Isabelle Ferré | Articulations sensibles

« construire une ville avec des mots », les contributions

Sur sa route de géographe, urbaniste ou journaliste, elle entretient avec les villes une relation complice et inspirante, un jeu de cache-cache propice à la fiction, à l’étonnement. Son site : isabelleferre.fr ou le blog macao écritures.
proposition n° 1

Elle a changé cette rue, depuis le temps. Droite, ses grands marronniers déjà bien plantureux en juin à Paris. La voilà, l’avenue accrochée à la Porte du périph qui trace vers la place Stalingrad. La fière bordée d’arbres, de contre-allées, de pistes cyclables qui lui donnent tout son sens.

Sens unique.

Les grands travaux ont eu raison de ses désordres embouteillés, tohu-bohu sur trottoirs aléatoires, de son bric-à-brac de boutiquettes, superettes et autres laundrettes.

Il a beaucoup plu cette année mais elle, elle n’a pas le souvenir de ce vert et de cette atmosphère urbaine qui exprime, comme le jus d’un citron, le suc laborieux des documents d’urbanisme chargés d’écrire ce que ville veut dire.

Elle a changé cette femme, qui revient sur ses pas.

Elle remonte, à pied à contre-sens du flux automobile prié de sortir de la ville. Au moins trois stations de métro de Porte à porte. Hier, autrefois, il y a vingt ans et plus, son break bourré de bouquins usait ses pneus chaque jour dans les aller-retours entre le Canal de Chelles et le Canal Saint Martin. Le prix à payer pour élever les gosses au vert et entretenir la matière grise à Paris. Trois ans plus tard, éreintée, elle la vendait.
« Sauf que l’on ne doit pas habiter très loin quand on a une librairie » se souvient-elle.
Jamais revenue sur les lieux une fois l’affaire fermée. Une fois déposée la pancarte « A vendre » agrafée à la façade, elle se souvient. Le rideau de fer exposant définitivement sa résille sans la relever au bon matin, à l’unisson des échoppes voisines qui animaient soudain les rues de leurs suggestions multicolores et odorantes.

Elle avait acheté cette librairie sur cette avenue et sur un coup de tête. Le brassage incessant, le son des langues mêlées peut-être… dialectes d’autres continents, accents pointus, voyelles aigües et consonnes sources enveloppaient ce quartier dans un tissu sonore très caractéristique. Qui l’avait appelée.

Libraire, une vocation ? Ou bien l’appel urbain nécessaire pour tourner la page ….?

Rêve de lieu d’esprit, de longues soirées entre auteurs, d’arts plumitifs. Un commerce poétique payé à coups de métaphores.

Mais une librairie, c’est elle qui fait la loi. Vedette en vitrine sur le trottoir, attirant le chaland sous ses couvertures et ses mots par milliers imprimés dans la peau du papier.Cachant dans ses arrière-boutiques la réalité d’un labeur acharné sans cesse recommencé.

Une librairie, ça vous empoigne des pieds jusqu’au crâne. Ça vous prend le temps et la tête, ça vous effeuille, ça vous muscle et ça vous alanguit. Libraire, manutentionnaire, gestionnaire, caissière, plongeuse dans les grands fonds d’éditeurs, joueuse au casino des mots, addicte à l’encre noire encore odorante qui fleure à travers les cartons d’imprimeurs.

Voilà ce que ça vous fait, une librairie, avec cette soif de livres, douloureuse, jamais assouvie de les lire, les ranger, les déranger, les détruire, les relire. Soif douloureuse du nageur en haute mer, brassant dans l’océan des livres, soumis aux grandes marées littéraires.

