Mateo London | Devant ce portail jaune

« construire une ville avec des mots », les contributions

Son site : Mateo London.
proposition n° 1

Où est passé ce cyprès ? Où est ce sable qui faisait de ce bout du jardin quelque chose de sauvage, de laid ? De l’autre côté il y avait un terrassement bancal, d’où s’extirpaient des herbes mauvaises, puis, en continuant, des blocs de terre. Il se souvient de son père dans le bloc central, et de l’odeur des plants de tomate, et la chaleur, le plein soleil et l’air irrespirable sous la véranda, la véranda suffocante. Cette maison n’était plus dans son giron maintenant, vendue, bradée, son passé nié, même la rue avait été refaite. Encore de l’autre côté, après les blocs et les allées de plaques de béton, il avait brûlé des fourmis, tout un après-midi, avec des allumettes. Il s’en souvient, mais tous les enfants ont fait ça. Lui ça a été ici, devant ce portail jaune. Cette maison qui avait trois accès, qui sentait la moquette, le moisi, cette maison labyrinthe avec des escaliers troués, d’où il recevait il s’en souvient la chaleur de la cheminée, une chaleur au visage qu’il n’a jamais retrouvé identique, et des chambres chacune très-étrange à l’étage, où il y avait aussi une boîte de nain jaune et des petits chevaux incomplets.

proposition n° 2

Une sorte de petit triangle formé par la conjonction de la porte entrouverte, la poutre oblique de l’escalier recouvert de moquette, et le cadre. Assis là rien à voir. Mais la chaleur, le noir montant de la cheminée, du feu, le point où se concentrait la chaleur insupportable, mêlée à l’odeur du simili cuir et aux gravures sur bois représentant des métiers d’antan : ferrailleur, tonnelier, raboteur, tisseur, boulanger, meunier… Un point précis où la maison se concentre. Le point qui contient tous les autres, tous les lieux, la véranda irrespirable et la porte-fenêtre brinquebalante de la cuisine, le lit profond des grandes personnes et l’ancienne chambre de l’oncle, avec la mystérieuse platine vinyles, les jeux de société incomplets, les portes aimantées du long buffet, les vieilles bouées, les fauteuils en osier. Chaleur des étés et chaleur de la cheminée. Ces deux souvenirs se rejoignaient, se confondaient. Et l’odeur du moisi. Descendre les escaliers emmenait à la porte d’entrée, dont la poignée de fer rongée par l’humidité et la rouille faisaient imaginer d’hypothétiques et microscopiques insectes rongeurs de métal.

proposition n° 3

C’était cette petite lucarne toujours ouverte pour l’odeur dans les toilettes. Inatteignable pour un enfant, inatteignable pour quiconque n’était pas un géant, et qui faisait comme une bouffée d’humidité, de mousse, de lierre, ouverte sur ce rectangle de sable sans intérêt, au Nord, toujours à l’ombre. De la rue, cette lucarne était à peine visible, petit renfoncement rectangulaire dont les parois perdaient du crépis et retenaient la crasse des végétaux peu exigeants et du sable noirci par l’eau, la mer, comme si de ce côté-ci du jardin quel que fût le temps il pleuvait. Il fallait réfléchir, de la rue, pour savoir si ce renfoncement était celui des toilettes ou celui, identique, de la salle de bain à côté. Vitres granuleuses, il s’en souvenait, ils avaient dû changer les ouvertures, et ces tilleuls qui griffaient les mollets remplacés quant à eux par des « occultants » de brindilles. Les nouveaux habitants doivent essayer de donner une allure à ce côté obscur, pensa-t-il.

proposition n° 4

Il fit quelques pas dans la rue, s’éloigna, car plus rien ici n’était semblable à son souvenir. La rue désormais était à sens unique. On avait aménagé des dos d’âne, peint des zones. Tout était beaucoup mieux organisé. Il marcha en direction des garages. Il tenta de reconnaître le garage attribué avec la maison. Le deuxième ou le troisième. Il se souvenait du bruit de la porte coulissante sur le rail. Il se souvenait des lambeaux de feuilles mortes qui encombraient le rail. Il se souvenait de la difficulté pour ouvrir la porte, pour la fermer. Il se souvenait du raclement, de la sorte de targette à caler dans la sorte de trou, de la planche à voile recouverte de mille petites choses sans nom à force ne pas servir, des marquages effacées et des anfractuosités dans le bitume. 5Cette partie elle n’avait pas changé. Plus loin la rue descendait sur le Lac, avec ses bateaux de modélisme, son école de voile, sa thalassothérapie, son zoo. Et encore après se présentait le remblai encombré de voitures, la plage, les drapeaux violents, la mer agitée, plus dangereuse ici que du côté de l’Horloge, cela était sans doute encore vrai.

