une modiste. On y respire l’air du temps, les saisons. On apprend à domestiquer la ville, ses mochetés, ses réussites, son quadrillage des gens, l’idée de quartiers. De rue en rue, d’autres villes sont ainsi traversées, comme cette ancienne agglomération en marge de la campagne, avec ses immeubles 1860 et deux trois villa liberty, rattachée par des bâtiments en ciment armé, une large avenue et un passage sous la voie ferrée à la ville-ville. La ville se décline alors en pots de fleurs et devantures, un taxi, une voiture de police, une portière qui claque, un clignotant, des feux arrière, des feux rouges, la pluie qui frappe les vitres, le froid qui se glisse sous les portes, le signal de l’arrêt demandé, le moteur qui force en repartant. Les gens se regardent furtivement. Vous descendez au prochain ? Selon l’heure, les ados ajoutent au chaos, le petit vieux en profite pour parler, enfin. Un vide se forme autour de la dame qui va rejoindre le centre d’hébergement pour sans-abri, qui doit être quelque part au loin, de l’autre part, seul endroit connu d’elle.

proposition n° 29

La fraîcheur s’installe avec la brise légère du Sud-Est. Elle apaise la ville, jusque là industrieuse et pressée. D’autres voitures ragent à un feu rouge. Mais l’avenue est gagnée par les ombres lentes. Dans son costume ondoie légèrement autour de son corps, à la fois sous cette légère brise, à la fois sous chaque mouvement, d’un bras, d’une jambe tandis qu’il avance. Non pas qu’il fût trop grand. Il accompagne la cadence élastique de ses pas, quelque trait félin de son corps, malgré le temps, une grâce discrète dans la coupe simple de sa veste, le coupé droit de son pantalon. La chemise blanche dépasse à peine aux poignets, une main dans la poche, l’autre juste apaisée le long du buste et de la cuisse. Les ongles sont brillants et nets, sans avoir connu la manucure pour autant, donnant cette impression rassurante d’étude et de plaisir. Une main qui savait tenir et caresser, envoutante et qui venait de lâcher prise. Là, maintenant, sa mâchoire ébauche une courbure volontaire, entre carotide et lobe. Une invitation au voyage. Une frontière aussi. De ce qui ne serait jamais dit. Il s’arrête en entendant sa voix dire son nom. Il se retourne. Il ouvre grand les bras et ses yeux sourient. La ville tout autour, complice, sous les gris-bleutés du soir.

proposition n° 30

La clé tourne trois fois dans la serrure. La voisine, son fils et son mari viennent de sortir. Du troisième, les jeunes déboulent, tac tac tac, taaaac sur le palier où se trouve son appartement, tac tac tac tac, badaboum. D’autres portes se ferment. Des voix. Un dernier coup d’œil au miroir de l’entrée. Dans la longue rue, celle d’entrée principale de la ville depuis de cimetière, une transhumance s’organise. Tous marchent vers l’est, vers ces arbres avant la mer, des familles pour la plupart. Un peu plus loin, ce sont surtout des amis. Les plus anciens, se contentent de pousser une chaise sur le balcon. La foule devient dense et les négociants en profitent pour ne pas fermer tout de suite. Les rayons du soleil gardent encore l’air clair. La foule de l’Ouest rencontre celle du Sud et c’est bientôt au coude-à-coude qu’il faut avancer pour finalement se laisser transporter puis sonner à la porte d’un ami, trouver une terrasse ou rester dans le vaste espace ponctué de vendeurs de ballons, de coco frais, de granitas, d’uniformes orange de la Protection civile. La masse se meut à l’unisson. Les voix deviennent un seul brouhaha qui monte avec les parfums de grillades. Les cérémonies du port disparaissent dans les premières lueurs de la nuit. Le saint a regagné la basilique. Tous sont prêts. Silence. La première explosion du feu d’artifice retentit.

