Mateo London | Plus qu’une station-balnéaire...

« construire une ville avec des mots », les contributions

Son site : Mateo London.
proposition n° 1

Où est passé ce cyprès ? Où est ce sable qui faisait de ce bout du jardin quelque chose de sauvage, de laid ? De l’autre côté il y avait un terrassement bancal, d’où s’extirpaient des herbes mauvaises, puis, en continuant, des blocs de terre. Il se souvient de son père dans le bloc central, et de l’odeur des plants de tomate, et la chaleur, le plein soleil et l’air irrespirable sous la véranda, la véranda suffocante. Cette maison n’était plus dans son giron maintenant, vendue, bradée, son passé nié, même la rue avait été refaite. Encore de l’autre côté, après les blocs et les allées de plaques de béton, il avait brûlé des fourmis, tout un après-midi, avec des allumettes. Il s’en souvient, mais tous les enfants ont fait ça. Lui ça a été ici, devant ce portail jaune. Cette maison qui avait trois accès, qui sentait la moquette, le moisi, cette maison labyrinthe avec des escaliers troués, d’où il recevait il s’en souvient la chaleur de la cheminée, une chaleur au visage qu’il n’a jamais retrouvé identique, et des chambres chacune très-étrange à l’étage, où il y avait aussi une boîte de nain jaune et des petits chevaux incomplets.

proposition n° 2

Une sorte de petit triangle formé par la conjonction de la porte entrouverte, la poutre oblique de l’escalier recouvert de moquette, et le cadre. Assis là rien à voir. Mais la chaleur, le noir montant de la cheminée, du feu, le point où se concentrait la chaleur insupportable, mêlée à l’odeur du simili cuir et aux gravures sur bois représentant des métiers d’antan : ferrailleur, tonnelier, raboteur, tisseur, boulanger, meunier… Un point précis où la maison se concentre. Le point qui contient tous les autres, tous les lieux, la véranda irrespirable et la porte-fenêtre brinquebalante de la cuisine, le lit profond des grandes personnes et l’ancienne chambre de l’oncle, avec la mystérieuse platine vinyles, les jeux de société incomplets, les portes aimantées du long buffet, les vieilles bouées, les fauteuils en osier. Chaleur des étés et chaleur de la cheminée. Ces deux souvenirs se rejoignaient, se confondaient. Et l’odeur du moisi. Descendre les escaliers emmenait à la porte d’entrée, dont la poignée de fer rongée par l’humidité et la rouille faisaient imaginer d’hypothétiques et microscopiques insectes rongeurs de métal.

proposition n° 3

C’était cette petite lucarne toujours ouverte pour l’odeur dans les toilettes. Inatteignable pour un enfant, inatteignable pour quiconque n’était pas un géant, et qui faisait comme une bouffée d’humidité, de mousse, de lierre, ouverte sur ce rectangle de sable sans intérêt, au Nord, toujours à l’ombre. De la rue, cette lucarne était à peine visible, petit renfoncement rectangulaire dont les parois perdaient du crépis et retenaient la crasse des végétaux peu exigeants et du sable noirci par l’eau, la mer, comme si de ce côté-ci du jardin quel que fût le temps il pleuvait. Il fallait réfléchir, de la rue, pour savoir si ce renfoncement était celui des toilettes ou celui, identique, de la salle de bain à côté. Vitres granuleuses, il s’en souvenait, ils avaient dû changer les ouvertures, et ces tilleuls qui griffaient les mollets remplacés quant à eux par des « occultants » de brindilles. Les nouveaux habitants doivent essayer de donner une allure à ce côté obscur, pensa-t-il.

proposition n° 4

Il fit quelques pas dans la rue, s’éloigna, car plus rien ici n’était semblable à son souvenir. La rue désormais était à sens unique. On avait aménagé des dos d’âne, peint des zones. Tout était beaucoup mieux organisé. Il marcha en direction des garages. Il tenta de reconnaître le garage attribué avec la maison. Le deuxième ou le troisième. Il se souvenait du bruit de la porte coulissante sur le rail. Il se souvenait des lambeaux de feuilles mortes qui encombraient le rail. Il se souvenait de la difficulté pour ouvrir la porte, pour la fermer. Il se souvenait du raclement, de la sorte de targette à caler dans la sorte de trou, de la planche à voile recouverte de mille petites choses sans nom à force ne pas servir, des marquages effacées et des anfractuosités dans le bitume. 5Cette partie elle n’avait pas changé. Plus loin la rue descendait sur le Lac, avec ses bateaux de modélisme, son école de voile, sa thalassothérapie, son zoo. Et encore après se présentait le remblai encombré de voitures, la plage, les drapeaux violents, la mer agitée, plus dangereuse ici que du côté de l’Horloge, cela était sans doute encore vrai.

proposition n° 5

Traverser était dangereux. Le vent, le bleu, les voitures, les années 80, le stationnement anarchique. Aujourd’hui il y avait même une passerelle d’accès pour les personnes en fauteuil. Tout était beaucoup mieux organisé. On avait fait venir des pierres de loin pour habiller les places. On ne se noyait plus sur cette plage. Les toiles des drapeaux claquaient-elles autant qu’à l’époque ? Tout était-il autant mélangé ? Il se souvenait, monté sur un tabouret, la tête dépassant sur le toit par le velux ouvert dans la première des chambres à l’étage, il se souvenait d’avoir tendu l’oreille vers la ville pour y déceler, portés par le vent, les rumeurs du spectacle du cirque en cours, ce soir-là, la nuit non encore venue, Zavatta, et les applaudissements qu’il percevait et les courts intermèdes musicaux d’un orchestre qu’il imaginait aussi, loin, très loin, peut-être depuis l’autre côté de la ville. Ses parents avec des amis dans la véranda (respirable le soir). Une vie rêvée. Il se souvenait avoir retenté l’expérience avec un spectacle de Monster cars (qui roulent sur des carcasses) sans que la chose opère de la même manière. Il se souvenait, aussi, avoir lu, beaucoup plus tard, alors adolescent, la scène où Rodolphe et Emma Bovary s’évitent, se cherchent, se faufilent et se rencontrent lors des comices agricoles, lu d’une traite, comme une plongée sur le lit en-dessous du velux, en haut des escaliers, à proximité d’une commode sans intérêt : trois billets roses de 500 F du Monopoly, la boîte de nain jaune, une brassière orange. Le long du lit, il s’en souvenait désormais, il y avait deux types de murs : l’un était mou, étrangement, et sous la pression de la main naissait un bruit de capitonnage matelassé, enrobé de plastique ; l’autre était dur, était une sorte de tapisserie moquette avec un relief où le doigt voyageait sur un labyrinthe de lignes qui enserraient des formes toutes à angle droit et toutes, également, différentes : L, T, rectangle, carré, formes de Tetris qui n’existait pas à l’époque et indéfiniment ces deux murs occupaient le réveil et l’endormissement, et le temps calme de l’après-midi, avec aussi pour le matin toujours le roucoulement d’un pigeon, sa sœur qui dormait à côté et peut-être le grille-pain (vieux grille-pain où les tranches ne plongeaient pas comme ceux d’aujourd’hui mais étaient plaquées contre les résistances, et maintenues par une petite barre de fer que l’on clipsait sur un ergot) et le bruit du café qui finissait de couler.

proposition n° 6

Rue de la Pironnière. Son père lui avait raconté le nom, l’origine. Les Pirons allumaient des feux sur la plage pour tromper les navires. Ceux-ci, pensant viser le phare, venaient s’échouer sur la plage de Tanchet, où les Pirons les dépouillaient. C’est ce qui a donné « pyromane », disait son père sans se soucier du Y.

proposition n° 7

Sûrement il aimerait, ça lui plairait, rentrer dans cette maison monter les escaliers sentir à l’étage les chambres s’asseoir dans l’encoignure écouter à travers le vélux et savoir s’il faisait toujours aussi chaud sous cette véranda qui sans doute amiantée a été changée elle aussi et les blocs de ciment dans le jardin disparus et la cabane qui cachait le tas d’herbes coupées renforcée et alors, il s’en souvint, les voisins : des hollandais, il ne reconnaissait pas les voix, ne comprenait pas plus la langue qu’aujourd’hui et plus loin, encore après, il avait été à la messe avec Mamie Marie, un 15 août il s’en souvenait, tout le monde dehors en chemise blanche et tout le monde debout sur l’herbe la messe interminable et le soleil sur les crânes les cheveux noirs, les pins, le ciel absent il se souvenait de cette messe mais rentrer dans la maison, retrouver physiquement cela certainement c’était vain, et pourtant il avait l’impression que tout ne pouvait pas avoir entièrement brûlé, il était persuadé se persuadait que ses souvenirs devaient coller bien plus bien mieux à la maison que la nouvelle tapisserie, les meubles plus modernes plus pratiques et tout ce qu’il y pouvait imaginer de neuf, de désormais comme disent les annonceurs.

proposition n° 8

La pluie subite sur le toit les Velux dans les chambres du haut sa mère avait dit un jour combien elle aimait entendre rebondir la pluie quand tu es bien enfouie au fond de ton lit quand tu sens tu sais que la pluie s’écoule le long du toit rejoindre les gouttières et nourrir les deux blocs de terre et de ciment devant la véranda, là où rien de « précisément » ne poussait, peut-être un rhododendron une année, et encore, sinon uniquement de l’herbe, rêche, jaune.