proposition n° 5

Traverser était dangereux. Le vent, le bleu, les voitures, les années 80, le stationnement anarchique. Aujourd’hui il y avait même une passerelle d’accès pour les personnes en fauteuil. Tout était beaucoup mieux organisé. On avait fait venir des pierres de loin pour habiller les places. On ne se noyait plus sur cette plage. Les toiles des drapeaux claquaient-elles autant qu’à l’époque ? Tout était-il autant mélangé ? Il se souvenait, monté sur un tabouret, la tête dépassant sur le toit par le velux ouvert dans la première des chambres à l’étage, il se souvenait d’avoir tendu l’oreille vers la ville pour y déceler, portés par le vent, les rumeurs du spectacle du cirque en cours, ce soir-là, la nuit non encore venue, Zavatta, et les applaudissements qu’il percevait et les courts intermèdes musicaux d’un orchestre qu’il imaginait aussi, loin, très loin, peut-être depuis l’autre côté de la ville. Ses parents avec des amis dans la véranda (respirable le soir). Une vie rêvée. Il se souvenait avoir retenté l’expérience avec un spectacle de Monster cars (qui roulent sur des carcasses) sans que la chose opère de la même manière. Il se souvenait, aussi, avoir lu, beaucoup plus tard, alors adolescent, la scène où Rodolphe et Emma Bovary s’évitent, se cherchent, se faufilent et se rencontrent lors des comices agricoles, lu d’une traite, comme une plongée sur le lit en-dessous du velux, en haut des escaliers, à proximité d’une commode sans intérêt : trois billets roses de 500 F du Monopoly, la boîte de nain jaune, une brassière orange. Le long du lit, il s’en souvenait désormais, il y avait deux types de murs : l’un était mou, étrangement, et sous la pression de la main naissait un bruit de capitonnage matelassé, enrobé de plastique ; l’autre était dur, était une sorte de tapisserie moquette avec un relief où le doigt voyageait sur un labyrinthe de lignes qui enserraient des formes toutes à angle droit et toutes, également, différentes : L, T, rectangle, carré, formes de Tetris qui n’existait pas à l’époque et indéfiniment ces deux murs occupaient le réveil et l’endormissement, et le temps calme de l’après-midi, avec aussi pour le matin toujours le roucoulement d’un pigeon, sa sœur qui dormait à côté et peut-être le grille-pain (vieux grille-pain où les tranches ne plongeaient pas comme ceux d’aujourd’hui mais étaient plaquées contre les résistances, et maintenues par une petite barre de fer que l’on clipsait sur un ergot) et le bruit du café qui finissait de couler.

proposition n° 6

Rue de la Pironnière. Son père lui avait raconté le nom, l’origine. Les Pirons allumaient des feux sur la plage pour tromper les navires. Ceux-ci, pensant viser le phare, venaient s’échouer sur la plage de Tanchet, où les Pirons les dépouillaient. C’est ce qui a donné « pyromane », disait son père sans se soucier du Y.

proposition n° 7

Sûrement il aimerait, ça lui plairait, rentrer dans cette maison monter les escaliers sentir à l’étage les chambres s’asseoir dans l’encoignure écouter à travers le vélux et savoir s’il faisait toujours aussi chaud sous cette véranda qui sans doute amiantée a été changée elle aussi et les blocs de ciment dans le jardin disparus et la cabane qui cachait le tas d’herbes coupées renforcée et alors, il s’en souvint, les voisins : des hollandais, il ne reconnaissait pas les voix, ne comprenait pas plus la langue qu’aujourd’hui et plus loin, encore après, il avait été à la messe avec Mamie Marie, un 15 août il s’en souvenait, tout le monde dehors en chemise blanche et tout le monde debout sur l’herbe la messe interminable et le soleil sur les crânes les cheveux noirs, les pins, le ciel absent il se souvenait de cette messe mais rentrer dans la maison, retrouver physiquement cela certainement c’était vain, et pourtant il avait l’impression que tout ne pouvait pas avoir entièrement brûlé, il était persuadé se persuadait que ses souvenirs devaient coller bien plus bien mieux à la maison que la nouvelle tapisserie, les meubles plus modernes plus pratiques et tout ce qu’il y pouvait imaginer de neuf, de désormais comme disent les annonceurs.