proposition n° 31

Une ville retient difficilement ses vivants. Elle pourrait, alors, s’imaginer garder ses morts, ce qu’elle semble faire où, depuis la voie ferrée, montant la colline, de hauts murs s’érigent. Le convoi longe le long cordon blanc sans que la cité des morts ne laisse voir d’autre que quelques toits, une coupole, des croix, parfois, ou les angles précis d’un bâtiment. L’une et l’autre s’ignorent, plus encore la seconde ; elle tourne délibérément le dos au brouhaha humain qui, d’ailleurs, s’égare, s’amenuise, s’apaise. La seule entrée, monumentale, de ce shéol, l’avale et, le seuil franchi, l’égare au milieu des allées arborées. Terre étrangère pour des vivants qui s’empressent de peupler l’absence. De plus, on visite, on va voir et chacun d’y rencontrer son épicier venu là parce qu’il avait l’après-midi de libre. Beaucoup jardinent. C’est un grand parc, comme d’ailleurs ce large espace qui a fait table rase des concessions anciennes dont on a perdu l’histoire. Il n’y a pas de défunts, vaguement des endeuillés. Tout est ailleurs – plaques accrochées aux angles des rues – d’un autre temps -– tombeaux nobles dans les cathédrales –- et les noms se mêlent aux souvenirs confus d’une vague appartenance, d’une filiation possible, d’une origine commune même lointaine, même ignorée et découverte par le hasard d’une stèle ou d’une pierre gravée. Même les morts ont disparu. Les morts sont notre imaginaire, mais aussi cette sensation un peu lourde de porter l’humanité sur ses épaules et sentir comme une responsabilité que l’on cherche à éloigner d’un geste de la main. Même l’agonisant n’y pense pas alors que la vie quitte son corps ; il suit le flux et le reflux du souffle afin d’apprivoiser la nuit et suivre son étoile et quand, le fil se fait toujours plus ténu, accompagner le silence.

proposition n° 32

Les ciels s’invitent sur la ville depuis l’horizon, bonhommes et stylés pour siroter un verre, pique-assiettes impromptus venus pour le buffet, voleurs tenaces et rustres qui fouillent partout et ne s’en vont que repus de violence. Les ciels conversent avec nos jours et nos saisons. Ils nous rappellent le nouveau mois qui met fin à l’été avec ses gris légers et son vent encore doux, les premières odeurs de sous-bois. Ils nous rappellent le cœur de l’hiver avec ce voile épais et lourd s’étendant depuis les montagnes jusqu’au cœur de la mer, la condensation aux fenêtres et les écharpes jamais assez bien enroulées autour du cou. Ils répètent avec nous le nombre des jours et incisent sur la peau leur grain, leur hâle, leur invisible présence dans notre âme. Les ciels jouent avec nos certitudes d’hommes en changeant la course des étoiles, puis nous rassurent. La voie lactée nous reste familière. Cassiopée brille vers les sommets. Les ciels s’emparent de la ville et la colorent à leur guise. Fi des néons. Fi des artifices. Fi de cette lampe allumée dans un salon. Ils la teintent de mauves et de bleus profonds pour dire aux hommes qu’ils sont des âmes posées sur des lames d’acier.

proposition n° 33

La ville et grande et les gens qui passent dans les rues ne se connaissent pas. En se croisant, leur regard s’arrête quelques secondes sur une coiffure fraîche, un bijou à la mode, cette façon de porter un sac, ce geste de remettre des lunettes de soleil. Se ferait-il inquisiteur en différenciant la coupe d’un couturier de celle d’une chaîne de vêtement, le cuir brillant de son imitation ? Dans la fluidité des formes, la couleur de saison, le pli ici qu’il faut avoir cette année, l’œil n’invente pas des histoires et sait découvrir l’effort ou l’illusion à être avec la ville, conforme à cette idée qu’elle construit d’elle. Sait-il pour autant décrypter les vies, ce regard furtif qui ne se pose ni s’apaise ? Les imagine-t-il pour autant ? Il les juge alors qu’il n’en sait rien, qu’il devine si, venant de l’Ouest ou de l’Est, c’est une femme qui sort de chez elle ou du travail, un homme qui fait une pause ou rentre de service, un jeune fier de sa beauté, un homme de couleur rentrant des champs, un ouvrier d’un Est plus lointain encore, une femme de magistrat qui a changé la rue pour une passerelle Gucci. Les échanges sont ainsi nets et muets. Rien n’est dit sur la luxure, la prostitution et les violences alors qu’un sourire poli peut accompagner un entrecroisement des genres à un carrefour, à la porte d’une boutique. Alors tous évitent les songes fugitifs que de telles rencontres pourraient générer. Tous gardent leurs distances et imaginent à peine. Tous regardent avec soin pour devenir à leur tour image de la ville, mobilier urbain mouvant, seul manège des fantaisies à tourner encore.