proposition n° 9

Et alors ces Velux se hissaient au rang du symbole, de la métonymie de la maison toute entière dans leur grincement leur saleté leur capacité à se fermer sur la respiration de sa sœur la mollesse clapotante du mur les pétarades du bois dans la cheminée mêlées aux conversations inaudibles des grandes personnes en bas, ou au contraire à s’ouvrir sur la rumeur des villes, de cette ville quand un cirque de passage y donnait sa représentation du soir, ou le matin quand tout s’était tue les voitures les spectacles les écoles de voile et la messe pas encore commencée – que le roucoulement d’un pigeon c’était dans cette maison précisément qu’il apprit associa qu’au pigeon correspondait cette musique dans laquelle au fond de son lit il cherchait à déceler un rythme, une fréquence ou une logique. Oui, les Velux symbole, le premier des deux particulièrement, trait d’union entre le foyer et le ciel, ciel de traîne comme souvent sont les cieux sous les climats océaniques, la mer pourtant dans cette maison si loin, jamais les mouettes, mais un pigeon, et les deux côtés de la maison, pôles Nord et Sud, tout à l’horizontal, tandis qu’au milieu il avait passé des vacances ici, jamais tout à fait dans les bruits de la maison ou dans ceux des jardins, et les pieds nus sur les marches moquettées pour atteindre la mezzanine, il s’en souvint subitement, comme pour les hollandais, il entendait sa mère prononcer ce mot, mezzanine, pour parler des chambres. Dans celle de l’oncle, la platine vinyles qu’il n’avait réussi à faire tourner qu’une fois, sans qu’il y eût de disque à jouer, bruit seul d’engrenage et chorégraphie de machine sans spectateur, et sans message.

proposition n° 10

Ainsi par métonymie cette ville était un grille-pain, un vélux, un pigeon et des drapeaux claquant au vent. Une pizzeria, une crêperie, un lac, une thalassothérapie, un zoo et des enfants de 12, 13 ou 14 ans, torse nu, blonds, enviables, le dos bronzé couvert de sel, une planche de surf sous le bras et des scooters et des filles. Une place de bourg, avec sa supérette, son bazar (des bouées dragons à vendre), son fleuriste, ses pièces à insérer, le vent. Un remblai. On disait faire le remblai. Et le dimanche matin, dans les rues plus confidentielles, on errait seul comme un témoin privilégié, mais on ne savait pas témoin de quoi exactement, ni à quel titre.

proposition n° 11

Comme aussi si tout se jouait sur la petite rambarde le long muret blanc peu écaillé qui domine la mer tout du long ou quasi sur « le remblai ». Croisement, aire un peu floue, croisement des plagistes qui remontent qui rentrent et qui, des grains de sable collés aux mollets aux pieds nus stationnent quelques instant sur le muret, s’époussettent, se chaussent, chaussent et époussettent les enfants, espace où restent plus longtemps les jeunes adolescents, beaux, malins, avec leurs yeux d’océan, de grosses lèvres, des cheveux blonds, un radio-blaster posé sur le muret et un scooter, des filles, et ceusses –- d’autres familles -– qui arrivent vont pour descendre le parasol en deux parties dans les mains du papa, l’enfant peut-être finit par faire céder son père réussit à traîner sur quelques mètres le piquet dans la descente mélange de ciment et de grosses pierres avant de se lasser tandis qu’en surplomb, dominant l’ensemble – même les voitures roulant à vive allure entre le remblai côté mer et l’école de voile côté lac –, la maison et le balcon des M.N.S., Maîtres Nageurs Sauveteurs, beaux aussi, lunettes bleues, slips de bain, haut en toile de parachute orange et blanc, avec le logo de la ville et le sigle, M.N.S., à côté du drapeau toujours orange qui claque, le vent qui assourdit.

proposition n° 12

Il se souvenait que ces enfants à peine plus âgés l’impressionnaient fortement le fascinaient et qu’il les enviait, les jalousait, les désirait mais qu’il était soulagé de leur tourner le dos d’être entraîné par ses parents jusqu’au parking en passant à pied sous le cadre rouge et blanc en haut duquel était fixé (est toujours) un panneau d’interdiction aux véhicules de plus de 1,9 m de hauteur (« panneau rond, fond blanc, bord rouge : interdiction », pédagogisait son père), parking dangereux, il se disait : et si les MNS surveillaient, non la mer, mais le parking ? Et si chaque matin ils prenaient la température de l’asphalte, l’état de la circulation, la qualité des stationnements pour déterminer la couleur du drapeau qui dirait : Vos enfants peuvent sortir de votre habitacle, traverser et aller plonger (vert) ! Ou : Gare aux échappements mal réglés, aux pare-brises mal nettoyés, risque de dégradation de la visibilité, les enfants risquent de ne pas être vus (orange) ! Et encore : Avis de chauffards et de jeunes en scooter vers 17 heures, traversée interdite (fond rouge) !

Mais quand on avait regagné la voiture son père disait : « On va se faire un coup de remblai ! » Et alors on roulait en direction du casino et de l’Horloge, la mer à gauche constellée d’étincelles, encombrée d’embarcations (« ça fait des ronds dans l’eau », lançait son père mi-ironique, mi envieux), tandis qu’à droite s’enchaînaient les barres d’appartements vue sur mer et les barres d’appartements vue sur mer, de rares personnes aux balcons. A l’approche de la grande plage les bars et les sollicitations se multipliaient, tout comme pour y répondre les promeneurs dont le nombre avait augmenté de manière continue à mesure qu’on avait roulé et qui maintenant explosait, dans une scène de Belle Epoque où la réalité rejoignait la carte postale (parasols, rollers, marchands de glaces, de gaufres, bols prénoms, dessous-de-plat Les Sables d’Olonnes, bouées-dragons, vent bleu, agences immobilières...). Puis mon père faisait demi-tour et on rentrait à la Pironnière.

proposition n° 13

A la fin de la journée les MNS faisaient descendre le drapeau orange le long du mat (est-ce qu’ils le pliaient ?), le rangeaient en tous cas dans leur armoire en métal puis fermaient leur poste. Le drapeau orange claquait toute la journée tous les jours de l’été la corde le long du mat un bruit tendu un bruit sec et la toile du drapeau triangulaire qui disait tout haut Danger ! Vagues ! Courants ! et qui impressionnait. Le drapeau maître des lieux, à la vision panoptique, comprenant connaissant aspirant dans son mouvement sur place les bateaux de modélisme du lac, l’école de voile, les apprentis planchistes, les parkings, les autos roulant trop vite, les pieds et les mollets époussetés et la plage encombrée et la mer naissante qui guidait le regard vers le repos du phare là-bas, suggérait le « tour sur le remblai », ou au contraire l’entraînait en pensée de l’autre côté, vers le Puits d’Enfer, la côte plus sauvage, plus rocheuse où les Pirons sûrement trouvaient des recoins où cacher leur butin et se cacher eux-mêmes. Oui, le drapeau connaissait tout cela, savait les rites, les paroles, les morceaux du radio-blaster. L’insistance des marmots pour porter le piquet du parasol et l’énervement des parents qui disaient arrête de le faire racler sur le bitume, il connaissait cette scène par cœur. Il était plus haut que les étendards du club de voile, plus fort que les affichages sauvages vantant des cirques, des Monster cars ou des foires aux tapis. Il dominait. Les MNS eux-mêmes étaient à son service. Oui, c’était certain, leur journée terminée, ils le pliaient, le révéraient, le remerciaient. Toute la ville en vérité vouait un culte secret au drapeau.

proposition n° 14

Comment pouvait-il rivaliser, lui, avec ce garçon de son âge, surfeur, lèvres gorgées de sel, teint hâlé, torse nu naturel ? Comment pouvait-il nier quand sa sœur le moquait : « Tu as porté ton bodyboard juste à ce moment-là, quand on passait devant eux ! » Et les maîtres nageurs, semblables à ceux des feuilletons, parfaits dans leur rôle ! Eux avaient de l’allure, une manière simple d’évoluer dans l’air. C’étaient eux qui hissaient le drapeau, qui le respiraient. Eux étaient légitimes, les enfants nés ici, pour squatter la descente de pierre et de béton jusqu’à la mer. Et les parents encombrés de leur parasol, de leurs marmots et de leur sable, eux aussi sûrement ils les enviaient et les admiraient, les enfants d’ici, les locaux, comme on dit dans le milieu du surf.