proposition n° 8

La pluie subite sur le toit les vélux dans les chambres du haut sa mère avait dit un jour combien elle aimait entendre rebondir la pluie quand tu es bien enfouie au fond de ton lit quand tu sens tu sais que la pluie s’écoule le long du toit rejoindre les gouttières et nourrir les deux blocs de terre et de ciment devant la véranda, là où rien de « précisément » ne poussait, peut-être un rhododendron une année, et encore, sinon uniquement de l’herbe, rêche, jaune.

proposition n° 9

Et alors ces Velux se hissaient au rang du symbole, de la métonymie de la maison toute entière dans leur grincement leur saleté leur capacité à se fermer sur la respiration de sa sœur la mollesse clapotante du mur les pétarades du bois dans la cheminée mêlées aux conversations inaudibles des grandes personnes en bas, ou au contraire à s’ouvrir sur la rumeur des villes, de cette ville quand un cirque de passage y donnait sa représentation du soir, ou le matin quand tout s’était tue les voitures les spectacles les écoles de voile et la messe pas encore commencée – que le roucoulement d’un pigeon c’était dans cette maison précisément qu’il apprit associa qu’au pigeon correspondait cette musique dans laquelle au fond de son lit il cherchait à déceler un rythme, une fréquence ou une logique. Oui, les Velux symbole, le premier des deux particulièrement, trait d’union entre le foyer et le ciel, ciel de traîne comme souvent sont les cieux sous les climats océaniques, la mer pourtant dans cette maison si loin, jamais les mouettes, mais un pigeon, et les deux côtés de la maison, pôles Nord et Sud, tout à l’horizontal, tandis qu’au milieu il avait passé des vacances ici, jamais tout à fait dans les bruits de la maison ou dans ceux des jardins, et les pieds nus sur les marches moquettées pour atteindre la mezzanine, il s’en souvint subitement, comme pour les hollandais, il entendait sa mère prononcer ce mot, mezzanine, pour parler des chambres. Dans celle de l’oncle, la platine vinyles qu’il n’avait réussi à faire tourner qu’une fois, sans qu’il y eût de disque à jouer, bruit seul d’engrenage et chorégraphie de machine sans spectateur, et sans message.

proposition n° 10

Ainsi par métonymie cette ville était un grille-pain, un vélux, un pigeon et des drapeaux claquant au vent. Une pizzeria, une crêperie, un lac, une thalassothérapie, un zoo et des enfants de 12, 13 ou 14 ans, torse nu, blonds, enviables, le dos bronzé couvert de sel, une planche de surf sous le bras et des scooters et des filles. Une place de bourg, avec sa supérette, son bazar (des bouées dragons à vendre), son fleuriste, ses pièces à insérer, le vent. Un remblai. On disait faire le remblai. Et le dimanche matin, dans les rues plus confidentielles, on errait seul comme un témoin privilégié, mais on ne savait pas témoin de quoi exactement, ni à quel titre.

proposition n° 11

Comme aussi si tout se jouait sur la petite rambarde le long muret blanc peu écaillé qui domine la mer tout du long ou quasi sur « le remblai ». Croisement, aire un peu floue, croisement des plagistes qui remontent qui rentrent et qui, des grains de sable collés aux mollets aux pieds nus stationnent quelques instant sur le muret, s’époussettent, se chaussent, chaussent et époussettent les enfants, espace où restent plus longtemps les jeunes adolescents, beaux, malins, avec leurs yeux d’océan, de grosses lèvres, des cheveux blonds, un radio-blaster posé sur le muret et un scooter, des filles, et ceusses – d’autres familles – qui arrivent vont pour descendre le parasol en deux parties dans les mains du papa, l’enfant peut-être finit par faire céder son père réussit à traîner sur quelques mètres le piquet dans la descente mélange de ciment et de grosses pierres avant de se lasser tandis qu’en surplomb, dominant l’ensemble – même les voitures roulant à vive allure entre le remblai côté mer et l’école de voile côté lac –, la maison et le balcon des M.N.S., Maîtres Nageurs Sauveteurs, beaux aussi, lunettes bleues, slips de bain, haut en toile de parachute orange et blanc, avec le logo de la ville et le sigle, M.N.S., à côté du drapeau toujours orange qui claque, le vent qui assourdit.