proposition n° 34
OUEST

La ville s’effriche. Elle laisse la route s’éloigner, s’élancer vers une mauvaise garigue aux herbes rêches grouillant sur des talus de débris, le creux d’un canal d’écoulement des eaux, une sorte de ravine plate qu’enjambent de vilains ponts trapus sur leurs pattes courtes, dont les barrières ont disparu, sciées, volées, perdues, oubliées, des passerelles d’acier incongrues, avec au loin la ligne des camions allant et venant de l’inter-port. La ville semble renoncer à elle-même : une voie ferrée où poussent depuis longtemps buissons et herbes hautes, le cube aux yeux vides d’une ancienne ferme entourée de pins et de figuiers de barbarie, dont on devine le corps principal, l’ovile et, au loin, la ligne des entrepôts, les arches du métro aérien, la violence d’immeubles neufs d’une cité dortoir. On pourrait y deviner des vies, vies de travail, vies parquées, vies ghettoïsées sur leurs mondes codés, villes autres où l’État peine, se trompe, préfère s’installer à côté, dans cet espace à prendre, amnésique. On passe vite. On va ailleurs. Transition pénible où le labeur fut, où les hommes grattent sans cesse la terre blessée.

SUD

En passant à nouveau par ce quartier, la fraîcheur des arbres le surprend encore. La ville prend ici une allure bourgeoise et affairée. L’école sur la droite, l’entrée de l’hôpital un peu plus loin, l’immense rond-point-parking souterrain, instituts privés, banques, bars, magasins d’ameublement. Même la station-service a des allures minimales et utiles. Rien n’est de trop. Rien n’est en trop. Les pompes funèbres ont une devanture discrète, presque un rien hype. Juste derrière l’arrêt du bus une droguerie détonne un peu avec sa marchandise exposée -– ses toiles cirées nunuches, ses sceaux en plastique coloré, ses manches à balais. Elle bataille avec une poissonnerie minuscule et une épicerie exigüe pour sauver ce reste d’autre siècle, avec pourtant cette petite chose très vingt-et-unième siècle –- qui cependant a toujours existé, avec ou sans panier descendu au bout d’une corde depuis le troisième étage d’un immeuble : la livraison à domicile sur simple coup de fil (on ne donne plus de la voix -– à moins d’être dans la vieille ville, et encore, ici règne la discrétion). Sur la gauche, le boulevard, d’abord bordé d’immeubles de standing, rétrécit pour finir par un carrefour à angle aigu devant une caserne désaffectée dont on devine, derrière les murs sales, les toits écroulés, les cloisons éventrées et les herbes folles. La foule y est nombreuse, remontant de ce sud vers la voie ferrée, plus encore l’été. Ce long mur protège du soleil de midi.

EST

On pourrait dire qu’au n° 76 de la rue un homme a été retrouvé mort, en quelque part, dans une sous-pente ou dans cet angle un peu obscur de la cage d’escalier. Il paraît qu’il y avait pas mal de sang et qu’il était mort depuis longtemps. Ce sont les voix sur le trottoir qui le disent. On ne voit que le photographe, qui prend le portail d’entrée sous tous ses angles, tandis que des hommes entrent, sortent, re-rentrent, tout en faisant attention à ne glisser que leur corps sans rien faire deviner. Au n° 19 d’une autre rue on parle d’un jeune qui, le jour de la fête patronale, se pencha un peu trop du toit en terrasse de l’immeuble style 1860 construit en 1950 et trouva la mort. Depuis, l’accès est bloqué par une clé que détient un des responsables de l’immeuble devant le syndic, celui qui doit téléphoner chaque fois que l’ascenseur tombe en panne. Tragédie déjà oubliée. Au n° 28 de la rue perpendiculaire à la précédente se trouve un grand portail en noyer sombre. On pourrait penser à l’entrée d’un antiquaire s’il on apercevait, en haut à gauche, la plaque d’une agence consulaire. L’intérieur fait penser à une galerie d’art ou le bureau de designer. Table en verre, fauteuils cossus. Ou quelque chose comme les bureaux des directeurs d’études dans un fameux institut. Charmant. Au n° 36, quelques rues plus loin, une ancienne laiterie devenue librairie-bar. Un truc fou, funk, punk et d’un classicisme absolu où la parole, cette parole qui refait le monde autour des livres, où la parole est livre autant que libre. Le lendemain de la fermeture estivale, une bombonne de gaz était enchaînée à la barrière protectrice du trottoir. L’esprit libre gêne toujours. Une perquisition a eu lieu au n° 47. Une histoire de drogue. Quelque chose avait été découvert il y a quelques mois d’ici. Entre un coup de tête d’adolescent attardé et une dérive de jeune. Et puis il a eu une overdose. Là, au n° 25, un macaron bleu annonce la naissance d’un petit garçon. Insouciance joyeuse devant les caissons colorés des poubelles urbaines.