proposition n° 15

Ses parents avaient ri, approuvé ce qu’avait dit sa sœur, tu as voulu paraître mais je n’étais pas dupe, et personne ne l’était en vérité il avait reçu cette sentence comme un coup et s’était demandé si finalement ce n’était pas vrai s’il ne se mentait pas à lui-même en vérité bien qu’il ne lui semblait pas y avait eu de fourberie. Les gosses sur le remblai avec leur scooter et leurs filles portaient-ils le même jugement ? Les maîtres nageurs le voyaient-ils ainsi eux aussi, un nul, un looser ? Je l’ai vu passer avec son pic à parasol ridicule, son bodyboard mal farté, sa marmaille, ses mollets pleins de sable et son automobile. Je les ai vus faire leur rond dans l’eau et s’imaginer partir pour la transat Jacques Vabre ou La Route du Rhum. J’ai compris qu’ils faisaient tout le remblai en bagnole, puis demi-tour et bien sagement au dodo, tous : ridicule ! Pathétique ! Je l’ai vu saliver devant la bouée-dragon et demander à sa môman une pièce pour faire tourner la boîte à chinoiseries ! Je l’ai senti (le vent m’a apporté l’odeur) tendre le nez le visage pour grappiller des bribes du spectacle du cirque Zavatta qui était de passage pour trois jours. Il rêvait de cette vie de roulotte, de surfeur, de sauveteur, de navigateur, d’aventurier. Mais tu n’es qu’un gros naze qui prend ton bodyboard sous le bras uniquement à l’approche de la plage. Pour le reste, c’est ta petite maman qui te lave, te dessale et te beurre tes grillées le matin ! Looser, ouaille, numéro !

proposition n° 16

Sa sœur connaissait aussi bien la maison que lui, mieux même car née avant. Elle avait été baignée avant lui dans la bassine orange. Elle avait approché des allumettes enflammées près des fourmis avant lui. Elle y avait même dormi avec un amour de vacances, quand lui ne connaissait même pas encore le mot « puberté ». Il était dans le lit dans la première des chambres, à jouer avec le mur mou et la tapisserie aux reliefs géométriques ; elle était dans la chambre à côté avec Frédéric, cette sorte de dandy rencontré à l’école de voile. Il était assis en haut des marches dans l’encoignure à recevoir la chaleur du feu de cheminée sur le visage ; elle était « sortie ». Il allait à la messe avec Mamie Marie ; elle en était dispensée. Et cætera. De même elle faisait corps avec la ville autrement mieux que lui : pendant un temps, un été ou deux, elle avait été légitime à résider dans la descente vers la plage, avec les garçons, les filles, les scooters et le radio-blaster ; elle avait fait des feux sur la plage avec eux ; elle avait appris la planche à voile, l’optimisme, le catamaran ; elle était plus musclée que lui ; elle connaissait un coin secret, dans le quartier, où on apercevait des animaux du zoo (prétendument les girafes et les zébus) qu’elle refusait de lui dévoiler ; elle n’y allait qu’avec Frédéric… (Aujourd’hui ce coin ne devait plus exister : un lotissement s’était fourré entre la rue de la Pironnière et le zoo.)

Elle s’enfermait dans la salle de bain. Elle savait ouvrir le portail jaune. Elle avait une clé de la maison. Elle avait assez de force pour faire coulisser la porte du garage. Elle allait faire la conduite accompagnée. C’est elle qui conduisait parfois pour faire le remblai ! Elle avait accompagné leurs parents et des amis à eux au casino ! Elle faisait plus que son âge. Elle lisait, l’après-midi, étendue sur un chaise longue en toile jaune et bleu (mais les couleurs avaient passé), dans le jardin aux allées et aux blocs de béton. Dans le bloc de béton principal, les feuilles des plants de tomates jaunissaient d’être trop au soleil. Elle plaçait la chaise longue dans l’allée et elle lisait un roman du 19° siècle, Zola ou Balzac. Elle le fascinait. Son père jardinait. Sa mère écoutait la radio dans la cuisine.

proposition n° 17

Les fourmis qu’il avait brûlées vivantes étaient pour lui un souvenir important. Le corps de ces animaux se tortillait pendant une ou deux belles secondes puis mourrait. A la fin il y avait un éparpillements d’allumettes consumées et des petits cadavres noirs disséminés sur le sol de grosses pierres coulées dans du béton, formant un tableau qu’il retrouva, bien plus tard, devenu adulte, dans des toiles de Noël Kapoudjian où les arméniens, victimes du génocide turc, sont figurés justement sous forme de fourmis. Au préalable il avait suivi, sur un fil de lin blanc qui permettait au lierre de grimper sur la maison des voisins, la procession et l’activité incroyable des fourmis, à la queue-leu-leu sur ce fil, grouillantes derrière les radicelles (ces ventouses redoutables que déploient les lierres), leur travail de titans et de fourmis, leur grouillement et leur organisation. Après Madame Bovary il se souvenait avoir lu, d’ailleurs (brusque changement de standing), Les fourmis de Bernard Werber ; il se disait aujourd’hui qu’il n’y avait pas de hasard. C’est au bas de ce mur, au pied de ce lierre, à quelques mètres du massacre à venir et de l’éternel portail jaune qu’il avait assisté au transport d’une blatte morte par une armée de fourmis, en direction du camp.

Son jeu de massacre était un souvenir important car il ne pouvait pas dire si c’était un bon ou un mauvais souvenir. Il s’était senti vaguement bête, vaguement honteux après, mais il avait aussi eu l’impression d’être allé au bout de quelque chose, d’avoir réalisé ce qui devait être réalisé, comme une chose qui devait arriver en ce lieu à tout ce qui s’y jouait. Son père, dans la véranda, disposait souvent du gel anti-fourmis, auquel il était absolument interdit de toucher et qui éradiquait, de manière radicalement efficace, la fourmilière importune. Il se souvenait des amas de fourmis, pareils aux badauds qui entouraient les artistes de rue quand le remblai était rendu piéton le soir, ces fourmis plus rationnellement organisées cependant autour des lacs de gel, disposées en rayons, cannes à pêches, qui s’abreuvaient de ce poison que benoîtement elles allaient introduire dans leur cité, comme les Troyens l’avaient fait avec le cheval. Il les revoyait téter, se gorger de ce leurre, naïves ouvrières. Mais lui, avec ses allumettes, il ne poursuivait pas un tel but, il ne visait aucun mieux-être humain. En vérité il ne poursuivait aucun but. C’était un jeu purement gratuit, un jeu qui se suffisait à lui-même et c’était cela, en fin de compte, qui faisait de ce souvenir quelque chose d’important.

La promenade de son index droit le long de la tapisserie labyrinthique dans sa chambre était un souvenir identique. Cette promenade aussi se suffisait à elle-même. Son doigt, donc sa main donc lui entièrement tournait littéralement en rond, mais à angles droits. On peinait à déceler un rythme, un algorithme dans cette fresque ce pavage et quand on pensait avoir trouvé enfin l’endroit où ça commençait, quand on avait l’impression d’être parvenu à encadrer le motif de base, le carré contenant l’ensemble des formes et des chemins ensuite reproduits, déjà cette impression se diluait, les bords du cadre se déplaçaient on pouvait tout autant placer chaque cadre un peu plus haut, un peu bas, ou un peu plus à gauche ou un peu plus à droite. Alors on touchait, pour s’approprier, on arpentait, et tout en faisant cela il tentait d’écouter sa sœur dans la chambre à côté, porte fermée, qui faisait quoi avec Frédéric ?

Cet index ne faisait pas exactement la même chose que la voiture sur le remblai : aller jusqu’au bout, faire demi-tour par le même chemin. Il ressemblait davantage aux ronds dans l’eau des plaisanciers de la baie, dont son père se moquait autant qu’il les enviait : car le doigt ne revenait pas exactement par le même chemin. Et ainsi de fil en aiguille cette tapisserie était mise par lui en parallèle avec la baie, et il rêvassait sur l’incongruité de cette analogie et il repensait aux navires qui s’échouaient sur la plage et que les hordes de Pirons surprenaient avec leurs torches enflammées...

Il entendait les cris de ces brigands d’eau douce, il imaginait leurs cachettes dans les récifs et les falaises du Puits d’enfer, il comprenait qu’un bateau échoué puis dépouillé était brûlé la nuit suivante, en attirant un autre, et il se demandait comment cette histoire avait pu s’arrêter. Peut-être que tous les navires avaient fini par périr et que la lignée du commerce par mer s’était éteinte, comme une espèce de poissons victime de la surpêche ? Il nota : demander à papa de me raconter à nouveau cette légende des Pirons.