Un goût salé sur ses lèvres lui rappelle qu’il est midi. Elle ralentit le pas et reconnait le réparateur de téléphones, le bistro PMU, la boutique de lingerie. Sa bouche s’arrondit dans une moue rêveuse, elle s’approche de la librairie inscrite dans sa mémoire... mais.
A-t-elle dépassé le numéro ? Soudain ses repères s’étiolent dans le vacarme du boulevard proche et le brassement de la foule sur le trottoir. S’est-elle trompée de porche, de rue, de ville ? A la place de son souvenir, la ville a créé une ouverture, une « dent creuse » disent les urbanistes. La maison a disparu. Elle lit machinalement la pancarte mais ne retient rien du projet immobilier dernier cri qu’elle annonce, avec force chiffres et mots compliqués. Une greffe.

proposition n° 2

Façade, mur avec encoches, rebords, du convexe du concave, des trous. C’est du gris, griffé des traces du temps sur la ville, imprimé de quelques graffitis ou de taches, les éclaboussures de la trépidation urbaine sur les pieds des immeubles. Bien sûr, le faux miroir de la vitrine et sa porte customisée.

Mais c’est bien la boutique d’à côté, inchangée pareille à son souvenir.
Elle fait deux pas à gauche. Le trottoir s’arrête à la limite de ce que fut l’immeuble, là où la librairie commençait. Terre -plein incongru, rupture de l’asphalte, sol dénudé … sous les pavés la terre, bien sûr. Quelques tuyaux surgissent, les gaines de l’électricité et du téléphone, réseaux, système nerveux de la ville. Un pan de mur demeuré débout là, on voit le papier peint de ce qui fut une chambre, un salon. Des bouts d’intimité, de l’écorché … Juste devant, une petite pelleteuse au repos attend la bétonneuse. Une opération.

proposition n° 3

Derrière ce gros plan qui la sidère et éteint le parfum de réminiscence dont elle s’était parée, en décidant de venir revoir sa librairie, la ville bouge. Il n’y a plus de boutique ni de livres, l’espace est en devenir malgré la sidération qui la fige dans cet instant présent.

Derrière, pourtant, les mêmes axes. Ce trottoir élargi où se croise une foule multicolore qui tente sa chance. Nouveau, une piste cyclable le double maintenant.

Derrière, le tumulte d’une circulation énervée que le sens unique étrangle et force à ralentir. Dans son dos les regards vagues de ceux qui ont les mains posées sur un volant et les pieds sur les pédales. Frein, embrayage, première, seconde, frein, débrayage. Cet arrière lui sert d’appui, elle ne se retourne pas, elle regarde devant, ce petit creux dans la façade. Anesthésie.

proposition n° 4

Est-ce par hasard qu’il sortait de chez lui, se jetant comme chaque matin dans l’extérieur-jour de sa ville, ville natale au bras de laquelle ses années passaient ? Un pardessus, dégaine flottante voire hésitante, deux livres dans un drôle de sac, bientôt rejoints par le journal rituel qu’il va acheter au kiosque vert.

Il la voit de loin. Elle devant le trou béant, petit trou en travaux. Page blanche et puis rien dedans. Elle est tournée, de dos. Il pourrait dessiner cette perspective, la silhouette de la femme comme un trait au pinceau, la vue s’élargirait alors dans un camaïeu de gris vert ponctué par les traces multicolores des voitures qui filent. Démolition, circulation, reconstruction, articulation. La ville.

Vue de haut, on dirait une scène de village. Pourtant un gymnase moderne inverse les proportions en contre-bas de la rue, pourtant le dessus des toitures apparait mieux avec le recul, révélant des érections d’antennes dans leur encombrement voltaïque. Mais la perspective des immeubles semble moins raide, les dimensions sont plus aléatoires, moins définitives que cette vision en macro de sa librairie perforée.

Sa rue qui croise est en pente. Dégringole du grand Parc et offre une vue panoramique sur l’avenue et le carrefour. Plus haut à droite c’est la place du marché, vide à cette heure mais pas vraiment si on y regarde de plus près. Des pigeons becquettent ce qu’il reste des étals, les bistrots populaires laissent trainer une ou deux tables sur le trottoir bancal. Il a plu et l’eau coule un peu dans les caniveaux, elle va rejoindre l’égout.