NORD

Ici la ville s’ouvre sur de vastes espaces, mers végétales, pierreuses, mers ondoyantes vers d’autres îles et d’autres montagnes. Elle inscrit dans le ciel les grues de son port, toujours en prière vers le vent et les étoiles. Elle inscrit dans le ciel ses hautes tours, ses clochers, le dôme d’un observatoire. Ici la ville inscrit ses silences. Elle se décline en ruelles, marchands d’osier, vendeuses de pâtes fraîches, cours cachées aux regards où s’entassent des mondes secrets, farouchement gardés. Des rues sont interdites ici. À bien y regarder, les façades des églises, si nombreuses, ont stratifié le temps, gardé un griffon gravé dans une pierre, une rosace posée un peu plus loin, l’angle d’un toit de la seule nef d’origine, le petit lion posé sur une colonne perdue entourant un portail devenu aveugle, la demie tour d’un clocher partageant un escalier avec la maison mitoyenne. Les rues s’entortillent et, à qui sait les parcourir, se déploient en spirale à partir d’un cœur que la ville entend garder secret.

proposition n° 36
OUEST

D’ici, la ville se rêve. Elle laisse la route s’éloigner, s’élancer sur la crête de la colline dressé, droite et rêche, de l’autre côté de la ravine plate qu’enjambent des ponts, des passerelles d’acier avec, au loin, la ligne des camions allant et venant de l’inter-port. La ville ressemble à un mirage, flottante où une voie ferrée pousse entre les buissons et les herbes, longeant le cube aux yeux vides d’une ancienne ferme entourée de pins et de figuiers de barbarie, la ligne des entrepôts, les arches du métro aérien, les immeubles neufs d’une cité dortoir. Les vies, vies de travail, vies parquées, vies ghettoïsées sur leurs mondes codés, songent une ville de la ville, installée tout à côté, dans cet espace à prendre. S’imagine-t-elle celle ville de transit, cette ville vue de loin, d’ailleurs ? S’imagine-telle grattant sans cesse la terre blessée ? Qu’importe. En regardant la ville de là, ils s’imaginent s’aimer encore longtemps.

SUD

Rêver ce quartier, la fraîcheur des arbres. Les couleurs du soir donnent, ici, à la ville une allure douce et docile, aux tons bourgeois et affairés. L’école sur la droite, l’immense rond-point-parking souterrain, instituts privés, banques, bars, magasins d’ameublement sont désormais calmes. Même l’hôpital, sur la droite, prend ses aises en attendant que le sommeil gagne les patients. Même la station-service, minimale et utile. Rien n’est de trop. Rien n’est en trop. Une petite lumière signale les pompes funèbres. Juste derrière l’arrêt du bus, la droguerie, la poissonnerie et l’épicerie minuscule affichent avec joie leurs devantures désuètes d’un autre siècle. Les toiles cirées sont rangées, les bacs de coquillages lavés, les derniers cartons pliés et prêts à être récoltés. Avant de partir, l’épicier à mis une dernière commande dans un panier, vite remonté jusqu’au troisième étage. Sur la gauche, le boulevard, d’abord bordé d’immeubles de standing, rétrécit pour finir par un carrefour à angle aigu devant une caserne désaffectée dont on devine, derrière les murs sales, les préparatifs pour une fête improvisée. Une coopérative agréée par la municipalité se prépare à peindre une large fresque. La foule remonde vers le sud, leurs maisons, leurs refuges. Ils traversent la ville.

EST

Au n° 76, ce sont les nombreuses plantes aux balcons qui attirent le regard. Elles prennent l’air, l’air du soir, la brume passagère de l’avant-nuit. Le lourd portail en chêne est bien clos. Tout est calme. Au n° 19 d’une autre rue, quelques notes de musique s’échappent d’une fenêtre ouverte. Cela est rare mais si bienvenu. C’est le jeune du deuxième. Il joue du piano. Et tous rêvent en l’écoutant, même s’il s’arrête parfois sur un passage mal enchaîné ou une note méconnue. Plus tard, il ira sur la terrasse, voir le feu d’artifice. Au n° 28 de la rue perpendiculaire à la précédente se trouve un grand portail en noyer sombre. Au n° 36, quelques rues plus loin, une ancienne laiterie devenue librairie-bar accueille ses hommes-artistes. Tous sont libres. Tous s’écoutent. Tous se parlent. Ils disent les ombres dans leurs jours et leurs lumières à la première étoile. Une perquisition a eu lieu au n° 47. Mais les policiers sont déjà partis. Là, au n° 25, la vie s’annonce comme dans un rêve, vie nouvelle, vie qui suivra son chemin. Insouciance joyeuse devant les caissons colorés des poubelles urbaines. Ils disent s’aimer et entrecroisent leurs doigts, sentant la chaleur de leurs paumes monter jusqu’à leur cœur.