proposition n° 12

Il se souvenait que ces enfants à peine plus âgés l’impressionnaient fortement le fascinaient et qu’il les enviait, les jalousait, les désirait mais qu’il était soulagé de leur tourner le dos d’être entraîné par ses parents jusqu’au parking en passant à pied sous le cadre rouge et blanc en haut duquel était fixé (est toujours) un panneau d’interdiction aux véhicules de plus de 1,9 m de hauteur (« panneau rond, fond blanc, bord rouge : interdiction », pédagogisait son père), parking dangereux, il se disait : et si les MNS surveillaient, non la mer, mais le parking ? Et si chaque matin ils prenaient la température de l’asphalte, l’état de la circulation, la qualité des stationnements pour déterminer la couleur du drapeau qui dirait : Vos enfants peuvent sortir de votre habitacle, traverser et aller plonger (vert) ! Ou : Gare aux échappements mal réglés, aux pare-brises mal nettoyés, risque de dégradation de la visibilité, les enfants risquent de ne pas être vus (orange) ! Et encore : Avis de chauffards et de jeunes en scooter vers 17 heures, traversée interdite (fond rouge) !

Mais quand on avait regagné la voiture son père disait : « On va se faire un coup de remblai ! » Et alors on roulait en direction du casino et de l’Horloge, la mer à gauche constellée d’étincelles, encombrée d’embarcations (« ça fait des ronds dans l’eau », lançait son père mi-ironique, mi envieux), tandis qu’à droite s’enchaînaient les barres d’appartements vue sur mer et les barres d’appartements vue sur mer, de rares personnes aux balcons. A l’approche de la grande plage les bars et les sollicitations se multipliaient, tout comme pour y répondre les promeneurs dont le nombre avait augmenté de manière continue à mesure qu’on avait roulé et qui maintenant explosait, dans une scène de Belle Epoque où la réalité rejoignait la carte postale (parasols, rollers, marchands de glaces, de gaufres, bols prénoms, dessous-de-plat Les Sables d’Olonnes, bouées-dragons, vent bleu, agences immobilières...). Puis mon père faisait demi-tour et on rentrait à la Pironnière.

proposition n° 13

A la fin de la journée les MNS faisaient descendre le drapeau orange le long du mat (est-ce qu’ils le pliaient ?), le rangeaient en tous cas dans leur armoire en métal puis fermaient leur poste. Le drapeau orange claquait toute la journée tous les jours de l’été la corde le long du mat un bruit tendu un bruit sec et la toile du drapeau triangulaire qui disait tout haut Danger ! Vagues ! Courants ! et qui impressionnait. Le drapeau maître des lieux, à la vision panoptique, comprenant connaissant aspirant dans son mouvement sur place les bateaux de modélisme du lac, l’école de voile, les apprentis planchistes, les parkings, les autos roulant trop vite, les pieds et les mollets époussetés et la plage encombrée et la mer naissante qui guidait le regard vers le repos du phare là-bas, suggérait le « tour sur le remblai », ou au contraire l’entraînait en pensée de l’autre côté, vers le Puits d’Enfer, la côte plus sauvage, plus rocheuse où les Pirons sûrement trouvaient des recoins où cacher leur butin et se cacher eux-mêmes. Oui, le drapeau connaissait tout cela, savait les rites, les paroles, les morceaux du radio-blaster. L’insistance des marmots pour porter le piquet du parasol et l’énervement des parents qui disaient arrête de le faire racler sur le bitume, il connaissait cette scène par cœur. Il était plus haut que les étendards du club de voile, plus fort que les affichages sauvages vantant des cirques, des Monster cars ou des foires aux tapis. Il dominait. Les MNS eux-mêmes étaient à son service. Oui, c’était certain, leur journée terminée, ils le pliaient, le révéraient, le remerciaient. Toute la ville en vérité vouait un culte secret au drapeau.

proposition n° 14

Comment pouvait-il rivaliser, lui, avec ce garçon de son âge, surfeur, lèvres gorgées de sel, teint hâlé, torse nu naturel ? Comment pouvait-il nier quand sa sœur le moquait : « Tu as porté ton bodyboard juste à ce moment-là, quand on passait devant eux ! » Et les maîtres nageurs, semblables à ceux des feuilletons, parfaits dans leur rôle ! Eux avaient de l’allure, une manière simple d’évoluer dans l’air. C’étaient eux qui hissaient le drapeau, qui le respiraient. Eux étaient légitimes, les enfants nés ici, pour squatter la descente de pierre et de béton jusqu’à la mer. Et les parents encombrés de leur parasol, de leurs marmots et de leur sable, eux aussi sûrement ils les enviaient et les admiraient, les enfants d’ici, les locaux, comme on dit dans le milieu du surf.