Il la suit du regard. Le filet se perd dans les méandres d’asphalte. Les talons des gamins éclaboussent soudain le trottoir et se perdent dans la marée des pas perdus.
Il lève les yeux à nouveau sur le dos de la femme qui est revenue.
La libraire.

Il l’a connue.

Reconnue.

Ferme les yeux.

Songe à descendre vers elle. Entrer dans la perspective. Trottoir, contre-plongée. Moteur. Un homme, de dos, marchant …

proposition n° 9

Il entend ce chuintement incessant des pneus sur l’asphalte ancienne génération. Ce bruit permanent qui entrait dans la librairie, s’engouffrait au moindre entr’ouvert de la porte vitrée qui grinçait un peu à l’époque. ça chuinte encore mais moins, le bitume est « anti-bruit » à présent.

Les arbres aussi amortissent les sons de la ville comme si leurs feuilles absorbaient les flux. Aujourd’hui ça sent encore le fruit et l’épice, selon le jour de marché, la saison. Les parfums des femmes pressées, croisées avant 9h entre la sortie du métro et le zinc du petit café matinal. Le pot d’échappement aussi à ces heures- là.

Le goût vaguement soufré de la ville quartiers nord.

Dans la « dent creuse » elle imagine le vrombissement des machines et les exclamations des ouvriers à l’œuvre.

Ça ne sent rien, la terre glaise peut-être, ou le ciment.

Derrière la vitrine, hier, c’était effluve d’encre d’imprimerie mêlée à la puanteur des cartons déballés après la livraison des éditeurs. Colle à cartons contre encre à fiction. Celle-ci prenait le pas sur l’autre, ça sentait bon aussi la papeterie toute neuve, le goût des carnets haut de gamme que tout amoureux des livres et de l’écriture se doit d’avoir en poche. Et du silence, chuchotement, changement de décibels d’un côté à l’autre de la vitrine. Dehors, on s’arrêtait, on explorait avec les yeux, on commentait à voix haute. Une fois dedans, on frôlait les rayons, on glissait à pas feutrés, on explorait avec les mains. Délicieuse musique du feuilletage, de pages tournées avec précaution, interrogation chuchotée…un bain sonore dédié au livre comme s’il ne fallait pas déranger les milliers de personnes vivant entre leurs lignes. Le bruit de la caisse enregistreuse, une mélodie parfois diffusée en sourdine, les bribes sonores de l’avenue à chaque nouvelle entrée. La main comme « empapillée » d’avoir touché toutes ces feuilles, doigts glissant voluptueusement sur des couvertures prometteuses, apprécier comme un gemmologue le grammage nuageux du papier bible et la texture fibreuse des collections contemporaines. Effeuillage…

Le corps fébrile de ce voyage immobile, il ne sait que choisir entre descendre la rue, traverser l’avenue, enjamber le trottoir, faire semblant de regarder le chantier, se retourner, la voir, faire semblant de s’étonner, l’emmener.

Ou bien repartir, remonter, disparaitre ailleurs. Refluer.

proposition n° 11

Le temps d’une hésitation, il tourne les talons et s’engouffre dans la bouche de métro. File vers une porte, sort à la Chapelle, là où les délaissés de voirie du périphérique dessinent de vagues terrains en attente de définition. Il connait le trajet : arrière-cours, arrières d’immeubles en brique rouge, palissades et grille, le lieu se fait plus flou, moins précis, il se repère à l’ouverture dans le grillage qui surmonte le talus.

S’y faufile.