NORD

Ils courent, ils courent, ils courent. Ici la ville s’ouvre sur de vastes espaces, mers végétales, pierreuses, mers ondoyantes vers d’autres îles et d’autres montagnes. Les rues s’entortillent et, à qui sait les parcourir, se déploient en spirale à partir d’un cœur que la ville entend garder secret. Ils courent. Encore. Encore. Encore. Vers la mer, vers les embruns. Les possibles.

proposition n° 37

À chaque fois, à chaque dernière marche, un bref couloir, parquet, dalles de pierres ou tomettes, puis un grand encadrement de porte, en noyer ou en chêne, puis, par le miracle du souvenir, enfantin ou adulte surpris, une vaste salle, un salon, un lustre de cristal avec de nombreuses pendeloques, un divan, en cuir ou en velours, au-dessus duquel trône une tapisserie ou un tableau ancien – ancêtre, scène de chasse, vue un peu sombre et mystérieuse… ou bien alors cette entrée-bibliothèque, un bref couloir et la pièce à vivre avec, sur la gauche, deux grandes fenêtres donnant sur une cour intérieure, des sièges confortables en tissus clair, un kilim discret dont les taches aux couleurs primaires donnent vie au décor silencieux et trop sage où les tableaux regardent les hôtes comme autant d’instantanés de vie que l’on aurait pu vivre : une promenade près de la mer, le portrait d’un jeune homme aux traits vifs, des saltimbanques, un vase, des fleurs, des fruits et quelque assiette ou instrument de musique… et puis des pièces plus secrètes, aux couleurs plus ténues, ces pièces de nuit, ces pièces d’intimes, ces lieux discrets qui gardent les silences, avec les volets mi-clos, ce désordre d’une veste à peine ôtée, , d’une chemise laissée là, d’un gilet vite enlevée car le soleil était déjà haut… les intérieurs urbains disent une toile cirée d’antan, un buffet d’artisan, des meubles fabriqués en série, mais modulables, mais modulables, signifiant l’oubli du contreplaqué, des couleurs criardes, du moderne déjà démodé, des mauvaises chaises de cuisine aux pieds piquetés de rouille, du gros téléviseur et de la dentelle au crochet, un bibelot, des tasses de porcelaine, une soupière, un portemanteau, un vase de chine, trois plantes vertes près de la baie vitrée… dans sa mémoire, les maisons de ses villes ne conservaient qu’un escalier clair, une entrée, un salon, la lumière venant d’une grande fenêtre, un petit couloir, la chambre, la salle de bain et la cuisine tour à tour d’un autre âge ou aux lignes épurées de céramique et d’acier, des livres, des livres et la clarté du jour ; après, il pouvait y avoir du linge sur un étendoir, de la pagaille, des photos sur des meubles, un fauteuil obscène sur lequel somnoler : les maisons des autres différaient par le seul fait d’être dans d’autres quartiers. Seule la forme des pièces contraignait aux différences. Lui-même n’emportait qu’une valise dans ses déménagements. Qu’il gardait sur une étagère de l’armoire.

proposition n° 38

Chemins urbains
Arrêt sur Place
8, rue Verdi
Tableaux italiens et autres villes
Cinquante nuances de ville
Voyages en villes inconnues
Rendez-vous ici
Les quatre points cardinaux. Cartographie urbaine imaginaire.
8 heures 09, Place…
La ville dans laquelle jamais on ne revient
Petit voyage d’urbanité en cinquante tableaux
Disruption urbaine