proposition n° 15

Ses parents avaient ri, approuvé ce qu’avait dit sa sœur, tu as voulu paraître mais je n’étais pas dupe, et personne ne l’était en vérité il avait reçu cette sentence comme un coup et s’était demandé si finalement ce n’était pas vrai s’il ne se mentait pas à lui-même en vérité bien qu’il ne lui semblait pas y avait eu de fourberie. Les gosses sur le remblai avec leur scooter et leurs filles portaient-ils le même jugement ? Les maîtres nageurs le voyaient-ils ainsi eux aussi, un nul, un looser ? Je l’ai vu passer avec son pic à parasol ridicule, son bodyboard mal farté, sa marmaille, ses mollets pleins de sable et son automobile. Je les ai vus faire leur rond dans l’eau et s’imaginer partir pour la transat Jacques Vabre ou La Route du Rhum. J’ai compris qu’ils faisaient tout le remblai en bagnole, puis demi-tour et bien sagement au dodo, tous : ridicule ! Pathétique ! Je l’ai vu saliver devant la bouée-dragon et demander à sa môman une pièce pour faire tourner la boîte à chinoiseries ! Je l’ai senti (le vent m’a apporté l’odeur) tendre le nez le visage pour grappiller des bribes du spectacle du cirque Zavatta qui était de passage pour trois jours. Il rêvait de cette vie de roulotte, de surfeur, de sauveteur, de navigateur, d’aventurier. Mais tu n’es qu’un gros naze qui prend ton bodyboard sous le bras uniquement à l’approche de la plage. Pour le reste, c’est ta petite maman qui te lave, te dessale et te beurre tes grillées le matin ! Looser, ouaille, numéro !

proposition n° 16

Sa sœur connaissait aussi bien la maison que lui, mieux même car née avant. Elle avait été baignée avant lui dans la bassine orange. Elle avait approché des allumettes enflammées près des fourmis avant lui. Elle y avait même dormi avec un amour de vacances, quand lui ne connaissait même pas encore le mot « puberté ». Il était dans le lit dans la première des chambres, à jouer avec le mur mou et la tapisserie aux reliefs géométriques ; elle était dans la chambre à côté avec Frédéric, cette sorte de dandy rencontré à l’école de voile. Il était assis en haut des marches dans l’encoignure à recevoir la chaleur du feu de cheminée sur le visage ; elle était « sortie ». Il allait à la messe avec Mamie Marie ; elle en était dispensée. Et cætera. De même elle faisait corps avec la ville autrement mieux que lui : pendant un temps, un été ou deux, elle avait été légitime à résider dans la descente vers la plage, avec les garçons, les filles, les scooters et le radio-blaster ; elle avait fait des feux sur la plage avec eux ; elle avait appris la planche à voile, l’optimisme, le catamaran ; elle était plus musclée que lui ; elle connaissait un coin secret, dans le quartier, où on apercevait des animaux du zoo (prétendument les girafes et les zébus) qu’elle refusait de lui dévoiler ; elle n’y allait qu’avec Frédéric… (Aujourd’hui ce coin ne devait plus exister : un lotissement s’était fourré entre la rue de la Pironnière et le zoo.)

Elle s’enfermait dans la salle de bain. Elle savait ouvrir le portail jaune. Elle avait une clé de la maison. Elle avait assez de force pour faire coulisser la porte du garage. Elle allait faire la conduite accompagnée. C’est elle qui conduisait parfois pour faire le remblai ! Elle avait accompagné leurs parents et des amis à eux au casino ! Elle faisait plus que son âge. Elle lisait, l’après-midi, étendue sur un chaise longue en toile jaune et bleu (mais les couleurs avaient passé), dans le jardin aux allées et aux blocs de béton. Dans le bloc de béton principal, les feuilles des plants de tomates jaunissaient d’être trop au soleil. Elle plaçait la chaise longue dans l’allée et elle lisait un roman du 19° siècle, Zola ou Balzac. Elle le fascinait. Son père jardinait. Sa mère écoutait la radio dans la cuisine.

proposition n° 17

Les fourmis qu’il avait brûlées vivantes étaient pour lui un souvenir important. Le corps de ces animaux se tortillait pendant une ou deux belles secondes puis mourrait. A la fin il y avait un éparpillements d’allumettes consumées et des petits cadavres noirs disséminés sur le sol de grosses pierres coulées dans du béton, formant un tableau qu’il retrouva, bien plus tard, devenu adulte, dans des toiles de Noël Kapoudjian où les arméniens, victimes du génocide turc, sont figurés justement sous forme de fourmis. Au préalable il avait suivi, sur un fil de lin blanc qui permettait au lierre de grimper sur la maison des voisins, la procession et l’activité incroyable des fourmis, à la queue-leu-leu sur ce fil, grouillantes derrière les radicelles (ces ventouses redoutables que déploient les lierres), leur travail de titans et de fourmis, leur grouillement et leur organisation. Après Madame Bovary il se souvenait avoir lu, d’ailleurs (brusque changement de standing), Les fourmis de Bernard Werber ; il se disait aujourd’hui qu’il n’y avait pas de hasard. C’est au bas de ce mur, au pied de ce lierre, à quelques mètres du massacre à venir et de l’éternel portail jaune qu’il avait assisté au transport d’une blatte morte par une armée de fourmis, en direction du camp.