Non loin de là quelques tentes de fortune, des ustensiles de cuisine, une chaise par-ci par-là. Son arbre familier lui offre un dossier, bienvenu après cette heure de route dans le labyrinthe urbain. Talus du périphérique, une bulle hors du temps, un observatoire invisible. Les feuilles du bosquet sont un peu vérolées, les échappements des milliers de bagnoles qui tracent en contrebas ne lui valent rien. Mais il tient. Comme lui. Se demandant encore pourquoi il court ici, lorsqu’une émotion le submerge, dans le vacarme et la poussière où cohabitent les délaissés de la vie. C’est un lieu immobile, faisant fi de la trépidation et des turbulences urbaines, absolument ailleurs, crânement ancré sur ce rivage en accélération perpétuelle. Cette tension il s’en saisit, se place à l’articulation entre la ville et son vide, éprouve le vertige et s’en sort bien, à chaque fois. Alors il rebrousse chemin, non sans avoir salué d’un geste l’un ou l’autre qui logent là ces temps-ci, ceux de passage qu’il ne reverra pas, ce gosse venu de loin qui souffle un peu dans cet entre-deux oublié de la ville. Le grillage de ce terrain plus que vague, tel une bouche édentée, le recrache dans l’espace public.

proposition n° 13

Drôle de perspective. L’odeur du large, ou bien de l’étroit. Etroit comme ce pont tournant là devant, ferraille et fonte brune magnifique de rouille et d’écailles. Large cette vue juste là derrière nord/nord-est l’océan, déchets de poissons écaillés eux-aussi, dans leurs caisses prêtes au départ.

Ici les yeux butent sur les flancs incroyables d’un paquebot haut comme un immeuble qu’un échafaudage agrippe sur sa façade ouest. Une ville sur l’eau encore sagement serrée dans sa cale de construction, promesse d’un ailleurs, d’une utopie bien réelle qui fait vivre la ville, des centaines de familles, des gars d’ailleurs d’autres rivages.

À peine bouger.

Chantier naval, promesse d’un grand large et trace du travail partout sur le sol, sur les toitures en zinc, dans les entrepôts engrossés de marchandises du bout des mondes. L’odeur de varech, les relents de poissons, parfois le gasoil suffoquant d’un bateau en partance.

Ça sent, sensations.

Rester ici ancré au cœur de cette rose des vents imaginaire entre terre et mer. Des grues arrêtées taisent ce qu’elles ont vues de là-haut, ça bruisse ce vent chargé d’iode qui emporte la musique des poulies et des cordes battantes à la proue des bateaux.

Chantier naval, à droite les plus petits chaluts, ceux des petites pêches en attente de rénovation, un coup de peinture, vertige de l’élévateur qui dévoile leur ventre, ce ventre qui fend le cœur des mers sur lequel s’accrochent des moules, des algues à récurer… la mémoire des eaux.

Ici à cet embranchement de la ville presque au bord d’un autre univers, l’oreille s’embrouille.

Juste derrière si l’on se résout au demi-tour, « tourner à gauche après le feu » voici le centre-ville, les bruits des voitures et du quartier commerçant, le supermarché la place paysagée un manège en bois pour les gosses après les courses et trois parkings pour circuler s’éloigner du rivage…

Mais en pivotant légèrement sans bouger finalement… un murmure métallique rappelle que devant il y a le voyage, une promesse, laquelle ? ils ne la dévoilent pas, les cris de dockers, le ricanement des mouettes.

Au milieu à cet embranchement, rester. Suspendu comme un souffle. Que choisir en soi ? C’est comme une invitation, c’est l’histoire d’Ulysse, un poème de Verhaeren, le mirage des sirènes. L’esprit navigue, tenté de revenir à l’intérieur des terres urbaines qui tournent le dos à la mer, happé par le désir qui rôde à ce carrefour-là qui ne promet plus rien que la brume ou le rêve, où il est bon d’errer jusqu’à la nuit du port.