proposition n° 39

Rue Nationale. Nom altier. Rue droite sur près de trois km peut-être quatre si on inclut le parc. Rue vitrine de la Nation-Ville. Autant dire la ville telle qu’elle se vit dans la nation à partir de 1860 : industrieuse tout en étant de villégiature, art-déco tout en soignant ce je ne sais de sérieux dans des édifices conséquents et austères, un rien haussmanniens. Et pourtant. Rue Nationale, vibrante comme un fourmilier quand le soleil est clair et haut : voitures, bus, vélos, piétons. Non. Voitures arrêtés aux feu-rouges, piétons qui traversent, bus qui repartent, gens qui se garent, parfois en double file, zig-zags continus, répétés. Rue Nationale, qui trace, orgueilleuse, sa ligne du temps : 1860, un reste de cheminée d’une industrie disparue, 1920, immeubles art-déco pour les employés, avec l’alignement parfait des couloirs et des boites-à-lettres baignées par la lumière provenant de larges baies vitrées donnant sur une petite cour intérieure où les habitants pouvaient socialiser ou garder cette idée d’être un tout social dans un cadre qui s’avait construire la sensibilité esthétique et la meilleure des modernités – l’espace linéaire et les sanitaires, 1925, les villas liberty pour les hauts fonctionnaires, avec leur double entrée, leur petit jardin ornemental, des grotesques ornant les fenêtres et ces toits tout juste sortis d’un monde inventé – la tradition était rompue car l’homme, nouveau, vivait, nécessairement, dans ce monde ordonné et artistique qui attire encore aujourd’hui le regard, fait sentir un moment de nostalgie – coupable parfois – car on y voit, là, cette tentative quelque peu réussie de l’union du design et de l’art de vivre, au Sud, 1970, avec ces cubes en acier et en béton – des trucs que l’on voit tout de suite utilitaires – qui gardent jalousement des bureaux de compagnies d’assurance ou des dispensaires, voire une médiathèque. Mais là, aujourd’hui, dans ce mélange cacophonique, entre 1860 et 1920, la ville se réapproprie l’espace. Elle abat. Elle reconstruit. On ne voit pour l’instant qu’un cube de béton caché par un échafaudage recouvert lui-aussi par de larges bâches. On a déjà oublié ce qu’il y avait avant, car la rue est un continuum mémoriel si évident, si présent, qu’il devient anonyme. Un cube en béton recouvert de bâches. Et voilà qu’en passant devant, le soir, à la nuit tombée, ce cube renvoie à un autre cube, un peu plus loin, une ancienne villa (on dit qu’un vendeur de vélos y avait son échoppe-maison), tout de blanc, de verre et d’acier, minimaliste, épuré, simple, clair, avec un restaurant au rez-de-chaussée – son mobilier en bois et ses plantes grasses – et de appartements aux deux étages suivants), mais aussi à ces autres cubes, plus loin, vers l’Est ou le Sud-Est, qui marquent la ville du futur d’aujourd’hui : linéaire et blanche. Rue Nationale. Ce que l’on ne perçoit pas de ce chantier, c’est la ville telle qu’elle se voit et se construit. Une ville qui, même avec mille maladresses, s’invente et cherche une harmonie. L’unité est fragile et souvent incomprise.

proposition n° 40

L’espace, l’espace. L’espace. Et puis le vent. Ici, en haut de la côte, juste après le tournant, la nature regorge de vaillante anarchie, gouleyante et colorée, ordonnée juste devant la porte, libre comme un enfant un pas plus loin. La ville n’est plus puisque l’angle du dernier immeuble n’est plus visible. Les quelques salades laissent déjà la place qui à une forêt, qui à un champ déjà labouré. Seuls les moutons ont disparu. Ces moutons qui se prélassaient sous les fenêtres de la bibliothèque nationale en face de la centrale électrique. Distraction entre les livres sans plus trop savoir à qui l’on appartenait. La culture au milieu des champs. La plus belle des utopies à bien y penser.

L’espace. L’espace. L’espace. Et puis le vent. Ici, à la sortie d’une gare. Mais on triche. La ville est à quelques kilomètres. Elle balbutie son nom « Genzano » ou « Ferrandina » et, d’une certaine façon « Saint-Augustin » ou « Biot » ; il n’y a rien. Rien au milieu du rien. Le vent. Puis, précisément, à la seconde, à l’heure, le bus qui porte vers le centre ou le train, tache noire à l’horizon, sonnette d’annonce, arrêt, départ, qui va d’une ville à l’autre. La ville s’imagine et est déjà là avec des pneus ou du ballast.

La ville commence au bruissement du jour. Avec un au-revoir. À cet instant où l’homme veut la ville alors qu’il attend de s’y rendre. La ville ne finit pas derrière l’accès à un périphérique ou en passant le carrefour pour trouver l’entrée de l’immeuble – en bout de ville – où des amis vous ont conviés. Elle commence toujours en quelque part, par une voie sans issue, au détour d’un tournant, au pied d’une sortie d’autoroute, face au paysage qui la garde et la regarde. La ville est lovée au creux du paysage.

proposition n° 41

L’espace, l’espace. L’espace. Et puis le vent. [1] Ici, en haut de la côte, juste après le tournant, la nature regorge de vaillante anarchie, gouleyante et colorée, ordonnée juste devant la porte, libre comme un enfant un pas plus loin. La ville n’est plus puisque l’angle du dernier immeuble n’est plus. [2] Les quelques salades laissent déjà la place qui à une forêt, qui à un champ déjà labouré. Seuls les moutons ont disparu. Ces moutons qui se prélassaient sous les fenêtres de la bibliothèque nationale en face de la centrale électrique. Distraction entre les livres sans plus trop savoir à qui l’on appartenait. La culture au milieu des champs. La plus belle des utopies à bien y penser. [3].