Son jeu de massacre était un souvenir important car il ne pouvait pas dire si c’était un bon ou un mauvais souvenir. Il s’était senti vaguement bête, vaguement honteux après, mais il avait aussi eu l’impression d’être allé au bout de quelque chose, d’avoir réalisé ce qui devait être réalisé, comme une chose qui devait arriver en ce lieu à tout ce qui s’y jouait. Son père, dans la véranda, disposait souvent du gel anti-fourmis, auquel il était absolument interdit de toucher et qui éradiquait, de manière radicalement efficace, la fourmilière importune. Il se souvenait des amas de fourmis, pareils aux badauds qui entouraient les artistes de rue quand le remblai était rendu piéton le soir, ces fourmis plus rationnellement organisées cependant autour des lacs de gel, disposées en rayons, cannes à pêches, qui s’abreuvaient de ce poison que benoîtement elles allaient introduire dans leur cité, comme les Troyens l’avaient fait avec le cheval. Il les revoyait téter, se gorger de ce leurre, naïves ouvrières. Mais lui, avec ses allumettes, il ne poursuivait pas un tel but, il ne visait aucun mieux-être humain. En vérité il ne poursuivait aucun but. C’était un jeu purement gratuit, un jeu qui se suffisait à lui-même et c’était cela, en fin de compte, qui faisait de ce souvenir quelque chose d’important.

La promenade de son index droit le long de la tapisserie labyrinthique dans sa chambre était un souvenir identique. Cette promenade aussi se suffisait à elle-même. Son doigt, donc sa main donc lui entièrement tournait littéralement en rond, mais à angles droits. On peinait à déceler un rythme, un algorithme dans cette fresque ce pavage et quand on pensait avoir trouvé enfin l’endroit où ça commençait, quand on avait l’impression d’être parvenu à encadrer le motif de base, le carré contenant l’ensemble des formes et des chemins ensuite reproduits, déjà cette impression se diluait, les bords du cadre se déplaçaient on pouvait tout autant placer chaque cadre un peu plus haut, un peu bas, ou un peu plus à gauche ou un peu plus à droite. Alors on touchait, pour s’approprier, on arpentait, et tout en faisant cela il tentait d’écouter sa sœur dans la chambre à côté, porte fermée, qui faisait quoi avec Frédéric ?

Cet index ne faisait pas exactement la même chose que la voiture sur le remblai : aller jusqu’au bout, faire demi-tour par le même chemin. Il ressemblait davantage aux ronds dans l’eau des plaisanciers de la baie, dont son père se moquait autant qu’il les enviait : car le doigt ne revenait pas exactement par le même chemin. Et ainsi de fil en aiguille cette tapisserie était mise par lui en parallèle avec la baie, et il rêvassait sur l’incongruité de cette analogie et il repensait aux navires qui s’échouaient sur la plage et que les hordes de Pirons surprenaient avec leurs torches enflammées...

Il entendait les cris de ces brigands d’eau douce, il imaginait leurs cachettes dans les récifs et les falaises du Puits d’enfer, il comprenait qu’un bateau échoué puis dépouillé était brûlé la nuit suivante, en attirant un autre, et il se demandait comment cette histoire avait pu s’arrêter. Peut-être que tous les navires avaient fini par périr et que la lignée du commerce par mer s’était éteinte, comme une espèce de poissons victime de la surpêche ? Il nota : demander à papa de me raconter à nouveau cette légende des Pirons.