proposition n° 14

Une bourrasque. Celui-ci entre d’un seul jet dans la librairie à peine réveillée. Odeur de tabac, homme fébrile précipité dans le même rayonnage à chaque fois, son pardessus flotte en ondulant sur son mètre quatre-vingts. D’un trait sa main saisit l’ouvrage repéré avant-hier et les yeux baissés il accoste à la caisse. Croisant à peine la gamine venue chercher la commande de sa sœur, l’Étranger de Camus, édition parascolaire. La sœur passe le bac mais elle, elle est libre et cela se sent, cette fraicheur effrontée sans autre contrainte que celle d’ajuster sa robe devant la vitrine miroir. Et s’en va, alors dedans le calme lent revient et enveloppe cette femme qui caresse les couvertures des livres arrivés ce matin. Sa bouche teintée de rouge sourit à la lecture d’un titre et puis ses sourcils se froncent en déchiffrant le résumé sur l’auteur. Vue de dos, on dirait qu’elle fait corps avec le lieu, silhouette attentive pourtant qui remarque dans l’arrière-boutique cet homme gros affairé sur sa table, ordinateur et calculatrice en main, près d’une pile de feuilles et de classeurs. Un comptable surement, repérable à ses gestes et à son rythme qui rappellent la réalité du commerce, comme le bruit feutré de la caisse enregistreuse. La femme détourne le regard et va quitter le lieu, trébuchant presque sur le pied d’un vieux assis sur le tabouret près du rayonnage science-fiction. Le cheveu blanc, des restes de barbe grise, comme son écharpe qui fut chic autrefois. Il tient un poche dans la main. C’est l’homme de la rue, qui vient là souvent, il parle… des mots sortis des livres et puis il se réchauffe, se repose du tumulte extérieur, la librairie est son pré, son prétexte.

proposition n° 15

Encore un matin où tu surgis à peine coiffée ou bien est-ce un genre que tu te donnes avant d’entrer dans l’arène. Ensevelie par tant de désirs inavoués couchés là sur ces tonnes de papier arrangés en bouquins aux pages blondes serrées dans les rayons pleins d’histoires et personnages d’idées de mondes réels ou imaginaires des sérieux des politiques des extraordinaires. Je voyais bien que tu étais à la fois fascinée et désespérée d’avoir réussi ça ce coup de maître de maîtresse libraire poisson pilote mais c’est un navire arrimé dans la rue où tu t’es embarquée Madame. Ceux que tu fais voyager ce sont eux nous moi les clients les liseurs les acheteurs de livres d’histoires terribles ou drôles, sages ou sulfureuses pour lecteurs insatiables pour l’enfant rêveur pour passer le temps. Toi tu ressembles à ça oui tu leur ressembles à ces livres que tu vends on doit te lire entre les lignes deviner l’intrigue rester sur sa faim parfois envie de te jeter t’offrir te transmettre à quelqu’un qui. Enfin il faut avoir de bons yeux quand même parce que tu es écrite en petit mais heureusement il y a les images et chaque matin jamais la même hier échevelée pressée juste le temps d’un express au bar du coin et tu relèves le rideau de fer et c’est parti. Demain tailleur jupe des pompes rares à tes pieds tu défies le macadam ils vont en découdre tous ceux-là qui t’attendent qui attendent que tu joues ton rôle dans la ville celui que tu t’es choisi libraire. Donne à lire alors. Déjà on s’y engouffre ceux du matin ils savent ce qu’ils veulent c’est efficace la vente directe satisfaction immédiate peu de mots soulagement. Si je pousse la porte en soirée c’est une autre histoire arrêt sur image tu as ralenti la fatigue creuse un peu mais l’épilogue est proche tu te permets de lire normal c’est facile rien qu’à étendre le bras et ils sont là à portée de ta main tu les aimes oui mais je vois bien que. Mais pourquoi as-tu choisis un truc aussi sédentaire tu transpires le mouv’ de partout tout est bon pour bouger changer détourner aller en face faire un tour courir à un rencart joli éditeur qui va te plumer te vendre les offices te remplir encore et encore heureusement que tu as embauché E. Il est gentil ce petit gars qui adore ce job-là, enraciné entre les bouquins affairé au tri aux commandes aux relations-clients. Toi c’est par à-coups et tu sais bien que ça ne durera pas des siècles d’ailleurs tu ne lis plus même finir un poche c’est dur. Le meilleur c’est quand quelqu’un vient te parler te demander hésiter. Racontez-moi l’histoire Madame c’est pour mon père ma femme ma mère l’amie l’amant c’est pour moi ce soir. Alors tu t’en vas en balade avec lui avec elle tu ressembles à une randonneuse il ne te manque plus qu’une lampe de poche pour débusquer le livre qui lui va bien celui qui répond à sa demande à son besoin celui dont tu peux parler avec verve avec émotion que tu as lu autrefois. Là je vois bien que tu aimes ça tu sais pourquoi tu es là on dirait plus une passante inspirée qu’une marchande. Pour un peu tu l’invites à poursuivre au bistro et parler de l’auteur et puis d’un autre tu oublies ta place. Vraiment tu me fais rire je t’avais prévenue tout de même quand j’y pense à quoi tu t’attendais tu es là sans y être je t’observe depuis le trottoir d’en face depuis le rayon sciences humaines il en faut bien un peu c’est ça qui t’envahit parce que. On se demande tous combien de temps elle tiendra cette librairie là en tout cas on s’en rappellera c’est sûr dans le quartier et le meilleur c’est quand tu refais la vitrine avec E. Spectacle vous videz tout un peu d’encaustique ça sent bon et voilà. Une nouvelle scène les livres élus sortent des coulisses arrière-boutique ils sont disposés comme au théâtre ça raconte une histoire tu es drôle ces jours là à genoux derrière la grande vitre et nous on le sait bien c’est ça ton truc ton univers quelque chose comme. Tu les maries entre eux les bouquins tu les fais danser titres en avant promesses de rêves indispensables avant de s’engouffrer dans un 350 pages broché. Le jeune E a l’art de l’arrangement lui aussi et on croirait deux gosses quand la vitrine est prête et nous on s’y presse c’est une lumière en hiver sur l’avenue. Tu vas bientôt redescendre le rideau de fer incroyable comme tu changes à cette heure entre chien et loup. Passe par le deuxième couloir et te rends à la rue ta vie publique tire sa révérence où vas-tu à demain.