De là il en vint aux Hollandais. Le lien était : les Hollandais volants. Il se souvenait de cette langue du Nord qu’il avait toujours considéré comme « le tout autre », à égalité avec le japonais. Ce qu’il faisait, c’était se poster non loin de la cabane de jardinage et tenter d’observer discrètement en quoi cela consiste, une famille de néerlandais en vacances. La première difficulté qu’il rencontra fut de comprendre qui était qui, le père, la mère, le cousin, les enfants. La deuxième fut de savoir comment ils organisaient les journées, comment ils obtenaient des infos sur les choses à faire et ce qu’ils faisaient, concrètement, de leur séjour en Vendée. A tout cela, par manque de persévérance, il n’obtint jamais de réponse. Sa mère dit une fois : dans ces pays ils mangent de bonne heure, et il semblait qu’à elle cela suffisait pour tout résumer, tout comprendre. Au fond, lui, ce qu’il aurait aimé, c’est que sa sœur ne sorte plus avec ce Frédéric mais teste un peu du hollandais, et en l’espèce ce garçon qui portait un serre-tête, avait des cheveux roux, quelques boutons au visage et n’était pas particulièrement beau. Il aurait aimé l’avoir au goûter, savoir s’il prenait du lait avec de la saucisse comme il l’imaginait, s’il s’essuyait la bouche avec une serviette ou avec sa main, s’il se lavait les mains en sortant des toilettes et autres choses du même tonneau. Aujourd’hui, comme un adulte qu’il était devenu, il se demandait si la maison de ces voisins était encore louée à des hollandais, si du lierre poussait encore le long du mur et, si oui, s’il y avait toujours du fil de lin pour le soutenir ou si c’était devenu inutile, si le jardin était encore formée de ces allées dallées et de ces blocs de terre soutenues par des plaques de béton dressées verticalement, si la tapisserie labyrinthique en relief et la tapisserie molle avaient été changées, si la maison sentait toujours pareil, si la poignée de la porte était toujours, à l’intérieur, rongée par la rouille, s’il y avait encore des fourmis dont il fallait se débarrasser ou si les nuisances, dans la véranda, étaient autres, enfin si sa sœur disait la vérité lorsqu’elle se targuait de connaître un coin secret d’où apercevoir les girafes et les zébus du jardin zoologique.

proposition n° 18

Toute la ville en vérité vouait un culte au drapeau. Toute la ville dérisoire s’asseyait et priait au pied du drapeau. La ville tout entière était subjuguée le drapeau claquait le drapeau contenait le drapeau arrondissait les angles calmait les foules. Un drapeau et une gaufre au chocolat fondu. Un drapeau et un sourire en rendant la monnaie. Un drapeau et demi-tour au dodo. Toute la ville se tenait dans cette vacuité ce vent. Toute la ville pensait ronds dans l’eau aller-retour flânerie spectacle sans conséquence. Toute la ville se tenait bien sagement à sa place, le drapeau se dressait et dressait tout le monde. Les lions et les tigres du cirque et les éléphants eux-mêmes étaient dressés par le drapeau. Les girafes et les flamands roses servaient de publicité. Le sigle de la ville épousait la forme du drapeau. Les hommes les animaux les autos les jeunes hommes à rollers étaient convenablement répartis dans la ville. Le drapeau indiquait, proposait, les gens disposaient, obéissaient. Les feux tricolores avaient été supprimés du remblai pour gagner en fluidité. Ça avait été l’une des nombreuses (bonnes) idées du drapeau. Tout le monde était content du drapeau. Il n’avait même pas besoin d’être applaudi. Il se contentait de flotter. Il rendait tout le monde content. Toute la ville avait oublié une chose comme le mot criminalité. Même le mot accident semblait ne plus avoir de sens dans cette ville. Grâce au drapeau. Les MNS seraient bientôt au chômage technique. La traversée des routes des parkings serait facilitée par le drapeau. Les enfants seraient pris en charge par le drapeau. Les ronds dans l’eau seraient organisés par le drapeau. Les bouées-dragons comprendraient, à côté de l’embout où souffler, un petit ergot pour y fixer une réplique miniature du drapeau. Les baigneurs, les jeunes hommes à rollers, les chiens tenus en laisse, tout le monde arborerait le drapeau (une réplique miniature du drapeau). Et puis, avec le temps, même le drapeau deviendrait inutile. Il n’y aurait plus que le drapeau. La ville deviendrait le drapeau. Le drapeau la ville. Le culte du drapeau serait la vie même de la ville, son rythme piétinant. La ville ne serait plus que le drapeau. Être en ville signifierait être un supporter de soi-même. Chacun serait le drapeau. Être soi-même signifierait être le drapeau. Le drapeau irriguerait. Drapeau de Troie, drapeau gel. Anesthésiant local, bain d’algues, balnéothérapie, pommade, long massage. Peaux-drapeau, tissus-drapeau. Mots-drapeau, intentions-drapeau. Toute la ville, sans s’en rendre compte, drapeau.

proposition n° 19

Et ainsi la ville en venait à flotter se muait en image de carte postale une photographie aérienne à portée de main sur un présentoir on pouvait jouer avec elle la poster à d’autres bouts du monde où des personnes de notre connaissance la comprenaient et l’accrochaient pour un temps sur la porte de leur frigidaire. Ou bien elle était un dessin de la Belle Époque sereine et optimiste, femmes aux longues robes portant ombrelle les enfants en draisienne le carrousel aux teintes marron une musique d’orgue de Barbarie. Ou encore elle était tournée vers l’océan et les lointains rugissants port de départ et d’arrivée d’une course autour du monde mythique et tumultueuse qui passionnait les foules. La ville passait entière dans ces vidéos de navigateurs solitaires en proie aux éléments hostiles des mers du sud, des embruns violents leur cinglant le visage tandis qu’ils négociaient des vagues hautes comme des immeubles. A la fin ils étaient applaudis on tirait un feu d’artifice à leur courage. Deux hélicoptères accompagnaient le départ et les premières arrivées, pour que les gens puissent suivre ça à la télévision avec leur frigidaire. La ville dont on parlait partout agitait son drapeau n’avait même plus besoin d’agiter son drapeau. Elle ne racontait plus de légende elle en était devenue une elle était devenue la légende. Du côté du vieux port il y avait peut-être encore de vieux marins alcoolisés quelques marginaux et quelques pierres. Au Puits d’Enfer on racontait toujours un peu les histoires de diable de naufrages de paris stupides et de gémissements montant du fond du gouffre mais il n’y avait plus grand-monde pour les écouter. On semblait avoir découpé avec une pelle à tarte la ville entière et s’élevait dans les airs cette soucoupe dont le diamètre courbe était la promenade du remblai. D’un côté de cette ligne étaient la baie, le bout de mer où faire des ronds dans l’eau, le phare rouge d’où étaient tirés les feux d’artifice. De l’autre côté étaient les barres, les manèges, les parkings, le lac et le zoo, les chapiteaux de cirque et le Velux de sa chambre, tandis qu’à côté sa sœur faisait quoi avec ce Frédéric. La soucoupe s’élevait et voguait dans l’espace mais il n’y avait plus haut ni bas et plus vraiment d’espace la terre elle-même le territoire lui-même tout entier voyageait comme une bulle la ville était entrée pleinement dans le XXIe siècle c’est ce que disait la voix off du spot publicitaire et on était d’accord avec ce dynamisme on faisait corps drapeau la ville une étoile filante un soleil un phare on n’en sortirait pas même un accident y était inenvisageable ; il était impossible d’être de bonne foi et de s’en plaindre.

proposition n° 20

Le remblais dans d’autres villes s’appelait la promenade des anglais la corniche la route verte quand on quittait la ville mais ces noms mêmes perdaient leur nom ces choses n’étaient plus des chemins des suggestions d’itinéraires d’escapades des propositions de points de vue quand les humains les fourmis abandonnaient ces fils tenus étaient biffés photoshopés enfouis au fond des gouffres des mers comme des épaves rangés dans des placards et seul le vent le bruit de l’océan pour personne le sel se déposait sur la chaussée les parkings les trottoirs les bâtiments divers et une corrosion insensible, muette, inaudible, invisible opérait qui avait toujours opéré n’opérait même pas désormais au grand jour il n’y avait plus de jours de noms d’heures d’ouverture simplement opérait le temps continuait la météo les marées passaient les intensités mesurées par personne les appartements vue sur mer n’étaient plus désormais que des géants de pierre inconscients dressés pour personne par personne la masse d’eau fluait refluait le vent n’assourdissait personne n’enivrait plus personne les jets d’écume n’éclaboussaient plus vraiment simplement opéraient seuls les lampadaires de la ville s’allumaient s’éteignaient s’allumaient s’éteignaient car ainsi avant ils avaient été programmés cela durerait le temps que cela durerait personne n’était là pour le dire le signaler la ville s’éteignait le drapeau même restait en haut du mat jusqu’à ce que le vent, le temps, embruns, pluie –- ou simplement une incompréhensible et inéluctable lassitude –- ces choses toutes ou parties feraient qu’il se déchiquetterait, par le milieu, le trou grossirait des lambeaux de drapeau sur la route dans la descente, sur la plage, en direction du large entraînés par le reflux, engloutis, recouvrant les bateaux de modélisme les animaux sauvages s’il en restait un dans un enclos, consumés et personne ne pleurerait comme avant personne n’avait ri sincèrement mais seulement en mentant.

proposition n° 21

Un interrupteur un bouton qui avait un petit relief un I en plastique le boîtier de l’interrupteur des petites traînées on pourrait passer – quelqu’un de maniaque ferait ça -– une petite éponge propre à ce genre d’usage et la lampe socle gris de la poussière accumulée déposée ressorts noirs bras articulés gris cadre marron en haut des escaliers où sont assis des personnages de contes un loup une grand-mère un idiot du village et une princesse grenouille à côté la signature du dessinateur et la date d’autres dates d’autres petits cadres d’autres images d’autres signatures d’autres choses qui avaient mérité, une fois, d’être punaisées comme étaient fixées sur les frigidaires les cartes postales de stations balnéaires.