De là il en vint aux Hollandais. Le lien était : les Hollandais volants. Il se souvenait de cette langue du Nord qu’il avait toujours considéré comme « le tout autre », à égalité avec le japonais. Ce qu’il faisait, c’était se poster non loin de la cabane de jardinage et tenter d’observer discrètement en quoi cela consiste, une famille de néerlandais en vacances. La première difficulté qu’il rencontra fut de comprendre qui était qui, le père, la mère, le cousin, les enfants. La deuxième fut de savoir comment ils organisaient les journées, comment ils obtenaient des infos sur les choses à faire et ce qu’ils faisaient, concrètement, de leur séjour en Vendée. A tout cela, par manque de persévérance, il n’obtint jamais de réponse. Sa mère dit une fois : dans ces pays ils mangent de bonne heure, et il semblait qu’à elle cela suffisait pour tout résumer, tout comprendre. Au fond, lui, ce qu’il aurait aimé, c’est que sa sœur ne sorte plus avec ce Frédéric mais teste un peu du hollandais, et en l’espèce ce garçon qui portait un serre-tête, avait des cheveux roux, quelques boutons au visage et n’était pas particulièrement beau. Il aurait aimé l’avoir au goûter, savoir s’il prenait du lait avec de la saucisse comme il l’imaginait, s’il s’essuyait la bouche avec une serviette ou avec sa main, s’il se lavait les mains en sortant des toilettes et autres choses du même tonneau. Aujourd’hui, comme un adulte qu’il était devenu, il se demandait si la maison de ces voisins était encore louée à des hollandais, si du lierre poussait encore le long du mur et, si oui, s’il y avait toujours du fil de lin pour le soutenir ou si c’était devenu inutile, si le jardin était encore formée de ces allées dallées et de ces blocs de terre soutenues par des plaques de béton dressées verticalement, si la tapisserie labyrinthique en relief et la tapisserie molle avaient été changées, si la maison sentait toujours pareil, si la poignée de la porte était toujours, à l’intérieur, rongée par la rouille, s’il y avait encore des fourmis dont il fallait se débarrasser ou si les nuisances, dans la véranda, étaient autres, enfin si sa sœur disait la vérité lorsqu’elle se targuait de connaître un coin secret d’où apercevoir les girafes et les zébus du jardin zoologique.

proposition n° 18

Toute la ville en vérité vouait un culte au drapeau. Toute la ville dérisoire s’asseyait et priait au pied du drapeau. La ville tout entière était subjuguée le drapeau claquait le drapeau contenait le drapeau arrondissait les angles calmait les foules. Un drapeau et une gaufre au chocolat fondu. Un drapeau et un sourire en rendant la monnaie. Un drapeau et demi-tour au dodo. Toute la ville se tenait dans cette vacuité ce vent. Toute la ville pensait ronds dans l’eau aller-retour flânerie spectacle sans conséquence. Toute la ville se tenait bien sagement à sa place, le drapeau se dressait et dressait tout le monde. Les lions et les tigres du cirque et les éléphants eux-mêmes étaient dressés par le drapeau. Les girafes et les flamands roses servaient de publicité. Le sigle de la ville épousait la forme du drapeau. Les hommes les animaux les autos les jeunes hommes à rollers étaient convenablement répartis dans la ville. Le drapeau indiquait, proposait, les gens disposaient, obéissaient. Les feux tricolores avaient été supprimés du remblai pour gagner en fluidité. Ça avait été l’une des nombreuses (bonnes) idées du drapeau. Tout le monde était content du drapeau. Il n’avait même pas besoin d’être applaudi. Il se contentait de flotter. Il rendait tout le monde content. Toute la ville avait oublié une chose comme le mot criminalité. Même le mot accident semblait ne plus avoir de sens dans cette ville. Grâce au drapeau. Les MNS seraient bientôt au chômage technique. La traversée des routes des parkings serait facilitée par le drapeau. Les enfants seraient pris en charge par le drapeau. Les ronds dans l’eau seraient organisés par le drapeau. Les bouées-dragons comprendraient, à côté de l’embout où souffler, un petit ergot pour y fixer une réplique miniature du drapeau. Les baigneurs, les jeunes hommes à rollers, les chiens tenus en laisse, tout le monde arborerait le drapeau (une réplique miniature du drapeau). Et puis, avec le temps, même le drapeau deviendrait inutile. Il n’y aurait plus que le drapeau. La ville deviendrait le drapeau. Le drapeau la ville. Le culte du drapeau serait la vie même de la ville, son rythme piétinant. La ville ne serait plus que le drapeau. Être en ville signifierait être un supporter de soi-même. Chacun serait le drapeau. Être soi-même signifierait être le drapeau. Le drapeau irriguerait. Drapeau de Troie, drapeau gel. Anesthésiant local, bain d’algues, balnéothérapie, pommade, long massage. Peaux-drapeau, tissus-drapeau. Mots-drapeau, intentions-drapeau. Toute la ville, sans s’en rendre compte, drapeau.