proposition n° 16

Il suffit d’un rien, un peu de négligence, un zeste de lassitude, le découragement, un soupçon de doute et le navire prend l’eau. La vitre claire sur la rue s’opacifie, la poussière s’infiltre un peu. Les murmures inspirés s’amplifient en exclamations dysharmoniques. Jusqu’à ce léger désordre dans les rayonnages qui brouille la vue légèrement, on le remarque à peine mais... Une odeur pourrie de cartonnage supplante le parfum des encres.

C’est sombre ici, ça lasse.

L’avenue en novembre c’est tristesse et noblesse à la fois. On le sait bien, le charme est rompu quelque chose à basculé ces dernières années. La pelleteuse, le bulldozer, la grue, l’excavatrice sont restés trop longtemps on n’en voit pas le bout. Ça va être bien surement mais… on s’en fout un peu, on rêve de partir ailleurs. Elle est belle cette satanée ville oui elle est belle, ou bien … est-ce qu’on se force un peu à présent ?
Vous êtes fatigués ce soir à arpenter le trottoir pour rentrer chez vous. Même toi le journaliste qui trouve toujours un angle, le reporter à l’affût de son sujet, l’étudiante ou le poète. Vous reculez.

Pourtant la vie bruisse fort, à certaines heures le monde entier se retrouve sur la place au carrefour. Enfin non, il ne se retrouve plus sur la place, il passe, le monde, traverse, file. Une bruine fine le pousse vers un ailleurs. Seuls sont arrêtés ces commerçants assis derrière leurs caisses dans leurs boutiques, présences parfois transparentes comme leur vitrine où on les surprend parfois. Et puis ce flux qui se presse vers la Porte.

Il suffit d’un rien, un milieu de semaine, le ciel anthracite du début de l’hiver, une actualité sombre… et l’avenue devient axe, une voie sans voix et sans charme, un envers de pluie.



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1ère mise en ligne 1er juillet 2018 et dernière modification le 10 juillet 2018.
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