Des extraits de Michaux : « Cherchant une lumière, garde une fumée. » « Faute de soleil, sache mûrir dans la glace » « N’accepte pas les lieux communs, non parce que communs, mais parce qu’étrangers. Trouve les tiens, observe-les sans les révéler, seulement pour connaître tes demi-vérités apparemment nécessaires, rideaux vétustes, erreurs incomplètement éteintes qui ont leur place en ta vie et sont là non comme vérité, mais comme stabilité, une certaine cocasse stabilité, vieux tramways dans une ville en expansion. Ose les regarder en face. Descends, oui, descends en toi, vers cet immense rayonnage de besoins sans grandeurs. Il le faut. »

Une friperie de plastique dessinant une bande de territoire accidentée laissée à la responsabilité d’une main, d’une figurine. Épingle noire plantée dans liège ne tenant rien. Punaise couleur or idem. Dessins d’enfants. Enfants. Taches sur le mur, trombone rouillé. Ventilation numérique. Lumière artificielle. Interrupteur.

proposition n° 22

Barres de fer de chaque côté tenant le pain le contraignant à se durcir et se mollir contre les résistances rouges. Sortir le pain sans se brûler beurrer tremper dans le chocolat sourire se régaler éviter trop de miettes dans bol boire le lait chocolaté avoir le museau baptisé la journée commençait. Peinture écaillée vitre sale trace de doigts éclats de glands de feuilles dentelées pierres grises et noires mousses panneau de gros roseaux juxtaposés comme un radeau vertical refuge à toiles d’araignées salissures diverses (vertes, marron, noires) à traînées de chiffons lointains panneau donnant accès au jardin Nord sable aiguilles et pommes de pin cyprès deux petites fenêtres peu avenantes vitres granuleuses thuyas râpeux pour mollets culottes courtes maison des hollandais maison anonyme et maison de vacances muret rue passagère peu – à droite direction la messe le bazar à gauche direction le lac le zoo la grande mer.

proposition n° 23

Quelques herbes hautes des roseaux des tiges vertes pour les flamands roses et quelques arrivées d’oies sauvages sur l’ersatz de lac en effet de cette butte on voyait les girafes les zébus les girafes qui marchaient de leur air ébobé connaissant les barrières leurs hautes cabanes de bois et le sol de poussières connaissant tout cela par cœur les zébus qui tentaient de rejouer la descente au point d’eau les roulades dans la terre et les combats de mâles pour une femelle sa sœur et Frédéric observaient ce spectacle on se croit partis en safari on se croit au fond de la brousse mais le vent l’océan le bleu l’air marin ne sont pas africains et que je roule une pelle et te pelote, pelote dans l’herbe la tête renversée c’était un soir d’été la tête la serviette étendue la serviette achetée par maman un autre été au bazar celui d’à côté tu sais à côté du dépôt de pain.

Un dimanche matin il avait pris une rue plus confidentielle derrière les barres d’immeubles par là où on accédait aux parkings successions de garages d’accès par des mini-tunnels aux parkings les rues désertes il avait fait un sonnet dans sa tête était adolescent il n’était pas sérieux il pensait par les soirs bleus d’été finissait par je m’envole je décolle avec un point d’exclamation et le silence jusqu’à gagner le bois de cyprès de Lambert désert aussi de légères dénivellations et très vite le rebrousse l’heure avançait ses parents allaient l’attendre.

Depuis le phare rouge d’où partaient les feux d’artifice en période moins festive on voyait les bateaux les gens comme si de rien n’était ils savaient bien pourtant qu’on les voyait les observait ils affalaient ils hissaient ils vérifiaient faisaient état de vigilance l’eau brune les bateaux généraient un léger clapotis on ne risquait pas de tomber mais on contrôlait cependant parfois dans le ciel un planeur tirait une publicité pour une foire un parc d’attractions des promotions diverses de l’autre côté la Tour d’Arundel s’élevait et le prieuré Saint-Nicolas avec ses expositions de croûtes c’était à la Chaume dans ce vieux quartier que les histoires sûrement avaient un peu de survivance pour le reste on avait tout oublié le drapeau régnait sur cette cloche à fromage cette boule à neige d’écume d’artères apaisées de promenade de villégiature plus qu’une simple station balnéaire disait la publicité.

C’était le drapeau bien sûr c’était le drapeau qui soulevait la cloche agitait la boule faisait le beau temps la pluie même la neige sur le remblai on pensait à un conte de fée à Disney-Land Paris d’ailleurs le manège derrière le casino était un Mickey tout comme celui au milieu du remblai un Mickey et près de la piscine de mer le carrousel avec sa musique de Belle Époque ajoutait à la féerie simple, quotidienne de temps en temps des choses plus spectaculaires des trails des régates des triathlons assurément cette ville était bien plus qu’un havre de villégiature quelle dynamisme quelle fluidité paix magique sous la neige féerique sous la neige la plage et le remblai les bonnets les écharpes les chiens aussi féeriques que la neige rendus à leur grand air de loup les photographes à cœur joie on partageait on likait le drapeau n’avait eu qu’à soulever un peu de son couvercle et voilà c’était un buzz on en parlait au national dans les journaux, d’ailleurs le TGV arrivait jusque là.

proposition n° 24

Dans ce chenal du temps des flibustiers des goélettes les Pirons erraient quasi incognito la journée ils repéraient les gros poissons les armateurs cigarette au bec gapette enfoncée des cheveux sales les mains au fond des poches gavroches des mers on les appelait on appréciait dans les estaminets il arrivait qu’ils chantent comme ça quelques vers rien de plus jamais un couplet en entier puis s’éclipsaient à l’aube regagnaient les rochers leurs repaires ils informaient leur chef demain soir gros poisson on va se régaler.

Aujourd’hui c’était bateau plaisance quelques pêcheurs avec leur lot de mouettes un ou deux céréaliers par semaine et sur la jetée du phare rouge des badauds le dimanche l’esprit vaguement rêveur l’air ébobé comme les girafes du zoo et la perspective, avant de rentrer, d’une gaufre et d’un tour de manège pour faire plaisir au drôle, on passait une bonne journée demain c’était lundi.

proposition n° 25

Le jetée on aurait aimé la voir s’élaborer pierre après pierre des pierres disait-on récupérées sur les châteaux du Moyen-âge qui eux-mêmes disait-on s’étaient dressées sur des mégalithes mis à terre on aurait aimé voir ces bâtisseurs à l’œuvre tous ces anonymes (de l’histoire) la jetée aujourd’hui qui protégeait des houles servait de promenade et se muait en aire de lancement pour les artificiers le 14 juillet. Comment ils avaient fait qui l’avait décidé qui avait décrété que des ânes des chevaux des moines des manants tracteraient chemineraient des jours et des années durant pour qu’existe ce chenal ce port cette tour. Qui avait donné ces noms ce nom à cette tour cette ville. Existait-il réellement un lien entre Piron et Pyronnière. De quelles mers provenaient les histoires qu’on disait dans les estaminets. Comment se transmettaient les légendes diaboliques du Puits d’Enfer les légendes urbaines des piscines grouillantes de spermatozoïdes les luttes mémorables contre les éléments des vieux briscards et des navigateurs solitaires. Pourquoi c’était toujours Carmina Burana pour accompagner les vidéos embarquées seaux d’embruns près des 40° rugissants formule 1 des mers incroyable performance. Pourquoi c’était si fascinant un parking investi par un cirque et ses lumières le soir et leur démontage de fourmis le lendemain vers un nouveau parking. Que deviendraient cette route ce remblai même cette jetée si un jour pour de bon les océans montaient si l’Antarctique fondait si les seuls animaux d’Afrique encore sur Terre étaient ceux du zoo de cette ville si les bruits familiers ne le hantaient plus si les accidents revenaient les crimes se déployaient trop longtemps endormis si les feux s’éteignaient si tout faisait naufrage sans raison juste par force des choses si tout se mettait soudain à dire la vérité ne plus s’en raconter plus s’en laisser conter regarder la mort dans les pierres simplement les pierres qui elles aussi mourraient et renaissaient utiles à d’autres fins.

proposition n° 26

Ça s’était passé comme une évidence. Le dépôt au bas d’une bouteille en verre de jus de pomme. Après le sport, sur l’hippodrome. Assis dans l’herbe, le ballon de football, les amis. Au loin la rumeur de la ville. Sa respiration. Son silence si réel. Il était 18h, les gens dans leur voiture, novembre, fatigue du jour écoulé, embouteillages, priorités, anonyme la ville respirait. On l’entendait. Elle montait de l’herbe de l’hippodrome. Ceux des arbres qui avaient encore des feuilles le bruit du feuillage dans le vent diffusait la ville la suintait. On se remettait de cette partie de foot. Les klaxons lointains déformés. On sentait la ville officier. La grande ville pareille à quelque chose de vivant. Les crissements doux fondus dans la rumeur générale de la ville. Les phares on les imaginait la pluie visible devant les phares jaunes derrière les phares rouges à travers essuie-glaces on en avait une connaissance. Le jour tombait la nuit venait. L’ami au moindre signe lui aussi a perçu cette rumeur. Cette évidence la ville.

proposition n° 27

Il avait pu arriver par la mer par le chenal comme les flibustier et les navigateurs solitaires sur le voilier que son père s’était finalement décidé à acheter ou qu’il avait loué pour une semaine d’aventures il se souvenait des arrivées au près des voiles affalées du moteur qui monte et de la barre tenue fier il entrait dans le port dépassait la jetée croisait un « passeur » –- ces bateaux taxi qui relient le port de pêche à la Chaume et au port de plaisance –- longeait le tuyau à céréales enfin laissait la barre à son père pour la manœuvre d’accès au ponton. Son père faisait les nœuds lavait le pont rangeait les voiles et lui essayait de faire pipi debout sans qu’on le voie caché entre deux bateaux déjà amarrés.