L’espace. L’espace. L’espace. Et puis le vent. Ici, à la sortie d’une gare. Mais on triche. La ville est à quelques kilomètres. Elle balbutie son nom « Genzano » ou « Ferrandina » [4] et, d’une certaine façon « Saint-Augustin » ou « Biot » ; il n’y a rien. Rien au milieu du rien. [5] Le vent. Puis, précisément, à la seconde, le bus qui porte vers le centre ou le train, tache noire à l’horizon, sonnette d’annonce, arrêt, départ, qui va d’une ville à l’autre. La ville s’imagine et est déjà là avec des pneus ou du ballast. [6].

La ville commence au bruissement du jour. Avec un aurevoir. [7] À cet instant où l’homme veut la ville alors qu’il attend de s’y rendre. [8] La ville ne finit pas derrière l’accès à un périphérique ou en passant le carrefour pour trouver l’entrée de l’immeuble – en bout de ville – où des amis vous ont conviés. Elle commence toujours en quelque part, par une voie sans issue, au détour d’un tournant, au pied d’une sortie d’autoroute, face au paysage qui la garde et la regarde. La ville est lovée au creux du paysage. [9]

 [10]

proposition n° 42

interstice 1 -– entre n° 1 et n° 2

Une familiarité qu’il retrouve au matin, ici. Un sentiment qui ne l’a jamais quitté, quels que soient les lieux. Seule la lumière dessine l’espace en son âme et dévoile des souvenirs, ces sensations si tactiles, si colorées, qui jouent avec une fenêtre ouverte, un détour de rue, un bruissement de feuilles, le tonnerre au lointain. Aujourd’hui, ici, les yeux se dessillent sur la mémoire, son double. On venait de dire. Il venait de voir. Il allait. Il ne doit ni marcher ni dire, à peine penser. Laisser couler la vie sur la ville, la ville sur sa vie, sa vie sur sa ville. Se faire ruisseau ou herbe, souffle ou pierre. Ne plus être Monsieur Machin qui travaille chez Bidule et rencontre Tartanpion ou Tartanpionne, tel jour, à tel endroit. Ne plus être ce citadin distrait qui vient de passer une très belle soirée à l’opéra, habillé comme il faut malgré l’été – mais il faisait tout de même un peu frais dans le parterre – courant – pourquoi courir – à son rendez-vous après un bref café. Ni même un quelconque élément du mobilier urbain, posé entre un trottoir et un feu rouge, un de plus, sans doute moins bariolé.

interstice 2 –- entre n° 15 et n° 16

Respirer à pleins poumons la ville, pour qu’elle soit air de son air, pour qu’elle prenne son souffle et le lui rende. Habiter une ville est si anodin qu’on en oublie l’essentiel. On l’aime avec toutes ses humanités. On l’aime avec tous ses méandres. On l’aime avec toutes ses failles. C’est cela habiter. On devient aussi ses humanités, ses méandres et ses failles. On peut les laisser sur le perron. Mais pour combien de temps ? On remet toujours un vieil imperméable et le neuf n’est pas si différent. On endosse sa ville comme sa veste, légère, chaude, trouée aux coudes, défraichie, râpée, usée jusqu’à la trame. C’est votre première maitresse. Votre premier amant. Pour toutes les confidences, elle est là. Il n’est pas huit heures dix, au bord de la place comme sur l’orbe du monde, face à un possible – d’un appartement ou d’une rencontre – d’homme mêlé. Les tridules des oiseaux noirs de l’été mélangent les lieux et les histoires. Un seul sang dans ses veines pour vivre ce présent d’images où la vingt-cinquième finalement est visible et s’impose.

interstice 3 –- entre n° 20 et n° 21

Il se retient d’ouvrir les yeux. Il n’est pas huit heures dix. Aujourd’hui, sur la place, il s’évade au souvenir, le souvenir qui donne à son corps l’appartenance, le souvenir comme autant de migrations infinies qui ne se conjuguent qu’au présent et disent si oui ou non être est là, un numéro à l’entrée d’un immeuble, une inscription au cadastre et au bureau des services d’écologie urbaine, si oui ou non être est là, respirant avec la ville, hier, aujourd’hui et demain.