proposition n° 19

Et ainsi la ville en venait à flotter se muait en image de carte postale une photographie aérienne à portée de main sur un présentoir on pouvait jouer avec elle la poster à d’autres bouts du monde où des personnes de notre connaissance la comprenaient et l’accrochaient pour un temps sur la porte de leur frigidaire. Ou bien elle était un dessin de la Belle Époque sereine et optimiste, femmes aux longues robes portant ombrelle les enfants en draisienne le carrousel aux teintes marron une musique d’orgue de Barbarie. Ou encore elle était tournée vers l’océan et les lointains rugissants port de départ et d’arrivée d’une course autour du monde mythique et tumultueuse qui passionnait les foules. La ville passait entière dans ces vidéos de navigateurs solitaires en proie aux éléments hostiles des mers du sud, des embruns violents leur cinglant le visage tandis qu’ils négociaient des vagues hautes comme des immeubles. A la fin ils étaient applaudis on tirait un feu d’artifice à leur courage. Deux hélicoptères accompagnaient le départ et les premières arrivées, pour que les gens puissent suivre ça à la télévision avec leur frigidaire. La ville dont on parlait partout agitait son drapeau n’avait même plus besoin d’agiter son drapeau. Elle ne racontait plus de légende elle en était devenue une elle était devenue la légende. Du côté du vieux port il y avait peut-être encore de vieux marins alcoolisés quelques marginaux et quelques pierres. Au Puits d’Enfer on racontait toujours un peu les histoires de diable de naufrages de paris stupides et de gémissements montant du fond du gouffre mais il n’y avait plus grand-monde pour les écouter. On semblait avoir découpé avec une pelle à tarte la ville entière et s’élevait dans les airs cette soucoupe dont le diamètre courbe était la promenade du remblai. D’un côté de cette ligne étaient la baie, le bout de mer où faire des ronds dans l’eau, le phare rouge d’où étaient tirés les feux d’artifice. De l’autre côté étaient les barres, les manèges, les parkings, le lac et le zoo, les chapiteaux de cirque et le Velux de sa chambre, tandis qu’à côté sa sœur faisait quoi avec ce Frédéric. La soucoupe s’élevait et voguait dans l’espace mais il n’y avait plus haut ni bas et plus vraiment d’espace la terre elle-même le territoire lui-même tout entier voyageait comme une bulle la ville était entrée pleinement dans le XXIe siècle c’est ce que disait la voix off du spot publicitaire et on était d’accord avec ce dynamisme on faisait corps drapeau la ville une étoile filante un soleil un phare on n’en sortirait pas même un accident y était inenvisageable ; il était impossible d’être de bonne foi et de s’en plaindre.

proposition n° 20

Le remblai dans d’autres villes s’appelait la promenade des anglais la corniche la route verte quand on quittait la ville mais ces noms mêmes perdaient leur nom ces choses n’étaient plus des chemins des suggestions d’itinéraires d’escapades des propositions de points de vue quand les humains les fourmis abandonnaient ces fils tenus étaient biffés photoshopés enfouis au fond des gouffres des mers comme des épaves rangés dans des placards et seul le vent le bruit de l’océan pour personne le sel se déposait sur la chaussée les parkings les trottoirs les bâtiments divers et une corrosion insensible, muette, inaudible, invisible opérait qui avait toujours opéré n’opérait même pas désormais au grand jour il n’y avait plus de jours de noms d’heures d’ouverture simplement opérait le temps continuait la météo les marées passaient les intensités mesurées par personne les appartements vue sur mer n’étaient plus désormais que des géants de pierre inconscients dressés pour personne par personne la masse d’eau fluait refluait le vent n’assourdissait personne n’enivrait plus personne les jets d’écume n’éclaboussaient plus vraiment simplement opéraient seuls les lampadaires de la ville s’allumaient s’éteignaient s’allumaient s’éteignaient car ainsi avant ils avaient été programmés cela durerait le temps que cela durerait personne n’était là pour le dire le signaler la ville s’éteignait le drapeau même restait en haut du mat jusqu’à ce que le vent, le temps, embruns, pluie – ou simplement une incompréhensible et inéluctable lassitude – ces choses toutes ou parties feraient qu’il se déchiquetterait, par le milieu, le trou grossirait des lambeaux de drapeau sur la route dans la descente, sur la plage, en direction du large entraînés par le reflux, engloutis, recouvrant les bateaux de modélisme les animaux sauvages s’il en restait un dans un enclos, consumés et personne ne pleurerait comme avant personne n’avait ri sincèrement mais seulement en mentant.



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1ère mise en ligne 2 juillet 2018 et dernière modification le 21 juillet 2018.
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