Les caravanes du cirque les camions et les voitures portant affiches de lions rugissants cerceaux en feu clowns coniques fardés de blanc cette longue procession qui s’allongeait sur la nationale jusqu’au parking des Ormeaux à côté du port Olona –- tel est le nom du port de plaisance -– ce chapiteau jaune et bleu magistral depuis la rocade qu’on apercevait en arrivant –- au premier plan des sortes de marais avec des véliplanchistes débutants et parfois des stages d’optimistes – il se souvenait l’avoir retrouvé une année identique –- le même cirque, celui des Sables d’Olonnes -– sur la Côte d’Azur, à Hyères, et dans cet autre cadre – très semblable : une sorte de terre-plain coincé entre la fin du port et le début du centre-ville – il avait observé un enfant qui se baignait dans une bassine à côté d’une roulotte marron et noire, et il l’avait envié.

proposition n° 28

Alors que lui petit sédentaire – pathétique – se déplaçait le long de cette corniche via ce circuit plat l’aller-retour le sempiternel Tanchet l’Horloge / l’Horloge Tanchet / La Pironnière. En voiture, vitres ouvertes, le vent glissant dans l’habitacle et les bruits de la plage au visage dans la baie les embarcations pareilles à une « fête du nautisme » qui toutes rondaient dans l’eau –- son père avait fini par inventer cette expression –- un feu d’artifice de voiles, voiles blanches et spis multicolores –- la texture du spi si particulière, cette sorte de papier crépon qui se gonfle comme un lampion chinois –- de planches à voiles, bateaux moteurs, bouées jaunes, ski nautique –- pas encore de jet-ski –- sous une cloche bleue que la nuit inviterait, après un tout naturel « coucher de soleil », à revenir le lendemain.

Ou bien à pied de la maison jusqu’à la plage ou le lac, passer devant les propriétés aux jardins compliqués -– les gens ont des manières étranges parfois de tailler les buis –- jusqu’à un petit chemin ensablé où quelques herbes folles et l’accès à la route passagère, faire attention en traversant, les échappements et le grand air du large, le drapeau orange et la difficulté de se trouver une place sur la plage à marée haute, comme ce l’était sur le parking entre le 14 juillet et le 15 août.

proposition n° 29

Son ami, celui avec qui il avait un jour après le sport éprouvé la puissance du vrombissement continu de la ville, pareil à la respiration d’un animal jurassique, n’avait pas, comme les surfeurs qui pavanaient sur le remblai devant la plage de Tanchet, de grosses lèvres gorgées de sel et de petits torses bronzés au-dessus d’un caleçon de bain taille-basse. Mais il avait la même aura, la même capacité à faire corps avec l’environnement, à faire plier le paysage et à l’orienter. Son regard bleu par en-dessous donnait au terrain vague quelque chose d’évident, de décisif. Sa colonne vertébrale courbait l’espace, créait l’espace. De même, mais avec moins d’intelligence, les gamins sur le remblai avec leurs surfs et leurs scooters polarisaient le lieu et faisaient cheminer les familles à une distance respectable, comme on fait à l’approche d’un chien de ferme, d’un feu de broussailles ou d’un sans domicile fixe. Des danses naissaient d’eux. D’insensibles courbes, comme un cercle qui inclinerait très légèrement vers l’ovalité, étaient suscitées par leur présence, leur respiration. Ils définissaient le temps : le passé : on les percevait ; le présent : on les passait ; le futur : on les aurait (les avait) passés. Ils définissaient l’espace, comme des plots, des phares, des panneaux de signalisation. Ils étaient asphalte, mer, grains de sable collés, vagues, vent, automobiles. Ils étaient musique, cris, regards, jeux amoureux. Ils étaient bouteilles de soda remplies d’eau chaude, cheveux blonds, premières masturbations, premiers jeux de séduction. Il les enviait tant.

Bien sûr le véritable maître des lieux, on l’a dit, était le drapeau. Mais, ces gamins et les MNS, en y pensant, n’en avaient-ils pas localement les mêmes prérogatives ? Ne jouissaient-ils pas ponctuellement du même prestige, ne disposaient-ils pas fugitivement de la même force magnétique ? Lui à côté se sentait fourmi, grain de sable, numéro, insignifiant. Et les voitures anonymes et bruyantes passaient. Et dans le ciel un tout petit avion tirait une publicité pour un parc d’attraction, une foire aux tapis, un supermarché. Et l’après-midi allait bientôt se terminer, on mangerait un BN avant d’aller se perdre dans la maison.

Le gamin hollandais dans la maison à côté –- taches de rousseur, cheveux gras, langage incompréhensible pour lui –- il jouait aux raquettes avec sa sœur. Même leurs cris étaient dans une autre langue. Et tout à coup la petite balle rose échoue dans le jardin ! Il les entend s’exclamer. Il va vers la petite balle rose. La ramasse, s’approche du mur de fourmis et de lierre, leur tend la balle : « Tenez ». Tâche de rousseur sourit. Il dit « Merci » avec son drôle d’accent ! Il a un short rouge en coton, des claquettes aux pieds. Il se remet à jouer dans le jardin avec sa sœur. Il est comme lui, cuisses grosses, douze ans, sûrement jamais emballé une fille, complexé, le sourire rempli de salive en vacances avec les siens. Il joue avec sa sœur. Il lui a dit « Merci ». C’est un Hollandais.

proposition n° 30

Le 14 juillet les hollandais les anglais tous les touristes les français bien sûr se grappaient sur le remblai pour assister au feu. Certains privilégiés assistaient au spectacle depuis bateau – qui rondait. Les autres se grappaient. Les rampes de lancement des fusées étaient sur la jetée. Il se demanda si des gens jouaient du briquet pour les lancer ou si déjà les choses étaient contrôlées par ordinateur. Les fontaines multicolores ravissaient tout le monde – on disait toutefois que celui des Sables était moins beau que celui de la Roche-sur-Yon – puis on achetait un serpentin lumineux et on plongeait les doigts dans le sable froid de la Grande Plage. C’était calme. On entendait les gens parler. On entendait la mer qui venait s’échouer. Le nuit s’installait, le petit pull venait la prolonger le bouquet final était loin on rentrait se coucher.

Le 15 août les grands-mères emmenaient leurs petits fils à la messe de l’Assomption la sienne en tout cas sur l’esplanade herbée les gens debout sous une chaleur à la Faulkner les hommes en chapeaux noirs costumes noirs les fillettes en collants jupe crinoline chapeaux blanc et rose ciel bleu longueur de la station debout longueur la messe ces matins-là mortels le seul intérêt le plein air la proximité de la mer et les pins noirs et vert sombre qui enserraient la scène sermon du prêtre interminable incompréhensible comme du hollandais il se souvenait du visage roux souriant petit de mamie Marie – Marie justement pour un 15 août.

Et les soirs ou les petits matins d’arrivée tour du monde en solitaire, à la voile, sans escale et sans assistance, l’arrivée du premier saluée par un hélicoptère, les badauds amassés chaque côté de la jetée et des bateaux – les privilégiés du 14 juillet les mêmes – accompagnant héros retour des 40° rugissants 50° hurlants et dont les vidéos – Noël en solitaire, ouverture des cadeaux, passage à la nouvelle année depuis le cockpit et le vent – étaient encore dans les mémoires. Elles seraient reprises dans quelques mois – lors de la cérémonie de remise trophée – avec Carmina Burana et l’écran géant sur Port Olona.
Lors des petits matins – pour l’arrivée du 5° ou du 7° – l’ambiance plus feutrée, plus grave, comme si le poids des mers collait aux yeux à la coque du bateau comme du mazout aux ailes d’un macareux. On semblait sortir d’un rêve, on assistait à l’évolution d’une sorte de spectre dans le chenal, le voilier et son navigateur émergeaient de la brume, n’en croyaient pas leurs yeux eux non plus et dans l’air glacial du très petit matin les rares applaudissements et les paroles (« Bravo ! » « Merci ! ») résonnaient avec force les citadins iraient ensuite embaucher les retraités erreraient un peu avant d’aller se recoucher les mieux ancrés entreraient dans un bar pour petit-déjeuner –croissant chaud, café, échanges d’informations sur l’arrivée du jour toute la ville vibrait avec le Vendée Globe.

proposition n° 31

Mais la course celle-là drainait aussi des morts des ceusses qui ne revenaient pas et dont le visage fondu dans vidéo récapitulative faisait monter des larmes vibrant hommage aux héros des mers morts avec points de suture sur langue halbas sur crâne ou simplement noyade bateau fantôme retrouvé vide inutile rappelant que la nature est la plus forte le taureau gagne parfois et que c’est ça ce qui fait la beauté de cette course et un feu d’artifice (là encore) glorifia le vainqueur remarquable performance record pulvérisé voitures garées parking caillouteux estrade grise raclement cailloux semelle chaussures ville la fête ce soir : un seul mot, « Bravo ».

Et Mamie Marie qui mourut un 15 août après la messe à son effigie.