proposition n° 43

Il revenait vers sa ville de mer, le promontoire blanc, bien calé sur ses rochers. Il ne lui tournait pas le dos, ni avait le regard perdu sur des horizons d’innombrables lendemains. Il était dans la ville des villes, oubliée, retrouvée, réinventée au hasard de ses pas. Il en était les pierres et les flots, les collines et les parcs. Les rues. Les gens. Les mondes. Il arrive dans sa ville de mer, au promontoire blanc, cherchant du regard ce coin d’oubli où regarder le ciel. Les sens en émois, il absorbe ses bruissements, ses échos, ses mouvements proches et lointains, avant de pénétrer l’espace quotidien désormais sien. Les hirondelles viennent de finir leur ballet matinal. Il est huit heures dix.

proposition n° 44

La ville se laisse lire, consent à avoir des mots qui s’éloignent avec elle le long d’une route et montent vers la garrigue, puis les roches, puis les nuages, suit une voie ferrée et renait derrière une colline. Elle glisse avec le vent sur les vies d’hommes. Un trou, une lumière, une grande affiche rouge, blanche ou jaune. La ville fait des signes, ces lettres sur du papier qui osent à peine dire. Un songe. Lieu-personne qui n’entend que parler au présent de tout son passé qui lui a donné ces rides aux commissures des rues, qui a su garder ce petit rire enfantin à l’entrée d’un parc ou derrière les volets aux rideaux voletant sous la brise ou le vent.

La ville-âme nous prend par ses arômes de pluie, odeurs minérales, odeurs oxydées qui prennent aux tripes et porte au rêve, nostalgie mélancolique où l’être est un peu hors propos mais ivre d’une monde urbain flou, vague, inconsistant brusquement. La ville rend songeur l’homme perdu ainsi dans ses rues grises. Mais elle le recueille, l’abrite sous un porche, lui ouvre la porte d’un immeuble, lui offre l’assurance d’un recoin de vitrine derrière laquelle il peut voir le ciel s’unir à elle.

La ville s’imagine coquette ou laide, les cheveux en bataille, la chemise hors du pantalon, parfumée pour un soir, langoureuse, ornée de brillants, triste et lasse, noire et crasse. Il y a toujours une surprise aigüe à entrer dans une ville la nuit. Et elle le sait. Déserte, sous les lampadaires qui illuminent l’avenue, elle déroule son tapis de velours noir. C’est le silence qu’elle veut, afin qu’on puisse la voir à l’abri du regard distrait des hommes et amoureux du tien. Elle s’est laissée enfermée en quelques pages. Livre et libre. Et tu le sais.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 1er juillet 2018 et dernière modification le 12 septembre 2018.
Cette page a reçu 425 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).


[1De retour, la ville l’étourdit encore, par sa lente et soudaine présence, ni imprévue, ni avertie. De la mémoire qu’il en avait, elle savait encore le surprendre, accueillant l’attente avec joie

[2Comme on la quitte, la ville revient. C’est justement derrière cet arbre qu’apparaissent les premiers immeubles. C’est justement dans ce pli du paysage qu’ils disparaissent. Il le sait. Mais la surprise demeure. Chaque fois nouvelle. Chaque fois autre.

[3Le retour vers sa ville est un livre à nouveau ouvert. Il n’est pas très sûr de vouloir le lire

[4Connaissez-vous ces terres d’oubli ? Ces terres ancestrales que plus personne ne parcourt ? Ces terres d’éternité où l’univers clame sa présence et l’homme son infinie solitude ?

[5C’est comme une ivresse de retrouver, dans ce pli du paysage, tous les possibles du retour. Une page blanche qu’il peut à nouveau écrire. C’est cela, tourner la page, s’inscrire en creux. Partir en revenant pour repartir. Est-ce cela la raison de son retour ?

[6La ville est cette force inconnue qui l’habite, les horaires, les rythmes circadiens, un exosquelette sans lequel il ne pourrait mener sa vie de bernardlhermiteurbain

[7Pourquoi penser à un aurevoir maintenant qu’il arrive ?

[8Désir. Là.

[9Maintenant, il peut s’avancer vers sa ville, délaisser l’attente. Il hésite encore.

[10La vi-ll-e commence ? Finit ? Impossible réponse. C’est dans le pli d’une colline, après un virage, derrière l’angle étroit d’un immeuble, en regardant par la fenêtre d’un bâtiment public. L’herbe folle est devant vous, dans l’interstice, sous un rayon de soleil. La ville continue dans les champs. Les champs n’ont jamais vraiment délaissé la ville. ville et champs se défont dans l’instant minime d’un regard happé par un bruit, un mouvement. C’est une feuille qui bouge, l’éclair vif de la vitre d’un bus. Dedans et dehors. Son propre soupir.