Et Noël Kapoudjan qui mourut depuis le haut de la mezzanine en tombant dans un grand éclat de rire à la renverse dans la maison de la Pyronnière.

Et toutes ces fourmis qu’il avait exterminées dans le jardin avec des allumettes.
Tous ces morts au couteau sur la grand-plage l’été, avant que le drapeau ne remette les points sur les i.

Et ces pirons qui allumaient des feux, dépouillaient les bateaux, tuaient les matelots.

Et ces noyades chaque été que les MNS ne parvenaient pas à éviter sur la plage de Tanchet.

Et les accidents de voiture et tous les faits divers qu’on pouvait inventer : animaux du zoo soudain méchants, animaux du cirque échappés dans la ville, suicides, montée des eaux, raz-de-marée, tempêtes, neige, canicules, black-out, accidents nautiques, touristes à la dérive, non-respect des consignes de sécurité les plus élémentaires, liste incomplète.

On les enterrait où ? On les pleurait où, alors que cette ville était si idyllique, si bien drapée ? Cette ville n’avait pas de larmes tenaces, les marées basses succédaient aux marées hautes, et ainsi toujours l’artifice la boule à neige reprenait le dessus sauvait les meubles brandissait son logo slogan flamme si magnétique, si intense.

proposition n° 32

C’était vraiment oui c’était tout à fait pareil à une cloche à fromage, mais transparente on voyait à travers et les hélicoptères pareils à des objets de modélisme des drones, les mouettes et les goélands on ne faisait pas la différence, et les planeurs tirant des publicités. Derrière la ligne des immeubles, vue sur mer, s’étalait une traînée grise et peu avenante –c’était en direction de la Roche-sur-Yon. Au cœur de l’arc de cercle formé par le remblai, le long de ce segment qu’était la jetée rouge, avec aussi la verte, parallèle, le chenal au milieu, et cette baie bleue où rondaient les grand-voiles, les spis colorés, les voiles claquantes des véliplanchistes et sous la domination du drapeau, en revanche, c’était le bon bol d’air, sous cloche, l’air pur le plein d’iode, estampillé cloche d’air, labellisé : grand air, le vent dans les cheveux, les cyprès tordus par coups de vent continus officiant comme des tuteurs mouvants, plus radicaux, plus simples, tout simplement efficaces. Tout était si bien organisé. Plus qu’une simple station balnéaire disait le drapeau. La vie nature, la ville à la mer, une goutte de mer dans les cheveux, quelques moteurs, jamais de pluie.

(Si neige, c’était vraiment pareil exactement à boule à neige, blanc sur sable, ciel blanc, chiens libres courant sur plage, essuie-glaces, immortalisation du phénomène, bien plus qu’une station balnéaire : la ville nature, la neige sur l’océan, depuis très long de mémoire d’homme on n’avait pas vu ça, on y revient toujours, le jour revient toujours en plus magique dans la bien plus qu’une station dans la ville des Sables d’Olonnes !)

proposition n° 33

Et il était là, à faire attention aux voitures en traversant, à observer les promeneurs en rollers – leur chien en laisse qui les traînait –, à ne pas oser parler aux jeunes surfeurs (d’ailleurs pour leur dire quoi), à espérer un regard de la part de l’enfant aux cheveux raides, noirs, fils de forains, qui se baignait dans une bassine, entre la roulotte de ses parents et la caravane qui servait de guichet, à s’imaginer ce que faisait sa sœur avec ce Frédéric, dans la chambre à côté ou sur la petite colline qui dominait, à s’incorporer dans la tapisserie en relief et à appuyer sur la tapisserie molle, à ouvrir le velux et sentir la poussière tomber sur son visage, dans son cou, la poussière du toit, à sentir l’odeur des tomates chauffées par le soleil, à tuer fourmis arracher lierre passer la main sur tronc rugueux s’enfoncer dans le sable, à plonger la main dans le sable, à redouter, regarder, envier, hésiter, hésiter entre amour et haine pour cette ville, cette horreur, erreur, absence de consistance et absence d’horizon : même la ligne où disparaissait le soleil en plongeant dans la mer ne faisait signe vers rien, même les voyages des voyageurs des mers ne trouvait pas de place dans le réel, que dans l’imaginaire d’un écran géant, que dans le bruit, les couleurs, l’odeur d’un feu d’artifice mort, offert comme un poison, à déguster comme une pilule, digérer comme du vent. Plus qu’une station balnéaire, mais quel était ce « plus » ?

C’était le drapeau. Le drapeau arrivait par bateau, ou bien il était déchargé depuis un train de marchandises d’où une utilitaire l’acheminait ensuite au poste des MNS et de là, déballé, il était hissé au sommet, pour claquer, et dominer, et assujettir. On écoutait tous la même radio, on dansait tous sur les mêmes airs, on regardait dans les mêmes directions, s’émouvait des mêmes faits, des mêmes exploits, les mêmes cordes sensibles vibraient à l’identique et les hourra étaient à l’unisson. Les transhumances avaient des noms et chacun pouvait les comprendre et s’y fondre. Chacun d’ailleurs était chez soi avec son parasol, le raclement du pied, le gosse fatigué et le frigidaire et l’hélicoptère. Tout cela était cool. Il fallait être de mauvaise foi pour ne pas aimer ça.

proposition n° 34

Si les yeux se perdaient en direction du Sud ils faisaient monter le souvenir des légendes du Puits d’Enfer : les sauts au-dessus de la faille, le diable au fond, les âmes captées par lui. Au milieu des rochers, dans des anfractuosités de la falaise, ainsi abrités des regards et des pluies, les Pirons, qui comptaient leur butin à la lumière des nuits, parlaient en grognant, roulaient des yeux brillants pour s’assurer de leur accord sur la prochaine attaque. Le ciel chargé s’étirait comme des lambeaux de draps. Le vent répondait à la mécanique incessante des vagues qui se fracassaient. Il y avait dans les trous d’eau dans les mares des crabes et des crevettes ballottés par cette mécanique. L’eau fluait et refluait, se frayait des chemins dans un sens, puis dans l’autre, par les rigoles les goulets d’étranglement les cols, passages polis par elle, elle caressée par des cheveux d’algues, filaments verts ou chapeaux noirs avec des boules des grelots qu’on avait envie d’écraser pour en connaître l’intérieur, la structure exacte – ce qui s’avérait tout à fait décevant si on le faisait : c’était comme s’il n’y avait pas d’intérieur.

Là où le soleil pointait annonçait le matin on pensait à des marais on imaginait des moines s’activant dans des parcelles asséchées et plus loin, bien après, vers l’Est, on savait qu’il y a la ville de La Roche-sur-Yon. Du gris et de l’humide ; des herbes jaunes gorgées d’eau ; des routes sans âme pour atteindre la ville, chef-lieu local. On traversait un circuit de karting puis un hippodrome désert qui s’enrhumait. On tournait autour d’un immense rond-point puis on gagnait la cinquième vitesse sur l’automobile qu’on était dans son bon droit de conduire. On faisait une entrée triste, bordée d’enseignes, d’une station service, d’un « routier » décrépi pas encore racheté pour être démoli, d’un mur qui s’écaillait et où on devinait qu’il avait été question de maintenance informatique, de jeux vidéos d’occasion, de vinyles. C’était à mourir. Il pouvait sembler qu’on arrivait sur une algue ou une pieuvre cadavérique. C’était un marécage. Si on sortait de la voiture, en posant le pied on s’enfonçait.

De l’autre côté l’océan, nappe sale, faisait du surplace, piétinait et semblait attendre son heure. Les gens maintenant savaient que le niveau des mers sur la Terre devenait préoccupant, que par les failles du ravin du Puits d’Enfer un jour le liquide se déverserait et recouvrirait le terrain de karting, l’hippodrome, la ville, l’aérodrome, que le lac de Tanchet serait phagocyté, le zoo noyé – les girafes, le vieux rhinocéros, les reptiles dans leur vivarium, même les animaux de la ferme qui ravissaient les enfants car on pouvait rentrer à l’intérieur et les toucher. Nulle arche de Noé. Un refuge pour lui, en imaginant ça, serait peut-être le toit de la maison (en passant par le velux qu’il avait enfant tant de mal à ouvrir). Peut-être qu’il s’assiérait là et attendrait que la maison voyage, commence à dériver en direction de l’Ouest, vers l’horizon, encore après, là où les véritables capitaines défient les creux et les montagnes d’eau, lui sur son toit-radeau, se nourrissant de mouettes, de cadavres d’animaux du zoo, buvant de l’eau de pluie, tentant de dormir à l’intérieur, près de ses chères tapisseries, ses irremplaçables (la molle et celle en relief), il se tapirait, il se glisserait dans les draps mais les eaux finalement le happeraient, elles avaient grimpé les escaliers et il ne restait plus guère que quelques marches avant la dernière touche, l’eau montait, le drapeau ni la maison n’y pouvait rien, tout cela était sot, et c’était ainsi.

Enfin, sur la jetée de la promenade et des acclamations, revenant d’un long tour du monde, les fumigènes, le champagne, l’hélicoptère, et la foule des grands jours une glace à la main, durant la haute saison, lors des étés indiens, en plein hiver, au cours d’événements météorologiques singuliers (neige, tempête, pluie, canicule…), carnavals de voiles, couleurs dans la baie, ciel obstinément bleu, bouquets de loisirs, serviettes étendues, fête du nautisme, poitrines et torses à l’air, jeux de raquettes, pâtés, fanions, rollers, chiens précieux (tenus en laisse et couverts d’un manteau), verres en terrasse, éclats de lumière, ensoleillement, rebonds comme sur les bandes d’un billard, lieu clos, micro-climat, bulle, éclatement un beau jour, etc. Le drapeau était l’aiguillon, le Nord.

proposition n° 35

Les yeux plongés avaient fait le saut de l’ange, s’étaient fracassés, l’assaut était lancé. Une vache portant au cou lanterne pour imiter un phare, faire croire à un bateau réclamant assistance ; un feu sur la plage ; l’assaut était lancé (lambeaux de draps). Il resterait dans les trous quelques crabes et quelques crevettes ballottés par la mécanique. Mais l’essentiel des algues serait nuisibles. Là où le soleil annonçait obstinément, comme par une habitude non questionnée, le matin on pensait à ce marasme où on avait dégringolé, on imaginait comme dans un paradis oublié les herbes parsemées d’insectes, les chevaux, les courses, les danses patrimoniales. Désormais, on s’enfonçait. Ce n’était même pas de la boue mais du vent, du désert. Et de l’autre côté, l’océan (nappe sale), recouvrait toute la Terre, niait tout visage, tout regard, toute échelle. Bientôt même les carcasses d’animaux feraient l’objet de guerres. Il se demanda si les nouveaux propriétaires avaient changé la tapisserie. Il dû admettre : « C’est sûr ». Il se surprit à éprouver de la tristesse même pour la disparition du drapeau. Ce despote anonyme lui manquait. Il éprouvait un grand malaise à remarquer ce manque. Mais cela même n’avait plus non plus aucune importance. Il lapa quelques gorgées – une eau croupie (des os coincés dans les tuiles avaient fait ce barrage)– et s’endormit. Revenant d’un long tour du monde, les fumigènes, la foule, carnavals, voiles, couleurs, bouquets de loisirs, fête, jeux, éclats de lumière, rebonds, discothèques, bulles, échelles de valeur, regards, commerce, saisonniers connaissant quelques mots de néerlandais… Décidément (oui), l’absence du drapeau lui était douloureuse. C’est que c’était cela : désormais, il n’habitait plus nulle part.

proposition n° 36

Les yeux fermés voguaient plein Sud montaient du fond du Puits et par un saut faisait saillie les cils collés frémissaient imperceptiblement. Au fond des âmes au milieu des rochers, des anfractuosités, à l’abri des miroirs et de ses errances vaines sur le remblai, sur la tapisserie en relief, roulaient des yeux brillants. Le ciel chargé s’étirait lambeaux. Le vent répondait. Il y avait dans les trous des yeux morts. L’eau refluait, se frayait. Caresse des draps, caresse de la tapisserie molle. On avait envie de l’écraser pour en connaître la texture exacte. C’était comme s’il y avait toujours un intérieur plus enfoui qui restait à connaître.

Le soleil pointa annonça le matin on pensa à des marais imagina des moines des parcelles gorgées d’eau. Il y avait la ville pionnière. Dans le grisâtre de la matinée, dans l’humidité de novembre. Des routes sans âme. Des circuits. Il pouvait sembler qu’on arrivait sur une algue. C’était un marécage. On était heureux de descendre pour rejoindre le grille-pain, maman, la fumée et le bruit rassurants de la cafetière en action, le matin.

Puis, de l’autre côté, nappe sale, les gens parlaient à la radio du matin. Il remonta, gagna son velux. Il tenta d’y déceler la ville. C’était son pigeon. Sa grand-mère : « Je vais emmener le petit à la messe. » L’eau montait, le drapeau ni la maison n’y pouvait rien, mais il allait à la messe comme dans un livre de Faulkner. Tout le monde à l’unisson. Éclats de lumière comme fait du verre cassé. Chaleur, vent, ciel bleu et blanc. Le curé aiguillonnait, il ne comprenait rien. Les gens chantaient.

proposition n° 37

Dans la chambre à côté sa sœur dont les jambes froissaient les draps. Frédéric gauche tâchait c’est sûr de faire ce qu’il pensait devoir (faire) mais la porte en bois jaune, tachetée de nœuds, interdisait d’en savoir mieux. Il alla au vieux buffet, de l’autre côté (dépouille de nain jaune, brassard orange, petits chevaux...), lança un dé.

L’odeur de sa mère, la radio du matin, le grille-pain, le café finissait de passer.
Le local du MNS où gît le vieux drapeau orange dans la lourde armoire métallique.

Les Pirons dans les estaminets, enfumés, sombres, réservés aux initiés.

Le bazar où il y avait à vendre un dragon à gonfler, des chinoiseries en insérant une pièce, des ballons reliés à une raquette.

Cette chambre sentait la moquette.

proposition n° 38

Il y aurait ainsi ces histoires de sœur émancipée, quittant la fratrie, le frère, que celui-ci imaginerait, observerait, essaierait d’espionner, de surprendre. Il lirait son journal, l’apercevrait depuis un balcon, allongée sur l’herbe avec un allemand, un hollandais, Frédéric, au bord de la piscine. Nageant jusqu’à ce garçon au langage incompréhensible, se tenant à son cou, dans la mer. Remontant le dériveur, ses longs cheveux humides, jusqu’à la cale, après la journée au stage de voile. Les lèvres gorgées d’embruns, chacun en gilet de sauvetage et combinaison courte, elle et Frédéric. Assis, elle contre lui, son dos contre son ventre, sur leur petite butte d’herbe secrète, à observer les animaux du zoo, au crépuscule.

Il y aurait l’ami, un genou levé comme en position drop-knee, après le foot, sur l’hippodrome. La rumeur de la ville qui faisait penser au poème de Rimbaud, Départ. Le vert et le gris mélangés aux phares, à la pluie, à l’heure d’hiver. Son sourire bleu, son petit signe de la tête qui disait « j’ai compris, moi aussi je ressens cela que tu dis ». Il y aurait ce sentiment de présence, le même que sa sœur et l’autre connard éprouvaient sûrement sur leur petite butte d’herbe, en secret, au crépuscule, leurs deux corps emboîtés. (Sentiment de présence, de communion, d’authentique : respiration sincère, certitude de partager une sorte de lucidité, accompagnement de la scène, présence…)

Il y aurait cette montée des eaux, clôture des événements sur des phénomènes climatiques extrêmes, annoncés de temps en temps à la radio le matin, dans les cuisines, sur les écrans, dans les frigidaires ou par hélicoptère, via les étincelles du grille-pain, par mesures, rapports, tribunes ou simplement en respirant, en écoutant, en marchant ou en longeant le remblai qui un beau jour dans un livre serait le même mais recouvert de neige, de poison, de plastique, de pneus et de lambeaux de tous les drapeaux et de toutes les passions tristes du monde, de cette station balnéaire qui avait son Mickey, ses étages, son planeur et toutes ses couleurs. La boue gagnerait, les chiens habillés se noieraient, les lacs se saleraient, les casinos et les thalassothérapies ne pourraient plus ni recevoir de client ni foutre à la porte ceux qui étaient déjà entrés, tout partirait à vau-l’eau (comme on dit). Le drapeau acquerrait le statut d’un personnage et tenterait de se battre avec les armes de ses arguments et de ses logiciels. On oscillerait entre la panique, la résignation et la lutte, et le livre serait cet objet ambivalent à la fois illisible car désormais impossible et fondamental car bâtisseur de digues, frayeurs de chemins, initiateurs de points d’exclamation. La mer recouvrirait la ville : l’histoire de la ville serait alors à inventer, pour contrecarrer.

Il y aurait la généalogie, son père, son grand-père, sa mère, sa grand-mère, tous les accidents de voitures, les chutes (les escaliers dangereux, la mort de Noël Kapoudjan), les fourmis, les passages de l’enfance à l’adolescence, les deuils divers de divers paradis perdus, des frustrations enfouies, le souvenir d’achats compulsifs, d’expériences plus ou moins marquantes (bateau, planeur, bodyboard, cerf-volant, modélisme…), des jours de ville métamorphosée (Vendée Globe, Tour de France, Marathon, cirques…), les légendes véhiculées par les traditions, les différents quartiers avec chacun leur teneur, leurs ombres, leurs coins sentant l’urine, leurs voies de communication de l’un à l’autre –et d’incessants va-et-vient entre la ville et la famille (le père, la mère, la grand-mère, et tout ce qui se racontait en telle ou telle occasion) feraient du livre un objet intéressant pour les amateurs de constellation familiale et autres théories semblables.

Il y aurait l’embolie pulmonaire de grand-mère au retour de la messe, la panique dans la maison, la chambre gardée fermée, le refuge contre les tapisseries, les pompiers, les mines désolées.

La chute de Noël Kapoudjan.

Les boutons d’acné du petit hollandais.

La chaleur des blocs de béton.

Le portail jaune.

Le cyprès...



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 2 juillet 2018 et dernière modification le 18 septembre 2018.
Cette page a reçu 310 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).